Hey hey hey :)

Voici la suite des tendres et maladroites aventures de nos deux loulous. Dans lequel un autre personnage de l'univers Marvel fait une brève incursion parce que Tony a bien besoin d'un petit coup de pouce pour faire un peu le tri sur ses sentiments. Et il n'est pas le seul...

Et au détour de laquelle vous apprendrez peut-être un intéressant mot de vocabulaire à replacer dans une conversation (ou pas, juste pour le plaisir de la langue et des bons mots...) :)

Bonne lecture,

ChatonLakmé


Frémissant d'anticipation, Tony huma une fois encore l'odeur appétissante qui s'échappait des sachets en papier kraft qu'il tenait soigneusement dans ses mains.

Le jeune homme jeta un coup d'œil à sa montre avant de grimacer.

Il allait être vraiment en avance.

Tandis qu'il descendait la 9th Avenue, Tony se demanda s'il était vraiment socialement et amicalement acceptable de se présenter chez quelqu'un plus d'une demi-heure plus tôt que l'horaire initialement prévu. Il sentit toutefois son estomac se réchauffer doucement à la perspective de surprendre Steve au saut du lit, les cheveux ébouriffés et les yeux endormis, et le jeune homme pressa le pas, un petit gloussement attendri aux lèvres.

Lorsque le jeune homme avait demandé au blond comment il pourrait se faire pardonner son étourderie qui leur avait fait manquer leur soirée cinéma – même si elle s'était achevée de la plus délicieuse des manières dans son grand appartement de l'Upper East Side – son ami avait imaginé une torture assez inattendue pour le brun.

Un sourire aux lèvres, Steve lui avait demandé de l'accompagner une semaine plus tard au plus grand et au plus célèbre marché aux puces de New York.

Devant son air horrifié, le jeune homme avait éclaté de rire tout en lui rappelant avec taquinerie une certaine après-midi passée au Met il y a deux ans et que Tony nierait toute sa vie faire partie de sa liste des meilleurs souvenirs de sa vie. Une petite moue boudeuse aux lèvres, le brun s'était incliné. Steve lui avait parlé de ce rendez-vous de la chine avec tellement d'enthousiasme que le jeune homme avait fini par se convaincre que cela lui plairait aussi. Après tout, Steve le lui avait assuré et Steve ne mentait jamais.

Il avait rendez-vous avec le blond à neuf heures mais Tony, levé très tôt, avait décidé de le surprendre en arrivant chez lui en avance avec le petit-déjeuner.

La première étape dans son long plan sobrement intitulé « Pardonne-moi pour avoir été un tel imbécile. En plus je me suis endormi avant que tu t'en ailles, c'est vraiment la honte. Mais je suis le meilleur des meilleurs amis, laisse-moi me rattraper. »

Le brun avait attendu pendant plus d'une demi-heure sur le trottoir pour acheter des viennoiseries et une brioche dans cette boulangerie française où ils s'étaient arrêtés après leur visite du Met. Tony était sûr que Steve apprécierait le clin d'œil et il sentait déjà son estomac le chatouiller agréablement en imaginant le blond éclater de rire.

Reconnaissant le Lower East Side, Tony ralentit imperceptiblement le pas pour retrouver un souffle plus mesuré. Le brun croisa distraitement son reflet dans la large vitrine d'une épicerie bio et équitable et s'empressa de replacer d'une main sûre ses mèches noires, un peu désordonnées par la brise printanière. Il redressa le col de sa veste, vérifia qu'il n'avait pas de chocolat autour de la bouche ou dans sa barbe – il avait pré-petit-déjeuné sur le chemin en engloutissant déjà un pain au chocolat – et, rassuré, le jeune homme reprit son chemin d'un pas plus calme.

En passant devant la devanture de la fleuriste située de l'autre côté de la rue de Steve, Tony hésita un minuscule instant à lui acheter des fleurs dans une ultime taquinerie. Tandis que son regard s'égarait sur un bouquet de pivoines aux beaux pétales rosés, le brun ricana en imaginant les fragiles tiges vert tendre dans les grandes et belles mains de son ami.

Vision charmante sans le moindre doute mais légèrement improbable.

Tony secoua la tête et traversa le trottoir avant de monter d'un pas joyeux les trois marches menant à la porte de l'immeuble de Steve. Composant le digicode d'une main sûre, il poussa le lourd battant de l'épaule et pénétra dans le vestibule long et étroit qui menait à l'escalier et entama son ascension.

Le jeune homme poussa un profond soupir de soulagement en arrivant enfin au cinquième étage sans ascenseur, persuadé qu'un jour ces escaliers raides en bois auraient sa peau, et appuya avec un enthousiasme juvénile sur la sonnette. Tony gloussa en entendant du bruit à l'intérieur de l'appartement et il s'appuya négligemment contre le cadre de la porte, dans une attitude savamment méditée pendant son trajet.

Il avait eut tout le chemin entre la boulangerie et l'immeuble du blond pour imaginer une réplique percutante et hilarante pour surprendre son ami mais quand la porte s'ouvrit, ces mots taquins qui faisaient sa fierté moururent sur ses lèvres dans un petit pschitt de pétard mouillé.

La gorge sèche, il se décala lentement de l'embrasure de la porte et crispa ses mains sur les sachets un peu gras de la boulangerie.

Steve était debout devant lui. Parfaitement réveillé.

Si ces yeux n'avaient pas l'éclat brillant auquel Tony était habitué ni ses cheveux leur parfait arrangement, cela n'avait rien à voir avec un sommeil brusquement interrompu.

Le blond était torse-nu. Torse-nu et son buste magnifiquement découplé luisant de sueur.

Tony déglutit et après s'être détaché à grand-peine de la vue des abdominaux saillants et des pectoraux parfaitement dessinés du jeune homme, il le regarda pour manquer de couiner comme une adolescente.

Steve le regardait avec étonnement, les joues rouges et ses cheveux blonds partant dans tous les sens, légèrement humides de sueur. Comment s'il venait de follement s'envoyer en-

Non.

Comme s'il venait de faire passionnément l'amour.

L'espace d'un bref instant, Tony sentit son cœur se serrer en pensant que peut-être Steve n'était pas seul en ce beau dimanche matin. Que l'inconnu blond qui torturait encore son cœur de jalousie était là, quelque part dans cet appartement que le brun adorait tout autant que son propriétaire.

Peut-être même allongé dans les draps.

Il se mordit les lèvres, son regard s'égarant à nouveau dans les mèches dorées.

Oui, comme si le blond venait de faire l'amour avec un homme dont les grandes mains auraient dérangé sa chevelure dans laquelle Tony ambitionnait un jour de vérifier lui-même la douceur d'une main un peu moins timide...

Un homme qui n'était pas lui.

Il déglutit. Steve devait être tellement beau nu dans le chaud soleil de cette fin de printemps, son corps puissant nimbé d'une poussière dorée qui entrerait à flot par la fenêtre ouverte, la brise faisant légèrement bouger les rideaux.

L'étincelle de désir qui avait brièvement embrasé ses reins en voyant le corps offert de Steve picota brièvement sa peau avant de mourir, ne laissant qu'une sensation de cendre froide et désagréable. Tony sentit sa poitrine se serrer et il jeta un coup d'œil vague sur la porte de l'appartement contre laquelle Steve venait de s'appuyer. La distance que lui sembla mettre en eux le chambranle en bois lui sembla soudain insupportable.

Séparés par le gouffre presque infranchissable d'un petit pas de porte symbolisé par une baguette de cuivre, Tony resserra ses sachets contre son torse, une affreuse pensée lui venant soudain à l'esprit.

Il avait pensé que leur passage au marché aux puce de Chelsea constituerait une autre de leur sortie ensemble. Mais si Steve voulait que son – peu importe ce qu'il était – que l'inconnu blond se joigne à eux ?

Tony était en train d'échafauder de la toute la puissance de son génie un second plan « Trouver un moyen d'esquiver une sortie de couple pendant laquelle je ne veux certainement pas tenir la chandelle et encore moins voir Steve avec ce mec en train de lui sourire si joliment comme il sait si bien le faire » quand la voix profonde et grave de son ami le tira de ses pensées.

« Tony ? Qu'est-ce que tu fais ici ? », lui demanda le blond avec étonnement avant d'écarquiller les yeux. « Mince, ne me dis pas que je suis en retard ? Je suis vraiment désolé, je suis sorti courir et je n'ai pas vu le temps passer. Je viens à peine de rentrer », commença à paniquer le jeune homme tout en se tordant le cou pour essayer de lire l'heure sur l'horloge accrochée au mur de la cuisine.

Tony en aurait pleuré de joie et de soulagement.

Une sortie sportive ? Bien sûr.

Ce qui expliquait le lâche pantalon de jogging gris qui pendait négligemment sur les hanches fines du blond et soulignait la perfection de sa ceinture d'Adonis [ndla : terme qui désigne des abdominaux saillants formant un V]. Le brun nota distraitement la fine ligne de poils blonds courant sur son bas-ventre avant de disparaître sous l'élastique et il fut véritablement mortifié de s'entendre répondre à Steve en bégayant comme un adolescent.

« N- Non. Pas- pas du tout », balbutia-t-il désagréablement, sentant ses joues chauffer doucement. « C'est moi qui suis en avance. Je t'amène le petit-déjeuner au lit ! », s'exclama Tony tout en brandissant ses sachets avec fierté, soupirant intérieurement de soulagement en sentant son assurance lui revenir enfin.

Steve rit doucement et se décala de l'embrasure de la porte pour l'inviter à entrer.

Le bruit d'une porte qu'on ouvrait sur le palier fit se retourner le brun. Dans la semi-obscurité de l'appartement opposé à celui de Steve, il devina sans peine le regard indiscret et emplit de curiosité de la voisine du jeune homme dont il distinguait vaguement la silhouette, grande et sèche, à contre-jour.

Tony eut un sourire carnassier que Steve lui rendit, un peu incertain, et il gloussa en voyant le blond refermer presque prudemment ses doigts sur le montant de la porte de son appartement, l'air vaguement hésitant.

Attrapant le grand blond par la hanche, il se colla à lui, un roucoulement taquin montant dans sa gorge.

« Vue notre nuit, tu as grand besoin de reprendre des forces mon cœur... », susurra-t-il du bout des lèvres tout en avançant le visage pour effleurer la peau fine de son cou de sa barbe.

Sans attendre sa réponse, Tony les poussa pour les faire rentrer dans l'appartement, ne manquant pas le hoquet étranglé et outré dans son dos. Quand la porte se referma sur eux, il éclata de rire, bientôt suivi par Steve.

« Ce n'est pas très charitable Tony, Mrs Kramer a le cœur fragile tu sais... », lui reprocha mollement le blond, sa large poitrine doucement agitée par son hilarité.

Tony renifla de dédain.

« Tu parles. Cette vieille bique va très bien. Elle se sent mal uniquement quand elle te croise sur le palier pour te demander encore un service et en profiter pour te mater. Je n'ai rien contre le procédé en lui-même mais qu'elle le fasse avec un peu plus de classe au moins. Sans compter qu'elle pourrait être ta mère... », ronchonna-t-il tout en jetant un regard mauvais vers le couloir.

Comme si, à travers l'épaisse porte du jeune homme, son regard jaloux pouvait fusiller la grande taille sèche de Mme Kramer et lui faire comprendre que son attitude était déplacée parce que seul Tony pouvait se gorger de la beauté de son ami de la sorte. En catimini et aussi discrètement qu'il l'espérait sous ses longs cils noirs.

Steve eut un petit hoquet surpris et vaguement outré que le brun trouva absolument adorable de candeur.

« Mon dieu, Stevie, tu es si naïf... », pouffa-t-il avec attendrissement.

Tenant toujours le blond contre lui, Tony gloussa et enfouit tendrement son visage dans son cou pour se serrer un peu plus étroitement contre lui. Il caressa machinalement la hanche nue et chaude qu'il sentait sous ses doigts.

Juste un peu plus bas et il pourrait sentir le renflement délicieux des muscles du bas-ventre du blond qu'il voyait plongé sous le fin pantalon de jogging gris. Le brun se mordit les joues pour éviter ses pensées de descendre un peu trop bas sur le corps de son ami.

L'odeur salée de la sueur de Steve lui piquait doucement le nez. Tony sentit son aine se mettre à ronronner de contentement et il crispa ses orteils dans ses vieilles baskets en toile. Il poussa un petit soupir en sentant la chaleur de Steve infuser doucement en lui, rassurante et sensuelle, et se retint à grand-peine de rouler tendrement sa tête dans le cou du jeune homme.

En silence, et remerciant mentalement Steve de ne pas le repousser malgré son étrange comportement, le brun continua d'effleurer distraitement la peau douce et lisse au grain fin, parfaitement indifférent au gras des viennoiseries qui menaçait de tacher sa veste de créateur à travers le papier kraft.

Tout à coup, sa caresse s'arrêta.

Sur le flanc gauche, ses doigts touchaient la boursouflure légère d'une grande cicatrice.

Tony recula, les sourcils froncés.

Plissant les yeux, il reconnut sans peine ce qu'il avait commencé à identifier sous son toucher. Le jeune homme contempla fixement la marque, une longue cicatrice blanchâtre et assez nette malgré des bords légèrement dentelées et d'une quinzaine de centimètres environ.

Steve suivit le regard de Tony et comprit sans mal ce qui avait retenu l'attention de son ami. Il se raidit légèrement.

« C'est l'accident (Nul besoin de préciser lequel, les deux hommes se comprenaient parfaitement). Un morceau de verre de la fenêtre côté passager. Elle a littéralement explosé quand... c'est arrivé », dit-il doucement.

Mais Tony resta silencieux, le regard étrangement fixe sur cette marque dont la couleur et la forme semblaient presque obscène sur la peau dorée et sans défaut du blond. Malgré sa finesse et sa relative discrétion, le brun ne parvint pas à en détacher le regard. Chaque centimètre de cette cicatrice racontait tant de choses sur Steve, sur sa vie, sur la peine immense qui avait envahi son cœur que le jeune homme la détesta immédiatement.

Un peu absurdement, il sentit également son cœur se serrer sous une sourde jalousie à la pensée que la disparition de Bucky avait marqué le blond dans sa chair et que cette trace ne disparaîtrait jamais, les liant plus étroitement encore dans la mort. Que sous ses yeux s'étalait la marque physique de leur relation passionnée et que jamais Tony ne pourrait probablement prétendre à une telle chose. Steve et lui étaient amis mais il eut beau parcourir rapidement du regard les creux et les pleins séduisants du grand corps doré en face de lui, il ne vit rien qui pourrait le lui rappeler.

Le jeune homme sentit sa poitrine se serrer.

Mal à l'aise, Steve rosit de gêne sous son regard inquisiteur. Il fit mine de se dégager de leur étrange étreinte, ses yeux fouillant déjà le salon à la recherche de son tee-shirt, trempé de sueur mais dont le tissu lui offrirait protection bienvenue contre l'éclat troublant des yeux noisette de Tony.

« Je- Je sais que ce n'est pas très beau. Et elle est vraiment grande... », balbutia-t-il tout en faisant un pas en arrière en direction du canapé et de son bouclier en coton mélangé et polyester.

Avant que le blond ne parvienne à se saisir le vêtement et à s'en couvrir, Tony attrapa doucement son avant-bras pour arrêter son geste avant de laisser sa main toucher à nouveau la forme blanche et fine.

« Seigneur Steve, je ne vois rien de laid chez toi », murmura-t-il, la gorge étrangement serrée. « Tu n'as pas à avoir honte et tu n'as pas à la cacher. S'il-te-plaît... »

La peau de Steve frémit sous la caresse légère et lui adressa un petit sourire timide mais reconnaissant.

Tony retira doucement sa main, croisant les joues un peu rouges du blond, et lui sourit à son tour, de manière un peu moins assurée. Le jeune homme hocha la tête et s'éloigna doucement de lui pour récupérer son tee-shirt, la peau couverte de légers frissons tandis que sa sueur refroidissait désagréablement. Steve l'enfila d'un geste fluide, parfaitement inconscient du hoquet étranglé de Tony dans son dos en voyant les muscles magnifiques rouler sous la peau.

« Excuse-moi mais j'avais un peu froid », lui expliqua Steve en se retournant vers lui, les cheveux adorablement en bataille.

Le brun hocha un peu stupidement de la tête, se mordant les joues. Au fond de lui, une question tournait sans cesse dans son esprit. Est-ce que Steve était toujours aussi mignon tous les autres matins de l'année ? Avec ses joues rouges, ses cheveux mal coiffés et ses yeux brillants ? Il eut soudain envie de s'installer dans l'appartement du jeune homme pour pouvoir le vérifier par lui-même. Par exemple quand il se réveillerait aux côtés du blond avant de remettre tendrement en place les mèches ébouriffées et d'embrasser les pommettes colorées du bout des lèvres.

Le brun déglutit, décidant de ranger soigneusement cette question au fond de sa tête, et il leva brusquement les sachets bruns qu'il n'avait pas lâché devant lui.

« P'tit-dej' français, mon cher ? », lui demanda-t-il avec enthousiasme.

Steve lui sourit, radieux, avant de le guider vers la cuisine.

« Tu tombes à point nommé Tony, j'ai une faim de loup », rit-il joyeusement. « Fais comme chez toi, je vais aller me doucher. Je reviens dans deux minutes », lui lança le blond tout en s'éloignant déjà vers sa chambre.

Tony lui fit un petit salut de la main, ses yeux caressant bien malgré lui la chute de reins et ses fesses. Le bout de ses doigts le picotant de recommencer à toucher la peau chaude du jeune homme, le brun préféra se diriger d'un pas assuré vers la cuisine ouverte afin d'occuper ses mains d'une autre manière.

Avec zèle, il prépara du café et sortit des placards du blond la vaisselle et de quoi accompagner leurs viennoiseries.

Le brun entendit Steve revenir, ses pieds nus frôlant délicieusement le parquet, et il coula un petit regard au jeune homme. Il observa avec fascination les petites gouttes perlant à ses mèches dorées tandis que le jeune homme continuait à se frictionner vigoureusement la tête avec une serviette éponge.

Steve jeta un coup d'œil par dessus son épaule à l'îlot central où Tony avait rassemblé son trésor dans un grand plat avant de ricaner.

« Seigneur Tony, tu en as acheté pour un régiment... », soupira le blond pour le taquiner.

Le brun se retourna vivement vers lui afin de protester et dire qu'il y en avait exactement la bonne quantité mais il se heurta presque à son torse, tant Steve était près de lui. Il recula très légèrement avant d'aller s'asseoir de l'autre côté du meuble, espérant cacher ses joues un peu chaudes, et tira à lui le grand plat pour préserver la pâte feuilletée et croustillante des gouttes légèrement menaçantes. Tony en suivit une attentivement, l'observant glisser doucement d'une mèche collée à sa tempe jusqu'à sa mâchoire avant de dévaler son cou et d'aller mourir dans le col de son polo, juste dans le petit creux ombré et séduisant à la base de sa gorge.

« Il-Il y en a juste la quantité qu'il faut. J'ai fais la queue pendant plus d'une demi-heure devant la boulangerie, j'ai pensé que ça nécessitait un achat proportionnel au temps passé dans le froid. Il fait sacrément frais les matins... », ronchonna-t-il pour cacher son trouble.

Steve lui donna un coup de pied amical et, laissant nonchalamment sa serviette autour de son cou, il s'assit à son tour en face de lui avant de tendre le bras et d'attraper une tranche de brioche avec enthousiasme.

« Ne te vexe pas », le taquina-t-il. « Merci en tout cas, c'est une très agréable surprise. Cette journée s'annonce décidément parfaite », ajouta le blond, les yeux pétillant de malice.

Tony grommela dans sa barbe, occupé à grignoter avec méthode un croissant aux amandes et pralin qui fit légèrement grimacer de dégoût Steve devant son index glycémique.

Une journée parfaite ?

Peut-être oui...

Le petit-déjeuner fort en sucre et en beurre en faisait partie sans aucun doute. Avoir surpris Steve aussi sexy et sensuel tendait également dans ce sens. Le brun en restait toutefois moins persuadé concernant le reste de leur programme.

Il tourna machinalement la tête, remerciant Steve pour la grande tasse de café qu'il venait de lui servir et remarqua sur le meuble de la télévision un tee-shirt soigneusement plié. Tony plissa légèrement les yeux, certain de n'en reconnaître ni le motif ni les couleurs.

« Nouvel achat ? », demanda-t-il avec curiosité à Steve tout en désignant le vêtement d'un mouvement de la tête.

Debout devant le plan de travail en train de se servir également une tasse de l'odorante boisson, Steve tordit légèrement le cou en arrière pour suivre le regard de Tony.

« Non, il n'est pas à moi », lui répondit le jeune homme tout en se rasseyant en face de lui. « Thor l'a oublié lors de son passage la dernière fois », précisa le blond tout en effilochant la lourde pâte beurrée de sa brioche afin de mieux la déguster, parfaitement inconscient du tsunami émotionnel qu'avait provoqué sa réponse.

Ses dents serrées sur la faïence de son mug, Tony serra le poing gauche sur son genou.

« Thor ? », couina-t-il, n'osant pas interroger le blond du regard et terrifié à l'idée que son ami y lise le trouble immense dans lequel venait de le jeter sa réponse.

Steve but longuement une gorgée de son café mais Tony remarqua à peine le mouvement fascinant de sa pomme d'Adam.

« Oui, il est resté quelques jours il y a une petite semaine. J'ai laissé son tee-shirt en évidence pour ne pas oublier de le lui renvoyer. Je crois que c'est un de ses préférés », ajouta-t-il avec un petit sourire attendri.

Tony dut émettre un son particulièrement étrange – peut-être un mélange entre un gémissement de bête blessé et un grondement jaloux – car le brun vit son ami relever soudain les yeux sur lui, une lueur d'inquiétude au fond de ses prunelles bleues.

« Tout va bien ? », lui demanda-t-il tout en posant sa tasse sur l'îlot central et en se penchant en avant.

Le brun plongea son nez dans son propre mug, fusillant du regard le malheureux vêtement orné d'un motif coloré à demi-effacé indiquant un vieux tee-shirt fort apprécié dont la trame usée lui susurrait à l'oreille les tendres épisodes d'une vie de couple bien installée.

« Oui », trancha Tony avec humeur.

Merde, est-ce que Steve réalisait à quel point ce qu'il lui annonçait était douloureux à entendre ?

Avec quelle tendresse il parlait de cet homme – ou plutôt de son tee-shirt s'il devait être tout à fait exact ?

« C'est si... attentionné de ta part », tenta-t-il de se rattraper mais malgré ses efforts, son ton resta désespérément grinçant.

Tony pinça les lèvres. Steve s'était trompé. Cette journée n'était pas parfaite du tout.

Le blond lui adressa un regard un peu surpris.

« Tu es sûr que ça va Tony ? »

Le sang battant à ses tempes, sa poitrine douloureusement contractée, Tony se redressa soudain comme piqué au vif.

Et puis merde, c'était Steve qui avait lancé les hostilités.

« Oui, je... juste, je suis étonné que tu ne m'aies pas parlé de lui. Mais c'est cool... Vraiment, c'est cool que tu te sois trouvé quelqu'un », murmura-t-il du bout des lèvres.

Steve sursauta si fort sur sa chaise qu'il manqua de tomber mais Tony ne le remarqua pas.

« Quoi ? Attends, de quoi tu parles ? Ce n'est pas - », balbutia le blond.

Le jeune homme se mordit violemment les joues. Il sentait la plaie qui déchirait son cœur en deux suppurer douloureusement, sans même comprendre pourquoi cette histoire le touchait autant. Raisonnablement, Tony pouvait se dire qu'il était blessé que Steve lui ait caché son secret mais au fond de lui, la vérité pinçait en lui une corde plus sensible encore.

Le brun était certes touché par ce qu'il pensait être un demi-mensonge de la part de son meilleur ami. Mais plus encore, il était jaloux. Jaloux de ne plus être le seul pour Steve. Jaloux de savoir qu'un autre homme que lui passait du temps dans cet appartement dont il adorait l'aménagement et la décoration. Jaloux que ce Thor puisse contempler et toucher le corps nu du blond dont lui-même n'avait eu qu'un aperçu à l'instant. Qu'il puisse passer sa main dans ses cheveux dorés.

Jaloux de ne plus être uniquement et parfaitement eux deux.

« Vraiment, je suis... content pour toi », répéta-t-il d'une voix blanche.

C'était tellement douloureux mais Tony était lancé à présent, les mots coulant de sa bouche comme le pus tiède qui s'écoulait lentement de sa blessure invisible. Ça le dégoûtait.

« Ça me rassure même en fait », ricana faussement le brun. « Parce que, franchement, soyons sérieux Steve, aucun mec de trente-et-un ans ne peut rester aussi ascète. C'est bien que tu aies trouvé quelqu'un avec qui te- t'amuser. Je pensais juste que tu m'en parlerais parce que... Enfin, je te raconte toujours tout et- »

Mon dieu, mais que quelqu'un l'arrête. Il sentait tant de jalousie et d'amertume dans ses paroles que ça lui donnait la nausée. Tony était de plus si injuste envers son ami. Il voulait se gifler pour ça. Fort. Et peut-être aussi pleurer un peu dans le giron de Steve en le suppliant de le pardonner, qu'il était juste déraisonnablement attaché à lui et qu'ils étaient bien juste tous les deux, non ?

Le brun inspira brusquement, ses doigts serrées autour de son mug à s'en blanchir les jointures.

« Enfin, bref. C'est cool pour toi », acheva-t-il dans un souffle un peu tremblant.

Sa répugnante et malhonnête diatribe terminée, il osa à peine relever les yeux vers Steve. Son sang battait sourdement à ses tempes et Tony rougit violemment. Il se sentait tellement ridicule...

Relevant timidement les yeux sur son ami, le jeune homme fut toutefois profondément étonné de voir Steve rougir violemment. De la colère sans doute, pensa-t-il douloureusement.

Les poings sagement posés sur ses genoux, il attendit donc l'explosion avec angoisse.

« Tony mais qu'est-ce-que tu racontes ?! Ce- Ce n'est pas- Enfin, je- Seigneur... », balbutia le blond.

Avec une tendre admiration, le brun vit les joues de Steve devenir véritablement écarlates et il se tourna un peu plus vers lui, un peu curieux.

« Enfin, Thor et moi on ne... On n'est pas ensemble. Et on couche encore moins ! », bafouilla adorablement le blond avant de passer une main gênée dans sa nuque. « C'est... C'était un camarade de régiment de Bucky. Ils étaient dans la même unité de gestion mécanique et logistique. »

Oh... Oh!

Le bruit que laissa échapper Tony lui sembla ressembler à un infâme gargouillement.

Il était neuf heures passé, un beau dimanche matin de mai, délicieusement ensoleillé.

Pouvait-il se sentir plus misérable et ridicule que maintenant ? Le brun en doutait sincèrement. Il ressentit soudain une folle envie de pleurer et une rage sans nom pour son père qui avait jeté son carnet de croquis quand il était enfant. La machine à voyager dans le temps de Doc lui aurait probablement sauvé la vie à cet instant...

Figé par la stupeur, Tony resta désespérément muet mais Steve ne sembla pas s'en apercevoir, soudain plongé dans ses pensées.

« Ils- ils ont été déployés ensemble la première fois et ils sont devenus très amis. Thor était en permission la semaine passée et je l'ai hébergé pour le dépanner et parce qu'on ne s'était pas revu depuis plus de dix-huit mois », expliqua doucement le blond tout en rassemblant du bout de son doigt des miettes éparpillées sur le plan de travail devant ses yeux. « C'est Thor qui m'a ramené les affaires de Bucky après... l'accident. Ce qu'il avait laissé à la caserne. C'était la première fois qu'on se rencontrait et... enfin, ça a été vraiment dur. On a sympathisé et il essaye de venir me voir dès qu'il peut. » Steve releva les yeux vers Tony qui le regardait fixement. « Je... Je suis désolé de ne pas t'avoir parlé de lui mais on se voit si peu... Alors que je passe tout mon temps avec toi. Ça m'a échappé. Excuse-moi », murmura le blond tout en baissant modestement les yeux.

Le brun eut l'impression de recevoir une gifle.

C'était lui l'enfoiré fini et jaloux et Steve s'excusait ?

Merde !

Le jeune homme se leva brusquement de sa chaise avant de se précipiter sur le blond qui le réceptionna contre son torse sans trop comprendre. Avant qu'il ne puisse s'étonner de son geste, Tony le serra fort contre lui et enfouit son visage dans son cou.

« Merde ! Je- je suis tellement désolé Steve ! », s'exclama-t-il vivement. « Ce n'est à pas à toi de t'excuser ! Tu- tu n'es pas un connard jaloux et possessif envers ses amis, toi ! Vraiment, pardonnes-moi... »

Steve le repoussa doucement et Tony se mordit les lèvres en resserrant ses mains sur le polo fin du jeune homme pour le retenir encore un peu. Quand le blond insista, le jeune homme s'éloigna de lui, le cœur serré par l'angoisse.

Quand Tony lui fit face, une main toujours fermement agrippé à son haut au niveau de son flanc gauche, Steve vit sans peine la culpabilité qui noyait les traits brouillés de son ami et le blond lui sourit, bien qu'un peu étonné.

« Jaloux et possessif ? », l'interrogea-t-il doucement. « Mais Tony, de quoi est-ce que tu- »

« Oh et puis merde... », grogna le brun en rougissant violemment. « J'ai vu ce mec avec toi devant la librairie. Avec Loki on venait te chercher pour te proposer de goûter avec nous (Le petit gloussement moqueur de Steve fit couler une nappe de miel sucrée dans son estomac) mais tu étais avec... Thor et vous sembliez si... intime. »

Tony se mordit les lèvres une fois encore et passa une main gênée dans sa nuque.

« Je... ouais j'étais jaloux », avoua-t-il du bout des lèvres. « Et Loki n'arrêtait pas de dire à quel point il le trouvait sexy et bandant et... je me suis peut-être imaginé des choses », acheva le brun d'un ton penaud.

Steve lui envoya une pichenette sur le bout du nez, un tendre sourire aux lèvres.

« Tu es un idiot en effet », pouffa-t-il. « Bon sang, tu es mon meilleur ami Tony. Bien sûr que je t'aurais raconté s'il y a avait eu quoi que se soit. Mais sans les détails sexuels parce que ça, c'est définitivement ton truc », précisa le jeune homme, sentant Tony se détendre tandis qu'il émettait un petit rire de fierté. « Tu... tu es tellement important pour moi Tony, je ne t'aurais pas cacher ça. »

Steve choisissait soigneusement ses mots, avançant prudemment sur ce terrain un peu glissant. Selon ses paroles, le fait de ne pas révéler à son ami le trouble qui l'agitait quand il était là n'était pas lui mentir... Pour le moment, il avait tout bon.

Il fut rassuré en voyant Tony hocher lentement la tête. Alors qu'il se rasseyait timidement en face de lui, le blond décida de relancer la conversation d'un ton plus léger.

« Alors comme ça, Loki trouve Thor à son goût ? », lui demanda-t-il d'un ton négligent, gâché par ses yeux brillants de malice.

Tony se sentit immensément soulagé de la porte de sortie en marbre blanc que lui offrait Steve.

Si parfait et merveilleux Steve.

Le jeune homme s'engouffra dedans la tête la première, trop heureux de raconter les fantasmes dont Loki ne cessait de lui raconter par le menu depuis qu'il avait croisé ce Thor.

Douce vengeance pour les brûlants rêves érotiques dont l'avait abreuvé son ami depuis des jours...

Alors qu'il entendait Steve rire avec lui, Tony ne put s'empêcher d'être envahi par la joie.

Le blond n'était pas avec ce mec. Il couchait encore moins avec lui. Il n'était avec personne. Tony était très important pour lui.

Ils redevenaient juste Tony et Steve. Steve et Tony. Juste parfaitement deux.

Le brun sourit largement. Il lui sembla tout à coup que sa journée s'illuminait à nouveau.


O0O0o


Doucement réchauffés par le clément soleil de mai, Steve et Tony remontaient lentement la 10th Avenue tout en arpentant les stands du Chelsea Flea Market.

Un peu réticent au début, le brun ne tenait à présent plus en place.

La poitrine palpitant d'excitation, le jeune homme voltigeait d'un étal à l'autre dans un rythme étourdissant, s'émerveillant de tout et souhaitant tout acheter. Plus mesuré, Steve le suivait d'un pas prudent tout en gardant un œil sur lui, attendri par son enthousiasme juvénile et contenant comme il pouvait la sortie intempestive et qui paraissait sans fin de son portefeuille. Il était sûr que le brun adorerait leur sortie passés ses premiers a priori sur ce qui ressemblait à ses yeux à une chasse aux objets vintages pour bobos désœuvrés et à un grand étalage des fonds de tiroirs et d'armoires de vieilles personnes aussi poussiéreuses que leurs mobiliers.

En voyant le brun revenir vers lui tout en brandissant avec un sourire de triomphe une horrible casquette à motifs holographiques, Steve sourit doucement, heureux de ne pas s'être trompé.

Le blond éclata de rire quand son ami brandit son trésor sous son nez, ses yeux noisette pétillant de manière irréelle.

« Tu te rends compte Steve ? C'est la casquette de Marty McFly ! De Marty McFly ! », exulta Tony d'un ton à demi hystérique en brandissant sous son nez l'objet à l'horrible odeur d'antimites.

Steve essuya une larme de rire.

« Je t'en prie, ne me dis pas que tu vas porter ce truc ? », pouffa-t-il d'un ton faussement effrayé.

« Tu plaisantes ? Elle est vraiment trop laide ! » Steve partit dans un nouvel éclat de rire. « C'est pour coiffer Dum-E au labo. J'ai toujours trouvé qu'il manquait quelque chose à ce robot... », lui expliqua doctement le brun tout en le rejoignant dans son hilarité. « Et Loki va vraiment la détester... », ajouta-t-il en trépignant de joie tout en caressant du bout du doigt la visière blanche un peu salie.

Voyant qu'ils commençaient à bloquer le flot continu des promeneurs, Steve lui sourit avant de le pousser légèrement devant lui.

« Aller, continuons champion. » Le jeune homme avança tranquillement à travers la foule qui devenait de plus en plus dense. « On vient à peine de commencer et il y a encore probablement des tas de merveilles qui t'attendent. »

Les yeux de Tony brillèrent de joie.

« Tu crois ? Je pensais que tu voulais m'empêcher de faire des folies... », le taquina le brun tout en tendant le cou avec avidité, ses yeux fouillant déjà à nouveau les étals.

« Disons plutôt que je veille à t'éviter d'en faire trop. Je n'ai pas assez confiance en mes capacités pour t'empêcher d'en faire plus... », répliqua sérieusement le blond.

Le jeune homme haussa un sourcil dubitatif.

« Tu te sous-estimes grandement Steve », commença-t-il tout en agitant un doigt sérieux devant lui. « Ton pouvoir de persuasion est – Oooh, mais c'est pas vrai ! Steve, regarde-ça ! »

En deux bonds, Tony était déjà reparti, laissant son horrible casquette dans les mains de Steve.

Stupéfait, le blond vit son ami se précipiter à une vitesse folle vers un stand de taille modeste, tenu par un monsieur propret aux cheveux blancs, fendant la foule avec la même efficacité que Moïse traversant la Mer Rouge avec le peuple d'Israël. Steve en fut bêtement admiratif.

Le jeune homme préféra rejoindre Tony, vaguement inquiet quant à la possibilité que le charmant propriétaire de ce qui avait provoqué la demie hystérie de son ami ne fasse un arrêt cardiaque devant l'excitation fébrile qui agitait le brun. Steve s'approcha doucement et il le vit, à quatre pattes sur le bitume, en train de tirer de dessous la table ce qui ressemblait à un antique ordinateur, très profond et doté d'un tout petit écran en façade.

Le blond le trouva profondément laid mais quand il parvint à le dégager entièrement, Tony exulta littéralement de joie. Il se tourna vers Steve et le blond fut surpris de voir ses yeux noisettes légèrement embués par l'émotion. Ce dernier haussa un sourcil dubitatif en voyant le brun essuyer légèrement la poussière maculant l'écran avec des gestes délicats.

« C'est un Apple II », murmura Tony avec révérence. « Un Apple II de 1977, un des premiers ordinateurs personnels commercialisés. Il est en parfait état. Merde, c'est... c'est le Graal Steve, le Graal », souffla-t-il dans un soupir ému que son ami trouva presque indécent.

Les bras serrés autour de la structure en plastique blanc, Tony se releva en cambrant les reins, serrant soigneusement son nouveau trésor contre son torse. Le poids de l'appareil l'entraîna brusquement en arrière mais Steve le stabilisa en posant sa main au creux de ses reins. Le jeune homme le remercia d'un sourire avant de se jeter en avant pour discuter avec le vendeur qui avait observé toute la scène avec un sourire vaguement incrédule.

« Combien pour cette merveille ? », lui demanda-t-il tout en se tortillant presque sur place. « Votre prix est le mien, je suis près à vous donner ce que vous voulez ! », ajouta-t-il avec emphase.

Steve leva les yeux au ciel. Tony semblait avoir légèrement oublié le principe d'un vide-grenier.

Un peu interdit, le vieil homme se gratta la tête, ébouriffant un peu plus ses boucles argentées.

« Franchement, je n'ai aucune idée du prix de cette machine. Mon fils l'avait acheté quand il a été mis en vente mais il ne s'en est jamais servi. » Tony s'étrangla à ses paroles mais Steve ignorait si c'était de joie ou d'indignation. « Vous avez l'air d'y tenir beaucoup alors faites moi une offre », lui proposa le vieux monsieur avec un sourire engageant.

Steve sentit son sourire mourir soudain sur ses lèvres, présentant une catastrophe.

L'enthousiasme de Tony lui faisait supposer que cette horreur était d'une grande rareté et donc d'un prix considérable. Il préféra se rapprocher du brun afin de lui souffler quelques conseils avisés à l'oreille avant que son ami n'ameute la moitié des riverains.

« Sois prudent Tony, il y a beaucoup de monde autour de nous. Je sais que tu ne veux pas arnaquer ce monsieur et c'est tout à ton honneur mais essaye de négocier ton affaire discrètement », lui murmura-t-il à voix basse.

Tony hocha doucement la tête, un petit ricanement aux lèvres.

« On dirait que tu me conseilles alors que je vais conclure une passe », lui répondit-t-il d'un ton taquin. « Mais tu as raison. Je peux te le laisser le temps que je traite avec monsieur ? »

Steve hocha la tête, ignorant ses joues un peu chaudes à l'insinuation, et il se plaça devant le stand, cachant de son large corps le trésor technologique antique de son ami. Un peu rassuré, le blond le vit se redresser et inspirer profondément pour se calmer. D'un pas souple, Tony passa de l'autre côté de l'étal afin de discuter plus discrètement avec le vieil homme. Le prix sembla lui convenir car Steve l'entendit émettre un petit hoquet étranglé et il vit les deux hommes se serrer la main après que Tony lui ait tendu un morceau de papier que Steve identifia comme un chèque, rempli de sa large écriture un peu brouillonne.

Le blond le vit revenir à ses côtés, rayonnant littéralement de joie et il éclata de rire en voyant son ami s'affaler langoureusement sur l'appareil, l'entourant de ses bras avant de frotter presque câlinement son visage sur le revêtement.

« Un charmant vieux monsieur », lui souffla Tony tout en désignant l'ancien propriétaire de sa nouvelle acquisition qui regardait toujours fixement le chèque que lui avait remis le brun. « Son fils était un amateur, apparemment il avait acheté des tas d'autres choses. On va garder contact », lui expliqua le jeune homme tout en se redressant.

Un peu curieux, Steve jeta un regard au vieil homme qui finit par revenir à lui et plia soigneusement le document pour le glisser dans son portefeuille.

« Tony... Je- Excuse-moi de te demander mais ce truc vaut vraiment aussi cher ? J'ai presque des scrupules à laisser cet homme seul alors qu'il semble au bord de l'apoplexie... », lui demanda-t-il avec une pointe d'inquiétude.

Le brun gloussa adorablement avant de cambrer à nouveau les reins pour prendre son ordinateur hors d'âge et rejoindre la foule.

« Un nombre à quatre chiffres fait toujours un peu d'effet Steve... », lui répondit-t-il d'un ton taquin.

« Sérieusement ? », s'étrangla à moitié le jeune homme.

« Sérieusement » Tony hocha la tête avec conviction. « Cet objet a beaucoup de valeur, j'ai voulu lui proposer un prix en accord avec le prix du marché. En plus, je le trouve vraiment attendrissant. Qui porte encore des nœuds papillons avec un pull Jacquard de nos jours ? », lui demanda-t-il d'un ton un peu incrédule.

Steve gloussa avant d'assurer à nouveau son ami en le voyant commencer à plier sous le poids de son très estimable trésor.

« Je suis curieux de savoir comment on va avancer dans la foule maintenant que tu tiens ce truc dans tes bras... », se moqua Steve.

Charitable, il lui tendit un grand sac rigide en plastique qu'il avait emmené pour ses propres trouvailles mais qui restait pour le moment désespérément vide.

« Tiens, protège-le au moins là-dedans », lui suggéra le blond en lui ouvrant le sac pour l'aider.

Un fois l'Apple II soigneusement dissimulé au regard des profanes, Tony poussa un ridicule petit cri de joie alors que les deux amis se remettaient en route, ses mains serrées autour des anses du sac qu'il avait passé à son épaule, fortement penché de l'autre côté afin de faire contrepoids.

« Bordel, c'est la meilleure journée de ma vie Steve. Je rêve de posséder un de ces PC depuis des années et là, alors qu'on se promène l'air de rien, il y en a un jamais allumé qui me tombe dans les bras. » Il se tourna brusquement vers le blond. « Steve, tu es un putain de magicien ! », souffla-t-il d'un ton un peu ému.

Le blond sourit modestement.

« Je fais ce que je peux Tony. » Le brun le bouscula en riant et le jeune homme releva les yeux sur lui. « Je suis ravi que tu t'amuses autant en tout cas. »

Tony écarquilla les yeux, légèrement incrédule.

« Tu plaisantes ? Je ne m'amuse pas Steve, je m'éclate comme un dingue ! Il y a tellement de vieux trucs merveilleux à trouver et à acheter. Je comprends que tu adores venir ici. Ça fait longtemps ? », demanda-t-il avec intérêt.

Steve se mordit doucement les lèvres, enfouissant ses mains dans les poches de son jean.

« Je venais souvent avant oui. J'ai chiné beaucoup des objets de l'appartement ici. J'ai un peu perdu l'habitude mais je suis content de voir que rien n'a vraiment changé... », dit-il tout en jetant un coup autour de lui, un petit sourire aux lèvres.

Le blond fronça les sourcils en cherchant du regard son ami qui avait a nouveau disparu. Steve regarda vivement autour de lui, un peu inquiet.

« Tony ? », appela-t-il.

Avec un petit soupir de soulagement, il repéra le brun loin derrière lui, agenouillé devant un bac en plastique transparent dans lequel il fouillait furieusement.

Steve leva les yeux au ciel et éclata de rire. Il l'avait encore perdu.

Le blond se rapprocha doucement de Tony, attiré par le stand d'à côté proposant des objets en verre anciens. Perdu dans la contemplation des formes délicatement moulées et des verres gravés à l'acide, le jeune homme sourit doucement, un peu nostalgique.

Oui, il n'était pas venu depuis longtemps au Chelsea Flea Market.

Depuis la mort de Bucky.

Ces moments de chine du dimanche matin au retour des beaux jours étaient un de leurs rituels. Avec le décès du jeune homme, Steve n'avait pas trouvé le courage de remettre les pieds au marché aux puces, refusant d'y aller seul. Il n'avait pas non plus osé y emmener Clint ou Natasha, ne voulant pas partager ce rituel intime avec eux.

Tony n'avait pour le moment pas besoin de savoir qu'il était le seul avec qui Steve avait soudain ressenti l'envie de retourner arpenter ses allées depuis des années. Le seul à qui le blond aurait pu demander une telle chose. Ce tendre secret n'appartenait qu'à lui.

Il revint à lui en sentant Tony se rapprocher, regardant curieusement par dessus son épaule l'objet qui avait pu retirer son attention.

« Tu as vu quelque chose ? », l'interrogea le brun avec intérêt.

Steve lui montra une belle coupe en verre Art déco à motifs de palme qui lui fit doucement hocher la tête.

« Ah oui. Jolie et plutôt décorative. Les années 1920 », dit-il tout en claquant la langue d'un ton appréciateur.

Steve lui adressa un regard surpris qui fit ricaner Tony.

« Mémoire eidétique, tu te rappelles ? », le taquina-t-il tout en montrant sa tempe du bout du doigt. « Tu m'as un jour parlé de l'Art déco une fois qu'on passait devant cet antiquaire snob sur la 5th. Où est-ce que tu la mettrais ? »

Steve attrapa la belle coupe avec des gestes précis et l'observa un peu plus attentivement à la lumière du soleil afin d'identifier un défaut dans le verre ou une restauration qui en diminueraient la valeur.

« Je pensais à la commode dans l'entrée. Comme vide-poche par exemple », lui répondit-il un peu pensivement.

Le brun hocha vivement la tête en guise d'acquiescement.

« Bonne idée. J'aime bien le truc en métal que tu utilises actuellement mais c'est vrai que ça serait sympa », approuva le brun.

Tony lui donna un petit coup de coude taquin dans les côtes qui le chatouilla et s'éloigna légèrement pour retourner à sa propre exploration du stand d'à côté. Steve rougit légèrement de gêne devant le sourire entendu de la vendeuse, une sémillante quadragénaire qui n'avait rien manqué de leur petit échange. Il pouvait presque lire dans son sourire ce qu'elle n'oserait sans doute pas lui dire.

Quel petit couple adorable.

Il rougit de plus belle en entamant avec elle la négociation. Lui aussi y avait peut-être brièvement pensé...

Steve coula un regard à Tony non loin de lui, occupé à discuter à nouveau de manière animée avec le vendeur de la console de jeux qui avait attiré son attention, lourdement penché sur le côté par le poids de son sac qu'il gardait serré contre lui comme le plus précieux des trésors.

Après avoir remercié la vendeuse et récupéra sa coupe soigneusement emballée dans un morceau de papier bulle, Steve le rejoignit, un ricanement aux lèvres, avant de prendre les lanières de l'épaule de Tony pour le soulager. Son ami le remercia d'un sourire rayonnant avant de repartir de plus belle dans ses pourparlers.

Bercé par le ronronnement de la voix du brun et ses exclamations, le blond se perdit à nouveau dans ses pensées tout en gardant un œil vigilant sur lui.

Un couple...

Depuis sa discussion avec Natasha lors de son anniversaire, Steve s'était surpris à penser un peu plus au brun et à leur relation, sans pour autant oser formuler quoique ce soit. Ce qu'il avait raconté à la jeune femme avait été spontanée, un peu candide également tandis qu'il mettait des mots sur les sensations qui agitaient son cœur quand Tony était avec lui. Un peu timide, le blond ne s'était pas aventuré plus que cela, fort peu à l'aise sur un terrain plus sentimental ou tendre.

Mais la conversation qu'il avait eut avec Thor lors de son séjour l'avait par contre profondément bouleversé.

Le grand blond ne l'avait presque pas revu depuis le début de son amitié avec Tony. La réaction très enthousiaste de Thor lui avait fait envisagé qu'il avait peut-être plus changé qu'il ne le pensait grâce au brun. Il avait répondu de bonne grâce aux questions sans fin de son ami, immensément curieux de savoir à quoi ou à qui il devait un tel changement chez le blond.

Après une soirée entière d'échange pendant laquelle Steve s'était peut-être légèrement emporté en décrivant Tony, le blond avait bu une longue gorgée de sa bière avant de conclure avec sa franchise habituelle par une affirmation tonitruante aux oreilles un peu naïves du jeune homme.

« Steve, un mec qui te rend aussi heureux et amoureux, tu devrais l'épouser », lui avait-il annoncé d'un ton tranquille tout en s'appuyant un peu plus contre le dossier du canapé.

Steve pouvait encore sentir sur ses joues la brûlure mordante de son rougissement quand les mots de son ami avaient fait leur chemin jusqu'à lui. Et il avait cru prendre feu sous le regard tout à coup un peu incertain de Thor.

« … Parce que tu te rends compte que tu ressens autre chose pour lui que de l'amitié, n'est-ce-pas ? », lui avait-il demandé doucement tout en se redressant. « Je ne suis pas un spécialiste mais ça ressemble furieusement à de l'amour tout ça... »

« Je... Je ne sais pas. Je ne suis pas sûr », avait-il bégayer, le sang battant à ses tempes et ses pensées se bousculant à toute allure dans sa tête.

Thor s'était rapproché du jeune homme dans le canapé pour coller leurs épaules de manière rassurante.

« Tu as le droit d'être heureux Steve », lui avait murmuré le blond avec gentillesse. « Bucky n'aurait pas souhaité autre chose pour toi. Ça fait presque cinq ans maintenant et de toute évidence, tu as rencontré quelqu'un de véritablement merveilleux. Juste... N'oublie pas d'être un peu égoïste et penses-y, d'accord ? », avait achevé le jeune homme avant de l'attirer dans une étreinte d'ours.

Et Steve y avait pensé.

Il avait réfléchi à ce que signifiait être amoureux à nouveau, d'ouvrir son cœur à quelqu'un et de partager ses sentiments. De ressentir à nouveau ces picotements dans l'estomac, d'enlacer tendrement une autre personne, de partager son souffle, ses lèvres et ses pensées. De vivre à deux.

Et cela l'avait brièvement terrifié.

Tout avait été tellement évident avec Bucky. Ils s'étaient croisés du regard avant de se rencontrer et les choses s'étaient faites. Parce que tout le corps de Steve avait été tendu vers lui, tout comme celui du brun avait été tourné vers le sien. Parce qu'ils n'avaient pas été deux. Ils n'avaient jamais fait qu'un.

Et le blond avait continué à y réfléchir.

Il y avait même tellement pensé qu'un jour, seul et un peu désœuvré dans la librairie, il s'était laissé aller à imaginer ce qu'il ressentirait si un jour Tony l'embrassait.

Si le brun posait ses lèvres fines mais d'une si jolie forme sur les siennes. S'il caressait sa langue de la sienne, une main le maintenant fermement par la nuque contre sa bouche. Si Tony avait exercé sur lui les merveilles sensuelles dont le blond le savait capable.

Son cœur s'était légèrement affolé à cette pensée et, un coude appuyé sur le comptoir en bois, il avait abouti à la conclusion très pragmatique qu'il préférerait de beaucoup sentir le piquant de la barbe de Tony sur ses joues lisses dans un tel moment. Pour le moment, seule l'absence de temps pour prendre rendez-vous chez un barbier lui avait fait différer sa bonne résolution.

Un cri de victoire le sortit brutalement de ses pensées et lui fit relever la tête.

Steve vit le brun revenir vers lui, tenant la console de jeux – Ah non, trois en réalité – contre son torse avec un sourire vainqueur. Le blond lui sourit doucement en retour avant d'ouvrir un côté du sac pour que Tony y dépose ses nouveaux achats.

« Une bonne affaire ? », lui demanda-t-il.

« En or ! Trois consoles Atari Cosmos ! », lui affirma son ami avec un air béat. « Le vendeur est un collectionneur et il était dur en affaire mais j'ai fini par l'avoir », ajouta-t-il avec fierté.

« Et tu avais besoin d'acheter trois fois le même modèle ? », l'interrogea Steve un peu surpris en jetant un regard un peu plus attentif au contenu du sac.

Tony lui lança un regard outré.

« Bien sûr Steve ! Un pour ma collection personnelle, un pour pouvoir le démonter et m'amuser avec et le troisième pour jouer avec Bruce et Loki », compta-t-il soigneusement sur ses doigts. « Ils vont adorer ! Et je vais encore plus aimer voir Loki perdre et bouder pendant des heures. Il est tellement mauvais à tous ces trucs...», gloussa le brun avec contentement.

Steve pouffa légèrement à son tour et s'inclina volontiers devant une logique si imparable.

Une main au creux des reins de Tony, il invita son ami à avancer à nouveau, la foule de plus en plus dense les pressant l'un contre l'autre. Le blond accueillit avec une joie paisible la chaleur du brun contre son torse ou son flanc au gré des mouvements de la foule autour d'eux, le soyeux de ses cheveux qui effleuraient parfois sa joue, son souffle un peu rapide contre son visage quand Tony essayait de lui parler.

En regardant le jeune homme continuer à virevolter d'un stand à un autre, parfaitement à l'aise dans ce qui ressemblait de plus en plus à une marée humaine, Steve sentit son cœur se gonfler de tendresse.

À présent qu'il avait timidement mis un mot sur ses sentiments pour le brun, le jeune homme se sentait apaisé et heureux, comme réchauffé de l'intérieur.

Mais contrairement à ce que Thor lui avait suggéré, Steve ne serait pas égoïste.

L'amitié de Tony, qui avait fini par l'arracher à la brume collante et épaisse de sa mélancolie, lui importait plus que tout.

À sa grande gêne, sa discussion avec le blond avait également réveillé en lui quelque chose d'oublié depuis très longtemps. Un désir subtil et langoureux qui venait depuis parfois troubler ses nuits, le laissant le souffle court, le corps humide dans ses draps et son sous-vêtement désagréablement collant.

Tony était si tourbillonnant, si flamboyant, si solaire et d'un tel appétit sensuel que le blond, après y avoir longuement songé dans sa chambre plongée dans l'obscurité et réveillé après un autre rêve moite et agréable, pensait être insuffisant à le combler. Le jeune homme restait également plus qu'incertain quant aux chances que Tony lui retourne son amour tendre et un peu timide et dans lequel Steve ne projetait pas encore véritablement de chaudes étreintes voluptueuses dans les draps.

Il savait qu'il aurait déjà été profondément heureux de presser Tony contre lui, de s'abreuver à ses lèvres avant de l'embrasser délicatement et tendrement. Les frasques sexuelles du brun ne l'invitait pas vraiment à penser que ce dernier saurait pour le moment se contenter d'enlacements aussi candides, même si leurs bassins entraient en mouvement dans de délicieuses ondulations sur le canapé.

Le cœur paisible, Steve avait décidé de conserver précieusement ses sentiments pour lui-même, n'osant pas en parler au brun et au fond de lui un peu intimidé par l'expérience de Tony.

Bucky avait été sa seule véritable relation mais tandis qu'il observait son ami déambuler devant lui entre les stands des vendeurs, se retournant fréquemment en arrière pour le chercher du regard, Steve se dit qu'il ne désirait rien d'autre que de le rejoindre.

Le blond fit un pas en avant vers Tony, une fois encore à moitié disparu sous une table dangereusement branlante.

Bucky avait été sa seule véritable relation et il était à présent peut-être temps qu'il le laisse partir.


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Alors que Steve et lui déambulaient depuis de longues minutes dans Central Park, Tony repéra enfin un banc libre et s'y jeta presque de tout son poids dans un véritable râle de satisfaction, les jambes et le dos douloureux.

Une main au creux de ses reins, le brun se cambra voluptueusement pour faire craquer son dos contracté, son estomac grondant doucement d'insatisfaction. Tony caressa son ventre d'une main légère comme pour s'excuser de l'avoir négligé, ignorant le petit ricanement moqueur de Steve qui vint le rejoindre avec plus d'élégance.

Il était seize heures passées et les deux hommes venaient à peine d'achever leur flânerie particulièrement active au Chelsea Flea Market. Perdu dans sa fantastique chasse aux trésors dont le poids pesait un peu plus à chaque demi-heure sur la puissante épaule de Steve, Tony en aurait presque oublié de déjeuner si son ami ne lui avait proposé de goûter à la cuisine végane d'Amérique du Sud d'un petit food truck aux flancs joyeusement bariolés, garé à côté de Bryant Park.

Le rapide mais délicieux sandwich à l'avocat, aux haricots rouges épicés et à la banane plantain frite avait été fortement apprécié mais pas autant que le fantastique petit quesillo, une sorte de flanc aux œufs vénézuélien recouvert de caramel, qui avait presque fait gémir Tony de plaisir. Leur pause avait toutefois été courte. Trop pour que le brun puisse manger véritablement à sa faim. Aussi, lorsque Steve avait suggéré de mettre fin à leur journée de chine, le jeune homme avait lentement hoché la tête, vaguement hébété par la fatigue. Il devait faire particulièrement peine à voir car son ami lui avait suggéré d'aller prendre un peu de repos à Central Park tout en dégustant une glace réconfortante.

Tony se cambra une fois de plus et poussa un petit soupir de satisfaction en entendant son dos craquer bruyamment. Un peu plus détendu, il s'avachit complètement contre le dossier en bois un peu raide afin de déguster son goûter avec précaution, sa triple pistache-framboise-chocolat en train de fondre lentement dans le clair brillant soleil de mai.

Le brun lécha consciencieusement ses doigts avant de revenir à la dégustation du topping de fruits secs légèrement caramélisé, les faisant craquer avec bonheur sous ses dents avides. Tout en s'attaquant plus frontalement à l'onctueuse et riche crème glacée à côté de Steve, dont les modestes ambitions lui avaient fait choisir un cornet à une seule boule à la mirabelle, dans un silence agréable et encore un peu étourdi par la foule qui les entourait il y a encore peu, Tony eu un petit soupir de contentement.

Tout était parfait.

Avec une joie simple et sincère, il songea à leur incroyable après-midi et il tortilla légèrement ses orteils de plaisir en jetant un regard vers le sac que Steve lui avait redonné plus tôt. La toile détendue par le poids, il montrait ses flancs béants, emplis de vieux composants électroniques, de consoles de jeux parfaitement obsolètes et de rares pièces détachées. Regardant le propre sac de Steve, posé sur le banc à côté du blond, Tony poussa un petit soupir tremblant de plaisir en voyant se dessiner sous la trame en plastique les formes aiguës de son Apple II que son ami avait fini porté plus lui, plus apte à le faire sans gémir à tout bout de champ sous son poids.

Le brun se tourna vers le blond quand celui-ci poussa un soupir semblable au sien, un peu taquin. Mais la plaisanterie qu'il avait sur le bout de la langue y mourut immédiatement quand il regarda plus attentivement le jeune homme.

Steve avait étendu devant lui ses longues jambes afin de les détendre un peu avant d'appuyer avec décontraction sa cheville gauche sur son genou opposé. Son bras appuyé avec une nonchalante désinvolture sur le dossier du banc et tendant le tissu de sa chemise claire sur son torse et ses biceps, le blond avait les yeux fermés, appréciant doucement les rayons du soleil sur son visage tout en souriant de bien-être.

Tony eut brutalement l'impression de prendre un coup violent dans l'estomac tandis qu'il remarquait avec une acuité particulière la beauté de son visage, rehaussée par cette barbe décidément terriblement sexy, et la forme appétissante de son corps.

Aux sursauts de son cœur dans sa poitrine, réchauffée par une douce chaleur, la bouche emplie du goût riche et réconfortant de sa glace que Steve lui avait acheté, Tony réalisa tout à coup un chose évidente.

Clint s'était trompé ce soir-là. Ses insinuations avaient manqué leur but.

Le brun n'avait pas le béguin pour Steve. Il n'était plus un adolescent au cœur un peu hésitant dans ses affections. Tony était un homme d'une petite trentaine d'années, plus assuré dans ses désirs.

Et c'était à la fois plus merveilleux et plus terrifiant.

Assis sur ce banc raide et inconfortable, les doigts légèrement collants à cause de sa glace, le brun ne pouvait plus nier l'évidence. En pensant à Steve ces derniers temps, il avait été tour à tour jaloux, chatouillé, ému. Excité...

Tony déglutit. Il était irrémédiablement tombé amoureux du blond. De son merveilleux et magnifique meilleur ami. De l'homme au cœur brisé par un grand amour survenu bien avant que les deux amis ne se rencontrent.

Le sang battant à ses tempes, Tony hoqueta lourdement et son souffle se coupa.

Il se détourna brusquement, priant pour que Steve attribue la vive rougeur de ses joues à la chaleur ambiante, et laissa son regard errer dans le parc, le cœur battant à tout rompre.

Juste en face de lui, le jeune homme remarqua un couple de personnes âgées assises sur un banc. La dame, proprette et souriante, avait sa tête doucement appuyée contre l'épaule de son mari, leurs mains jointes sur leurs genoux, tandis qu'elle l'écoutait parler, inconsciente du regard tendre qu'il posait en même temps sur elle.

Tony eut un petit sourire attendri en les voyant.

En voilà deux qui s'étaient de toute évidence bien trouvés et il y a probablement plusieurs décennies de cela...

Pas sûr qu'une telle félicité, simple et tranquille, lui arrive un jour.

Depuis son propre banc, Tony se sentit soudain envahi par une mélancolique un peu sombre.

Le brun avait toujours papillonné sentimentalement parlant. Il aimait le plaisir et n'avait ressenti qu'à de très rares occasions l'envie de se lier à quelqu'un de manière durable, finalement aussi prudent avec son cœur qu'avec la divulgation de ses géniales inventions. Le jeune homme n'ignorait pas combien il pouvait être difficile à vivre au quotidien, semblable à un feu-follet toujours flamboyant et un peu bruyant. Aux visages et aux corps qui avaient souvent réchauffé ses draps, Tony avait fini par se convaincre qu'il aurait besoin d'une personne capable de le canaliser tout en ne l'étouffant tout. Pouvant l'aimer avec la même passion entière dont il se savait capable tout en respectant ce qu'il était.

Mais qui ?

Qui aurait pu accepter qu'une relation de couple soit soumise sans cesse aux aléas de la folle activité continue de son génial cerveau, de ses excentricités, de ses nuits passées à son atelier, des rendez-vous reportés pour la même raison et... et de tout le reste ? De son goût pour le sexe, de ses innombrables manies, de ses...

Tony se mordit les lèvres et baissa lentement la main, éloignant sa glace de sa bouche. Il avait la gorge désagréablement nouée et avec horreur, il sentit ses yeux s'humidifier légèrement.

La réponse était si évidente et terrifiante en même temps.

Qui ? Quelqu'un comme Steve.

Assis contre lui, il sentait sa chaleur réconfortante, le vent qui portait l'odeur délicate de son eau de Cologne jusqu'à son nez, les douces nuances dorées de ses cheveux éclairés par le soleil pâlissant doucement.

Plus que de la mélancolie, Tony fut envahi par une sourde tristesse.

Depuis la soirée d'anniversaire de Steve chez Natasha, depuis leur propre soirée passée dans l'appartement somptueux de Tony et sa crise de jalousie envers Thor, Tony ne parvenait plus à se voiler la face. Leur superbe journée de chine dans New York, les yeux pétillants de joie de Steve, son sourire et son enthousiasme. Le fait que son ami ait supporté sans broncher ses innombrables achats qui devaient pourtant peser aussi lourd pour lui sur son épaule. La glace qu'il lui avait acheté quelques instants plus tôt.

Et encore et toujours Steve. Toujours son sourire. Toujours ses yeux. Toujours son beau visage avenant. Toujours son corps superbe et musclé.

Toujours juste lui.

Son âme simple, belle et presque pure à la lumière de laquelle se réchauffait, doucement éclairé par la lueur de leur immense et indéfectible amitié.

Parfaitement indifférent à sa glace qui commençait à goutter sur le banc, maculant la peinture vert foncé de rose, de vert et de marron, Tony se mordit les joues. Ses pensées emplies de Steve, la force de son amour le heurta avec une violence effrayante.

Depuis probablement bien plus longtemps qu'il ne le pensait d'ailleurs.

Peut-être même depuis leur première rencontre et les débuts de leur amitié s'il s'autorisait à être sentimental. Quand la voix de Steve et son visage, son corps magnifique avaient remué quelque chose en lui avant que Tony ne découvre quel homme merveilleux, généreux et bon, il était.

Avec le blond, Tony se sentait capable d'essayer. D'oser une vie de couple. Une vie à deux.

Le jeune homme avait tant envahi son univers et sa vie depuis deux ans qu'il ne l'envisageait plus sans lui à présent. Il voulait ressentir tous les jours ce qu'il avait ressenti en voyant Steve évoluer dans son appartement il y a une semaine. Si parfaitement à sa place. Si parfaitement dans sa vie...

Et tout ça était peut-être encore plus triste ainsi.

Tony avait trouvé LA personne dont il n'avait jamais osé rêver, pour se rendre compte en même temps qu'il ne pourrait jamais l'avoir. Le brun pensait avoir tellement de défauts, être si volatile, si explosif face à la force tranquille de Steve.

Et puis, il y avait Bucky.

Bucky.

Toujours là, bien présent malgré son absence. Dans la vie de Steve comme dans son corps, sa chair marquée pour toujours.

À chaque moment passé dans l'appartement du jeune homme, Tony avait sous les yeux la photo de leur couple, parfaitement immuable sur la cheminée et dont le cadre était toujours soigneusement dépoussiéré.

Tony était courageux, impulsif et passionné mais il se rendait à l'évidence.

Il aurait lutter contre le monde entier pour posséder Steve. Il aurait déplacé des montagnes, aurait apporté la lune à ses pieds, aurait créé le premier smartphone sans métaux rares ni batterie au lithium, parfaitement vert et recyclable.

Mais lutter contre un fantôme ?

Il ne pouvait pas gagner...

Un petit coup de coude amical dans les côtes le sortir de ses pensées de plus en plus noires, effaçant lentement leur merveilleuse après-midi.

« Tout va bien Tony ? », lui demanda Steve avec inquiétude. « Tu m'as l'air d'être parti très loin... »

Le brun soupira doucement, se passant une main gênée sur la nuque. Perdu dans les considérations roses de son petit cœur meurtri, il pouvait bien être un tout petit peu honnête...

« Ça va. Je regardais juste le couple en face de nous », lui répondit-il doucement tout en désignant discrètement le banc de l'autre côté de l'allée.

Son geste projeta de multiples gouttes colorées et gourmandes sur le sable clair et il jura en voyant sa glace, à présent atrocement déformée et qu'il s'empressa d'enfourner dans sa bouche pour ne pas avoir l'impression que cette journée allait se terminer sur une note clairement désespérée.

Steve hocha la tête tout en croquant du bout des lèvres la gaufrette à la vanille de sa glace.

« C'est une vision assez réconfortante, je trouve », sourit Steve à la vue du couple, toujours enlacé.

Tony se débattit un instant avec son propre cône en biscuit avant de s'essuyer la barbe du bout du doigt.

« Je les envie du sais... » Il rosit doucement sous le regard interrogateur de Steve. « Ouais, je sais c'est ridicule, mais comme tu dis, c'est...réconfortant d'une certaine manière. Et ça a l'air si parfait... »

Steve le regarda avec attention avant de se tourner un peu plus franchement dans sa direction.

« Je ne te savais pas sentimental », dit-il sans moquerie. « J'ai toujours pensé que les bonnes choses ne nous arrivent que quand c'est le moment idéal. Le fait que rien ne se passe ne signifie pas que rien de bon ne t'attend. Juste que ce n'est pas encore ton moment », acheva-t-il en souriant doucement.

Tony fronça les sourcils.

« Je ne pensais pas que tu serais aussi... passif en ce qui concerne tes sentiments », lui répondit le brun.

Bon sang, cette conversation était vraiment trop étrange...

« … Passif ? Je n'y avais jamais vraiment songé... », souffla Steve tout en se grattant la nuque avant de hausser les épaules. « C'est peut-être une forme de lâcheté mais quand tu passes ton temps à tout contrôler, c'est agréable de juste... laisser faire les choses. Ça s'est passé comme ça pour moi et Bucky. Rien de prémédité mais quelque chose de si naturel en même temps... Parce que c'était le bon moment avec la personne qui m'était destinée », murmura le blond avant de se détourner légèrement de lui, plongé dans ses pensées.

Ça, c'était douloureux... Ça faisait vraiment vraiment mal...

Tony venait à peine de réaliser ses sentiments pour le blond, Steve n'était pas obligé de lui parler de sa parfaite histoire avec Bucky en ce moment.

Mais le brun écouta tout de même avec attention les paroles de son ami, si pudiques et si précieuses pour lui. Il ressentit toutefois une point de jalousie ridicule envers le disparu en voyant l'éclat fugitif de tristesse dans les yeux de Steve.

Sous son regard peiné, le fantôme prit alors une dimension démesurée, enveloppant son ami et le dérobant à son regard tendre.

« En tout cas, quand ça t'arrivera – parce que ça t'arrivera », ajouta le jeune homme avec assurance, « cette personne aura beaucoup de chance. »

Tony eut un rire un peu amer, se perdant dans la contemplation du couple.

« C'est ça oui... Ne te sens pas obligé de me consoler Steve, je sais que je suis insupportable. Je traîne une liste de défauts longues comme mes deux bras... »

Le blond fronça légèrement les sourcils.

« Je crois que l'expression est - Oh »

Devant le regard clair que lui jeta Tony, Steve se mordit la lèvre et s'affala à son tour sur le banc.

« Tout comme moi », reprit-il prudemment.

Le jeune homme ricana en voyant Tony lui jeter un regard lourd de sens.

Un regard noisette étrangement voilé qui lui criait un « Sérieusement Steve ? Tu te fous de moi ? » à la fois incrédule et un peu exaspéré.

Le blond secoua la tête.

« Des fois je me dis que tu me vois bien meilleur que je ne suis réellement... », souffla-t-il à voix basse. « Sincèrement, tu es effectivement insupportable et épuisant la moitié du temps. » Steve sourit avec taquinerie en entendant Tony grogner. « Mais les 50% restant, tu es aussi loyal, drôle, incroyablement attentionné et gentil. Je te le répète parce que je le sais, cette personne aura beaucoup de chance. »

Tony sentit une boule d'émotion grossir dans sa gorge.

Et tu accepterais d'être cette personne ?Parce que c'est grâce à toi que je suis devenu meilleur. Alors tu veux bien accepter de continuer à me supporter mais en m'aimant cette fois ?

Il se mordit la langue pour ne pas sortir une telle énormité. À la place, le brun sauta d'un bond sur ses pieds devant l'air étonné de son ami et se racla soigneusement la gorge.

« J'ai encore envie d'une glace. »

Steve lui renvoya un regard abasourdi mais son ébahissement ne parvint à lui tirer qu'un petit sourire un peu tordu.

« Il y a des parfums que je n'ai pas encore goûté », ajouta-t-il avec un entrain retrouvé, faisant éclater de rire le jeune homme. « Tu veux m'accompagner ? »

Dans la vie. Dans ma vie. Pour aujourd'hui, pour demain, pour toujours...

« Non merci, j'ai déjà eu du mal à finir la mienne. »

Hochant un peu sèchement la tête, Tony s'éloigna en direction du petit kiosque à quelques mètres de là sans demander son reste.

Il lui faudrait bien une autre glace trois boules pleines de sucre et de gras pour parvenir à desserrer sa gorge.

Une douce chaleur prenait toutefois place dans son estomac en même temps.

Si Steve avait dit toutes ces choses à son sujet, alors c'est qu'il devait avoir un peu raison, non ? Après tout Steve ne mentait jamais, il était Captain America même s'il détestait ce surnom. Ces qualités que le blond voyait en lui restaient insuffisantes aux yeux de Tony pour mériter la tendresse de Steve et être digne de lui mais c'était déjà ça pour son ego incroyablement malmené dans l'immédiat.

« Une glace nougat, caramel et stratcciatella, s'il-vous-plaît », demanda-t-il à la jeune femme au comptoir. « Ah, avec supplément chantilly et des copeaux de... » Tony jeta un regard aux petits bacs disposés à côté d'elle. « … De tout ce que vous avez en fait », acheva le brun dans un souffle.

La jeune fille éclata joyeusement de rire avant de commencer le montage de ce qui s'annonçait déjà comme un désastre calorique et glycémique ambulant.

« Est-ce que votre compagnon souhaite également quelque chose ? »

Tony s'arrêta net alors qu'il sortait un billet de dix dollars son portefeuille. Le sourire de l'adolescente se fit encore plus grand, ses yeux pétillant de malice.

« Le superbe blond qui est assis sur ce banc, là-bas, et qui vous regarde », précisa-t-elle tout en désignant Steve d'un petit geste de la tête.

Démentir fit bien plus mal à Tony qu'il ne le pensait.

Il grommela.

« C'est mon meilleur ami. Il me surveille pour s'assurer que je n'achète pas la totalité de votre stock. Steve pense que ce serait mauvais pour mes artères », grommela le jeune homme tout en faisant glisser le billet sous l'étroit comptoir.

« Et il a raison », dit la jeune fille en terminant le topping de sa glace sous l'œil vigilant du brun. « Votre glace contient une dose quasi létale de sucre je pense », rit-elle tout en haussant un sourcil un peu incrédule.

Tony récupéra soigneusement son cornet et glissa la monnaie dans le petit bocal en verre destiné aux pourboires, placé devant la caisse.

« Steve a rarement tord », sourit-il un peu tristement tout en mordant distraitement dans un gros morceau de Spéculoos.

La jeune fille le regarda attentivement avant de poser familièrement son coude sur le comptoir et de poser son menton dans sa paume.

« Dans ce cas, vous devriez peut-être croire à la manière dont il vous regarde », s'adoucit-elle.

Tony l'interrogea du regard.

« C'est-à-dire ? », lui demanda-t-il prudemment.

« Tout comme vous vous le regardez... Bonne journée monsieur et bonne dégustation », le salua-t-elle gentiment avant de commencer à préparer la commande d'une petite fille accompagnée de ses parents.

Les épaules basses et le cœur gros, Tony préféra ne pas relever.