Yugo et Amalia étaient assis côte-à-côte au bord d'une petite rivière qui coulait devant leurs pieds, un peu en dehors de la ville. L'endroit était magnifique, un tapis de fleurs entourait les deux jeunes gens. Aucun n'osait rompre le silence qui s'était installé entre eux. En sortant du Temple Eliotrope, Amalia avait proposé de venir ici pour discuter. Mais jusqu'à présent, seul le bruit de l'eau qui courait sur un lit de cailloux offrait un son quelconque. Finalement, Yugo se décida à prendre la parole :

- Comment m'as-tu retrouvé, Amalia ?

- Eh bien… J'ai suivi le même chemin que toi, Yugo. Exactement le même.

- Tu veux dire… Que tu es passée par Hortalia, et…

- Par Shampino et par Aubenas, compléta la Princesse. C'est cela, oui.

Yugo eut un bref sourire. Jamais il n'aurait cru la jeune Sadida capable de faire tout ce chemin toute seule.

- Alors, tu… Tu as reçu ma lettre, c'est ça ?

- En fait, je suis arrivée à Emelka quelques heures à peine après ton départ. Alibert n'était même pas encore parti pour le Royaume, il m'a donné ta lettre en mains propres.

- J'imagine que… Que tu étais venue pour me retrouver…

- Oui, Yugo… Je voulais vraiment te revoir, ne serait-ce que pour…

Mais le jeune Eliatrope fit taire Amalia d'un geste. Il avait beau être comblé de joie qu'elle l'ait retrouvé, il ne savait pas encore si le moment était propice. Cependant, la Princesse semblait très bien comprendre ce qu'il ressentait, et murmura :

- Yugo… Depuis combien de temps cette fuite dure, entre nous ?

- Je sais pas, Amalia… Le temps me paraît si rapide et si lent tout à la fois. Je sais, ça paraît bizarre…

- Rien ne me paraît vraiment bizarre, tu sais ? Surtout après tout ce qu'on a vu à la Tour des Rêves.

- Amalia, à ce propos, je… Je suis désolé pour…

Cette fois, c'est la Sadida qui fit taire Yugo d'un geste.

- Ne t'excuse pas… Même si j'en ai beaucoup souffert, je sais que tu faisais ça pour me protéger. Ou du moins, le croyais-tu. Tu n'as pas à t'en vouloir pour ça.

- Justement si, Amalia… En voulant te protéger, j'en ai oublié ton bonheur. J'étais capable du pire pour assurer ta protection, et ça…

- Yugo, c'est le passé… Et contrairement à Nox, le passé ne m'intéresse pas. Ce qui m'intéresse, c'est l'avenir.

Le silence retomba à nouveau, mais dans une ambiance légèrement différente. Cette fois, les deux jeunes gens se regardaient plus volontiers, et s'échangeaient des sourires. Sans s'en rendre compte, Yugo leva une main et la posa sur celle d'Amalia. Le fait qu'elle ne chercha pas à la retirer lui parut comme étant un bon signe :

- Tu sais, Amalia… Entre nous, ça me paraît toujours impossible. Mais…

- Mais ?

- Mais je veux quand même essayer.

- Yugo… Pourquoi tu ne ferais pas une vraie déclaration ? Une cervelle de Iop dans la Confrérie du Tofu, c'est déjà largement suffisant.

Le visage du jeune Eliatrope était si rouge qu'il aurait facilement pu briller dans le noir. Amalia eût un léger rire, mais lui sourit de bon cœur, l'encourageant ainsi à se lancer :

- Amalia, je… J'ai déjà beaucoup réfléchi pendant ces 5 semaines de voyage. Je comptais prendre toute une année pour ça, mais… Je… Je t'aime, Amalia…

Plus aucun moyen de revenir en arrière, désormais. Yugo venait de se déclarer. Il ne pouvait plus qu'attendre la réaction de la jeune Princesse. Un énième silence tomba, mais Yugo sentait qu'il ne devait pas le briser… Amalia leva son autre main et la rapprocha du visage du Dieu-Roi. Elle caressa sa joue avec tendresse, et murmura :

- Je t'aime aussi, Yugo… Peu m'importe ce que les gens penseront de toi ou que tu sois immortel. Pour moi, le plus important, c'est ce que tu as dans la tête… Et dans le cœur…

Alors, le jeune Eliatrope rapprocha son visage de celui de la Princesse, tendit les lèvres et les posa sur celles de sa bien-aimée. Leurs yeux se fermèrent et leurs mains se joignirent. Plus rien de ce qu'il pouvait se passer dans le monde à ce moment-là n'avait la moindre importance pour eux… Une seule chose comptait désormais : leurs cœurs qui battaient à l'unisson.


"Cher Papa,

Pardonne mon écriture précipitée… Je suis à Astrub depuis près d'une semaine, et je n'ai pas vu le temps passer. Je sais que j'étais censé t'écrire plus régulièrement une fois arrivé en ville, et je te demande encore une fois de ne pas m'en vouloir pour cela.

Amalia m'a retrouvé à Astrub… J'ignore pourquoi tu ne m'as pas prévenu qu'elle était venue à Emelka peu après mon départ, mais j'imagine que ça a un rapport avec le fait que tu désirais me laisser le découvrir par moi-même. Mais je ne l'aurais jamais crue capable de faire tout ce chemin seule, uniquement pour me retrouver… Il me reste sûrement encore beaucoup de choses à apprendre, sur l'amour et les autres sentiments qui s'en rapprochent.

J'ai passé toute la semaine avec elle. C'est la première fois que je passe autant de temps seul avec Amalia. D'habitude, il y a toujours quelqu'un de la Confrérie avec nous. Mais c'est un changement assez agréable. Elle connaît bien la ville, elle m'a fait découvrir tout ce qu'i visiter, et je dois avouer que je ne pouvais rêver d'un meilleur guide.

Pour le moment, elle est partie au temple Sadida. D'après ce qu'elle m'a dit, elle essaye d'avoir un dernier échange avec son père. J'ai été très triste d'apprendre sa mort. Je comprends qu'Amalia se sente coupable, mais je n'arrive pas à la réconforter à ce sujet. Papa… Est-ce que tu saurais me conseiller ?

J'espère que tout va bien à la maison, que Chibi renverse moins d'assiettes que moi et que Grougal ne met pas le feu à tout et n'importe quoi… N'hésite pas à me donner des nouvelles. On va bientôt partir pour le Royaume Sadida, tu pourras m'envoyer des lettres là-bas.

Je t'aime et je pense fort à toi,

Yugo"

- C'est bon, Aziz, j'ai terminé ! lança Yugo à son Tofu. Tu viens ? On va apporter ça à la poste.

Mais le jeune Tofu ne répondit pas. Depuis une semaine, il tirait la tête à son maître, estimant sans doute que l'arrivée d'Amalia avait éclipsé la place qu'il occupait habituellement. Perché sur le rebord de la fenêtre, il lui tournait ostensiblement le dos, refusant de croiser son regard.

- Allez, Aziz… Arrête de râler, tu es ridicule. Je t'ai déjà dit que…

Mais le jeune Roi Eliatrope ne put finir sa phrase, car trois coups furent frappés à la porte au même moment.

- Oui ? Entrez !

La porte de la chambre s'ouvrit et l'aubergiste apparut sur le seuil :

- Mr Yugo ? Quelqu'un demande à vous parler.

- Ah bon ? s'étonna celui-ci. De qui s'agit-il ?

- Eh bien… Il n'a pas précisé son nom. Il vous attend en bas dans la salle.

Sans ajouter un mot, le tenancier se détourna et sortit dans le couloir, laissant Yugo perplexe… Qui pouvait bien être ce mystérieux visiteur ? Après tout, il n'attendait personne, et n'avait prévenu personne qu'il connaissait de son voyage… À part Alibert, Chibi et Grougaloragran.

Ne pouvant cependant pas résister à la curiosité, il posa sa plume, se leva et quitta la chambre pour descendre dans la salle commune de l'auberge, pratiquement vide à cette heure. Mais, assis à une table un peu à l'écart des autres, il reconnut une silhouette familière. Un corps d'un blanc de neige, avec quelques écailles d'un bleu profond, des yeux entièrement blancs sertis de pupilles d'un noir sombre, une longue queue reptilienne et des cornes sur le crâne… La créature tourna la tête vers lui et l'observa un moment :

- Yugo… lança Adamaï. Viens t'asseoir, nous devons parler sérieusement.


- Dieu Sadida, grand Maître de la nature qui nous entoure… Je vous en conjure, laissez-moi parler à mon père, le Roi Sadida Sheran Sharm, grand protecteur des forêts du Monde…

Assise en seiza devant la statue du Temple Sadida, les mains jointes devant elle, Amalia tenta une nouvelle prière pour pouvoir communiquer avec son père… Mais une nouvelle fois, sa tentative se révéla vaine.

- Si je puis me permettre, votre Altesse, lança le gardien du Temple, je crains fort que vous ne puissiez parler avec votre père. Vous savez… Très rares sont ceux et celles à qui Sadida a confié l'opportunité de converser avec leurs proches défunts. Vraiment très rares…

- Pourquoi je n'aurais pas droit à cette opportunité ? interrogea la Princesse. Si certains ont eu ce privilège…

- Eh bien… Je crois que tant que votre cœur et votre esprit ne sont pas encore tout-à-fait purs, vous ne serez pas en condition pour communiquer avec votre Père. Avec tout le respect que je vous dois, bien sûr…

Amalia, cependant, ne prit pas les paroles du gardien comme un manque de respect et se contenta de sourire d'un air entendu :

- Je pense que j'ai compris ce dont j'ai besoin… Merci, Mr le Gardien.

Et sans rien ajouter, elle se releva et sortit du Temple pour retourner à l'auberge, plongée dans ses pensées. Ainsi, seul quelqu'un possédant un cœur pur serait à même de communiquer avec les Dieux… Or, il se trouvait qu'elle connaissait précisément quelqu'un qui correspondait à ce critère important : Yugo. Yugo…

Elle s'arrêta un instant, saisie d'un doute ! Elle se massa les tempes et fouilla dans sa mémoire… Elle se rappelait encore de tous les détails de ses aventures dans la Tour des Rêves… Mais elle ne se souvenait plus de rien, à partir du moment où Echo, la demi-déesse Eniripsa, les a envoyés, elle et les autres membres de la Confrérie, dans l'Inglorium, le Royaume des Dieux. Malgré ses efforts, il lui fut impossible de lever le voile sur ce passage dans sa mémoire.

Mais… Et s'il s'était produit quelque chose lors de leur périple dans le Royaume des Dieux ? Si c'était pour cette raison que Sadida restait muet à toutes ses prières ? Sans réussir à l'expliquer, la jeune Princesse avait le pressentiment que certaines choses avaient changées ou devraient encore changer. Elle se hâta de retourner à l'auberge pour en parler à Yugo, et repartit d'un bon pas.


- Comment m'as-tu retrouvé ? interrogea Yugo. Je ne t'avais pas mis au courant de mon voyage…

- J'ai suffisamment voyagé avec toi pour savoir reconnaître ta marque. Quand je suis arrivé à Emelka, tu étais déjà parti. Et j'ai entendu Alibert et Chibi parler de toi et de ton voyage, ainsi que d'Amalia qui était partie à ta suite. Alors, j'ai décidé de faire comme elle, et je t'ai suivi. Tes sorts de protection ne marchent pas sur moi, vu qu'on partage le même Wakfu.

- Alors, la silhouette que j'ai aperçue une semaine après mon départ… C'était toi ?

- Yugo… fit Adamaï. Je sais que… Que mes récentes actions ne sont pas excusables, mais…

- Pas excusables ?! répéta Yugo d'un air incrédule. Attends, je récapitule… Tu t'es emparé des six Dofus de notre peuple, tu as corrompu Goultard pour qu'il rejoigne la Fratrie, tu t'en es pris à Pinpin et a failli le tuer au point qu'il lui a fallu demander de l'aide à Rubilax, tu as kidnappé Eva et Flopin, et tu as failli provoquer la destruction du Monde des Douze en t'alliant à Oropo et en l'aidant à construire l'Hyperzaap. Et maintenant, tu me demandes de t'aider ?

- Yugo, s'il te plaît… Je reste ton frère jumeau. Et je veux me racheter de mes erreurs. Tu es le seul qui puisse m'aider. En échange, je peux te raconter ce qu'il s'est passé dans l'Inglorium.

- Arrête, Adamaï ! Si personne ne se souvient de notre passage chez les Dieux, je ne pense pas que tu en aies le souvenir plus que les autres. Maintenant, écoute-moi… Je sais qu'un jour ou l'autre, il faudra tourner la page et essayer de nous réconcilier. Mais pour le moment, je ne m'en sens pas capable. Je suis désolé Ad, mais même si tu dis vrai et que la Fratrie en a après toi, je ne peux pas t'aider.

Sans laisser au jeune dragon l'occasion de s'exprimer davantage, Yugo se leva et contourna la table. En passant devant Adamaï, il lâcha :

- Je t'aime, frérot… Je suis vraiment désolé.

Et il s'en retourna vers l'escalier pour remonter dans sa chambre, sans jeter le moindre regard en arrière. Arrivé sur le palier, il risqua un œil en direction de la salle commune, mais ne vit plus la moindre trace de son frère dragon. Il poussa un profond soupir, et se dirigea à pas lents vers la porte de sa chambre, le moral dans les chaussures. Il avait du mal à croire que, moins d'une semaine plus tôt, il s'était déclaré à Amalia et avait connu un intense bonheur. Il fallait croire que parfois, il était difficile de choisir entre la famille ou l'âme sœur. Mais la vraie raison de sa tristesse, c'était de constater à quel point il se sentait coupable de se disputer avec Adamaï, sachant qu'il était autant capable que lui du pire, lorsqu'il s'agissait de protéger ses amis et tous ceux qui lui sont chers.