"J'ai quitté Emelka il y a une semaine. J'ai déjà beaucoup voyagé par le passé, mais jamais encore je n'avais voyagé seul. Personne pour monter la garde ou me tenir compagnie, ça fait un peu bizarre. Heureusement qu'Aziz est avec moi. Même s'il est pas aussi courageux que son père, sa présence à mes côtés me rassure un peu.
Comme promis, je n'utilise aucune forme de magie… À un détail près. Le soir, quand je m'arrête pour dormir, je me sers de mes pouvoirs pour créer un champ de protection autour de moi. Personne ne peux s'approcher, monstres comme brigands, ni même me voir, c'est assez pratique. Et je peux en profiter pour écrire ou dessiner, avant d'aller me coucher.
Je devrais arriver à un village d'ici trois jours, d'après Grufon… En espérant qu'il me joue pas un mauvais tour, ce serait pas la première fois. J'espère pouvoir réussir à trouver un emploi pour une journée et en profiter pour renouveler mes vivres.
Plus j'avance dans mon voyage, plus je sens que je me suis pas trompé sur ce que j'éprouve à l'égard d'Amalia. Mon envie de la revoir grandit à chaque instant qui passe, ça va vraiment être difficile d'attendre pendant toute une année.
La lune est en train de se lever, je ferais mieux de dormir. Il me reste encore trois jours de route avant d'arriver à Hortalia, autant reprendre des forces."
Yugo referma le livre et le rangea dans son havresac. Il aurait pu également dormir à l'intérieur, comme le faisait Ruel, mais il préférait la belle étoile. Il étouffa les dernières braises de son feu, et s'allongea dans sa couchette, mais avant qu'il n'ait pu fermer l'œil, des pépiements retentirent à côté de son oreille :
- Hmmm ? Qu'est-ce qui se passe, Aziz ? Fais un peu moins de bruit, j'essaye de dormir.
Mais le Tofu insista, tant et tant que Yugo finit par se relever. Frottant ses yeux, il regarda autour de lui, mais ne vit rien d'autre que la clairière où il s'était arrêté pour la nuit. Les légères perturbations autour de lui indiquaient que ses sorts de protection étaient toujours actifs. Tout semblait normal. Et pourtant… Il avait la sensation d'être observé. Ou plutôt, que quelqu'un était à sa recherche. Mal à l'aise, il quitta sa couchette et fit le tour de la clairière, regardant entre les arbres, écartant les buissons, mais il ne vit rien qui sorte de l'ordinaire.
- Je… J'ai dû rêver… fit-il d'un ton pas très rassuré. Viens, Aziz… On retourne se coucher… Attends !
Yugo se précipita vers un arbre fourchu et l'observa attentivement. Mais il ne vit rien de plus que lors de ses précédentes inspections. Toutefois, il aurait juré avoir vu une silhouette par-delà son champ de protection. Il attendit encore quelques minutes, puis haussa finalement les épaules et retourna dans sa couchette. Mais il se passa encore un certain temps avant qu'il ne réussisse à s'endormir. Car même s'il n'avait rien trouvé, il était certain d'avoir vu quelqu'un qui l'observait. Mais de qui s'agissait-il ? Il l'ignorait.
Deux semaines après son départ, Amalia arriva enfin en vue du village d'Hortalia. Elle avait suivi la piste de Yugo en se servant de son pouvoir sur la nature pour analyser le sol, mais à cause de ça, elle avançait beaucoup moins vite qu'elle ne l'aurait voulu. Elle avait déjà retrouvé des restes de feux de camp abandonnés, mais rien qui ne puisse lui permettre d'accélérer ses recherches. À deux reprises, elle avait même vu des phénomènes plutôt étranges, des clairières à priori vides, mais dont il était impossible d'approcher, comme si, à chaque fois, un mur invisible la bloquait. Elle entendait encore les paroles d'Alibert avant son départ :
- Tu es vraiment sûre que tu ne veux pas louer une dragodinde aux écuries du village ? Tu rattraperais Yugo beaucoup plus facilement.
- Non merci, Alibert, avait-elle répondu. Je vais prendre exemple sur lui et le suivre à pied. De cette façon, j'espère que je pourrais mieux le comprendre. Est-ce que Yugo t'a dit où il allait ?
- Il m'a dit qu'il voulait passer chez Ruel, il s'est donc sûrement mis en route vers le Canyon des Stroud. Pour y aller, tu dois d'abord prendre la route vers Hortalia et te rendre à Astrub. De là, il te suffit d'aller vers l'Ouest.
- Compris… Au revoir, Alibert. Encore merci pour ton aide et ton accueil.
- C'est le moins que je puisse faire, Amalia. Bonne chance.
Mais à cause de sa progression lente, Amalia ne pouvait espérer rattraper Yugo sur son chemin de pierres. Sa seule chance était d'espérer le retrouver dans une ville, s'il décidait de s'y arrêter quelques temps. Elle n'attendit donc pas davantage et descendit vers le village sous les premiers rayons du soleil. Si Yugo y était passé lui aussi, elle devrait trouver au moins un indice sur la direction qu'il a pu prendre par la suite. Après tout, il était fort possible qu'il ait changé d'avis et ne soit pas parti vers Astrub.
Quand elle franchit la porte d'Hortalia, elle arriva sur un petit marché qui débordait d'activité. Des commerçants vantaient leurs produits, des gens se pressaient devant chaque étal et des enfants couraient entre les jambes des passants, en jouant à l'Aréna ou à la chasse aux Dofus. Amalia poussa un soupir de découragement… Dans un endroit aussi animé, il y avait peu de chance qu'on se souvienne de Yugo. À moins d'un miracle…
- Hé ! Mais c'est Amalia ! Ohé, Amalia ! Par ici !
La jeune Princesse leva la tête vers celui qui l'interpellait. Debout derrière un étal qui présentait des miches de pain bien dorées, elle reconnut… Xav, le boulanger. Le miracle était en train de se produire.
- Xav ! s'écria-t-elle en se précipitant vers lui. Xav… Mais que faites-vous ici ?
- Je suis venu présenter mon pain à la foire annuelle d'Hortalia.
- Votre commerce marche toujours aussi bien, alors ? J'en suis ravie.
- Et moi donc… Je ne pourrais jamais assez vous remercier de m'avoir rendu mon blé doré.
- Inutile, c'était un vrai plaisir. Et puis, vous nous avez offert le gîte et le couvert. Alors, nous sommes quittes.
- Je vous en prie Amalia, servez-vous ! déclara Xav en montrant les pains étalés devant lui. Choisissez-en un, vous m'en direz des nouvelles !
Amalia frémit à la vue du pain doré et craquelé qu'elle avait sous les yeux. Incapable de résister, elle en prit un qui lui semblait bien chaud.
- Merci, Xav !
- Avec plaisir, Princesse. Mais dites-moi… Puis-je vous demander ce qui vous amène dans nos régions ?
- Oh, fit-elle en rougissant. Eh bien, je… En fait, il est très possible que vous puissiez m'aider, Xav.
- Tout ce que vous voudrez, Amalia. Je vous écoute…
- Euh… En fait, je suis à la recherche de Yugo. Est-ce que… Est-ce que vous ne l'auriez pas vu, par hasard ?
- Vous cherchez Yugo ? Il fallait le dire tout-de-suite. Oui, je l'ai vu… Il est passé par Hortalia, il y a moins de 5 jours. Il cherchait un travail pour la journée, alors, je l'ai recommandé à un ami qui tient une auberge ici.
Ainsi, Yugo était passé par ce village… Elle était donc bien sur sa piste.
- Une auberge ? Merci, Xav ! Merci infiniment !
- Il n'y a pas de quoi, Princesse, répondit le boulanger en souriant. Demandez Kifar à l'auberge, il saura vous dire où est parti Yugo. Bonne chance.
L'auberge de la Ronce séchée, malgré son nom peu engageant, était un endroit où il faisait plutôt bon vivre. Des gens bavardaient allégrement aux tables entre lesquelles des serveuses se pressaient pour servir à boire, des bardes chantaient sur une petite estrade, et des hommes accoudés au comptoir trinquaient en riant de bon cœur. Si Amalia n'était pas aussi pressée, elle s'y serait bien arrêtée quelques minutes. Elle s'approcha du comptoir, et demanda à un serveur plutôt bien en chair :
- Bonjour ! C'est vous, Monsieur Kifar ?
- Le gérant d'la Ronce séchée en personne, ma p'tite dame ! Alors, qu'est-ce que j'vous sers ? Une p'tite bière ? D'la limonade ? Un thé aux orties bien chaud ?
- Non merci, ça ira. En fait, j'aurais juste besoin d'un renseignement… Vous pouvez m'aider ?
- Tout dépend du renseignement, ma p'tite dame ! Vous voulez savoir quoi ?
- Votre ami Xav m'a dit que vous aviez engagé un certain Yugo, il y a pas longtemps. Est-ce que vous pourriez me dire où il est parti, s'il vous plaît ?
Quand elle mentionna le nom de "Yugo", l'aubergiste ouvrit des yeux plus gros qu'une chope. Il regarda autour de lui, puis murmura :
- Suivez-moi dans l'arrière-salle, nous y serons plus à l'aise pour discuter. Mila, tiens l'bar en mon absence, s'te plaît ! Je s'rais pas long !
Il contourna le comptoir et se dirigea ensuite vers une petite porte au fond de la taverne. Amalia le suivit, pas très rassurée. De l'autre côté, elle entra dans une salle beaucoup plus petite avec très peu de tables. Kifar s'assit à l'une d'elles, et attendit que la Sadida fasse de même. Lorsqu'elle s'installa à son tour, l'aubergiste prit la parole :
- Vous êtes Amalia, pas vrai ? Amalia Sheran Sharm, Princesse du Royaume Sadida ? Yugo m'a beaucoup parlé d'vous.
- Ah bon ? Et que vous a-t-il dit ?
- Beaucoup d'choses… Que vous étiez sa meilleure amie, qu'il vous a blessée pendant j'sais-plus-quel combat, et que depuis, il cherchait la rédemption en effectuant l'voyage jusqu'à vous. Ça s'voyait comme le Bouftou au milieu d'la prairie qu'il avait l'cœur qui battait pour vous.
- Yugo… Savez-vous où il est parti ensuite ?
- J'lui ai dit qu'son voyage était inutile, qu'une Princesse, telle que vous, l'avait sûrement déjà oublié. Apparemment, j'me suis trompé. Malgré ça, sa cuisine était toujours impeccable.
- Monsieur Kifar… OÙ est-il parti ensuite ?!
- Oh, excusez-moi… fit l'aubergiste en se massant les tempes. Voyons… Après avoir r'çu son paiement, il m'a dit qu'il r'partait… Vers Astrub. Oui, c'est ça, il est r'parti en direction d'Astrub.
Astrub… Amalia ne s'était donc pas trompée. Si Yugo était parti récemment, elle pouvait peut-être encore le rattraper.
- Quand est-il reparti, Monsieur ? Hier ? Avant-hier ?
- Il y a trois jours, Princesse. Si vous continuez en ligne droite vers Astrub, vous pourrez pt'être le rattraper. J'espère en tout cas que vous réussirez à l'retrouver.
- Je l'espère aussi… Merci beaucoup, Monsieur Kifar.
Et à la surprise ravie de l'aubergiste, elle l'embrassa sur la joue avant de repartir.
"Cher Papa, j'espère que tu vas bien. Pardonne-moi si ma lettre est plus courte que d'habitude, mais la malle-poste n'a pas vraiment l'air ravie que je la retienne, le temps de t'écrire ces lignes.
J'ai retrouvé Xav le boulanger à Hortalia ; tu sais, celui qui m'a appris la recette pour cuisiner le pain, et que je t'ai transmise. Je suis ensuite passé par Shampino et par le bourg d'Aubenas où j'ai travaillé successivement comme laboureur, puis comme potier. Pour le moment, j'arrive à tenir la cadence de marche. Mais j'ai un peu de mal à réaliser que ça fait déjà 5 semaines que j'ai quitté Emelka.
J'arriverais à Astrub demain matin. Là, je compte rester un peu plus longtemps pour pouvoir mieux connaître la ville et ses habitudes. Plus le temps passe, plus Amalia me manque… Je me demande si je vais vraiment pouvoir faire durer mon pèlerinage pendant toute une année. D'un autre côté, ça serait vraiment idiot de baisser les bras. Je dois réussir à prouver ma valeur.
Le postier s'impatiente, je vais devoir couper au plus court. Je te donnerais de mes nouvelles plus souvent, une fois arrivé en ville.
Je t'aime,
Yugo"
- C'est bon M'sieur, j'ai terminé !
- C'est pas trop tôt, petit ! C'est pas des manières d'arrêter une malle-poste dans son travail ! Qui a bien pu t'éduquer ?! Enfin… Où veux-tu que je livre cette lettre ?
- À l'auberge du Bouftou croustillant, à Emelka. Vous demanderez Alibert, c'est mon Papa.
- Très bien, j'en profiterais pour lui glisser quelques mots à propos de l'éducation de son fils ! répliqua le postier en prenant la lettre que Yugo lui tendait.
Le jeune Eliatrope regarda la malle-poste s'éloigner. Puis, il s'en alla à la recherche d'un endroit pour dormir, et finit par trouver un couvert assez spacieux. Il lança ses habituels sorts de protection, fouilla dans son havresac pour en sortir sa couchette et l'étendit au sol, puis partit chercher de quoi allumer un feu. Plus tard, à la lumière des flammes, il sortit ses dernières vivres pour les faire griller :
- Il était temps que j'arrive à Astrub… Il me reste plus que 4 viandes de Prespic et quelques tomates.
Après le dîner, il s'assit sur une souche, sortit le livre que Chibi lui avait offert, et commença à dessiner, se servant de la nature qui l'entourait comme modèle. Il commença par reproduire une rose blanche qu'il apercevait non loin, puis s'amusa à dessiner Aziz qui se faisait poursuivre par une gerbille plutôt agressive. Le résultat était satisfaisant, et il décida de l'enjoliver en ajoutant des cornes à la gerbille, pour lui donner un air plus maléfique. Puis, il reprit son crayon et se mit à dessiner quelqu'un qui, au fur et à mesure qu'il progressait, lui paraissait de plus en plus familier. Un petit pépiement lui fit tourner la tête et il put voir qu'Aziz avait échappé à sa poursuivante. Il regarda à nouveau son dessin et manqua de tomber au sol. Amalia ! Sans même s'en rendre compte, il avait dessiné Amalia !
- Mon pauvre Yugo, tu ne tournes vraiment pas rond, soupira-t-il en refermant le livre. Continue comme ça, et tu finiras comme Evangelyne lorsqu'elle a perdu Pinpin, mais en pire. Viens Aziz, il est temps d'aller dormir.
Mais quand Yugo s'installa dans sa couchette, il ne parvint pas à trouver le sommeil. Il ressortit son livre, le rouvrit à la bonne page et contempla le dessin qu'il avait fait. C'était bien Amalia, avec ses cheveux verts, ses yeux marrons et sa peau sombre. Il hésita un instant, songea même à l'effacer, mais il ne put s'y résoudre, son dessin étant trop bien réussi. Il referma le livre et se retourna, songeant que l'amour était décidément un des plus grands mystères qu'il n'ait jamais connu dans toutes ses aventures.
Amalia était découragée. Si découragée, qu'elle songea même à renoncer. Après tout, il y avait bien un portail Zaap à Astrub. Il suffirait d'un petit geste pour retourner au Royaume Sadida. D'un autre côté, elle sentait que Yugo était tout proche. Elle avait réussi à obtenir des nouvelles de lui auprès d'un fermier à Shampino, et de la bouche d'un potier à Aubenas. Et maintenant qu'elle se trouvait devant les portes d'Astrub, elle sentait sa motivation la quitter. Depuis près de 36 jours qu'elle avait quitté Emelka, à chaque nouveau village, Yugo lui échappait de très peu, comme une sorte de jeu où elle était le chacha et lui, la sousouris insaisissable. Aussi, elle résolut que si elle ne retrouvait pas son Roi Eliatrope ici à Astrub, elle repartirait au Royaume Sadida. Après tout, il lui avait promis qu'il la rejoindrait après un an de voyage. Mais Yugo avait toujours été fasciné par les grandes villes. Il y avait donc de très fortes chances qu'il ait décidé de s'y arrêter pendant quelques temps. De plus, le nouveau Temple Sadida se trouvait également à Astrub. Elle pouvait toujours tenter une nouvelle prière pour communiquer avec son père. Elle reprit un peu confiance en elle et entra en ville.
Astrub n'avait pas beaucoup changé depuis sa dernière visite. Après le chaos d'Ogrest, les anciens temples des Douzes ayant été immergés, ils ont été reconstruits à l'intérieur de la ville. Comme toujours, la moindre place était noire de monde, où les gens venaient discuter, marchander, parler mode ou boutique… Amalia se rendit d'abord dans une auberge, espérant obtenir des renseignements sur Yugo, car c'était souvent dans ce genre d'endroits que les aventuriers de tout horizon se retrouvaient. Elle s'approcha du comptoir, et demanda sans préambule :
- Un thé aux orties, s'il vous plaît…
- Tout de suite, Mademoiselle… Ça fera 5 kamas, s'il vous plaît.
Tandis qu'Amalia fouillait dans sa sacoche pour en sortir sa bourse, le tavernier déposa une tasse de thé fumante devant elle, tout en la regardant d'un air un peu circonspect.
- Pardonnez mon indiscrétion Mademoiselle, mais vous n'avez pas l'air d'aller très fort… Quelque chose vous pose souci ?
- Oh, ce n'est rien d'important… Mais merci quand même.
La jeune Princesse déposa 5 kamas sur le comptoir, puis porta sa tasse de thé à ses lèvres. La chaleur du breuvage se répandit doucement dans son corps et lui fit beaucoup de bien. Elle reprit un peu contenance, et se décida :
- En fait si, vous pouvez peut-être m'aider.
- Je vous écoute, Mademoiselle.
- Est-ce que vous avez récemment vu passer un jeune garçon portant un chapeau bleu dans votre établissement ?
- Oh, vous savez, les garçons avec des chapeaux bleus, c'est pas ça qui manque à Astrub. Tenez, pas plus tard qu'hier, il y en a même un qui est venu me demander une chambre pour la nuit. Il disait venir de loin…
Le cœur d'Amalia se mit à battre plus fort.
- Où… Où est-il en ce moment ?
- Il est reparti ce matin très tôt. Il m'a dit qu'il voulait savoir où il pouvait trouver un travail et il m'a également posé des questions au sujet du temple abandonné qui se trouve à l'Est. Vous pouvez peut-être aller voir de ce côté-là, même si ce n'est qu'une vieille bâtisse en ruine.
- Merci, Monsieur ! Merci du fond du cœur !
Et elle se précipita hors de l'auberge, indifférente à l'aubergiste qui lui criait : "Hé, revenez ! Vous n'avez pas fini votre tasse de thé !".
Yugo saisit le lierre qui recouvrait l'autel à pleines mains, et tira un coup sec, mettant ainsi à nu la pierre qui se trouvait en-dessous. Gravé dans le pied de l'autel, un symbole blanc semblable à celui que portait Oropo sur son chapeau brillait à la lumière du soleil qui perçait par les fissures du toit.
- Je le savais, murmura Yugo. Ce temple a été bâti par les Eliotropes. Et comme personne ne se souvient d'eux après leur mort, ce n'est pas étonnant que cet endroit ait été laissé à l'abandon.
Il se releva et regarda autour de lui. Le Temple Eliotrope semblait avoir été conçu sur le même modèle qu'une cathédrale classique. Des bancs en bois pourris par le temps trônaient face à l'autel, formant une allée qui partait de l'entrée. Des vitraux ternis montraient des scènes représentant des fragments du passé du peuple Eliatrope. Comment les Eliotropes ont pu accéder aux souvenirs de leurs homologues ? Oropo aurait pu apporter une réponse à cette question, s'il était encore de ce monde. D'ailleurs, comment se faisait-il qu'on se souvienne encore de lui, alors que le trépas d'un Eliotrope provoque l'oubli définitif de celui-ci ? Mystère… D'un pas vif, le jeune Roi fit le tour du temple, posant de temps en temps la main sur les murs de pierre, comme s'il cherchait à comprendre leurs secrets. Si un jour, il parvenait à faire sortir ses frères et sœurs de la dimension où ils ont été enfermés, sa première décision serait de rebâtir cet endroit. C'était la moindre des choses, sachant que c'était lui, Yugo, qui avait accidentellement créé les Eliotropes lors du combat contre Ogrest. S'il s'était abstenu d'utiliser les 6 Dofus de son peuple, Nox n'aurait jamais retrouvé l'Eliacube, et le monde n'aurait jamais souffert du cataclysme qu'on connaissait bien. Mais d'un autre côté, sa vie aurait été radicalement différente. Si même les Xélors ne pouvaient pas décrypter les paradoxes temporels, Yugo savait qu'il en était tout autant incapable, alors qu'il était tout de même le Dieu-Roi de son peuple. Il se dirigea vers le centre du temple, ses pas étouffés par un tapis de laine de Boufton teint en rouge et usé par le temps. Au-dessus de lui, se trouvait un dôme recouvert d'un métal inconnu et verni. Le peuple d'Oropo savait visiblement y faire dans la construction des bâtiments. Cette structure était légère, mais solide en même temps. Construite pour durer, elle tenait encore debout, en dépit du temps qui passait.
Yugo se retourna vers l'entrée, afin de retourner à l'auberge… C'est alors qu'il aperçut une silhouette familière, debout dans l'encadrement de la porte en fer rouillé. Il essaya de mieux la distinguer, mais le soleil qui entrait l'empêchait d'y voir plus clair, et l'obligea à se rapprocher. Enfin, il parvint à reconnaître une jeune femme aux cheveux verts, à la peau brune et aux yeux sombres. La même qu'il avait dessinée il y a deux jours, lorsqu'il campait encore en forêt. Elle lui sourit… Son cœur s'arrêta.
