Chapitre 3 : Toucher le fond

Lou frappe encore une ligne doucement. Sa mère l'observe avec bienveillance du coin de l'œil. Elles sont assises face à face devant leurs ordinateurs respectifs posés sur la table basse du salon. Root veille à chacun de ses mouvements, chacune de ses frappes via son propre appareil. Elle ne peut s'empêcher de sourire devant son travail, qui s'affiche à son écran. Elle n'a commencé à lui apprendre que depuis trois semaines et Lou sait déjà se débrouiller pratiquement toute seule.

"Elle est douée" ne peut-elle de s'empêcher de penser fièrement. "Telle mère, telle fille". Sameen aurait accordé un de ses rares sourires, comme Root était l'une des seules à savoir lui faire faire, à l'entente de cette phrase si Root l'avait prononcée. D'habitude, c'était elle qui ne cessait de la répéter à Root sur un faux ton exaspéré quand Lou se montrait particulièrement têtue, ou même quand la gamine était juste là dans la pièce. La ressemblance était frappante, bien au-delà du physique.

§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§

- Je ne veux pas aller en pension, avait décrété Lou d'un ton catégorique.

Elle était juchée sur son tabouret dans la cuisine à manger ses pancakes au petit déjeuner. Quand elle était entrée, Root et Shaw s'étaient brusquement tues en la voyant. Elles lui avaient souri et servi ses pancakes à la banane, ses préférés. Puis elle lui avait parlé de cette histoire de pension. Lou n'était clairement pas emballée. Pourquoi ne pouvait-elle pas rester ici avec elles ? C'était chez elle. Peu importe que la pension soit à Manhattan, elle avait déjà une école ici, et elle avait deux mères pour le prix d'une. Une vie heureuse en soit, et on allait tout lui prendre ? Ça non !

- Lou, tu verras, avait répondu Root, c'est une belle école et ce n'est vraiment pas loin. Nous viendrons te voir et te rechercher dès que possible.

- Non, répliqua Lou en croisant les bras et en défiant sa mère du regard.

Shaw eut grand peine à retenir un rire devant son air.

- Et d'abord, pourquoi je dois partir ?

Root ouvrit la bouche et la referma sans rien dire.

- Lou, c'est juste une école, pas une prison et ce n'est pas pour toujours, nous…

- Je sais que tu me caches quelque chose, la coupa Lou. Pourquoi tu veux que je m'en aille tout d'un coup ?

- Lou, coupa durement Sameen, tu parles autrement à ta mère, je te prie.

- Alors tu es de son côté, répliqua Lou en regardant Sameen, énervée.

Shaw avait toujours été de son avis, juste pour embêter Root. A deux contre une, elles étaient sûres d'avoir le dernier mot, quoique Root savait toujours y faire pour les rouler dans la farine. Mais là, c'était Lou qui se retrouvait seule contre toutes.

- C'est même moi qui ai eu l'idée, grosse maligne.

Lou la regarda interdite et effondrée.

- Ne m'emmenez pas là-bas, s'il-vous-plait.

Son ton de supplique faillit faire fondre Root en larmes. Cependant, elle savait qu'il n'y avait pas d'autre solution. Et même si ça lui brisait le cœur, elle devait s'y résoudre.

- C'est comme ça, Lou, et nous le faisons pour toi !

Lou se leva brusquement de son tabouret.

- Eh bien, je n'irai pas et si vous m'obligez, je trouverai un moyen de m'en aller toute seule, leur dit-elle en sortant de la pièce.

- Tu te comportes comme une petite fille pourrie gâtée, capricieuse et pleurnicharde, bref tout ce que je déteste, répliqua Shaw avec un sourire moqueur.

Lou se figea un instant à la porte de sa chambre, blessée. Elle leur tournait le dos. Elle claqua la porte violemment derrière elle.

- Quelle jeune enfant charmante, ajouta Shaw en se tournant vers Root, vraiment une fille tout à fait sympathique.

Root lui sourit tristement. Elle avait su que Lou n'accepterait pas les choses simplement.

- Ça s'est bien passé, je trouve, lui répondit-elle.

Shaw la regarda en levant un sourcil. Root se rapprocha d'elle et lui enroula les bras autour de la taille, un sourire narquois sur le visage. Shaw se pencha vers elle et l'embrassa tendrement. Root ne s'était pas attendue à une tendresse si soudaine, mais elle ferma les yeux et répondit au baiser. Sameen avait vraiment le don pour la surprendre.

- Elle va te détester pour ça, tu le sais ? lui demanda Shaw en rompant le baiser.

Root ouvrit doucement les yeux sur elle sans la lâcher et acquiesça lentement en se mordant la lèvre inférieure, signe de contrariété évidente chez elle.

- Mais si elle est en sécurité, je peux vivre avec.

- Tu crois qu'elle va vraiment essayer d'en fuguer ?

- Je crois…, répondit lentement Root en détachant chaque mot alors qu'elle soulevait Sameen sur la table en l'embrassant dans le cou.

- … qu'elle va essayer… Elle passa ses mains sous son pull de sa tenue de nuit, le long de son ventre et de ses seins tandis que Shaw gémissait doucement, ses mains perdues dans les cheveux de Root.

- … mais pas qu'elle va réussir.

Root glissa ses mains plus bas, faisant frissonner Shaw. Elle étouffa son cri en joignant ses lèvres aux siennes. Puis elle la lâcha délicatement. Sameen la regarda visiblement déçue. Root lui lança un regard d'excuse, avant d'incliner la tête vers la porte de la chambre de Lou qui avait claqué quelques instants auparavant. Shaw acquiesça, résignée.

- Moi je suis pas sûre qu'elle ne puisse pas s'en aller si elle le veut vraiment, reprit Shaw en descendant de la table, remettant son pull en place.

- La Machine a conseillé cet établissement donc je ne pense pas que ce soit si simple. Mais après tout, il s'agit de Lou et elle… elle est perspicace et très têtue, acheva Root en soupirant.

Sameen ne répondit pas. Devant son silence, Root leva la tête pour la regarder. Elle eut alors l'énorme surprise de la voir secouée d'un immense fou rire silencieux.

- Quoi ? demanda Root interloquée

- Rien, je trouve ça vraiment comique que ce soit toi qui ose dire ça, répliqua Shaw, tu es un vrai bourriquet, alors à quoi tu t'attendais en ayant un enfant ? Sérieusement, que ce soit un petit ange bien tranquille qui obéisse sans réfléchir ?

Root la regarda et ne put s'empêcher de sourire. Shaw avait raison, bien sûr. C'est même pour ça qu'elles adoraient Lou. Son côté rebelle et réfléchi en faisait une gamine spéciale, attachante. Elle leurs ressemblait trop pour qu'elles puissent s'attendre à voir Louisa obéir gentiment sans réaction.

- Telle mère, telle fille, ajouta Shaw en se dirigeant vers la salle de bain pour une douche matinale.

Root resta dans la cuisine encore une minute à réfléchir. Puis elle se dirigea à son tour vers la salle de bain pour rejoindre Shaw et continuer là où elles s'étaient arrêtées.

§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§

Root avait souri à ce souvenir, mais brièvement. Cet instant de bonheur avait été fugace. Tous les matins, en se réveillant, elle ressentait une demi-seconde de paix, puis tout lui revenait en bloc dans la figure, la perte, la solitude, la colère et l'envie de tout casser. Tel un raz de marée sans fin qui la mettait un peu plus à terre chaque jour, alors qu'elle s'était à peine relevée de la veille. Elle ne s'y ferait jamais. Dès qu'elle ressentait, ne serait-ce qu'un court sentiment de bonheur, il était immédiatement remplacé par celui du vide et de la tristesse. Un grand manque impossible à combler. Elle savait que si elle ne la retrouvait pas, elle ne serait plus jamais heureuse.

Root pleurait tous les jours la perte de Sameen. Elle le faisait discrètement quand elle était seule le soir alors que Lou dormait. Dans ces instants de profonde détresse, elle n'arrivait plus à respirer tant les sanglots qui la secouaient étaient violents. Quand elle parvenait enfin à se calmer, la colère prenait le dessus. Un soir, elle avait été si présente, si puissante en elle, qu'elle s'était mise à tout casser dans la cuisine et le salon attenant de son appartement. Elle avait réveillé Lou, qui affolée, avait pensé à une attaque des méchants, comme elle appelait Samaritain et ses sbires. Elle avait alors trouvé sa mère à terre au milieu des décombres de ce qui avait été une bibliothèque et un service d'assiettes. Elle en était restée figée sur place un instant puis s'était doucement avancée dans la pièce pour s'accroupir à côté d'elle. Délicatement, elle l'avait prise dans ses bras, sans un mot. Root avait entendu Lou et l'avait vu du coin de l'œil entrer dans la pièce. Elle avait immédiatement stoppé son entreprise de destruction et s'était laissée tomber à terre, vidée. De toute façon, tout casser ne servait à rien. Ça n'allait pas faire revenir Sameen d'entre les… Non, pas ça ! Ça n'allait pas faire revenir Sameen, point. Root savait que sa fille avait eu peur, et un cuisant sentiment de honte s'empara d'elle. Comment pouvait-elle perdre à ce point le contrôle devant Lou ? "Quelle mère atroce tu fais, avait-elle tristement pensé se sentant encore plus mal, elle va te détester. Tu vas te retrouver toute seule. Tu auras fini par réussir à faire fuir tous ceux que tu aimes.". Mais elle avait été surprise quand Lou l'avait prise dans ses bras. Les rôles étaient à nouveau inversés et sa fille la consolait. Root avait répondu à son étreinte, admirant le courage de Louisa. Elle était tellement forte alors que elle, elle sombrait toujours plus profondément. Elles étaient restées là dans les bras l'une de l'autre un moment et Lou finit par se rendormir paisiblement. Elle s'abandonnait en toute confiance dans les bras de sa mère, alors qu'elle venait de la voir déraper. Pourquoi ? "Parce qu'elle t'aime, idiote !" lui répondit une petite voix dans sa tête. Elle la regarda dormir quelques instants avant de se lever doucement en la prenant dans ses bras sans la réveiller, et la porta dans son lit pour la recoucher. Ensuite, elle avait nettoyé son œuvre, et le lendemain, matin ni l'une ni l'autre n'en reparlèrent.

Root s'était par la suite forcée à contenir sa colère, mais quand celle-ci était trop puissante, et qu'elle sentait qu'elle allait à nouveau exploser, elle sortait de l'appartement afin que Lou ne la voie plus dans cet état. Elle déambulait alors dans les rues de New York, sans but précis. Elle était malheureuse.

Un soir, elle dérapa totalement. Elle entra dans un bar au hasard et sans savoir ni comment ni pourquoi elle était arrivée là, elle s'accouda au comptoir. Il n'y avait que le barman et trois alcooliques qui n'avaient pas dû boire que de l'eau. Il faut dire qu'il était deux heures du matin et qu'elle marchait déjà depuis de nombreuses heures dans la ville, taraudée par la solitude. Pourquoi avait-elle atterri là ? Qui espérait-elle voir dans ce bar miteux ? Quelle idiote, Shaw n'était pas ici, elle n'était même nulle part. C'était bien le problème. "Allez, c'est quoi le programme, Root ? Tu vas te bourrer, histoire d'être un peu plus pathétique ? " S'était-elle demandée. Mais elle n'arrivait pas à bouger de ce bar malfamé. Elle avait abandonné Lou depuis des heures et se sentait déjà suffisamment indigne en tant que mère, alors autant l'être jusqu'au bout en tant que personne, non ? Le barman vint la tirer de ses sombres pensées et lui demanda ce qu'elle voulait boire. Elle le regarda un instant sans comprendre. Elle devait avoir l'air d'une déterrée car il la regarda avec pitié.

- Peine de cœur, chérie ? T'inquiète, un de perdu, dix de retrouvés.

"Quel abruti !" pensa-t-elle. Elle avait perdu Sameen, l'amour de sa vie et lui, il lui parlait de peine de cœur comme si elle avait été une adolescente attardée, pleurant son premier et grand chagrin d'amour.

Que venait-elle faire ici, bon sang ? Le gars la regardait, attendant manifestement une réponse. Elle devait se décider et vite. Que voulait-elle ? Bon ouais, ça, c'était une question idiote. Elle savait ce qu'elle voulait ou plutôt qui elle voulait. Mais d'un point de vue plus matériel et immédiat, que voulait-elle à cet instant précis ? La réponse lui vint clairement dans son esprit, elle voulait oublier. Oublier la tristesse, oublier la douleur, oublier… oublier tout.

- Vodka, répondit-elle sèchement en se décidant enfin, et laissez la bouteille !

Le barman fut surpris par son ton et la dévisagea en la servant. Elle s'en voulut immédiatement. Il ne pouvait pas savoir, il avait juste voulu être courtois, faire la conversation alors que rien ne l'obligeait, et elle l'avait rembarré. " Bah, peu importe et qu'il se mêle de ses affaires "avait-elle pensé en avalant d'un trait son premier verre.

Elle but la bouteille et en redemanda une deuxième. Elle avait cessé de compter les verres. Elle se servait et les buvait à la chaine. Le barman était parti essuyer ses verres sans plus s'occuper d'elle. Au fond, Root savait qu'elle était sur la mauvaise pente. Se bourrer la gueule n'allait pas arranger ses problèmes, bien au contraire. Mais elle s'en fichait, ce soir, elle se foutait bien de la morale. Elle se sentait mal.

Quand elle finit la seconde bouteille, elle se leva en chancelant un peu, jeta deux billet de 100 dollars sur le comptoir et sans un mot, se dirigea vers la sortie. Elle avait à peine attrapé la poignée de la porte, qu'une brusque main reclaqua cette dernière. Elle se retourna et fit face à un des trois alcooliques qu'elle avait aperçus au comptoir. Plongée dans son état de brume, elle ne l'avait ni vu ni entendu arriver derrière elle. Le type était grand et la dominait de toute sa hauteur, un sourire d'abruti accroché à ses lèvres. Ses deux potes au comptoir regardaient la scène en s'esclaffant. Il posa ses deux mains sur la porte, la coinçant entre cette dernière et lui.

- Un dernier verre, chérie ?

- Va te faire foutre, répliqua-t-elle en le repoussant violemment

Son sourire disparut, remplacé par une colère sourde. Root ne lui jeta pas un regard et sortit dans le froid de la nuit. Elle atteint le coin de la rue, quand elle fut brutalement tirée dans une ruelle où s'entassaient des bennes à ordures. Elle reçut un violent coup à la tête qui l'envoya face contre terre. Elle se retourna brusquement sur le dos, persuadée que Samaritain l'avait retrouvée, que des dizaines d'agents allaient lui tomber dessus et que des balles allaient la traverser dans quelques secondes. Mais elle ne vit qu'un type bedonnant. Elle mit deux secondes avant de reconnaitre l'imbécile du bar.

- Je vais t'apprendre la politesse, moi, salope, lui dit-il.

Et il lui donna de nombreux coups de pieds qui lui coupèrent le souffle. A terre, ivre et battue, elle était incapable de se relever. Il s'arrêta pour lui cracher dessus avant de s'éloigner. Elle reprit ses esprits, se remit debout et avant qu'il n'ait pu faire cinq pas, elle lui tira dessus trois fois. Il tomba à terre en hurlant. Malgré la situation, ça lui faisait du bien d'avoir enfin quelque chose à faire pour se défouler. Elle se sentit habiter par un plaisir malsain qui l'avait quittée depuis de nombreuses années maintenant, celui de tuer, de tuer de sang-froid. Et qui plus est, un salaud. Cet abruti n'était certes pas une ordure au même niveau que ceux engagés par Samaritain, mais puisqu'il se sentait puissant à frapper une femme seule et à terre comme un malade, elle le jugea suffisamment pathétique. Il ferait parfaitement l'affaire. Elle s'approcha de lui dans le silence de la nuit, et lui braqua l'arme sur la tête. Elle vit la terreur dans les yeux et il commença à la supplier de l'épargner. Elle lui sourit méchamment. "Il fallait pas me chercher, connard, pensa-t-elle". Elle s'apprêtait à l'achever quand elle se figea. La scène venait de lui en rappeler une autre similaire survenue, quinze jours auparavant à la Bourse. Martine visant la tête de Shaw allongée à terre, abattue par balle. Sauf que là, c'était elle qui tenait le flingue. Root déglutit avec difficulté. Mais qu'est-ce qu'elle foutait ? Elle baissa son arme et tourna les talons, disparaissant dans la nuit.

Arrivée sur le pont de Williamsburg, elle se pencha par-dessus la balustrade et se mit à vomir. C'est quand elle cessa enfin, qu'elle s'aperçut qu'elle pleurait à chaudes larmes. Mais loin de vouloir les combattre cette fois-ci, elle les laissa l'emporter en se laissant glisser au sol, adossée à la barrière. Elle se sentait pathétique à un point inimaginable et s'il n'y avait pas eu Lou, elle aurait déjà enjambé la balustrade pour sauter. Si Sameen la voyait à cet instant... Elle se figea à cette pensée. "Elle serait furieuse et te mettrait son poing dans la figure, histoire de te remettre les idées en place" dit une petite voix moralisatrice, particulièrement agaçante dans sa tête. Pourtant, elle devait bien avouer qu'elle avait raison. Elle dérapait totalement là, elle devait se ressaisir et vite. Sameen serait furieuse contre elle, elle ne s'était pas sacrifiée pour cela. Et il y avait Lou, elle ne pouvait pas l'abandonner. Sa fille et Sameen n'étaient plus seulement sa raison de vivre, elles étaient devenues sa cause, celles pour qui elle allait se battre et ce, jusqu'à la mort. Elle ne pouvait pas laisser tomber.

Alors elle se releva et rentra chez elle. Après ce dérapage, Root s'était contentée, lors de ses autres sorties de nuit, de marcher. Elle ne parlait jamais à personne et évitait désormais les bars.

Lors de ces expéditions nocturnes, elle confiait Lou à la Machine jusqu'à son retour. Même si Root refusait de rentrer en contact avec elle, elle la savait encore à l'écoute et un bref bip significatif retentissant dans son oreille lui confirmait que son message avait été entendu. Nul doute que la Machine la préviendrait en cas de problème. Elle ne pouvait s'empêcher de se dire qu'elle abandonnait Louisa, et elle limitait ces sorties aux cas d'extrême urgence de détresse comme elle les appelait.

La Machine respectait son choix de retrait pour le moment, et semblait comprendre sa colère et son sentiment d'impuissance face à la situation. Root lui avait encore une fois demandé où était Shaw devant la webcam de son ordinateur à l'appartement. Quand la Machine lui avait à nouveau dit STOP dans son oreillette, elle avait craqué et avait violement envoyé l'ordinateur contre le mur où il s'était fracassé en deux.

Pas question de céder et d'abandonner Shaw. Elle refusait donc d'entrer en contact avec sa déesse. Elle était en colère devant son silence, son obstination à ne pas vouloir l'aider.

La Machine avait décidé de patienter, d'attendre qu'elle se calme, qu'elle soit prête. Il en était de même pour Reese et Finch qui avaient cessé de chercher à contacter Root.

Root refusait de leur parler. Tous deux étaient persuadés que Sameen était morte. Comment aurait-elle pu, ne serait-ce qu'une seconde, rester dans la même pièce que deux personnes avec de telles pensées ? Elle savait qu'elle ne pourrait pas se contenir et que la colère lui ferait dire ou faire des choses inconsidérées, qu'elle pourrait regretter. Alors elle préférait garder ses distances, pour l'instant en tout cas. Lou était pratiquement son seul contact humain. La Machine continua de lui envoyer ses identités cachées dans des mails, mais Root refusait toute mission tant qu'elle ne lui aurait pas dit où était Shaw. Elle et Lou vivaient enfermées comme des recluses, sortant un minimum, mais peu leur importait. Au contraire, rester cloitrée dans son appartement avec sa fille, tandis qu'au dehors le monde se déchainait et devenait fou, avait quelque chose de rassurant, presque apaisant. Elle se faisait livrer ce dont elles avaient besoin, et réglait par un virement internet intraçable dont elle avait toujours eu le secret. Ses seules sorties étaient nocturnes, lorsqu'elle se sentait craquer.

Ce petit jeu de vie en autarcie eut au moins pour mérite de la faire se poser pour la première fois depuis longtemps. Ainsi, elle avait pu réfléchir sur sa vie, son sens, ses désirs, ses peurs… Elle voyait Lou, une gamine qui n'avait rien demandé et qui se retrouvait embarquée dans tout ce merdier par sa faute. Sa faute ? Non, pas la sienne, celle de Samaritain, c'était lui le responsable qui détruisait leurs vies ! Cette pensée l'avait alors frappé de plein fouet, tel un mur qu'elle se serait pris à grande vitesse. Elle n'était pas responsable du danger que courait Lou. De même, ce n'était pas elle qui avait abattu Sameen, ni elle qui voulait détruire la Machine. Il fallait qu'elle cesse de s'en vouloir pour tout et de croire que tout était de sa faute, ou en tout cas il fallait qu'elle essaye. Elle se réveilla alors que cette conclusion s'imposait à elle. Si elle continuait à s'enfoncer comme ça, elle donnait la victoire à ce salaud de Samaritain. Plutôt que de se détruire, elle choisit de diriger sa colère contre lui. Et après avoir passé deux semaines à vivre telle une morte vivante, elle réagit.

Lou était de toute façon engagée dans cette histoire à cause de cette intelligence artificielle. Que devait faire sa fille ? Se cacher ? Attendre l'inévitable, qu'ils viennent la chercher pour avoir un moyen de pression contre Root avant de finir par la tuer ? Il était hors de question de se rendre sans se battre. Il en serait de même pour sa fille. Il fallait qu'elle se réveille, qu'elle se reprenne. Louisa avait besoin d'elle. Maintenant qu'elle connaissait la vérité, il fallait la préparer à se défendre. Elle réalisait cependant très bien que Louisa était une enfant et pas un soldat. Ce ne fut pas une décision facile à prendre. Mais que faire d'autre ? Et c'est ainsi que deux semaines après être allé la chercher, elle avait commencé à lui apprendre tout ce qu'elle savait.

Tous ces tristes souvenirs l'avaient assaillie tandis qu'elle observait Louisa à l'œuvre sur son ordinateur. Elle se demandait encore si elle avait eu raison d'être allée la chercher. Peut-être était-ce juste un caprice égoïste de mère. Elle voulait tellement avoir sa fille avec elle. Louisa n'était en sécurité nulle part, mais l'était-elle davantage avec elle ? Tous ses doutes la rendaient folle. Root avait sans cesse l'impression de faire les mauvais choix pour sa fille, dans un sens comme dans l'autre. Mais lui apprendre à se défendre face à leur ennemie ne pouvait pas en être un. Lou devait avoir une chance, aussi infime soit-elle. Sa mère n'était pas dupe, que pouvait faire une enfant de 6 ans face à un groupe d'agents super entrainés et armés jusqu'aux dents ? Mais elle s'obstinait tout de même. Elle était sa mère et elle la protégerait en lui apprenant à se protéger.

Lou frappe encore cinq lignes de plus en plus vite sans plus regarder les touches de son clavier. Une intense concentration se lit sur son visage. Elle ne pense même plus à la présence de sa mère, qui vient d'émerger de ses pensées. Elle a décidé de donner le meilleur d'elle-même, même si ce n'est qu'un exercice pour tester son savoir-faire. Quand Root a commencé à lui apprendre le piratage, elle n'avait pas pu retenir une petite moue déçue. Elle avait promis de l'aider à retrouver Shaw, mais elle ne voyait pas comment un ordinateur pouvait les aider. Elle avait immédiatement pensé que sa mère ne lui faisait pas confiance. "Elle me prend encore pour un bébé" s'était-elle dit amèrement. Root avait immédiatement souri devant sa mine déconfite.

- Notre ennemie joue sur le numérique, mon amour. Les intelligences artificielles, les machines, ne sont faites que de codes informatiques. C'est par l'informatique que l'on pourra détruire Samaritain. C'est donc le premier point que je dois t'apprendre.

Lou avait acquiescé, pas très convaincue. Mais dans les jours suivants, elle avait bien dû admettre que c'était difficile, et pas du tout un jeu de bébé. Sa mère était très exigeante, ne cessant de lui répéter que toute erreur lui serait et même leur serait fatale face à Samaritain et qu'elle devait être parfaitement prête et réaliser un sans-faute. Chaque fois qu'elle en commettait une, une alarme stridente retentissait et une tête de mort sur fond noir apparaissait sur son écran.

- Perdu, murmurait alors Root avec un petit sourire.

Et elle l'obligeait à tout recommencer depuis le début. A chaque échec, Lou était déçue mais la bienveillance de sa mère et la fierté qu'elle lisait dans ses yeux la faisait sourire. Elle voulait l'épater et la rendre fière. En fait, elle le faisait aussi pour elle-même, c'était dur. Enfin un défi à sa portée, rien à voir avec l'école où elle s'était ennuyée ferme. Assise dans le fond de la classe, elle comprenait tout trop vite, tandis que les autres mettaient un temps incroyable à additionner deux plus deux. Elle avait eu l'impression de vivre dans un monde de poisson rouge. Devant son manque d'entrain dans les activités scolaires et son manque de socialisation avec les autres enfants qu'elle trouvait stupides, son enseignante s'était un peu inquiétée. Elle avait tenté de faire copine copine pour qu'elle se confie à elle. Non mais vraiment, que pourrait-elle comprendre ? Elle-même n'y comprenait déjà pas grand-chose à ce moment-là, ne sachant pas ce qu'elle venait faire dans cette pension qu'elle détestait. Elle était sûre que sa mère lui cachait quelque chose, et elle n'avait d'ailleurs pas eu tort. C'était horrible à ses yeux, un vrai sentiment de trahison car elles avaient toujours tout partagé. Elle n'avait cependant pas mis sa menace de s'enfuir de cet endroit à exécution. Quand elle y avait pensé, les paroles de Sameen lui revenaient en mémoire. Elle n'était pas une gamine pleurnicharde, pourrie gâtée et capricieuse, et elle le savait. Elle ne voulait pas lui donner raison. Elle n'était pas stupide de toute façon, partir pour aller où ? Chez elle ? Bah, Root et Sameen l'auraient à nouveau trainée ici et ça n'aurait servi à rien, ou si, juste à leur prouver qu'elle était indigne de leurs confiances et particulièrement idiote.

Lou s'était donc contentée de regarder son enseignante sans répondre. Cette dernière y avait vu une marque d'insolence. Lou avait pourtant été bien élevée. Rien n'avait été laissé au hasard dans son éducation. Root y avait veillé, secondée par Sameen et accessoirement par Finch et Reese. Lou aimait lire et avec Finch, elle avait eu de quoi faire. C'est ainsi qu'elle s'instruisit en grande partie. Ça lui semblait si facile, si claire.

Mais là, ce que sa mère lui demandait d'accomplir était un sacré défi, bien plus utile et intéressant que l'école où elle n'était pas retournée pour le moment. Sa mère ne lui en avait pas parlé et ça n'était surement pas elle qui aborderait le sujet. Un mois sans classe, quel enfant s'en plaindrait sérieusement ? Elle continua à s'enfoncer dans le système qu'elle était censée pirater sans se faire repérer. Elle tapa encore une ligne, de plus en plus vite. Un sourire de plaisir se dessina sur ses lèvres, elle n'avait jamais été aussi loin, elle n'avait jamais été aussi proche du but, de la réussite. Encore quelques secondes et ce serait bon. Tout d'un coup, l'écran devint noir et l'habituelle tête de mort se moqua d'elle. Elle laissa tomber ses bras de dépit, ferma les yeux et soupira en s'allongeant au sol.

- J'y arriverai jamais, maman.

Root vint s'asseoir près d'elle et mit la tête de sa fille sur ses genoux en lui caressant doucement les cheveux. Ce simple geste les apaisait, l'une comme l'autre.

- Mais si, tu y arriveras. Tu progresses très vite et je suis impressionnée.

Lou ouvrit les yeux pour la regarder. Elle vit que sa mère était sincère. Elle ne disait pas cela pour la consoler.

- Tu es trop dure avec toi, Lou. On va faire une pause.

Lou se redressa tandis que Root fermait les deux ordinateurs et les plaçait sous la table basse. Elle posa alors sur cette dernière, trois photographies.

Lou observait en silence.

- Je sais tout ça, maman, soupira-t-elle.

- Qui est-ce ? Insista Root sans se départir de son calme en montrant la première photographie.

- Greer, répondit aussitôt Louisa. Il dirige Samaritain. Il est très méchant, c'est lui qui a enlevé Sameen.

- Et ça ?

- Lambert, répliqua Lou du tac au tac. Il travaille pour Greer et donc pour la méchante machine. Il est fou et méchant. Il sait où est Sameen.

- Et elle ? demanda Root en pointant la dernière photo.

- Martine, répondit Lou. Comme Lambert, elle travaille pour Greer et donc pour Samaritain. Elle est méchante et complètement folle. Elle a tiré sur Sameen dans le magasin de maquillage quand elle l'a trouvée. Sameen a dû se cacher sous terre dans votre base du métro abandonné, car à partir de ce moment-là, Samaritain pouvait la voir.

Mais elle n'a pas voulu rester cachée et elle est venue vous sauver, toi, Finch et Reese alors que Lambert, Martine et d'autres personnes travaillant pour Samaritain et Greer allaient vous tuer. Ils l'ont blessée mais pas tuée, et enlevée.

- Très bien, murmura Root impressionnée.

Elle répétait ce rituel au moins trois fois par jour depuis deux semaines et Lou semblait maitriser tout à la perfection.

- On continue, poursuivit Root en rangeant les photos. Que fais-tu si tu croises une de ces personnes ?

- Je fais comme si de rien était pour ne pas qu'ils sachent que je les ai vus. Je me sauve dans le sens inverse, mais sans courir, juste en marchant vite. J'appuie sur le bouton dans mon collier. Tu sauras que c'est ce problème-là.

Alors qu'elle achève sa phrase, elle montre le collier qu'elle porte autour du cou. Root l'a conçu pour elle. Il contient un traceur à circuit fermé en lien avec son téléphone portable, ainsi qu'un bouton de secours au cas où Lou aurait un problème.

- Et s'ils te suivent ?

- Je reste dans des rues bondées pour qu'ils ne me voient plus, puis je me cache dans un coin sans caméra.

- Et ton téléphone ?

- Je ne le garde pas car ils me suivront avec sinon. Je le jette.

- Très bien, Lou, et après ?

- J'attends que tu viennes me chercher et je ne fais pas de bruit. Tu as dit que toi, tu me trouverais.

- Où peux-tu te cacher par exemple ?

- Dans les bennes à ordure, dit-elle en faisant une grimace à cette idée.

- Et ? Encouragea sa mère.

- Sous une voiture, dans un camion, dans une caisse, euh… ben c'est tout, finit maladroitement Lou.

- Pas mal, murmura Root en la gratifiant d'un sourire confiant.

Lou lui sourit, très fière d'elle. Si elle avait pu savoir l'angoisse qui taraudait sa mère derrière ce faux sourire charmeur dont elle avait le secret. Root était terrifiée à l'idée que Samaritain découvre l'existence de Louisa, et pire, qu'il l'attrape.

- Et s'il m'arrive quelque chose ? Que les agents de Samaritain m'aient trouvé et m'emmènent ? Ou alors que je ne vienne pas te chercher au bout de plusieurs heures ? Que dois-tu faire ?

- Je dois aller à la planque du métro et expliquer à oncle Finch et oncle John ce qu'il s'est passé. Je reste avec eux et je leur obéis.

- Et comment tu fais pour aller au métro ?

- Je dois passer par les rues sans caméras pour ne pas être vu.

Root sort la carte fantôme de New York et la place sur la table.

- Tu dois la connaitre par cœur, Lou, tu n'auras pas ton téléphone et tu seras seule. Une seule erreur et ils te verront.

Louisa acquiesce en observant la carte. Chaque jour, elle apprend un quartier différent et ressasse avec sa mère ceux qu'elle connait déjà comme celui de Chinatown, du Lower Manhattan et de East village. Aujourd'hui, elle s'attaque à celui de Greenwich village. Root ne la lâche pas, ne laissant rien passer. Dès que Lou se trompe, elle l'oblige à tout recommencer depuis le début. Ça durait des heures et c'était épuisant, mais efficace. Ce bourrage de crâne faisait voir New York sous un nouveau jour à Louisa, celui d'un jeu de cache-cache où perdre n'était pas envisageable et n'aurait pas les mêmes conséquences que le jeu en version enfantine.

La gamine finissait ses journées par tomber endormie, épuisée. Root se savait très exigeante et s'en voulait un peu. Masi elle savait tout cela nécessaire pour sa sécurité. Il fallait qu'elle soit parfaitement prête pour faire face au pire des scénarios. Elle répétait souvent à Louisa que sa plus grande force venait du fait qu'ils la prendraient pour une gamine idiote. On sous-estimait toujours les enfants et leur intelligence. Une chose était sûre, Louisa n'en était pas dénuée. Elle avait donc une chance, jugeait Root.

Samaritain n'était pourtant pas au courant pour Louisa, en tout cas, pas pour le moment. C'était elle, Root, qui était en danger. Elle savait que sa tête était mise à prix. Si elle disparaissait, elle avait toujours su que Shaw s'occuperait de Louisa. Mais c'est Sameen qui avait disparu, les plans étaient donc à revoir. Elle avait contacté la Machine à regret. Elle lui en voulait toujours et lui avait immédiatement dit qu'elle n'acceptait pas de mission, qu'elle avait juste besoin de son aide pour mettre au point un plan de secours pour Louisa si jamais il lui arrivait quelque chose. La Machine accepta volontiers.

Elles mirent une semaine à mettre au point le plan B qui permettrait à Lou de vivre en toute sécurité. Si Root était prise, Louisa aurait une nouvelle identité et serait prise en charge dans un pensionnat au fin fond du Kansas jusqu'à ses 17 ans. La Machine avait promis à Root de veiller sur elle et malgré sa rancœur, Root lui en était reconnaissante.

- Si une personne vient te voir et te dit "Thornville" avant de siffler le début de la chanson Lettre à Elise, ne poses pas de question. Tu dois le suivre ! , murmura Root pour la millième fois à sa fille tandis qu'elle la sortait du bain et lui essorait les cheveux.

- Mais oui, maman, je sais, répliqua Lou. Tu me l'as déjà dit plein de fois, je suis pas sourde.

- Mmh ! Je sais mais tu n'écoutes jamais et tu n'en fais qu'à ta tête. Répète.

Lou soupira.

- Si quelqu'un vient me chercher et me dit "Thornville" et puis qu'il siffle la chanson Lettre à Elise, je dois le suivre sans rien dire, répéta la petite, tel un perroquet.

- Promis ? murmura Root en la regardant très sérieusement.

- Promis, répondit Lou.

Travailler avec la Machine avait été agréable, comme un souvenir du bon vieux temps. Le silence qui avait suivi avait rempli Root d'un sentiment étrange, un peu comme le manque. Ça venait renforcer celui qu'elle ressentait déjà pour Sameen. Mais elle refusait de lui céder. Elle voulait Shaw et seule la Machine pourrait l'aider. C'était un prêté pour un rendu. Tant que la Machine refuserait, Root refuserait en retour de lui obéir et de partir en mission pour elle. Sameen n'était pas négociable.

§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§

Elle vise Root, elle se sent à deux doigts d'appuyer sur la détente. Mais elle s'y refuse, elle l'aime trop et de toute façon, c'est trop tard pour elle. Elle retourne alors l'arme contre sa tempe et appuie sans vraiment réfléchir. Que peut-elle faire d'autre de toute façon ? Elle a tué Reese, mais le pire, ça a été avec Lou. La gamine s'était interposée quand elle avait visé sa mère dans le parc. Qu'est-ce qu'elle foutait là d'abord ? Elle était sortie de nulle part et avait hurlé quand elle avait vu Sameen braquer son arme sur Root. Shaw n'avait pas su comment réagir. La gamine s'était interposée entre elle et sa mère, en larmes et la suppliait de ne pas faire ça. Sameen l'avait regardée et réalisa qu'elle était devenue un monstre. Elle ne se supportait plus. Elle devait mettre fin à cette folie et elle n'avait rien trouvé d'autre pour s'en sortir, ou du moins pour que Root s'en sorte avec Louisa.

Sameen ouvre alors brusquement les yeux en reprenant sa respiration. Elle est à nouveau allongée dans sa triste cellule.

- Fin de la simulation 4036, murmure une voix inconnue.

Elle tente de faire le point, de reprendre pied dans sa triste réalité. Elle émerge doucement d'une sorte de brouillard, et voit Lambert et Martine, ainsi qu'un autre type, surement un autre crétin travaillant pour Samaritain.

Encore une simulation. A-t-elle parlé ? Non, bien sûr que non, Root l'a encore une fois sauvée et la simulation a échoué comme d'habitude. Mais cette fois, ça a été différent, Lou était là. Elle a le vague souvenir que dans les autres simulations, ce n'était pas comme ça. Elle tente de se souvenir, où est Lou d'habitude ? Avec Harold, cachée au QG. Ça avait été horrible de voir la petite pleurer. Elle tente de chasser cette image de sa tête sans succès, et parvient à calmer sa respiration. C'est fini, enfin.

Donc là, c'est la réalité. Non ? Ça doit l'être, elle ne sait plus bien. Mais si elle vient de se réveiller, c'est que c'est fini. A moins que ce soit ce qu'ils veulent lui faire croire : une simulation dans une simulation. Elle secoue la tête pour se remettre les idées au clair. Non, ça ne peut pas être ça, il n'y aurait pas d'intérêt pour eux de lui faire croire être revenue dans sa réalité, elle ne leur dirait rien. Elle ne leur disait plus rien depuis des semaines, et les drogues qu'ils lui ont injectées n'y ont rien changé. De dépit, ils ont intensifié les simulations, au moins quatre par jour, entrecoupées par des séances de tortures physiques toujours aussi terribles.

4036. Ce chiffre résonne dans son esprit. Elle sait qu'elle devrait être impressionnée par sa capacité à leur résister, à n'avoir toujours pas parlé, mais tout ce qu'elle ressent, c'est la fatigue et la peur. Elle sait qu'elle distingue très mal ce qui est réel et ce qui ne l'est pas : ils la plongent peu à peu dans la folie et elle se demande si elle parviendra toujours à laisser cette dernière loin de son esprit. 4036, mais jusqu'où iront-ils encore ? Il ne semble pas y avoir de limites à leurs efforts pour la détruire. "Te détruire avant de te reconstruire à leur guise" murmura une petite voix dans sa tête. Elle ne les laisserait pas faire, plutôt mourir que de servir ces monstres.

Greer entre dans la pièce tandis que le nouvel idiot dont elle ne connait pas le nom, et d'ailleurs peu lui importe, sort.

Le vieux se tourne vers Martine et Lambert qui lui font un rapport court mais précis. Elle n'écoute qu'à moitié. De toute façon, c'est toujours la même chose, elle a tué Reese, mais elle n'a pas donné le lieu de la planque. Greer leur pose une question sur une histoire de variable qui n'a donc pas porté ses fruits, et Sameen met dix secondes avant de réaliser que cette variable, c'est Lou dans le parc. Ils avaient mis la gamine là pour voir si cela pouvait influencer son choix de se suicider comme elle le faisait à chaque fois. Elle réalise alors qu'ils avaient cru qu'elle n'oserait pas le faire devant la petite, mais ils avaient eu tort. Martine secoue la tête négativement avant d'ajouter avec un sourire entendu qu'elle a encore couché avec Root et qu'il semble que son attachement à son égard l'empêche de la liquider. "Non, sérieusement, tu crois ?" pense Sameen. Non mais, quelle conne cette blondasse, elle comprenait vraiment rien à rien et c'était tant mieux. Martine ajoute sans suspense qu'elle a donc choisi de se mettre une balle dans le crâne, encore une fois. Martine se tourne alors vers elle, un sourire moqueur accroché au visage.

- C'est…, hésite-t-elle, euh, mignon. Te sacrifier pour ta chère et tendre alors qu'elle te laisse moisir ici.

- C'est stupide, mademoiselle Shaw, lui murmure Greer d'un ton compatissant.

Elle le regarda calmement sans bouger. De toute façon, elle était épuisée et ne trouvait plus la force de lui lancer un regard de haine. A bout, à terre, mais pas encore au fond du trou. Pas encore…

- Pourquoi vous acharner si fermement à souffrir autant pour protéger vos acolytes que nous finirons inévitablement par trouver ? Vous savez au fond de vous-même que vous finirez par nous le dire.

Il fit une pause.

- Ils t'ont abandonné, Shaw, reprit Lambert. Ils ne viendront pas. Tu es seule et tout ce que tu as ici, c'est nous, alors tu devrais faire avec.

- Nous voulons vous aider, mademoiselle Shaw, vous faire comprendre ce que Samaritain défend : le concept du plus grand bien, reprend Greer.

Elle regarda dans le vide sans réagir. Après tout, peut-être était-elle encore dans une simulation pour qu'on lui sorte des trucs pareils. Sérieusement, c'était quoi ce discours où ils essayaient de se faire passer pour de gentils petits moutons. Après tout ce qu'ils lui avaient fait, elle était censée avaler qu'ils étaient de son côté, et qu'ils lui avaient infligé tout ça pour son bien, à croire bientôt qu'elle le leur avait demandé ? Elle qui pensait devenir folle à force de subir les simulations, se rendit compte qu'elle avait encore de la marge pour les rattraper. Ils n'étaient pas de son côté, ils étaient du côté de Samaritain. Ils étaient malsains et pervers à souhait.

Ils avaient cru la faire craquer en évoquant ses coéquipiers, leur lâcheté à ne pas venir la sauver. Mais c'était ridicule, comment auraient-ils pu savoir ? Elle ne leur en voulait pas. Ses amis n'allaient pas venir la chercher, ils la croyaient tous morte d'après ce que Finch avait dit au Washington Park. Sameen l'avait compris depuis longtemps, mais ça ne signifiait pas qu'ils l'avaient abandonnée. En tout cas, elle, elle ne les abandonnerait pas. "Ils te croient tous mort. Tous sauf Root" murmura une petite voix dans sa tête. Cette pensée lui réchauffait le cœur. Root était sûre qu'elle était vivante. Elle l'avait dit à Harold. Et c'était suffisant pour Sameen. Résister pour eux, pour elle, n'était donc pas stupide comme s'en était moqué Greer, ça la maintenait en vie. Au fin fond de ce trou noir où Samaritain voulait l'enterrer vivante, et où elle se débattait pour en sortir, repoussant chaque pelletée de terre qu'il lui jetait dessus, elle voyait briller au loin, telle l'étoile du matin, l'espoir. Et ça, c'était grâce à elle, grâce à Root.

Bien au-delà du principe de les protéger, c'était aussi une question de fierté. Pas question d'avoir tant enduré pour finir par céder. Elle ne voyait que deux issues possibles : s'enfuir ou mourir. Mais surement pas parler. Parler, c'était signer leur arrêt de mort à tous, mais aussi le sien. Elle savait ce qui arrivait aux objets inutiles. S'enfuir semblait pourtant impossible, dans la réalité tout du moins. Allons bon puisqu'ils étaient tous en enfer, qu'ils aillent au diable et qu'ils la tuent. Elle se tourna vers eux.

- C'est tout, on a fini ? demanda-t-elle simplement la voix rauque.

Martine soupira en souriant devant son obstination têtue. Elle l'enjamba comme à son habitude. Sameen se prépara à la suite. Cette position en signifiait qu'une chose, elle allait encore souffrir. "Qu'est-ce que ça allait être aujourd'hui, se demanda-t-elle tristement, couteau, aiguilles, électrochocs, noyade". Elle avait fait le tour, mais cette saleté ne semblait jamais rassasiée de l'entendre crier. Pourtant, Martine ne tenait rien dans ses mains, aucun outil de douleur. Shaw ne se sentit pas rassurée pour autant. Bien au contraire, mais elle ne bougea pas, la défiant calmement du regard. Assise à califourchon, Martine l'observait calmement en souriant. Elle déplaça lentement ses mains et vint caresser son visage presque tendrement. Sameen n'esquiva pas un geste, détournant le regard. Elle se souvenait de la dernière fois que Martine l'avait touchée et elle sentit la nausée monter. La blonde continua son jeu sadique en ouvrant sa chemise lentement pour glisser ses mains sur sa poitrine. Shaw se raidit tel un morceau de bois, mais ne la regarda toujours pas. Elle appréhendait la suite.

- Je crois qu'on s'était arrêté là toutes les deux, lui murmura la blonde.

Elle lui défit son soutien-gorge et observa ses seins d'un regard appréciateur. Sameen serra les poings de colère. Cette perverse adorait l'humilier, la rabaisser à l'état d'objet avec lequel elle pouvait jouer. Lambert et Greer observaient la scène en silence. Sameen tenta de garder son calme, pourtant elle aurait voulu hurler de dégout autant que de haine. Sans cesser ses caresses malsaines, la blonde continua à lui sourire, attendant que Shaw la regarde. Quand elle vit qu'elle n'en ferait rien, elle rompit le silence.

- Pour répondre à ta question, chérie, sache qu'on est très loin d'en avoir fini. Serais-tu fatiguée ?

Shaw ne lui répondit toujours pas, et refusait obstinément de la regarder.

- Je peux aller tellement plus loin, si tu savais, murmura doucement Martine d'un ton menaçant de suppositions perverses.

Elle descendit ses mains plus bas et Shaw prit peur, son cœur battant la chamade.

- Oh ça, je n'en doute pas, murmura Shaw entre ses dents, mais tu le regretterais amèrement.

Martine sourit de plus belle quand elle l'entendit parler. Elle avait stoppé tout mouvement mais restait là.

- Pour l'instant, je t'avoue que j'apprécie sincèrement d'être à la place de Root.

Sameen tourna alors la tête pour lui faire face et planta un regard de haine dans le sien. Elle n'avait pas pu s'en empêcher, elle ne supportait pas leurs allusions à Root. Martine le savait et en jouait. Savoir que ces enflures avaient assisté à ses ébats avec Root, et ce même si c'était lors de simulations, rendait Shaw malade.

- Ça va plus loin qu'une histoire de sexe entre vous deux, pas vrai ? Une sociopathe amoureuse, rit la blonde. Tu es vraiment un cas, Shaw.

Sameen sentit sa colère monter. Si seulement elle pouvait lui casser la gueule à cette vipère.

- C'est pas juste un bon coup en fait, poursuit-elle faussement songeuse. Tu l'aimes de ton petit cœur d'artichaut, mmh, c'est ça, hein ?, minauda-t-elle en imitant une voix de petite fille agaçante.

Sameen se mit à trembler de haine.

- Tu ne veux pas me répondre, poursuivit Martine aux anges, ce n'est pas grave. Je testerai moi-même la marchandise quand on l'aura trouvée. Je t'enverrai même une petite vidéo souvenir.

Shaw explosa.

- C'est vraiment triste pour toi. Devoir te contenter d'observer sur un écran ce que tu ne peux pas avoir, répliqua Shaw, car quoique tu veuilles, Martine, je ne te le donnerai pas.

- Je suis assez douée pour prendre les choses de force, ma chérie, continua Martine en souriant de plus belle. En fait, je préfère.

Elle glissa ses mains vers le pantalon de Sameen et sans la quitter du regard, elle le lui déboutonna et le fit glisser le long de ses jambes avec une lenteur écœurante. Shaw se mit intérieurement à paniquer. C'était de sa faute et elle le savait, elle n'aurait pas dû provoquer cette salope, mais ça avait été plus fort qu'elle. De toute façon, Martine semblait avoir à l'esprit cette idée de torture depuis un bon moment et que Shaw lui tienne tête ou non, nul doute qu'on aurait fini par y arriver. Mais elle n'allait pas la supplier, elle n'allait pas crier, ni pleurer. Elle allait lui faire face, courageusement. "C'est une simulation, pensa-t-elle, c'est une simulation et rien de tout cela n'est réel", mais elle savait que ce n'était pas vrai. Elle déglutit difficilement tandis que Martine lui enlevait ces deniers vêtements. Ne pas penser, s'était-elle dit, serrer les dents et tenir, ça sera bientôt fini. Martine la regarda un instant dans les yeux. Sameen y décela la folie et le plaisir, rien d'étonnant puisqu'elle était bonne à enfermer. Puis la blonde se pencha vers elle et l'embrassa dans le cou tandis que ses mains prenaient violement et douloureusement possession de son corps. Sameen serra les dents et se débattit. Elle la sentait la toucher, l'embrasser et même la mordre jusqu'au sang. Martine respirait lourdement, bruyamment. Son sourire indiquait à Sameen que rien ne l'arrêterait plus désormais. C'était écœurant.

- Non, murmura rageusement Shaw malgré elle.

Pour toute réponse, Martine se mit à gémir bruyamment de plaisir. Sameen était prise au piège.

- Où est-elle ? murmura la blonde sans s'arrêter. Si tu me le dis, j'arrête.

"Pas question" hurla la voix dans sa tête, et Sameen ne dit rien. Son supplice dura une éternité. C'est Greer qui y avait finalement mis un terme.

- Je crois que ça suffit pour l'instant, ma chère Martine, dit-il en levant un sourcil amusé.

Martine se leva et Shaw reprit sa respiration, elle détourna le regard pour ne plus les voir. Elle se sentait sale, pire même, elle se sentait immonde. L'odeur de cette pute sur elle et même en elle lui était insupportable. Elle retint à grande peine sa nausée. Elle pensa à Root et eut envie de pleurer comme jamais elle n'en avait eu envie dans toute sa vie. "Sors moi de là, je t'en supplie, Root." pria-t-elle tandis qu'ils quittaient la pièce. Elle retint difficilement ses sanglots.

Lambert vint seul le lendemain. Il sourit quand il la vit. Il ouvrit la porte et appela quelqu'un que Sameen ne pouvait pas voir.

- Habillez notre invitée, je vous prie.

Deux infirmières entrèrent avec des vêtements. Shaw les regarda avec dégout, comment pouvait-on faire un travail aussi abject. Elles avaient prêté serment. Pas question qu'on la touche encore une fois, et quand la première s'approcha, elle lui envoya un coup de tête dans la mâchoire qui lui cassa plusieurs dents. Elle recula brusquement en hurlant de douleur, tandis que sa collègue regardait Sameen d'un air incertain, pas très franche à vouloir l'approcher. Elle se tourna vers Lambert qui avait gardé son habituel sourire sadique accroché aux lèvres. Il sortit un pistolet.

- Balles tranquillisantes, expliqua-t-il à Sameen.

Il recula contre le mur, visiblement très amusé de la situation. Elle n'avait pourtant rien de comique.

- Détachez là, ordonna-t-il.

La seconde infirmière s'exécuta, puis recula rapidement en jetant les vêtements à Sameen. Elle ramassa sa collègue toujours à terre et détala hors de la pièce comme un lapin.

Sameen se leva, chancelante. Elle attrapa les vêtements et s'habilla sans un mot en un temps record au vu de son état. Elle s'assit sur le lit, les yeux fixés sur le mur en face d'elle. Elle sentait encore son regard sur elle, et imagine sans peine son immonde sourire. Elle est détachée, mais elle sait pertinemment qu'elle n'atteindra jamais la sortie de cette chambre à temps. Elle est épuisée, et ce n'est pas la rage qu'elle sent battre dans ses veines qui pourrait lui permettre de courir plus vite que les balles. Elle se tourne vers lui. Il sourit comme elle l'avait prédit et agite son arme vers la sortie. Elle ne bouge pourtant pas et hausse un sourcil d'incompréhension. Qu'est-ce qu'il lui veut ce grand con ? Il sourit de plus belle.

- Une petite balade, répond-t-il face à son air d'incompréhension.

Elle ne bouge pourtant toujours pas. "Est-ce une simulation ?" se demanda-t-elle. C'est quoi ce nouveau délire. Bah, peu importe, ça pourrait être l'occasion peut-être, sa chance. Elle se lève et manque de s'effondrer. Tout tourne et elle garde une main posée sur le lit en attendant que ça se calme. Elle s'en fout d'avoir l'air pathétiquement faible devant cette ordure à cet instant. Elle se sent mal, à quoi ça servirait de prétendre le contraire ? Il le sait, ils le savent, ce sont eux qui lui ont fait ça. Elle sait qu'elle n'est pas dans une simulation, elle ne saurait pas l'expliquer mais elle le sait, comme elle le savait aussi hier quand Martine l'a violée. Lambert s'approche d'elle, elle se reprend vivement. Hors de question qu'il l'approche. Il recule et braque à nouveau son arme sur elle. Malgré son petit air arrogant, il a peur d'elle. C'est à son tour de sourire. Il a besoin d'être armé alors qu'elle est seule et salement amochée. Il la dévisage un instant avant de lui sourire à nouveau. Il se décale légèrement, lui ouvrant le passage vers la sortie. Elle lui lance un regard de haine, et sort.

Arrivée dans le couloir, elle tente de repérer rapidement une issue. Il arrive à côté d'elle et lui enfonce douloureusement son arme dans les côtes. Elle se raidit. Une demi-seconde, c'est le temps qu'il lui a fallu pour se décider. Elle se retourne vivement et le plaque au mur. Elle claque son bras violement sur ce dernier, faisant voler son arme au loin alors qu'il la lâche, puis elle lui donne un coup de genou dans le ventre et lui met son poing dans la figure. Tandis qu'il s'effondre à terre, elle lui prend son badge et détale aussi vite que possible dans le couloir. Elle fonce vers la porte de la sortie qu'elle ouvre brutalement grâce au pass de Lambert, qu'elle glisse immédiatement dans la poche de sa veste.

Elle débouche sur un escalier et elle fonce. Elle descend de trois étages, avant d'ouvrir brutalement une porte. Elle entend l'alarme retentir. "Ça y est, ils savent !" réalise-t-elle. Elle court dans un nouveau couloir vers une nouvelle porte. "Faites que ce soit la sortie.", prie-t-elle. Cet endroit est un vrai labyrinthe.

Mais que ce n'est pas la sortie. Elle se retrouve dans une vaste pièce remplie d'agents de Samaritain attablés à leurs ordinateurs. Un grand écran blanc prend tout un mur de la pièce sur lequel Samaritain s'adresse à Martine et Greer. Quand ils la voient entrer, ils se retournent vers elle, pas vraiment surpris. Martine sort un flingue et le pointe sur elle. Shaw fait volteface pour rebrousser chemin, sauf qu'elle se retrouve nez à nez avec Lambert qui l'a, à nouveau, mise en joue. "Et merde" pense-t-elle tristement.

- Entrez, mademoiselle Shaw, nous vous attendions, murmure Greer.

Lambert lui sourit et agite à nouveau son arme pour lui dire de bouger comme on le lui a ordonné. Elle lui tourne le dos et se dirige vers Greer.

- Je me suis aperçu au vu de votre expérience depuis que vous êtes ici, que le concept du plus Grand Bien vous était totalement étranger.

Shaw le dévisage.

- Mademoiselle Shaw, éliminer quelques individus pour que la majorité s'épanouisse, n'est pas un concept nouveau, vous savez, et au fond, nous savons tous que c'est ainsi que cela se passe.

Elle leva un sourcil d'incompréhension ennuyée.

- Allons, les prisons sont remplies d'individus dont la société s'est débarrassée afin de permettre aux autres de vivre pleinement en toute sécurité. Samaritain fait de même. Eliminer la Machine de la circulation pour lui permettre de s'épanouir et de guider les hommes vers leur but n'est pas une mauvaise chose. Voyez vous, l'humanité a besoin d'être fermement encadré et non pas dorloté comme le pense votre acolyte Harold.

- Enfermer les criminels pour les punir de leurs actes et assassiner des innocents qui s'opposent à se laisser diriger comme des moutons par un robot malfaisant est une chose sensiblement différente j'imagine, répliqua-t-elle hargneusement.

Greer lui sourit.

- Samaritain n'a jamais dit qu'il souhaitait assassiner vos coéquipiers. Comme vous, il souhaite leur montrer l'intérêt de ce concept, leur donner une chance de faire ce qui est juste et raisonnable pour la majorité.

Sameen éclata de rire. Il y a un temps où elle aurait peut-être adhéré à ces conneries. Mais entre temps, elle avait rencontré Reese et Finch, et elle avait compris, chaque vie est importante et chaque vie compte. On était toujours pertinent aux yeux de quelqu'un. Samaritain avait tort.

- Et vous croyez vraiment que je vais avaler ça. Si on refuse de se plier aux délires de votre ordinateur raté, vous nous tuerez tous. Nous ne sommes que les quelques-uns dont on peut se débarrasser pour que la majorité prospère, c'est bien ça ? Finit-elle en se foutant ouvertement de lui cette fois ci.

Greer la regarde extrêmement sérieusement.

- Et si vous aviez le choix entre sauver un innocent sur le point d'être abattu devant vous, ou le laisser mourir sachant que cela sauvera d'innombrables vies, que feriez-vous ?

Shaw afficha son air le plus exaspérant et son sourire moqueur le plus arrogant.

- Les dilemmes moraux à deux balles, c'est pas mon truc, mais allez donc donner une leçon de vie philosophique à vos deux abrutis, dit-elle en pointant Martine et Lambert qui la visaient toujours.

Greer se tourna vers Martine et lui fit un bref signe de tête. Elle sourit, baissa son arme et sortit de la pièce. Elle revint quelques instants plus tard, trainant une gamine visiblement terrifiée. Shaw avait cru un instant qu'il s'agissait de Lou, mais elle s'était reprise. La gamine avait au moins 8 ans et elle ne lui ressemblait pas du tout. Sameen perdit son sourire, elle sentit qu'un nouveau coup tordu se préparait. Elle se tourna vers Greer.

- Mia Arck, 8 ans. Ses parents sont deux informaticiens que Samaritain a engagés la semaine dernière pour un débogage sur un de ses serveurs. Ils ont parfaitement remplis leur mission mais ont malheureusement posé un peu trop de questions. Nous ne pouvions pas les laisser gâcher une telle entreprise et nous les avons éliminés.

Mia éclata en sanglots bruyants.

- Cependant, il semble qu'avant de mourir, ils aient eu la langue un peu trop pendue envers leur fille sur ce qu'ils avaient vu. Elle est donc devenue à son tour une menace pour le système de Samaritain et pour ses projets. Les humains ne savent pas ce qui est bon pour eux et ont besoin de Samaritain, mais s'ils découvrent son existence, ils pourraient se montrer tout aussi bornés que vous à ne pas vouloir voir où est leur intérêt. La nature humaine est par nature mauvaise et Samaritain a la solution pour corriger tout ça.

Monsieur et madame Arck ont eu leur utilité, tout comme Samaritain en a trouvé une à leur fille aujourd'hui.

Pendant qu'il achève son triste discours, Martine lui tend son arme. Shaw se raidit et tente un mouvement pour empêcher ce qui va suivre mais Lambert lui enfonce son arme dans le dos et elle s'immobilise.

- Tût tût tût, attend encore un peu, lui murmure-t-il, c'est bientôt à toi.

A elle ? Mais qu'est-ce que ça voulait dire. Greer pose l'arme sur la table et ramène son attention sur Sameen.

- Tuez-la, lui dit-il simplement.

Sameen éclata d'un rire sans joie.

- Non, répliqua-t-elle.

Elle a compris leur manège, ils veulent la détruire comme dans les simulations, lui faire tuer une gamine innocente pour la faire craquer. Ils ont compris que Louisa était importante pour elle.

- Très bien, alors dans ce cas, de nombreux innocents mourront. Un missile sera lancé dans approximativement 50 secondes sur un quartier de New York ciblé au hasard, sauf si vous tuez Mia. Vous avez le choix entre sauver une vie ou plusieurs.

- Je ne tuerai pas cette enfant, répliqua sèchement Shaw. Et si vous tuez tous ces gens, ce ne sera pas ma faute mais bien la vôtre. Il ne s'agit pas là de mon choix mais de votre folie. De plus, je ne traite pas avec les terroristes et encore moins avec les tarés psychotiques qui veulent se prendre pour Dieu.

Martine lui sourit.

- On vise un quartier au hasard dans Brooklyn, ça te va ? lui murmure-t-elle

Shaw en reste pétrifiée sur place. Brooklyn ! Oh non, Root, Lou. Impossible que ce soit une coïncidence. Elle ne montre cependant rien. Elle sait qu'ils ne savent pas, ils épient juste sa réaction pour y trouver une confirmation. Ils ont donc un doute. Elle n'a pourtant rien dit alors comment ont-ils pu savoir ? Et soudain elle sait, la Nissan. Samaritain a dû tenter de tracer les déplacements de sa voiture, mais comme elle utilisait la plupart des rues de la carte fantôme, il ne sait pas exactement où vit Root. Il a tout de même isolé un borough de New York et cela avec succès.

Samaritain opère le décompte du compte à rebours.

- Quel est votre choix, mademoiselle Shaw ? lui demande Lambert

Elle observe l'écran, interdite. Ils allaient vraiment tuer tous ces gens juste pour lui prouver leur théorie tordue ? Non, ça va bien au-delà de ça, c'était pour la faire craquer, encore une fois. "C'est du bluff", se dit-elle. Mais peut-elle vraiment prendre le risque ? Samaritain est capable de tout et ça, elle le sait désormais, même de tuer des innocents. Elle ne peut être sûre de rien, sauf d'une chose, elle peut retourner la situation à son avantage. Un plan complètement dingue vient d'émerger dans son esprit. Elle sait que c'est stupide, probablement voué à l'échec comme toutes ses autres tentatives, mais elle doit courir le risque. Elle a compris que Mia est de toute façon condamnée et si ce n'est pas elle qui la tue, ce sera Martine ou Lambert. Alors elle baisse les yeux et affiche une mine déconfite, puis elle s'avance lentement vers l'arme posée sur la table. Mia se remet alors à pleurer de plus belle et la supplie de ne pas la tuer. Elle sait que Lambert continue de la viser dans le dos, mais elle sait aussi qu'il ne la tuera pas, ils ont besoin d'elle vivante pour la faire parler. Elle peut y arriver, elle y est presque. Elle accélère brutalement dans les dernières secondes de sa course et saisit d'une main l'arme et de l'autre, elle empoigne Greer par le cou et lui braque le flingue sur la tête.

- Je choisis ça.

Martine braque immédiatement son arme sur la petite Mia qu'elle a attrapée violement par le bras. Tandis que Lambert l'a, à nouveau, mise en joue.

- Mauvaise réponse, mademoiselle Shaw, réplique Greer.

Il est trop calme, ça la perturbe.

- La ferme, lui crie-t-elle. Et toi, l'assemblage de boulons mal huilé, tu arrêtes ton décompte ou je le tue.

Aucune réaction de Samaritain. Peut-être qu'elle se trompe après tout, peut-être que ce truc s'en fiche.

- Tu sais que je ne bluffe pas alors tu arrêtes, hurle-t-elle enragée.

Le décompte se stoppe brutalement à 12 secondes et elle croit halluciner. Elle a réussi, mais pas encore gagné, elle le sait.

- Très bien, continue-t-elle en se dirigeant vers la sortie de la pièce en reculant, tenant toujours fermement Greer devant elle. Maintenant, tu libères la gamine ou je le butte.

Pas de réaction.

- Maintenant, hurle-t-elle.

Elle regarde l'écran et peut y lire "Relâchez la fille". Elle soupire de soulagement. Mia vient se cacher derrière elle en courant dès que Martine l'a lâchée. Sameen commence cependant à douter, c'est trop simple et si tout cela était prévu, si la gamine travaillait pour Samaritain en fait. Elle rejette cependant cette idée loin d'elle, Mia est terrorisée et elle ne simule clairement pas. Peu importe que ce soit trop simple, elle verrait plus tard, d'abord, il fallait se tirer et ensuite prendre les problèmes un par un. Elle recula encore, tenant toujours Greer fermement et poussa Mia vers la sortie.

- Vous allez nous faire sortir d'ici, ordonne-t-elle à Greer.

- Je ne pense pas, non.

Il est trop calme et tout cela est trop facile, comme s'ils avaient tout prévu. C'est surement le cas. Elle renforce la pression de l'arme sur son crâne.

- Je ne crois pas que je vous laisse vraiment le choix. Sachez que je n'hésiterais pas. Mais réjouissez-vous, Greer, vous m'avez convaincu. Tuer quelques individus tel que vous, permettra à la société de ne se porter que mieux.

Elle recule encore et pointe son arme sur Lambert et Martine qui l'ont mise en joue et la suivent.

- Tu n'iras pas très loin, Shaw, murmure Martine, et tu le sais.

- Alors baisse ton arme, continua Lambert, et on pourra discuter. On ne te tiendra même pas rigueur de ce que tu viens de faire. Il est clair que tu es perdue.

Ils la prennent carrément pour une demeurée. Shaw serait prête à leur tirer dessus, mais elle sait qu'elle doit économiser ses balles. Elle n'a qu'un flingue et pas le droit à l'erreur. Et si c'était sa chance après tout ?

- N'avancez pas, leur dit-elle. Ouvre la porte, Mia, il y a un pass dans ma poche. On se tire de ce trou à rats.

Mia obéit, complètement paniquée, et Sameen s'engouffre à sa suite avant de claquer la porte derrière elle. Elle fait exploser la serrure électronique, empêchant ainsi à Martine et Lambert de la suivre. Pour l'instant en tout cas. Elle sait qu'elle doit faire vite. Elle empoigne Greer de force et ordonne à Mia de courir. Elles foncent tout droit dans un couloir sans fin, Sameen trainant Greer sans ménagement.

§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§

Root se réveille en sursaut et en sueur. Elle a encore fait le même cauchemar, celui de la Bourse. Lou arrive en courant dans la chambre. Root a crié dans son sommeil et elle le sait. Sa fille vient se blottir contre elle. Sa mère lui fait une place dans son lit et la petite se rendort au bout de quelques minutes, rassurée. Root, elle, en est incapable. Ce qu'elle a vu la hante, Martine tirant dans la tête de Sameen. Elle se souvient clairement de la tâche de sang sur le sol. Puis Sameen avait tourné la tête vers elle et lui avait demandé pourquoi elle ne l'aidait pas. Martine lui tirait alors une seconde balle dans le crâne et tout devenait noir.

Elle se rallonge et regarde le plafond. Elle sent les larmes couler sur ses joues, mais elle ne cherche pas à les retenir. Ça faisait deux mois maintenant et toujours rien. Elle avait cherché partout, suivant les moindres pistes. Elle avait attrapé une flopée d'agents de Samaritain, les avait menacés et torturés. Mais ils ne savaient rien. Personne ne semblait savoir. Mais où était Sameen, bon sang ? Ça la rendait folle. Elle avait piraté tous les systèmes possibles et inimaginables, hormis celui de Samaritain. Et rien ! Elle avait alors pris le problème à l'envers et s'était mise à chercher Martine, mais elle aussi était introuvable, à croire qu'elle s'était envolée.

Elle sent la colère monter. Elle sait qu'elle va exploser, encore une fois alors elle se lève. Elle embrasse Lou qui ronchonne un peu dans son sommeil.

- Maman va faire un tour, mon ange. Je reviens, lui dit-elle calmement.

Louisa murmure un vague "ok" dans son sommeil. Root met ses chaussures, glisse une arme dans son dos et enfile un manteau.

- Veille sur elle, ordonne-t-elle à la Machine en fermant la porte derrière elle.

Elle déambule dans les rues de New York, sans vraiment réfléchir. C'est ça qui lui fait du bien quand elle est dans cet état. Elle a besoin d'air et d'espace. Mais marcher lui donne aussi un sentiment de bien-être et de liberté. Mettre un pied devant l'autre lui vide l'esprit. Et c'est parfait car elle ne veut plus penser. Se concentrer uniquement sur ses pas, comme un remède à sa douleur. Elle atteint le pont de Manhattan une heure plus tard et le traverse à pied. Il est trois heures du matin quand elle arrive à Midtown.

Elle s'arrête devant un restaurant fermé. Un grill. Elle le reconnait immédiatement, elle y était venue avec Sameen lors d'une mission. Le numéro du patron était tombé et elles s'étaient attablées en tant que clientes pour le surveiller.

Root reprend sa route, mais cette fois, elle ne se concentre plus sur sa marche. Elle ne peut s'empêcher de repenser à cette journée, cette journée où Sameen était encore là avec elle. Elle avait commandé un steak énorme et Root l'avait taquinée en lui précisant que si elle avait encore un peu faim, elle serait ravie de la combler d'une autre manière. Elle revoyait le visage de Shaw, son exaspération. Elle avait levé les yeux au ciel, comme d'habitude. C'était si simple, si naturel. Elles étaient si heureuses.

Root se souvient quand deux heures plus tard, le patron a été braqué par un employé mécontent qu'il avait viré la semaine précédente. Elle n'avait pas eu le temps de réagir que Shaw était déjà debout l'arme à la main. Elle tira dans les genoux et demanda au patron apeuré d'appeler la police. Le type avait voulu lui demander ce qu'il pouvait faire pour la remercier mais Shaw lui avait tourné le dos, agacée. Puis elle était sortie comme si ce qu'elle venait de faire était aussi ordinaire que d'aller acheter un journal. Root n'avait pu s'empêcher de sourire. Elle avait jeté quelques billets sur la table pour payer et l'avait rattrapée. Sameen avait été surprise de son air hilare. Elle s'était arrêtée de marcher pour l'observer.

- Tu es folle, lui dit-elle.

- Oui, répondit Root, folle de tes bonnes manières.

Sameen avait serré les poings et s'était retenue de lui mettre dans la figure tandis que Root s'esclaffait de plus belle.

- Ce charmant monsieur te remerciait, Shaw.

Sameen s'était remise en route, Root à sa suite.

- Pas de temps à perdre avec ces conneries. Menace éliminée, boulot fini, point. Je déteste le contact humain.

- Tu ne dis pas toujours ça quand tu es avec moi, répliqua Root avec un regard appuyé descendant sur sa silhouette.

Sameen s'était alors tournée vers elle sans s'arrêter. Mais loin d'afficher son habituel air exaspéré, elle avait souri.

Et même encore aujourd'hui, Root continue de voir son sourire, ses yeux marrons, ses lèvres tendres qu'elle adore embrasser sans condition et sans retenue.

Elle sort brusquement de ses tristes pensées et regarde autour d'elle. Quelque chose cloche et elle le sent immédiatement. Elle s'aperçoit, horrifiée, qu'elle s'est dirigée droit vers l'appartement de la couverture de Sameen. Elle est plantée devant l'immeuble. "Merde", pense-t-elle. Elle ne peut cependant pas rebrousser chemin, elle a senti le danger bien avant de le voir et elle plonge derrière une voiture tandis que les premières balles filent vers elle. Elle a entraperçu son agresseur, un type grand. Pas de doute, c'est Samaritain. Qui d'autre ? Evidemment, réalise-t-elle, ils ont placé un type là au cas où un membre de l'équipe revienne. Quelle idiote ! C'était de sa faute. Elle n'avait pas été assez vigilante. Toute erreur était fatale, elle le savait pourtant. Elle sent une douleur dans son flanc droit, elle en retire sa main couverte de sang. Elle est touchée. Elle n'avait baissé sa garde qu'un instant et elle allait le payer cher. Elle attrape son arme et se reprend, le type est seul. Rien d'étonnant, après deux mois, ils ont dû croire que personne ne reviendrait et ont juste placé un guignol armé au cas où. Elle l'entend s'approcher et ne bouge pas.

- Montrez-vous, ordonne-t-il ou je…

Il n'a pas le temps de finir, elle surgit brusquement et lui loge une balle dans la poitrine. Il tombe à terre en lâchant son arme, elle s'approche de lui et le met en joue.

- Il y en a d'autre ? demande-t-elle.

Il gémit de douleur.

- Où est Sameen ? demande-t-elle.

Il ne répond pas et un sourire amusé se dessine sur ses lèvres malgré la douleur. Root sent la colère monter.

- Où est-elle ? Crache-t-elle enragée.

Elle pose un pied sur sa blessure et appuie. Il hurle de douleur mais elle ne relâche pas la pression.

- Espèce de salope, beugle-t-il.

- Où est Sameen ? répète-t-elle. Dis-le-moi où je te ferais regretter d'être encore en vie.

Elle n'a cependant pas le temps de continuer. Un SUV noir vient de tourner au coin de la rue. "Les renforts", réalise-t-elle horrifiée. Elle s'enfuit tandis que les agents descendent de la voiture. Elle fait feu en se retournant brièvement vers eux et se remet à courir. Elle a reconnu Zachary, un homme de main de Greer, parmi eux. Elle sent une seconde balle se loger dans son épaule et elle crie de douleur, un instant déséquilibrée. Elle ne s'arrête pourtant pas.

Elle tourne brusquement dans une ruelle et se retrouve face à une grille fermée. C'est un cul de sac. Elle tente de rebrousser chemin et se retrouve nez à nez avec Zachary. Il la met en joue, un sourire victorieux aux lèvres. Elle sent la rage monter, et sans réfléchir, elle braque son arme sur lui et lui tire deux balles dans la tête dans un même geste d'une rapidité époustouflante. Il n'a pas le temps de réagir, tellement sûr d'avoir gagné sur ce coup-là. Il s'effondre à terre, mort. Elle entend les autres arriver. Elle se retourne vivement et escalade la grille aussi vite qu'elle le peut. Ça lui fait un mal de chien et elle doit se forcer à garder les idées claires. Elle court encore sur plusieurs rues, avant de n'en plus pouvoir. Elle se sent mal, elle voit tout tourner et sent qu'elle ne va pas tenir longtemps. Elle ne peut pourtant pas s'arrêter. Elle n'est pas en sécurité, pas encore. Si elle reste là, elle est sûre de mourir dans l'heure. Elle ne sait pas où aller, tout est flou et elle ne repère rien. Elle marche difficilement en chancelant.

- A droite, planque-toi.

Elle sursaute et manque de s'effondrer sur place. Elle se rattrape de justesse en s'appuyant sur un mur. C'est la première fois qu'elle entend la Machine lui parler depuis longtemps, depuis qu'elle l'avait aidée à mettre en place le plan de secours pour Louisa il y a maintenant un mois. Elle lui a manqué, et malgré la situation, elle est heureuse de l'entendre. Elle ne s'y était clairement pas attendue. Pourtant elle aurait dû. La Machine veillait encore sur elle, c'était Root qui avait cessé de veiller sur sa divinité. Elle se redresse et se dirige vers sa droite aussi vite que possible et se plaque contre le mur dans un renfoncement à l'ombre. Juste à temps. Elle voit le SUV passer lentement dans la rue. Elle se plaque un peu plus contre le béton et reste hors de vue. Ils passent devant elle lentement sans s'arrêter et disparaissent au coin. Elle soupire de soulagement.

- Ne bouge pas encore, ordonne la Machine.

Root lui obéit. Elle reste immobile. Son téléphone sonne et avant de décrocher, elle sait que c'est elle.

- C'est bon, murmure la Machine. Vas-y, je te guide.

Root sourit. Elle se remet en marche en étouffant un gémissement de douleur. Son téléphone à la main, elle laisse la Machine la diriger tel un GPS.

- Au bout de la rue à gauche.

Root s'exécute. Elle entre alors dans la carte fantôme et la Machine ne peut plus l'aider. Mais ça veut aussi dire que Samaritain ne peut plus la voir.

- 149 code 6935.

Puis elle coupe la communication. Root a compris. Sans hésiter, elle arrive devant le 149 de la rue et franchit le seuil. Elle coupe l'alarme du petit cabinet de vétérinaire où elle a atterri. Il n'y a pas de caméra. Bien sûr, réalise-t-elle, la Machine a tout prévu. Elle n'allume pas la lumière, ce serait trop repérable dans la rue. Root se dirige difficilement vers l'armoire de médicaments. Elle attrape du fil, une aiguille et une pince à épiler. Une chance qu'elle ait vu Shaw faire ça des dizaines de fois. Elle s'écroule à terre plus qu'elle ne s'y assoit et commence à retirer la balle dans son épaule. C'est la moins grave des deux et elle le sait. Elle n'a rien touché de vitale. La seconde en revanche, ça risque d'être une autre histoire. "Les balles dans les tripes, c'est une cochonnerie. Un coup sur deux, tu clamses." Cette phrase de Sameen lui revient en mémoire, tandis qu'elle l'extraie difficilement en serrant les dents et en bloquant sa respiration. Elle pousse un soupir de soulagement et respire brutalement quand elle parvient à la sortir. Elle la jette à terre avec la pince et appuie sur la plaie. Ça n'est pas trop profond et ça ne semble rien avoir touché d'important. "Une chance que le premier tireur en embuscade chez Shaw soit un guignol qui n'avait pas dû tirer une balle dans sa vie avant aujourd'hui." pense-t-elle.

Elle attrape le fil et l'aiguille et recoud ses deux blessures. Ses gestes sont saccadés, tremblants et lents. Elle souffre le martyr à chacun d'entre eux, mais finit par y arriver après ce qui lui semble être une éternité.

Elle reste assise là à terre, incapable de bouger. Elle sent l'inconscience de la douleur la rattraper. L'adrénaline venait de redescendre brutalement maintenant qu'elle avait fini. Elle s'adosse au mur et ferme les yeux. Elle se sent dériver, mais juste avant que tout ne devienne noir, elle murmure un "merci". Elle sait que la Machine est là, qu'elle l'entend via son téléphone, qu'elle veille sur elle. Elle vient de lui sauver la vie.

Un bip retentissant dans son oreille la tire brutalement du sommeil.

- Bouge, lui ordonne-t-elle.

Root se lève difficilement. Elle se sent vraiment nauséeuse. Combien de temps est-elle restée dans les vapes ? Elle regarde son téléphone, il est cinq heures passées. Ça doit faire une heure, pense-t-elle. Samaritain ne l'a pas retrouvée en une heure, bonne nouvelle. Mais elle n'est pas encore sortie d'affaire. Sa couverture du moment doit être grillée et ça ne va pas être simple de rentrer sans être repérée. Elle sort du cabinet et se retrouve dans la rue par laquelle elle est arrivée plus tôt dans la nuit. Elle peut voir des gouttes de sang sur le trottoir. Elle met le téléphone à son oreille.

- Où je…

- Fleuriste, murmure-t-elle brièvement.

Root observe autour d'elle. Il n'y a pas de fleuriste dans la rue. Elle maudit le fait que la connexion entre elle et la Machine soit désormais si réduite. Elle n'est pas en état de jouer aux devinettes et aurait vraiment besoin de précision. Alors qu'elle s'apprête à en demander, un camion de livraison entre dans la rue. Il passe devant elle et s'arrête plus loin. Elle l'observe un instant. Le conducteur descend, un bordereau à la main. Il ouvre la porte arrière du camion et descend une partie de la marchandise. Des fleurs, réalise alors Root. Elle fonce vers le camion et grimpe discrètement dedans, tandis que le livreur chargé de son colis vérifie l'adresse sur sa feuille et le dépose devant la porte correspondante. Elle se tasse au fond de la remorque entre deux étagères remplies de bégonias et de tulipes. Le livreur revient fermer la porte sans jeter un regard dans le camion. Elle l'entend démarrer et elle pousse un soupir de soulagement. La situation lui en rappelle une autre similaire survenue dans ce qui lui semble être une autre vie. Elle est avec Sameen, planquées dans un camion de déménagement, alors qu'elle venait de l'extraire de son magasin de cosmétique où Martine avait manqué de peu de la tuer le jour où elle a grillé sa couverture.

Root ferme les yeux et rejette ce souvenir loin d'elle. Ce n'est pas le moment de craquer. Elle s'assoit à terre.

- Tu m'entends ? demande-t-elle.

Une vibration de son téléphone lui répond et elle sourit. Elle voudrait lui dire tant de choses à cet instant mais tout ce qui sort est un :

- Je suis désolée.

Elle s'arrête, les larmes aux yeux.

- Tu m'as manqué, Root, chuchote alors la Machine dans son implant.

- Toi aussi, répond Root en pleurant. Je…

Mais elle est incapable de continuer.

- Je ne sais pas où est Sameen, lui avoue alors la Machine. Je l'ai cherchée partout moi aussi, mais Samaritain la cache dans un endroit auquel je n'ai pas accès.

- La cache ? Alors toi non plus, tu ne crois pas qu'elle soit… morte.

- Non, réplique seulement la Machine. Mais la chercher est dangereux pour toi. J'ai calculé et le taux d'échec est de 78%.

- Je m'en fiche, lui répond Root. Je ne l'abandonnerais pas, je l'aime. Eh d'abord, dis-moi quelles sont mes chances de survie si je continue à la chercher sans ton aide ?

La Machine calcule en une demi-seconde avant de répondre.

- 2%.

Root reste silencieuse un moment. La Machine ne lui ment pas, elle ne lui ment jamais. Ses chances ne sont pas faramineuses, mais aussi infimes soient-elles, elle sait qu'elle en a une.

- Tu ne m'as jamais abandonnée, mais moi, je t'ai laissée tomber, murmure Root honteuse. Sans toi, je serais morte cette nuit.

- Tu étais en colère et je comprends. Moi aussi, je suis désolée.

Root retint un fou rire. La Machine lui présentait ses excuses, c'était vraiment dingue. Elle était vraiment parfaite. Elle comprenait les sentiments humains, et même mieux, elle pouvait les ressentir. Elle était empathique, une vraie merveille.

- J'ai dérapé ces derniers temps, reprit Root. Je suis une mère affreuse et une interface lamentable.

- Louisa t'aime et tu n'es pas une mère affreuse. Tu as juste peur pour elle, pour Sameen. Mais moi, j'ai peur pour toi. Je ne pense pas que l'amour soit quelque chose de lamentable. Harold m'a appris que c'était ce qu'il y avait de plus beau chez l'être humain.

Root ferma les yeux, bien qu'elle soit déjà dans le noir. La Machine lui avait demandé d'arrêter ses recherches car elle avait peur pour elle, autant que Root avait peur pour sa fille et celle qui faisait battre son cœur. En comparant leurs sentiments respectifs, la Machine venait carrément de lui faire comprendre qu'elle l'aimait, elle, Root. Harold avait tort, ils n'étaient pas de la chair à canon dont elle se fichait et qu'elle remplacerait sans état d'âme si jamais il leurs arrivait quelque chose.

- Aide-moi, la supplia-t-elle. Je n'y arriverais pas sans toi. Si tu m'aimes autant que tu viens de me le faire comprendre, tu sais pourquoi je ne peux pas arrêter de la chercher. Autant que tu ne peux pas arrêter de me protéger par amour, c'est mon amour pour elle qui m'empêche de t'écouter et de t'obéir.

La Machine resta silencieuse un long moment et Root crut même qu'elle avait mis fin à la conversation.

- Je sais, lui chuchote-t-elle enfin, mais…

- 2% de chance de survie sans toi, la coupe durement Root.

- Tu n'arrêteras pas de la chercher, n'est-ce pas ?

- Tu arrêterais de veiller sur moi, toi ? lui répond rhétoriquement Root, un sourire aux lèvres.

- Très bien, je t'aiderai. Descends dans deux arrêts, tu seras à Brooklyn, hors du champ des caméras à six blocs de chez toi.

La Machine coupe alors le contact. Root se sent euphorique. Un sentiment qui l'a quittée depuis une éternité. Quand le camion s'arrête une demi-heure plus tard, elle descend et se dirige chez elle.

Elle retrouve Louisa endormie au même endroit où elle l'avait laissée. Elle sourit devant son visage serein. La Machine a raison, sa fille l'aime et Root aussi l'aime, à un point inimaginable.

Elle se dirige vers la cuisine et se verse un thé. Elle a besoin d'une boisson chaude pour se remettre. Cette nuit aurait pu très mal tourner et elle le sait. Après avoir répétée à Lou des dizaines de milliers de fois qu'aucunes erreurs n'étaient acceptables, c'est elle qui en avait commis une cette nuit. Cette dernière avait bien failli lui être fatale.

Louisa se lève deux heures plus tard et trouve sa mère assise dans le canapé, un ordinateur sur les genoux. Elle voit le sang sur ses vêtements et affiche immédiatement un air inquiet. Root lui envoie un sourire rassurant. Elle pose son ordinateur à terre et lui fait signe de venir la rejoindre. La gamine se blottit dans ses bras et lui demande ce qu'il s'est passé. Root lui raconte rapidement sa nuit, sa confrontation avec les agents de Samaritain et sa réconciliation avec la Machine qui lui a sauvé la vie et qui a promis de l'aider à retrouver Sameen. Louisa finit par la regarder et lui sourit. Elle sait que sa mère est malheureuse sans la Machine, et elle est contente que leur querelle soit finie.

Elle se lève et va chercher son ordinateur pour se mettre à ses exercices de piratage. Root observe sa fille en silence. Cette dernière est devenue très douée pour pénétrer n'importe quel système, ou presque. Il y a trois jours, elle a même réussi à entrer dans les services de police de New York avant de pirater la caméra de surveillance du bureau où Reese travaille sous couverture. Root l'avait félicitée de ses énormes progrès. Il est indéniable que Lou apprend vite et retient tout. Elle connait maintenant la carte fantôme et ne fait pratiquement plus d'erreurs. Elle ressasse ça tous les jours avec sa mère.

Elle lui a demandé si elle pouvait se choisir un nom elle aussi. Root lui avait expliqué que c'était une sorte de tradition chez les hackeurs de se baptiser, mais elle lui avait dit aussi que son nom ne pourrait plus changer et qu'il fallait qu'elle y réfléchisse bien. Louisa avait hésité et avait finalement préféré attendre. Après tout, son nom serait toujours Lou.

Root est restée chez elle pendant deux jours, avant que la Machine ne lui donne sa nouvelle identité, celle d'une interprète américano italienne. Elle devait se rendre à Sienne pour plusieurs jours, une histoire de mafia qui blanchissait de l'argent pour Samaritain. Elle se demanda ce qu'elle pourrait bien faire de Lou. La Machine lui envoya un second email comme pour lui répondre et Root sourit en se demandant si elle n'était pas devenue télépathe en plus d'être empathique. Il s'agissait d'une publicité pour lunettes. Root mit cinq minutes pour décoder l'image, et y découvrit la nouvelle identité de Lou : Abby Porte, orpheline vivant avec sa tutrice, et élève en première année de l'école élémentaire Montessori de Brooklyn. Root soupira, Louisa allait être ravie. L'école comprenait un internat mais Lou, enfin Abby Porte, n'y était pas inscrite. Root resta perplexe, sa fille ne pouvait pas rester seule. Elle relut le mail et y trouva cinq mots minuscules. "Contacter administrateur et atout principal".

Root n'en fit pourtant rien. Le lendemain, elle emmena une Lou furieuse à l'école et l'inscrivit à l'internat. Elle revint la chercher deux jours plus tard après avoir fait sauter le QG de la mafia siennoise, en ayant au passage brûler leur argent et tuer quelques agents de Samaritain.

Root reprit ainsi les missions pour la Machine. Elle obligea Lou à se rendre de temps en temps à l'école, ne la plaçant que temporairement à l'internat lors de ses voyages. Jusqu'au jour où Louisa, excédée, refusa tout net, lui affirmant que soit elle l'emmenait avec elle, soit elle la laissait se débrouiller seule en attendant son retour. Root n'avait pas le temps de discuter et de toute façon, l'école râlait déjà assez des constants changements de statuts d'Abby Porte au sein de l'établissement. Ça allait finir par attirer l'attention de Samaritain. Elle l'avait donc emmenée. Elle refusait de contacter Reese et Finch comme le lui avait conseillé la Machine et cette dernière respecta son choix. De toute façon, Lou détestait l'école. Et si Root devait n'avoir que 22% de chance de s'en sortir, alors autant passer le temps qui lui restait à profiter des gens auxquels elle tenait, dont sa fille.

§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§

Sameen tourne en rond tandis que l'alarme retentit encore à ses oreilles. Ça la rend folle de ne pas trouver la sortie. Ça fait au moins dix minutes qu'elles courent dans ce bâtiment. Les couloirs ne débouchent que sur d'autres couloirs sans fin. Elle réalise alors qu'elle est dans un immense bâtiment désaffecté, un hôpital il semblerait. Ça collerait avec la pièce où elle est retenue depuis des mois. Un asile. C'est pas bête, si elle devait séquestrer quelqu'un, ce serait aussi dans ce genre d'endroit. Mais il devait bien y avoir une sortie, bon sang. Le bâtiment devait être équipé d'une flopée de caméras à chaque angle de couloir. Samaritain n'aurait pas choisi cet endroit sinon, il voudrait avoir le contrôle. Elle réalise alors qu'il a dû les repérer.

Elle entend les pas des agents sur ses talons. Martine et Lambert doivent être parmi eux sans aucun doute. Elle ouvre une porte et pousse Mia dedans avant de la suivre, trainant toujours Greer par le cou. La pièce est petite, elle contient des bureaux et des chaises renversés, ainsi que de vieux téléphones à fil, des calepins et des stylos éparpillés à terre.

- Contre le mur et pas un bruit, ordonne-t-elle à la gamine.

Elle est terrifiée et met au moins trente secondes à réagir. Sameen lève les yeux au ciel, elle n'est pas très vive. Elle ne peut s'empêcher de la comparer à Lou.

Elle plaque Greer le long du mur et renforce la pression exercée sur son cou.

- Un bruit et vous êtes mort, le prévient-elle.

Il laisse échapper un rire discret mais ne tente rien alors que les agents passent au pas de charge dans le couloir devant leur porte. La gamine soupire de soulagement, mais elle ne semble pas pouvoir s'arrêter de pleurer. Sameen voudrait lui dire de la fermer mais elle se retient. La petite ne ferait que se braquer et pas sûr que lui hurler dessus la calme franchement. Elle était déjà suffisamment terrifiée. Sam devait gagner sa confiance pour la faire sortir d'ici avec elle en toute sécurité. Elle soupire en secouant la tête, c'était Root qui était douée pour ça, pas elle. Or ici, il n'y avait qu'elle.

Elle essaya de se contenir, Mia n'avait que 8 ans après tout, et on venait d'assassiner ses parents et de manquer de peu de la tuer. Sameen ne comprenait rien aux émotions mais nul doute que ça devait être traumatisant, surtout chez une enfant.

Elle attache Greer à une chaise de la pièce avec des câbles de téléphone puis elle s'approche de Mia qui s'est assise au sol, secouée de sanglots.

- Je sais que c'est dur mais s'il-te-plait, calme-toi.

Elle a essayé de ne pas faire apparaitre la colère dans sa voix. La gamine ne se calme pourtant pas, secouée de grands sanglots, effondrée.

- Pour… Pourquoi on m'a pris mes parents ? Hoquette-t-elle en larmes.

Sameen ne sait pas quoi lui dire. La question se pose en effet, même si Greer a expliqué en détail les raisons de ce choix de Samaritain. Que peut-elle dire à cette enfant ? Qu'un robot malfaisant les a assassinés. Mmh, elle ne la croirait pas et n'y comprendrait rien. Elle n'y comprend déjà clairement rien, et la dernière chose que Sam veuille, c'est de se faire passer pour une folle qui divague avec ces histoires d'Intelligences Artificielles en guerre pour la suprématie sur le monde. La gamine va la prendre pour une tarée, elle aurait peur d'elle et ne lui ferait pas confiance. Shaw opte donc pour une autre réponse. Elle la prend doucement dans ses bras et lui caresse les cheveux doucement comme Root le fait avec Lou quand elle a la grippe. Elle sait qu'elle n'a pas le temps, mais il lui faut calmer Mia avant de s'enfuir ou la petite pourrait tout faire foirer et les faire repérer. La gamine finit par cesser de pleurer bruyamment et lève la tête vers elle.

- Ça va mieux ? demande doucement Sameen pour ne pas la brusquer.

Mia fait non de la tête mais au moins, elle a cessé de sangloter. Shaw le prend pour un bon point.

- Je m'appelle Sameen, lui dit-elle. Je suis une amie. Ces gens, ajoute-t-elle en pointant Greer, m'ont enlevé il y a des mois et ils me torturent depuis tout ce temps. Je te promets que je ne te veux pas de mal, moi. Je vais te faire sortir d'ici, d'accord ?

Mia acquiesce vivement en silence.

- Bien, murmure Sameen. Tu es courageuse Mia et ça va aller. Fais ce que je te dis. Tu peux avoir confiance en moi.

Elle se lève et se dirige vers Greer qui a observé la scène en silence, une lueur de plaisir au fond des yeux. Sam voudrait tellement le tuer tout de suite, mais elle sait qu'elle a besoin de lui pour sortir de cet endroit.

Elle s'approche, l'arme tendue devant elle, et le détache.

- La sortie, ordonne-t-elle entre ses dents.

- Même si vous sortez d'ici, mademoiselle Shaw, pensez-vous vraiment pouvoir nous échapper ?

Elle ne lui répond pas, son arme tremblant de rage dans sa main. Elle est à deux doigts de lui mettre une balle dans le crâne

- Pensez-vous vraiment que vos amis vous accueilleront à bras ouverts ? Continue-t-il. Vous les avez trahis.

- Non, réplique Shaw, jamais.

- Bien sûr que si. Auriez-vous la mémoire si courte ?

- Je n'ai pas eu le choix, vous me torturiez et…

Elle s'arrête brusquement. Non mais sérieux, pourquoi elle lui parle, et pire, pourquoi elle se justifie devant lui. Ses amis comprendront, elle en est sûre.

- Même s'ils vous pardonnent. Vous croyez vraiment qu'ils voudront travailler à nouveau avec une personne devenue aussi instable que vous ? Incapable de distinguer le réel de l'imagin…

- Taisez-vous, siffle-t-elle en lui enfonçant l'arme dans le cou. Fermez-la ou je vous promets que je vous tue sur le champ.

Elle sent la rage battre dans chaque artère de son corps. Elle se reprend et le lève de force.

- Faites-nous sortir d'ici ou je vous tue.

- Vous tenterez de me tuer de toute façon, objecte Greer.

Il n'a pas tort. Elle voudrait déjà tellement le tuer tout de suite. Elle doit trouver un moyen de pression pour qu'il lui obéisse et vite. Elle réfléchit mais n'en voit aucun. Elle reprend donc leur course dans les couloirs, Mia sur ses talons. Shaw lui a dit de rester derrière elle, pour la protéger.

Elle tourne encore dix bonnes minutes avant de trouver enfin la sortie. Elle débouche pour la première fois depuis longtemps à l'air libre. Le vent lui fouette le visage et elle a presque envie d'hurler de joie. Le soleil l'éblouit un instant et le froid mordant lui brûle la peau. On doit être en hiver, réalise-t-elle. Elle est dans une grande cour désaffectée, des tables renversées jetées par les fenêtres cassées trônent au milieu des arbres et des hautes herbes qui ont poussé partout, crevant le béton. Elle aperçoit une haute grille au bout de l'allée et fonce droit dessus au pas de course, trainant toujours Greer derrière elle. Elle sent la liberté l'appeler comme jamais. Elle va bientôt la retrouver. Un sourire se dessine sur son visage. Soudain, elle entend un cri et s'arrête net.

- Sameen.

C'est Mia qui a crié. Sameen se retourne et voit Martine tenir fermement la gamine d'une main tandis que l'autre, la menace de son arme. Lambert est à côté d'elle et vise Sameen, son habituel sourire aux lèvres. D'autres agents arrivent derrière eux et la vise également, mais ils ne tirent pas. Elle sait pourquoi, elle tient Greer devant elle comme un bouclier, ils ne peuvent pas lui tirer dessus sans manquer de tuer leur patron. Elle se reprend, toute chance n'est donc pas perdue.

- Sameen ? murmure Martine en lançant un sourire heureux à Shaw. Ah, vous en êtes déjà aux prénoms toutes les deux, c'est mignon. Décidément, tu aimes les animaux de compagnie, Shaw.

Sameen ne lui répond pas. Quinze mètres les séparent, elle pourrait facilement l'abattre, là, tout de suite. En fait, elle en meurt d'envie, mais Martine pourrait tuer Mia entre temps d'une balle dans la tête. Le coup partirait tout seul, c'est certain vu la pression qu'elle exerce sur l'arme posée sur la tempe de la gamine. Shaw est coincée, autant qu'eux en fait. "Une situation bien merdique" pense-t-elle.

- Je t'avais dit que tu n'irais pas loin, chérie, continue Martine sans se laisser démonter par son silence. Tu as fait une belle promenade dans le jardin, j'espère.

- Lâche la gamine, lui crie Sameen.

La blonde se met à rire, se foutant d'elle.

- Non, réplique-t-elle simplement.

Sameen sent la colère monter mais elle se maitrise parfaitement. Elle resserre la pression de son arme sur Greer et regarde Martine dans les yeux.

- Lâche-la, répète-t-elle calmement, ou je le tue.

- Tu parles beaucoup, Shaw, mais ça manque d'action. Essaye de mettre quelques-unes de tes menaces à exécution parfois, tu serais plus crédible. Tu vois comme ça.

Et alors qu'elle achève sa phrase, elle projette Mia à terre. La gamine atterrit dos au sol et avant d'avoir pu se relever, Martine lui tire une balle dans le ventre.

Le coup résonne dans le silence du jardin, le bruit semble presqu'irréel pour Sameen. Elle ne se rend pas compte qu'elle a lâché Greer pour foncer droit vers Mia dont le sang commence déjà à humidifier l'herbe et le béton.

- NON ! hurle-t-elle au moment où elle lâche le vieux.

- NE TIREZ PAS, ordonne ce dernier, IL NOUS LA FAUT VIVANTE.

Mais Sameen l'entend à peine. Elle s'est jetée à terre et prend la tête de Mia sur ses genoux. Elle observe la plaie de l'impact et elle sait. Elle sait que c'est trop tard, que la gamine perd trop de sang, que son aorte est touchée, qu'elle va mourir dans ses bras.

Sam est incapable de détacher ses yeux des siens. Elle y lit la détresse, la souffrance et la peur.

- Je vais mourir ? lui demande Mia dans un dernier effort.

Elle sert sa main très fort. Sameen a du mal à respirer. Pourtant en tant qu'ex médecin, elle a déjà eu affaire à ce genre de chose. De patients anonymes qui viennent et meurent quand on a pourtant tout tenté. Mais là, c'est différent, Mia n'est pas une anonyme. Elle lui avait demandé de lui faire confiance et elle a échoué. Elle s'en veut tellement. Elle est incapable de la lâcher du regard autant que de lui répondre.

Martine lui arrache son arme des mains, s'accroupit en face d'elle, son flingue toujours à la main pointé sur elle.

- Eh bien alors, réponds-lui, Sameen, murmure-t-elle d'une voix doucereuse. Dis-lui que tout va bien se passer, qu'elle va s'en sortir.

Elle fait une pause, visiblement ravie. Shaw la regarde, habitée d'une haine qu'elle n'aurait jamais cru pouvoir ressentir un jour pour quelqu'un.

- Ou dis-lui plutôt qu'elle va crever, là, c'est plus probable, reprend Martine en éclatant de rire.

Shaw est à deux doigts de lui sauter à la gorge, mais elle ne peut se résoudre à abandonner Mia. Cette dernière la regarde, apeurée.

- Je suis là, Mia, lui murmure-t-elle doucement, tu n'es pas toute seule. Ça sera bientôt fini. Tu vas revoir tes parents, ajoute-t-elle.

La gamine semble comprendre, les larmes coulent le long de ses joues. Sam se retient de hurler devant l'injustice de la scène.

- Ferme tes yeux, lui murmure-t-elle.

Et tandis que Mia lui obéit, Sameen l'installe confortablement contre elle, sa tête toujours sur ses genoux. Elle se met à lui caresser le visage puis elle lui chante Lettre à Elise comme le faisait Root pour calmer Lou petite quand elle se réveillait en pleurant à la bibliothèque. Même encore aujourd'hui, après un cauchemar, ça l'apaise. Sameen baisse la tête, ses cheveux pendant librement de chaque côté de son visage comme un rideau la protégeant de ce qu'il y a autour, et elle ferme les yeux elle aussi, tandis que le chant la berce. Elle ne s'arrête pas, elle se fiche que ces abrutis l'observent. Elle veut que la dernière chose qu'entende cette petite fille soit l'innocence de son enfance, et elle est toute entière dans cette chanson.

Mia émet un râle et sa poitrine cesse de monter, l'emprise de sa main sur celle de Shaw se relâche. Sameen finit pourtant la mélodie, puis elle s'arrête. Refusant d'ouvrir les yeux, elle sent les larmes couler et elle est soudain secouée de sanglots silencieux incontrôlables.

Ils ont réussi à lui faire toucher le fond cette fois. Elle ne sait pas combien de temps elle reste comme ça. Elle n'a pas pleuré longtemps, mais ça n'a pas dû leur échapper. Peu importe, elle s'en fout. Elle finit par reposer délicatement la tête de la petite à terre. Elle lui tourne le dos et s'assoit à côté. Les bras enroulés autour de ses genoux, elle regarde au loin la grille qu'elle a failli franchir de peu. Elle peut presque voir le mot liberté écrit en lettres d'or derrière. Elle sait qu'ils sont toujours là, mais elle ne les regarde pas.

Elle pourrait courir vite, très vite jusqu'à la grille, l'escalader, et s'enfuir de l'autre côté. Elle se prépare à le faire. Elle leur fait encore croire qu'elle est une pauvre loque dépitée, comme ils la qualifieraient surement à cet instant précis, eux, cette bande de sauvages qui vient de tuer une enfant. Puis soudain, elle se lève et fonce. Elle n'a pourtant pas fait trois pas que Lambert lui abat la crosse de son arme sur la tête et elle s'effondre au sol en gémissant de douleur.

- Tu n'as toujours pas compris, lui murmure-t-il en se penchant vers elle.

Il la retourne sur le dos et elle lui crache au visage. Il semble s'en amuser.

- Le test est terminé, Shaw, murmure Martine en prenant une seringue qu'un agent lui tend.

Mais de quoi ils parlent ? Elle voit deux autres sbires de Samaritain porter le corps de Mia et elle a du mal à se retenir de leur hurler de ne pas la toucher.

- Le test ? murmure-t-elle calmement sans comprendre

- On t'expliquera plus tard, chérie, réplique la blonde en se penchant vers elle. Pour l'instant, fais un petit somme.

Sameen ne tente même pas de résister, elle n'en a plus la force. Dès que le liquide arrive dans ses veines, elle s'enfonce dans le sommeil.

§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§

Root descend de l'avion en portant Lou dans ses bras. Leur vol à destination de New York vient d'atterrir, mais elle n'a pas eu le cœur de réveiller sa fille au milieu de la nuit. Sa mission au Sri Lanka achevée, elle était allée la rechercher dans leur hôtel avant de prendre l'avion. L'emmener dans ses missions ne consistait pas vraiment un handicap. Au contraire, Lou piratait les systèmes de surveillance et prévenait sa mère en cas d'intrusion ennemie. Elle pouvait la guider, alors que la Machine ne pouvait toujours pas lui parler librement à cause de la surveillance constante de Samaritain. Louisa avait cependant ordre de ne pas quitter la chambre de l'hôtel, et ce, quoiqu'elle en dise. Sa mère l'avait menacée de la placer définitivement en pensionnat et de ne plus l'emmener avec elle si jamais elle lui désobéissait, et Lou s'était montrée très sage. De plus, la petite participait par sa présence, à maintenir une couverture idéale. Une mère en vacances avec sa fille attirait bien moins l'attention quand les autorités cherchaient une femme seule.

Root avait également appris à sa fille à forcer les serrures avec une épingle pour entrer n'importe où, mais aussi à se battre. Elle avait cependant catégoriquement refusé qu'elle s'approche d'une arme à feu et Lou s'était à nouveau pliée à sa volonté, déçue. Elle était sa mère tout de même, pas une inconsciente finie. Pourtant, elle savait que Louisa devait pouvoir se défendre si jamais elle était retrouvée et attaquée par les agents de Samaritain. Si ces derniers la considéreraient surement comme une gamine stupide, il n'en était pas moins certain qu'ils n'auraient aucune pitié envers elle parce qu'elle était une enfant. Sa mère avait donc opté pour un compromis. Elle lui avait offert un petit taser rose auquel Lou avait collé des petits points brillants comme des étoiles, ainsi qu'un petit canif discret qu'elle glissait dans sa botte. Elle lui avait ordonné de toujours garder l'un et l'autre sur elle en permanence.

Elle lui avait dit de planter le couteau dans la jambe de son assaillant et de tourner très fort. Ainsi, elle pourrait s'enfuir tandis que lui ne pourrait pas lui courir après. Elle lui avait aussi montré où frapper une personne, surtout les hommes en fait, pour pouvoir les mettre à terre et avoir le temps de se sauver. Louisa avait écouté très attentivement comme à son habitude. Elle avait peur, bien sûr, ça n'était pas un jeu et elle l'avait d'autant mieux compris depuis qu'elle accompagnait sa mère en mission. Elle avait vu des gens très méchants la pointer avec une arme. Mais Root continuait à l'emmener avec elle.

La Machine avait aussi accepté cette situation et donnait des identités à Louisa autant qu'à son interface.

Root sort de l'aéroport en trainant leur bagage d'une main et en portant toujours Louisa endormie de l'autre bras. Elle hèle un taxi et lui donne une adresse au hasard dans Brooklyn.

Elle observe la ville de New York sous la pluie, tandis que le chauffeur démarre. La mission qu'elle vient de mener s'est bien passée, mais elle ressent toujours un vide. Ça fait un mois maintenant qu'elle retravaille pour la Machine, et malgré la promesse de cette dernière, il n'y a toujours aucune trace de Shaw, aucune piste, aucun indice.

Arrivées chez elles, elle couche Lou dans son lit. Elle dort mal toute seule et la présence de sa fille endormie paisiblement et respirant à ses côtés la rassure. Elle n'a cependant pas sommeil pour le moment et se rend au salon. Elle entend une sonnerie sur son ordinateur lui annonçant qu'elle a un nouveau mail. Elle s'y dirige, résignée pour y décoder sa nouvelle identité, Deborah Weiss, une avocate de l'Upper East Side. Elle n'est pas du tout excitée à l'idée de cette nouvelle mission. "Encore un échec en perceptive", pense-t-elle douloureusement. Elle repense à ces deux dernières semaines. Elle soupire. Elle y avait vraiment cru quand elle avait attrapé cet agent de Samaritain à Boston. Root avait coupé la communication avec Lou pour qu'elle ne voit ni n'entende pas la suite et elle l'avait torturé des heures. Ce sale type lui avait d'abord ri au nez, puis il était devenu particulièrement grossier à son égard. Mais Root n'en avait que faire, lui reposant éternellement la même question : Où est Sameen ? Au bout de plusieurs heures, il avait été sur le point de parler, elle le sentait. Pourtant à la dernière seconde, il s'était levé et avait sauté dans le vide du sixième étage. En repensant à cela dans son salon, elle se sent dépitée. Elle a mis une semaine à pister ce sale type et elle était presque parvenue à lui faire cracher le morceau. Presque. Mais, voilà encore une fois, elle avait échoué et Sameen restait hors de sa portée.

Elle aurait voulu hurler de désespoir. Au lieu de ça, elle se dirige vers la cuisine et sort une bouteille de vodka. Elle ne veut pas marcher ce soir, elle est trop fatiguée. Elle s'assoit à terre et passe l'heure suivante à boire sans retenue en ruminant ses sombres pensées. Si Sameen est vivante, elle n'ose imaginer ce que ces ordures ont dû lui faire pour la faire parler, pour la faire craquer. Elle tente de boire toujours plus pour repousser ses horribles suppositions, mais elle n'y parvient pas. Elle n'est pas dupe, elle sait qu'on doit la torturer jusqu'à la folie depuis tout ce temps, la détruire à petit feu. Elle réalise alors qu'ils ont réussi sur les deux tableaux, car la laisser dans le noir sans savoir est pire que tout. Son esprit est devenu son ennemi et toutes ces horreurs subies par Shaw qu'elle imagine, elle les retrouve dans ses cauchemars, tous sans exception. Samaritain la torture elle aussi. Elle en vient à espérer que Sam soit morte, au moins, elle n'aurait plus à subir tout ça. Mais tout ça quoi ? Elle n'est même sûre de rien. De toute façon, cela fait trois mois, la preuve que Sameen n'a pas parlé, sinon elle et Lou seraient déjà mortes. Mais personne ne pouvait supporter trois mois de torture. Il ne restait donc plus qu'une seule solution, la plus affreuse et la plus douloureuse. Root sent les larmes coulées sur ses joues, et elle les essuie rageusement. Elle porte à nouveau la bouteille à ses lèvres mais elle est vide. Elle la regarde, envahie de haine, comme si elle accusait cette dernière d'avoir fait disparaitre le liquide qu'elle contenait. De colère, elle la fracasse au sol. Elle se met à sangloter de plus belle et essuie rapidement ses yeux d'un revers de la main. Elle sent alors un liquide chaud s'étaler sur son visage et quand elle aperçoit sa main pleine de sang, elle se rend compte qu'elle s'est profondément entaillée avec un morceau de verre. "Imbécile" pense-t-elle en se levant pour se diriger vers la salle de bain. Elle commence par s'y nettoyer le visage avant de s'occuper de sa main. Un violent mal de tête la prend alors qu'elle finit de la bander et elle décide de prendre une aspirine. Mais quand elle l'a avalée, elle reste avec le flacon dans les mains. Elle s'observe un instant dans le miroir et se dégoute de sa propre lâcheté à accepter la réalité. "Elle est morte, idiote. C'est Harold qui a raison. Elle est morte et toi, tu voiles la face pour ne pas vouloir accepter que c'est toi la coupable" pense-t-elle.

- C'est ta faute, crache-t-elle à son propre reflet.

Et elle prend deux autres comprimés. Elle attend une seconde et en avale un nombre indéterminé. Sameen est morte, c'est la seule pensée qui l'obsède. C'est mieux qu'elle soit morte, au moins là où elle est, on ne lui fait plus de mal. Elle ne souffre plus elle au moins, alors que Root a mal comme jamais. Et elle avale encore des comprimés. Elle laisse la boite vide tomber à terre. Elle se regarde dans le miroir, une dernière fois. Puis, n'en pouvant plus, elle ferme les yeux. Son reflet l'écœure, il est la preuve qu'elle a échoué sur toute la ligne, sur toute sa vie. Son esprit s'embrouille et elle entend quelqu'un l'appeler au loin, mais elle ne comprend pas. Sameen ? Qui d'autre ? Elle meurt alors s'il y a quelque chose après, Sameen doit être là, elle aussi.

- J'arrive mon cœur, murmure-t-elle en se laissant glisser au sol, attends-moi, Sameen, j'arrive.

Et elle perd connaissance. Mais juste avant, elle a cru entendre quelqu'un crier.

Elle se réveille brutalement alors que la nausée la prend. Elle se retrouve à quatre pattes dans sa salle de bain à vomir ses tripes comme jamais. Elle sent quelqu'un qui lui tape le dos.

- C'est bon, elle revient.

John, réalise-t-elle. Il est à côté d'elle à terre. Elle ferme les yeux tandis que la nausée la reprend.

- Respire, Root, murmure-t-il doucement en posant un bras sur son épaule.

Elle se dégage violemment tandis que son estomac continue à se vider douloureusement.

- Respire, répète John, ça va al…

- NON ! hurle-t-elle.

Il n'a rien compris. Elle y était presque, presque avec Shaw. Elle tente de se relever sans succès et s'effondre au sol tandis qu'il la rattrape dans ses bras. Elle se dégage violemment, mais il tient bon.

- Lâche-moi, John, lui crie-t-elle.

- Arrête, lui murmure-t-il doucement

- Laisse-moi partir, continue-t-elle épuisée en cessant de se débattre, laisse-moi mourir.

Il la lâche et l'allonge au sol.

- Non, je ne peux pas, lui répond John au bout d'un moment.

- Elle est morte, pas vrai ? Sanglote Root.

- Elle est morte, murmure-t-elle encore et encore en pleurant.

Au bout de ce qui semble être une éternité, elle se calme enfin. Toutes les larmes sont taries et elle se sent mieux. Elle s'assit doucement, aidée de Reese qui ne l'a pas quittée. Il lui a vaguement expliqué que Louisa s'était réveillée seule, avait appelé sa mère qui n'avait pas répondu. Elle s'était levée et l'avait cherchée dans tout l'appartement, avant de la trouver quasi morte dans la salle de bain. Elle avait alors agi avec un incroyable sang-froid vu la situation et son jeune âge, et avait téléphoné à Reese pour l'appeler au secours. Ce dernier avait prévenu Finch et avait foncé à l'appartement. A son arrivée, elle n'avait presque plus de pouls. Il lui avait fait boire de l'eau avec du produit vaisselle et elle s'était réveillée. Finch était dans le salon et tentait de rassurer Lou qui demandait si sa mère allait mourir.

Root le regarde fixement tandis qu'il lui expose calmement les faits, tel que le ferait un présentateur télé. Il ne se démonte pas devant son silence.

- Qu'est ce qui t'as pris, Root ? lui demande-t-il.

- Lou va bien ? Se contente-t-elle de demander.

Il acquiesce.

- Elle a eu très peur, lui répond Reese.

Root s'en veut. Quelle égoïste, se suicider devant sa fille. Quel genre de mère ferait ça ? Elle n'avait même pas pensé une seconde à elle. Elle n'avait pensé qu'à rejoindre Sameen pour cesser de souffrir. Mais quelle souffrance aurait-elle fait endurer à sa fille ? Elle sait qu'elle s'était dit au fond que Lou serait mieux sans elle, peut-être plus en sécurité, plus heureuse. Elle déraillait là, il était clair comme de l'eau de roche que sa fille était heureuse avec elle. Et ça n'était pas en retrouvant sa mère morte sur le sol de la salle de bain qu'elle aurait sauté de joie.

- Et nous aussi, ajoute Finch en apparaissant devant la porte de la salle de bain.

Elle ne l'a pas entendu, perdue dans ses pensées.

- Louisa s'est rendormie, ne vous inquiétez pas.

Il fait une pause et elle voit qu'il cherche comment tourner sa prochaine phrase. Elle se détourne et se relève lentement, refusant toute aide. Elle ne les a pas revu depuis trois mois et elle ne sait pas trop ce qu'elle ressent vis-à-vis d'eux, de la colère encore ou de la reconnaissance.

- Pourquoi avez-vous fait ça, mademoiselle Groves ?

Elle sent la colère monter. Il est sérieux là, c'est quoi cette question idiote. Il s'attendait à ce qu'elle lui réponde qu'elle avait essayé de se tuer parce que sa santé physique et mentale était au top. Elle refuse toujours de les regarder et se rend dans son salon. Louisa ne dort pas comme le lui a dit Finch et se précipite droit sur elle en larmes. Root la prend dans ses bras et calme ses sanglots.

- Pourquoi t'as fait ça ? lui crie-t-elle en la frappant avec ses poings

Root se met à pleurer elle aussi. Elle lui murmure encore et encore qu'elle est désolée, qu'elle a fait une bêtise, qu'elle l'aime et qu'elle ne l'abandonnera jamais. Au bout d'un moment, Lou se calme et Root la porte dans son lit. Elle reste avec elle jusqu'à ce qu'elle s'endorme.

Puis elle se rend dans la cuisine pour se prendre un verre d'eau glacée, histoire de se remettre les idées en place. Reese et Finch sont toujours dans son salon.

- Vous vous rendez compte que…, commence Finch

- Je ne suis pas d'humeur pour une leçon de morale, Finch, alors fermez-la, le coupe-t-elle rageusement.

- Vous auriez pu mourir, continue-t-il pourtant.

Elle émet un rire sans joie avant de le regarder enfin. Elle lit une profonde inquiétude dans ses yeux.

- Et ça vous aurait inquiété peut-être ? réplique-t-elle. Tout comme la mort de Sameen vous a profondément affecté.

Elle lui a presque craché ces derniers mots au visage. Elle ne s'est pas aperçue qu'elle s'est approchée de lui.

- Ce qui est arrivé à mademoiselle Shaw est une tragédie.

Elle sent la rage monter en entendant ses paroles vides de sens. Son verre d'eau tremble dans sa main blessée alors qu'elle le serre de plus en plus fort. Elle sent qu'elle va exploser.

- C'était votre faute, lui réplique-t-elle méchamment.

Il recule, soit sous l'effet du choc de ce qu'il vient d'entendre, soit sous l'effet de la peur. Pourtant, Root ne parvient pas à s'arrêter.

- Vous et votre idéologie morale à la con. Handicaper la Machine pour ne pas lui laisser de libre arbitre et regardez où on en est aujourd'hui. Sameen est surement morte à l'heure qu'il est ou pire, ils la torturent dans un coin sombre jusqu'à la folie. Je ne peux pas vivre en sachant cela. Et tout a découlé de votre choix. Malgré mes mises en garde sur le fait qu'il fallait la libérer, vous n'en avez fait qu'à votre tête.

Elle pointe un doigt accusateur vers lui.

- Alors ne venez pas faire comme si vous vous souciez de moi.

Elle se tait soudain à l'écoute. La Machine lui chuchote dans son oreille. Deborah Weiss a une mission. Elle doit aller dans un entrepôt portuaire pour détruire un conteneur contenant des puces nécessaires à Samaritain. Elle lui précise que c'est dangereux et qu'il y aura des agents armés partout. Elle sourit méchamment.

- Dangereux, tu dis, ça me va très bien, lui répond-t-elle en s'armant en conséquence. Tu veilles sur Louisa s'il-te-plait, la pauvre a déjà eu assez de frayeurs en une seule nuit.

Elle sort de l'appartement. Reese et Finch sur ses talons. John la retient par le bras, arrivés devant le perron.

- Une mission ? demande-t-il.

Elle ne répond pas, elle n'en a pas besoin. De toute façon, il sait. Elle dégage son bras.

- Tu n'es pas en état de…, commence-t-il.

- J'y vais seule, réplique-t-elle sèchement en grimpant sur sa moto.

Et elle démarre en trombe sans lui laisser le temps d'objecter.

Elle atteint l'entrepôt dix minutes plus tard. Elle a roulé vite. Elle sait qu'elle devrait être plus vigilante, Samaritain pourrait détecter un comportement étrange chez Deborah Weiss. Mais ce soir, elle s'en fiche, franchement, elle est à bout.

Elle gare sa moto et escalade l'entrepôt pour entrer par une lucarne ouverte sur le toit. Elle aperçoit non pas un mais des dizaines de conteneurs entreposés, ainsi qu'une bonne vingtaine d'agents armés. Samaritain, il n'y a aucun doute possible. Elle aperçoit une chevelure blonde et chose qu'elle ne pensait plus croire possible, elle sent sa haine monter encore de quelques octaves. Martine. Martine est là. Martine qui a tiré sur Sameen. Martine qui lui fait dieu sait quoi. Martine qu'elle cherche depuis trois mois autant que Sameen. Martine qu'elle va torturer avant de la tuer.

Elle est aveuglée par la haine. Elle se concentre néanmoins sur sa mission et pose discrètement ses bombes sur les conteneurs de l'entrepôt. Quand elle arrive au dernier, elle entend le cliquetis d'une arme à feu dans son dos et elle se pétrifie sur place.

- Bonsoir, mademoiselle Groves.

Lambert. Pas le temps de réagir ni de se retourner, il la plaque violemment sur le conteneur pour la fouiller et lui retire ses armes.

"Interface en danger" lui murmure la Machine dans son implant. "Non sérieusement, tu crois", pense Root avec un sourire ironique sur ses lèvres. Elle n'a même pas peur. De toute façon, elle vit déjà le pire depuis trois mois.

Lambert la retourne et la plaque sur le dos contre le conteneur pour qu'elle lui fasse face. Il lui sourit victorieusement, et lève un sourcil surpris quand il voit qu'elle aussi, elle sourit.

- Ça fait si longtemps maintenant, continue Lambert en arrachant la charge explosive qu'elle a posée sur le conteneur. Nous avons des tas de choses à nous dire, Samantha.

- Mon nom est Root, réplique la brune.

Il la pousse dans l'entrepôt entre les conteneurs pour rejoindre ses acolytes.

- Regardez un peu qui j'ai trouvé, murmure-t-il joyeusement.

Les autres se tournent vers eux. Root peut voir Martine lui sourire.

- Ça alors, Samantha Groves, lui dit-elle en s'approchant doucement d'elle. Nous t'avons cherché partout, chérie.

Root hausse les sourcils et lui jette un regard amusé comme si la situation n'avait rien de critique et qu'elle discutait avec une bande de vieux amis qu'elle n'aurait pas revus depuis un bail.

- Désolée de ne pas t'avoir laissé ma dernière adresse, lui réplique-t-elle en se foutant d'elle.

Elle fait mine de jeter un coup d'œil à l'entrepôt.

- La vôtre est pour le moins spartiate, ajoute-t-elle.

- Samaritain veut te parler, réplique la blonde.

- Oh, fit-elle en faisant mine de réfléchir, eh bien, euh non. J'ai pas trop envie.

La blonde se penche à son oreille.

- C'était pas une requête, lui murmure-t-elle.

Et elle la frappe violemment dans la jambe avec la crosse de son arme. Root émet un cri de douleur et s'effondre au sol à ses pieds.

- Où est la Machine ? lui demande Martine.

Root lui jette un regard de haine sans se départir de son sourire provocateur pour faire enrager sa tortionnaire. Elle croit vraiment qu'elle va lui répondre, alors qu'elle a abattu Sameen. Hors de question, elle va lui tenir tête. Etre aussi courageuse que Sameen. Sameen qui n'a pas baissé les yeux à la Bourse, Sameen qui l'a regardée vaillamment jusqu'au bout.

- Où est Sameen ? lui réplique-t-elle.

Martine sourit de plus belle en s'agenouillant face à elle. Elle replace une mèche de ses cheveux derrière son oreille, donnant des frissons dans le dos de Root.

- Tu veux vraiment que je te le dise, lui susurre-t-elle méchamment.

Root lui jette alors son poing dans la gorge. La blonde recule, le souffle coupé. Root s'apprête à lui sauter à la gorge pour l'étrangler. Elle se fiche de Lambert, de tous les agents de Samaritain qui la mettent en joue, elle n'a plus qu'une idée en tête, la tuer. Mais elle n'a pas le temps de faire un mouvement, que Lambert la plaque au sol, et lui colle son arme sur le haut du crâne. Martine se relève. Elle a perdu son sourire, tandis que Root, toujours plaquée au sol, se marre à gorge déployée pour la faire enrager. La blonde perd totalement son sang-froid et l'attrape par les cheveux pour la remettre debout et la claque violemment contre un pylône de l'entrepôt. Elle est furieuse et Root est ravie. Elle se dit qu'après tout, elle va bien mourir cette nuit alors que la blonde lui enfonce son flingue dans l'estomac.

- J'ai adoré m'amuser avec elle avant que je ne la tue, tu sais, lui crache-t-elle. Et maintenant, ça va être ton tour. Mais je pourrais aussi aller vite et te tuer plus rapidement si tu me dis ce que je veux savoir.

- Pourquoi voudrais-je ruiner ton plaisir, salope ? lui rétorque Root.

Elle fait une pause. Elle tente d'analyser les paroles de cette garce. Sameen est morte, elle vient de lui confirmer, pas vrai. Root a pourtant un doute, Martine veut juste lui faire du mal et mentir, fait partie de ses principes.

- Elle n'est pas morte, n'est-ce pas ? reprend-elle.

C'est idiot comme question, mais elle n'a pas pu s'en empêcher. Comme si la tarée en face d'elle allait lui répondre sincèrement.

- Je t'amènerai à l'endroit où on l'a laissée pourrir si tu veux, réplique la blonde.

Root ne répond pas. Rien de ce que dit cette salope ne confirme ou n'infirme la mort de Shaw. C'est ce qu'ils veulent, la faire douter pour la torturer, qu'elle s'imagine le pire ou le mieux. Elle ne sait plus trop ce qu'elle souhaite. Elle aime tant Sam et voudrait qu'elle soit vivante, et en même temps, elle préférerait qu'elle soit morte plutôt que d'avoir été entre les mains de ces monstres depuis trois mois, à endurer les pires souffrances qu'elle n'osait même pas imaginer.

- On l'emmène, claque soudain Lambert. Toi et moi, les autres, vous restez ici et fouillez l'entrepôt. Mademoiselle Groves y a caché des pochettes surprises, finit-il en lançant la charge explosive désactivée à un des agents.

Martine lui sourit méchamment et arrache Root de son pylône.

- On va bien s'amuser toutes les deux, tu sais, lui chante-t-elle au creux de l'oreille.

"Baisse-toi", lui murmure soudain la Machine. Root s'exécute sans réfléchir alors que les balles commencent à pleuvoir sur les agents de Samaritain. Un tireur, plutôt doué au jugé, est venu à son secours. Il est perché sur les conteneurs et saute de l'un à l'autre. Elle sourit pour elle-même quant à son identité. Reese est venu la sauver. Comment l'a-t-il trouvé ? Peu importe, elle verrait ça plus tard. Les agents de Samaritain sont paniqués, la moitié d'entre eux sont déjà à terre, se tordant de douleur. Les autres tentent de répliquer, mais Reese bouge sans cesse et il est bien positionné, hors de portée.

Alors que la fusillade fait rage, Root s'est jetée sur Martine. Elle l'étrangle à main nue, en rage.

- Où est-elle ? lui hurle-t-elle par-dessus le vacarme.

- Elle est, murmure difficilement la blonde sous l'effet du manque d'air, hors de portée.

Root serre encore un peu plus pendant un temps indéterminé. Le visage de la blonde vire au rouge cramoisi. Root est soudain tirée debout par John.

- Il faut y aller, lui hurle-t-il.

- Non, tente-t-elle alors qu'il la traine à moitié vers la sortie. Sameen. Elle sait où est Sameen.

- Root, les renforts arrivent, il faut qu'on bouge lui hurle, John.

Elle lui obéit à regret. Il lui tend une arme et ils répliquent tous les deux en reculant vers la sortie. Martine s'est relevée et leur tire dessus. Un sourire réjoui éblouit son visage quand une de ses balles atteint Root en pleine poitrine. La douleur est fulgurante et lui coupe le souffle. Elle est un instant déstabilisée et John continue à la pousser vers la sortie. La balle l'a touchée dans l'abdomen et la souffrance est atroce. Ils finissent par atteindre l'air froid de la nuit noire et courent encore sur quelques mètres. Les balles continuent de pleuvoir tandis que leurs assaillants sont à leur poursuite. John traine quasiment Root.

- Il faut faire sauter l'entrepôt, murmure-t-elle faiblement.

- Pas le temps, on doit se tirer.

- Non, c'est ma mission, John, je dois…

Mais elle est incapable de continuer. Elle voit tout devenir flou. La douleur la traverse comme une lame.

- Finch va arriver d'une seconde à l'autre et t'emmener au métro. Il y est depuis une heure avec Lou.

Root tente de comprendre ce qu'il lui dit. Harold, Lou, le métro, son sauvetage. Tout s'embrouille dans sa tête. Elle perd du sang, beaucoup de sang.

- Le détonateur, murmure-t-elle avec difficulté tandis que l'inconscience la rattrape.

Elle voit une voiture s'approcher en trombe. Surement Harold, réalise-t-elle. Elle doit le dire à John avant de ne plus pouvoir. Que tout cela n'a pas servi à rien.

- Prend le détonateur dans le talon de ma botte, et fais tout sauter, Reese.

Il ouvre la portière et l'allonge à l'arrière. A la dernière seconde, il lui retire ses bottes et claque la porte.

- Je vous rejoins plus tard, Harold. Je dois finir ici. Foncez.

Root sent la voiture démarrer en trombe. Elle ferme les yeux et sombre dans la douleur.

Elle se réveille une éternité plus tard. Elle a mal partout, terriblement mal, et est incapable de bouger. Elle ouvre les yeux. Elle reconnait le métro où elle n'est pas venue depuis trois mois. Elle est allongée sur un lit. Instinctivement, elle pose ses mains sur son ventre, là où Martine l'a abattue, là où elle a le plus mal. Elle sent un bandage. Root tourne la tête. Elle voit Louisa assise, endormie dans la rame du métro sur les sièges, une couverture enroulée autour d'elle, Balou à ses pieds.

Root tente de se redresser et ne peut retenir un gémissement de douleur. Finch accourt immédiatement hors de la rame.

- Restez allongée, lui ordonne Finch en la repoussant doucement contre le matelas. Elle s'exécute, déjà épuisée par ce simple effort.

- Qu'est ce qui s'est passé ? demande-t-elle d'une voix pâteuse.

- La Machine nous a donné le numéro de Deborah Weiss quand vous êtes partie tout à l'heure ainsi que les coordonnées où nous pourrions la trouver, lui répond Harold.

Il fait une pause. "La Machine m'a encore sauvée la vie", réalise-t-elle.

- Nous avons tout de suite vu que c'était vous. John est venu à votre secours mais vous avez été abattue. J'ai réquisitionné un médecin pour vous soigner puis je vous ai amené ici.

- Un médecin ? demande-t-elle sans comprendre. Comment ?

- Je l'ai payé gracieusement pour sa discrétion, réplique simplement Finch. Je ne l'ai pas amené ici, ajoute-t-il précipitamment alors qu'il voit son regard affolé.

Elle soupire de soulagement. Il ne manquerait plus que ça pour finir la nuit, qu'on remonte jusqu'à leur planque.

- Où alors ?

- La safe house.

- Lou ? demande-t-elle inquiète.

- Elle va bien, ne vous inquiétez pas. Ne vous inquiétez pas, répète-t-il doucement.

Il fait une pause.

- Vous lui avez tout dit, n'est-ce pas ? demande-t-il simplement. Elle nous a raconté.

Root ne répond pas, elle n'en a pas besoin. Finch et Reese savent que Louisa n'est pas une menteuse et où irait-elle pêcher une histoire pareille ? Celle de deux intelligences artificielles en pleine guerre.

- Vous ne m'avez pas portée ici tout seul, Finch ? dit-elle pour changer de sujet.

Elle ne veut pas de remontrances pour avoir tout raconté à une fillette de 6 ans. Elle sait qu'elle a eu raison d'être honnête avec Louisa.

- Non, John m'a aidé. Il est reparti travailler ensuite. Il doit maintenir sa couverture. Le lieutenant Riley a été appelé sur les lieux de vos exploits nocturnes pour une histoire de fusillade à élucider.

Il fait une pause, et affiche un air compatissant.

- Vous allez vous en tirer. Le médecin a dit que vous aviez eu de la chance. Vos côtes ont arrêté la balle qui n'a rien touché de vital, mais vous aurez mal un bon mois, le temps que vos côtes se réparent. On ne peut malheureusement rien faire.

Un silence gêné s'installe.

- J'ai mal, murmure-t-elle enfin.

Elle ne sait pas si elle parle juste de sa blessure par balle ou de tout le reste. Finch acquiesce cependant.

- Oui, bien sûr, je vais chercher des antidouleurs.

Il se lève et quitte le métro. Sans un mot, Root s'assoit doucement malgré la douleur. Elle a juste envie de quitter cet endroit qui lui rappelle trop Sameen. Elle sent la tristesse et la honte envahir son cœur tandis qu'elle repense à toutes les horreurs qu'elle a dites plus tôt dans la nuit à Finch. Elle voudrait lui dire qu'elle est désolée, qu'elle regrette. Elle sait qu'il n'a jamais voulu faire de mal à personne. C'est un homme bien, alors que elle, elle n'est vraiment qu'une pauvre imbécile. Son comportement de cette nuit en est la preuve, elle a vraiment touché le fond cette fois. Louisa s'est réveillée et vient se blottir contre elle sans un mot.

Root sent un sentiment d'oppression l'envahir. Elle ne peut pas rester ici. Où qu'elle regarde, elle sent sa présence partout. Le chien qu'elle adorait, l'armoire remplie d'armes qu'elle affectionnait nettoyer, le lit où Root l'a allongée quand elle l'a trainée inconsciente ici le jour où sa couverture a été grillé…

Elle sent les murs se refermer sur elle. Elle se lève, elle a besoin d'air.

- Viens Louisa, on va se promener au parc. Qu'est-ce que tu en dis, ça fait longtemps, non ?

La petite acquiesce un sourire aux lèvres. Root rédige un petit mot à Harold pour lui dire où elles vont. Et elles sortent. Elle n'a pas de chaussures mais peu importe, elle a besoin d'air.

Root a choisi le Washington Park. Elle sait que Louisa a toujours aimé sa fontaine. Il est très tôt et il n'y a presque personne. Elle est si heureuse de voir sa fille rayonnante au milieu des allées. Elle se met même à chanter. Root, elle, reste silencieuse. Quelle nuit ! Elle a bien cru ne jamais voir le soleil se lever. Elle a totalement dérapé cette fois et elle le sait. Elle se sent mieux ici à l'air libre. Elle ne cesse de revivre sa conversation avec Martine, et plus elle y repense, plus elle est persuadée que Shaw est vivante. L'espoir renait peu à peu en elle, elle sait pourtant qu'il peut être douloureux. Mais elle sait aussi qu'il faut qu'elle arrête ses conneries.

Harold les rejoint une dizaine de minutes plus tard. Root se décide alors à faire amende honorable. Elle envoie Lou à la fontaine pour se retrouver seule avec lui.

Elle ne peut pourtant pas parlé et c'est Harold qui rompt le silence en lui demandant si elle va bien. Il semble vraiment impressionné qu'elle soit debout. Et honnêtement, elle aussi. Elle a mal partout et se sent épuisée, mais elle est vivante. Ce n'était pas gagné au vue de sa nuit. Elle voudrait lui dire tellement de choses mais tout ce qui lui vient est un "merci", un simple "merci", qui parfois peut-être plus signifiant que de longs discours.

Elle sait qu'il a vraiment été inquiet pour elle. Il le lui dit, mais elle ne sait pas s'il parle de sa tentative de se tuer ou de sa mission suicide pour laquelle elle a rejeté toute aide. Elle opte cependant pour la première hypothèse, Finch a l'habitude de les voir partir en mission dangereuse. Si cela l'effraie, elle sait que c'est son état d'esprit actuel qui l'inquiète. Elle ne va vraiment pas bien et il le sait. Root tente de se justifier, d'expliquer qu'elle n'a pensé à rien à part à Shaw quand elle a avalé tous ces cachets.

La perdre aurait été dur pour lui, il lui dit que Sameen n'aurait pas voulu ça. Bien sûr qu'elle n'aurait pas voulu ça, elle lui mettrait son poing dans la figure si elle était là, histoire de lui remettre les idées en place. Elle serait tellement déçue de son attitude. Elle lui dit qu'elle est certaine que Shaw est vivante. Il n'y croit pas, il n'y croit plus, ça fait trois mois qu'ils la cherchent. Mais sa résignation n'est désormais plus cause de colère pour elle. Elle lui prouvera qu'elle a raison. Il lui parle de Louisa, qu'elle doit vivre pour sa fille. Elle sent la tristesse l'envahir et elle murmure enfin ce qu'elle a sur le cœur depuis trois longs mois, que c'est dur, trop dur sans elle, sans Sameen. Mais elle n'arrive pas à dire son nom. Malgré tout, ça la libère, elle a enfin avoué à voix haute que la perte de Sameen est une épreuve insurmontable pour elle. Elle ne cherche plus à cacher sa faiblesse, ça ne servirait à rien de nier ce qui est évident. Harold respecte son silence et son émotion, alors qu'elle retient ses larmes. Sa présence l'apaise, il est son ami après tout, l'une des rares personnes dans sa vie à qui elle peut faire confiance.

Il lui parle ensuite de Louisa. Il a compris que la gamine ne va plus à l'école, elle lui a surement dit. Elle lui est tellement reconnaissante d'avoir pris soin d'elle cette nuit alors qu'elle faisait n'importe quoi. Il lui propose de placer Louisa en pension. Elle est très touchée de son inquiétude mais elle refuse. Elle sait qu'elle va se reprendre en main désormais et Lou ne sera jamais autant en sécurité qu'avec elle et la Machine qui les protège en leur offrant sans cesse une nouvelle identité.

Elle se rappelle soudain d'hier soir, sa mission ratée. Elle a échoué et Samaritain doit désormais avoir ses puces. Elle pose quand même la question mais Finch lui dit que Reese a tout réglé et elle comprend qu'il a dû faire sauter les charges. La mission est donc un succès mais pas grâce à elle. C'est Reese le grand héros, celui qui l'a sauvée, celui qui a fait tout sauter.

Harold est sur le point de partir quand les mots sortent enfin. Elle lui présente ses excuses pour ce qu'elle a dit et fait, pour tout. Il semble comprendre son désarroi. Il a toujours été bon et compatissant. Elle sait qu'elle a été injuste avec lui. Qui est-elle pour juger ses choix, alors que les siens de cette nuit aurait pu faire tant de mal ? Il lui tapote l'épaule doucement comme pour lui dire qu'il comprend, qu'il sait, qu'il pardonne. Et ça lui suffit, ça leur suffit.

Il prend congés. Elle se dirige vers la fontaine pour rejoindre Louisa. Elle est épuisée et a besoin de se faire pardonner auprès de sa fille pour tout ce qu'elle lui a fait vivre cette nuit. Elle lui propose ironiquement de l'inviter à déjeuner au restaurant, lui promettant ce qu'elle préfère. Elle la prend dans ses bras et la petite ne se dérobe pas, bien au contraire, elle s'y abandonne confiante en souriant. Et Root sait qu'elle lui pardonne.

"Tireur dans le dos" chuchote alors la Machine et elle manque de tomber par terre. Samaritain réalise-t-elle. Et dans le dos, quel lâche. Bien sûr, elle aurait dû s'en douter, la couverture de Deborah Weiss est grillée. Il l'observe et elle réalise, morte de peur, qu'ils viennent aussi de découvrir pour Lou, pour sa fille, pour son existence. Elle ne la lâche pas et la resserre dans ses bras d'autant plus fort. Si on l'abat, elle protégera sa fille de son corps. Elle continue de marcher pour quitter le parc. Il y a une rue de la carte fantôme à moins de cinq minutes à pieds. Elle sait qu'elle n'a pas beaucoup de chance mais elle peut y arriver. Elle ne doit cependant pas courir, elle ne doit pas leur montrer qu'elle sait, ce serait signer son arrêt de mort. Elle marche aussi vite que possible tout en restant naturelle. Pourquoi ne l'ont-ils pas encore abattue s'ils l'ont en ligne de mire ? "Pour te faire peur, murmure une petite voix dans sa tête, pour te montrer qu'ils en ont le pouvoir". Elle rejette cette idée, c'est stupide, on la vise dans le dos. Elle n'est pas censée le savoir. Ils ne savent pas que la Machine l'a prévenue via son implant. Alors pourquoi ? Elle se force à réfléchir. "Pour faire chanter quelqu'un, quelqu'un qui t'aime." Sameen réalise-t-elle. C'est complètement tordu comme raisonnement mais elle n'en voit pas d'autre. Pour faire craquer Sameen, donc elle est vivante. Cette pensée la fait renaitre comme une épiphanie. Elle se reprend, la situation est critique. Deux solutions : soit elle atteint la zone sans caméra, vivante, et cela voudrait dire que Sameen a parlé, soit elle meurt ici sur ce trottoir tandis que Sameen leur sera devenue inutile et sera abattue à son tour. Rien de très réjouissant, elle prie intérieurement pour que Sameen prenne la première option. Elle lui pardonne d'avance, elle sait qu'elle n'a surement pas le choix.

Et c'est bel et bien ce qui semble s'être passé, car elle atteint la rue quelques instants plus tard, saine et sauve avec sa fille. Elles doivent disparaitre et vite.

§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§

Elle se réveille doucement dans la même position que d'habitude et ils sont là, tous les trois. Tout lui revient en bloc. Son évasion ratée, encore une, cette histoire de test et surtout Mia morte dans ses bras.

- Un test ? demande-t-elle simplement en guise de bonjour.

Elle n'a pas envie de leur parler, mais autant aller droit au but tout de suite. Ils partiront plus vite. Elle veut être seule.

Greer lui sourit.

- Samaritain, commence-t-il, voulait savoir jusqu'où vous seriez prête à aller pour défendre les innocents menacés. Tout était prévue, mademoiselle Shaw, votre fuite, ma prise d'otage, ce qu'il s'est passé dans la cour. Tout.

Shaw le regarde interdite. Bien sûr, elle a été manipulée. Quelle idiote et elle a marché. Pas étonnant que tout cela lui ait semblé trop facile. Tout était prémédité.

- Il a donc mis en place un plan très ingénieux pour vous tester, un scénario dramatique dans lequel vous avez été parfaite.

Sameen sent la colère bouillir dans ses veines, comme si elle avait remplacé son sang. Samaritain n'a fait que la manipuler, encore une fois.

- Pourquoi ? demande-t-elle en maitrisant difficilement sa voix.

- Mais parce qu'il veut vous engager, très chère, réplique Greer. Il me semble vous l'avoir pourtant déjà dit.

- Allez vous faire foutre, réplique-t-elle en détournant la tête.

- Vous avez malheureusement échoué en refusant de tuer Mia pour sauver des dizaines d'innocents que le missile allait tuer. Mais Samaritain ne s'est pas arrêté là. Il voulait savoir jusqu'où vous pourriez aller pour sauver cette enfant. Et le résultat est extrêmement positif. Il juge vos capacités largement à la hauteur de ses espérances.

- Dites-moi que c'est juste une simulation particulièrement bien pourrie, soupire Sameen exaspérée.

- Vous savez que ce n'est pas le cas, lui répond Greer. Samaritain a vu en vous un atout potentiel redoutablement efficace, mais pas très coopératif comme il s'y attendait. Il se doutait que vous refuseriez d'obéir à son ordre d'abattre la petite Mia même si l'on menaçait de lancer un missile au hasard sur New York. La prochaine étape est donc de vous inculquer l'obéissance et pour cela, je compte bien employer toutes les moyens.

"Oh ça, je n'en doute pas, papy", pense rageusement Sameen.

- Ça vous amuse, pas vrai, murmure-t-elle, de me traiter comme un rat de laboratoire sur lequel vous pouvez faire vos expériences bien tordues.

- Tu ne peux même pas savoir, lui répond Lambert en s'approchant d'elle.

Il se tourne vers Greer qui lui fait un bref signe de tête avant de quitter la pièce.

Martine se met à califourchon au-dessus d'elle et lui caresse doucement les seins à travers son tee-shirt.

- On a déjà fait ça toutes les deux, tu crois pas ? Lui crache Sam.

Martine lui sourit méchamment, et se penche à son oreille.

- Ça n'est plus mon tour aujourd'hui, chérie. Mais n'aies pas peur, murmure-t-elle en descendant, je te confie au bon soin de Jeremy.

Sameen en reste pétrifiée sur place. Martine la regarde ravie. Cette perverse s'éclate de la situation.

- Samaritain veut t'apprendre l'obéissance et c'est à nous qu'il a confié cette tâche. Sache que tu as été parfaite lors de ton test. Je suis ravie que tu l'aies passé avec succès, car sinon, je n'aurais plus eu autant de plaisir avec toi. Samaritain commençait à être fatigué de n'obtenir aucunes réponses aux questions que nous te posions, et devant l'échec des simulations, il s'interrogeait vraiment sur ton utilité, mais tu as su te montrer à la hauteur. Tu as sauvé ta vie, et nul doute qu'à cet instant précis, tu en sois particulièrement ravie, pas vrai ?

Elle fait une pause, laissant le temps à Sameen de digérer ses paroles.

- J'ai adoré la chanson, très touchant.

- Et en quoi me torturer et me violer est-il censé m'inculquer l'obéissance aveugle envers un robot ? demande-t-elle hargneusement.

- Oh non, Shaw, murmure Lambert, ça, c'est pour te faire craquer, et accessoirement pour nous amuser un peu

Elle leur jette un regard dégouté. Ils sont bons à enfermer, pas étonnant qu'ils aient choisi un asile désaffecté. Le cadre est parfait pour eux.

- Nous voulons des réponses à nos questions, ajoute Martine. Quand tu nous les auras données, cela signifiera que tu es prête à passer au service de Samaritain. Tu n'auras d'ailleurs plus le choix puisque tes amis seront soit morts, soit à notre service également. Ta Machine sera détruite et tu devras faire avec Samaritain.

- Vous êtes tous complètement ravagés, murmure Sameen. Je ne vous dirais rien de toute façon, alors tuez-moi.

Martine sourit de plus belle.

- Pas après ce qu'il vient de se passer aujourd'hui. De toute façon, je crois que Samaritain admire ta capacité de résistance. Il sait reconnaitre les qualités qui pourront lui servir et toi, chérie, tu es loin d'en être dénuée.

"Te détruire pour te reconstruire comme il le veut" murmure une petite voix dans sa tête. Elle ne le laissera pas faire, hors de question.

Lambert s'approche d'elle et Sameen sait ce qu'il l'attend. Elle serre les dents et ferme les poings.

Qu'a-t-elle bien pu faire dans sa vie pour mériter ça ? Il est trop tard, elle ne s'en sortira jamais. Elle se rend compte, effarée, qu'elle n'a pas encore touché le fond comme elle le croyait. Si elle travaillait pour Samaritain, ce serait l'apothéose.