Chapitre 2 : Quand la vérité fait mal

Sameen avait dû prendre la décision très vite. Elle qui s'était jurée de ne jamais s'attacher à personne, c'était raté. Elle l'aimait tant, elle les aimait. C'était triste de se dire ça maintenant, de ne s'en rendre compte qu'à l'extrême fin. Elle n'avait jamais su expliquer pourquoi elle avait ce lien avec Root, pourquoi elle s'était laissée aller, pourquoi elle avait lâché prise et avait cédé. La vérité s'imposait enfin à elle entière, belle et effrayante. Sameen Shaw aimait Root, et pas d'un petit béguin. Si Root l'aimait tel qu'elle est, Sameen l'aimait en retour pleine et entière. Elle la regarda une dernière fois, elle ne lui ferait pas d'adieu langoureux, elle n'avait pas le temps de toute façon.

Plus que 30 secondes avant que les agents de Samaritain ne débarquent, et si personne n'appuyait sur ce bouton, ils mouraient tous, elle mourait. Alors elle l'empoigna de force et la jeta dans l'ascenseur. A la dernière seconde, elle avait choisi de l'embrasser comme un adieu, un dernier moment de bien-être avant d'affronter l'enfer au sens propre comme au figuré. Elle avait pris la décision si vite. Elle avait cru que ce serait si simple, la jeter dans l'ascenseur et se précipiter dans la mêlée, mais elle n'avait pas résisté à l'embrasser, car au fond Sameen devait l'admettre, avec Root, ce n'était jamais simple. Elle n'avait rien de commun. En fait Sameen dut bien se l'avouer, elles n'avaient rien de commun l'une comme l'autre, mais c'était peut-être ça la clé, non ? Toutes ses réflexions passèrent dans son esprit tandis qu'elle se précipitait vers le bouton sous les tirs des agents de Samaritain. Elle entendait Root hurler derrière elle, là où elle l'avait enfermée de force, mais elle ne pouvait pas comprendre ce qu'elle disait, peu importe, de toute façon, elle se doutait de ce que ça devait être.

Mais elle n'avait pas le temps, elle n'en avait plus beaucoup d'ailleurs. Plus que 20 secondes pour être exact. Et même si elle faisait feu sur l'ennemi, même si elle était concentrée sur sa mission suicide qu'elle s'était imposée de suivre, son esprit avait fait abstraction de tout le reste pour ne se concentrer que sur le cours de ses pensées. Il essayait de rationaliser sa décision, elle l'avait fait pour les sauver, pour la sauver elle. Pourquoi?

"Parce que tu l'aimes" avait dit une petite voix dans son esprit. Elle avait alors rejeté cette pensée le plus loin possible, ce n'était pas le moment et Sameen ne faisait pas dans les sentiments. Si ? Non, bien sûr. Mais en y réfléchissant, Sameen dut bien admettre qu'elle avait brisé ses règles pour Root. Sans s'en rendre compte, ou plutôt s'en vouloir s'en rendre compte et se l'avouer, elle avait fait dans les sentiments avec elle et ça lui avait plu. Root lui avait fait ouvrir son cœur, alors qu'elle ne s'avait même pas qu'elle pouvait en avoir un. Elle l'avait rendue sensible à la vie et à l'amour. Sameen ne pouvait cependant pas lui en vouloir, tout ça était tellement puissant et beau, mais elle le savait, c'était aussi dangereux. Un tel comportement pouvait pousser à des actes de folie. C'était donc cela, son geste ou plutôt son choix de sacrifice n'était qu'un acte de folie dicté par les sentiments ? "Pouh, c'est vraiment trop compliqué, merde. " pensa-t-elle. Non, il fallait une autre option, une autre réponse et son esprit la cherchait désespérément.

Plus que 15 secondes, vite, il fallait trouver autre chose. Elle savait aussi qu'elle l'avait fait pour Lou. Grandir sans mère était dur et Lou n'avait que Root, même si Sameen Reese et Finch étaient aussi sa famille. Alors voilà, elle l'avait fait pour que sa fille ait une mère ! C'était réglé, elle avait trouvé sa réponse. Mais ça ne la satisfaisait pas, ça ne lui suffisait pas. Elle savait que, égoïstement, elle n'avait pas pensé une seconde à Lou avant de pousser Root dans l'ascenseur, alors que pourtant, Dieu savait qu'elle adorait la gamine. Après tout, elle l'avait mise au monde. Malgré elle, elle se rappela cette journée.

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Elle était dans la voiture avec Reese à surveiller Matthew Saxho, leur numéro du jour. Il était 7 heures du matin et ce dernier venait d'ouvrir son épicerie, tandis qu'ils l'observaient. Elle avait senti le regard de Reese sur elle, et elle sentait qu'il allait essayer de l'emmener sur un terrain qui lui déplaisait fortement, celui de la conversation, voire pire, des confidences. Il avait déjà essayé depuis quelques mois et elle avait toujours réussi à éviter. Mais là, elle était coincée dans cette voiture.

- Elle est gentille, dit-il simplement.

Elle se tourna vers lui en levant un sourcil. Pas besoin d'être extralucide pour savoir de qui il parlait.

- Complètement dingue et un peu effrayante parfois, mais gentille.

- Reese...

- Non, attends. Tu dois m'écouter et après, tu me mettras ton poing dans la tronche si tu veux.

Elle se tut, passablement énervée. Elle reporta son attention sur le numéro, et poussa un petit soupir, John le prit pour un bon signe et poursuivit.

- Tu sais, il n'y a que toi qui ne veux pas voir.

- Voir quoi ?

Elle connaissait déjà la réponse. En fait, elle devait bien s'avouer qu'elle y avait déjà pensé, mais elle s'était giflée mentalement. Elle se répétait qu'elle détestait Root, mais était-ce encore vrai ? Elle passait de plus en plus de temps avec elle, et elle devait bien se l'avouer, elle l'appréciait.

- Que c'est spécial entre vous.

- Tu parles. Chaque fois qu'elle le peut, elle me tase. Sûre que c'est spécial, lui répondit-elle, jouant la carte de l'humour cynique.

- Et depuis quand ça te dérange ?

Elle le regarda et vit qu'il souriait. Il ne la regardait pas, concentré sur le numéro. C'était vrai, depuis quand ça la dérangeait ? Après tout, la première fois qu'elle avait rencontré Root, elle l'avait mise au pied du mur en lui claquant qu'elle pouvait toujours la torturer, qu'elle adorait ça. Root lui avait souri. Ce sourire, elle ne le faisait que pour elle. Root adorait jouer avec tout le monde, son ironie était une arme, ou plutôt une façade. Shaw avait compris qu'elle se cachait derrière. Faire semblant d'être joyeuse, que tout allait bien, que rien ne l'atteignait vraiment au fond et qu'elle pouvait se foutre de tout et de tout le monde. Mais Sameen avait compris ça, elle avait compris que Root était une personne fragile quand on savait où appuyait, et elle s'était mise à nue devant Shaw. Elle lui avait raconté son enfance, les horreurs qu'elle avait subies. Elle lui avait fait confiance, chose difficile pour elle, vu que dans sa vie, toutes les personnes auxquelles elle l'avait accordée, avaient fini par la trahir. Root lui avait distribué les cartes pouvant la détruire, mais Sameen ne les avait pas prises de force, c'était Root qui lui avait donné.

Sameen en était arrivée à cette réflexion quand elle se rendit compte que Reese l'observait. Il avait raison, elle avait un traitement particulier de la part de Root. Elle la draguait inconditionnellement et pas juste pour se distraire. Elle se tourna à nouveau vers le numéro.

- Ecoute, je ne fais pas dans les sentiments. C'est juste qu'elle peut être utile pour la Machine, et peut-être pour ce que l'on fait.

- C'est tout ? Sérieusement Shaw, dans son état, je la voie mal se lancer dans une mission de terrain au service de la Machine.

- Bah, elle ne sera pas enceinte éternellement et ne crois pas qu'elle restera dans sa cage de Faraday pour toujours. Je ne sais pas ce qu'on va faire d'elle après. Finch t'en a parlé ?

- Non mais,… Sérieusement, tu penses déjà à la faire sortir, toi ?

- Pas toi ?

- Elle a enlevé Finch.

- Oh, pitié, John ! Elle m'a droguée, tasée et enlevée aussi, tu sais. Mais toi comme moi sommes mal placés pour la juger. Je te rappelle qu'on est des assassins, et on n'a même pas l'excuse d'avoir eu un passé horrible pour expliquer ce qu'on est devenu.

Elle se tut et un silence s'installa. Elle finit par se tourner vers lui et vit qu'il souriait, toujours concentré sur Matthew Saxho. Elle sentit la colère monter.

- Quoi ? Lui aboya-t-elle.

- Rien. Tu commences à l'apprécier, c'est bien.

- N'imp…

- C'est pas une réflexion, Shaw, juste une constatation. Tu finiras par t'en rendre compte aussi.

Elle avait voulu lui répliquer quand ils virent deux types cagoulés qui venaient d'entrer dans l'épicerie, un flingue à la main.

- C'est à nous, murmura Reese.

Et ils sortirent de concert de la voiture, se dirigeant vers l'épicerie quand le téléphone de Shaw sonna, c'était Harold. Elle décrocha et décela tout de suite la panique dans sa voix. Elle comprit avant même qu'il n'ait fini sa phrase.

- Mademoiselle Shaw, c'est Mademoiselle Groves, elle va accoucher. Je vous en prie, venez au plus vite.

Elle avait senti un sentiment l'envahir, l'angoisse. C'était étrange et déstabilisant, depuis quand elle ressentait quoique ce soit d'autre comme sentiment que la colère ? Elle s'était tournée vers Reese.

- Vas-y, fonce. Je peux gérer ça.

Elle avait commencé à s'éloigner quand…

- Et Shaw…

Elle se retourna, Reese la regardait calmement.

- Prends soin d'elle.

Elle avait foncé à la bibliothèque, manquant au passage de provoquer un carambolage au dernier carrefour. Inquiète, elle avait grillé tous les feux de signalisation.

Arrivée devant la cage, elle s'était arrêtée quelques secondes avant d'entrer. Root était debout et essayait de respirer entre deux contractions. Elle gémissait de douleur et se cramponnait à la table comme si sa vie en dépendait. Elle l'entendit répéter plusieurs fois "ça va aller". Sameen n'arrivait pas à entrer dans la pièce, tétanisée à l'entrée, elle l'observait. Elle se remémora sa course folle dans New York, ce sentiment tenace qui lui serrait encore le ventre. Mais que lui arrivait-elle ? Elle devait se ressaisir tout de suite. C'est quand Root lâcha un cri de douleur qu'elle se décida.

- Salut, mon cœur, lui lança l'intéressée quand elle la vit entrer.

- Tu sais choisir ton moment, toi.

Elle la dirigea vers le lit, mais Root ne semblait pas d'accord. Sameen la regarda sans comprendre et vit de la terreur au fond de ses yeux. Elle se cramponnait à elle comme à une bouée de sauvetage en plein océan. Elle la supplia de ne pas laisser mourir son enfant. Sameen savait comment elle aurait réagi normalement avec n'importe qui, elle l'aurait sèchement fait taire et demandé de la laisser faire son boulot. Mais là, elle n'y arrivait pas, et elle se rendit compte pourquoi. C'était Root, pas n'importe qui. Elle repensa à sa conversation avec Reese et admit qu'il avait raison, entre Root et elle, c'était particulier.

- Eh! Tu vas voir, ça va aller, je suis là maintenant, lui dit-elle avec douceur en l'allongeant délicatement au sol. Tu n'es pas toute seule, je suis là et ça va très bien se passer. Ça sera bientôt fini et tu pourras le prendre dans tes bras.

Au bout de quelques heures, Louisa était née. Sameen fut la première à la prendre dans ses bras, la première à voir son visage et ses yeux bleus, la première à entendre ses premiers pleurs. Elle n'avait pas pu s'empêcher de sourire, la petite était à croquer. Elle s'était tournée vers une Root épuisée qui sous le coup du dernier effort, semblait prête à faire une syncope, à bout de force. Sameen savait pourtant qu'elle avait rêvé de ce moment où elle pourrait tenir son bébé. Elle la fit alors s'asseoir et lui mit l'enfant dans les bras. Root sembla immédiatement reprendre pied.

- C'est une fille, annonça Shaw, une belle petite.

Un silence s'installa, Root regardait son enfant, émue, les larmes coulant doucement sur ses joues. Sameen, mal à l'aise, voulut s'éloigner pour la laisser profiter de cet instant. Mais dès qu'elle amorça un geste de départ, Root, sans quitter son enfant des yeux, lui attrapa délicatement le poignet pour qu'elle reste à côté d'elle.

Sameen se racla la gorge au bout de quelques minutes.

- Alors, comment tu vas l'appeler ?

- Louisa. Tu aimes ?

- Hum.

Et voilà comment Lou était devenue importante dans sa vie. Mais elle ne s'en était pas rendu compte tout de suite. Louisa passa les premiers mois de sa vie à la bibliothèque avec sa mère toujours surveillée. Mais ils avaient fini par faire confiance à Root.

Elle était heureuse et son bonheur contaminait tout le monde, même Shaw.

Louisa grandissait vite, trop vite. Ils fêtèrent son cinquième anniversaire dans l'appartement de Root à Brooklyn. Devant Finch et Reese, Sameen feignit de découvrir l'endroit. Elle lui offrit une paire de baskets à roulette et Lou avait passé le reste de la journée à patiner sur le parquet, Balou lui courant après. Shaw avait adoré le gâteau au chocolat que Root avait fait pour l'occasion. Ça avait été une journée simple, juste une journée normale et parfaite.

Sameen adorait Lou. La gamine était solide, pas du genre pleurnicharde pour un rien. En fait, elle ne pleurait jamais, toujours souriante et joyeuse. Elle ressemblait à Root comme deux gouttes d'eau aussi bien physiquement qu'au niveau du comportement. Elle avait aussi de la répartie, et Shaw ne pouvait s'empêcher de penser que c'était de famille.

Mais vivre sous le même toit que Sameen avait aussi amené l'enfant à adopter quelques traits de son caractère, ce qui réjouissait Root qui ne manquait pas une occasion d'en taquiner Shaw. Et c'est ainsi qu'elles aimaient passer leur soirée à cuisiner toutes les trois. Les pancakes aux bananes flambées recouvertes de chocolat étaient le plat préféré de Lou, et Shaw lui avait donné raison en lui affirmant que c'était excellent.

Elles essayaient de mener une vie ordinaire, pour le bien de la petite qui ne se doutait pas de ce qu'elles faisaient, mais aussi pour le leur car Shaw dut bien l'admettre, si Root avait toujours rêvé d'une vie normale et heureuse, elle, elle n'y avait jamais pensé. Pourtant, loin de trouver ça ennuyeux et stupide, elle avait adoré. Root la comprenait si bien, elle lisait en elle comme dans un livre ouvert. Sameen avait fini par lui céder et cette défaite avait un goût passablement agréable.

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Plus que 10 secondes, son esprit chercha une autre option, ou plutôt une autre raison à son geste. Elle l'avait fait pour l'équipe. Root était l'interface et dans cette guerre, elle était l'atout indispensable pour gagner, ou au moins, pour qu'ils survivent car Sameen n'était plus sûre que l'on puisse gagner. Samaritain était si puissant et avait de telles ressources alors que eux n'étaient que quatre, cinq si on comptait Balou, et six avec la Machine. Voilà donc, pas question que Root meurt, juste pour le bien de l'équipe. C'était ça, pas vrai ? Mais alors pourquoi ça ne lui allait toujours pas ? "Allez Sameen, réfléchis !" s'ordonna-t-elle, mais plus aucune option ne s'imposait à son esprit. Il était vide, comme celui d'un enfant à l'école devant un test dont il n'avait pas révisé la leçon. Si Sameen devait avouer que les trois réponses que son esprit venait de lui proposer étaient vraies, elles n'en demeuraient pas moins incomplètes. Il manquait quelque chose, elle le savait, quelque chose de fondamentale. Il fallait trouver et vite.

Plus que 5 secondes. Elle voyait les agents de Samaritain commencer à entrer dans la pièce en faisait feu droit sur elle, Martine en tête, un énorme sourire aux lèvres quand elle la vit seule et à sa merci. Sameen leur tira dessus et en prit quelques-uns qui tombèrent à terre, en grognant surement de douleur même si dans ce raffut, elle n'aurait su dire. Mais de toute façon, même si ça avait été aussi calme que dans un cimetière, elle n'aurait pas pu les entendre, pas plus qu'elle ne pouvait comprendre ce que Root continuait de lui hurler. Elle était là physiquement mais avait l'impression de vivre la scène du dehors, agissant comme une automate. C'était comme si son esprit dominait tout le reste et poursuivait ses réflexions, tel un ordinateur cherchant toujours une réponse. Une sorte d'autoprotection imposée par ce dernier, et elle ne pouvait rien y faire pour en sortir et se concentrer davantage sur la situation, même si elle l'avait voulu. Et Dieu sait qu'elle le voulait, elle voulait entendre Root et lui répondre en retour, lui dire que c'était ce qui devait arriver. Mais elle en était incapable car était-ce vrai ? Était-ce vraiment ce qui devait se produire pour elle ? Pour eux ? N'y avait-il pas d'autres options ? En tout cas, elle, elle n'en avait pas vues d'autre.

C'était idiot dans une telle situation de chercher une logique là où il n'y en avait surement pas. Mais Sameen ne pouvait s'en empêcher, c'était une manière de garder le contrôle, chose qu'elle détestait perdre en toute situation sauf… Et c'est là qu'elle comprit. Là, à ce moment précis, alors que la première balle de Martine lui déchirait l'épaule dans une douleur fulgurante, c'est là que son esprit sut, là que la vérité pleine et entière s'imposa à elle. Elle se remémora sa dernière nuit d'amour avec Root tandis qu'une deuxième balle lui déchirait la poitrine et qu'elle commençait sa chute vers le sol, tel un oiseau touché en plein vol, et elle comprit. Elle aimait perdre le contrôle dans une seule circonstance, avec une seule personne, avec Root pour prendre du plaisir avec elle, mais pas pour risquer sa vie. Ça, elle avait expérimenté, mais désormais penser à Root en danger de mort ne lui procurait plus de plaisir. Elle tenait à elle comme elle n'avait jamais tenu à personne dans toute sa vie. Quel long et étrange chemin, elles avaient parcouru toutes les deux. C'est fou comme la vie peut être étrange. C'était là, maintenant, que son esprit lui rendit le contrôle, comme si trouver enfin une réponse à son geste lui avait permis de retrouver pied sur terre, de reprendre contact avec l'instant présent, avec la vie.

Mais elle expérimenterait la mort très bientôt et elle le savait. Elle était à terre et Martine la mit en joue, une lueur démoniaque dans les yeux. Mais Sameen n'avait pas peur d'elle, cette femme était dingue et pas dans le bon sens comme avec Root. Elle se demanda alors vaguement ce qui allait se passer après. Elle supposait que c'était normal de se poser cette question dans un moment pareil, mais cette dernière ne fut pourtant que secondaire dans son esprit. Maintenant qu'elle avait repris le contrôle sur son corps, elle était consciente de tout ce qui l'entourait, et elle entendit Root. Sans pouvoir s'en empêcher, elle détacha son regard de Martine et se tourna vers elle. Elle disparaissait très vite avec l'ascenseur, mais elle pouvait encore la voir. Elle était agrippée à la grille, en larmes et hurlait de désespoir à s'en déchirer la gorge.

- SAMEEN ! NON!

Martine se tourna alors aussi vers elle, visiblement très heureuse de la situation. Voir Root dans un tel état la réjouissait. Root ne détachait pas son regard de Sameen mais elle s'adressa tout de même à Martine.

- SI TU LA TOUCHES, JE TE TUE ! TU M'ENTENDS, ESPECE DE SALOPE, JE TE TUERAI !

Et elle hurla encore son nom "SAMEEN ! SAMEEN ! SAMEEN ! ", sans jamais la quitter du regard, un profond désespoir inscrit dans celui-ci, jusqu'à disparaitre quand les portes de l'ascenseur se fermèrent, laissant Sameen seule. Martine et elle se regardèrent alors à nouveau et cette dernière leva son arme, un énorme sourire aux lèvres, visant la tête.

- C'était si touchant, tu ne trouves pas ?

Sameen la regarda calmement. Quel ramassis de conneries sur la mort et les instants qui la précédaient, pensa-t-elle ironiquement. Elle ne voyait pas sa vie défiler sous ses yeux comme on n'arrêtait pas de le dire. Elle ne voyait qu'une folle dingue qui la menaçait d'un flingue, mais elle n'avait pas encore tiré. Pourquoi ? Son esprit commençait à s'embrouiller. Elle avait reçu deux balles, surement plus, et la douleur était insoutenable. Elle se sentait dériver dans l'inconscience et elle dut rassembler toute sa volonté pour se forcer à rester éveillée face à Martine. Pas question de lui donner le plaisir de défaillir face à elle. Elle allait la regarder jusqu'au bout. Elle savait, en tant qu'ancien agent de l'ISA, que c'était plus difficile de tuer quelqu'un de sang-froid quand la personne vous regarde calmement dans les yeux, avec une sorte de résignation et une force de caractère, comme un ultime défi lancé à son bourreau. Et c'est bien ce qu'elle faisait là maintenant, même si elle savait que Martine n'aurait surement aucun mal à la tuer même ainsi. Mais elle n'avait toujours pas tiré. "Qu'est-ce que tu fous ? Allez vas-y, tire." pensa Sameen. Mais Martine ne bougeait toujours pas, elle l'observait d'une joie sadique non contenue. Shaw se rendit compte qu'elle savourait la situation. Elle prenait du plaisir à l'observer à l'agonie. Elle allait la laisser souffrir ainsi au sol, la laisser se vider de son sang encore plusieurs minutes avant de peut-être l'achever. "Mais quelle tarée ! " pensa-t-elle. Ce qui la réconforta un peu, c'était de savoir que Root lui ferait payer au centuple. Mais ça l'effrayait aussi. Cette femme était dingue et si elle attrapait Root, elle la découperait en morceaux jusqu'à obtenir d'elle ce qu'elle voulait. Et voilà que ça recommençait, elle s'inquiétait plus pour Root que pour elle, alors que là franchement, c'était elle et pas Root qui était en mauvaise posture. C'était réconfortant pourtant de penser à elle, là maintenant à la fin. Et dire qu'il y a une semaine, elles étaient si heureuses dans les bras l'une de l'autre. La situation actuelle lui semblait d'autant plus irréaliste. On aurait dit qu'un siècle avait passé entre temps, tant les événements s'étaient enchaînés rapidement.

Martine continuait à l'observer, mais différemment cette fois. Le visage de celle-ci avait changé, elle semblait à l'écoute et d'une bonne nouvelle visiblement. Sameen, malgré son esprit embrouillé par la douleur, se rendit compte qu'elle recevait ses ordres de Samaritain lui-même, surement dans une oreillette. Le sourire de Martine s'élargit encore plus, si c'était possible. Elle lança un regard ardent de plaisir à Lambert qui se tenait à côté d'elle. Puis tous deux se tournèrent vers Shaw. Martine s'accroupit à côté d'elle et se pencha à son oreille.

- Ne crève pas tout de suite, chérie. On vient de recevoir de nouveaux ordres spécialement pour toi, lui murmura-t-elle dans un souffle.

Sameen la regarda et un sentiment particulièrement désagréable apparut, lui nouant le ventre dans une douleur qui n'avait rien à voir avec les balles : la peur. " Non, pas ça", pensa-t-elle. Là tout de suite dans cette situation, il lui fallait de la colère et de la haine pour faire face mais pas la peur, c'était un sacré désavantage et elle le savait. Voilà pourquoi elle n'avait jamais voulu écouter ses sentiments, ils étaient une force jusqu'au jour où ils devenaient une faiblesse mortelle.

Elle essaya de se concentrer sur ce que Martine venait de lui dire. De nouveaux ordres ? De Greer ou de Samaritain ? Bah, pour la différence que ça faisait. Elle lui avait dit de ne pas mourir tout de suite. Aïe ! Ça, ce n'était pas bon pour elle.

- Tu vas voir, je vais prendre bien soin de toi. On va bien s'amuser toutes les deux. Enfin tous les trois, pas vrai Jeremy ? ajouta-t-elle avec un petit rire en se tournant vers Lambert dont le sourire aurait donné des frissons même à un loup enragé.

Pas besoin d'être un génie à la manière de Root pour comprendre ce que cela voulait dire. Sameen tenta de bouger malgré la douleur, mais c'était impossible. Elle regretta de ne pas être encore morte, cette pensée la traversa tandis que l'inconscience commençait à la gagner. Elle ferma les yeux, ses paupières devenues trop lourdes, leurs visages ravis étant la dernière chose qu'elle vit. Sa peur s'intensifia, elle savait ce qui l'attendait. Elle n'osait imaginer ce qu'ils allaient lui faire. Elle sentit vaguement qu'ils la portaient pour la sortir de là. Elle pensa à Root, sa Root, et elle perdit connaissance. Une dernière pensée rationnelle traversa pourtant son esprit embrumé. Peu importe ce qui l'attendait, elle l'avait fait pour Root et ne regrettait rien, même si, elle le savait, elle était mal barrée. Peut-être qu'ils ne parviendraient pas à la sauver, pas vrai ?

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Root arriva devant le pensionnat. Elle entra et demanda à être reçu par le directeur de l'établissement. Elle lui expliqua rapidement qu'il y avait eu une disparition dans la famille et qu'elle venait chercher Louisa pour quelques jours. Ce dernier crut qu'il s'agissait d'un décès et lui présenta ces condoléances. Elle s'était retenue à grandes peines de lui exploser le nez sur son bureau. Après tout, il n'y était pour rien et ne pouvait pas savoir. Mais quand même, quel imbécile, elle avait dit "disparition", pas "décès". Bon peu importe, elle attendit patiemment tandis qu'il lui demandait combien de jours Louisa serait absente, blablatant sur le fait que la première année de l'école élémentaire étant fondamentale pour l'apprentissage de la lecture. Mais quel idiot, pense-t-elle, Lou savait lire depuis un an déjà, c'était Sameen et elle qui lui avaient appris, et c'était même pour ça qu'arrivée dans cette école, elle avait sauté une classe. Ce type commençait vraiment à l'agacer, elle réussit pourtant à se contenir, lui répondant vaguement que ce serait pour une semaine. En vérité, Lou ne remettrait plus les pieds ici, elle avait pris la décision de garder sa fille avec elle, peu importe les risques. De toute façon, avec ce qu'il s'était passé avec Sameen, elle devait bien admettre que toutes les précautions ne valaient rien et étaient bien superflues. Elles n'étaient en sécurité nulle part et surement pas séparées. De plus, Root savait que cette situation rendait Lou malheureuse autant qu'elle.

Elle passa prendre ses affaires dans sa chambre et partit la chercher en classe. Louisa avait été si heureuse de la voir, mais elle avait senti aussi que quelque chose clochait. Elle ne prononça pas une parole avant qu'elles ne soient sorties de l'école. Une fois dans la rue, sa mère lui demanda d'attendre d'être à l'appartement pour parler.

Plusieurs téléphones publics sonnèrent quand elles passaient à côté mais sa mère ne s'arrêta pas pour décrocher comme elle le faisait si souvent. Lou comprit que quelque chose n'allait pas, sa mère semblait avoir pleuré et là, elle avait l'air en colère. Elle ne l'avait jamais vu ni dans un état ni dans l'autre. Et où était Sameen ?

Arrivées chez elles, Root ferma la porte à clé et ferma les rideaux avant de se tourner vers elle. Plusieurs minutes de silence s'installèrent, glaçantes. Root avait pris la décision de tout dire à Lou, pour qu'elle sache qui elle avait été et qui elle était maintenant. Mais voilà, là maintenant que Lou la regardait, Root ne savait franchement pas par où commencer. Elle savait que la vérité lui ferait mal.

- Où elle est Sameen, maman ?

Root sentit les larmes monter à nouveau, mais elle les retint.

- Il faut que je te parle, Lou. Viens.

Elles s'assirent sur le canapé. Lou regardait sa mère calmement. Root regardait dans le vide, elle prit une profonde inspiration et se lança.

- Je ne me suis pas toujours appelée, Root. Ça, c'est un nom que je me suis choisie et…

- Moi aussi je peux me choisir un autre nom, maman ?

- Lou, s'il-te-plait, écoute-moi !

Elle avait crié et Lou avait sursauté. Voilà qu'elle faisait peur à sa fille maintenant. Elle dérapait complètement là. Elle mit ses mains sur sa bouche en signe d'horreur. Lou baissa les yeux. Root la prit alors doucement dans ses bras et la berça.

- Je suis désolée, mon ange, mais tu ne dois pas m'interrompre. Il s'est passé quelque chose de grave et je dois te parler de choses très importantes. Tu es assez grande pour savoir et pour comprendre maintenant.

Elle la regarda et Lou acquiesça sans un mot.

- Je m'appelais Samantha, Samantha Groves quand j'étais petite. J'ai grandi dans un endroit horrible où l'on m'a fait du mal. On appelle ça une secte, et les gens qui la dirigeaient ont tué ma maman quand j'étais petite et aussi Hanna, mon amie. Et moi, ils m'ont frappé très fort.

Elle s'arrêta pour la regarder. Lou l'écoutait, très attentive. Root trouvait cela moins difficile maintenant qu'elle avait commencé. Elle se retourna et remonta sa chemise pour lui montrer son dos.

- Tu vois, ce sont eux qui m'ont fait ça, dit-elle simplement.

Elle sentit les petites mains passer sur les cicatrices de son dos, elle la laissa faire quelques minutes puis quand elle la sentit s'arrêter, elle remit sa chemise en place et se retourna pour lui faire à nouveau face. Elle vit la tristesse dans les yeux de sa fille, mais elle savait qu'elle devait continuer même si ça lui serrait le cœur. Mieux valait que ce soit elle qui lui raconte tout ça plutôt que Greer qui tournerait les choses à son affaire pour la décrire comme un monstre et la faire douter de sa propre mère. Elle savait que cette ordure en était capable, si un jour, dans le pire des scénarios, il parvenait à découvrir que Lou était sa fille et pire encore, s'il l'attrapait. Mais le pire venait bel et bien d'arriver pour Sameen, et il pouvait en être de même pour Lou, et même pour Root. Or, pour comprendre comment elle était devenue ce qu'elle est, il fallait remonter au début de l'histoire.

- Alors je me suis sauvée. Mais j'étais en colère contre eux et j'ai tué mon beau-père qui frappait ma mère et qui l'avait tuée. Et j'ai aussi tué le chef de la secte qui m'avait frappée et qui avait tué Hanna.

Elle vit Lou reculer dans le canapé, une terreur non contenue sur son visage. Elle avait toujours vu sa mère comme une héroïne parfaite. Root lui prit les mains dans les siennes. Les larmes commençaient à couler sur ses joues mais elle continua.

- Ensuite je suis partie et je suis tombée amoureuse d'un garçon mais lui aussi il m'a fait du mal. J'avais un bébé dans le ventre, comme toi quand tu étais dans mon ventre avant de naître. Mais il voulait me le prendre et comme je n'ai pas voulu, il m'a frappée très fort, si fort que le bébé dans mon ventre, il en est mort.

Lou lui serra les mains, les larmes commençant à couler en silence sur ses joues, elle aussi. Root ne put s'empêcher d'admirer le courage de sa fille. Elle ne piquait pas de crise de colère, elle ne pleurait jamais, ou en tout cas, pas bruyamment en chouinant comme le font la majorité des enfants.

- Après je me suis encore sauvée. Et…

Root s'arrêta, incertaine. Comment expliquer à une enfant qu'elle avait été une prostituée. Lou attendit en la regardant.

- Et j'ai fait un très mauvais travail. Je donnais des caresses, des câlins et des baisers à des hommes contre de l'argent. Et ça, tu vois, c'est très mal car on ne doit jamais faire ça à une personne que l'on n'aime pas.

Et puis une femme m'a rencontrée. Elle s'appelait Andrea, elle m'a menti. Elle m'a fait croire qu'elle m'aimait bien et je l'ai crue. J'ai travaillé pour elle, j'ai volé et tué des gens pour elle. J'étais devenue une très méchante personne. Un jour, Andrea a tué un monsieur que j'aimais beaucoup, alors je me suis vengée et je l'ai tuée elle aussi.

Après je suis restée toute seule très longtemps et j'ai continué à voler et à tuer des gens. Et puis j'ai rencontré oncle Finch, oncle John et Sameen. Mais au début, je n'étais pas gentille avec eux, je les ai frappés et on ne s'aimait pas du tout.

Elle fit une courte pause. Lou la regardait avec de grands yeux ronds. Ça faisait beaucoup à digérer d'un coup pour une enfant. Comment sa maman pouvait avoir voulu faire du mal à Finch, John et Sameen ?

- Tu vois Lou, oncle Finch a construit une machine, une machine très puissante qui voit tout et qui entend tout. Elle sait quand les gens vont avoir des problèmes et elle le prévient pour qu'il les aide.

A ce moment-là, où j'étais encore méchante, j'ai voulu prendre le contrôle de la machine et la garder pour moi toute seule. Mais heureusement, ils ne m'ont pas laissé faire et ils m'en ont empêché.

J'étais très en colère contre eux et très triste de ne pas avoir réussi. Mais c'est à ce moment-là que la Machine m'a choisie. Elle m'a donné une seconde chance, pour devenir quelqu'un de gentil. Elle m'a demandé de lui obéir et d'aider les gens en danger, et c'est ce que j'ai fait. J'ai commencé à devenir gentille grâce à elle. Mais aussi grâce à oncle Finch, oncle John et Sameen. Au départ, c'était difficile car ils ne m'aimaient pas, ils pensaient que j'étais encore une mauvaise personne. Mais ils ont compris que j'étais comme eux, que j'aidais les gens quand la Machine me le demandait.

Tu vois, quand je décroche le téléphone dans la rue, où quand je parle toute seule, eh bien en fait, je parle avec la Machine.

- Mais maman, tout à l'heure, le téléphone il a sonné dans la rue et tu n'as pas décroché. C'était la Machine ?

- Oui, Lou, c'était la Machine, lui répondit Root, ravie que sa fille ait si vite compris.

- Mais alors, tu ne veux plus aider les gens ? Tu ne vas pas redevenir méchante, hein ?

Root eut un petit rire. Elle regarda sa fille. Si seulement la limite entre le bien et le mal était si simple. Elle l'était pour les enfants, alors pourquoi ça se compliquait tant en grandissant ?

- Non, Lou, je ne vais pas redevenir méchante. Tu sais pourquoi ?

Louisa lui fit non de la tête et Root lui lança un petit sourire pétillant de malice avant de poursuivre :

- Parce que tu es là. Parce que je t'aime. J'ai compris que je ne redeviendrais jamais méchante, le jour où tu as commencé à me donner plein de coups de pied quand tu étais dans mon ventre. Et quand je t'ai vue, ça a été merveilleux. Sameen était là, elle aussi, et elle a compris que j'étais vraiment devenue gentille. Alors elle m'a fait confiance, et avec oncle Finch et oncle John, ils m'ont laissée sortir et on est devenu amis.

- Ils t'avaient enfermée ? S'exclama-t-elle en criant.

Root sourit de plus belle.

- Eh bien oui, je te l'ai dit, je n'étais pas gentille alors ils avaient peur de moi. Je ne suis devenue gentille qu'après, grâce à toi, grâce à la Machine et grâce à eux. Tu comprends ?

Lou acquiesça en silence.

- Tu étais méchante parce qu'on t'avait fait plein de mal. Et puis, tu es devenue gentille après, quand je t'ai donné des coups de pied quand j'étais dans ton ventre.

Root la regarda interdite, un grand sourire aux lèvres.

- Oui c'est ça, ma princesse, tu as tout compris.

Si je te dis tout ça aujourd'hui, c'est parce que depuis quelques mois, j'ai dû te mettre au pensionnat et…

Lou grogna de mécontentement. Elle n'aimait pas cet endroit. Elle se souvenait du jour où sa mère l'y avait emmenée.

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Elles étaient dans la rue, elles marchaient vers le pensionnat, ou plutôt Root traînait Lou vers le pensionnat.

- Je ne veux pas y aller, je veux rester avec toi et Sameen à la maison.

- Lou, on a déjà parlé et…

Louisa s'était brusquement arrêtée, et Root s'était tournée vers elle. Elle avait vu la colère et la tristesse sur son visage.

- Non, tu as parlé et j'ai écoutée. Je ne veux pas y aller.

- Tu verras, c'est une jolie école avec une grande cour. Et je viendrais te chercher les week-ends dès que je pourrais avec mon travail et les vacances.

- Maman, s'il-te-plait, je ne v…

- Lou, ça suffit, avait répliqué plus durement Root.

Mais Lou ne s'était pas laissé faire pour autant.

- Tu n'arrêtes pas de me dire que je suis grande et que je ne dois laisser personne me dire ce que je dois faire et ce qui est le mieux pour moi. Tu me dis tout le temps que je peux décider toute seule. Alors pourquoi je devrais y aller ?

Root s'était retrouvée au pied du mur. Sa fille de 5 ans venait de lui clouer le bec, retournant ses propres paroles contre elle-même. Lou la regardait attentivement, attendant une réponse. Root avait pourtant vite repris le dessus.

- Parce que je suis ta mère, donc parfois, c'est moi qui dois décider pour nous deux.

Lou avait baissé les yeux et était entrée dans l'école sans dire un mot et sans verser une larme.

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Root lui sourit.

- Je n'ai pas eu le choix, Lou. Je ne voulais pas t'envoyer là-bas mais j'ai été obligée.

- Pourquoi ?

- Parce que depuis quelques mois, une méchante machine a été créée et elle veut détruire la Machine, je veux dire la gentille. La méchante machine s'appelle Samaritain et les gens qui travaillent pour elle l'utilisent pour diriger le monde.

Elle s'arrêta en prenant conscience que Lou n'avait pas compris la dernière phrase.

- Samaritain ne veut pas que les gens décident tout seul, il veut décider pour eux et les obliger à lui obéir.

- Mais il n'a pas le droit de faire ça, s'exclama Lou soudain en colère.

Root la regarda, un triste sourire aux lèvres.

- Exactement Lou, souviens-toi que personne ne peut décider pour toi. C'est pour ça qu'avec oncle Finch, oncle John et Sameen, on se bat contre Samaritain pour qu'il disparaisse. Mais voilà, il y a quelques jours, les agents de Samaritain ont…

Elle s'arrêta, hésitante, ferma les yeux et se laissa enfin aller aux larmes. Louisa vint se serrer contre elle et Root la prit à nouveau dans ses bras.

- C'est Shaw, dit-elle simplement. Ils ont attrapé Sameen, elle a disparu. Je ne sais pas s'ils l'ont tuée mais oncle Harold et oncle John pensent que oui. Moi, je suis sûre que non. La Machine sait mais elle ne me dit rien. C'est pour ça que je suis en colère contre elle.

- Si elle est gentille comme tu le dis et qu'elle ne te dit pas, c'est parce qu'elle ne sait pas, non ?

Root en resta interdite. Sa fille venait en 5 secondes de lui faire ouvrir les yeux. Elle comprit qu'elle n'était pas en colère contre la Machine mais contre elle-même. Lou venait par une simple phrase de la réconcilier avec sa déesse.

- Sameen est courageuse, elle n'est pas morte, j'en suis sûre, maman.

Root la regarda. Enfin, elle avait quelqu'un de son côté. Elle acquiesça et pleura encore en silence tandis que sa fille continuait son câlin. C'était étrange cette inversion des rôles. Voilà que sa fille de 5 ans consolait sa mère en larmes.

- Lou, Samaritain et les gens qui le contrôlent sont très dangereux. Tu ne dois parler de tout cela à personne, tu m'as comprise, à personne. Jure-le.

Lou la regarda très sérieuse et fit une croix sur son cœur.

- Promis, juré, craché.

- Je suis venue te chercher à l'école parce que je me suis rendue compte que tu n'y étais pas plus en sécurité que si tu étais avec moi. Alors maintenant, on va rester toutes les deux.

- Et oncle Finch et oncle John ?

- Pas pour le moment, mon ange, je suis en colère contre eux. Ils pensent que Sameen est morte, mais toi et moi, on sait que ce n'est pas vrai. Alors tu veux bien m'aider à la retrouver ?

Lou acquiesça un grand sourire aux lèvres.

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Sameen s'était réveillée. Elle était dans un lit et elle avait mal partout. Elle garda les yeux fermés, les souvenirs de la Bourse lui revenant en mémoire. Elle pria pour que tout ça ne fût qu'un horrible cauchemar. C'était ça, oui, un cauchemar, et elle s'était enfin réveillée. Elle était dans le lit avec Root, Lou allait entrer d'une seconde à l'autre et sauter sur le lit à pieds joints pour leur dire qu'elle avait faim et qu'elle voulait des pancakes.

Mais elle sentait que ce n'était qu'un mensonge, sinon elle aurait déjà ouvert les yeux. Si elle ne l'avait pas encore fait, c'est parce qu'elle savait. Dès qu'elle les ouvrirait, la réalité reprendrait le dessus et ce sentiment de bien-être s'effondrerait. Au fur et à mesure qu'elle émergeait de l'inconscience, elle entendait de plus en plus distinctement les bips réguliers du moniteur cardiaque qui lui indiquaient fort malheureusement qu'elle était encore en vie.

- Bonjour mademoiselle Shaw, dit une voix passablement désagréable qu'elle reconnut.

Elle ouvrit brusquement les yeux et les vit face à elle. Greer était devant son lit et la regardait d'un air calme, une lueur de plaisir au fond des yeux. Elle le regarda tout aussi calmement sans accorder la moindre attention à Lambert situé à sa gauche ni à Martine debout appuyée contre le mur en face d'elle, les bras croisés, un genou plié et un pied posé sur le mur. Elle tenta d'ignorer tout aussi superbement leurs sourires assassins. On aurait dit deux loups affamés qui allaient se jeter sur une proie à leur merci, sauf que l'agneau qui allait se faire dévorer, c'était elle. La peur était là, elle ne la quittait pas. Elle n'avait jamais ressenti ça et c'était vraiment désagréable.

- Si c'est à ça que ça ressemble la vie après la mort, ça craint vraiment, réussit-elle à articuler.

Un sourire éclaira enfin le visage de Greer.

- J'espère que vous vous êtes bien reposée car vous en aurez besoin.

Elle lui lança un regard assassin mais ne répondit rien. Elle venait de prononcer ses derniers mots avant longtemps. Mais comment aurait-elle pu le savoir ? Comment aurait-elle pu savoir que tout ce qui sortirait de sa bouche désormais serait des cris et des hurlements ? Comment aurait-elle pu s'en douter ? C'était impensable car ils allaient venir la sauver. Ils ne l'abandonneraient pas, n'est-ce pas ? Non, bien sûr, sauf… " Sauf s'ils te croient morte. " dit une petite voix dans sa tête. Cette pensée horrible lui traversa l'esprit, tandis que Greer quittait la pièce, la laissant seule avec deux monstres.

Martine s'approcha d'elle, une lueur de folie au fond des yeux. Elle lui caressa doucement le visage, donnant des frissons à Sameen.

- Je t'avais promis que j'allais bien m'occuper de toi, lui dit-elle dans un souffle en se penchant à son oreille, et Jeremy m'a promis de me laisser commencer.

Elle se recula. Sameen se tourna vers Lambert qui lui envoya un sourire effrayant et alla s'appuyer à son tour sur le mur sans un mot et sans la quitter du regard, visiblement ravi de la situation. Elle ramena son attention sur la blonde. Martine claqua des doigts et une femme ressemblant à une infirmière entra en poussant un chariot.

Sameen put y voir de bien tristes accessoires : des seringues contenant des liquides de diverses couleurs, des couteaux plus ou moins longs, de multiples bouteilles dont elle n'osait imaginer les contenus, des aiguilles de différentes tailles, des fils reliés à des pinces et une sorte batterie. Sameen leva un sourcil, elle savait que Martine et Lambert l'observaient en détail. Malgré la situation, elle eut une irrésistible envie de rire. Ils croyaient lui faire peur en lui montrant les instruments avec lesquels ils allaient de toute façon la torturer. Ils auraient dû savoir qu'elle n'était pas débile pourtant. Ils étaient sérieux là, ils espéraient la faire fondre en larmes devant ce stupide plateau, comme un élément dissuasif pour la faire craquer avant même d'avoir commencé. Elle ne leur ferait pas ce plaisir.

Elle afficha son air le plus arrogant et son sourire le plus exaspérant, pire que celui qui faisait profondément soupirer Finch quand elle le lui lançait, et se tourna vers Martine. Cette dernière enfila des gants, un énorme sourire étalé sur le visage. Sameen aurait eu envie de lui arracher chaque dent à cette tarée, mais alors qu'elle essaya de bouger pour se redresser, elle se rendit compte sans surprise qu'ils l'avaient solidement attachée aux poignets et aux chevilles. Elle soupira en se rallongeant lourdement dans son triste lit.

- Tu as une préférence ?

Sameen ne lui répondit pas, ne la regarda pas, se concentrant sur le plafond de la pièce. S'enfermer dans sa tête, vite. Martine brancha doucement, et avec un indéniable plaisir, les fils sur la batterie. Elle claqua les pinces l'une contre l'autre, faisant apparaître des étincelles. Puis elle passa une jambe par-dessus Sameen et s'assit à califourchon au-dessus d'elle, une pince dans chaque main. Elle mit tout son poids sur sa cage thoracique, là où elle avait reçu deux balles, et Sameen lutta pour retenir un cri de douleur, qui ne serait pas le dernier, elle le savait malheureusement. Elle plongea un regard dégoutté dans celui de Martine. Elle vit que cette dernière jouissait pleinement de cet instant. Elle se rappela la stupide phrase bravache qu'elle avait sortie à Root dans une autre vie, dans une situation sensiblement similaire avec un fer à repasser. Mais elle refusait de dire un mot à cette pétasse. Elle n'aurait rien dit à Root, comme elle ne dirait rien à cette foldingue aujourd'hui. Mais elle ne pouvait plus comparer Root à une personne telle que Martine. Root était passée de leur côté en général et de son côté en particulier.

Root. Devait-elle penser à elle ou pas ? Il ne fallait surtout pas qu'ils découvrent pour elles, il ne fallait pas qu'ils sachent. Elle savait qu'ils appuieraient là où ça fait mal, là où elle serait susceptible de craquer. Car une chose était sûre, ce n'était pas avec des pinces électriques et leurs autres instruments de folie qu'ils y arriveraient.

Elle regarda Martine se pencher vers elle et lui placer les pinces sur ses côtes encore endolories par la chirurgie, et elle sentit aussitôt une horrible douleur causée par la décharge électrique et elle hurla.

Les premières semaines, ils l'avaient laissée là, attachée dans son lit. Ils venaient la voir tous les jours et, pour son plus grand malheur, restaient des heures à la torturer. C'était Martine, toujours et uniquement elle dans ces premières semaines. Et Sameen s'aperçut bien vite qu'elle n'allait pas lâcher le morceau de sitôt, trop heureuse de l'avoir à sa merci.

- Et dire que si je t'avais abattue dans ton petit magasin de cosmétique, je n'aurais pas eu tout ce plaisir aujourd'hui. La vie est vraiment pleine de surprises, plus merveilleuses les unes que les autres, tu ne trouves pas ? Allez, Sameen, tu n'es pas heureuse d'être en vie pour savourer ce moment avec moi ?

Elle ponctua sa phrase en lui enfonçant profondément une quatorzième aiguille dans son épaule gauche, un centre plein de nerfs et particulièrement sensible à la douleur. Sameen serra les poings et retint un hurlement mais ne put s'empêcher de laisser échapper un gémissement de douleur. Martine était à califourchon au-dessus d'elle et lui souriait. Elle adorait cette position, la tenant à sa merci, la dominant de tout son poids et de toute sa hauteur. Elle sortit un baume à lèvre rouge vif de sa poche et se l'appliqua méticuleusement sur les lèvres. Puis elle s'approcha dangereusement du visage de Sameen. Son rythme cardiaque s'accéléra malgré elle, et elle maudit les appareils qui la trahirent, tandis que le sourire de Martine s'élargissait. Elle se pencha vers son oreille.

- Tu aimais ça, sérieusement, vendre du rouge à lèvre ?

Sameen ne lui répondit pas, elle ne lui répondait jamais. Pas un mot ne sortait de sa bouche, juste des hurlements de douleur mais aussi de haine. Mais là, elle sentait que quelque chose de beaucoup moins ragoutant aller en sortir si Martine faisait ce qu'elle pensait qu'elle allait lui faire. Et malheureusement pour elle, elle ne s'était pas trompée.

- Ça te manque, j'imagine, non ? Allez, je veux bien partager.

Et elle se pencha pour l'embrasser. Sameen détourna brusquement la tête, mais Martine s'y était attendue et l'avait fermement agrippée d'une main à la gorge et l'autre dans ses cheveux au sommet de son crâne, et ce avec une telle force que Shaw crut sur le coup qu'elle allait lui arracher les cheveux. Elle ne pouvait plus bouger, et ne put rien faire quand cette saleté s'approcha d'elle, un plaisir sadique non dissimulé, et posa ses lèvres sur les siennes. Elle avait voulu hurler mais de dégoût cette fois. Elle pensa à Root et elle se sentit encore plus mal. Elle lui manquait tellement. Martine la lâcha et se recula un peu, Sameen se redressa et lui cracha en plein visage. Furieuse, Martine lui balança un crochet du droit qui lui fit cracher du sang comme elle s'était mordue la joue sous le choc de l'impact. Mais elle fut au moins soulagée quand Martine reprit son jeu avec les aiguilles, elle avait eu peur pendant un instant qu'elle n'aille plus loin que ce baiser immonde. Elle n'en fit rien, pas encore…

Martine était dingue. Chaque jour, elle expérimentait toutes les horreurs les plus tordues sur elle, des choses que Shaw ne savait même pas pouvoir exister, et pourtant Dieu sait qu'elle en avait vues. Même quand elle travaillait à l'ISA, elle n'avait jamais aimé torturer et faire souffrir, préférant tuer rapidement. Elle ne l'avait fait qu'en cas d'extrême nécessité pour obtenir des informations de terroristes, mais même ainsi, elle n'était pas aussi sadique que Martine. On ne torturait pas une personne pendant autant de temps, c'était inhumain, on l'achevait au bout de 48 heures maximum. Mais ils ne semblaient pas vouloir en finir aussi vite avec elle.

Martine semblait très bien connaitre toutes les monstruosités de l'espèce humaine en matière d'invention sur la torture. Shaw la soupçonnait même d'avoir inventé des techniques spécialement pour elle. " Il ne fallait pas te donner autant de mal pour moi, ma vieille. " pensait-elle ironiquement.

Lambert lui, observait pendant ce temps, sans commentaires. Il avait l'air d'apprécier le spectacle et lui donnait envie de vomir, autant que Martine. Sameen se souvenait de ce que cette dernière lui avait dit ce premier jour en enfer, qu'elle avait eu droit au premier tour, donc celui de Lambert allait venir, mais quand ? Et surtout, elle appréhendait ce qu'il allait lui faire, elle sentait au fond que ça pouvait être encore pire qu'avec Martine, elle le voyait dans son regard calme et fou quand il l'observait dans ses séances de douleur quotidiennes.

S'ils prenaient leur temps, c'était parce qu'ils avaient prévu un sacré programme sur une longue durée spécialement pour elle, ils avaient su dès le départ qu'elle ne céderait pas facilement. Mais ce qu'ils ne savaient pas, pensa Sameen, c'est qu'elle ne leur céderait pas du tout. Ils pouvaient bien aller se faire foutre avec leurs tronches de dégénérés et leurs sourires sadiques de débiles profonds.

Au bout de deux semaines, ils la traînèrent dans une autre pièce, sans lit, sans rien, rien d'autre qu'une baignoire, jute une pièce sordide, pleine d'humidité aux murs nus recouverts de champignons et à l'odeur nauséabonde. Il y faisait froid, et elle s'était tout de suite dit que ce serait là sa triste dernière demeure. Mais elle se trompait, ils ne la laissèrent pas mourir là, en tout cas, pas au sens où on l'entend. Ils la nourrissaient et la traînaient à la douche une fois par jour. Elle en avait d'ailleurs profité pour tenter de s'échapper, tuant au passage quelques agents. Même s'ils parvinrent à la stopper à chaque fois, elle ne pouvait s'empêcher de penser, un sourire aux lèvres, que c'était toujours ça de pris. Elle savait pourquoi elle respirait encore, Samaritain voulait des réponses et elle était la clé. Les visites de ces bourreaux continuèrent donc et c'était toujours Martine qui menait la danse.

- Où est votre planque ? demanda Martine pour la millième fois.

Elle était accroupie à terre à côté de Shaw, Lambert appuyé contre le mur comme à son habitude. Sameen était fermement tenue par deux gorilles qui obéissaient aux moindres gestes de Martine. Ils venaient de lui sortir la tête de la baignoire pour la septième fois. Ils l'avaient laissée plus longtemps encore que les autres fois sous l'eau et elle avait cru s'y noyer. Elle avait repris brusquement et difficilement sa respiration quand ils l'avaient sortie et avait craché l'eau de ses poumons.

- Quelle est la couverture de John Reese ?

Sameen ferma ses yeux, ne lui répondant toujours pas. Elle se concentrait sur sa respiration, pour la calmer, et la faire revenir à un rythme plus normal et moins précipité.

- Quelle est la couverture d'Harold Finch ?

Sameen continua à cracher l'eau de ses poumons, ça lui brûlait douloureusement la gorge.

-Quelle est la couverture de Samantha Groves ?

Elle ouvrit les yeux, et vit Martine qui l'observait calmement. Cette dernière poussa un soupir exaspéré qui n'aurait convaincu personne. Sameen le savait, elle adorait cette situation. Sans la quitter du regard, la blonde claqua des doigts, et on la replongea sous l'eau. Elle eut à peine le temps de prendre une profonde inspiration.

Martine la bombardait de questions en tout genre à chaque séance quotidienne, sur le lieu de leur centre d'opération, leurs couvertures, leurs habitudes, les endroits où ils vivaient, leurs moyens de communiquer entre eux, sur leur moyen de communiquer avec la Machine et sur son emplacement. Mais Sameen ne disait rien, de toute façon, elle ne savait pas où était la Machine et là tout de suite, elle s'en fichait un peu. Dans sa situation, elle avait clairement d'autres chats à fouetter, et d'autres sujets de préoccupation que la Machine.

Ils voulaient la faire parler par n'importe quel moyen, mais ils n'avaient pas encore tout expérimenté sur elle, à son plus grand regret. Elle le savait et elle appréhendait la suite. Leurs questions étaient en boucle, elle aurait voulu leur dire de changer de refrain. Sameen se rendit compte peu à peu que ces dernières tournaient souvent autour de Root. Elle savait que Greer voulait l'embaucher au service de Samaritain mais Root avait refusé. Elle s'était dit au départ que c'était parce que Root était au service de la Machine, mais elle s'aperçut que de tous les membres de l'équipe, c'était sur Root que les questions portaient le plus. Elle avait eu peur au début qu'ils n'aient compris qu'elle était l'interface de la Machine, mais elle finit par intégrer l'idée qu'ils ne pouvaient pas savoir ça. Du moins, pas encore et ce n'est pas elle qui leur donnerait la clé. Plutôt mourir.

- Où est Samantha ?

Ce jour-là, Sameen était allongée au sol, ses poignets attachés ensemble à un pied de la baignoire, Martine assise à califourchon au-dessus d'elle avec une pince mécanique dans les mains. Elle lui avait déjà arraché trois ongles et d'innombrables cris de douleurs.

- Tu ne voudrais pas qu'elle vienne te sauver ? Elle ne te manque pas ?

Sameen n'aimait pas le tournant que prenait cet interrogatoire. Elle se débattait vainement et se surprit à prier un dieu auquel elle ne croyait plus de la sortir de là, elle le priait pour qu'ils ne sachent pas pour elle et Root. Martine semblait aux anges. Elle se pencha et lui mordit douloureusement l'oreille puis elle lui murmura dans un souffle parfaitement audible dans le silence de la pièce :

- Ça fait longtemps toutes les deux que vous couchez ensemble ?

Sameen en resta pétrifiée. Ils l'observaient, le sourire de Martine s'élargit devant le visage décomposé de Shaw. Elle savait qu'elle venait de toucher au but. Sameen tenta de se reprendre mais c'était trop tard.

- Dans ton dossier, il était pourtant marqué que tu es une sociopathe. Alors dis-moi, elle est devenue ton animal de compagnie ? Tu t'es entichée d'elle parce qu'elle était un bon coup au lit ou parce qu'el…

- C'est juste ma coéquipière, coupa fermement et un peu trop fort Sameen pour la faire taire.

Elle ferma brusquement les yeux et se mordit les lèvres en se maudissant en silence. Elle s'était pourtant promis de ne pas leur dire un mot. Mais ça avait été plus fort qu'elle. Sa respiration était devenue saccadée durant le monologue de Martine, il fallait qu'elle la fasse taire et vite, et elle avait parlé. Elle savait qu'elle en avait trop dit, elle n'avait pas besoin d'ouvrir les yeux pour savoir que le sourire de cette salope était devenu étincelant. Sameen avait fini par leur cracher le morceau, par cette stupide phrase où elle essayait de nier pour protéger Root, elle n'avait fait que confirmer leur soupçon, la mettant encore plus en danger.

Elle finit tout de même par ouvrir les yeux et ne fut par surprise de voir Martine et Lambert, comme elle s'y attendait, un immense sourire aux lèvres comme deux gamins ravis devant un cadeau bien emballé le matin de Noël.

- Et tu embrasses souvent tes coéquipiers d'un baiser langoureux avant de les projeter dans un ascenseur ?

Sameen ne répondit pas. Ils avaient vu les images de la Bourse bien sûr. Quelle idiote elle avait été de croire son secret en sécurité. Ces salauds savaient depuis longtemps. C'était pour ça que leurs questions tournaient autour de Root. Ils jouaient avec elle.

- Elle ne compte pas pour moi, aucun d'eux ni personne ne compte pour moi. Je suis une sociopathe, tenta-t-elle une ultime fois.

Mais ils n'étaient pas dupes. Elle se maudit d'en avoir trop dit, mais de toute façon, c'était trop tard.

Au bout de trois semaines et demie, le tour de Lambert commença. Il lui avoua qu'il avait tout ce qu'il lui fallait maintenant, et qu'elle allait bien apprécier la suite. Il lui avait demandé si l'entrée du menu qu'ils avaient concoctée à son attention lui avait plu et si elle avait hâte de passer au plat de résistance. Elle l'avait regardé pleine de haine tandis qu'on l'attachait solidement par les poignets et les chevilles avec des chaines reliées aux murs. Elle s'était alors attendue au pire, mais sans comprendre, elle les vit sortir de la pièce. Ils éteignirent les lumières, la laissant dans le noir complet. Elle attendit quelques minutes dans un calme angoissant quand elle se figea. Elle venait d'entendre des couinements de plus en plus forts et de plus en plus nombreux. DES RATS, réalisa-t-elle écœurée. " Bon, ça va aller, tu as connu pire comme rats ces derniers temps ", avait-elle pensé. Pourtant elle n'aimait pas ça, elle se retint de hurler quand ces saletés lui grimpèrent dessus et la mordirent. Elle se débattit pour les faire fuir, mais ils étaient au moins une centaine dans la pièce et revenaient toujours. Elle fut submergée. Comment étaient-ils arrivés là ? se demanda-t-elle. Et elle réalisa qu'une trappe avait dû être tirée pour les faire entrer. Ça, c'était intéressant. Elle se remémora la pièce en détail. Hormis la porte, elle ne voyait aucune trappe, juste un conduit de ventilation. Elle garda cette information dans son esprit, se disant qu'elle s'en servirait plus tard. Ils la laissèrent là, dans cette pièce pendant plusieurs jours sans boire ni manger, sans visite et sans lumière, seule dans le noir complet avec pour seule compagnie les rongeurs affamés. Elle avait fini par hurler au bout de deux jours, n'en pouvant plus. Elle était à deux doigts de les supplier de la sortir de là, mais elle s'était retenue, ne voulant pas leur offrir ce plaisir. Elle se reprit malgré l'horreur de la situation, hors de question de capituler en deux jours à Lambert alors qu'elle tenait depuis 3 semaines face à Martine. Elle avait su au fond que ce serait pire avec lui. Mais elle savait aussi qu'ils voulaient des réponses et qu'ils ne devaient pas la laisser mourir, alors elle avait tenu. Elle se doutait qu'une caméra infrarouge devait l'épier et elle s'était montrée forte. Elle s'enfermait dans sa tête.

Elle était dans l'appartement de Root qui était devenu le sien aussi, il fallait bien se l'avouer. C'était le soir, dans le canapé, Root était rentrée et l'avait embrassée et Sameen avait cédé. Elle se souvenait de la tendresse de ce moment, de chaque caresse. Elle revoyait ses yeux, son sourire, et son visage, là, si près, qu'elle tendait la main pour le toucher, mais alors la beauté de cet instant s'évanouissait brusquement et la replongeait dans son horrible présent.

Elle n'avait pas su combien de jours ils l'avaient laissée là, mais ça avait été long. En allumant les lumières, elle fut brutalement aveuglée. Deux gorilles armés de lance-flammes s'occupèrent des rats, elle n'avait d'ailleurs pas exagéré leur nombre quand elle avait pensé à une centaine, tandis que deux autres la détachèrent. Elle s'écroula au sol, épuisée, déshydratée et salement amochée. Elle était incapable de bouger. Les quatre "nettoyeurs" balayèrent les cadavres de rats en quelques minutes puis sortirent de la pièce pour laisser entrer un Lambert et une Martine comblés. Mais ils n'étaient pas seuls, Greer était là aussi. C'était la première fois qu'elle le revoyait depuis son premier jour ici.

- Regardez un peu dans l'état que vous vous mettez, Mademoiselle Shaw.

Elle sentit une vague de rage mélangée à une nausée grandissante monter en elle, et elle lui lança son regard le plus meurtrier.

- Je n'apprécie pas ce qui se fait ici, sachez-le.

"Menteur" pensa-t-elle.

- Dites-le aux deux concierges alors, avait-elle simplement répliqué.

Sa voix était rauque, cassée. Elle était épuisée, au bord de la syncope. Elle se força à garder les idées claires et se concentra sur ce qui suivit.

- Nous voulons juste vous donner la possibilité de faire ce qui est juste au nom du Bien Général. On veut seulement vous ouvrir les yeux sur Samaritain.

Il fit une pause, la laissant digérer ses inepties. Elle trouva leurs goûts particulièrement insipides.

- Samaritain n'est pas l'ennemi. La raison pour laquelle vous êtes encore en vie, c'est parce qu'il a vu en vous une chance à ne pas gâcher, un potentiel et…

- Vous voulez m'embaucher, réalisa Shaw incrédule.

Greer acquiesça un grand sourire aux lèvres.

- Allez vous faire foutre, bande de tarés, vous et votre boîte de conserve mal réglée, lui cracha-t-elle.

Greer lui sourit tristement et soupira avant de se tourner vers Lambert et Martine.

- Carte blanche, leur dit-il avant de sortir de la pièce.

Elle comprit rapidement que si Martine excellait dans la torture physique, Lambert lui, excellait dans la torture mentale. Il ne lui posait aucune question.

Après l'épisode des rats, il laissa Martine recommencer son manège pendant deux jours. Elle la brûla à l'acide, laissant de nombreuses marques sur son dos. Sameen n'avait pu s'empêcher de repenser à celles de Root dues aux tortures qu'elle avait subies dans son enfance. Voilà le genre de monstre qu'elle avait rencontré petite.

Puis Lambert la rattacha, seule dans le noir. Elle avait redoutée une nouvelle invasion de bestioles immondes, mais cette fois-ci, elle fut belle et bien seule. " Ça n'était pas si terrible ! " avait-elle pensé avec un sourire sachant qu'elle pouvait supporter la faim, la soif, le froid et la solitude. Jusqu'à ce qu'elle entende une alarme assourdissante qui retentit dans la pièce sans jamais s'arrêter. Au bout de trois jours sans sommeil, elle s'était agrippée les oreilles avec ses mains comme pour se les arracher et elle avait hurlé.

- Tu vas t'arrêter, hurla-t-elle debout en matraquant le mur avec ses poings jusqu'à les sentir en sang.

Pourtant, elle continua encore et encore à frapper, sachant au fond que tout cela était vain.

- MERDE, TU VAS T'ARRÊTER !

Elle avait fini par s'effondrer au sol, attendant la mort. Elle ferma les yeux et s'enferma dans un endroit sûr loin de cet enfer.

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Elle était sur un trottoir, les yeux bandés par Root qui la suppliait de ne pas tricher.

- Root, râla Shaw.

- S'il-te-plait, Sam, tu vas adorer.

- Qu'est-ce que je vais adorer ?

- Si je te le dis, ça ne sera plus une surprise, mon cœur, avait chuchoté Root en la guidant elle ne savait pas où.

- Avec toi, je me méfie.

- Oh Sameen, mes petites surprises ne te déplaisent pourtant pas toujours, avait répliqué Root d'un ton plein de sous-entendus.

Sameen avait soupiré mais s'était laissé faire. Root s'était alors arrêtée et lui avait enlevé le bandeau. Le visage de Shaw s'illumina comme un sapin de Noël devant la superbe Nissan bleu marine.

- Joyeux anniversaire, Sameen.

Elle se tourna vers Root.

- Comment tu sais que… ?

Pour toute réponse, Root lui envoya un sourire de connivence.

- Je ne sais même pas quand c'est pour toi

- Oh Sameen ! C'est toi mon plus beau cadeau.

Shaw avait levé les yeux au ciel.

- Mais puisque tu insistes, il y a bien quelque chose qui me ferait plaisir, ou plutôt très envie, ajouta-t-elle son sourire malicieux s'élargissant. Va voir dans le coffre.

Intriguée, Sameen ouvrit ce dernier et découvrit un paquet contenant de la lingerie fine. Elle se retourna vers Root, les sourcils levés, attendant une explication. Root jubilait devant son expression où se mêlaient l'interdiction et l'amusement.

- J'ai bien envie d'un sorbet, mon cœur, par toi ?

Sameen lui avait alors souri, à la grande surprise de Root.

- Monte, lui ordonna-t-elle, en fermant le coffre.

Elle l'avait emmenée à South Beach, dans un hôtel face à la mer à Miami. Elles y étaient restées plusieurs jours sans jamais sortir, sauf pour quelques bains de minuit. Root lui avait fait remarquer que des anniversaires comme celui-là, elle en voudrait bien toutes les semaines.

- Tu te lasserais, lui avait répliqué Shaw, allongée sur le lit à côté d'elle.

- Pas sûr, mon cœur, tout dépend de ce que tu prévois pour me tenir occupée et j'avoue que pour l'instant, ton programme me plait, avait répliqué Root, enveloppée d'un drap.

Elle s'était penchée et l'avait embrassée.

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Allongée à terre, l'alarme lui martelant la tête et l'empêchant de se laisser aller au sommeil, Shaw avait cru devenir folle et appelait la mort de tous ses vœux. Mais ils ne l'avaient pas laissée mourir. Au bout de quelques jours, ils revinrent. Elle perdit connaissance quand ils la détachèrent et elle se réveilla plus tard, attachée dans le lit d'hôpital. Elle était mal. Elle se doutait qu'ils devaient aussi le savoir. Maintenant qu'ils l'avaient affaiblie, ils allaient pouvoir la faire plier pour obtenir d'elle ce qu'ils voulaient. "Surement pas" dit une voix dans sa tête. Oh non, elle ne craquerait pas, en tout cas pas en un mois.

Dans les semaines qui suivirent, Martine et Lambert lui expliquèrent que débutait la troisième phase de son menu, le dessert. Elle leur avait répliqué bravement que le plat de résistance avait manqué d'assaisonnement à son goût et qu'elle s'était attendue à mieux de leur part. Pourtant la suite s'annonçait très dure aussi, elle le savait. Ils l'avaient affaiblie. Ils l'affamaient constamment, et l'empêchaient de dormir dans un rythme régulier par des séances de torture qui avaient lieu à n'importe quel moment du jour et de la nuit. Le temps ne jouait pas en sa faveur et elle le savait. Elle était de plus en plus mal, et plus le temps passait, plus c'était dur de ne rien laisser transparaître.

Ils la torturaient à deux cette fois-ci. Martine avait repris son petit jeu avec ses instruments d'horreur et expérimentait d'autres nouveautés sur Shaw pour son plus grand malheur (elle qui pensait vraiment qu'elle avait fait le tour, elle s'était bien trompée. Martine avait une imagination débordante) tandis que Lambert posait des questions centrées désormais uniquement sur Root. Ils avaient compris qu'elle était son point faible.

Les questions étaient de plus en plus personnelles, ils voulaient savoir tous les détails de la vie de cette dernière. Sameen avait d'abord cru que c'était pour l'atteindre elle, un moyen de lui voler ses instants de bonheur et son intimité avec la jolie brune. Mais elle avait vite compris que ça allait bien au-delà de ça. C'était personnel mais elle ne comprenait pas pourquoi ils avaient une telle obsession pour Root. Elle finit par se douter que ça avait un lien avec Greer qui assistait en silence dans le fond de la pièce à de plus en plus de ses séances de torture. Mais que lui voulait-il à Root ? L'embaucher ? Pouh, il pouvait toujours rêver ce vieux schnock, Root avait été extrêmement claire avec lui. Certes elle était douée, mais Sameen savait aussi que Greer pouvait la faire tuer pour se débarrasser d'un ennemi trop puissant s'il ne parvenait pas à s'en faire un allié. Ce n'était pas ça, ça allait au-delà mais elle ne comprenait pas. Ça la rendait folle, comme tout ce qui touchait à Root quand ils lui en parlaient. Il lui manquait une pièce du puzzle, une pièce qu'eux possédaient mais qui n'était pas encore visible pour elle, une pièce qui rendrait tout ça clair.

La torturer pour lui faire dire où était la Machine ? Lui ouvrir le crâne pour prendre l'implant qui les mènerait à la petite voix, comme l'appelait Sameen devant Lou pour qu'elle ne se doute pas de son existence ? Non, ça n'était pas ça non plus. Ils ne savaient pas pour son implant. Elle avait fini par en avoir confirmation car sinon ils lui en auraient déjà parlé pour la faire craquer en lui détaillant comment ils lui ouvriraient le crâne devant elle dans cette chambre. Ils auraient eu du plaisir à lui décrire l'horreur de la scène. Elle savait qu'une telle information aurait été du pain béni pour eux, qu'ils l'auraient déjà utilisée contre elle, tout comme ils utilisaient contre elle à chaque séance de douleur, la scène du baiser à la Bourse.

Bon alors c'était quoi ce qui les intéressaient chez Root ? Peut-être juste la tuer en fin de compte, s'était dit Sameen.

- Où est Root ? demanda calmement Lambert.

Shaw hurla de douleur quand Martine, à califourchon sur elle dans le lit, lui brisa un autre doigt de la main gauche.

- Ton domicile était vide, donc tu ne vivais pas là-bas. Je pense que tu vivais avec elle, ajouta Lambert sans se départir de son sourire.

- Où il est votre petit nid d'amour, chérie ? ajouta Martine en se penchant vers elle, menaçante.

Ces derniers temps, ses gestes étaient de plus en plus osés et déplacés, et Sameen appréhendait la suite. Elle ne pouvait que se douter de la seule forme torture à la fois physique et morale qu'elle n'avait pas encore subie et qui l'attendait sans doute très prochainement. "Ils n'étaient malheureusement plus à ça près", pensa-t-elle tristement. A chaque séance, Martine allait plus loin, trop loin. Ce jour-là, elle s'était penchée pour la mordre brutalement dans le cou en grognant de plaisir avant de remonter pour lui lécher la joue. Sameen fixait le plafond et repensait à Root, la douceur de ses gestes, rien à voir avec ce qu'elle vivait maintenant et qui lui donnait la nausée. Elle contemplait si souvent ce plafond qu'elle avait fini par en connaitre par cœur les petits points noirs sur fond blanc qui le composaient. Comme sur une carte aux étoiles, elle y cherchait des formes, comme un jeu qu'elle s'était inventée depuis qu'on l'avait plongée dans cet enfer, comme un rituel pour éviter de sombrer complètement, comme un moyen de garder le contrôle sur son esprit. Reverrait-elle un jour le ciel, les étoiles, ou même le soleil ? Elle en doutait de plus en plus.

- Tu vas crever ici. Tu le sais ça ? lui répétait souvent Martine. Ce jour-là ne fit pas exception.

- Où est Root ? répéta Lambert.

Sameen continua fixement de regarder le plafond, elle sentit une douleur fulgurante quand la blonde lui brisa un autre doigt et elle hurla à nouveau. Mais elle ne dit rien, elle la protégerait, emmenant ses secrets jusque dans la tombe.

- Est-ce qu'elle a des habitudes ? Un endroit où elle se rend régulièrement ? demanda Lambert.

Sameen respirait avec ampleur sous l'effet de la douleur mais serrait les dents. Elle entendit le craquement significatif de son annuaire et elle cria.

- On sait qu'elle est née dans le Texas mais son enfance est floue pour nous, tout comme le reste. Je suis sûre qu'elle t'en a parlé. Elle disparaît régulièrement des radars au cours de sa vie, mais toi tu sais.

Martine lui brisa le poignet dans un craquement sinistre, et Sameen défaillit un instant.

- Tu sais, chérie, Samaritain cherche après elle. On finira par la trouver et la traîner ici. Je m'occuperai d'elle avec autant d'attention que je m'occupe de toi.

Sameen sentit un frisson lui parcourir l'échine. Courageuse, elle se reprit.

- Tu ne l'attraperas jamais, elle est bien trop maligne pour ça, s'était-elle entendue lui répondre.

Martine lui avait souri, un air mauvais inscrit dans chacun de ses traits. Shaw aurait tellement eu envie de lui écraser sa sale face sur le sol en béton jusqu'à lui exploser le nez.

- On parie ? murmura Martine. Regarde ce que l'on a trouvé déjà, ça pourrait t'intéresser.

Elle sortit un téléphone de sa poche et lui montra. Sameen put voir sur une vidéo sa Nissan, puis cette dernière explosa en flamme. Elle sentit la colère monter en elle. Elle adorait sa voiture, c'était un cadeau de Root. C'était un sacrilège d'exploser une si belle voiture de sport. Mais elle ressentit aussi de l'inquiétude, elle se souvenait de l'endroit où elle l'avait garée la dernière fois. A deux pâtés de maison de son appartement avec Root.

- La carte grise nous a bien renseignés sur sa propriétaire. Belle voiture maintenant, tu ne trouves pas ?

Shaw lui lança un regard mauvais mais ne dit rien. A son grand soulagement, cette idiote n'avait pas compris son trouble. Elle pensait sérieusement la faire craquer en lui montrant sa voiture calcinée ? Ça l'énervait oui, mais elle ne parlerait pas pour si peu.

Sameen arrivait à se détacher parfois de sa triste réalité, mais s'enfermer dans son esprit devenait de plus en plus difficile au fur et à mesure qu'elle s'affaiblissait. Elle s'y forçait pourtant. Fermer les yeux et voir Root lui sourire, lui dire de tenir bon, qu'elle était forte et qu'elle allait venir la sauver, était sa seule bouée de sauvetage qui l'empêchait de se noyer dans cet univers de malheur.

Elle se souvenait, et ne voulait pas oublier. Elle était sa force autant que sa faiblesse. Elle était son endroit sûr, ce grâce à quoi elle leur tenait tête. Elle s'était même mise à rire un jour particulièrement affreux où ils l'avaient brûlée avec une lame chauffée à blanc. Shaw avait déjà perdu connaissance plusieurs fois et cela durait depuis des heures, elle n'en pouvait plus. Elle s'était alors enfermée dans sa tête et Root était là bien sûr. Elle s'était alors souvenue, pour elle ne savait quelle raison, d'un soir où Root l'avait forcée à danser avec elle. En fait, elle insistait depuis des semaines, mais Sameen refusait obstinément. Root avait alors pris les devants, elle avait caché ses armes et lui avait promis de lui rendre contre une danse. Shaw avait failli la tuer sur le moment. Après de multiples menaces de mort auxquelles lui répondirent des sourires de plus en plus cajoleurs, elle avait dû céder. Elle avait promis à Root de la tuer si elle en parlait à qui que ce soit. Cette dernière, trop heureuse d'obtenir le dernier mot, avait juré que ce serait leur "petit secret". Puis elle l'avait enlacée sur la chanson d'Anywhere. La tête posée sur son épaule, Shaw s'était peu à peu détendue en écoutant les battements réguliers de son cœur. Elle se souvenait que sur le moment, elle s'était trouvée vraiment débile, mais elle s'était sentie si bien dans les bras de Root, tellement en sécurité. Elle s'y était abandonnée et avait même fini par l'embrasser. Le bien être de ce moment contrastait tellement avec son actuel présent que Sameen était partie dans une incroyable crise de fous rires. Elle avait vu Martine la regarder incrédule et Lambert lever un sourcil. Ils pensaient qu'elle était devenue folle, et elle se demanda un instant si ça n'était pas le cas, mais elle ne pouvait plus s'arrêter.

Sameen avait renoncé depuis longtemps à ce que ses amis viennent la chercher. Ils devaient la croire morte ou n'arrivaient pas à la trouver. Bah, le résultat était le même. Elle avait réalisé qu'il lui faudrait s'enfuir par ses propres moyens. Martine lui ayant brisé les doigts, elle avait réussi à se défaire de ses liens une fois seule. Elle détacha ses chevilles aussi vite que ses doigts brisés lui permettaient et elle se mit debout. Elle chancela une demi-seconde avant de foncer vers le conduit de ventilation, tandis qu'elle entendait une alarme se déclencher et des pas précipités dans le couloir. Elle savait qu'il y avait une caméra dans la pièce et que Samaritain venait de déclencher une procédure qui ne pouvait avoir que de mauvais effets sur elle, si elle aboutissait. Shaw avait rampé aussi vite que possible, malgré ses blessures, dans l'étroite ventilation. Elle avait débouché dans une sorte de chaufferie, mais elle n'avait pas eu le temps de faire un geste que la porte de la pièce s'ouvrit, laissant entrer trois agents de Samaritain ainsi que Lambert. Elle avait juste eu le temps de se planquer dans un coin. Elle s'était rendu compte que la pièce était un cul de sac. La seule sortie était la porte par laquelle ses tortionnaires venaient d'entrer.

- Je sais que tu es là, murmura Lambert en observant la pièce à sa recherche. Ils s'approchaient de sa cachette. Et elle sentit l'adrénaline monter.

- Intéressant comme choix de…

Sameen avait brusquement surgi. Elle brisa le cou du premier agent avant de frapper le deuxième, lui explosant le nez. Mais elle était trop faible. Ils la plaquèrent au sol brutalement. Elle se débattit vainement. Elle vit Lambert s'accroupir à côté d'elle, un sourire aux lèvres, une seringue dans la main. Elle se débattit de plus belle en hurlant de rage, mais ne put rien faire quand il lui injecta le sédatif. Elle s'immobilisa presque immédiatement, mais ne sombra pas dans l'inconscience.

- Lâchez-la, murmura Lambert sans la quitter des yeux.

Il se pencha et la retourna sur le dos pour lui faire face.

- Bien essayé, lui dit-il, mais ce n'est pas très gentil de vouloir nous quitter si vite. La partie n'est pas finie, Shaw.

Elle respira lourdement puis sombra enfin dans le noir. Elle entendait toujours sa voix mais ne comprenait plus ce qu'il disait. De toute façon, elle s'en fichait. Elle avait échoué.

Elle se réveilla bien plus tard, de retour dans sa cellule. Ils étaient là, tous les trois à l'observer.

- Comment vous sentez vous ? demanda Greer

"Connard " pensa-t-elle. Elle ne répondit pourtant rien, se contentant de lui envoyer son regard le plus venimeux.

- Vous êtes bien plus résistante encore que nous ne l'avions prévu, continua Greer, mais vous semblez exténuée. Que diriez-vous d'une petite pause vidéo ?

Elle le regarda sans comprendre. Qu'est-ce qu'il lui chantait ce vieux fou ? Il lui sourit devant son air étonné, puis Lambert ouvrit la porte et deux agents entrèrent, poussant un écran blanc vide. On le plaça devant elle. Elle attendit puis soudain elle put lire "Regarde". "Samaritain" comprit aussitôt Shaw. Une vidéo de caméra de surveillance se mit aussitôt en place sur l'écran. Elle vit le Washington Park de New York, c'était très tôt le matin, il était presque vide. Elle les regarda sans comprendre, c'était quoi ce nouveau jeu sordide ?

- Vous devriez regarder, Mademoiselle Shaw, ça pourrait vous intéresser, murmura simplement Greer. Il y a quelques heures, Samaritain a repéré un comportement pour le moins anormal. Il a donc suivi cette personne, une certaine Deborah Weiss. Et quelle surprise quand il nous a montré son visage. Je vous assure, ça devrait vous plaire.

Sameen se sentit encore plus mal. Elle se retourna vers l'écran. Il y avait quelques personnes dans le parc, des joggeurs surtout, des agents d'entretien qui ramassaient les poubelles, et soudain elle les vit. Son cœur sembla s'arrêter. Root était au milieu du parc avec Lou trottinant à ses côtés.

Elle se détacha de l'écran et ferma les yeux, effondrée. Ça n'était pas possible, comment l'avait-il trouvée ? Non, ils ne l'avaient pas trouvée, sinon ils l'auraient déjà tuée ou plus probablement traînée ici. Non, ils l'avaient repérée, nuance. Elle savait que la scène se déroulait en temps réel. Elle ne savait pas comment, mais ils avaient trouvé Root, et merde, Lou.

- Très mignonne, la gamine, murmura Martine, pas besoin de demander qui est sa mère. Elle lui ressemble comme deux gouttes d'eau. Elle a quel âge, Lambert, à ton avis ? 5 ou 6 ans.

- Ouais, j'aurais dit ça aussi, répondit l'interpellé.

Shaw ouvrit brusquement les yeux et les regarda. Lambert et Martine observaient la vidéo, tandis que Greer détaillait Sameen.

- Sa fille ? Articula-t-il.

Sameen déglutit avec difficulté. Il n'était pas très rapide à la détente, pensa-t-elle. Il sourit largement.

- Elle a ses yeux. Ça, c'est très intéressant.

N'importe quoi, Lou avait les yeux bleus et ceux de Root étaient marron. Il délirait ce vieil imbécile. Mais elle ne s'y attarda pas. Elle aurait voulu hurler, mais la terreur la paralysait. Elle n'arrivait plus à respirer ni à bouger. Elle se tourna à nouveau vers la vidéo.

Malgré la situation, c'était agréable de les revoir. Elles allaient bien. Mais Shaw ne comprenait pas ce que Lou faisait là, elle aurait dû être au pensionnat. Elle devina que Root avait dû l'en faire sortir. Quelle erreur ! Elle observa Root, elle la trouvait très pale et assez mal en point. Elle semblait épuisée comme si elle non plus, n'avait pas dormi depuis un certain temps, et même un peu malade. Elle n'affichait pas son habituel sourire exaspérant et semblait un peu éteinte. Shaw remarqua aussi qu'elle boitait et semblait souffrir en marchant. Que s'était-il passé ? Est-ce que ça avait un lien avec l'anomalie qui avait permis à Samaritain de la repérer.

Elle les entendit parler dans la vidéo.

- Maman, je peux aller à la fontaine ? demanda Lou.

- Oui, vas-y, mais pas longtemps, après on s'en va, répondit Root.

- Oncle Finch, cria Lou en courant soudain vers Harold.

Root s'était retournée et le regarda s'approcher d'elle. Harold entra alors dans le champ de vision de la caméra, suivi de la petite. "Oh non, ça c'est le bouquet !" pensa Sameen.

- Tu nous laisses, Lou, je dois parler à Harold.

La gamine s'éloigna vers la fontaine en chantant Nous n'irons plus au bois.

- Vous allez bien, Mademoiselle Groves ?

Root et lui s'étaient mis à marcher dans le parc.

- Mieux je … Ecoutez, Harold, je suis … Enfin bon, je … Merci, lâcha-t-elle simplement.

- Ne nous faites plus jamais une peur pareille, je vous en prie.

- Je n'ai pensé à rien sur le coup. Enfin si, à elle.

Sameen en resta interdite. Elle. Root était en train de parler d'elle. Si elle avait su qu'elle était observée, elle se serait tue et aurait filé comme le vent. Les agents de Samaritain devaient être en route maintenant. Mais Sameen ne pouvait rien faire, ça la rendait folle et elle savait qu'elle ne pourrait pas se contenir très longtemps.

- Mademoiselle Shaw n'aurait pas voulu ça et vous le savez.

Mais de quoi ils parlaient là ? Qu'est-ce qu'elle avait encore fait comme folie ? Sameen pria pour qu'ils sortent du parc, mais malheureusement, ils semblaient vouloir traîner.

- Je suis sûre qu'elle est vivante, Harold.

Sameen en resta clouée sur place, la bouche pendante. Ainsi, elle ne la croyait pas morte, bonne nouvelle.

- Mademoiselle Groves, je sais que ce n'est pas ce que vous avez envie d'entendre, mais ça fait trois mois maintenant. Et nous n'avons toujours aucunes pistes.

Trois mois. Waouh ! Elle avait tenu trois mois ici, elle aurait plutôt dit trois siècles. Aucunes pistes, donc ils continuaient à la chercher.

- Pensez à Louisa, ajouta Harold en se tournant vers la gamine à la fontaine, elle a besoin de vous.

- Je sais, mais c'est trop dur sans...

Elle ne sembla pas pouvoir finir. Harold continua d'observer Lou, respectant son silence.

- Vous devriez repenser l'idée de la garder avec vous. Tenez, c'est une excellente école, elle y serait très bien et vous pourriez…

- C'est gentil, Harold, le coupa Root, mais elle n'est pas plus en sécurité sans moi qu'avec moi. En fait, je crois même qu'elle est plus en sécurité avec moi. Avec mes multiples changements de masques, ils ne me trouveront pas.

Harold lui tendit tout de même le papier avec l'adresse de l'école.

- Très bien, mais au cas où vous changeriez d'avis.

- Pour ce qui est d'hier soir…

- John a réglé le problème, coupa Harold. Reposez-vous un peu, vous en avez cruellement besoin.

- Je suis désolée, Harold, pour le silence radio, pour avoir dit que c'était votre faute, pour… enfin pour tout. C'était injuste.

Il lui tapa maladroitement sur l'épaule comme pour lui dire qu'il comprenait.

Ils marchèrent encore un instant en silence puis Harold partit au grand soulagement de Shaw. Root se dirigea vers la fontaine.

- Allez Lou, on s'en va, dit-elle en prenant la petite dans ses bras. Que dirais-tu d'un bon petit déjeuner, ma princesse ? C'est moi qui invite.

Sameen la vit se diriger vers la sortie du parc. Elle crut un instant que c'était bon, qu'elle s'en sortirait. Puis elle le vit, le petit point rouge dans son dos. Un tireur, réalisa-t-elle.

- NON ! hurla-t-elle en se débattant.

- Tu as raison, murmura Martine, son habituel sourire aux lèvres, plutôt la gamine alors. Elle avait murmuré ces derniers mots dans son téléphone.

Shaw vit avec horreur le point rouge passer sur la tête de Lou. Elle se débattit de plus belle.

- Espèce de salope, lui cria-t-elle. C'est qu'une gamine, elle n'a rien à voir là-dedans.

Martine lui sourit et s'approcha d'elle.

- Dis-moi, où est la Machine et elles sortiront de ce parc, vivantes. Tu as 15 secondes, tictac.

Sameen la regarda interdite.

- J'en sais rien, lui dit-elle.

- 10 secondes …

- Je te dis que j'en sais rien, hurla Sameen.

Elle sentait la panique monter et jetait de brefs regards angoissés à la vidéo, avant de se retourner vers Martine qui l'observait toujours. Pas ça, non pitié. Le tireur visa à nouveau Root.

- J'en sais rien, alors arrête, arrête ça, supplia-t-elle. J'en sais rien et c'est tant mieux parce que sinon je te le dirais.

- 5 secondes, Shaw. Peut-être qu'au fond, tu ne tiens vraiment pas à elle. Trois…

- NON ! hurla Sameen en se débattant. Elle ne s'aperçut pas tout de suite des larmes qui coulaient sur son visage. Martine la regardait, ravie.

- deux…, continua-t-elle.

- Je sais comment la trouver, avoua Shaw à contrecœur. Je te dirais tout mais ne leur fais pas de mal, continua-t-elle en fermant les yeux.

Elle ne voulait pas voir la suite. Elle tenta de se calmer et ouvrit les yeux.

- On t'écoute, chérie, claqua la blonde.

Sameen prit une profonde inspiration. Le tireur visait toujours Root dans le dos.

- Alors? S'impatienta Martine.

Elle reprit le téléphone pour donner l'ordre de tirer quand Shaw parla.

- On ne sait pas où elle est mais elle communique avec une seule personne, Root. Donc si tu l'as tue, tu n'auras rien et tu ne trouveras jamais la Machine.

Elle fit une pause, réalisant ce qu'elle venait d'avouer. Elle n'avait certes pas eu le choix mais toujours est-il qu'elle avait parlé. Pire, maintenant ils savaient que Root était l'interface.

- Comment la Machine lui parle ?

Shaw jeta un coup d'œil sur l'écran et vit que Root était enfin sortie du parc. Elle souffla de soulagement, elle était presque hors d'atteinte. Dans quelques secondes, elle disparaîtrait grâce à la carte fantôme.

- Je ne sais pas, mentit-elle, je n'ai jamais su. La Machine, je ne m'en occupe pas.

Martine se pencha vers elle et lui murmura doucement dans l'oreille :

- Je suis sûre que tu mens. Tu sais, on l'a encore en visuel pour les deux prochaines rues. Ce serait dommage de transformer sa tête en pastèque éclatée, non ?

Shaw déglutit difficilement. Martine n'avait pas l'air de mentir. Elle ramena son téléphone vers elle.

- Alors maintenant, soit une gentille fille et dis-moi comment la Machine lui parle, ou elle meurt.

Elle décompta doucement sur ses doigts. Arrivé à trois, Sameen détourna les yeux.

- Elle…, commença-t-elle.

Elle pria de tout son cœur que Root lui pardonne, mais elle n'avait pas le choix.

- Elle a un implant qui lui permet de parler avec la Machine, avoua-t-elle dans un souffle.

Elle reposa les yeux sur l'écran et regarda Root disparaître enfin au coin de la rue. Elle soupira de soulagement, elle était sauve, enfin. Mais Shaw avait parlé.

Elle regarda Martine, rayonnante à côté d'elle.

- Merci Shaw.

L'écran s'éteignit. Martine s'assit sur elle à califourchon et commença à lui caresser doucement les cheveux.

- Tu vois, chérie, quand tu veux…

Elle n'eut pas le temps de finir sa phrase. Elle s'était dangereusement penchée et Shaw avait usé d'une de ses dernières forces pour lui donner un violent coup de tête. Elle entendit avec un indéniable plaisir, le nez de Martine se briser au contact de son front. Cette dernière hurla de douleur avant de se reculer précipitamment. Elle essuya le sang sur son visage.

Au bout de quelques minutes, elle se reprit pourtant et lança à Sameen un sourire mauvais.

- Tu vois que je l'ai retrouvée en fin de compte.

- Comment ? Osa enfin demander Shaw.

- Hier soir, elle a fait un sacré remue-ménage, répondit Martine. On a bien failli l'avoir. J'ai eu une tendre pensée pour toi quand je lui ai tiré en pleine poitrine.

Sameen se redressa brusquement, furieuse. Elle tenta vainement de se libérer de ses entraves. Cette garce avait tiré sur Root. Ça, en plus de tout le reste, c'était trop.

- La première chose que je ferais quand je sortirai d'ici, sera de te crever salope, lui cracha-t-elle.

- Chut ! murmura Martine en lui appuyant sur les épaules pour la rallonger. Calme-toi ! On a pas fini de s'amuser toutes les deux, tu sais.

Sameen la regarda d'un air dégoûté. Qu'est-ce qu'elle allait encore lui faire ? Elle réalisa alors que s'ils ne la tuaient pas, c'était pour une raison : Root avait disparu. Ils l'avaient mise en joue mais ils ne l'avaient pas attrapée, pas encore. Elle en fut soulagée. Elle repensa à ce que Root venait de dire. Elle avait raison, ses multiples changements d'identité la maintenaient à l'abri. Elle était déjà quelqu'un d'autre et Samaritain ne pouvait plus la suivre. Il avait pu suivre Deborah Weiss depuis la veille au soir, mais Deborah Weiss venait de disparaître et Root était déjà une autre personne qu'il ne pouvait suivre car jugée non pertinente. C'était la seule explication possible.

- Où vit Root ? demanda Lambert.

Pendant ce temps, Martine avait sorti un couteau aiguisé de sa botte et s'amusait à en lécher la lame. Sameen ne la quittait pas du regard. Root était en sécurité. Elle ne dirait plus rien, ils pouvaient bien la tuer, ça lui était égal.

- Elle ne te croit pas morte, mais entre nous, elle n'avait pas l'air très en forme, continua Lambert. Tu sais, on ne veut pas la tuer. Tout comme toi, Samaritain a vu en elle un potentiel. Il veut lui laisser une chance.

Devant le mutisme de Shaw, Martine se tourna vers Lambert. Il lui rendit son sourire sadique et lui fit un bref signe de tête.

- Tu étais plus bavarde tout à l'heure, chérie, murmura-t-elle.

Et elle lui enfonça la lame dans le bras en appuyant en maximum. Elle descendit doucement de l'épaule à son coude. Sameen serra les dents, ne laissant échapper qu'un grognement de douleur.

- La gamine est très mignonne, ajouta-t-elle quand elle eut fini son incision. Elle est à croquer, comme un fruit bien mûr. J'aimerais bien m'occuper d'elle aussi.

Sameen laissa alors éclater sa rage. Elle se débattit violemment et lui cracha au visage. Plus question d'être leur petit jouet. Ils l'avaient déshumanisée à un point qu'elle ne pouvait penser être imaginable.

- Si tu la touches, je te tue, cria-t-elle folle de rage. JE VOUS TUERAI ! hurla-t-elle encore et encore, même après qu'elle ait senti une piqûre dans son bras. Elle hurla jusqu'à finir par sombrer.

Les semaines suivantes furent éprouvantes. Le sadisme augmentant en intensité. Ils voulaient des réponses sur Root et sur Lou, bien plus que sur la Machine, et Sameen ne comprenait toujours pas leur obsession. Pourquoi Root ? Elle n'était pas l'administrateur, c'était Harold, et ça, ils le savaient. Pourtant c'était sur elle qu'ils la questionnaient inlassablement. Pourquoi ? "Pour te faire craquer", lui murmura une voix dans sa tête.

- Avoir un enfant, ça vous change la vie, j'imagine, murmura Lambert. Mais c'est tellement de responsabilité. Et un accident est si vite arrivé.

Il fit une pause.

- Une si jolie gamine, ce serait si dommage.

Ça la rendait folle et ils le savaient.

- Tu l'aimes, n'est-ce pas ?

Elle ne le regardait pas. De toute façon, ils savaient.

- Tu es certaine de ne pas vouloir nous répondre, chérie ?, lui murmura Martine.

Elle sourit devant son mutisme. Et avant qu'elle n'ait abattu son marteau, Sameen s'était un peu préparée. Ça ne l'empêcha pas de hurler de douleur quand le clou s'enfonça profondément dans son épaule. C'était le neuvième dans ses articulations et elle souffrait le martyr.

- Comment c'était la vie de famille ? Tu ne veux pas me le dire à moi ?

Elle se pencha dangereusement. L'adrénaline et la peur grimpèrent simultanément en flèche chez Sameen. Il était impossible que la blonde n'entende pas son cœur marteler dans sa poitrine. Martine était trop proche et allait toujours plus loin. Mais contrairement à Root, ça n'avait rien d'amusant ni d'excitant. Elle était terrifiante. Sameen ne bougeait cependant pas, la défiant clairement par un regard assassin de s'approcher plus. Elle aurait pu si facilement lui briser le cou, si elle n'avait pas été attachée, mais voilà bémol, elle était attachée et ne pouvait rien faire. Martine guettait sa moindre faiblesse, et maintenant qu'elle l'avait trouvée, elle n'allait pas lâcher. Elle avait compris que ça la dégouttait quand elle la touchait. Sameen était à Root et ne voulait être à personne d'autre, et surement pas à une personne aussi immonde que Martine. Cette dernière lui emprisonna la gorge d'une main de fer et serra. Sameen se mit à manquer d'air. Martine lui sourit sadiquement et se pencha.

- Ça devait être chiant, non ? Pas le genre de chose faite pour toi. En fait, je crois que tu préfères ça.

Elle lui mordit brutalement les lèvres jusqu'au sang. Sameen suffoquait et se débattait. Martine lui lâcha les lèvres et continua son sinistre jeu dans le cou, laissant des traces de morsure. Sameen se mit à hurler de rage en se débattant, faisant sourire la blonde qui descendit plus bas. Elle lui ouvrit brusquement la chemise d'une main faisant sauter les boutons et se pencha sur sa poitrine. Elle s'arrêta un instant, leva la tête pour lancer un regard écœurant de sadisme à Shaw, avant de plonger. Sameen hurla de douleur quand elle sentit ses dents s'enfoncer et sentit la nausée venir. Quand Martine la lâcha enfin, elle reprit brusquement sa respiration. Elle eut juste le temps de se pencher sur le côté pour ne pas se vomir dessus.

Elle se rallongea lourdement et ferma les yeux. Elle ne voulait plus la voir, elle allait la tuer. Ça, elle en était sûre. Elle sentit son poids la quitter, elle s'était levée. Shaw garda les yeux fermés jusqu'à ce qu'elle entende la porte se fermer. Elle respira profondément avant de les ouvrir. Martine était partie mais Lambert était encore là à l'observer, un air satisfait sur son visage de fils à papa.

- Il ne faut pas lui en vouloir. C'est tentant de t'avoir ici avec nous. Surtout maintenant que tu as décidé de coopérer.

- Je ne…

- Oh, ne t'inquiète pas, coupa Lambert, tu nous diras ce que l'on veut savoir. C'est juste une question de temps. Tu nous en as déjà beaucoup dit. Tu n'es pas si difficile à cerner en fin de compte.

Sameen l'observait en silence, elle sentait la rage monter en elle, la haine brûlant ses entrailles.

- Je t'avoue, ajouta Lambert en s'approchant d'elle, que je m'attendais à mieux.

Il lui caressa la joue d'une main, presque tendrement. Sameen se détourna aussitôt. Pas question de devenir leur objet.

- Mais c'est bien que tu aies compris où était ton intérêt dans toute cette histoire. Tu n'es pas encore prête à l'accepter, mais tu verras que travailler pour Samaritain…

- Je ne travaillerai jamais pour vous, lui cracha Shaw. Et je ne coopérerai jamais.

A son grand mécontentement, le sourire de Lambert s'élargit et Shaw se promit de le lui arracher un jour ou l'autre, même si ça devait être la dernière chose qu'elle devait faire sur cette Terre.

- Mais tu l'as déjà fait. On sait grâce à toi que c'est Root la clé. Et on sait même comment lui faire entendre raison si elle se montre aussi têtue que toi.

- Root ne trahira jamais la Machine.

- Comme tu étais censée ne jamais la trahir ?

Shaw en fut estomaquée. Elle ne trouva rien à lui répondre car au fond elle savait qu'il avait raison.

Plus encore que la torture, c'était la culpabilité de sa trahison qui lui faisait mal. Sameen s'était réfugiée dans un mutisme assourdissant. Au bout de trois semaines sans une parole, Martine et Lambert décidèrent de changer de méthode.

- Peu importe, lui avait dit Lambert, on ira chercher les réponses dans ta tête.

Elle n'avait pas compris sur le coup. Puis ils lui injectèrent de nombreuses drogues pour la faire parler. Les premières eurent pour effet de rendre son environnement flou. Elle ne comprenait plus le monde qui l'entourait et n'avait pas les idées claires. Son cœur battait à tout rompre, et elle pria pour faire un arrêt brutal. "Que ça s'arrête ! Que tout s'arrête !" avait-elle pensé. Mais son cœur tint bon et d'autres drogues lui furent administrées. Elles stimulaient son cerveau, faisant resurgir ses peurs les plus profondes dans des hallucinations terrifiantes. Elle hurlait à s'en déchirer les cordes vocales. Elle ne se souvenait plus de où elle était, ni pourquoi elle était là. Elle ne contrôlait plus rien, perdue dans un univers flou et irréel où se mélangeaient souvenirs terribles et hallucinations.

Elle avait ainsi revécu les pires instants de sa vie : la mort de son père, la mort de Cole, son partenaire de l'ISA. C'était pire que tout ce qu'elle avait enduré jusque-là car elle ne pouvait désormais plus se réfugier dans son esprit. Ils en avaient pris le contrôle et elle perdait pied. Plus aucun coin de sa tête n'était à l'abri, elle était totalement à leur merci. Elle avait l'impression de dérailler.

Mais ça n'avait toujours pas marché. Ils savaient pourquoi mais n'arrêtèrent pas pour autant cette première phase. La rendre folle était surement un premier pas. L'affaiblir avant de la détruire psychologiquement. Ils avaient compris que c'était Root son point de rupture. Or, cette dernière n'était pas présente dans ses pires souvenirs ni dans ses terreurs refoulées. Et c'est ainsi qu'au bout de deux semaines, ils changèrent de méthode.

Et commencèrent les simulations.

Sameen s'y mouvait dans un monde irréel qu'ils avaient construit à son intention, observant tout à l'écran. Elle se retrouvait à New York et Root venait la sauver ainsi que Reese. Mais c'était étrange et tout finissait par déraper. Elle perdait pied et tirait même sur Reese, comme si une autre personne avait pris possession d'elle-même. Elle ne contrôlait plus rien et leur faisait du mal. Mais quand elle se tenait devant Root, prête à l'abattre, elle n'y arrivait pas. Elle refusait de se laisser manipuler comme une marionnette et résistait par le seul moyen qu'elle avait trouvé pour mettre fin à cette horrible folie. Et c'est ainsi qu'elle se mit une balle dans la tête. La simulation se stoppa alors aussitôt. Quelle terreur ! Pire que toutes les autres, pire que tout le reste. Elle avait été comme possédée, incapable de se contrôler et elle les avait tués. Ça lui avait fait aussi mal que si c'était elle qui recevait les balles. Elle ne comprenait pas pourquoi elle aurait fait cela, et elle comprit qu'ils la manipulaient encore, la torturaient jusqu'au bout, alors qu'ils ne semblaient pas être là. Elle aurait aimé dire que la première simulation fut la pire et que toutes les autres, n'étant qu'une répétition sans fin de cette première expérience, avaient été plus faciles à encaisser. Mais il n'en était rien. Les voir mourir encore et encore devant ses yeux était insoutenable. Ils l'avaient piégée dans sa propre tête. Mais elle résistait, incapable de tuer Root, et la simulation s'arrêtait. Même au fin fond de ce cauchemar, Root était là et la sauvait de son malheur. Et c'est ainsi qu'elle résistait, mais pour combien de temps encore. Ses suicides répétés, bien qu'ils soient factices dans les faits, étaient on ne peut plus réels à ses yeux quand la balle lui éclatait la cervelle, avant qu'elle ne se réveille en sursaut, toujours solidement entravée dans ce maudit lit. Martine et Lambert l'observant, ravis mais pas comblés.

Heureusement, ils décidèrent de n'utiliser cette technique que ponctuellement. Ils semblaient déçus qu'elle n'ait pas eu l'effet escompté. Car Sameen ne leur avait toujours rien révélé, ni sur Root, ni sur les garçons, ni sur la planque. Elle enfermait toutes ces informations dans un coffre-fort secret qu'elle savait ne jamais devoir ouvrir. Mais ils se rapprochaient… Shaw finissait par être perdue entre la réalité et l'illusion des simulations. Elle ne les distinguait plus, mais dans les deux cas, elle tentait de s'échapper. Seul dans les simulations, elle y parvenait, ce qui devint un bien triste moyen pour elle de distinguer le réel du faux. Elle avait presque fini par accepter l'idée de ne jamais sortir de là. Mais elle ne se résignait pas. Elle avait tenté de s'enfuir encore et encore, tuant plusieurs gardes à chaque fois. Ils avaient fini par la perdre dans sa propre réalité. Pourtant, elle ne renonçait pas. Dans les simulations, elle parvenait à s'enfuir bien trop facilement et à regagner New York par elle ne savait quel miracle. C'était des petits riens mais c'est ainsi qu'elle parvenait à parfois faire la différence. Mais dans la réalité, elle n'allait jamais bien loin, ils la rattrapaient toujours et se débattre seule contre une armée n'y changeait jamais rien. Ils la sédataient et la ramenaient dans sa chambre où elle finissait immanquablement par se réveiller, entourée de ses deux tortionnaires attitrés. Et tout recommençait, jusqu'à la rendre folle.

Ils continuèrent à la droguer et à la torturer en même temps, mais elle s'était tue. Refermée comme une huître, elle attendait que la marée l'emporte au loin. Mourir ne lui semblait plus être la pire des choses désormais. Pourtant, elle résistait encore et ne baissait pas les bras, cherchant une issue à son désespoir. Mais que pouvait-elle faire si elle n'était même plus à l'abri dans sa propre tête ? Ils venaient de lui prendre son seul réconfort, sa seule échappatoire. Elle se forçait donc, dès qu'elle était un peu consciente, à en trouver une beaucoup plus concrète et réelle. Il fallait qu'elle réfléchisse à un plan, qu'elle sorte de là. Le temps était compté. Il connaissait déjà trop de la vérité entre elle et Root. Elle, elle en savait déjà tout. Elle l'avait acceptée aussi belle et terrifiante soit-elle. "La vérité, c'est que tu l'aimes" avait murmuré une petite voix dans sa tête, mais cette fois, elle ne la faisait plus taire et ne pouvait plus l'ignorer. Et même si cette vérité était belle, elle lui faisait mal dans cet enfer dont elle se demandait si elle en sortirait jamais un jour pour revoir Root.

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J'espère que ça n'a pas été trop long et que je ne vous ai pas fait trop languir. Je trouve ce chapitre pas mal, peut-être mieux que le premier. A vous de juger, faites-moi savoir si je n'ai pas été trop loin. C'est parfois dur parce que je veux m'approprier les personnages sans trop les changer. Après Root dont j'avais modifié le passé, je me suis attaquée au personnage de Shaw que j'ai rendu plus vulnérable sous sa carapace. Après tout, dans la série, elle vend belle et bien Root sous la torture à Samaritain. Je ne pense donc pas mettre tant éloigner que ça.

Pour ceux qui se demandent ce qui est arrivé à Root, et accessoirement à Lou, PATIENCE, réponse au prochain épisode et ça devrait vous plaire, enfin j'espère.