Les lumières de l'Arbre de Vie se reflétaient dans l'eau qui coulait devant ses racines, baignant le Sanctuaire Sadida d'une douce ambiance bleutée. Mais, assise en seiza devant l'Arbre, la jeune Princesse Amalia Sheran Sharm semblait totalement indifférente à la beauté des choses. La tête basse et les yeux fermés, des larmes coulaient le long de ses joues, mais doucement, en silence, comme si la nature retenait son souffle. Chaque lumière qui brillait représentait celle d'un Sadida vivant quelque part dans le monde, mais pour Amalia, l'une d'entre elles s'était définitivement éteinte, sans qu'elle n'ait pu lui dire adieu. Pire encore, elle n'a jamais pu lui dire ses vrais sentiments, elle n'a jamais pu lui avouer pour qui son cœur battait, et continuait encore de battre. Yugo… Son doux Roi Eliatrope… Si proche, et si lointain à la fois…
Perdue dans ses pensées, elle n'entendit pas deux gardes se rapprocher, et il fallut que l'un d'eux toussote pour qu'elle lève la tête :
- Princesse Amalia… Venez. Sa Majesté le Roi Armand Sheran Sharm désire vous parler.
- Partez ! répondit la Sadida. Si mon frère veut me parler, qu'il vienne par lui-même.
- Avec tout le respect que je vous dois, Princesse… fit l'autre garde. Cela fait des jours que vous restez enfermée ici. Le Roi s'inquiète pour vous, et il aimerait vous voir sortir pour que vous le rassuriez.
- Et avec tout le respect que je "dois" à mon frère, rétorqua-t-elle, s'il est véritablement inquiet pour moi, qu'il vienne me le faire savoir en personne, plutôt que d'envoyer sa garde s'en occuper !
- Le Roi est trop occupé pour… Commença un garde.
- Ben voyons… Surtout quand il s'agit de sa famille, n'est-ce pas ? Dites à mon frère que tant qu'il ne sera pas capable de se déranger lui-même, qu'il ne compte pas sur moi pour lui tendre la main.
- Très bien, votre Altesse… Il en sera fait selon votre désir.
Les gardes s'inclinèrent, avant se détourner et de repartir, laissant Amalia seule à nouveau. Mais pas pour longtemps, car quelques secondes après leur départ, la porte du Sanctuaire communiquant avec la Salle du Trône s'ouvrit à nouveau et un bruit de pas précipités se fit entendre, suivi d'une voix puissante :
- AMALIA !
La jeune Princesse Sadida n'eut pas besoin de se retourner pour comprendre que le Roi Armand venait d'arriver. Mais elle s'obstina à lui tourner le dos :
- Tiens… Tu t'es enfin décidé à venir…
- Un peu de respect, Amalia ! Je te rappelle que tu t'adresses à ton Roi !
- Non, Armand ! Je m'adresse à mon frère ! Le même frère qui me reproche d'être responsable avec mes amis des catastrophes qui ont frappé notre Royaume que nous sauvions par la suite !
- Même si c'est difficile à admettre, c'est la vérité, Amalia ! Vous jouiez avec des forces dont vous ne connaissiez même pas l'étendue des pouvoirs !
- Il n'empêche que si nous n'avions pas utilisé ces forces, tu ne serais plus là pour en parler ! Même les Xélors ne peuvent pas voir l'avenir alors, que peuvent faire les Eliatropes à ce sujet !
- Justement, parlons-en des Eliatropes ! Ce monde n'est pas le leur, que je sache ! Personne ne les a invité sur le Monde des Douze ! Si les Méchasmes n'avaient pas détruit leur planète, aucun des malheurs qu'on a connu ne serait arrivé ! C'est pas plus mal qu'ils soient enfermés dans leur dimension !
- ARMAND ! Tu te rends compte de ce que tu dis ?!
Devant la violence du ton employé par sa sœur, le nouveau Roi Sadida se calma alors immédiatement.
- Amalia, je… Je suis désolé, sœurette…
- Tu peux l'être.
- Mais je m'inquiète pour toi. Ça fait deux semaines que tu t'es enfermée dans le Sanctuaire et que tu refuses de parler à personne. Pourquoi ? Qu'est-ce qui te tracasse à ce point ?
- Ne fais pas semblant de te soucier de ce qui me tracasse, Armand… Tu ne peux pas comprendre. Ce n'est pas toi qui es parti te battre avec la Confrérie du Tofu en laissant notre père mourir.
- Amalia… On en a déjà parlé. Père t'avait donné sa bénédiction pour partir sauver Evangelyne. Tu n'as pas à te sentir coupable.
- Peut-être…
- Écoute sœurette… Tu dois te ressaisir. Tu m'as déjà prouvé que tu étais bien plus capable que moi d'aider notre peuple. Mais continue à rester cloîtrée ici, et tu ne l'aides pas, pas plus que tu ne t'aides toi-même.
Amalia eût du mal à en croire ses oreilles. Était-ce bien son frère qui venait de parler ? Elle ne comptait plus le nombre incalculable de fois où ils s'étaient disputés, parfois même devant leur père. Armand avait toujours considéré sa sœur comme une poupée qui devait rester en retrait. Son accession au trône lui avait-elle fait gagner un peu de maturité ?
- Je le sais, Armand… Mais il y aussi… Autre chose. Autre chose dont je ne peux pas parler à mon frère, même s'il a beaucoup mûri.
- Je vois… murmura le Roi. Amalia, change-toi un peu les idées. Ce soir, Aurora et moi, nous organisons une petite réception à laquelle nous avons invité des représentants de chaque royaume. Tu pourrais te joindre à nous.
- Je me disais aussi qu'il y avait larve sous la ronce… soupira la Princesse.
- Que dis-tu ?
- Il s'agit encore d'une de tes tentatives pour me faire rencontrer un prétendant, c'est ça ?!
- Sœurette, je…
Mais Amalia se leva et se retourna vers son frère, le visage constellé de larmes de rage.
- Il n'y a pas de "sœurette" qui tienne ! J'aurais dû me douter que ta compassion était une mascarade ! Combien de prétendants vas-tu encore faire venir ici avant que tu ne comprennes qu'ils ne m'intéressent pas, aussi beaux et riches soient-ils ?!
- Amalia, tu te comportes comme une égoïste ! Tu sais très bien que les mariages royaux ne sont pas forcément des mariages d'amour ! Ils ne sont là que pour aider le peuple, et…
- Tu l'as dit toi-même, Armand ! coupa Amalia. J'ai déjà prouvé que je savais mieux aider notre peuple que toi ! Et pour le moment, j'estime en avoir assez fait ! Ma décision est prise concernant un éventuel mariage, et je ne reviendrais pas là-dessus !
Furieux, Armand serra les poings, se préparant visiblement à attaquer sa sœur. Mais il n'en fit finalement rien, et se détourna d'elle pour sortir du Sanctuaire. Avant de refermer la porte, il lui lança :
- Si tu trouves vraiment que j'ai un cœur de ronces Amalia, je me demande en quoi est fait le tien pour que tu restes ici à te lamenter, toi qui te battais autrefois pour la sauvegarde du Monde des Douze !
Puis la porte se referma. Déchirée, Amalia se laissa à nouveau gagner par le chagrin. Elle aimait son frère, malgré tous les désaccords qui les avaient opposé par le passé. Et bien que son tempérament n'avait pas vraiment changé, elle avait tout-de-même remarqué une évolution dans sa façon de penser.
La Princesse se retourna vers l'Arbre de Vie et s'installa de nouveau en seiza. Elle joignit ses mains devant elle, ferma les yeux et se remit à prier :
- Dieu Sadida, grand Maître de la Nature qui nous entoure… Je vous en conjure, laissez-moi parler à mon père, le Roi Sadida Sheran Sharm, grand protecteur des forêts du monde.
Mais aucun résultat… Dépitée, elle laissa échapper un profond soupir. Depuis deux semaines, ses tentatives pour parler à son père s'étaient toutes révélées vaines. Pourtant, elle sentait qu'il était toujours là quelque part, si proche mais inaccessible, tout comme l'était Yugo. Yugo… Elle voulait en parler à son père. Il aurait pu lui dire quoi faire, il était toujours de bons conseils… Mais il était parti là où elle ne pourrait jamais le retrouver.
Le ciel qui défilait au-dessus du village d'Emelka reflétait bien l'humeur de Yugo : gris et triste. Assis sur un banc, le jeune Eliatrope avait la tête basse et ses yeux sombres brillaient de larmes, mais qui refusaient de couler. Bien que n'ayant gardé aucun souvenir de son passage dans l'Inglorium, ceux de la Tour des Rêves restaient en revanche bien réels. Jamais il ne s'était pardonné d'avoir fait souffrir Amalia après leur victoire contre Bump, le demi-dieu Féca. Mais il savait que son amour pour la jeune Princesse Sadida était impossible. Que pouvait-il lui offrir ? Il avait beau avoir le même âge qu'elle, sa nature de fils de la déesse Eliatrope le faisait vieillir lentement, son corps restant ainsi celui d'un enfant. Et elle mourra avant lui, alors à quoi bon s'attacher à elle s'il devait la voir disparaître si vite ? Le pire, c'était qu'il savait que son comportement était stupide, car il savait que l'amour qu'il éprouvait pour elle était réciproque. Était-ce donc ça, le prix à payer pour l'immortalité ? Souffrir d'amour impossible à chaque réincarnation, à chaque renaissance ? Contrairement à Qilby, il ne pouvait pas se souvenir de ses anciennes vies.
Une lumière bleutée tira Yugo de sa rêverie. En tournant la tête, il vit un portail apparaître à côté de lui et un petit garçon aux cheveux blancs coiffé d'un chapeau marron en sortir.
- Salut, grand frère !
- Bonjour, Chibi…
- Alors, qu'est-ce que tu en penses ? Je m'améliore, non ? Maintenant, j'arrive même à créer un portail sans avoir besoin de voir ma destination d'arrivée.
- C'est très bien, petit frère… soupira Yugo. Vraiment très bien…
- Qu'est-ce qui t'arrive, Yugo ? Quelque chose te tracasse ?
- Non, c'est rien… Rien de grave, ne t'inquiète pas.
Un pieux mensonge, et Chibi l'avait très bien compris. Il contourna le banc pour se retrouver face à Yugo.
- Tu penses encore à cette fille dont tu m'as parlé ? Amalia, c'est ça ? J'aimerais trop la rencontrer un jour !
- Oui… Un jour, peut-être…
- Grand frère… Tu serais pas amoureux d'elle, par hasard ?
- Ne dis pas de bêtises, Chibi ! Amalia, c'est… C'est mon amie, c'est tout…
- Allez, à d'autres ! Je suis ta famille, je sais très bien ce que tu ressens !
- C'est pas drôle, Chibi… Arrête…
Mais ne trouvant pas quoi dire de plus, Yugo plongea son visage dans ses mains. Chibi s'assit alors à côté de lui et posa sa main sur l'épaule de son frère.
- Yugo… Qu'est-ce qui t'empêche de lui dire la vérité ? Qu'est-ce qui t'empêche de lui dire que tu l'aimes ?
- Tu peux pas comprendre, petit frère… Tu es trop jeune…
- Essaye de m'expliquer quand même. Si je peux pas comprendre, ça va au moins te faire du bien.
Yugo réfléchit quelques instants. Depuis le départ d'Adamaï, Chibi et Grougaloragran étaient sa seule famille… Et Alibert aussi. Mais il n'avait jamais eu le courage de leur expliquer ce qui le tourmentait. Le moment était peut-être venu. Il prit une profonde inspiration, et dit :
- D'accord… Je vais essayer de te raconter.
- Ben voilà… Vas-y, je t'écoute.
J- e t'ai déjà expliqué que toi et moi, nous sommes immortels, pas vrai ? À chaque mort, notre âme regagne notre Dofus et nous renaissons par la suite après son éclosion. Et nous vieillissons lentement aussi…
- Oui, je sais… Mais c'est quoi le rapport avec Amalia ?
- J'ai beau avoir le même âge qu'elle, je reste encore un enfant, Chibi. Je peux pas me marier avec elle, c'est impossible. Elle serait la risée du Royaume Sadida ou pire, la risée du Monde des Douze. Et puis, si je suis immortel… Elle mourra avant moi.
À sa grande surprise, Chibi éclata de rire.
- Qu'est-ce qu'il y a de si drôle ?! demanda Yugo sur la défensive.
- Dé… Désolé, grand frère… C'est juste que tu es tellement ridicule…
- Comment ça "ridicule" ?!
- Enfin, Yugo… Tu m'avais pas dit que tu étais le Roi de notre peuple ?
- Le Dieu-Roi des Eliatropes, oui. Et alors ?
- Et alors, gros bêta… Réfléchis. Les filles seraient prêtes à faire la queue rien que pour te parler pendant deux minutes. Alors, tu as toutes tes chances avec ta Princesse.
- C'est pas "ma" Princesse, petit frère ! Le problème, c'est pas mon statut de Roi, mais mon physique ! Et mon immortalité !
Le petit garçon se mit à rire de plus belle.
- De plus en plus ridicule…
- CHIBI !
- Réfléchis, grand frère. Toi et la Confrérie du Tofu, vous avez sauvé le Monde plus d'une fois. Vous avez sauvé le Royaume Sadida plus d'une fois. Qui s'intéressera à ton physique, alors que ce sont tes exploits que l'histoire retiendra ? Et même si elle meurt avant toi, tu resteras plus longtemps pour veiller sur votre famille.
- Mais…
- Et si elle t'aime elle aussi, elle attend rien d'autre que tu fasses le premier pas vers elle. Mais continue à rester assis là, et tu fais que la faire souffrir… En souffrant en même temps.
- Chibi…
- Tu réfléchis pas, Yugo. En fait non, tu réfléchis trop. Regarde Pinpin… Il est la réincarnation du Dieu Iop et ça l'a pas empêché d'épouser Evangelyne. Il réfléchit pas, tu devrais faire comme lui.
Yugo baissa la tête et essuya ses larmes.
- Avec Pinpin, c'est pas pareil, petit frère. Eva et lui, ils étaient déjà ensemble et avaient déjà des enfants quand il a appris qu'il était le Dieu Iop. Ils étaient déjà liés.
- Mais ils sont quand même restés ensemble, même après ça. Eva aurait très bien pu le laisser tomber, mais elle l'a pas fait. Pourquoi ça serait différent entre Amalia et toi ?
Le jeune Roi laissa échapper un profond soupir. Chibi avait raison. Il avait même entièrement raison, mais…
- Je sais pas, Chibi… Je sais pas quoi faire.
- Écoute, grand frère… Comme toi, je me souviens pas de mes anciennes vies. C'est d'après ce qu'on t'a raconté que je t'ai donné ma place de Roi. Je m'en souviens peut-être pas, mais je suis sûr d'une chose. Si je t'ai confié le trône de notre peuple, c'était pas pour que tu te lamentes comme tu le fais.
Yugo sourit… Malgré les vies oubliées, il comprenait pourquoi Chibi fût leur Roi à une époque. C'était un enfant débordant de sagesse, de vie et d'énergie. Il posa ses mains à la taille de son frère et l'attira contre lui :
- Merci, frangin. Je t'aime, tu sais ?
- Je t'aime aussi, nigaud. Tu sais quoi faire, maintenant ?
- Oui ! Oui, je vais partir pour…
Mais il n'eut pas le temps de finir sa phrase car au même moment, un bruit strident retentit et le banc s'enflamma ! Les deux frères eurent à peine le temps de sauter à terre pour éviter de graves brûlures.
- GROUGAL ! cria Yugo en se retournant. Cette fois, t'es vraiment allé trop loin ! Gare à toi si je t'attrape !
- Faudrait d'abord que tu m'attrapes ! répliqua Grougaloragran en tirant la langue.
- Attends un peu, tu vas voir !
Pendant que le jeune Roi s'élançait à la poursuite du dragonnet, Chibi ne put s'empêcher de sourire. Malgré les apparences, Yugo avait vraiment l'étoffe d'un Roi. Et il espérait sincèrement que, peu importe le nombre de vies qu'il vivrait et oublierait, cette vie-là serait marquée par un amour entre son grand frère et Amalia.
