Notes.

Hello une fois de plus. Je sais, les Gwishins sont en pause, mais ça fait un petit moment que j'ai cet OS dans le fond du crâne, et je me suis dit que ça pouvait être intéressant de le partager avec vous. La version anglaise est également disponible si besoin. Si jamais vous deviez repérer une erreur d'orthographe/grammaire/etc.., n'hésitez surtout pas à me la signaler !

Ce court OS est tout à la fois inclus dans l'histoire des Gwishins mais également un stand-alone (il peut très bien se lire tout seul de façon indépendante). Il se situe entre l'épisode 25 et l'épisode 26 du drama original. Comment j'en suis arrivée à l'écrire ? De la manière la plus bizarre du monde, sans doute. Trois choses ont été nécessaires :

1°) L'épisode 23 du drama, au cours duquel Woon dit littéralement à Kenzo qu'il acceptera le moindre challenge que celui-ci lui proposera (#onsaittouscequeçaveutdire)

2°) Mon cerveau débile et ses conneries (mon fidèle complice de toujours)

3°) Et un documentaire animalier. Je vous jure que ce ne sont pas des blagues. L'autre jour, je regardais un documentaire sur les lions et les tigres et quand ils ont montré des fragments d'accouplement, je suis passée en mode "mais ces femelles sont vachement agressives quand même, et puis les pôves mâles, et...une minute...". Je pense que j'ai besoin d'une aide professionnelle.

Le titre a été inspiré (bien sûr) par une chanson du groupe The Midnight.

Les vêtements de Woon sont basé sur le peignoir/robe de chambre de soie noire portée par le personnage de Gwi (Lee Soo-Hyuk) dans le drama "The scholar who walks the night".

PS : Au passage, au cas où vous vous demandiez pourquoi je déblatère sans arrêt sur les cheveux "bouclés" de Woon, laissez-moi vous donner une mini-explication. Commencez à regarder l'épisode 26 du drama, et allez jusqu'à la fin, quand Woon affronte les soldats de la reine. Bien, maintenant, arrêtez tout quand vous arriverez au temps 1:01:53, quand Woon a terminé de se battre et tourne la tête vers la reine. Mettez l'épisode en pause à ce moment-là. Avec une main, cachez la moitié du visage de Woon, celle où il a le moins de cheveux (je crois que c'est celle de gauche). Et maintenant, regardez la partie de droite. Voilà. Y a pas d'quoi ;).

Je vous souhaite une excellente lecture !


CAUSE IN THE DARK, THERE ARE NO STRANGERS (ONLY TWO GOLDEN DRAGONS)


" Because in the dark the are no strangers
There are no strangers at all
'Cause in the dark there are no strangers
There are no strangers at all
I was a lost boy when I met you"

(The Midnight, artistes américains, "Lost Boy")


Moins d'une semaine après la tentative d'embuscade contre le prince héritier Yi San, Kenzo, par le biais du ministre de la guerre, demanda une audience auprès du nouveau seigneur du ciel d'Heuksa Chorong. Le ministre était tout à ses complots et à sa soif de pouvoir, et il ne montra qu'un étonnement limité lorsque le samourai lui exprima son souhait de rencontrer le chef des assassins au sein même de ses quartiers. L'emplacement exact de la guilde était tenu secret depuis sa fondation, et la grande majorité de ses alliés, si ce n'était sa totalité, étaient strictement incapables de la situer sur une carte du royaume de Joseon.

Vous n'y parviendrez que si l'un de ses membres accepte de vous y conduire, lui signala Hong Dae Ju sans les yeux, trop occupé qu'il était à fixer le trône. Kenzo prit son mal en patience et, tout en déclarant au ministre qu'il souhaitait régler des détails de nature technique avec le chef de la guilde, il parvint à le convaincre de transmettre sa requête, ou tout du moins de lui indiquer un messager susceptible d'arriver jusqu'au seigneur du ciel.

Allez donc voir le marchand du Qing de la rue commerçante, juste devant le palais royal, lui indiqua le ministre avec un geste de main paresseux, comme si informer Kenzo le fatiguait profondément. Il fera remonter votre doléance au seigneur du ciel. Il crut bon néanmoins de le prévenir qu'Heuksa Chorong ouvrait peu sa porte aux visiteurs, et encore moins depuis que la direction avait changé.

- Les ambassadeurs étaient mieux accueillis, du temps du prédécesseur, remarqua Hong Dae-Ju. Il n'était plus de la première jeunesse et il avait fait son temps, mais il était plus ouvert sur le monde extérieur. Son jeune remplaçant est un taciturne, et il aime sa solitude. N'espérez pas de réponse positive.

Kenzo se rendit à la boutique que le ministre lui avait nommé, et présenta son message au propriétaire, un homme trapu, avec une longue natte noire et vêtu selon la mode traditionnelle chinoise, tout autant que Kenzo portait l'habit de son propre pays. Ils furent, une fois face-à-face, un étrange contraste presque comique, tant chacun trahissait par son accoutrement, par ses gestes, par son accent, son appartenance à un tout autre royaume que Joseon. L'homme se méfia, dans un premier temps. Il prétendit ne pas connaître ni le seigneur du ciel, ni Heuksa Chorong, et Kenzo dut user de patience et de promesses rassurantes pour lui faire accepter son message.

L'homme ne lui promit aucun délai de transmission, ni de date butoir. Je verrais de ce que je peux faire, affirma t-il, et Kenzo estima qu'il n'en obtiendrait pas davantage. Il rentra dans la résidence qu'on lui avait assigné de part sa fonction, et passa la journée suivante à rassembler ses documents, à se promener et à s'entraîner seul, ses hommes étant rentrés au Japon. Il n'allait très probablement pas tarder à être rappelé à son tour par le shogun, qui attendait avec une certaine impatience son rapport sur les forces martiales de Joseon et l'état de la monarchie.

Elle vieillit, comme toutes les autres, avait écrit Kenzo dans sa dernière lettre, tout en prenant bien soin d'utiliser les codes que Tokugawa, le dixième du nom, lui avait ordonné de privilégier dans le cadre de leur correspondance. Il était hautement probable que cette dernière soit l'objet d'une surveillance rapprochée de la part du gouvernement de Joseon. Kenzo savait le roi méfiant de nature, et craignant bien davantage l'empire Qing, pour lequel il avait sacrifié son propre fils, que le shogunat, qui représentait une menace tenue à distance par la mer.

Il obtint une réponse à sa requête d'entrevue après trois jours d'attente, durant lesquels il craignit de voir arriver un ordre de rapatriement de la part de Tokugawa. Il passa des nuits aux rêves agités, confus, comme il n'en avait pas eu depuis longtemps. Le seigneur du ciel d'Heuksa Chorong était dans chacun d'eux, et il répétait souvent, d'une voix douce, languissante, "j'accepterais un défi chaque fois que vous le souhaiterez". Pour Kenzo, la chose n'avait rien de véritablement nouveau. Il était surpris, en revanche, de voir avec quelle vitesse elle s'était développée, avait mûrit en son cœur, et avait colonisé ses pensées. D'ordinaire, ses passions étaient plus lentes, plus paisibles. Il mit son soudain empressement sur le compte de son retour prévu bientôt pour le Japon, et dont il ne maîtrisait pas plus la date que la durée.

On vint le chercher un soir, sans le prévenir. Kenzo reconnut les couleurs sombres de la guilde. Les hommes, au nombre de deux, étaient masqués, et lui ordonnèrent de le suivre. Il se plia à leur autorité sans discuter ni leur reprocher leurs manières rudes, bien que celles-ci lui laissèrent un goût amer sur la langue, car il ne fut pas alors entièrement certain que tous les invités d'Heuksa Chorong aient eu à subir une telle impolitesse. Il ne dit rien, néanmoins, et ce même lorsqu'ils entourèrent son visage d'un bandeau noir pour lui cacher les yeux, conservant ainsi tout le mystère de l'emplacement réel du quartier général de la guilde.

Homme pratique, et que ses expériences avaient doté de bon sens, Kenzo se prépara malgré tout pour un éventuel guet-apens, et fit de son mieux pour se repérer avec les sens qui lui restaient et qui, il fallait bien l'admettre, n'étaient guère fameux pour se retrouver dans la campagne d'un pays inconnu. Au Japon, il avait appris à reconnaître les vallées, les arbres, le ciel et les étoiles, et il connaissait la géographie presque aussi bien que ceux ayant tracé les cartes du pays. De Joseon en revanche, il ne savait presque rien. Si le seigneur du ciel avait prévu de l'éliminer, il était très probable qu'il ne parviendrait guère à s'en échapper, ou finirait par errer longtemps, sans pouvoir retrouver son chemin.

On le mena cependant à bon port, et on le fit descendre de son cheval, les yeux toujours bandés, pour le faire entrer dans un bâtiment chauffé, et dans lequel il entendit résonner l'activité de plusieurs habitants, qu'il devina être les assassins de la guilde. On lui fit monter un escalier, guidant ses pas à la voix, et Kenzo sentit qu'il traversait des couloirs, la semelles de ses chaussures faisant craquer un sol qu'il supposa être parqueté.

Il compta trois angles, et avait décompté près de cent pas, quand on l'immobilisa soudainement, et il entendit en face de lui le son de deux portes coulissant pour s'ouvrir, tandis que l'homme sur l'épaule duquel il appuyait sa main en tant que guide avançait à l'intérieur d'une pièce. Kenzo le sentit s'incliner.

- Monseigneur, dit l'homme avec respect, voici l'ambassadeur du Japon.

- Vous pouvez lui enlever son bandeau, répondit la voix jeune, basse, grave, du jeune et tout récemment titré seigneur du ciel d'Heuksa Chorong. Et sortez.

L'un de ses gardes lui ôta la bande de tissu noir qui couvrait ses yeux, et Kenzo se trouva alors dans ce qui semblait être une antichambre élégante, illuminée à la bougie. Devant lui, assis à une table, Yeo Woon écrivait son courrier, et il ne leva pas la tête de sa rédaction quand ses hommes de main quittèrent la pièce, refermant discrètement les portes derrière eux. La pointe du pinceau grattait contre le papier. Kenzo garda le silence, prudemment. La pièce exhalait une atmosphère étrange, lourde, et presque animale. Il lui sembla avoir été introduit dans la tanière d'une bête sauvage.

Il ne dit rien. Et Yeo Woon non plus.

x

Pour passer le temps, il concentra son attention sur la décoration de la pièce où on l'avait fait entrer. À l'évidence, il n'était simplement question d'une antichambre, mais plutôt d'un lieu de vie central. Yeo Woon était installé à une belle table visiblement lustrée de bois d'orme, sombre, dont les pieds et les bords avaient été sculptés de motifs floraux. Kenzo reconnut l'artisanat chinois dans le style du mobilier, et le retrouva partout. Des coffrets de bois de santal, ouvragés, des armoires peintes à la main, dont le bois satiné était incrusté d'or et de nacre, des cabinets d'acajou, des étagères à curiosités, pleines d'objets élégants et harmonieux, parmi lesquels Kenzo aperçut des vases de porcelaine superbement exécutés et des statuettes plus inattendues, en forme d'animaux ou de formes atypiques, peuplaient la pièce, lui donnaient une identité profonde et secrète, tout en révélant dans le même temps certains aspects de la personnalité de son propriétaire.

Kenzo jugea l'appartement comme étant meublé avec soin et goût, et admira les draperies vaporeuses pendues aux quatre coins de celui-ci, contribuant à lui conférer une physionomie raffinée, presque irréelle, comme l'auraient été les quartiers de quelque divinité ayant pris forme humaine, ou ceux d'un roi ou d'un prince. Les lueurs délicates produites par les bougies se reflétaient sur la surface des tiroirs ornés, des murs décorés de tapisseries sophistiquées, des peintures remarquables de finesse, et des objets plus personnels, plus parlants.

Sur la table où écrivait Yeo Woon se consumait un bâton d'encens, dans un brûleur extraordinaire, en or massif, qui dépeignait deux dragons enlacés. Même sans se trouver véritablement à proximité, Kenzo devinait le détail des écailles des créatures, et le travail minutieux qu'avaient réalisé les artisans sur une telle pièce de décoration. Il l'estima à une fortune, plus ou moins.

Il tourna la tête, et vit que la pièce se prolongeait, surélevée légèrement, vers la gauche. Il ne put cependant en voir davantage, car le reste était dissimulé derrière des paravents à quatre feuilles, et sur lesquelles étaient représentés des paysages d'une beauté et d'une précision qui auraient fait pâlir d'envie jusqu'au shogun. Yeo Woon ne bougeait pas de sa chaise, et ses yeux détaillait le contenu de ses lettres, ou de celles des autres. Trois piles de documents l'entouraient. Il prenait les missives de la première, les lisait, et s'il les signait, il les déposait sur la seconde pile. La troisième était vraisemblablement réservée au courrier qu'il écrivait.

Kenzo le regarda faire, sans un mot, sans un bruit, pendant plus de dix minutes. Il comprit rapidement que la manœuvre était déployée à dessein par le seigneur du ciel, et il s'en accommoda de la même façon qu'il s'était conformé au reste. On lui avait appris la patience, et avec les années, il se savait être devenu relativement bon au jeu de l'attente, en particulier ceux qui étaient de ce genre. En outre, il lui convenait parfaitement de contempler Yeo Woon tandis que celui-ci ne lui accordait pas son attention.

Il était habillé de façon décontractée, ses épaules nues couvertes d'une robe de chambre de soie noire transparente, cousue de broderies d'or, et il portait en plus un simple pantalon noir à l'aspect confortable et naturel, dont les ourlets retombaient gracieusement et paresseusement sur ses pieds nus. Ses longs cheveux noirs, libres, cascadaient en boucles épaisses autour de son visage. À la lumière dorée des flammes, il était superbe à regarder, et parallèlement aussi inaccessible que le dessin d'une femme splendide sur une toile de maître.

Il termina finalement de traiter son courrier, et le bruit du pinceau sur la feuille s'interrompit quand il le déposa dans un petit pot de porcelaine noire qui occupait le centre de la table, à côté du brûleur d'encens. Il joignit les mains, posa son menton sur ses longs doigts entremêlés, et enfin daigna poser ses beaux yeux noirs sur Kenzo, qui n'avait pas bougé de sa place.

Le regard du seigneur du ciel se fit scrutateur, curieux, comme s'il n'avait eu aucune idée de la raison de la présence du samourai dans ses appartements. Une confiance nouvelle était inscrite sur les traits élégants de son visage. L'éclat des bougies crépitait dans ses yeux sombres.

- J'ai eu votre message, déclara t-il en guise d'introduction, avec autant de neutralité que s'il eût fait une remarque banale sur le temps qu'il faisait dehors. Vous souhaitiez une audience.

Kenzo inclina légèrement la tête, en signe de confirmation respectueuse.

- Pour quelle raison ? S'enquit Yeo Woon, alors que ses yeux le fixaient toujours, et Kenzo leur trouva une ressemblance avec ceux des tigres qui se focalisent tout à coup sur une proie sans défense.

Par habitude, il calcula soigneusement les risques, mesura ses options. Il pouvait tourner autour du pot, se montrer vague et courtois, en espérant que son attitude finirait par faire mouche, mais si la stratégie aurait pu fonctionner dans un autre contexte, auprès d'un autre individu, il doutait en revanche qu'elle eût le moindre impact sur le seigneur du ciel d'Heuksa Chorong, élevé pour la guerre et le sang, et dont la tendance était davantage à la vérité brute qu'aux passe-partout verbaux.

En outre, le visage de Yeo Woon n'exprimait ni la compassion, ni le respect. Si Kenzo tentait de le flatter et d'enrober ses désirs sous une couche de bienséance, il était fort probable qu'il serait éconduit froidement. Il sentait déjà que la corde sur laquelle il marchait était mince, et elle était bien susceptible de se rompre au premier faux pas.

- Vous aviez dit, commença t-il alors, lentement, prudemment, parce que le jeu était délicat et qu'il avait rarement eu l'occasion d'affronter des adversaires de cette nature, que vous accepteriez un défi si je le souhaitais.

- J'ai dit ça ? Reprit Yeo Woon, comme s'il ne s'en souvenait pas, alors que la lueur doré et glacée de ses yeux sous-entendait le contraire.

- Vous l'avez dit, lui confirma Kenzo, davantage pour dire quelque chose que par véritable intérêt. J'ai pris la liberté de vous faire ma requête en conséquence.

Le seigneur du ciel répondit par un sourire aride, cassant. Il y avait de la moquerie dans son sourire, du mépris, et une injure évidente.

- Et vous avez supposé que je dirais oui ?

(ploie soumet-toi c'est ce qu'il veut plie le genoux et soumet-toi)

- Je n'aurais pas osé supposer, affirma Kenzo. J'espérais, voilà tout. Vous avez envoyer vos hommes me chercher, vous m'avez amené ici. Libre à vous de faire comme il vous plaira. Si vous désirez que je parte, je partirais.

Il vit de l'hésitation traverser le regard de Yeo Woon, une vulnérabilité étrange et nouvelle, et un déplaisir beaucoup plus opaque. Il pinça les lèvres, et son expression se fit tout à la fois plus encolérée et plus fragile.

- C'est vous qui avez suggéré qu'il pourrait être intéressant de nous revoir, lui rappela Kenzo, prenant le pari de sa remarque. Je suis là. Un mot de vous, et vous retrouverez la quiétude de vos appartements comme si je n'étais jamais venu. Vous êtes le maître.

Il attendit de nouveau, tandis que les longs doigts noués du seigneur du ciel s'agitait, qu'il pressait ses mains contre ses lèvres et paraissait lutter contre quelque chose, une idée, une ombre intérieure, que Kenzo ne pouvait ni voir ni deviner. Un long soupir lui échappa. Il ne sait pas quoi faire, comprit Kenzo, et la réalisation le surprit, car il lui avait semblé au contraire en entrant dans la pièce que Yeo Woon avait établi des projets fermes et arrêtés.

- Nous ne nous sommes engagés à rien, dit-il alors, pour le pousser à se décider. Je vous promets de partir si vous le demandez, et rien de tout ceci ne sera plus jamais mentionné si vous venions à nous recroiser.

Sa proposition, en rappelant son pouvoir et son autonomie à Yeo Woon, eut le mérite de lui permettre de trancher et de faire un choix. Le mouvement de ses doigts cessa, et il leva les yeux vers Kenzo, avec autant de détermination qu'un archer s'étant immobilisé pour bloquer une cible dans le lointain.

- Restez, ordonna t-il. J'ai fait préparer un bain, de l'autre côté des paravents. Déshabillez-vous, et lavez-vous. Nous verrons ensuite.

Kenzo ne questionna pas son ordre, ne s'en étonna pas davantage. Il se dirigea vers la gauche, vers la partie des appartements qui lui était jusqu'à lors demeuré cachée. En tournant la tête vers Yeo Woon, il vit que celui-ci avait les yeux rivés sur le brûleur d'encens aux deux dragons, et il caressait du bout des doigts les minuscules pattes dorées de l'un d'eux.

x

L'eau du bain fumait encore lorsqu'il y entra, débarrassé de ses vêtements et de son épée, autrement dit aussi vulnérable qu'un nourrisson à toute tentative d'attaque que le seigneur du ciel d'Heuksa Chorong pouvait éventuellement fomenter contre lui. La baignoire était d'un luxe considérable, vaste et ronde, et d'un beau bois sombre luisant qui était même confortable contre son dos. L'odeur de l'encens avait envahi toute la pièce, mais l'eau sentait autre chose, de plus profond, que Kenzo reconnut comme étant l'odeur du bois humide chauffé et des extraits de fragrances capiteuses. Il fit sa toilette avec application pendant une dizaine de minutes, ainsi que devait s'y attendre Yeo Woon. Il ne dit pas un mot durant l'intégralité de celle-ci.

Ce ne fut que lorsqu'il eût terminé, et qu'il se leva, nu, pour s'extirper de la baignoire, que le seigneur du ciel apparut entre les paravents qui délimitait les espaces de vie. Il était, pour sa part, toujours habillé. Kenzo s'immobilisa en le voyant, et les yeux de Yeo Woon parcoururent tout son corps de la tête aux pieds, lui donnant l'impression désagréable d'être un cheval examiné pour une vente, mais aussi la sensation, plus douce, plus sucrée, d'être admiré comme une statue, et reconnu bien fait par un congénère. Pas un instant le regard du seigneur du ciel ne s'attarda sur une partie de son corps en particulier.

- Avez-vous fini ? Lui demanda t-il simplement.

- Je pense, admit Kenzo. Avez-vous des critères de préférences en matière de durée de bain ? L'eau est encore chaude. Je peux barboter un peu plus si vous le jugez nécessaire.

Yeo Woon secoua la tête, et un sourire avait éclot sur ses lèvres, plus sincère que le précédent.

- Cela suffira comme ça, décréta t-il. Si vous deviez rester plus longtemps dans cette baignoire, j'ai peur que vous finiriez par vous changer en fumée vous-même.

- Je pourrais vivre avec ça, répliqua Kenzo en haussant les épaules, se sentant malgré lui mal à l'aise face à l'observation continue du dirigeant de la guilde. La fumée est plus libre que les hommes.

- Je ne vous savais pas philosophe, s'amusa celui-ci, non sans une certaine raideur néanmoins.

- Tous les artistes martiaux le sont, répondit Kenzo. C'est notre lot commun. Le combat est une philosophie en soi.

L'expression du visage de Yeo Woon s'était assombri. Kenzo réagit d'instinct.

- Je vous ennuie, reconnut-il. Je suis navré.

- Non, s'empressa de nier le seigneur du ciel. Pas du tout. Vous ne m'ennuyez pas du tout.

Ils restèrent peut-être bien quelques instants sans rien dire, ni sans même oser se regarder. Il y avait là quelque chose de dense et de tangible, et cependant Kenzo ne l'avait jamais senti aussi oppressante, ni angoissante.

- Je vais me rhabiller, annonça t-il finalement, car il ne voyait pas où la partie pouvait bien mener, et hésitait véritablement sur la bonne marche à suivre.

- Laissez vos vêtements ici, le coupa néanmoins Yeo Woon. Allez dans ma chambre. Je vous rejoins tout de suite.

Kenzo ne bougea pas, et une timidité de jeune homme l'envahit soudain, avec la violence d'un ouragan.

- Eh bien ? S'impatienta le seigneur du ciel, d'une voix qui retrouvait son irritation.

- Je ne sais pas où est votre chambre, avoua Kenzo, nu, et ayant plus que jamais conscience qu'il était juste un homme sans ses vêtements et son sabre.

Il pensait que Yeo Woon s'agacerait de sa passivité, le renverrait. Il n'en fut rien, cependant. Le chef d'Heuksa Chorong sourit, presque gentiment cette fois, et Kenzo pu entrevoir dans cette bouche relevée légèrement le jeune garçon qu'il avait été, des années auparavant.

- Au fond, lui apprit-il en lui montrant la direction à suivre d'un geste désinvolte.

Kenzo suivit l'indication, et passa près de lui, frôlant le tissu aérien de sa robe de chambre.

- J'arrive, dit Yeo Woon.

Il y avait du regret dans ses yeux, et comme une supplique muette, qui aurait dit "ne me laissez pas faire ça".

x

Il rejoignit Kenzo après ce qui parut un long moment, durant lequel le samourai put apprécier la décoration de la chambre. Un lit monumental, à baldaquin artistiquement sculpté et détaillé, occupait la pièce, tandis que des rangements élégants, plus sobres, mais de bonne fabrication, étaient éparpillés tout autour. Une table de toilette opulente avait été placée contre le mur face au lit, et Kenzo remarqua une brosse sur sa surface, pleine de cheveux noirs. D'autres tentures drapaient la chambre, et celles-ci étaient d'un rouge profond, sanglant, à l'image des couvertures et des coussins du lit. Il n'eut pas le temps d'en examiner davantage.

Le seigneur du ciel fit irruption dans la pièce, d'un pas puissant, brutal, et comme Kenzo ouvrait les bras par réflexe, pour lui saisir la taille, et qu'il se penchait pour l'embrasser, estimant que les choses devaient se dérouler ainsi, il sentit une main froide et fine s'abattre fermement sur sa bouche, et se sentit violemment repoussé en arrière. Ses jambes heurtèrent le rebord du lit : il s'y effondra, estomaqué par la force que Yeon Woon avait mis dans sa manœuvre, et n'osa plus y faire le moindre geste.

Toujours debout, le chef de la guilde jeta sur lui un regard trouble, impossible à déchiffrer, qui lui fit vaguement peur. Il respirait vite, et sa poitrine nue se soulevait frénétiquement. Un instant, et confronté à ses yeux noirs, fixes, Kenzo craignit qu'il n'eût perdu l'esprit. La possibilité était hautement improbable et il n'aurait jamais réussi à l'expliquer, mais il n'y pensa pas moins.

Il essaya de se redresser, de le toucher, mais Yeo Woon rejeta son contact et le repoussa vivement en arrière d'une main. Il retomba dos contre le matelas, sans rien y comprendre. Le seigneur du ciel grimpa ensuite à califourchon sur lui, deux jambes maigres placés de chaque côté de ses hanches, et Kenzo éprouva une pointe de désir en le sentant tout contre lui, mais également un arrière goût de peur incontrôlé, et de malaise (quelque chose ne va pas). Il voulut lever les mains, juste enlacer la taille si fine et nue de Yeo Woon, sentir sa peau. Il n'y parvint jamais.

Le seigneur du ciel attrapa ses poignets et lui bloqua tout accès à son corps, toute tentative de toucher. Le stratagème l'obligea cependant à se pencher vers l'avant pour maintenir les poignets de Kenzo contre le matelas, et ils se retrouvèrent ainsi front contre front, haletants tous les deux, et Kenzo put constater, parce qu'il le voyait de près désormais, que le regard de Yeo Woon était ailleurs, presque délirant. Ses boucles noires frôlèrent ses joues, son nez. Kenzo leva le menton pour l'embrasser.

Aussitôt, les mains de Yeo Woon lâchèrent ses poignets pour se plaquer contre sa bouche. Kenzo, profitant de sa liberté de mouvement retrouvée, agrippa sèchement la taille du seigneur du ciel et rua sous lui, pour le faire basculer sur le dos. Il avait l'impression de se battre. Le corps de Yeo Woon ne céda pas d'un pouce, ses jambes se contractant avec désespoir pour demeurer à leur place, avec une force que même Kenzo n'aurait pas soupçonner dans une silhouette aussi mince, tandis qu'il gardait les mains contre les lèvres du samourai pour l'éloigner de son visage.

Ils luttèrent, l'un contre l'autre, d'une façon désordonnée et maladroite, totalement incertaine. Le désir de Kenzo s'était envolé, et ne restait plus que la frustration et l'incompréhension la plus absolue. Je suis en train d'essayer de faire l'amour à une tigresse qui ne veut pas de moi, songea t-il tout en déployant une ultime tentative pour renverser Yeo Woon. Il échoua, sans surprise. Alors seulement, lassé, agacé, et quelque peu vexé par ce rejet catégorique, il cessa de combattre.

Il avait appris la patience, mais aussi la résignation. Il y avait des combats qui ne valaient pas la peine d'être livrés, tout simplement parce qu'on y allait avec un désavantage dès le départ, et Kenzo savait à présent qu'il en avait un, et qu'il n'y aurait rien à faire. Yeo Woon ne voulait pas de lui, bien qu'il ait sans doute pensé que la chose pourrait se faire, ou qu'il l'ait désiré un temps. Il n'y avait plus d'intérêt, dès lors, à s'acharner dans le vide.

Il se laissa retomber contre le matelas, et simultanément, le seigneur du ciel se détendit à son tour, libérant son étau. Kenzo lui jeta un coup d'oeil, et fut horrifié en constatant que Yeo Woon avait l'air positivement triomphant, et horriblement malheureux tout à la fois.

Celui-ci se délogea de ses hanches, et s'allongea à côté de lui sur le matelas. Ils reprirent leurs respirations, sans rien se dire. Kenzo fit un rapide récapitulatif de ses expériences passées, et conclut qu'il était sans aucun doute question de la plus abominable et décevante de toute son existence. Rien n'avait été agréable, et son excitation s'était évanouie à peine éveillée, remplacée par l'inconfort et l'impression vague d'avoir été ridicule.

Je n'aurais jamais du venir, pensa t-il, avec une amertume croissante. Chez Yeo Woon, en dépit des regards appuyés que ce dernier lui avait adressé, il n'avait senti aucun signe de désir, pas même l'ombre d'un intérêt éventuel. Et le seigneur du ciel, étendu près de lui, riait à présent, et Kenzo trouva que son hilarité avait des airs de sanglots.

- Je ne comprends pas, lâcha t-il, la respiration hachée par leur affrontement. Qu'y a t-il de drôle ?

Yeo Woon gloussait toujours. Il avait mis la main devant sa bouche, étouffant son rire, mais sa jubilation persistait.

- Ai-je fait quelque chose de mal ? S'enquit alors Kenzo, simplement parce qu'il lui fallait poser la question, et qu'il avait besoin d'une réponse cohérente.

- Non, lui répondit le seigneur du ciel, hilare, en se passant la main dans les cheveux avec une poigne si serrée que Kenzo craignit de le voir se les arracher. Non, ce n'était pas vous. J'ai été stupide. J'ai été tellement bête.

- Je ne comprends pas, répéta Kenzo.

Il se sentait perdu. Quelque chose dans son ton dut l'exprimer, car Yeo Woon se calma progressivement, et le samourai vit des larmes perler à ses yeux, sans qu'il fût capable de dire si elles étaient du à son fou-rire ou une réelle tristesse.

- Vous n'avez rien à comprendre, asséna t-il. C'est ma faute. J'ai fait une erreur. J'ai cru que...

Il parut chercher ses mots, hésiter. Kenzo en conçut une exaspération acérée.

- Quoi ?

- J'ai cru que ça marcherait, je l'ai vraiment cru, poursuivit-il, les yeux rivés sur le plafond du baldaquin. Je croyais que j'y arriverais cette fois. J'ai fait une erreur. Je n'aurais jamais du vous envoyer chercher.

- C'est aussi mon opinion, avoua Kenzo d'un ton sec, tout en se redressant sur ses coudes.

Le chef d'Heuksa Chorong tourna vers lui un regard qui n'avait rien de compatissant ni de repentant.

- J'ai eu un caprice, admit-il. Cela m'arrive de temps en temps. Mais ça n'aurait jamais marché. J'ai été stupide de croire le contraire. Je vous prie de me pardonner pour vous avoir donné des espoirs inutiles. Vous pouvez partir.

Il se releva, souple, élégant, souriant, sa robe de chambre dénudant une de ses épaules, et quitta la chambre en un flottement de soie noire sans rien ajouter d'autre, congédiant Kenzo comme on demanderait le départ d'un domestique. Il sentit la colère et la rancœur l'abandonner d'un coup, et faire place à une immense fatigue.

Ce n'est pas de ma faute, songea t-il, le regard perdu sur le plafond du baldaquin, le corps commençant à se couvrir des marques caractéristiques de sa lutte au lit avec le seigneur du ciel, et les muscles lancinants.

x

Il se rhabilla sans que Yeon Woon ne lui adresse à nouveau la parole. Celui-ci avait repris place à sa table, mais son courrier ayant déjà été traité, il était occupé à autre chose désormais, et toute son attention était retenue par le brûleur d'encens doré dont Kenzo avait admiré l'exécution quelques instants plus tôt. Une colère brûlante, nourrie d'humiliation, le saisit quand il le vit immobile, les cheveux et les vêtements parfaitement en ordre, et silencieux, perdu dans sa contemplation.

- Si je prenais ce brûleur, commença t-il. Si je le prenais, que je le brisais, que je vous blessais avec ses éclats, finiriez-vous par vous sentir réellement désolé pour ce qui vient de se produire ?

Yeo Woon tourna lentement la tête vers lui. Ses yeux noirs le fixèrent, le jaugèrent, se moquèrent de lui avec cruauté.

- Vous pouvez essayez, lui proposa t-il doucereusement, avec une méchanceté délibérée, calculée, froide et distante. Essayez donc toujours. Vous ne seriez pas le premier.

Kenzo vit l'éclat de la lame du couteau qui était posé près de la main du seigneur du ciel, sur la surface lisse de la table.

- Il n'y aura jamais d'autre dragon pour vous, dit-il alors pour lui faire mal, pour lui rendre les coups. Vous êtes condamné à la solitude.

Yeo Woon sourit, avec volupté, avec un amusement féroce.

- Il y en a un, répondit-il doucement. Vous n'êtes pas lui, voilà tout.

(si vous souhaitez un vrai combat, venez à Hanyang)

- Baek Dong Soo ?

Le sourire du seigneur du ciel s'effaça, et Kenzo sut avoir fait mouche.

- Et où est-il donc, votre autre dragon ? Ajouta t-il, non par jalousie, mais parce qu'il avait été élevé pour la victoire, et qu'une fois repérées les faiblesses de l'adversaire, il mettait un point d'honneur à l'achever. Comment se fait-il que malgré sa supériorité, vous autorisiez des brebis à fréquenter votre lit ?

- Sortez, ordonna Yeo Woon d'un ton glacial.

Kenzo ne fit pas prier, et s'inclina avec un respect exagéré, masqué, artificiel, devant le chef d'Heuksa Chorong. Il lui tardait de s'échapper.

x

Il abandonna avec soulagement Yeo Woon à ses illusions et à ses secrets, et fut reconduit chez lui par des assassins de la guilde. Lui et Yeo Woon ne reparlèrent plus jamais de cette nuit. Ils n'évoquèrent plus jamais les brebis, et encore moins les dragons dorés enlacés, et tout se perdit dans le silence, jusqu'à ce que l'épée de Baek Dong Soo entame son flanc, et que Kenzo comprenne, finalement

(Il y a en a un. Vous n'êtes pas lui, voilà tout).