'' - Chef ! Il nous a trahi ! C'est cet enfoiré qui a vendu Uvô !

'' Kuroro se remémore. Sous ses yeux clos, il revoit le visage désemparé de Nobugana. Il ressent sa haine, son désir meurtrier, les expressions silencieuses de ses camarades qui n'attendaient qu'un seul ordre de sa part. ''Tuez-le'. Le souvenir net de cette nuit l'envahit. En tant que chef, en tant qu'ami, cette douleur qu'ils n'avaient pu contenir, il l'avait recueilli au plus profond de lui-même, faute de pouvoir leur accorder la consolation que leurs cœurs réclamaient. Et il se rappela, pourquoi il avait accepté ce fardeau. Il se rappela des mots qui étaient sortis de sa bouche et de leur sensation sur ses lèvres. Tout. '' Ne le tuez pas.'' La lune qui les éclairait cette nuit-là semblait prête à exploser. Les éclats blafards perçaient au travers des vitraux, et les onze visages qui étaient jusqu'ici masqués par l'obscurité se retrouvèrent exposés, mis à nu sous l'éclat magistral, tous sculptés par la même rage, tous dirigés vers le même homme. Les dix membres de l'araignée brûlaient d'envie de le tuer, ici et maintenant.

'' - Hisoka. Je sais ce que tu désires le plus au monde. Passons un marché, et je te l'accorderai. ''

Au centre de tous les regards, l'homme qui se tenait debout en face de lui, lui sourit en réponse, avec cette nonchalance qui lui était propre.

'' - Oui, chef ~ ''

Kuroro ouvrit les yeux. Il n'y avait que deux choses en ce monde pour lesquelles il n'émettait pas le moindre doute : la loyauté de ses hommes, et le désir qu'Hisoka avait de le vaincre dans un combat singulier. Son choix s'était effectué sur la base de ces deux éléments. Il en prenait l'entière responsabilité, même si cela pouvait impliquer l'anéantissement de l'araignée. Alors qu'il allait replonger dans ses songes, il sentit qu'on tirait sur un pan de son manteau. Bien sûr qu'il avait senti la présence de Feitan. Cela devait bien faire au moins deux minutes qu'il l'observait. Bien qu'il était le plus furtif et le plus expérimenté de tous, Kuroro avait ce don naturel et sans équivalent de savoir distinguer un par un les membres de l'araignée comme s'ils étaient les cellules de son propre corps. Feitan ne faisait pas exception. Kuroro n'avait fait qu'accepter simplement qu'il vienne à lui. Sans briser le silence, Feitan s'assit sur le rebord de la fenêtre où le chef s'appuyait. Un seul échange de regards leur suffirent.

Minuit. Kurapika avait pris l'habitude de rejoindre Hisoka au lieu de leur rendez-vous à heure fixe. Se montrer en avance pouvait l'exposer à des risques qui n'étaient pas nécessaires. Il connaissait suffisamment Hisoka pour savoir qu'il s'agissait de la pire personne avec qui passer un contrat et de ce fait, il se méfiait de lui comme de la peste. Il se dégoûtait en son for intérieur d'être réduit à devoir dépendre de ce type de personnage. Mais cette nuit était censée être la dernière où il faisait appel à ses services. Anormalement, les minutes passèrent sans que l'informateur ne se dévoile. D'habitude, Hisoka surgissait toujours dans la seconde où Kurapika faisait son apparition. Pas cette fois. Au moment où la réalisation de cet état de fait se mua dans l'esprit de Kurapika en réflexe de défense, c'est à dire au moment où il s'apprêta à déployer son aura, il était déjà trop tard. Horrifié, il activa en un quart de seconde son gyô et constata avec effroi que la substance du bungee gum emprisonnait son poignet. Il tenta un mouvement éclair sur le côté, sachant pertinemment qu'il ne pouvait utiliser ses compétences contre Hisoka, mais il se retrouva aussitôt assailli par une dizaine de liens qui lui ligotèrent les membres et l'handicapèrent totalement.

'' - Deux millièmes de seconde plus tôt et nous aurions pu mener un combat des plus intéressants ~

Nul besoin de préciser à qui appartenait cette voix qui se jouait de lui. Kurapika suivit du regard le long fil rose qui sortait de l'ombre jusqu'à découvrir les yeux fauves qui le toisait avec amusement.

- Hisoka... Pourriture... Comment as-tu fait ?

- Je te suis depuis que tu es sorti de l'hôtel. C'est aussi depuis ce moment que tu es prisonnier du Bungee Gum.

- Ne désires-tu plus ton combat contre Kuroro ?!

Hisoka sourit, réduisant le pli de ses yeux à deux fentes rieuses.

- Il y a eu un petit changement de plan, disons ''

Des expirations éreintées, des souffles rauques. Une lune toujours plus menaçante, toujours là, à les surplomber, reclus dans leur château en ruine. Des fenêtres aux vitres éclatées, des murs délabrés, et sur leur lit de fortune une tapisserie rouge en lambeaux faisait office de drap. Elle embaumait le sexe et le sang. La rudesse des coups résonnait dans toute la pièce. Leurs corps s'imbriquaient l'un en l'autre, par besoin vital. Feitan s'arquait, demi-assis, absorbant avide le moindre millimètre de queue qui sortait et se ré-enfonçait en lui, tous ses muscles maintenus dans une tension extrême. Il sentait la main de Kuroro parcourir son dos jusqu'à saisir la racine de ses cheveux. Puis son autre main, caressant et empoignant sa verge. Ses yeux brûlaient, roulaient, la sueur coulait le long de ses tempes. Toute la froideur habituelle de son visage était entièrement recouverte des stigmates de la débauche. Kuroro avait cette arrogance amusée dans les yeux qu'il n'affichait que très rarement. Tout son esprit était concentré sur un seul point, toute son énergie, tout son génie, entièrement dévoués à l'être qui le chevauchait dans l'expression la plus pure de la folie. Il bandait tellement dur qu'il pourrait le transpercer et anticipait déjà la suite s'il ne ralentissait pas le jeu. Sur cette pensée, il accumula toute la force de son corps dans ses mains, souleva les hanches de son partenaire, et le tint dangereusement suspendu a quelques millimètres de son érection. La sensation brutale du vide, imposée si rudement en pleine ascension, eut pour effet un changement drastique de comportement chez le concerné.

'' - Qu'est-ce que tu crois faire … Danchou ?

Le terme, qui caractérisait si bien à la fois l'affection et le respect qu'éprouvaient pour leur chef tous les membres de la brigade, sonnait littéralement comme une menace dans la bouche de Feitan tant le ton qu'il employait était grave et semblait provenir des tréfonds de sa gorge. Pour seule réponse il eut des obsidiennes vides, grandes ouvertes d'admiration infinie, d'extase et d'insolence, et un sourire, ce sourire mi ouvert qui disait tout sans laisser filer un seul son. En une demi-seconde, Feitan s'était assombri, ses cheveux s'étaient dressés, son corps entier s'était gainé et ses abdominaux contractés à l'extrême. Il lui suffit de ce laps de temps pour canaliser toute sa force physique dans ses jambes puis de les enrouler en un instant autour du corps de Kuroro, s'enfoncer sur lui et enserrer sa taille au point de lui briser trois ou quatre côtes. Ce dernier se laissa choir en arrière sur le coup, laissant Feitan relâcher son emprise pour être à nouveau entièrement sur lui, le surplombant de son corps chétif et pourtant puissant.

- Ne me fais pas ça, Danchou. Ne me fais plus jamais ça. ''

Pour asseoir ses dires, il s'enfonça brutalement sur lui, presque droit, l'obligeant à le cogner au plus profond, dans cet angle caché qui abritait le plaisir. Comme transi, il se démena comme un fou sur lui, lui arrachant même des cris de surprise, captant toute l'attention de ses yeux gris. Il enfonçait de plus en plus ses ongles dans son torse, malmenant ses tétons au passage, se gargarisant de voir son sourire se tordre a mi-chemin entre le plaisir ultime et la douleur. Lui-même se sentait à nouveau perdre pied, grisé par le sexe de Kuroro qui continuait de gronder sourdement en lui, et la vision qu'il lui offrait, de ce corps parfait, insolent, presque amoureux, qui se laissait abîmer volontairement par plaisir et curiosité, affolant, provoquant, défiant son esprit sadique. Il n'avait pas pour habitude de l'embrasser, ni de se laisser embrasser, mais dans l'intensité du moment, il perdit toute raison et fondit violemment sur sa bouche, y pénétra sa langue, écorcha ses lèvres, et planta ses dents dans sa chair sans aucune restriction. Il sentit le sexe en lui pulser dans une dernière salve, et dans cet instant suspendu de grâce et d'insanité, ses mains se dirigèrent naturellement vers sa gorge pour l'étrangler.

Kuroro se releva lentement du lit, appréciant avec sérénité les atteintes encore brûlantes qu'avait subi son corps. Il se lécha les lèvres : pas de doute, quelqu'un s'était bien amusé à les faire saigner. Il tourna son regard vers le responsable, qui se tenait nu sous les rayons lunaires, les cheveux légèrement bercés par la brise. Il semblait étrangement en paix. Cette observation l'émut légèrement sans parvenir à comprendre pourquoi.

Soudainement, sans crier gare, tout dégénéra très vite. Ce qui était imperceptible quelques secondes auparavant devint totalement présent, impossible à ignorer. Deux personnes venaient de pénétrer le repaire et étaient en train de se rapprocher d'eux. Instantanément, les deux hommes activèrent leur aura. D'une rapidité déconcertante, Feitan ouvrit la porte et pointa sa main devenue semblable à une lame, en direction de la gorge du nouvel arrivant qui s'était arrêté net au niveau du pallier. Il y'eut deux secondes de flottement. Une seconde pendant laquelle chacun était prêt à se sauter dessus , et la suivante où la pression retomba partiellement.

'' - Quel accueil ~

- Feitan. Abaisse ta main.

Le subordonné n'obéit pourtant pas immédiatement à l'ordre de son chef. Il conserva sa posture, analysant rapidement la situation.

- Il n'est pas seul.

A ces mots, Hisoka se déplaça légèrement sur le côté et laissa apparaître derrière lui Kurapika entravé par les liens du bungee gum. A cette vision, Feitan abaissa sa garde et sauta de quelques pas en arrière, retrouvant sa place initiale, auréolée par l'astre lunaire. La situation était sous contrôle. Hisoka avait honoré sa promesse, réduisant ainsi légèrement la gravité de sa récente traitrise. Il n'en restait pour autant pas un membre digne de confiance. Mais la suite des décisions revenait au chef et Feitan était préparé à suivre n'importe lequel de ses choix sans avoir son mot à dire.

Kuroro s'assit sur le lit. Il fixa intensément le visage de ce Kurapika. L'homme qui était venu à bout d'Uvoguin. Celui qui l'avait amputé d'un membre. Il en découla quelques secondes de silence, pendant lesquelles personne n'osa dire quoi que ce soit. Sauf bien entendu …

- Danchou … Tu saignes des tétons ? ~

Son intervention ne provoqua aucune réaction de la part des personnes concernées. Seul Kurapika réalisa sur le coup que les deux hommes en face de lui étaient complètement nus. Mais compte tenu de la situation, cela n'avait aucune importance. Nus ou vêtus, cette situation ne pouvait se résoudre que par sa mort ou bien celle des trois autres. Le plan étant tombé à l'eau et ses chances de réaliser sa vengeance avoisinant dorénavant le néant, il avait l'ultime certitude, qu'il ressentait par ailleurs dans chaque parcelle de son corps, qu'il n'aurait désormais qu'une seule et unique opportunité. C'était maintenant ou jamais. Il savait, qu'aujourd'hui, il mourrait.

- Je suis Kurapika, l'unique survivant du peuple Kuruta que vous avez entièrement décimé. Je suis celui qui a vaincu et tué celui que vous appeliez Uvôguin. Seules deux choses guident mon existence : Récupérer les yeux de mes semblables et tous vous éliminer.

A ses mots, les yeux de Kurapika virèrent instinctivement au rouge.

- Quels yeux … magnifiques.

Kuroro était à présent fasciné par la particularité de l'homme qui venait de le menacer. Les mots qu'il avait prononcé l'avait laissé tout à fait indifférent. Tout ce qu'il savait, tout ce qui comptait, c'était que ces yeux d'une rougeur sublime pareille au sang, pareille à la vie, l'attirait d'une force qu'il était incapable de réprimer ou même de comprendre.

- Je t'interdis... De commenter quoi que ce soit au sujet de mes yeux ou de ceux de mes semblables.

De rage, et guidé par la volonté désespérée d'atteindre cet homme qu'il avait passé tant de temps et d'années à pourchasser, Kurapika matérialisa instantanément Chain Jail qu'il élança en direction du chef de la brigade. Cependant, il était ligoté par le bungee gum : sa visée et sa force en étaient fortement restreintes, et c'était sans compter Feitan aux aguets qui dévia la chaîne de sa trajectoire et renversa Kurapika pour l'écraser tête contre sol.

- Toi... Je vais te tuer.

- Feitan, attends. Il y a quelque chose qui cloche.

Tout le monde avait les yeux rivés sur Kurapika et le chef. La tension était à son comble, et par conséquent, personne n'avait porté attention au flacon qui venait de voler en éclat après avoir été frappé de plein fouet par la chaîne.

- As-tu fait exprès de lui laisser une possibilité de mouvement ? Feitan s'adressait à Hisoka, le regard sombre, prêt à l'égorger à tout instant.

- Allons, allons … Aurais-je du ? Je crois avoir tenu ma promesse. Il était question de ramener Kurapika vivant, en échange d'un combat en règle avec le chef. C'est bien ce que j'ai fait. Le reste ne me concerne plus ~

- Il a raison. La voix de Kuroro prit le dessus. Tu as respecté les conditions de notre marché. Je t'offrirais le combat dont tu as toujours rêvé, au moment et à l'endroit que tu souhaites.

Hisoka sourit, peinant à masquer sa béatitude.

- Mais pour l'heure... Nous venons à l'instant de nous condamner à une situation des plus inattendues qu'il soit...

- Hey. Est-ce que par hasard je vous dérange ?

Si un imprévu ne venait jamais seul, il devait s'agir au moins du troisième de la journée pour Kurapika. Il réussit à dégager suffisamment son visage du pied de Feitan , qui prenait manifestement plaisir à déverser sa colère envers lui de cette manière, juste assez pour identifier à qui appartenait cette voix qui lui était familière.

-Illumi …

- Illu ~ . Ne devais-tu pas intégrer la brigade seulement demain ?

- C'est vrai. Mais je m'ennuyais. Et puis je t'ai vu amener ce garçon en direction du repaire. Alors je t'ai suivi.

Hisoka afficha un large sourire qu'il eut beaucoup de mal à contenir. Illumi était vraiment un as de la filature. Ni le chef, ni son second, ni lui-même n'avaient remarqué sa présence. Il s'agissait d'un véritable coup de maître. Ne s'étant jamais retrouvé entouré d'autant de puissants combattants, il en était excité à un point où il ne prenait même plus la peine de masquer son nen.

- Hisoka... Tu sembles déborder de joie.

- Oh, tu crois ? ~

- Vous devriez écouter le chef.

Feitan était d'habitude très silencieux. Il se sentait toutefois obligé d'intervenir, car il savait très bien que Kuroro était capable de laisser ces deux énergumènes agir à leur guise pendant des heures, pour le simple plaisir de les observer.

- Savez vous ce que contenait ce flacon ? La question était absolument rhétorique, puisqu'aucune des personnes ici présentes n'avaient assisté aux enchères hormis Feitan, qui par ailleurs, s'était contenté de suivre les ordres du chef sans s'intéresser davantage au contenu de la fiole.

- Un poison ? Demanda Illumi

- Ce n'est pas un poison. Il s'agit du plus puissant aphrodisiaque connu sur notre continent et qui n'a été produit qu'en 3 exemplaires. Ses effets extrêmement puissants durent 12h et ont pour particularité de révéler la personnalité enfouie en chacun de nous. On peut estimer, à partir du moment où le flacon a été brisé, et le contenu répandu sur le sol... Que les effets commenceront à agir sur chaque personne présente dans cette pièce dans moins de cinq minutes.

Absolument aucun son n'osa troubler le silence qui s'était radicalement instauré. Comprendre les mots qu'avait prononcé le chef de la brigade fantôme était une chose, accepter les conséquences que cela sous-entendait en était une autre.

- Y'a t-il un moyen de se débarrasser des effets sur l'organisme ? Continua Illumi

- On en connaît actuellement qu'un seul.

- Qui est ?

- La jouissance.

Kuroro ne répondit rien de plus. Son visage absent de toutes émotions affichait un air qu'on pouvait qualifier de légèrement troublé et … pensif. Hisoka fut sûrement le seul à remarquer que son regard naviguait, avec un soupçon d'indécision, de Feitan à Kurapika. Et inversement.

- S'il n'existe aucun remède, nous n'avons qu'à nous séparer le temps que les effets se dissipent ~

- J'ai omis de préciser que les effets duraient au maximum 12h seulement s'il y'a eut jouissance. Il n'existe que trois exemplaires au monde, car sa production a été purement interdite en raison de sa dangerosité, et aucun autre laboratoire n'a été en mesure de le reproduire indépendamment. Il n'y a pas d'antidote.

- Alors, dans ce cas … Que fait-on ? ~ ''

Kurapika avait profité de la tournure de la discussion pour préparer discrètement sa contre-attaque. Feitan le maintenait toujours sous son pied mais il avait quelque peu diminué la pression qu'il exerçait sur lui et son attention s'était relâchée à plus de 50%, pour une raison qui lui échappait totalement. Sans attendre davantage, il saisit sa chance et passa à l'action. En un instant, il activa son hatsu pour déployer Dowsing chain : un boulet de taille moyenne se matérialisa, qu'il envoya valser de toutes ses forces dans les tibias de son tortionnaire. Pris au dépourvu et déstabilisé, Feitan activa son nen légèrement trop tard et ne parvint pas à diminuer à temps l'impact qu'il reçut dans les jambes. Il chuta légèrement, mais pire que tout, ce moment de faiblesse l'empêcha d'agir à temps : Kurapika avait déjà matérialisé Judgement Chain qui se trouvait à présent à moins de cinq centimètres du cœur de Kuroro. A ce moment précis, Hisoka, Illumi, et Feitan crurent voir sans en être certain, le chef tenir pendant un bref instant son livre dans la main droite. A peine eurent-ils le temps d'assimiler cette vision, que Kuroro et Kurapika avaient disparu.