Vêtements, vivres, bloc à dessin, graines pour Tofu, bourse à Kamas et plume bleue… Les affaires de Yugo étaient étalées sur son lit, tandis que le jeune Roi Eliatrope en faisait l'inventaire. Assis sur son tabouret de bureau, il se demanda encore un instant s'il avait pris la bonne décision. Après tout, un an… C'était quand même un long voyage. Mais il devait le faire. Il n'y avait que de cette façon qu'il pourrait découvrir s'il aimait véritablement Amalia. La destination finale : Le Royaume Sadida. Seule contrainte : Aucun déplacement magique, et aucune monture. Donc, pas de Zaap, pas de potion de Rappel, pas de dragodinde et encore moins de portails intempestifs. La marche, et uniquement la marche… D'après ses estimations, le voyage jusqu'au Royaume Sadida devait lui prendre 3 mois à pied, mais il avait décidé de s'arrêter dans certains villages pour pouvoir venir en aide aux habitants et lui permettre de remplir sa bourse. Il comptait également passer chez Ruel pour lui demander de ses nouvelles. Alibert avait eu beaucoup de mal à accepter son départ, mais il comprenait la décision de son fils adoptif.

Trois coups furent frappés à la porte, et Yugo se leva pour aller ouvrir à son père :

- Bonsoir, Papa. Alors, tu l'as retrouvé ?

- J'ai dû fouiller dans ma réserve pendant plus d'une heure… Mais je l'ai. Il n'est plus tout jeune, mais il devrait t'être utile.

- Merci beaucoup, Papa… dit Yugo en prenant le sac qu'Alibert lui tendait. Tu m'avais jamais dit que tu possédais un havresac.

- Quand je voyageais avec Ruel, je me suis permis ce petit caprice. Ça coûte une fortune, mais c'est quand même bien pratique.

- Je te promets de te le ramener en bon état.

- Ne t'inquiète pas, mon petit Piou, tu peux le garder. Je ne voyage plus beaucoup, alors il risque de ne plus trop me servir.

Alibert laissa échapper un profond soupir quand Yugo retourna vers son lit et commença à ranger ses affaires dans le sac.

- Tout de même, Yugo… Es-tu bien sûr de toi ?

- Je suis sûr de rien, Papa… répondit l'Éliatrope en rangeant son bloc à dessin. C'est pour ça que je fais ce voyage. S'il y a bien une chose que j'ai apprise avec la Confrérie, c'est que les voyages sont un excellent moyen d'apprendre à se connaître soi-même.

- Alors, ta décision est prise. Mais je serais beaucoup plus rassuré si tu voyageais avec Ruel. Avec son véhicule, tu arriverais au Royaume Sadida plus vite.

- J'ai déjà prévu d'aller le rejoindre. Mais je veux pas utiliser de véhicule, ni même de Zaap. Ce voyage, je dois le faire à pied et seul.

Un court silence s'ensuivit, brisé uniquement par le bruit des objets tombant au fond du havresac. Alibert regarda son fils adoptif depuis le pas de la porte, en faisant d'énormes efforts pour contenir ses larmes. Yugo s'en aperçut sans tourner la tête, et dit :

- Sois pas triste, Papa. Les enfants finissent toujours par quitter le nid. Et j'ai beau encore avoir le corps d'un enfant, je suis déjà un adulte dans ma tête. Il fallait bien que ce jour arrive, d'une façon ou d'une autre.

- Je sais, mon petit Piou… C'est juste que… Que j'ai un peu de mal à m'y faire… Tu as tant grandi, Yugo… Et je suis si fier de toi…

À ces mots, l'Éliatrope ne put faire semblant plus longtemps, et une larme coula le long de ses joues. Puis, il se releva et se précipita sur Alibert pour le serrer dans ses bras :

- Je t'aime, Papa. Prends bien soin de toi et de Chibi, d'accord ?

- C'est promis, mon petiot, c'est promis…

- J'essayerais de t'envoyer des lettres aussi souvent que possible. Je te le promets. Mais oublie pas d'envoyer la mienne au Royaume Sadida.

- Sois sans crainte, j'irai moi-même la porter jusque là-bas. Le Zaap de notre village devrait régler l'affaire.

- Merci, Papa… répondit Yugo en s'écartant. Bon, il faut que j'y aille, maintenant. Aziz, tu es prêt ?!

Un petit Tofu surgit d'une poche de pantalon dans laquelle Yugo avait visiblement oublié quelques graines. À l'appel de son maître, le petit oiseau se précipita vers lui et vint se poser dans la poche de son tablier, comme le faisait Az en son temps. Le jeune Éliatrope rangea ses quelques affaires restantes dans le havresac, puis sortit dans le couloir suivi d'Alibert. Il descendit l'escalier et traversa l'auberge, vide à cette heure, et sortit par la porte d'entrée. Mais en posant le pied dehors, il entendit une voix l'interpeller :

- Grand frère, attends !

Il se retourna juste à temps pour voir Chibi se précipiter vers lui, bras tendus. Yugo le serra contre lui et murmura :

- Grougal est pas avec toi ?

- Non, il doit toujours bouder après que tu aies réussi à le rattraper, l'autre fois. En même temps, tu as pas été très tendre avec lui. Le priver de crème bontarienne, il a pas dû apprécier.

- La prochaine fois, il réfléchira avant de mettre le feu à tout et n'importe quoi. Chibi… Fais tout ton possible pour aider Papa Alibert, d'accord ?

- T'en fais pas, Yugo. Je te ferais honneur, c'est promis. Mais avant que tu t'en ailles, je… J'ai un cadeau pour toi.

Yugo prit le paquet que lui tendait son petit frère et l'ouvrit, pour en sortir un livre relié de cuir noir. En le feuilletant, il découvrit que la première moitié était remplie de dessins en tout genre, représentant diverses scènes où on voyait Yugo et Chibi jouer ensemble, poursuivre Grougaloragran, préparer de la blanquette ou encore se raconter des histoires. Les autres pages, en revanche, étaient vierges.

- À toi de remplir celles-ci, grand frère, déclara Chibi. Au cours de ton voyage, tu auras besoin de garder un souvenir de ce que tu as vu et vécu.

- Merci, petit frère, dit Yugo en souriant. J'en prendrais toujours soin, fais-moi confiance.

Ils échangèrent des au-revoirs, des embrassades et quelques larmes, puis le jeune Éliatrope se détourna et sortit de l'auberge. Il marcha le long de la grande rue, déserte à cette heure, mais en regardant autour de lui, il vit que les habitants étaient accoudés à leurs fenêtres et le regardaient passer, lui adressant des sourires d'encouragement et des signes de main. Il répondit à leurs signes puis, bientôt, arriva à la sortie du village. Il poussa un profond soupir, sortit de sa poche un rouleau de parchemin à l'apparence plutôt banale et le déroula :

- Hé, Grufon ! Indique-moi la direction à suivre pour le Royaume Sadida en passant par le Canyon des Stroud !

- On dit "s'il te plaît" quand on est poli ! ronchonna le rouleau sur lequel un visage orangé venait d'apparaître. Et puis, tu irais pas plus vite en Zaap ou autre ?

- Et toi, tu disparaîtrais pas plus vite dans un bon feu de camp ?

- Tu… Tu oserais tout-de-même pas ? Bon, d'accord… Tu suis le chemin jusqu'à Astrub et de là, tu pars vers l'Ouest.

- Eh ben voilà, c'est pas difficile.

- Mais t'es au courant que tu en as pour plus de trois mois de voyage ?

- Je sais, et ça me fait pas peur. Bon, allons-y…

Et c'est ainsi que Yugo commença son pèlerinage vers le Royaume Sadida. Un voyage au cours duquel il espérait rencontrer du monde, vivre de nouvelles expériences et ainsi savoir s'il aimait vraiment Amalia, la jeune Princesse des forêts.


La nuit commençait à tomber quand Alibert arriva devant le Zaap du village. Il sortit de sa poche une petite gemme bleue et s'apprêta à la lancer dans le portail pour l'activer, lorsque celui-ci s'ouvrit devant lui. Il eut à peine le temps de faire un pas de côté pour éviter une Crâ qui en sortit, mais ne put esquiver un jeune Sadida qui le fit tomber au sol !

- Aïe ! lâcha l'Enutrof quand il atterrit sur la terre dure. Mais qu'est-ce que c'est que ces histoires ?

- Non mais ça ne va pas ?! s'écria le Sadida d'une voix grave. Vous vous êtes cru sur un terrain de Boufbowl ou quoi ?! Oups…

Trop tard ! Le corps du Sadida fût entouré d'une lumière rougeâtre et se transforma en une jeune femme qu'Alibert reconnut immédiatement.

- Amalia ! Par Enutrof… C'est vraiment toi ?!

- Alibert ?! Oh, excuse-moi, je ne t'avais pas reconnu…

- C'est un plaisir de te revoir, fit Evangelyne en riant. On espérait justement tomber sur toi.

- Mais que faites-vous ici ? s'étonna l'aubergiste. Je… Je te croyais au Royaume Sadida, Amalia.

- J'en suis partie, répondit-elle. J'avais plus important à faire… Mais… Et toi, que fais-tu ici ? Où est Yugo ?

- Yugo ? Tu joues vraiment de malchance, Amalia.

La Princesse ouvrit de grands yeux surpris, tandis que le sourire d'Eva s'effaça.

- De malchance ? bredouilla-t-elle. Que veux-tu dire ?

- Ne restons pas ici, répondit Alibert. Suivez-moi à l'auberge, je vais vous expliquer. J'en profiterais pour vous donner de quoi manger, les clients se font trop rares en cette saison.

Il se releva et s'éloigna. Mais les deux jeunes femmes restèrent un peu en retrait :

- Que voulait-il dire par "jouer de malchance" ? interrogea Amalia. Yugo ne s'est quand même pas… Déjà marié ?

- Je n'en sais rien, Amalia, avoua Evangelyne. Le mieux, c'est de le laisser nous expliquer. Alibert n'est pas du genre à mentir. Allez, viens… Une bonne blanquette de Bouftou, ça va te faire du bien.


- Alors c'est vous, la Princesse Amalia dont Yugo parlait ? C'est trop cool ! Vous êtes encore plus belle que ce qu'il m'a dit ! exulta Chibi.

- Chibi, s'il te plaît… gronda Alibert. Va donc à la cuisine pour surveiller la blanquette, nous devons discuter seuls un moment.

- D'accord, Papa…

Tandis que Chibi se rendait à la cuisine en sautillant, Alibert se tourna vers Evangelyne et Amalia. Tous les trois étaient assis à une petite table éclairée par quelques bougies. L'aubergiste coupa deux morceaux de pain et les tendit aux deux jeunes femmes :

- Alors, Alibert… demanda la Sadida. Raconte-nous. Où est Yugo ? Pourquoi n'est-il plus avec toi ?

Alibert hésita, cherchant visiblement ses mots. Ni Amalia ni Evangelyne ne parlèrent, lui laissant le temps de mettre de l'ordre dans ses pensées. Enfin, il déclara :

- Yugo est parti plus tôt dans la soirée, Amalia. Il a décidé de partir en voyage. Je suis désolé, tu l'as manqué de très très peu.

- Parti… en voyage ? répéta la Princesse. Mais… Pour aller où ?

- À table tout le monde ! s'exclama Chibi. Veuillez pas bouger pendant que je vous sers !

Un portail bleu apparut au-dessus de la table, juste devant Eva, et une assiette de blanquette en tomba. La même chose se fit avec Alibert et Amalia.

- Merci Chibi, fit l'aubergiste. Mais nous n'avons pas encore fini de discuter… Peux-tu nous attendre, s'il te plaît ?

- Pas de problème, Papa…

- Tu es un brave garçon. Mangez, ajouta-t-il à l'adresse de ses hôtes. C'est meilleur quand c'est encore chaud.

Alibert et Evangelyne commencèrent à manger, mais Amalia ne toucha pas à son assiette. Elle n'arrivait pas à y croire. Parti… Yugo était parti… Mais d'un autre côté, l'aubergiste ne leur avait visiblement pas encore tout dit. Elle se décida alors à lui poser la question :

- Vers où est-il parti, Alibert ? Qu'est-ce qu'il t'a raconté avant son départ ?

- C'est que… Ça va peut-être te surprendre Amalia, mais il m'a demandé de déposer une lettre au Royaume Sadida. Je m'apprêtais à utiliser le Zaap pour m'y rendre quand vous êtes arrivées, Evangelyne et toi.

- Une lettre ? s'étonna la Princesse. Une lettre pour qui ?

- C'est évident, Amalia… soupira Eva. Une lettre pour toi.

- Pour moi ?!

Alibert sourit. Visiblement, Amalia semblait ressentir la même chose que ce que Yugo ressentait pour elle. Il fouilla alors dans son tablier, et sortit la lettre qu'il tendit à la jeune Princesse. Sans plus attendre, elle prit l'enveloppe dans ses mains et l'ouvrit.

- Alors, qu'est-ce que ça raconte ? demanda Evangelyne.

- Attends, je te fais la lecture : "Ma chère Amalia… Ce soir, commence mon voyage vers le Royaume Sadida… Mon voyage vers toi. Jamais je me suis pardonné mon attitude envers toi dans la Tour des Rêves, et pour me racheter de mes erreurs, j'ai décidé de partir vers ta terre natale, mais à pied. Pas d'artifices, pas de portails Zaap, pas de montures… Seulement la terre sous mes pas pour me porter vers ton Palais. Et personne pour m'accompagner non plus. C'est une quête que je dois remplir tout seul. Ce n'est que de cette façon que je saurais la vérité, si mon cœur bat pour le tien autant que le tien bat pour le mien. Au cours de mon périple, j'espère que les personnes que je rencontrerais, que les lieux que je visiterais, que les aventures que je vivrais… Renforceront les sentiments que j'éprouve pour toi. Dans un an, Amalia, j'espère que nos regards pourront se croiser à nouveau, et que je pourrais t'ouvrir mon cœur de façon certaine. Attends-moi, Princesse… D'ici un an, je pourrais de nouveau te serrer dans mes bras. Bien à toi, Yugo"

Un silence de mort tomba sur la petite auberge. Même le feu avait cessé de craquer dans la cheminée. Personne ne bougea, guettant la réaction d'Amalia qui gardait les yeux rivés sur sa lettre. Enfin, une larme roula sur sa joue marron…

- Ça ne va pas, Amalia ? demanda Evangelyne, visiblement inquiète.

- Au contraire, Eva… répondit-elle dans un murmure. C'est… C'est le plus beau jour de ma vie. Je ne m'étais pas trompée sur lui…

Alibert sourit de plus belle. Il avait beau ne jamais avoir connu le grand amour, il était capable de le reconnaître quand il le voyait, et il ne pouvait s'empêcher d'être ému dans ces cas-là.

- Mais je ne peux pas l'attendre pendant un an, ajouta Amalia d'une voix songeuse. J'ai pris ma décision, je pars le retrouver.

- Quoi ?! s'exclama Eva. Tu… Tu n'es pas sérieuse ?!

- Je n'ai jamais été aussi sérieuse. Je ne peux pas me permettre de le perdre. Je vais suivre ses traces et tenter de le retrouver. Et tu ne me feras pas changer d'avis.

- Mais… Et ton frère ? Et ton Royaume ? Et tes sujets ? Qu'est-ce que tu en fais ?

- Écoute-moi bien, Evangelyne. Armand m'a lui-même dit que j'avais déjà bien plus aidé mon peuple que lui. Et c'est toi qui m'a dit que mes sujets pouvaient se débrouiller sans moi pendant un certain temps, et que je devais suivre mon cœur.

La Princesse était sérieuse, et Eva le savait. Cette lueur un peu folle dans son regard, cette détermination… Il n'y avait pas de doute possible. Pourtant…

- Quand je t'ai dit ça, je pensais que ça ne prendrait que quelques jours… Une semaine, tout au plus. Mais d'ici au Royaume Sadida, Yugo a parlé d'un an de voyage, alors qu'à pied, ça prend trois mois. S'il décide de s'arrêter à droite et à gauche, tu ne pourras pas le retrouver.

- Je te le répète, Eva… Ma décision est prise et tu ne me feras pas changer d'avis. Je vais le suivre à la trace et essayer de le retrouver. Il le faut.

- Très bien Amalia, soupira l'archère. Je vais t'accompagner pour…

- Non ! Tu vas rentrer chez toi pour retrouver ta famille. Je dois faire ce voyage seule.

- Tu délires ! C'est beaucoup trop dangereux. Je… Je ne vais pas te laisser seule face au danger.

Amalia regarda sa meilleure amie avec un calme olympien, et lui dit :

- Je sais me débrouiller face au danger, Evangelyne. Rappelle-toi, quand tu es partie sauver Pinpin de Rubilax, tu étais seule. Tu étais seule à suivre ton cœur. Maintenant, c'est à mon tour. Yugo a raison. La quête pour trouver des réponses doit se faire seul.

La Crâ n'aurait pas eu un plus gros choc que si elle avait été frappée par la foudre. En son fort intérieur, elle fût obligée d'admettre qu'elle admirait Amalia. La jeune Princesse un peu peste et hautaine avait mûri d'une façon qui défiait l'imagination. Ne trouvant finalement plus rien à redire, elle déclara :

- Très bien… Je respecte ta décision, Amalia.

- Attends une minute, intervint Alibert. Tu ne vas pas partir comme ça. Reste ici et repose-toi un peu. Du moins, pour cette nuit. Je t'ai déjà offert le couvert, je peux aussi t'offrir le gîte.

- C'est très généreux de ta part, Alibert, répondit la Princesse en souriant.

- Les amis de mon fils sont les bienvenus ici. Finissez votre blanquette, je vais vous conduire à votre chambre.

Plus tard dans la nuit, dans une petite chambre de l'auberge, tandis qu'Evangelyne dormait à poings fermés, Amalia, elle, resta éveillée encore un moment, relisant la lettre que Yugo avait écrite. Assise à côté de la fenêtre, elle regarda la lune, se demandant où le jeune Roi Eliatrope pouvait se trouver en ce moment. Elle se leva, et sortit de la chambre, dans l'intention de prendre un peu l'air. En passant devant une porte, elle entendit deux voix qui se disputaient :

- Allez, Grougal ! Sors de là-dessous, tu es ridicule ! Yugo est parti, et t'es même pas venu lui dire au revoir !

- Il avait qu'à pas me priver de crème bontarienne ! répondit une voix un peu grognarde. Désolé Chibi, mais je sortirais pas !

- T'es vraiment borné, frérot ! Très bien, tu l'auras voulu ! Si tu sors pas immédiatement, tu peux dire adieu à ma part de morceau du chef pendant deux semaines !

- QUOI ?! Décidément, Yugo et toi, vous faites la paire ! D'accord, t'as gagné, je sors…

Amalia hésita… Elle ne connaissait pas beaucoup Chibi, mais elle aurait beaucoup aimé lui poser des questions au sujet de son frère. Elle se décida finalement, et frappa à la porte de sa chambre :

- Oui ? Entrez !

Au moment où elle ouvrit la porte, deux choses se passèrent en un éclair ! Un dragonnet noir lui fonça dessus et un portail bleu apparut devant elle, aspirant le dragonnet !

- Grougal ! s'exclama Chibi en créant un autre portail qui le fit réapparaître derrière lui. Calme-toi, c'est Amalia ! C'est une amie de Yugo !

- Quoi, c'est elle Amalia ? grommela Grougaloragran. Bah dis donc, il choisit bien ses amis, Yugo…

- Faites pas attention à lui, Princesse, ajouta Chibi à l'attention de la jeune femme restée figée sur le pas de la porte. Il a toujours été un peu jaloux, mais il reste quand même mon frère.

- Je… Je vois, bredouilla Amalia. Il n'a pas beaucoup changé par rapport à son ancienne vie, alors…

- Parce que vous m'avez connu dans mon ancienne vie ? gronda le dragonnet. Heureusement que j'en garde aucun souvenir !

- Grougal ! s'exclama Chibi. Encore un mot comme celui-là, et tu te passeras de viande du chef pendant un mois !

Amalia sourit malgré elle. Chibi et Grougaloragran avaient une relation fraternelle bien différente que celle qui existait entre Yugo et Adamaï… Même si ces deux derniers avaient quand même fini par se disputer, et que cela avait conduit Adamaï à rejoindre la Fratrie et Oropo.

- Ce n'est rien, Chibi… Euh… Désolée de te déranger si tard, mais j'ai quelques questions à te poser, au sujet de Yugo. Est-ce que je peux…

- Bien sûr, Princesse. Que voulez-vous…

- Appelle-moi Amalia, l'interrompit-elle.

- D'accord… Que voulez-vous savoir, Amalia ?

La jeune Princesse réfléchit, cherchant ses mots tout comme Alibert au début du repas. Elle avait une foule de questions à poser, mais la plupart étaient destinées à Yugo lui-même. Elle se jeta finalement à l'eau, et demanda :

- Yugo… Est-ce qu'il t'a paru bizarre ces temps-ci ? Est-ce qu'il t'a parlé de son projet ou est-il parti sur un coup de tête ?

Chibi réfléchit à son tour quelques instants. Si son frère avait été présent, il lui aurait dit de garder leur conversation sous silence. Mais d'un autre côté, Yugo était parti, et il n'avait pas prévu qu'Amalia tenterait de le rejoindre, elle aussi. Il se décida alors à lui dire la vérité :

- Yugo s'en voulait beaucoup de ce qu'il s'était passé à la Tour des Rêves. Même quand il faisait la cuisine avec moi, il pouvait pas s'empêcher de penser à vous, Amalia. Parfois, il s'isolait de nous pour remuer sa tristesse. Il y a trois jours encore, il s'était assis sur un banc pour pleurer. C'est là qu'il m'a tout avoué. Et c'est moi qui lui ai dit que son attitude était ridicule, et qu'il devait suivre son cœur. C'est de cette façon qu'il s'est décidé à partir.

La Princesse ferma les yeux, assimilant ce qu'elle venait d'entendre. Ainsi, c'était Chibi qui avait poussé son frère à partir pour la retrouver. Sur le coup, elle se sentait même un peu jalouse de la relation qui existait entre Yugo et son frère. Elle aurait voulu en avoir une semblable avec Armand. Devant le silence d'Amalia, Chibi reprit la parole :

- Je… J'imagine que vous m'en voulez beaucoup, n'est-ce pas ? C'est à cause de moi que vous l'avez loupé de peu.

- Non, Chibi… Sans toi, Yugo ne se serait jamais décidé à m'écrire cette lettre, et à accepter ses sentiments. Je ne t'en veux pour rien au monde.

- Alors, vous allez vraiment partir pour essayer de le retrouver ? Vous êtes bien décidée ?

- Plus que jamais… Je… Je vais aller dormir, maintenant. Demain, il faut que je sois en forme pour partir à sa recherche. Bonne nuit, Chibi… Et merci pour ta franchise.

Sur ces mots, elle sortit de la chambre et regagna la sienne. En s'allongeant dans son lit, elle entendit la voix d'Eva :

- Un instant, j'ai cru que tu allais déjà partir le retrouver. Tu m'as fait peur, tu sais…

- Tu… Tu ne dors pas, Eva ?

- Pas plus que toi. Je t'ai entendu te lever. Mes oreilles fonctionnent toujours, malgré ma vie de famille.

- Si tu as cru que je partais déjà… Pourquoi n'as-tu pas essayé de me retenir ?

- Parce que j'ai beaucoup réfléchi à ce que tu m'as dit, Amalia… Tu avais raison, tout-à-l'heure. Tu dois retrouver Yugo seule, il n'y a que de cette façon que ton cœur grandira. Si tu veux partir, je ne t'en empêcherais pas. Promets-moi juste d'être prudente, d'accord ?

- Ne t'inquiète pas, répondit la Princesse avec un sourire. J'ai l'intention de retrouver Yugo, et de le retrouver en pleine forme.

- Alors, commence par dormir, tu n'en seras que plus en forme, demain matin. Bonne nuit, Amalia.

- Bonne nuit, Eva.

Et sur ces mots, Amalia souffla la chandelle de sa table de chevet et ferma enfin les yeux, attendant le lever du jour avec impatience.