Un mois à servir d'émissaire à Athéna au sanctuaire de Poséidon, trente très long jours sous des masses d'eau à ne pas pouvoir voir la vraie lumière du sommeil ou sentir le vent frais contre sa peau. Et évidemment Kanon n'avait pas été choisi pour être envoyé dans ce trou, la déesse avait ses plans de mariage arrangé aux enfers pour lui, alors le poisson s'était coltiné le fond de l'océan, sûrement à cause de son signe en plus. Au moins pouvait-il enfin rentrer chez lui après ce voyage indésiré. La divinité maritime l'avait en plus retenu jusqu'à une heure pas possible pour pinailler sur des détails sans intérêts du traité de paix. Qu'importait si les ambassadeurs avaient des chambres avec vue sur la mer au nord ou au sud, la flotte était partout de toute manière.

Avec un soupir, Aphrodite se débarrassa de son armure qui partit se reformer dans un coin de la pièce. Maintenant qu'il était de retour chez lui, une seule chose l'appelait, son lit et le sommeil qu'il y trouverait. L'envie ne le prit même pas d'aller grignoter quelque chose dans sa cuisine, minuit était passé depuis bien trop longtemps pour cela.

D'une manière presque mécanique, le chevalier des poissons se dirigea vers sa chambre, il connaissait chaque pierre de son temple, allumer une lumière pour se repérer dans la pénombre n'était plus nécessaire depuis longtemps. Une trentaine de pas, la poignée à laquelle il manquait une vis, la porte qui grinçait sur ses gonds d'une manière assez dramatique, sept mètres de plus et le guerrier pouvait enfin s'affaler sur son matelas pour dormir du sommeil du juste. Du moins son plan aurait dû s'en tenir à cela.

Cependant son lit avait l'air d'en avoir pensé autrement car au lieu de le laisser s'y plonger avec grâce, deux bosses aux formes hasardeuses avaient douloureusement coupé sa décente. Le sommier avait-il cassé en son absence? Le sudédois ne put hélas enquêter sur le sujet que les étranges éléments prirent vie pour l'attirer sous sa couette avec une coordination assez incroyable. Il se retrouva bloqué entre deux masses chaudes sans vraiment comprendre comment.

"-C'est à cette heure là que tu rentres? Bailla une voix."

Le regard écarlate, éclairé par la lune, qui lui faisait face était plutôt clair sur l'identité de son propriétaire. Le cancer, ayant passé un bras autour de ses épaules, maintenait fermement son torse contre le sien, et lui vola mollement un baiser.

"-On attendait que tu rentres, mais tu as mis plus longtemps que prévu, souffla quelqu'un derrière lui."

Il n'y avait que peu de doutes sur l'identité de l'autre personne si l'italien occupait déjà le lit avec lui avant qu'il n'arrive. Le capricorne ne pouvait qu'être celui qui l'enlaçait dans son dos, son souffle chatouillant sa nuque.

"-Et donc vous avez tous les deux décidé de dormir dans mon temple alors que je n'y étais même pas?

-Tu étais censé rentrer en fin d'après-midi, se défendit immédiatement le quatrième gardien, et puis on pensait que tu daignerais arriver à l'heure pour le dîner.

-Je vous ai prévenus que Poséidon aimait s'écouter parler."

Un grognement peu convaincu de Deathmask fut la seule réponse qu'il reçut. La présence des deux méditerranéens était une surprise, il fallait le dire, mais très clairement une surprise agréable. Qui dirait non à deux bouillottes personnelles pour réchauffer ses draps alors que l'hiver rendait les vieilles pierres du sanctuaire glacées? Certainement pas lui.

Cependant lorsque les mains de l'espagnol s'aventurèrent un peu plus bas sur ses hanches, et que la bouche du cancer s'aventura sur sa gorge, Aphrodite se permit de les couper dans leur élan. Il était fatigué, merci bien.

"-Je suis lavé, marmonna-t-il, vous voulez pas attendre demain?

-Même si tu as rien à faire, tenta l'italien d'un ton séducteur.

-C'est toi qui ne fais rien d'habitude, si tu vois ce que je veux dire."

Piqué au vif, l'autre stoppa net ses caresses, et se retourna même pour fixer le mur, et ainsi ignorer royalement ses compagnons.

"-Bravo, soupira Shura, tu l'as vexé.

-Faudra bien qu'un jour il assume que c'est lui qui prend quand même.

-Ose répéter ça à qui que ce soit, siffla Deathmask, et tu n'auras plus rien pour prendre.

-Je ne compte pas aller crier notre vie sexuelle sur les toits, les autres seraient trop jaloux."

La plupart du sanctuaire s'imaginait de toute façon que le poisson subissait tous les assauts étant donné qu'il possédait l'apparence la plus féminine. Remarque ô combien cliché en plus d'être misogyne, la cruelle absence de femmes dans leurs rangs semblant leur faire oublier qu'elles étaient parfaitement capables d'être au-dessus si elles le voulaient. A cela s'ajoutait le cliché antique qu'un vrai homme au meilleur de sa forme dominait quel que soit le genre de relation. Mais cela n'était pas un débat qu'ils comptaient avoir à deux heures du matin sous une montagne d'oreillers, trois couvertures et deux plaids pelucheux.

Le capricorne prit donc sur lui pour étendre son bras jusqu'au cancer et l'éteindre du mieux qu'il pouvait, le suédois suivant rapidement son exemple. Ils ne purent voir le visage du dernier, mais un sourire satisfait étirait bel et bien ses lèvres. Et le trouple s'endormit finalement ainsi, dans le confort des draps, et le réconfort des autres.

OoOoO

Le lendemain à la première heure, un cosmos spectral se manifesta devant la maison des poissons, rayonnant de manière à faire sentir sa présence et demandant à ce qu'on l'accueille. Aphrodite dut se lever du lit à la hâte, alors qu'il comptait bien profiter d'une grasse matinée crapuleuse en compagnie de ses amants, et enfila les premiers vêtements qui lui tombaient sous la main, car les hostilités avaient déjà commencé.

"-Tu attendais quelqu'un ? Interrogea Shura avec curiosité.

-Absolument pas, répondit-il en enfilant le premier pantalon qui lui tombait sous la main, je ne reconnais même pas qui c'est au cosmos.

-Peut-être qu'Athéna t'as aussi vendu au premier spectre venu pour resserrer les liens, railla l'italien en lui jetant un t-shirt au visage.

-Elle ne me jettera pas en pâture à un juge, je ne me laisserais pas avoir comme Kanon."

Le douzième gardien finit de s'habiller en vitesse, avec des vêtements qui n'étaient sûrement pas les siens vu comment il flottait dedans. C'est donc en maintenant difficilement un jean, déchiré, trop large au niveau de sa taille, avec un haut décoré d'une chèvre délavée qui dévoilait l'une de ses épaules et les cheveux en bataille, qu'il partit découvrir son visiteur sur le parvis de sa maison.

Un illustre inconnu avec un énorme beaucoup de chrysanthèmes entre les bras, son visage pas plus que son cosmos ne lui disait quoi que ce soit. Au mieux il s'agissait d'une très ancienne conquête du temps avant qu'il ne se range avec le capricorne et le cancer, et cela remontait donc énormément, au pire leur déesse venait bel et bien de lui faire un mauvais coup.

"-On se connait? Questionna le suédois, déjà à moitié blasé.

-Je n'ai hélas pas encore eu la chance de te rencontrer, répondit l'homme en lui fichant ses fleurs dans les mains, mais laisse-moi donc me présenter! Je suis Ricardo, spectre du crocotta de l'étoile terrestre du charognard, mais surtout l'homme de tes rêves!

-Laisse-moi deviner, Athéna m'a vendu contre la paix?

-Je n'ai hélas pas eu l'honneur d'une intervention divine, mais lorsque j'ai vu le seigneur Rhadamanthe plein d'amour pour le chevalier Kanon, j'ai sû que je devais moi aussi tenter ma chance avec le plus bel homme de la chevalerie."

Le nordique ne put retenir un rire moqueur face à la description niaise de la relation entre les dragons. Eux, s'aimer? Tout au mieux ils se toléraient pour faire bonne figure face à leurs divinités respectives. Sacrifiés comme ils l'avaient été sur l'autel de la paix pour prouver que même les pires ennemis pouvaient devenir proches.

"-Je n'ai pas commandé le grand amour, désolé, tu peux faire demi-tour et rentrer bredouille aux enfers.

-Laisse-moi au moins une chance! Rétorqua Ricardo. Je te ferai découvrir des plaisirs que tu n'as jamais découvert!

-Bordel mais tu devais pas être mort toi?"

Le spectre écarquilla les yeux en voyant les deux méditerranéens, eux correctement habillés, débarquer au secours de leur compagnon. Un flash-back de l'excalibur lui tranchant la gorge avant que son âme ne soit jetée dans le puits des enfers passa devant ses yeux. Il récupéra cependant son assurance au bout de quelques instants, et un sourire digne des meilleurs pubs de dentifrice vint finalement orner son visage.

"-Etait-ce donc pour cela que vous avez repoussé mes avances ce soir-là? Interrogea le péruvien. Vous ne vouliez pas prendre de décisions sans votre dernier compagnon? Vous savez, moi, el semental, suis parfaitement capable de satisfaire trois hommes!"

Shura grinça des dents à l'entente du surnom ridicule, puis il remarqua que les yeux du sud-américain fixaient bien trop la hanche d'Aphrodite à son goût, le pantalon ayant légèrement glissé suite au manque de soutien. Tel un preux chevalier, du moins dans son esprit, il saisit le suédois entre ses bras, pour ensuite le jeter tel un sac à patate sur son épaule et l'éloigner de la vue du dragueur du dimanche à l'intérieur de sa maison.

"-Tu es sérieux là? Soupira le nordique.

-Il te mettait ouvertement!

-Il vous regardait aussi, je n'aurais pas dit non à lui caser une rose autre les deux yeux.

-Je crois qu'Angelo voudrait s'en charger, c'est moi qui me suis chargé de lui la dernière fois et il m'en a voulu.

-Vous avez déjà tué ce type?

-Oui.

-Et il est revenu comme ça, personne n'a considéré ça comme une déclaration de guerre?

-Apparemment pas.

-Ils ne doivent vraiment pas le blairer aux enfers alors."

Dehors, le cosmos du cancer explosait, et celui du nuisible s'éteignait.

OoOoO

Après que l'espagnol l'ait gracieusement reposé, Aphrodite se permit de retourner s'étaler sur son lit en prenant soin d'occuper toute la place compagnon chercha en vain un endroit où s'installer lui aussi et dut se résoudre à s'asseoir sur l'un des bords du matelas. Lorsque Deathmask revint cependant, il ne perdit pas de temps à se formaliser du manque d'espace et s'allongea directement sur la forme du poisson avec un air moqueur collé au visage.

"-Alors qui est en dessous au final? Railla-t-il."

Cependant, d'un souple mouvement, l'autre inversa aussi vite leurs positions.

"-Toujours toi…"

Shura ne put retenir un rire face au sourire satisfait du suédois et au rougissement de l'italien. Il se permit ensuite de les rejoindre sans cependant s'avachir sur la pile humaine et risquer de casser quelque chose à quelqu'un.

"-Vous trichez, grogna le cancer peu ravi.

-Comme si tu avais envie de changer de place au fond, rétorqua l'hispanique.

-Je vous hais, marmonna-t-il.

-Si c'est le cas, rétorqua Aphrodite en se relevant, je t'épargne ma présence.

-Bordel Aphrodite, je déconne, reviens!

-Trop tard, lança le poisson d'un ton dramatique, je vais préparer le petit-déjeuner, qui m'aime me suive."

Le chevalier du capricorne sembla hésiter un instant avant d'amorcer le geste de le suivre. Trahison ultime de la part de non pas un, mais bien de ses deux compagnons! L'abandonner ainsi pour aller taper dans les réserves de nourriture du douzième temple qui ne devaient plus être très fraîches après un mois d'absence sans réapprovisionnement, il allait vraiment se vexer à force.

Deathmask dut finalement se résoudre à se lever pour aller rejoindre ses amants, cela fut-il à cause de l'appel de l'amour ou celui de la fin, il ne le dirait jamais.

"-Tu m'expliques ce que c'est que ce truc? L'interpella le poisson lorsqu'il mit les pieds dans la cuisine.

-Une œuvre d'art, répondit-il platement, et aussi un souvenir pour toi du Pérou.

-Je ne vois pas comment tu peux qualifier une grosse pierre au milieu de la table de ma cuisine d'œuvre d'art.

-Il l'a volée dans un musée, plaida Shura en sa faveur, donc logiquement, c'en ai une.

-Je ne vais pas poser de question, je ne veux même pas savoir..."

Avec une certaine fatigue, Aphrodite plaça des verres remplis de jus de fruits autour de la table ainsi qu'un paquet de biscuits chocolatés de grande surface qui avait clairement vu de meilleurs jours.

"-Mangez, les somma-t-il, et vous avez intérêt à vous faire pardonner tout à l'heure ou je retourne me jeter dans les bras de ce Ricardo."