Yo, yo, yo ! Cet OS est écrit dans le cadre du défi Calendrifinement du forum L'Éclaireuse, entre l'OS de Leptitloir « Tout en finesse » et celui de Laemia qui sera posté demain.

Le thème du jour est Cartographie.

Chroniques sorcières

Episode 2 : Perdus dans la brume

Le jour se lève à peine dans le Couvent de Circé, il passe par la fenêtre de la cuisine, affaibli, épuisé d'avoir dû traverser des kilomètres de brouillard avant d'arriver jusque là, et s'échoue misérablement sur le carrelage. Un courant d'air glacé passe sous la porte d'entrée, et Nina frissonne. Elle s'accroche à sa tasse de café. Elle ramène les jambes contre son torse, en équilibre précaire sur la petite chaise de la table de la cuisine. Elle est la première levée.

La lumière du soleil est si faible qu'elle ne la sent pas sur sa peau. Elle a dévissé la vitre de l'horloge, scruté les aiguilles du bout des doigts pour savoir que ce n'était pas le milieu de la nuit. Elle aurait pu demander à son téléphone de lire l'heure à voix haute, c'est vrai. Elle y a pensé trop tard.

Quand elle a touché l'horloge, il était sept heures. Elle imagine qu'une heure au moins a passé, elle se demande pourquoi Xion ne se réveille pas. C'est peut-être un de ces jours.

Esmeralda dort toujours tard. Elle n'aime pas être seule dans la cuisine le matin. Ça lui rappelle avant, avant le couvent. Se réveiller au milieu du silence. Nina comprend que ça puisse être désagréable. Les premiers matins après avois scellé Vanitas étaient angoissants.

Elle se réveillait. Elle ouvrait les yeux : en vain. Elle croyait à une insomnie. Aucune image réelle ne pouvait remplacer les cauchemars qui dansaient encore devant ses yeux aveugles. Elle était restée dans son lit jusqu'à ce que Xion vienne dans sa chambre, inquiète. Elle lui avait dit qu'il était déjà onze heures, qu'Esmeralda venait de se lever. Nina avait demandé s'il faisait beau. Selon Xion, il faisait un jour clair et éblouissant.

Nina secoue la tête. Elle prend une gorgée de café, décidée à ne pas laisser ses pensées l'absorber. Le bruit d'une voiture qui se gare dans leur allée apparaît une distraction efficace et elle pose son café. On a à peine le temps de frapper qu'elle ouvre déjà la porte.

« Bonjour –

— On ne travaille pas avec la police. »

Elle qui espérait quelque chose de divertissant, c'est raté. Elle soupire. Elle s'apprête à refermer la porte, mais une force la bloque. Une main ou une épaule ? En tout cas la personne est musclée.

« Comment savez-vous que nous sommes de la police ? »

La voix n'est pas la même que la première à avoir parlé. Plus calme, et plus grave. La première voix tente :

« Délit de sale gueule ? »

Et Nina roule des yeux. Elle tire la peau de ses paupières vers le bas, grimace.

« Mais oui, bien sûr. »

Quand même. Ça se voit, qu'elle est aveugle. Enfin, elle n'en est pas certaine mais c'est ce que Xion et Esmeralda lui ont dit. Ses yeux ont viré au blanc. Ils ne fixent jamais rien de précis, ne suivent pas exactement ses mouvements.

« Comment, alors ? »

C'est la deuxième voix. La calme, pas moqueuse, celle qui retient la porte. Nina sait déjà qu'elle la préfère à la première.

« Vous débarquez à deux à des heures de bureau, vous sentez la cigarette, le poudre, l'after-shave, le café filtre et les beignets de la boulangerie à côté du commissariat. Vous n'avez pas pris le temps de me regarder avant de parler, alors que je ne vous connais pas. Vous ne m'avez pas non plus laissé le temps de répondre à votre Bonjour. Si je ne vous avais pas coupé, vous auriez dit ce que vous aviez prévu, quelque chose dans la ligne de Bonjour Mademoiselle – et je vous aurai coupé la tête parce que vous n'avez aucun droit de m'appeler ainsi – nous sommes venus solliciter votre collaboration – et quoi ? Vous seriez entrés si j'avais fait seulement un mouvement en arrière. Et les menottes dans votre dos font du bruit quand vous marchez. Le boucan de vos godasses militaires suffit pas à l'étouffer. »

Un sifflement. Elle sait que c'est admiratif, et elle croise les bras sous sa poitrine, fière.

« Vous voudriez pas entrer dans les forces ? »

La voix la plus aiguë. Nina ricane.

« Croyez-moi, j'aime beaucoup trop l'autorité et le pouvoir pour ça.

— Mais, sans vouloir vous contrarier, Madame – est-il acceptable de vous appeler Madame ?

— J'imagine.

— Si nous vous disions que nous enquêtons sur un policier, cela vous ferait-il changer d'avis ? »

Elle fronce les sourcils. Elle doit être prudente. Elle entend un léger coup être donné, léger. Trop appuyé pour être seulement amical.

« Quels sont les chefs d'accusation ?

— Violences conjugales. »

Encore un coup. Furtif et rapide.

« Qu'est-ce que vous faites ? »

C'est la voix grave qui lui répond.

« Mon partenaire essaie de me faire savoir qu'il n'apprécie pas les informations que je vous donne, mais il semble trop primitif pour s'exprimer par le langage. »

Elle hausse les sourcils. Ricane doucement.

« Si vous essayez de me manipuler, je finirai par le savoir. Retirez vos chaussures. Posez vos menottes et vos armes sur le meuble à votre droite, matraque comprise. Et laissez-moi vous toucher.

— Euh, je sais qu'on est beaux mais …

— Axel. »

Nina sourit, s'écarte pour les laisser entrer. Elle surveille le cliquetis de deux paires de menottes, le bruit mat des pistolets et des matraques. Le bruissement des lacets et enfin, sur le sol, les silhouettes lui semblent moins lourdes. Elle referme la porte derrière eux, tend les mains devant elle avant de les poser sur les épaules d'une des personnes.

« Vous êtes Axel. La voix aiguë.

— Exact. Axel Samain. »

Les épaules sont osseuses. Elle remonte le cou, elle peut compter les vertèbres sur sa nuque. Le menton est aigu, lui aussi, les lèvres fines et gercées. Elle peut sentir les dents au travers, on dirait qu'il n'a que de la peau. Le toucher la dégoûte, elle remonte rapidement, effleure les paupières. Sur les pommettes saillantes la peau est abîmée. C'est précis. Un tatouage, elle devine, et elle s'écarte vivement. Elle a envie de se laver les mains. Grimace. Elle s'essuie les paumes sur son pantalon de toile, s'approche de l'autre. Elle le sent reculer, s'immobilise. Il s'approche, pour que son épaule embrasse la paume de Nina.

« Et vous ? Votre nom ?

— Saïx Blåmåne.

— Blåmåne ? C'est un bon nom. »

Il a plus de chair, et son corps est plus froid que celui de l'autre. Sa peau est fine, elle remonte derrière ses oreilles. Elles sont plus pointues que la moyenne, et il porte une boucle d'oreille. La mâchoire est dessinée, les joues un peu creusées. Les muscles sont tendus. Elle ne sait pas s'il n'apprécie pas d'être touché ou s'il est toujours comme ça. Et elle ne le saura jamais. La tension de la mâchoire augmente quand ses doigts glissent sur les ailes du nez, remontent, et elle essaie d'être plus lente, plus efficace. Elle se retient de sursauter quand elle sent un creux rugueux sous ses doigts. Elle sent qu'on inspire l'air sous son poignet.

« Et vous ? »

Ses yeux s'écarquillent. Un moment, elle oublie de répondre. Est-ce que ça peut être une cicatrice ? Si profonde ? Il en serait mort. Elle suit la ligne, sur les joues, sur le front. Un visage barré. Elle déglutit.

« N-Nina. Fille de Circé.

— Le dégoût ne me gêne pas. Vous n'avez pas à continuer. »

Elle plie la bouche. Souffle. Il dit que ça ne le gêne pas, mais sa peau est plus chaude que tout à l'heure. Elle passe la main dans ses cheveux. Ils descendent jusqu'à sa poitrine. Elle sourit. Elle n'aurait pas dû laisser voir sa surprise.

« Croyez-moi, il m'en faut plus. Asseyez-vous dans la verrière. Je vous rejoins. »

Elle tend le bras vers la véranda après le salon. L'air est humide, et le vent s'est levé. Elle veut entendre la première goutte de pluie qui tombera au-dessus de sa tête. Quand elle les entend commencer à bouger, elle réalise :

« Saïx. Venez avec moi, vous allez m'aider. »

Elle retourne à la cuisine. Elle pose la cafetière et trois tasses sur un plateau, passe derrière un rideau pour entrer dans la salle des bocaux. Elle en sort trois, les pose sur le plan de travail.

« Vous pouvez me lire ce qu'il y a écrit sur les étiquettes ?

— Non. »

Elle va pour s'insurger, puis se souvient qu'Esmeralda écrit le nom des plantes dans sa langue natale. Nina peut seulement espérer qu'elle les rangeait au même endroit que d'habitude. Pour la menthe poivrée et la mandragore, c'est facile de reconnaître à l'odeur ou au toucher, mais la poudre de perlimpinpin … Eh bien, si Esmeralda a rangé la poudre d'œufs à la place, Nina imagine qu'elle peut dire adieu à leurs clients. Elle prend une cuillérée de chaque, les écrase dans un bol. Elle sent le regard de l'autre sur elle, mais ne dit pas mot. Elle sort d'un tiroir deux pendentifs qu'elle remplit de la poudre obtenue, les embrasse et en met un dans sa poche. Elle tend le deuxième à Saïx.

« Enfilez ça.

— Qu'est-ce que c'est ?

— Un amplificateur. Je ne vous fais pas confiance.

— Je ne comprends pas la nécessité de –

— Vous êtes là pour votre affaire ou pour un cours de magie ? Enfilez ça et portez le plateau, j'ai pas que ça à faire. »

Il ne répond pas, et comme il se meut en silence elle craint qu'il ne rejette le pendentif. Bientôt, elle sent un battement de cœur qui n'est pas le sien, juste à gauche de sa poitrine. Il l'a enfilé. Elle retourne au salon, les mains dans les poches, habituée à ce trajet. Pas forcément habituée, cependant, à marcher sur une botte de ronces, sans doute tombée du plafond où elle séchait. Elle manque de hurler, tombe à la place, et quand une main qu'elle n'avait pas senti venir se pose sur son épaule elle se retourne d'un coup, faisant fi de la douleur. Tant pis pour son pied qui saigne, ce sera à Esmeralda de nettoyer. Le battement de cœur près du sien est plus lourd, comme angoissé.

« Ne me touchez jamais sans prévenir.

— Bien. Je vous présente mes excuses.

— Je n'ai pas entendu le plateau tomber.

— Ah ! »

Il revient en arrière et elle lève les yeux au ciel. Elle n'a confiance ni en eux, ni en leurs compétences. Quand ils sont enfin installés dans la véranda, elle ramène ses pieds sous elle, prend sa tasse de café.

« Bien. Maintenant, dites-moi comment vous aviez prévu de nous utiliser ? »

L'idée est simple, et contrairement à ce que Nina pensait, dans ses cordes à elle. Faire apparaître des secrets enfouis, c'est plus le talent de Xion. Trouver quelqu'un. L'ancienne femme du policier accusé, qui avait porté plainte contre lui dix ans plus tôt. Trois fois. Elle a eu du cran. Nina sourit.

« Et ses plaintes n'ont jamais abouti à une enquête, j'imagine ? »

Elle sent les cœurs des policiers se serrer, ricane. Elle espère bien qu'ils ont honte. Elle pose la main sur la table, trouve ses cigarettes et en roule une. C'est une des premières choses qu'elle a réussies à faire sans ses yeux.

« Elle a disparu il y a combien de temps ?

— Huit ans. C'était environ deux mois après la dernière plainte. Elle a laissé son alliance et un papier de divorce signé derrière elle. Elle a seulement emporté ses papiers d'identité et tout l'argent de son compte en liquide. »

Nina opine du chef.

« Vous voulez qu'elle témoigne, c'est ça ?

— C'est ça.

— Apportez-moi une carte. Vous avez quelque chose qui lui appartenait ?

— Son alliance. Et une brosse avec ses cheveux, pour l'ADN.

— Parfait. Ténébris ! Du papier et un stylo.

— Vous … vous savez écrire ?

— Quoi ? Non. Mais je sais dessiner. Votre carte ?

— Bien sûr. »

Le bruit du papier déplié sur la table qu'on débarrasse. Nina enfile l'alliance, ferme les yeux par réflexe. Elle a ça en commun avec son frère. Ce sont des chiens de piste. Elle prend un cheveu sur la brosse, le passe entre ses dents. Elle pose les mains sur la carte. Tourne le visage vers elle, ouvre les yeux. La voix aiguë se fait entendre.

« Sans offense, vous allez faire comment ? Vous voyez pas la carte.

— Et les pendules, ils ont des yeux ? Saïx, faites taire votre partenaire. »

Elle cherche. Cherche. Pose la plume de son stylo sur la carte. Soupire.

« Elle n'est pas là. Une carte plus grande.

— Euh … C'est une carte du monde.

— Oh. Alors c'est son cadavre que je cherche. C'est autre chose. »

Elle crache le cheveu. Dommage. Pour porter plainte contre un flic, elle devait être forte, cette femme. Nina vire la carte, la remplace par le parchemin que son oiseau lui a apporté. Elle prend la tasse de café d'Axel, la brosse qu'elle débarrasse entièrement de ses cheveux. Elle plonge les cheveux dans la tasse, mélange activement.

« Son cadavre ?

— Oui. Vous venez de passer un niveau. Vous êtes maintenant inspecteurs dans une affaire de meurtre, félicitations.

— Saï, elle dit n'importe quoi. Je t'avais dit que ça marcherait pas.

— Je suis également sceptique.

— Bien sûr. Vous ne croyez pas en moi.

— C'est exact. Mes excuses.

— Les flics ne croient jamais en moi. S'ils viennent ici, c'est parce qu'ils sont désespérés. Si vous voulez partir, libre à vous. Mais si vous êtes venus jusqu'ici, c'est que vous n'avez pas vraiment le choix. Et puis, si vous voulez, quand on aura trouvé son cadavre, je pourrai demander à ma sœur de lui arracher ce qu'il lui restait de mémoire. C'est toujours amusant.

— Ne parlez pas de ce que vous ne connaissez pas. »

Les cœurs sont bruyants, et les flics sont taiseux. Nina roule des yeux.

« Vous la connaissiez, alors. »

Elle renverse la tasse de café pleine de cheveux sur le parchemin, prend sa plume et trace les lignes que les cheveux soufflent à sa main. Quand les cheveux se taisent à leur tour, elle les retire du parchemin, le débarrasse du café restant avec la nappe, espérant que c'est la noire qu'elle tient et pas la bleue avec des fleurs blanches. Xion la tuerait.

« Qu'est-ce que j'ai cartographié ? »

Elle leur montre son œuvre, satisfaite par avance. S'ils connaissaient la victime, nul doute qu'il reconnaîtront l'endroit.

« On dirait … des montagnes ? Pourquoi il y a un trait en rouge ?

— C'est le chemin qu'elle a pris en dernier. Avant que son âme ne disparaisse pour de bon. C'est un peu comme la « dernière position connue » si vous chercher votre téléphone qu'a plus de batterie, si vous voulez. »

Satisfaite, elle leur tend le papier, récupère sa cigarette oubliée plus tôt. Qui est maintenant imbibée de café. Elle veut crier sa déception et ne rien laisser voir en même temps. Elle essaie de la poser discrètement de côté et en roule une autre, l'allume cette fois avant de l'oublier. Des pas dans l'escalier, et elle reconnaît Esmeralda. Alors Xion ne se lèvera pas aujourd'hui.

« Le village est entouré de montagnes ! Comment on est supposés retrouver ça ?

— Comparez avec d'autres cartes, ou, je sais pas, apportez-moi le mari. Laissez-le moi une semaine, le temps que je récupère ses yeux et que ma sœur examine sa mémoire.

— La mémoire, ça devrait suffire.

— Mais je veux des yeux. C'est le prix de mes services. »

Elle leur offre le sourire le moins rassurant qu'elle ait en stock, entourée par la fumée de sa cigarette. Les yeux grands, elle sait qu'elle fait peur. Xion sursaute dès que Nina fait cette tête.

« Mais sur votre site internet, c'était écrit en euros. »

Seul le cœur du plus maigre a vacillé. L'autre est tout simplement surpris. Et sceptique. Même pas drôle.

« Certes.

— Si on vous le donnait. Vous pourriez prendre ses yeux ?

— Vous cherchez un cadeau pour mon anniversaire ?

— Je pose une question.

— J'aimerais, mais il y a peu de chances que ça marche. Si c'était aussi simple, de régler une malédiction, j'aurais arraché les yeux du premier venu depuis longtemps. »

Elle soupire, s'adosse dans le canapé et tire sur sa cigarette.

« Vous connaissez les tarifs. Esmeralda ! Viens compter les billets et leur faire une facture !

— Je ne suis pas à ton service ! Et pourquoi t'as laissé entrer des flics ?

— Regarde-les. Regarde-les et tu devrais comprendre. »

Esmeralda entre dans le salon, les bras croisés et sa robe de chambre volant derrière elle. La voir, ça manque à Nina. Elle est un spectacle entier à elle toute seule. Elle fronce les sourcils quand elle voit Saïx.

« Nina. Il a les yeux jaunes. »

Elle tourne par réflexe le visage vers lui, comme si elle allait pouvoir le regarder. En vain.

« Ah ? Je me doutais un peu. J'ai eu pitié de lui. Il est maudit, et il ne le sait même pas. »

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Voilà ?