Chapitre 4 : Erreurs Fatales

Lou lui récite encore une fois le nom des rues de la carte fantôme, quartier par quartier. Root l'écoute distraitement, assise en face d'elle à terre dans leur salon.

Quatre mois se sont pratiquement écoulés depuis l'incident du Washington Park. Ça la hante la journée, à tel point qu'elle peut répéter vingt fois les mêmes gestes sans s'en rendre compte jusqu'à ce que Lou lui fasse remarquer, un sourire ironique aux lèvres, mais aussi la nuit jusque dans ses cauchemars. Elle est dans un couloir sombre sans fin et elle entend des hurlements dans une pièce au fond de ce dernier. Elle se met alors à courir comme une dératée, vers le noir. Elle ne voit plus rien mais elle continue de foncer à l'aveuglette vers les cris. Elle accélère encore quand elle entend Sameen hurler son prénom et la supplier de l'aider. Quand elle atteint enfin la pièce, elle a une vision d'horreur : Sam est à terre dans une mare de sang, alors que Martine lui tire dessus encore et encore. Shaw jette un dernier regard à celle qui vient d'entrer avant de s'éteindre. Root se met alors à hurler, et se jette entre elle et Sameen. Martine la regarde droit dans les yeux en souriant avant de lui mettre une balle dans la tête. Elle tombe à terre à côté de celle qu'elle a tant cherchée. Elle se réveille alors en sursaut et en larmes. A chaque fois, elle sait qu'elle a hurlé, elle sait qu'elle a réveillé sa fille endormie à côté d'elle, elle sait qu'elle ne se rendormira pas. Elle serre Louisa dans ses bras pour la protéger, comme si cela pouvait protéger aussi Sameen où qu'elle soit et quoiqu'on lui fasse, comme si cela pouvait lui faire savoir qu'elle pense à elle, qu'elle l'aime, qu'elle la retrouvera, et surtout qu'elle ne doit pas abandonner elle non plus. Elle est désormais sûre que Shaw est vivante, mais dans quel état ? Rien de ce qu'elle n'a pu faire pour la retrouver depuis six mois n'a mené à quoique ce soit. Peu importe, elle la cherchera encore et ne cessera jamais.

Depuis presque quatre mois, elle a multiplié les missions, en Allemagne, en Australie, au Cambodge, en Angola, au Pérou et en Corée du sud. Chacune d'entre elles avait le même but, mettre à bas un groupe criminel travaillant pour Samaritain et qui, comme à Sienne, blanchissait de l'argent pour lui. Elle a compris que cet argent sert à financer les opérations illégales de Samaritain, celles dont le gouvernement américain n'a pas connaissance. Et de toute façon, même s'il savait, que pourrait-il faire ? Ils sont coincés sous son joug, ils l'ont ainsi voulu et l'interface ne les plaint pas, c'est leur faute. Et même si Root accueille chaque mission avec un sourire heureux, elle ne voit cependant toujours pas en quoi cela peut l'aider à retrouver Sameen. Cependant, priver Samaritain toujours d'un peu plus de ressources financières lui procure une joie intense. Quand elle ne le fait pas brûler dans l'explosion des lieux, elle accumule cet argent sur un compte offshore du Guatemala qu'elle utilisait déjà quand elle était tueuse à gage. Elle y entasse des milliards sans que la Machine ne lui oppose aucune objection. De toute façon, elle n'utilise pas cet argent. Root s'est seulement dit qu'il pourrait toujours servir pour l'avenir, et si jamais il lui arrivait quelque chose, il serait une excellente ressource pour Louisa. Elle a choisi d'obéir à la Machine sans discuter. Ces missions sont la preuve que malgré tous ces dérapages de ces derniers mois, on la considère encore comme étant digne de confiance.

Elle observe Lou qui continue son laïus, ne l'écoutant que d'une oreille. Elle a continué à l'emmener en mission avec elle malgré tout depuis ces deux mois. Elle ne le regrette pas, elle peut ainsi la protéger directement et ne pas déléguer cette tâche à une autre personne en qui elle ne pourrait, de toute façon, pas avoir confiance à 100 %. Et ainsi, s'il devait bel et bien arriver quelque chose à Lou, ce serait de sa faute et elle ne pourrait plus accuser personne en lui balançant des paroles affreuses à la figure. De toute manière, comment pourrait-elle regretter de passer du temps avec sa fille ? Root sentait qu'il ne lui en restait peut-être pas tellement avec cette guerre. Alors montrer à Louisa qu'elle l'aimait, qu'elle était la chose la plus importante à ses yeux, et non pas un fardeau à refiler à quelqu'un d'autre pour aller accomplir sa mission, était une bonne chose. Elle voulait que plus tard, Lou se souvienne d'elle comme d'une mère, peut-être pas excellente, mais qui avait fait de son mieux avec ce qu'elle avait et avec ce que la vie lui avait donné.

Root avait fini par pardonner à cette dernière. Après tout, elle lui avait apporté aussi de grandes joies, des amis, une merveilleuse fille, une femme qu'elle aimait plus que tout et une cause noble à servir. Elle avait compris que la haine accumulée depuis les injustices de son enfance puis de son adolescence, et qui avait explosé en elle avec la prise de Sameen, n'était en rien un moteur actuellement. Ça la détruisait, et pire, ça avait manqué de détruire sa relation avec sa fille, son amitié avec Harold et Reese, et surtout, sa relation de confiance avec la Machine. Cette dernière lui avait avoué que le soir où Root avait tenté de mettre fin à ses jours, elle l'observait via la webcam de son ordinateur. Elle l'avait vue déraper avec la vodka mais n'avait réagi qu'ensuite quand elle n'avait pas vu Root ressortir de la salle de bain. La Machine lui avait alors confié que c'était elle qui avait réveillé Lou par une alarme stridente depuis l'ordinateur.

Elle l'avait sermonnée. Root l'avait mise dans une situation délicate et la Machine n'avait pas eu d'autre choix que de faire appel au seul autre atout présent sur les lieux, à savoir sa fille de six ans. Root avait été surprise.

- Tu considères ma fille comme un atout potentiel ?

- Tu ne m'as pas vraiment laissé le choix, répliqua sèchement la Machine. J'ai dû improviser.

- Je suis tellement désolée, si tu savais, lui murmura Root.

Et elle l'était. Elle avait été effondrée d'entendre la colère dans la voix de sa déesse, mais pire, encore de la déception.

- Je sais, répondit plus patiemment la Machine. Mais ne recommence pas, s'il te plait. Je ne peux pas considérer ta fille comme un agent, elle est trop jeune et doit pouvoir profiter de son enfance, …et de sa mère.

Root avait alors regardé Louisa qui jouait avec Balou dans le parc de Madison. Pas question de remettre les pieds dans celui de Washington pour le moment, et cela même si c'était le préféré de Lou. Root tenait encore le combiné du téléphone public, mais la Machine semblait avoir fini. Elle ne le lâchait pourtant pas, mais avait tourné la tête vers Louisa qui courait dans les allées du parc avec ses baskets roller que Shaw lui avait achetées, pour rendre le chien complètement fou en changeant continuellement et brusquement de direction. Elle rigolait comme une petite folle et Root ne put s'empêcher de sourire. Elle avait vraiment une fille merveilleuse. Sa pétillante joie de vivre n'était pas une façade comme elle pouvait l'être pour elle-même. Louisa était heureuse. Root l'observa encore un instant, ses yeux s'attardant sur ses baskets, puis elle dut les fermer alors que le souvenir de cet anniversaire lui revenait en mémoire. Et dire que ce jour-là, ils avaient tous été si heureux. Ils ne se rendaient alors pas compte de leur chance.

- Root, tu es encore là ? demanda la Machine.

- Euh, oui, répliqua vivement Root en revenant brutalement sur Terre. Excuse-moi, tu m'as parlé ?

- Je te disais juste de prendre soin de toi, je te recontacterai très vite.

Et elle coupa la communication. Root raccrocha le combiné puis rejoignit sa fille pour lui acheter une énorme glace comme elle les adorait.

Root savait que Louisa avait eu peur. Le fait que sa fille continuait à lui faire confiance après son quasi suicide la dépassait. Elle faisait tout pour se racheter. Cette nuit avait eu le même effet qu'un électrochoc. Elle sortit de sa vision égoïste de la situation pour se concentrer sur ce qu'elle avait devant elle, sa petite fille. Louisa avait besoin d'elle. Comment avait-elle pu lui mettre tant de choses sur les épaules ? Sa fille était trop jeune pour gérer tout ça. Elle s'était rendu compte qu'il lui fallait protéger Louisa pas seulement de Samaritain mais aussi de sa propre mère, ou plutôt de son côté sombre.

Sa fille avait besoin de contacts sociaux en dehors d'elle-même pour s'épanouir et Root l'emmenait au parc tous les jours comme un nouveau rituel. Honnêtement, ça lui faisait du bien à elle aussi de sortir un peu. Mais Lou ne semblait pas attirer par les interactions avec les autres enfants de son âge qui ne semblaient se complaire que dans les plaintes, les rapportages aux parents, et les querelles pour des riens. Root avait levé les yeux au ciel alors qu'un immense sourire se dessinait sur ses lèvres à l'entente de cette explication de sa fille, quand elle lui avait demandé pourquoi elle n'allait pas jouer avec les autres. Elle ne pouvait s'empêcher de la comparer avec Sameen. Cette dernière avait décidément bien plus d'influence sur sa fille qu'elle ne voudrait jamais l'admettre.

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- Tu lui as cassé le nez ! s'exclame Root d'un air interloqué.

Louisa se tient devant elle, pas une once de regret dans les yeux.

- Pas cassé, corrigea Sameen sans bouger du canapé et en tournant négligemment une page de son livre médical. Elle l'a explosé.

Elle ponctue sa frappe par un sourire en coin, le genre à peine perceptible. Root soupire et manque de peu d'éclater de rire. Elle se reprend vite, elle est sa mère et doit réagir en conséquent après l'incident.

- Sameen, s'il te plait, ne l'encourage pas !

- Tu as bien serré le poing comme je te l'avais montré, Lou ? Continue pourtant Shaw, sans s'occuper de Root et sans lever les yeux de sa page.

La gamine acquiesce, et Root lève les yeux au ciel d'exaspération.

- Et depuis quand tu apprends à ma fille à se battre ?

Sameen pose son livre à côté d'elle, croise les jambes et la regarde d'un air de défi, le genre qui donne à Root une multitude d'idées plus intenses les unes que les autres. Elle se reprend pourtant, elle veut avoir le dernier mot sur ce coup-là, même si elles sont deux contre elle.

- Depuis qu'un petit merdeux lui raquette ses bonbons à chaque récréation. Sérieusement, tu voulais qu'elle fasse quoi ?

- Qu'elle soit diplomate. Grâce à tes bons conseils, j'ai eu le droit à un sermon sur la qualité de l'éducation que je donnais à ma fille, et elle est exclue quatre jours de l'école.

- Hum, ça, c'est dommage, réplique Lou.

Elles se tournent toutes les deux vers elle. La gamine regarde ses pieds. Son ton désolé n'a convaincu personne. Shaw se retient de rire, alors que Root reporte son attention sur elle.

- Et pourquoi je ne suis pas au courant de cette histoire, moi ?

- Ça s'est passé la semaine dernière, réplique simplement Sameen.

Root était au Portugal pour une mission. Il n'y a pas une once de reproche dans le ton de Shaw sur son absence, mais elle s'en veut tout de même de passer moins de temps avec elles. "Vive Samaritain", pense-t-elle ironiquement. Elle se tourne vers Louisa.

- Si tu as un problème, tu dois aller voir un adulte, lui explique-t-elle.

- C'est ce que j'ai fait, réplique Lou. J'ai été voir Sameen.

- D'accord, reprend Root, je vais me montrer plus explicite. Tu vas voir un adulte autre que Sameen. Ce n'est pas ce qui manque sur cette planète.

- Je peux aller demander à Reese, si tu veux, réplique Louisa, mais je ne pense pas que la réponse aurait été très différente.

Root la regarde d'un air sévère, mais Lou ne bronche pas. Elle cherche clairement à avoir le dernier mot sur ce coup-là.

- Tu m'as dit que je ne devais pas me laisser faire si quelqu'un me faisait du mal, que je devais riposter. Ce n'est qu'un petit idiot et il a eu ce qu'il méritait. Au moins maintenant, j'aurais la paix.

- Très bien, accorda alors Root.

Lou la regarde, surprise. Elle aurait pensé que ce serait plus difficile de convaincre sa mère.

- Euh, c'est bon, je peux aller faire un dessin ? demanda-t-elle hésitante. Sameen m'a acheté des nouvelles craies grasses et…

- Non, répliqua Root. Tu es punie, tu écrieras une lettre d'excuse pour ce garçon et on ira la lui porter.

- Hein ? s'exclama Lou. Mais c'est d…

- Si ça ne te plait pas, je peux aussi te la lui faire lire.

Louisa ouvre et ferme la bouche sans rien dire, une intense lueur de colère et d'injustice dans les yeux. Elle tourne les talons et s'en va faire son triste devoir imposé dans sa chambre. Root la regarde s'éloigner et fermer la porte, puis se tourne vers Shaw. Elle décèle immédiatement la colère sur son visage impassible. Elle sourit en s'approchant du canapé, elle a eu le dernier mot sur les deux tableaux. Elle se met à califourchon au-dessus de Sameen, affichant clairement un air de défi pour l'allumer comme elle adore le faire. Deux semaines au Portugal, ça avait été trop long. Shaw ne semble pourtant pas prête à lui céder.

- Un problème mon cœur ? Lui susurre-t-elle à l'oreille, en glissant ses mains sous son tee-shirt.

- Non, réplique Shaw imperturbable. Tu vas juste en faire une mauviette.

- Oh, réplique alors Root comme si elle venait d'avoir une révélation. Tu as donc une objection sur mes décisions.

Elle descend ses mains lentement, faisant frissonner Sameen. La respiration de cette dernière s'accélère au grand plaisir de Root quand elle lui dégrafe son soutien-gorge. Root se penche pour l'embrasser dans le cou tandis que ses mains lui caressent doucement les seins. Elle sent les mains de Sameen se refermer sur elle, l'enveloppant comme un cocon sécuritaire, avant de lui enlever sa veste en cuir pour lui déboutonner sa chemise. Root se recule un peu pour la laisser faire, plongeant ses mains dans ses cheveux alors que Shaw commence à lui embrasser la poitrine. L'interface ferme les yeux et sourit de tant d'attention. Sameen est tendre, et elle sait comment la faire dérailler. Root se penche pour enfin joindre leurs lèvres tout en la levant du canapé pour la diriger à reculons vers leur chambre. Elles intensifient leur baiser tandis que Root plaque Shaw sur la porte qu'elle vient de refermer à clé. Pas question de risquer d'être dérangées, elles ont trop envie l'une de l'autre pour prendre le moindre risque de briser ce moment. Root descend doucement ses mains le long de son ventre et les pose sur ses hanches tandis que Shaw ferme les yeux. Joueuse, elle s'arrête brusquement pour la regarder. Sameen ouvre immédiatement les yeux, inquiète de cette interruption.

- Et là, tu as toujours une objection ?

Sam est incapable de lui répondre. Elle glisse une main derrière sa nuque pour rejoindre leurs lèvres et continuer là où elles en étaient. Root sourit dans leur baiser, tout en lui déboutonnant son jean. Elle adore faire craquer Sameen de cette manière.

- Tu vas vraiment lui faire écrire et donner cette stupide lettre ? lui demanda Shaw quelques minutes plus tard.

Root s'arrêta net de reboutonner sa chemise quand elle entendit la question. Elle lui lança un regard pétillant de joie. Shaw détestait quand elle faisait ça, comme si elle était sûre et certaine de pouvoir avoir le dernier mot avec tout le monde, et elle détourna les yeux, énervée. Root avait été surprise que Shaw accorde autant d'importance à l'injuste punition de sa fille, mais elle voulait lui en faire prendre conscience. Bon, vu la tête de mule que c'était, ça n'allait pas être simple.

- Ça t'inquiète, hein ?

Shaw lui lança un regard agacé mais ne dit rien.

- Disons simplement que je veux voir si elle est toujours aussi douée en rédaction ou si ses nouveaux talents de boxeuse ont grillé son brillant cerveau.

- Tu n'as jamais eu l'intention de lui faire donner cette lettre, réalisa Shaw.

- Ça va pas, non ! s'exclama Root en éclatant de rire. Ce petit con a eu ce qu'il méritait.

- Alors pourquoi cette mascarade de punition ? demanda Sameen interloquée.

Son agacement augmenta quand elle vit le sourire de Root grandir. Un sentiment qui disparut bien vite, remplacé par le désir quand la grande brune se planta devant elle. Elle posa ses mains sur ses hanches pour l'attirer vers elle, ses lèvres arrêtées à quelques millimètres des siennes.

- Parce que je suis sa mère, et que je dois avoir le dernier mot, lui dit-elle dans un murmure à peine audible. Un peu comme avec toi.

Elle ne lui laissa pas le temps de protester, elle ferma la distance qui séparait encore leurs lèvres et l'embrassa.

- Je crois vraiment que tu as une bonne influence sur elle, ajouta ensuite Root souriante, en se dirigeant vers son sac de voyage toujours posé dans l'entrée.

Elle devait le vider, mais aussi le refaire pour demain, une mission au Gabon.

- N'importe quoi ! répliqua Shaw. Elle est juste aussi bornée que toi, c'est pour ça que tu veux avoir le dernier mot avec elle, comme avec tout le monde d'ailleurs.

- Laquelle de nous deux est la plus bornée, mon cœur, hum ? demanda Root, un sourire aguicheur aux lèvres tout en continuant de vider son sac. Celle qui m'a résisté à moi et à ses propres sentiments pendant plus de deux ans, ou celle qui veut avoir un peu d'influence sur la moralité de sa fille ?

Sameen la regarda sans répondre. Sérieusement, qu'est-ce qu'elle pouvait répondre à ça ? Root avait un don pour la mettre au pied du mur, c'était déstabilisant même pour elle, et agaçant à un point extrême. Mais c'était peut-être aussi ça qui lui plaisait tant chez elle. Elle était la seule personne suffisamment bornée pour lui tenir tête.

- Alors tu vois, continua Root en sortant un pull du sac, sur qui prend-t-elle le meilleur exemple d'après toi ?

Shaw se glissa derrière elle et l'entoura de ses bras, tandis qu'elle l'embrassait dans le cou. Root en lâcha son pull, elle ne s'était clairement pas attendue à une telle réponse de Sameen. Elle ferma les yeux et posa ses mains sur celles de Sameen, la laissant faire. Ce qu'elles étaient bien toutes les deux, juste ensemble ! Pourquoi fallait-il que Samaritain vienne tout compliquer alors qu'elles venaient enfin de trouver une parfaite harmonie toutes les deux ensemble et toutes les trois avec Lou ?

- Je maintiens, murmura enfin Shaw, qu'elle est comme ça parce que c'est ta fille.

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- Mais si tu veux, répliqua Lou, je peux aller jouer avec eux.

Root revint brutalement sur Terre dans le parc, face à sa fille qui l'observait toujours. Ce souvenir avait été trop fugace encore une fois, tout comme le sentiment de bonheur qu'il lui avait procuré.

Louisa avait dit ça pour faire plaisir à sa mère, pour ne pas qu'elle s'inquiète. Ça ne l'emballait clairement pas et Root ne fut pas dupe. Elle lui sourit de plus belle.

- Non, lui répondit-elle. Je suis d'accord avec toi, ils sont agaçants.

Quelques jours plus tard, Lou lui avait demandé si elles pourraient garder Balou avec elles. Root n'hésita pas une seconde, soucieuse de lui faire plaisir. De plus, Balou était le chien de Sameen. Cette dernière l'avait suffisamment répété. Root y vit à la fois une solution à la solitude de sa fille, et un moyen de garder un lien aussi infime soit-il avec Shaw. Elle avait donc, un jour qu'elle passait au métro, tout naturellement pris le chien en repartant. Elle ne le regrettait pas. Depuis qu'il était là, Balou était le rayon de soleil de Louisa, un camarade de jeu et un ami dévoué. Quand Harold demanda où était le chien depuis une semaine, Root lui répondit simplement qu'elle l'avait emmené chez elle pour protéger Lou et accessoirement lui tenir compagnie. Harold leva un sourcil, comme s'il était surpris qu'une fillette de 6 ans ait besoin de distraction. Root ne rajouta rien, il était vrai qu'elle n'avait pas demandé une quelconque autorisation. Si elle avait dû fournir une explication, elle aurait simplement dit que Balou était le chien de Sameen et qu'en tant que tel, c'était désormais à elle de s'en occuper. Elle espérait que cela suffirait. Mais elle n'en eut même pas besoin. Finch la lança sur un autre sujet qui lui déplaisait tout autant que les justifications de ces faits et gestes. Elle y voyait une insulte à ses choix et à son rôle de mère.

- Si Louisa a besoin de compagnie, pourquoi ne pas l'envoyer dans l'établissement que je vous ai conseillé ? Elle s'y ferait de nombreuses amies.

Root le regarda un instant, interloquée. Elle croyait ce débat clos, il fallait croire que non.

- C'est une très bonne école, mademoiselle Groves et je paierai tous les frais de…

- L'argent n'est pas un problème, répliqua Root.

- Louisa n'est pas en sécurité avec votre… travail.

- Samaritain est au courant pour elle désormais, Finch.

Finch acquiesça distraitement en se prenant la base du nez entre son index et son pouce droit, tandis qu'il fermait les yeux et pinçait les lèvres. Root était têtue et ne l'écouterait pas de toute façon. Cette dernière fit une pause, repensant à cette journée

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Elle était revenue dans la station de métro cinq heures après avoir manqué de se faire tirer comme un lapin dans le parc. Elle avait tourné plusieurs heures dans Manhattan pour être sûre et certaine de ne pas être suivie. Elle était à la fois terrifiée et euphorique. Samaritain n'avait pas encore tué Sameen, mais cette dernière avait forcément dû parler, ou Root ne serait pas sortie de ce parc vivante avec Lou. Autre très mauvaise nouvelle, l'existence de sa fille était désormais connue. Elle se mordit les lèvres dans un mouvement d'extrême anxiété à cette pensée. Elle avait su qu'il le saurait un jour ou l'autre, mais elle avait toujours rejeté loin d'elle cette idée. Elle avait cru avoir encore le temps, plus de temps pour la protéger. La vérité s'imposait brutalement à elle désormais. Louisa était sur la liste noire de l'ennemi. Cette cochonnerie n'aurait, contrairement à la Machine qui se montrait aimante et empathique envers les Hommes, aucun scrupule à se servir de sa fille avant de chercher à la tuer. Non seulement pour l'atteindre elle, sa mère, mais aussi pour atteindre la Machine et la forcer à se sacrifier pour Root et Louisa. Samaritain ferait ainsi d'une pierre deux coups, il se débarrasserait de la Machine et de Root qui refuserait de lui prêter allégeance et dont il verrait les trop nombreuses qualités comme une menace pour son système. "Et il n'aurait pas tort !" pensa Root avec un triste sourire. Elle avait déjà décidé que si Samaritain devait parvenir à détruire la Machine mais que elle, son interface, puisse s'en sortir, elle la reconstruirait et cette fois, sans lui donner de limites, mais toujours avec un code moral.

Toutes ses pensées la traversaient alors qu'elle tournait en rond dans la station de métro, tel un lion en cage. Louisa l'observait, un peu inquiète de son évident état de stress, tout en caressant le chien. Elle avait compris que la situation était grave. Dès qu'elles avaient été dans une zone sans caméra, sa mère lui avait tout dit, pour le tireur d'abord, puis pour sa certitude que Sameen était vivante et qu'elles venaient d'en avoir la preuve. Pourtant, Lou n'avait pas peur pour elle, mais pour sa mère. Ils auraient pu la tuer dans ce parc. Elle remerciait intérieurement Shaw d'avoir fait elle ne savait quoi pour empêcher son univers de s'écrouler en une fraction de secondes. Elle priait une quelconque puissance supérieure pour lui transmettre son message de remerciement, d'espoir et d'amour, en attendant le jour où elle pourrait la revoir pour le lui dire en face. "Au moins, on est en sécurité ici !" se répétait-elle pour calmer le pic de détresse qui montait en flèche chaque fois qu'elle imaginait sa mère allongée sur le trottoir dans une mare de sang, les yeux grands ouverts, un trou dans le front.

Harold était arrivé deux heures plus tard, après avoir fini sa journée à l'université. Il fut très surpris de voir Louisa et Root. Cette dernière lui raconta ce qu'il s'était passé au parc après son départ, le snipeur, et surtout le fait qu'elle soit vivante et qu'elle interprétait comme une preuve que Sameen était vivante. Finch refusait cependant toujours de croire à cette hypothèse, au grand damne de Root dont le peu d'enthousiasme retomba. Elle allait la retrouver et lui prouver son erreur au point de lui faire avaler ses lunettes.

Elle lui avait dit que la situation était grave pour eux tous. Ils avaient dû voir Finch dans le parc et sa couverture était peut-être en danger. Finch rejeta cette hypothèse, puisqu'il avait passé la journée à l'université et qu'aucune attaque n'avait eu lieu. Au lieu de cela, il avait relancé le débat sur Louisa, lui assurant que Samaritain connaissait son existence et qu'il était urgent de la placer dans un établissement scolaire. Lou s'écria, et Root refusa tout net, lui affirmant que leurs prochaines identités les rendraient à nouveau invisible. Elle avait supplié Harold de libérer la Machine, d'avoir un système ouvert, mais il refusa. Il lui avoua que de toute manière, il en était incapable et Root fut dépitée qu'un tel génie puisse être aussi naïf quant à leurs chances de survie s'ils continuaient de refuser d'utiliser leur atout le plus précieux et le plus puissant.

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- Où pensez-vous qu'il commencera à chercher une enfant si ce n'est là où on les trouve tous dans cette ville, à savoir dans les écoles ?, continua Root. Sans compter que tout est numérique de nos jours. Les écoles de New York sont à la page des technologies. Je suis sûre que Samaritain épluche les informations de chacune d'entre elles avec l'image qu'il a pu prendre de ma fille dans Washington square.

Elle fit une pause.

- Et puis de toute façon, j'ai promis à Louisa qu'elle ne retournerait pas à l'école. On préfère passer du temps ensemble, toutes les deux. Je ne sais honnêtement pas s'il m'en reste beaucoup.

Finch la regarda avec une lueur de pitié qui manqua de la faire enrager. Elle détestait pouvoir engendrer ce sentiment chez quelqu'un. Pourtant elle se reprit, pas question d'hurler à nouveau sur Harold. Leur relation commençait à repartir à la normale après trois mois de silence pesant et une dispute monumentale où elle lui avait dit des choses horribles, mais qu'elle savait en partie vrai. En effet, elle lui en voulait toujours de brider la Machine, même si elle savait pourquoi il l'avait fait. N'empêche qu'avec un système ouvert, peut-être que Shaw serait encore là. Mais elle avait fini par accepter l'idée qu'elle n'en saurait jamais rien, on ne pouvait pas refaire le passé, mais on pouvait modifier l'avenir, apprendre de ses erreurs. Mais Harold en semblait incapable, il était buté et Root ne parvenait pas à lui faire entendre raison.

Finch avait laissé tomber pour cette fois. Et il laissa Root garder le chien et s'occuper de sa fille comme bon lui semblait.

Root avait tout de même fini par demander à la Machine quel était le lien entre toutes ces missions et celle qui la préoccupait vraiment, à savoir retrouver Sameen. La Machine lui avait simplement répondu de lui faire confiance.

Mais ce n'était pas une réponse acceptable pour elle. La Machine ignorait où était Shaw, alors comment être sûr que ces missions pourraient l'aider à la trouver ?

Un soir, elle décrypta sa nouvelle identité, celle d'une hôtesse de l'air, Marina Dolis, ainsi que sa nouvelle mission au Japon. Elle soupira d'exaspération. Il semblait s'agir d'une histoire de compagnie aérienne frauduleuse faisant passer des armes, de la drogue et de l'argent sur ses vols commerciaux. "Franchement, pas très malins", pensa-t-elle. Elle voyait déjà comment opérer, se fondre dans la masse, s'éclipser discrètement en soute durant le vol pour fouiner et poser des charges explosives pour tout faire sauter, une fois l'avion atterri et vidé de ses occupants. Elle attendrait, cachée sur le tarmac, que les ordures à la solde de Samaritain ne viennent décharger leur précieuse marchandise pour tout faire sauter. Elle en laisserait quelques-uns suffisamment en vie. La panique serait telle dans l'aéroport qu'elle n'aurait aucun mal à les filer jusqu'à la base des opérations qu'elle ferait comme d'habitude exploser.

Même si cette mission semblait très excitante, en quoi la mènerait-elle à Sameen ? La Machine ne lui donnerait encore une fois pas une réponse claire.

- Je refuse toute nouvelle mission si tu ne me dis pas en quoi elle m'aidera à trouver Sameen ! a-t-elle répliqué à l'écran de son ordinateur.

Elle a attendu une bonne minute mais n'a pas cédé. Elle savait que la Machine la voyait et l'entendait grâce à la webcam. Elle fut récompensée par des lettres blanches s'affichant rapidement sur son écran devenu subitement noir.

- Je ne sais pas où est Sameen Shaw. Mais si tu continues à exécuter les missions que je te donne, Samaritain aura un gros problème financier sur les bras.

- Mais… commença Root.

Elle se tût immédiatement quand elle vit de nouvelles lettres s'afficher.

- Et il enverra un de ses meilleurs agents sur le terrain pour te débusquer. Tu pourras alors lui demander où est Sameen, mais soit prudente.

- Lui demander ? murmura Shaw. Tu veux dire le torturer ? J'ai ton appui pour ça ? Questionna-t-elle surprise.

La Machine était censée être morale tout de même.

- Non, répliqua alors l'écran de son ordinateur, sauf si tu n'as pas d'autres choix.

Root acquiesça. La Machine évoluait, elle avait compris qu'en temps de guerre, il fallait savoir prendre des mesures parfois extrêmes en dernier recours. Harold lui, ne semblait pas encore en être là. Root soupira, ils allaient droit dans le mur avec son raisonnement. Il fallait se battre, bon sang, et pas juste se défendre en attendant l'inévitable.

- Merci.

Et elle ne posa plus aucune question sur le pourquoi de ses missions. Elle avait un but. La Machine avait dû avoir peur de la voir replonger pour lui avoir répondu si rapidement. Root y voyait désormais un peu plus clair. Elle qui n'avait auparavant jamais demandé la moindre explication à la Machine, se contentant d'exécuter ses ordres, elle devait bien avouer que Sameen l'avait fait évoluer vers un mieux par son constant besoin de réponse au pourquoi de leurs actes. Elle avait toujours confiance en la Machine, bien sûr, mais savoir était vraiment très rassurant, surtout quand l'avenir semble si troublée. Elle comprenait désormais un peu mieux et se sentait bizarrement rassurée par l'avenir alors qu'on venait de lui apprendre qu'un tueur de Samaritain allait très prochainement venir s'occuper d'elle.

Root repense encore à ces trois mois, tandis que Lou achève sa description de la carte fantôme. Elle n'en a pas écouté la moitié, mais de toute façon, la petite ne fait plus d'erreur depuis des semaines. Root la regarde, un sourire aux lèvres.

- Tu es une vraie championne, toi !

Louisa lui sourit.

- On va faire un tour ? lui demande-t-elle.

Root range la carte fantôme et elles partent ensemble à Central Park.

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Sameen se réveille brutalement en sursaut comme d'habitude lorsque la balle qu'elle a tirée heurte son crâne. Elle reprend conscience, elle ne ressent plus rien que la haine et la douleur. Elle a mal à la tête à se la claquer contre les murs, ça lui donne la nausée. Cette dernière grandit encore quand elle les aperçoit à son chevet comme d'habitude. Ça n'est pas fini pour aujourd'hui, pas encore et elle le sait.

- On en est à la combien ? demande-t-elle d'un ton tout aussi ennuyé que si elle s'enquérait de la météo du jour.

Elle préférerait mourir plutôt que de leur parler mais elle est curieuse au fond. Où se trouve son point de rupture ? Celui où elle basculera dans la folie profonde, celui où elle passera de leur côté comme ils le lui ont prédit. Elle préférerait crever. Mais elle essaye de se contenir, elle pourrait leur donner l'illusion qu'ils progressent avec elle, qu'ils avancent comme ils le souhaitent, et peut-être, alors oui, peut-être pense prudemment Sameen qu'ils relâcheront un peu leur vigilance et elle pourrait soit s'enfuir, soit en finir.

Lambert lui sourit.

- 6 000, lui répond-il.

Elle siffle de dépit plus que d'autosatisfaction. Enfin un chiffre rond. 6 000 simulations et toujours rien pour eux, toujours plus dans la tronche pour elle. Mais elle sourit.

- Hum, alors, conclusion ? demande-t-elle.

Lambert ouvre la bouche mais elle lui coupe l'herbe sous le pied.

- Attendez, je sais. Je me suis enfuie, j'ai tué Reese, vous et Greer. Mais pas Finch ni Root, et j'ai fini par me suicider. Je ne vous ai toujours pas livrés ni la Machine, ni la planque ni aucune information.

Elle a tout balancé d'une traite sans reprendre son souffle. Elle lâche un léger rire.

- Il est minable votre robot. 6 000 simulations, des mois de torture et toujours rien.

Elle fait une pause et fait mine de réfléchir.

- A moins que ce soit vous qui ne soyez vraiment pas doués.

Martine s'approche d'elle et Sameen peut voir que derrière son sourire de façade, elle est furieuse de sa provocation. Shaw en est ravie, même si ce n'est qu'un très bref instant. La blonde lui verse un quelconque produit corrosif sur ses pieds nus et elle hurle de douleur alors que sa peau se détache et que des cloques rouges apparaissent. Shaw sait qu'elle est au moins brûlée au second degré. Elle se débat sous l'effet de la douleur et hurle encore et encore alors que Martine reproduit le même manège sur l'autre pied.

- Moi je trouve que je suis vraiment très douée, réplique la blonde en attrapant une éponge sèche. Tu pourrais nous être reconnaissante de te dorloter autant, surtout moi qui m'occupe si bien de toi, chérie. Et toi qui en raffole encore et encore.

Sameen la regarde en serrant les dents pour retenir ses cris, mais elle ne peut contenir ses gémissements de douleur. Sa respiration s'accélère quand Martine approche l'éponge côté grattoir de sa peau à vif. Elle ferme les yeux et hurle de plus belle en se débattant vainement. Elle sent l'atroce souffrance l'envahir et la plonger dans l'inconscience, enfin. Ça lui arrive de plus en plus souvent ces derniers temps. Ils l'affament et la déshydratent tellement que toute force la quitte. Son corps semble atteindre la limite de ce qu'il peut supporter mais elle pourrait presque en pleurer de joie car ça s'arrête enfin. Presque, c'est bien le mot, car elle sait qu'elle sera brutalement réveillée dans quelques secondes et qu'ils recommenceront là où ils en étaient. Et c'est bien ce qu'il se produit.

Elle reprend brutalement conscience alors que la brûlure la frappe de plein fouet comme un coup de poing et elle tente d'étouffer ses gémissements de douleur. Elle voit Martine approcher à nouveau avec son éponge en la regardant, son habituel sourire de tarée sadique aux lèvres. Et Sameen décide de mettre son petit stratagème au point. C'est le moment, elle le sent.

- STOP, hurle-t-elle en fermant les yeux. Arrête, je t'en supplie.

Elle laisse échapper un sanglot pour paraitre plus crédible. Elle attend quelques secondes sans que rien ne se passe, sans ressentir une quelconque nouvelle torture. Ils lui ont obéi, ils ont arrêté. Elle ouvre les yeux et peut voir leur air surpris et ravi, mais pas autant que son propre ravissement intérieur quand elles les voient tomber dans le panneau.

- Je n'en peux plus, arrête, continue-t-elle en laissant couler les larmes sur ses joues.

Elle n'aurait pas cru pouvoir être aussi crédible, aller aussi loin et elle se demande un instant si elle ne craque vraiment pas pour de bon. Non, bien sûr que non. Si son corps arrive aux limites de ce qu'il peut endurer, ce n'est pas le cas de son esprit. Enfin, euh, n'est-ce pas ? Et elle doute pendant une fraction de seconde. Et si tout cela n'était encore qu'une manipulation de Samaritain, une nouvelle simulation, la 6001. Non, c'est son idée ça, pas celle de Samaritain, hein ? Euh, oui, ou pas, peut-être que c'est ce qu'il veut lui faire croire. Oh punaise, quel merdier ! Et là, elle sanglote pour de vrai car elle est à nouveau perdue dans sa propre tête, dans sa propre réalité. Des larmes coulant à flot comme jamais ruissellent sur son visage. Elle ne peut plus les contenir, comme si un barrage avait enfin cédé après tous ces mois d'horreurs. Tant mieux, elle voulait être crédible. Bon là, elle l'est peut-être un peu trop. Elle se reprend vivement. Non, ce n'est pas une simulation, ils n'ont pas encore détruit son esprit, mais ils y avancent, ça c'est clair. Elle sait qu'elle peut tenir encore un peu mais plus très longtemps. Il vaut donc mieux faire semblant de craquer maintenant pour mieux tenter de se tirer ensuite.

Martine jette son éponge à terre et contourne le lit pour s'approcher de son visage. Sameen est secouée de tremblements incontrôlables sous l'effet de la souffrance. Tout n'est pas simulé et c'est peut-être pour ça que cette fois, ça pourrait marcher. Martine lui caresse le visage et essuie les larmes qui y ont coulé. Elle jubile, elle se dit que c'est bon, qu'elle y arrive, qu'elle avance, qu'elle l'a détruite. Mais Sam sait aussi que ce ne sera pas aussi simple, elle va vouloir la tester. Pour l'instant, la blonde semble être entrée dans son jeu. Elle se penche vers elle et pose ses lèvres sur les siennes. Shaw se détourne violemment et souffle de rage, elle sait que ce n'est pas une erreur. Si elle parait trop soudainement soumise et accepte tout, ils ne vont pas marcher. Elle va devoir y aller en douceur. Or, la douceur, ce n'est pas vraiment son truc. Quoiqu'avec Root … Oui, bon, ce n'est pas le moment, restons concentrée. De toute façon, elle n'a pas d'autres choix. Martine se recule, son sourire ne l'a pas quittée, mais Shaw sait qu'elle vient de marquer un point.

- Dommage, réplique la blonde, tu étais bien partie.

- Á boire, la supplia Shaw.

Ça fait tellement longtemps qu'elle ne se souvient pas de la dernière gorgée qu'elle a bue. La blonde attrape une bouteille d'eau qui avait été posée bien en évidence sur une table à côté du lit de Shaw, comme pour la narguer de venir la chercher si elle l'osait. Sameen en pestait de rage et de souffrance chaque fois qu'elle posait les yeux dessus. Martine ouvre la bouteille d'eau et en boit une longue gorgée. Elle en vide un bon tiers et regarde Shaw d'un œil ravi.

- Qu'est-ce que vous voulez ? demande Sameen dans un murmure.

- Où est votre base, chérie ?

- Non, réplique vivement Shaw en se tournant brutalement vers elle. Non, ça, je ne peux pas.

Elle a choisi soigneusement ses mots et elle peut voir avec bonheur qu'ils ont l'effet escompté sur Martine dont le sourire est aussi large que le mont Everest. Sameen vient de supposer qu'elle peut leur donner une information, juste pas celle-là, pas encore en tout cas. Voilà ce qu'ils doivent croire.

- Très bien, concède Martine, alors dis-moi … ce que tu peux.

Sameen déglutit, et voilà maintenant, c'est le moment crucial, celui qu'elle redoute. Elle doit lâcher une information. Trahir un peu plus qu'elle ne l'a déjà fait. Ils attendent et l'observent. Elle cherche, vite, il lui faut une réponse ou tout ça n'aura servi à rien, où tous ses efforts seront réduits à néant. Elle est silencieuse une bonne minute alors que Lambert commence à s'approcher d'elle.

- On a un chien, avoue-t-elle.

Martine est aussi surprise qu'elle. Sameen n'en revient pas, de toute son équipe, elle a choisi de trahir le chien, Balou. Soi-disant qu'elle était là uniquement pour lui. Bon, évidemment, ça, ce n'était pas vrai, c'était pour faire enrager Root, sans succès d'ailleurs. Elle n'était vraiment pas douée pour manipuler les gens. Là, elle n'avait pas le droit à l'erreur.

Démarrer par avouer un petit truc pour leur faire croire qu'elle finira par tout leur dire, ce n'était peut-être pas une mauvaise idée. Non ? Si ? "De toute façon, qu'ils osent aller se frotter au chien, ils ne seront pas déçus" pensa-t-elle en retenant un sourire de s'étaler sur son visage.

- Un malinois, ajoute-t-elle.

Martine lui sourit de plus belle et porte à nouveau la bouteille à ses lèvres comme pour lui signifier que tout cela l'importe peu. Shaw sait pourtant que ce n'est pas vrai, que tout ce qu'elle pourra leur dire les intéresse, qu'ils enregistrent chaque parole pour ensuite les découper minutieusement. Elle crève de soif mais elle ne se fait pas d'illusion, la blonde va vider la bouteille devant elle, même quand elle aura parlé. Martine retire la bouteille de ses lèvres, elle en a à nouveau vidé un tiers. Sameen a une soudaine envie de rire. Au moins, cette saleté aura tellement bu qu'elle devra partir plus tôt que d'habitude pour aller se soulager.

- Reese l'a volé à un dealer qui le maltraitait il y a plusieurs années. Le type avait aussi enlevé le numéro du jour. Le chien a bouffé et déchiqueté les livres de Harold et ce dernier a failli faire une attaque.

Elle lâche un léger sourire à l'évocation de ce souvenir et regarde dans le vide pour compléter le tableau parfait de la fille perdue dans ses pensées, la fille au bout du rouleau, celle qu'ils ont réussie à avoir.

- Les livres sont importants, continua Sameen alors que la blonde est sur le point de porter à nouveau la bouteille à ses lèvres.

Elle s'arrête en plein mouvement et l'observe toujours aux anges.

- Les livres, finit par avouer Shaw, sont ce grâce à quoi on trouve les numéros des gens pour déchiffrer le code que la Machine nous envoie.

Ça y est, elle l'a lâché. Ça, c'est de l'information, mais elle sait que ce n'est pas si important. Elle n'a pas expliqué le fonctionnement de ce code et de son déchiffrement. Et de toute façon, Samaritain possède aussi la liste des numéros non pertinents, sauf que pour lui, ils sont vraiment non pertinents et sans importance, mais pas pour eux.

Sameen a fini, elle n'en lâchera pas plus pour aujourd'hui, ça serait trop suspect et ça serait trop tout court. Elle supplie Balou et toute l'équipe de la pardonner. Il va falloir qu'elle anticipe son prochain coup, un truc à leur balancer sans trop d'importance. Elle ne peut même pas leur mentir car ils sont entrés dans sa tête et ont vu la vérité. Elle se tourne finalement vers la blonde comme pour lui signifier que l'histoire du soir est terminée. Cette dernière lui sourit toujours avec la bouteille arrêtée à mi-chemin de sa bouche. Elle reprend doucement et avec un indéniable plaisir son mouvement.

- J'ai parlé, reprend Sameen d'une voix désespérée, alors donne-moi à boire.

La blonde s'arrête à nouveau la bouteille à quelques centimètres de ses lèvres, et se penche vers elle.

- Mais je n'ai jamais dit que tu aurais une récompense pour ta bonne conduite, chérie.

Shaw laisse échapper un soupir furieux et la blonde marche à nouveau dans son jeu. C'est qu'elle va devenir très douée dans l'art de la manipulation, elle aussi.

- Mais bon, je veux bien partager.

Et Martine boit le reste de la bouteille. Elle avale encore et encore sous les yeux écœurés de Shaw qui crève littéralement de soif. Martine s'arrête et secoue la bouteille, il doit rester une demi gorgée.

- Tu en veux ? lui demande-t-elle en se foutant d'elle.

Shaw lui jette un regard mauvais et ne répond pas. La blonde vide la bouteille mais à la grande surprise de Shaw, elle n'avale pas la gorgée et se met à califourchon sur elle. Elle se penche à nouveau vers ses lèvres et Sameen ne peut retenir un violent frisson de la parcourir. Martine sourit de plus belle. Elle lui encadre la mâchoire de ses deux mains et la force à entrouvrir sa bouche avec ses deux pouces tandis que ses lèvres se posent sur les siennes. Sameen résiste un instant et tente de la repousser jusqu'à ce que la blonde recrache la gorgée dans sa bouche. C'est dégueulasse et écœurant, mais Shaw meurt trop de soif pour se plaindre. Elle avale fébrilement tandis que Martine déplace ses lèvres sur les siennes avant de les lui mordre jusqu'au sang. Sam lui balance brutalement un coup de tête et elle se dégage. Martine continue pourtant à lui sourire, puis elle descend et ils quittent la pièce.

Shaw respire profondément pour faire le point sur ce qu'elle vient de vivre. Elle a avancé ses pions mais si elle veut s'en sortir, elle doit voir plus loin dans la partie. Elle a toujours détesté les échecs, mais là, elle doit bien anticiper son prochain coup où cette partie sera la dernière. Elle atteint ses limites, c'est sa dernière chance. Elle n'en supportera pas plus.

Les jours passent, et Shaw continue de résister. Elle a remis en place son masque d'impassibilité et a tout encaissé. Elle ne leur a plus rien balancé pendant quatre jours. Elle sait que si elle en lâche trop d'un coup et surtout tous les jours, ça sera suspect. Elle doit avancer lentement, pas à pas. Elle a subi à nouveau les pires horreurs et elle fait mine de craquer le cinquième jour quand Martine est sur le point de l'électrocuter encore une fois. Sameen vient d'encaisser une bonne dizaine de décharges. Elle est sur le point de recevoir la onzième.

- NON, hurle-t-elle avant que le fil électrique n'entre en contact avec sa peau.

Elle lance un regard suppliant à Martine, et cette dernière recule sa main et lui sourit victorieusement avant de s'assoir à côté d'elle sur le matelas en jouant avec le fil électrique qu'elle tient encore dans ses mains.

- On parle alors ? lui demande-t-elle calmement. Ou alors, ajoute-t-elle sadiquement en déplaçant une main sur son ventre en descendant, je pourrai continuer comme tu l'adores.

Sameen soupire et détourne un instant le regard avant de le replonger dans le sien. Elle joue le jeu jusqu'au bout et se force à déglutir avec difficulté. La blonde ne la lâche pas des yeux et sourit. Sam sait qu'elle a avalé l'hameçon jusqu'à la canne à pêche.

- Ok, souffle-t-elle sur un ton qu'elle espère plein de regrets.

Elle observe le mur en face d'elle et perd son regard dans le vide. La blonde retire sa main et lâche un éclat de rire à vous glacer le sang. Elle se marre de la situation. Mais si elle savait à quel point c'est réciproque pour Sam. Elle n'aurait jamais pensé être douée à ce jeu, pire même, elle y prend du plaisir. C'est elle qui les manipule enfin, elle ne peut s'empêcher de s'imaginer leurs têtes quand ils l'auront compris. Elle sera déjà loin dans un sens comme dans l'autre. Elle préférerait tout de même être vivante à ce moment-là, mais plutôt mourir que d'être leur cobaye un jour de plus. Elle a été médecin, elle sait comment en finir très rapidement si jamais elle ne peut pas s'enfuir. Elle voudrait pourtant tellement revoir Root et Lou, les serrer dans ses bras, … Oui, bon, stop, ce n'est pas le moment et c'est un peu stupide, elle est nulle pour ça. Mais Root et Lou ne lui en veulent pas, elles l'aiment ainsi. Sameen secoue la tête et se concentre à nouveau sur la situation actuelle, elle doit jouer ses cartes, celles qu'elle a soigneusement préparées.

- On a…, fait-elle mine d'hésiter en s'arrêtant brusquement et en fermant les yeux. Il y a un endroit où on se voit souvent.

Elle fait une courte pause avant d'ouvrir ses yeux. Elle ne les regarde toujours pas mais elle sait qu'ils l'écoutent attentivement.

- Dans Riverside Park, lâche-t-elle soudain dans un souffle.

Elle s'est défilée à la dernière minute, elle n'a pas pu les trahir, pas complètement. Le Queensbridge Park est petit et trop peu fréquenté. Ils pourraient manquer de les attraper trop facilement. Alors elle a menti, elle sait que c'est risqué mais Samaritain ne sait rien de ça, il n'en a jamais été question dans les simulations. Alors elle a un petit espoir.

Shaw se tourne à nouveau vers la blonde qui l'observe attentivement. Pour une fois, elle ne lui sourit pas, elle l'observe tel un scanner pour déceler une quelconque trace de mensonge. Shaw maintient un air calme alors qu'elle meurt littéralement de peur. Si la blonde découvre le poteau rose, si elle perçoit son mensonge, tout sera fichu. Mais Martine lui sourit tout à coup largement. Elle lui caresse le visage de sa main libre et approche l'autre, tenant le fil électrique de son cou. Sameen ne bronche pourtant pas. La blonde n'est pas si idiote, et elle n'est pas sûre, elle a surement un doute tout comme Shaw.

- Il va me falloir plus de précision, chérie, Riverside Park, c'est grand.

Shaw doit se retenir de sourire. Elle ne sait pas si Martine la croit mais elle choisit que oui, ou en tout cas, elle décide de croire qu'elle a un doute. Sam sait ce qu'elle doit faire pour la persuader.

- Va au diable, lui crache-t-elle rageusement.

Martine pose alors le fil électrique sur son cou et Sameen hurle de douleur quand elle sent la décharge.

- ARRETE, beugle-t-elle.

Mais Martine éclate de rire, elle attend encore quelques secondes avant de relever le fil. Sameen reprend brutalement son souffle. Elle calme sa respiration peu à peu, elle tremble de partout sous l'effet de la douleur qui parcourt encore ses veines.

Martine attend patiemment qu'elle se tourne à nouveau vers elle, puis elle approche à nouveau le fil. Elle arrête son geste à quelques centimètres de la poitrine de Sameen dont le cœur semble sur le point d'exploser. Mais elle sait que mine de rien, elle maitrise encore la situation, les doutes de Martine se sont envolés par son petit acte de résistance.

- Alors ? demande cette dernière. Où dans Riverside Park ?

Sam la regarde en tentant toujours de calmer sa respiration. Elle se détourne pour lancer un bref regard de détresse à Lambert dans le fond de la pièce. Ce dernier lui sourit. Elle les déteste tous les deux, mais elle doit mener ses deux adversaires dans l'engrenage de son piège.

- Arrête-la, le supplie-t-elle.

Lambert se décolle du mur et s'approche d'elle, un air surpris mais ravi affiché sur son visage, et elle sait qu'elle l'a eu lui aussi. Ils sont trop heureux de la voir ainsi, suppliante et à l'agonie. Personne ne peut tant encaisser, et ils avaient toujours su qu'elle finirait par craquer.

- Réponds et on arrêtera, lui promet-il en lui caressant l'avant-bras droit.

Sameen se détourne tandis qu'un frisson la parcourt. Lambert se tourne vers Martine et ils échangent un air entendu. Il lui fait un signe de tête et Martine approche le fil, laissé en suspens, de Sameen. Cette dernière bloque sa respiration et hurle à nouveau. Elle finit par perdre connaissance et se réveille quelques secondes plus tard. La décharge électrique ne la parcourt plus mais la douleur qu'elle a laissée dans son corps la fait trembler de manière incontrôlable. Martine lui a tourné le dos et semble préparer quelque chose sur la table que Sam ne peut pas voir. Elle appréhende d'avance et se tourne vers Lambert qui n'a pas bougé.

- On peut continuer encore longtemps, tu sais, lui fait-il remarquer. Tu t'épargnerais tant d'épreuves si tu nous parlais. Mais peut-être que Martine a raison, peut-être que tu aimes ça.

Elle lui lance son regard le plus mauvais.

- Si je parle, lui murmure-t-elle, qu'est-ce que j'y gagne ?

Lambert lève ses sourcils et jette un regard amusé à sa collègue. Sam se tourne à nouveau vers Martine qui vient de se placer à califourchon au-dessus d'elle, armée d'un poing américain. Sameen reste pourtant calme tout en respirant profondément.

- Le droit de ne pas perdre toutes tes dents d'un coup, chérie, lui répond-t-elle en se penchant vers elle.

Elle lui attrape la gorge d'une main de fer et approche l'autre de son visage. Sameen se détourne violemment mais Martine lui bloque la tête. Elle lui frappe violemment la mâchoire et Sam crache du sang sous l'effet de l'impact. La blonde recommence de plus belle encore et encore. Sam sent le sang couler sur son visage et dans sa bouche. Elle gémit de douleur quand Martine lui envoie un nouveau coup puissant et elle sent son œil gauche pleurer tout seul sous l'effet de la douleur. Elle ne voit plus rien, il est désormais trop gonflé pour s'ouvrir, tandis que le droit est inondé de son sang coulant sur son visage. Elle n'arrive plus à respirer correctement, son nez la fait atrocement souffrir même s'il ne semble pas cassé, et elle doit inhaler de l'air par sa bouche. Martine s'est soudainement arrêtée, Lambert a juste levé la main pour lui signifier que c'était assez pour l'instant. Elle regarde Shaw avec un sourire mauvais tout en se débarrassant de son poing américain qu'elle balance dans la pièce. Ce dernier tombe avec fracas sur le carrelage mais elle s'en fiche. La blonde est déchainée aujourd'hui, bien décidée à avoir une réponse. Elle pose à nouveau ses mains sur son corps et commence à les déplacer pour le plus grand malheur de Shaw. Sameen jette un regard à Lambert qui s'est appuyé sur le mur et a allumé une cigarette qu'il commence à fumer calmement tout en observant la scène d'un air ravi. Shaw se tourne à nouveau vers la blonde qui constitue son principal problème actuel. Elle doit reprendre la main sur la situation et vite.

- Tu sais que j'adore nos petits moments ensemble, lui murmure Martine à son oreille.

Elle descend ses mains vers son entrejambe. Sameen serre les poings de rage, ses ongles s'enfonçant douloureusement dans ses paumes.

- Mais surtout ceux-là, ajoute-t-elle calmement.

- Ça suffit, claque soudain Shaw.

La blonde éclate de rire et continue de plus belle son horrible manège. Elle commence à la déshabiller mais Sameen ne se laisse pas faire. Elle se débat contre ses entraves et lui balance un coup de tête violent qui manque Martine de quelques millimètres.

- Enlève tes sales pattes, lui ordonne Shaw.

- Sinon quoi ? La nargue Martine avant d'éclater de rire. Qu'est-ce que tu vas faire, Shaw ?

Et Sameen sait à cet instant précis comment reprendre la main. Elle se rend compte qu'elle a commis une erreur en leur laissant transparaitre sa colère. Elle doit leur paraitre faible et au bord de la rupture, mais pas forte et surement pas encore prête à leur tenir tête.

Sameen ne lui répond pas, elle balance sa tête sur l'oreiller, ferme les yeux et laisse échapper un sanglot qu'elle rend d'autant plus crédible qu'il est accompagné de larmes pendant que la blonde commence à la violer. Ça n'avait pas été facile de se forcer à pleurer mais les douleurs dans son corps et sur son visage meurtri l'ont bien aidée. Martine cesse brutalement tout mouvement et Shaw prend une grande inspiration pour se calmer avant d'ouvrir les yeux. Elle les voit l'observer attentivement.

- Ne me touche pas, réplique doucement Sameen d'une voix brisée, ou je te tue.

Martine lève ses sourcils d'un air amusé et étale son habituel sourire sur son visage. Elle lui caresse doucement le visage d'une main.

- Tu n'as pas mieux en stock, chérie ? lui dit-elle en déplaçant à nouveau ses mains.

- Je te dirais ce que tu veux, balance soudain Shaw en faisant mine de prendre peur.

Elle a pourtant tout vécu ici, plus rien ne semble pouvoir l'effrayer, juste la rendre malade et l'écœurer. Martine semble surprise de son initiative. Elle interrompt son geste pour déplacer sa main sur la poitrine de Sameen où elle se stoppe. Elle regarde alors Shaw dans les yeux.

- Je t'écoute, lui dit-elle calmement au bout d'une minute sans parole.

Sameen déglutit.

- Je ne peux pas te le dire comme ça, commence-t-elle. Il faut que je voie les lieux pour les reconnaitre.

Martine éclate de rire.

- Tututu, lui murmure-t-elle en faisant non du doigt sous son nez comme à une enfant. Oh ça non, tu ne sortiras pas d'ici.

- Je ne pensais pas à ça, réplique Shaw avec un rire dédaigneux. Votre robot a une vue du parc grâce aux caméras. S'ils me montrent les lieux, je pourrai les reconnaitre et indiquer où c'est.

Ça y est, elle a tenté le tout pour le tout. Elle sait que ça ne va pas être facile, peut-être même que ça ne marchera pas. Ça ne marchera peut-être même surement pas. Pas encore, pas aujourd'hui, mais elle doit tenter. Ce sont eux qui doivent la faire sortir de sa cellule, sans quoi, l'alarme se déclenchera et toute fuite sera encore une fois vouée à l'échec.

La blonde continue de la regarder un instant, très amusée. Puis elle reprend le déplacement de ses mains où elle les avait laissés.

- Je ne te crois pas, lui dit-elle simplement. C'est dommage.

Sam serre les dents et encaisse sans broncher la suite. Elle finira bien par y arriver. Elle tente de repousser toujours plus loin le désespoir qui l'envahit ainsi que la haine qu'elle éprouve pour elle-même. Elle se montre pathétique, faible, larmoyante pour tenter une sortie qui ne sera peut-être même pas possible. Ils ont même surement compris son manège. A-t-elle tout fait foirer ? Elle savait avant de démarrer qu'elle ne serait pas douée pour ça. Quand Martine arrête enfin, elle se dit amèrement qu'elle a échoué encore une fois.

- La mémoire ne te revient toujours pas, Shaw ? lui murmure-t-elle doucement dans l'oreille tandis qu'elle lui remet sa chemise en place et referme les boutons un par un lentement.

Sameen ne bronche pas. Elle pense à Root, Root qui tuera Martine pour tout ce qu'elle lui a fait subir si elle-même n'en a pas l'occasion, Root qui la croit vivante, Root qui l'aime, Root dont elle ne peut pas imaginer ne jamais la revoir avant de mourir. Sameen ferme les yeux pour tenter de refouler au loin cette sensation de manque, ce désespoir qui hurle en elle plus fort que ses cris de douleur. Il ne lui reste que cette seule option pour s'en sortir, jouer le jeu, quitte à y laisser le peu de dignité qui lui reste. Elle se ressaisit, elle doit réussir, elle ne peut pas les laisser gagner.

Elle laisse échapper un sanglot de détresse mais maintient son silence. Elle sait qu'elle doit craquer mais en douceur, petit à petit. Elle jette un regard à Lambert qui fume toujours sa cigarette, puis regarde enfin Martine dans les yeux. Devant son mutisme, le sourire de cette dernière grandit. Elle arrête de lui reboutonner sa chemise et la laisse ouverte au niveau de sa poitrine. Elle se tourne vers Lambert et lui tend sa main vide. Il lui sourit puis lui tend sa cigarette encore fumante. Sameen serre les dents un instant mais ne retient pas un hurlement de douleur quand Martine lui écrase entre ses seins la cigarette brulante.

Elle lui lance un regard plein de souffrance qui fait sourire cette dernière. Cette perverse de saloperie est dans son élément. Sameen se rend compte que lui faire du mal est surement devenu son divertissement préféré et pas juste un boulot. Samaritain est profondément mauvais, Root avait raison. Il n'a rien de moral comme la Machine, il autorise ces deux enfoirés à lui faire tout ce qu'il est possible de faire pour détruire quelqu'un, et pire, il les encourage pour savoir jusqu'où elle pourra tenir, jusqu'où elle pourrait lui être utile. Elle n'est qu'un sujet d'expérimentation pour lui, un rat de laboratoire. Elle se sent affreusement mal, humiliée, utilisée, torturée, déshumanisée. Elle n'a même plus l'impression d'être une personne, juste une chose pleine de haine, de douleur et recouverte de cicatrices.

Martine enlève la cigarette et la pose dans l'air à un centimètre de son œil droit. Si elle appuyait, elle la rendrait surement aveugle.

- Où dans Riverside Park ? demande-t-elle encore une fois.

Mais Sameen ne bouge toujours pas. Elle a fait exprès de rendre sa respiration rapide et saccadée pour trahir un sentiment qu'elle ne connait que trop bien depuis sept mois, celui de la peur. Martine approche encore la cigarette de son œil, un plaisir indéniable au fond des yeux tandis qu'elle se mord la lèvre inférieure comme dans un geste d'intense concentration.

- On m'a demandé de ne pas te tuer mais pas de ne pas t'abimer un peu.

- Emmène-moi dans la salle des opérations, dit soudainement Sameen d'une voix qu'elle espère effrayée et désespérée. Je ferais ma proposition directement à ton patron sans passer par ton intermédiaire.

La blonde éclate à nouveau de rire.

L'idée lui est venue soudainement. Elle aura au moins le mérite d'avoir tout tenté même si ça ne fonctionne pas. Samaritain veut l'embaucher, or, un agent borgne ne lui sera d'aucune utilité. Il ne la laissera pas faire. C'est mince comme argument mais elle décide de tenter le coup, quitte à perdre un œil. Et peut-être que tout cela n'est même pas réel. Elle se surprend elle-même. Voilà qu'elle en vient à espérer que ce qu'elle vit n'est qu'une simulation. Mais si c'est le cas, ça veut dire que Samaritain sait ce qu'elle va vouloir tenter, il connait son plan. Et si ce n'était pas son plan, si tout cela n'avait été qu'insérer dans son esprit pour la tester à nouveau ? Le doute l'envahit. Á la perdre entre réalité et simulation, ils la rendent folle, elle ne se fait même plus confiance.

Martine s'apprête à lui enfoncer la cigarette dans l'œil. Sameen sent son cœur accélérer. Après tout, elle a peut-être tort. Peut-être que ce truc s'en fout, qu'il n'a jamais voulu l'embaucher, qu'il l'a juste manipulée un peu plus, lui faire croire qu'il allait l'embaucher, lui laisser une chance, une porte de sortie, pour qu'elle s'abandonne peu à peu à la confiance et qu'elle balance tout. Que ce soit réel ou pas, elle s'apprête à sentir l'horrible douleur et le noir absolu l'envahir. Á la dernière milliseconde, elle décide de croire que c'est réel. Bah, pour la différence que ça fait.

Martine s'arrête brusquement et se redresse. Sam relâche doucement sa respiration et comprend qu'elle est à l'écoute. Samaritain lui parle directement comme ce jour à la Bourse où il lui a ordonné de ne pas l'abattre. Elle attend patiemment tandis qu'elle sent l'espoir remonter en flèche. Martine reporte son attention sur elle et lâche un profond soupir déçu avant de jeter la cigarette à terre et de se lever.

- Il semble que tu aies gagné, lui dit-elle calmement sans se départir de son sourire. Samaritain accepte ta proposition, il veut te parler.

Lambert et elle la détachent, et Sameen se lève lentement sans les regarder. Elle remet ses vêtements en place et se tient debout en leur tournant le dos. Elle regarde la porte emplie d'une folle envie de la franchir au pas de course. Mais elle se retient, elle ne doit pas faire tout foirer. Elle teste ses jambes et avance d'un ou deux pas vers la porte. Elle a tellement peu marché depuis sept mois qu'elle les sent frêles et fragiles comme des baguettes en bois fines prêtes à se briser sous son poids. Affaiblie par la faim, la soif, et le manque de sommeil, elle se concentre sur la porte, celle qu'elle a tant rêvé de franchir. Elle l'a belle et bien franchie une première fois, il y a moins d'un mois, mais tout était prévu et orchestré par Samaritain et elle a foncé tête baissée. Cette fois-ci, elle se retient de s'enfuir alors que tout son corps le lui hurle. Samaritain veut la voir, c'est ça ? Il sait donc qu'il peut encore la contenir avec ses deux chiens de garde qui l'observent dans son dos. Ils attendent sa réaction, persuadés qu'elle va encore foncer comme une idiote. Mais elle ne bouge pas d'un pouce, elle passe une main doucement sur son visage meurtri et frémit de douleur à son contact. La salope l'a bien amochée, elle doit vraiment avoir une sale tronche.

- Et il veut me parler aujourd'hui ou demain votre robot ? demande-t-elle brutalement pour les faire réagir.

Martine passe devant et ouvre la porte pendant que Lambert lui pose une main dans son dos. Sam se raidit de rage mais ne tente rien. Elle doit attendre et elle le sait. Elle le laisse la pousser vers la porte. Une fois dans le couloir, ils l'encadrent et la mènent vers la salle des opérations de Samaritain. Elle connait le chemin pour y avoir atterri quand elle a tenté de s'échapper. Là aussi, Samaritain la teste, la différence c'est qu'elle le sait, elle ne doit pas se louper. Martine ouvre la porte de la salle et Sameen se fige à l'entrée. Elle fait mine d'hésiter et déglutit difficilement avant de franchir le seuil. Lambert referme la porte derrière elle et demande à tous les autres agents présents dans la pièce de les laisser seuls. Sam ne lui accorde aucune attention, elle est concentrée sur l'écran blanc en face d'elle. Samaritain. Il est là et l'observe. Elle tente de rester calme et attend. Lambert se plante devant elle et lui tend une poche de glace, son habituel sourire aux lèvres. Elle reste une seconde sans réagir. Elle ne veut rien accepter de lui et se tourne à nouveau vers l'écran.

- Prends la glace.

Elle sursaute alors que les mots s'écrivent sur l'écran noir. C'est dingue, ce truc fait semblant de s'inquiéter pour elle alors que c'est lui qui vient de la laisser se faire massacrer ainsi par la blonde. Et là, il veut passer pour un allié, pire son ami. Elle n'a jamais eu d'amis avant… Avant Reese, Finch, Root, Balou, Lionel, et Louisa. Mais elle est au moins sûre d'une chose ici, il n'y a aucun allié pour elle et encore moins des amis.

Elle refuse de lui obéir et observe toujours l'écran. Elle veut en venir au fait.

- J'insiste.

Les mots se sont à nouveau écris un bref instant sur l'écran. Sameen souffle de colère et se tourne vers Lambert. Elle lui arrache la poche de glace des mains et s'avance de trois pas vers l'écran. Elle gémit de douleur malgré elle quand la poche froide entre en contact avec son œil enflé. La garce n'y est pas allée de mains mortes.

Il lui montre Riverside Park et affiche plusieurs points de vue. Sameen fait mine d'observer attentivement. Lors d'une vision d'un endroit du parc, elle fait semblant de bloquer un bref instant, faisant accélérer sa respiration de manière presque imperceptible, tandis qu'elle fait trembler sa lèvre inférieure dans un geste qu'elle espère faire passer pour du stress intense. Elle détourne la tête et sursaute quand elle entend Martine parler à quelques centimètres de son oreille. Elle n'avait pas entendu la blonde s'approcher d'elle. Mais c'est encore mieux.

- C'est là ?

Sameen ne regarde toujours plus l'écran. Elle joue le jeu jusqu'au bout alors que la garce semble tomber dans le panneau. Elle reste concentrée sur le sol et affiche une mine déconfite tout en continuant à faire trembler sa lèvre.

- Peut-être bien, répond-t-elle énigmatiquement.

Martine perd patience et la frappe violemment à la tête. Sameen tombe à terre en grognant de douleur. Elle en lâche sa poche de glace alors que la blonde commence à lui donner de violents coups dans le ventre. Shaw se protège comme elle le peut mais les coups pleuvent de tous côtés et elle s'en prend à nouveau plein la figure. Martine s'arrête au bout d'une bonne minute et s'accroupit à côté d'elle. Elle lui agrippe rudement les cheveux et l'oblige tourner la tête vers l'écran.

- Je te repose la question, chérie. C'est là ou pas ?

Sameen tente de reprendre sa respiration mais elle a mal. La salope a dû lui briser une ou plusieurs côtes. Elle ne dit toujours rien mais elle jubile intérieurement. Tout se déroule comme elle l'avait prévu ou presque pour le moment. Martine la rejette au sol et s'assoit à califourchon sur elle, tout en sortant un couteau. Shaw ne s'était pas attendue à ça maintenant, elle la sent énervée tandis que la blonde lui arrache à nouveau brutalement sa chemise. Elle avait pensé que ses épreuves de douleur de la journée étaient terminées. La blonde la poignarde subitement dans le ventre, lui coupant brutalement le souffle. Sam serre les dents et encaisse en gémissant de douleur chaque nouveau coup. Martine sait exactement où la frapper pour ne pas la tuer, juste la faire saigner un maximum. Sameen tente de rester calme en comptant les coups assenés contre elle. Elle sait que calmer son cœur la fera se vider moins rapidement de son sang. Elle sent les dernières forces la quitter. La blonde y met de plus en plus de force et répète sa question à chaque fois avant de lui enfoncer la lame. Au bout de sept coups de couteau, Sam se sent défaillir. Martine lui fait brutalement reprendre connaissance comme d'habitude et la plante une huitième fois et laisse le couteau en place. Elle pose sa main sur le manche et appuie doucement dessus puis de plus en plus fort en la regardant calmement un sourire aux lèvres.

La douleur atteint un niveau insoutenable et Sameen se met à hurler en fermant les yeux. Elle sent son sang humidifier ses vêtements et le sol autour d'elle.

- NON, hurle-t-elle. ARRÊTE. STOP ! STOP ! STOP !

Shaw sent la lame sortir d'entre ses côtes et relâche sa respiration. Elle a mal partout. Elle ouvre les yeux, et voit Martine et Lambert qui la surplombent mais elle n'arrive pas à se concentrer sur leurs visages. Elle sent le sol tanguer et la nausée venir en même temps qu'une irrépressible envie de s'abandonner au sommeil. Tout a dérapé comme elle ne s'y attendait pas, elle avait tout prévu sauf ce soudain assaut de Martine. Elle tourne la tête vers l'écran qui affiche toujours la même vue de Riverside Park, celle d'une sorte de balcon avec vue sur l'Hudson pas loin du West 79th Street Boat Basin Café. Elle crie à nouveau de douleur quand elle sent un poids sur son ventre. Elle s'attend à voir Martine, mais c'est Lambert qui lui appuie un pied sur une de ses blessures. Martine s'accroupit à nouveau à côté d'elle et lui essuie la lame de son couteau le long de son visage.

- C'est là ou pas ? lui demande à nouveau sa tortionnaire.

Lambert accentue la pression de son pied et Shaw n'arrive pas à s'arrêter de hurler.

- Non, hoquète-t-elle avec difficulté au bout d'un moment.

Elle espère que ça fera office d'aveu et que tout s'arrêtera, comme le jour où elle a tenté de nier sa relation avec Root alors qu'ils lui arrachaient les ongles un par un. Lambert relâche la pression de son pied et s'accroupit lui aussi à côté d'elle.

- Tu es sûre ? lui demande-t-il.

Sameen détourne les yeux qui se posent sur le plafond de la pièce assombrie. Elle utilise ses dernières forces pour forcer des larmes à s'écouler le long de ses joues meurtries. Elle aurait dû faire comédienne définitivement, pense-t-elle. Bon là c'est sûr, elle déraille avec des pensées pareilles. Mais pour sa défense, elle a eu une dure journée. Si elle devait faire un top 10 de ses pires instants ici, cette dernière arriverait sans difficulté dans le top 5.

Martine lui encadre le menton d'une main et lui tourne de force la tête vers elle, mettant aux divagations farfelues de son esprit. Shaw la laisse faire, elle n'a plus aucune force de toute façon. La blonde lui lance un regard saisissant de froideur accompagné d'un sourire sadique pire que d'habitude. Sam, malgré son état de quasi malaise, tente de garder les idées claires. Il doit lui rester cinq ou dix minutes au maximum avant de sombrer dans l'inconscience, elle perd du sang, trop de sang.

- Je t'explique, ma chérie, commence Martine comme si elle s'adressait à une demeurée profonde, je ne vais pas te laisser crever ici, mais je peux t'y laisser agoniser dans une certaine douleur que je peux toujours…

Elle glisse un doigt dans une coupure à vif et l'enfonce tandis que Shaw hurle de plus belle de douleur.

- … rendre plus appréciable. Alors réponds-moi et ça s'arrêtera. Tu as ma parole.

Sameen tente de lui balancer son poing dans la figure mais elle est trop affaiblie et la blonde l'attrape facilement avant de le lui claquer violemment contre le sol et d'appuyer à nouveau dans sa blessure. Sam serre les dents, elle appelle de tous ses vœux l'inconscient pour échapper à son sort mais ça ne semble pas encore être pour tout de suite. Son corps la trahit quand elle a tant besoin de lui, de son soutien. Sa résistance à la torture est une faiblesse bien plus qu'un atout parce qu'ils ont compris et l'ont intensifiée toujours un peu plus.

- Ta parole, crache-t-elle. Mais qu'est-ce qu'elle vaut ta parole, espèce de salope ?

Martine sourit de plus belle et appuie plus fort. Sameen claque violemment sa tête contre le sol sous l'effet de la douleur, pour mieux s'évanouir. Elle se met à sangloter de rage et de douleur

- Tu n'as pas le choix, alors dis-moi, réplique Martine aux anges.

Sam se tourne vers l'écran et s'adresse à Samaritain

- Tu ne leur feras pas de mal ? lui demande-t-elle faiblement. J'ai ta parole ?

Elle peut lire simplement ce mot "oui" qui s'affiche à l'écran et disparait si vite qu'elle se demande si elle ne l'a pas imaginé. Elle ferme les yeux et fait encore semblant d'hésiter un instant. Martine fait tourner son doigt lentement dans la blessure et Shaw, après avoir à nouveau hurlé, décide que c'est le bon moment.

- C'est là, dit-elle à bout de souffle. Alors maintenant, lâche-moi, implore-t-elle.

Martine s'exécute. Elle et Lambert se lèvent en échangeant un regard. Sam sent enfin l'inconscience la rattraper mais la partie n'est pas finie, pas encore pour aujourd'hui. Elle doit avancer un dernier pion pour les convaincre à fond. Elle sait qu'ils l'écoutent encore. Ses yeux roulent dans leurs orbites de façon incontrôlée, mais elle est encore consciente.

- Je suis désolée, chuchote-t-elle dans un murmure à peine audible. Pardonne-moi.

Elle sent quelqu'un la porter et elle reconnait l'odeur écœurante d'eau de Cologne cher de Lambert. Elle n'a plus aucune force et se laisse faire, sa tête ballant dans le vide. Il la sort de la pièce. Elle se force à fixer une milliseconde son regard et entraperçoit une dernière fois l'écran de Samaritain qui s'adresse à Martine qui lui tourne désormais le dos pour recevoir ses nouvelles instructions.

- Surveillance du périmètre de Riverside Park renforcée.

Puis les mots s'effacent.

- Et pour Sameen Shaw ? demande la blonde. Qu'est-ce que l'on fait ?

- Continuer, répond simplement l'écran.

Et Sameen sombre dans le noir.

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Root est planquée dans un renfoncement sombre alors qu'une explosion d'une planque particulièrement sordide de Hong Kong retentit.

Elle s'est fait passer quelques heures plus tôt pour une potentielle cliente auprès d'un petit dealer merdique au Tai Mo Shan Country Park. Il voulait lui refiler de la merde et elle n'avait pas été dupe. Elle lui avait répliqué qu'elle voulait de la cocaïne pure en lui tendant une épaisse liasse de billets. Elle avait ponctué le tout par un sourire charmeur. Le guignol avait immédiatement été séduit aussi bien par l'argent que par la femme.

Root avait atterri depuis une heure à peine, elle avait déposé Lou à l'hôtel avant de se diriger vers les coordonnées GPS que la Machine lui avait données. A cette heure tardive, elle s'était doutée de ce qu'elle devait chercher dans ce parc peuplé de junkies défoncés. Elle n'avait vraiment pas cru que ce serait aussi facile. Mais le type n'était clairement pas une lumière. Elle lui avait acheté toute sa merde, et elle savait qu'il lui faudrait retourner s'en procurer. Cet abruti sans cervelle allait la mener droit vers le QG, il serait même aux premières loges pour le feu d'artifice qu'elle prévoyait. Elle détestait les dealers et n'avait aucune pitié pour eux. Tandis qu'elle le filait, Root s'était brièvement rappelé son addiction à ce poison à une époque de sa vie avant qu'elle ne rencontre Andrea. Andrea qui l'avait fait décrocher pour mieux la manipuler et se servir d'elle ensuite. Elle avait fini par comprendre que les mensonges sont aussi une drogue, un poison qui ronge. Elle rejeta ce souvenir loin d'elle, Andrea était morte et Root était clean depuis plus de vingt ans maintenant, il n'était pas nécessaire de ressasser le passé.

Le type l'avait menée sur les docks, dans un entrepôt abandonné et infesté de rats à première vue. "Charmant", pensa ironiquement Root. Certains trucs ne changeraient décidément jamais. C'était tellement prévisible et si cliché.

L'interface posa ses bombes aux quatre coins du bâtiment avant de déclencher une fusillade pour semer la zizanie. Ces idiots cherchaient partout d'où pouvait venir la menace. Ils l'avaient poursuivie dehors en lui tirant dessus. Elle courut aussi vite qu'elle le put avant de se planquer dans un coin sombre. Elle les avait menés à environ cinq cents mètres de l'entrepôt, elle sourit intérieurement alors qu'ils fouillaient les lieux à sa recherche. C'était maintenant que le vrai spectacle commençait, et elle déclencha les charges. La déflagration la décoiffa tandis qu'elle vit avec un sourire joyeux ces idiots hurler devant la scène de désolation. Elle sortit de sa cachette et leur tira dans les genoux. Elle dispersa la drogue qu'elle avait achetée quelques heures plus tôt alors qu'ils gémissaient de douleur au sol, puis elle appela la police et quitta les lieux.

Ça avait été simple et assez sympa. Elle avait pris tout son temps pour rentrer à son hôtel. En fait, elle l'attendait, ce potentiel agent de Samaritain qui était censé l'intercepter, mais il n'était toujours pas là. Root soupira, ça commençait à faire long. C'était un comble, voilà qu'elle espérait que Samaritain la retrouve maintenant. Mais il était vrai que la Machine avait raison comme toujours. Root faisait de tels dégâts qu'il ne lui enverrait pas un guignol pour s'occuper d'elle. Elle espérait même que ce serait Lambert. Elle aurait pris un malin plaisir à lui arracher son sourire des lèvres pour lui faire cracher où était Sameen. Mais pour l'instant, elle refoulait toutes ces idées au stade de fantasmes et se concentrait sur ses missions.

Elle avait rejoint sa fille à l'hôtel. Louisa s'était endormie devant la télévision allumée qui déblatérait un chinois bien trop rapide pour que Root puisse le comprendre. La petite avait encore une fois éparpillé ses affaires autour d'elle et Root ne put s'empêcher de sourire à ce tableau. Lou pouvait vraiment être bordélique quand elle s'y mettait. Root éteignit la télévision et coucha sa fille dans le lit de la chambre. Elles rentreraient à New York demain pour le plus grand plaisir de la petite. Elle n'aurait pas eu le temps de voir beaucoup de Hong Kong mais peu importe. Root se dirigea vers la salle de bain pour une douche bien méritée. Après quoi, elle se rendit dans le salon pour nettoyer ses armes sur le canapé, un écouteur dans l'oreille gauche. Ça faisait une éternité qu'elle n'avait pas écouté de musique. Elle était concentrée sur sa tâche quand elle sentit une brusque pression autour de sa gorge la tirer en arrière. Quelqu'un était en train de l'étrangler. Root en lâcha l'arme qu'elle démontait et tenta de frapper les bras de son agresseur à l'aveuglette, mais il tenait bon. Elle se mit à crier. La corde s'enfonça douloureusement dans son cou et elle manquait d'air. Elle entendit un hurlement dans la pièce quand Lou entra. Le bruit de la bagarre avait dû la réveiller. La gamine se jeta sur l'agresseur qui la frappa violemment en plein ventre. Il avait dû relâcher la pression un cours instant sur Root pour s'occuper de la gamine. On ne lui avait pas parlé d'une enfant. L'interface eut un sursaut de conscience et attrapa le taser de sa fille qui trainait parmi ses affaires dans le canapé avant de l'appliquer dans un geste rapide sur son agresseur qui hurla en s'effondrant derrière elle. Root reprit brutalement sa respiration, attrapa son arme tombée à terre et se retourna pour mettre en joue l'intrus. Elle le frappa de toute ses forces à la tempe et il s'effondra, inconscient sur le sol. Root l'observa un instant alors que Louisa se relevait. Elle avait pris un sacré coup dans le ventre mais ne se plaignit pas.

- Ça va ? lui demanda Root en se précipitant sur elle.

Louisa acquiesça distraitement en observant toujours le type. Root l'examina sur toutes les coutures. Elle lui releva son tee-shirt et put y voir un début d'hématome se former. Elle passa délicatement sa main dessus mais Louisa ne réagit même pas.

- C'est qui ? demanda-t-elle.

Root n'en revenait pas, Lou aurait dû se tordre de douleur. Au lieu de ça, elle lui faisait la conversation comme si de rien n'était. Bon, elle verrait ça plus tard. Elle se retourna vers le type toujours inconscient au sol.

- Bonne question, mon ange, lui répondit Root.

Elle avait beau observé l'homme, elle dut bien admettre qu'elle ne l'avait jamais vu. Elle l'assit sur une chaise, et lui zippa les mains et les chevilles à cette dernière. Root passa une main sur sa gorge encore sensible et étouffa un cri de douleur. Elle en retira une main pleine de sang. Louisa lui lança un regard inquiet.

- Tu vas bien ? demanda la gamine en se rongeant les ongles.

Root acquiesça, se forçant à lui sourire. Elle avait bien failli y passer. Elle appliqua une pression sur son cou pour arrêter le saignement.

- Merci pour le taser, Lou.

Elles se retournèrent vers le type toujours inconscient. Root n'en revenait pas de ne pas l'avoir entendu entrer. A cette pensée, elle regarda vers la porte de la chambre pour s'apercevoir que cette dernière n'avait pas été forcée. Un terrible doute s'insinua en elle. Elle se dirigea vers son ordinateur sans un mot et commença à pirater les serveurs de l'hôtel. L'ouverture des portes était électronique et Root chercha à quelle heure la sienne avait été ouverte pour la dernière fois. Ces craintes se confirmèrent quand elle vit que la dernière entrée enregistrée était la sienne, vingt minutes plus tôt. Le type était donc déjà dans la chambre bien avant son arrivée, avec Louisa endormie. Root eut du mal à respirer. Il aurait pu tuer sa fille. Pourquoi la Machine ne l'avait pas prévenue ? La réponse s'imposa à elle, cet homme était forcément un agent de Samaritain. Il travaillait dans l'ombre et savait se rendre invisible, surtout avec le soutien d'une intelligence artificielle néfaste. Root chercha quand l'individu était entré dans la chambre mais elle ne trouva rien.

Elle ferma son ordinateur d'un coup sec et se tourna vers Louisa.

- Fais ton sac tout de suite, ordonna-t-elle.

La gamine détala en courant pour lui obéir tandis que Root ramassait ses armes et son matériel informatique à la hâte. Lou aurait pu être tuée, c'était la seule pensée qui l'obsédait. Elle avait eu tort de l'emmener avec elle dans ces dernières missions alors qu'elle savait que Samaritain allait envoyer un agent. Elle n'avait juste pas réalisé que ça pourrait être ici dans son hôtel. Elle pensait leurs couvertures si solides.

Root s'arrêta net quand elle entendit le type gémir en émergeant. Elle se tourna vivement et se reprit. Elle attrapa son arme et son taser, et s'approcha de lui. Elle afficha un sourire confiant. Et lui posa le taser directement sous le menton. Le type s'immobilisa et la regarda attentivement. Son sourire s'élargit quand elle sentit sa respiration s'accélérer.

- Samaritain, je présume ?

Le gars ne lui répondit pas.

- Je t'explique, reprit Root, soit tu me réponds, soit je te torture avec un immense plaisir. Tu as compris ?

Le type acquiesça et Root sourit de plus belle. Mais avant d'avoir pu poser la moindre question. Un téléphone sonna. Root le prit dans la veste de l'homme qui ne tenta aucun mouvement, et elle décrocha. Elle savait directement que ce serait lui.

- Comment tu m'as trouvée, salopard ? demanda-t-elle

- Je t'ai repérée sur les docks. Et j'ai activé un agent pour te filer.

Root sentit des frissons lui parcourir le dos. La voix de Samaritain était effrayante, froide et métallique. Elle se reprit pourtant.

- Le feu d'artifice t'a plu, j'espère.

- Il y a longtemps que je voulais te parler, Root, continua Samaritain sans se vexer de sa provocation. Tu as un immense potentiel et j'aimerais que tu…

- Tu aimerais que je l'utilise à ton service, coupa Root. Oui, j'avais plus ou moins deviné. La réponse est non.

- Tu le regretteras, menaça Samaritain. Je te prendrais tout Root, tout ce à quoi tu tiens, ta chère fille en particulier. Je ferais en sorte qu'elle te déteste. Je détruirai ton cœur.

Root en resta pétrifiée de terreur. Elle déglutit avec difficulté.

- Je ne te laisserai pas faire, répliqua Root. Prends note de ce que j'ai fait ce soir et sache que ça ne fait que commencer. Je ne m'arrêterais pas avant que tu sois à terre et à ce moment-là, j'achèverais à coup de masse les derniers circuits en service qu'il restera de ton pauvre système pourri jusqu'à la moelle. Tu n'auras jamais ma fille.

- J'ai pourtant eu Sameen, répliqua le robot.

Root sentit la rage monter.

- Où est-elle ? demanda-t-elle dans un souffle.

- Deviens un de mes agents et tu la reverras. Tu pourras ainsi sauver ta vie et celle de ta fille. C'est un contrat honnête.

Root sourit largement. Il venait de lui avouer que son vœu le plus cher était exaucé, Sameen était vivante. Elle manqua d'en pleurer de joie.

- Il n'y a rien d'honnête chez toi. La réponse est non.

Et elle raccrocha. Louisa entra dans la pièce trainant leur valise. Elle observa un instant le type réveillé avant de s'adresser à sa mère.

- J'ai tout pris. On peut y aller.

- Très bien, Louisa, répondit Root en détruisant la carte SIM du téléphone de l'agent devant elle. Mais j'ai encore quelques questions pour notre invité.

Elle se tourna vers le gars et lui sourit.

- Bon, on n'a pas beaucoup de temps alors sois gentil et réponds-moi tout de suite.

Elle renforça son emprise sur son taser et lui appliqua plus fermement le long de sa gorge.

- Comment es-tu entré dans cette chambre ?

Le gars soupira, mais il n'était clairement pas en position de force.

- Ventilation, murmura-t-il simplement.

Root soupira de soulagement, il ne l'attendait donc pas depuis plusieurs heures. Lou avait quand même été en danger. Il l'avait filée, leurs couvertures n'étaient donc pas grillées. Il fallait pourtant se tirer et vite.

- Où est Sameen Shaw ?

- J'en sais rien, répondit le type. Je le jure, insista-t-il apeuré alors qu'elle appuya plus fort sur son taser. Je ne sais même pas qui c'est.

Root l'observa une demi-seconde. Il disait la vérité. Elle ne put s'empêcher d'être déçu. On lui avait envoyé un guignol sans habilitation. Il ne savait rien et le torturer, qui plus est devant sa fille, n'apporterait rien.

- Transmets un message à ton patron. Dis-lui que la prochaine fois, il m'envoie quelqu'un qui sait.

Et elle le frappa durement à la tête, le renvoyant dans les vapes. Elle tourna les talons et fila à l'aéroport avec Louisa.

Lou se mord les lèvres, indécise. Elle a le même tic nerveux que sa mère pour ça. Ça fait au moins trente minutes qu'elle est debout dans sa cuisine devant la plaque chauffante qu'elle a allumée. Cette dernière est brulante maintenant, Lou peut en sentir la chaleur comme si elle était devant un feu crépitant dans une cheminée. Elle ne peut s'empêcher de se dire que c'est stupide mais elle reste plantée là. Depuis deux jours qu'elles sont revenues de Hong Kong, elle ne pense qu'à ça, tester sa résistance à la douleur. Elle a bien senti que quelque chose clochait à l'hôtel quand sa mère lui avait lancé un regard d'incrédulité en observant son coup au ventre. Louisa n'avait rien senti du tout, même après que l'énorme bleu soit sorti. Sa mère avait appuyé doucement dessus pour lui demander si c'était douloureux, mais Lou avait fait non de la tête. Mais Root insistait et Lou comprit que quelque chose n'était pas normal, elle aurait visiblement dû souffrir. Elle s'était alors mise à réfléchir à tous les coups et blessures qu'elle avait eus dans sa vie. Elle comptabilisa deux plâtres au bras et des bleus, mais elle avait beau réfléchir, elle ne se rappelait pas avoir souffert, pas même quand elle avait mis son poing dans la figure de ce petit idiot de Michael Seeve comme le lui avait dit Shaw, et que l'infirmière de l'école avait voulu lui mettre de la glace sur ses jointures rougies par le choc du violent impact. Il faut dire qu'elle avait tout donné. Une vrai boxeuse, Sameen avait été fière d'elle, sa mère beaucoup moins.

Lou savait pourtant ce qu'était la douleur. Elle souffrait de la subite absence de Shaw qu'elle considérait un peu comme sa meilleure amie. Elle ne le lui avait jamais avoué, Sameen aurait trouvé ça idiot. Louisa souffrait aussi de voir sa mère si malheureuse depuis maintenant sept mois, même si elle tentait de le lui cacher. Mais pour ce qui était de la douleur physique, elle ne voyait pas ce que ça pouvait être. Elle avait toujours considéré les autres enfants comme de grands pleurnichards alors qu'ils hurlaient à la mort dès qu'il tombait à terre et qu'il s'était écorché, alors qu'elle se relevait sans un mot. Elle avait toujours pensé qu'elle était juste comme ça, une dure-à-cuire comme dirait Sam, à cause des deux personnes qui l'élevaient et elle n'y avait jamais plus réfléchi que ça avant ce fameux soir, avant de voir le regard ébahi de stupéfaction de sa mère quant à son manque de réaction sur l'énorme coup qu'elle venait de se prendre. Mais honnêtement, pourquoi aurait-elle dû chercher plus loin avant cela ? Elle ne se prenait pas tous les jours, et fort heureusement, des coups de poing monstrueux dans le ventre. Elle y avait pourtant bien réfléchi depuis deux jours et elle en était arrivée à la conclusion qu'elle était dotée d'un super pouvoir magique comme dans les contes de son livre. Mais elle devait être sûre.

Elle est enfin sur le point de se lancer, mais elle n'y parvient pas. "Pas très courageuse" dit une voix stupide dans sa tête et Lou soupire d'agacement. Elle sent la peur et l'excitation grimper en flèche mais elle ne sait toujours pas laquelle des deux l'emporte et elle est incapable de se décider. Elle lance un regard vers la chambre de sa mère mais il n'y a toujours aucun bruit, Root dort à poings fermés. La gamine ne sait pas si elle en est heureuse ou pas. Elle s'est levée très tôt et sans un bruit exprès pour appliquer son idée. Elle sait que sa mère serait folle de colère et d'inquiétude et surement aussi déçue de sa stupidité si elle la voyait. Lou se mord plus fortement encore les lèvres à cette idée et amorce un geste pour reculer son bras loin de la plaque chauffante. "Alors, on se dégonfle ?" murmure à nouveau la voix. Lou sent la colère monter. Elle n'est pas une mauviette, bon sang, et puis merde, elle doit savoir. Et elle claque son avant-bras sur la plaque brulante. Elle ouvre les yeux de stupéfaction, elle sent bien la chaleur mais ça ne lui fait pas mal. Elle ne saurait d'ailleurs pas dire ce que c'est que d'avoir mal.

La Machine réveille Root en sursaut. "Lou en danger" chuchote-t-elle simplement dans l'implant. L'interface attrape son arme et se rue dans son salon. Elle voit Lou dans la cuisine attenante, le bras posé sur la plaque de cuisson.

- LOU ! ÇA NE VA PAS, ARRETE ! lui hurle-t-elle.

La gamine sursaute et retire son bras brulé alors que sa mère se précipite pour éteindre d'une main la plaque, et ouvrir le robinet de l'autre. Elle lui place le bras sous l'eau froide. Louisa soupire, elle a dû laisser son bras à peine cinq secondes en contact avec la plaque. Elle était tellement concentrée sur son acte qu'elle ne l'avait pas entendue débouler dans le salon. Comment sa mère avait-elle pu savoir ? Elle dormait encore profondément quelques instants plus tôt. La Machine réalisa la petite. "Pff, maudite petite voix" râla-t-elle intérieurement.

- Maman, ça va, proteste Lou.

Mais Root ne la lâche pas et lui maintient le bras sous l'eau froide.

- Qu'est ce qui t'a pris ? dit-elle sans parvenir à cacher sa colère.

- Euh, je… rien, assura maladroitement Lou.

- Pourquoi tu as fait ça, Lou ?

Cette fois, Root avait calmé le ton de sa voix, mais la gamine baisse tout de même les yeux sans répondre. Elle se met à rougir, clairement gênée. Mais quelle idée stupide se martela-t-elle dans sa tête.

Root était morte d'inquiétude.

- C'est pour me faire comprendre quelque chose, c'est ça ? demanda-t-elle.

Louisa ne leva toujours pas les yeux vers elle, prostrée dans son silence.

- Pour me faire comprendre que tu es malheureuse par exemple ?

Lou lève brusquement la tête, scotchée par la dernière question. Elle n'était pas malheureuse avec sa mère, bon sang. Pourquoi lui demander un truc pareil ?

-Euh, non, s'exclama-t-elle, ce n'est pas…

- Lou, on ne se fait pas du mal pour rien, répliqua Root plus durement, alors dis-moi.

Lou l'observe sans rien dire, mais sa mère lui lance un regard insistant et elle finit par céder. De toute façon, il vaut mieux lui dire plutôt que de lui laisser croire à son idée de fille malheureuse qui s'automutile pour attirer l'attention.

- Je voulais tester mon super pouvoir, murmure Lou.

- Ton super pouvoir ?

Root est surprise, elle ne s'y était carrément pas attendue à celle-là. Lou acquiesce et dégage son bras du jet d'eau. Elle le lui montre et appuie alors profondément avec deux doigts sur la brulure à vif. Root tente de l'arrêter, affolée mais Louisa recule rapidement.

-Mais non, regarde, réplique la petite, ça ne me fait rien.

Root en reste ébahie, la bouche pendante. Elle se reprend pourtant rapidement, songeuse. Elle prend sa fille dans ses bras et la porte jusqu'à la salle de bain. Elle passe les vingt minutes suivantes à la soigner dans un silence pesant. Lou ne dit pas un mot, sa mère a l'air furieuse.

- Tu es fâchée ? Lâche-t-elle finalement quand Root lui bande le bras.

Sa mère relève la tête et lui lance un regard sévère.

- Non, lui répond-elle calmement, pas fâchée, juste déçue. Je te pensais plus maligne que ça.

Lou baisse les yeux. Elle tente encore une fois de lui expliquer.

- Mais j'ai un super pouvoir et je peux…

- Non, coupa durement Root, ce n'est pas un pouvoir magique, Lou, c'est dangereux car tu ne peux pas voir quand tu te blesses et ça peut être grave sans que tu le saches. Tu peux en mourir.

Lou la regarde, incrédule.

- Je te demande pardon, murmure-t-elle en baissant les yeux. Je ne le referai plus.

- Non ça, tu n'as pas intérêt, réplique sèchement Root en scotchant le bandage pour qu'il tienne.

Root rangea le matériel médical et observa sa fille toujours assise sur le bord de la baignoire C'était vraiment dingue cette histoire. Insensibilité congénitale à la douleur. Ce truc était censé être génétique. Root était certaine que ça ne venait pas d'elle, il ne restait plus qu'une option, le père de Lou. Elle ne lui en avait jamais parlé et Lou ne lui avait jamais demandé. Sa fille avait besoin de repères stables comme tous les enfants, alors pourquoi aller lui raconter ça. Les choses étaient déjà bien assez compliquées et difficiles comme ça en ce moment pour ne pas en rajouter une couche. Lou avait de toute façon trouvé des repères à travers les figures masculines de Harold et de Reese. Root savait pourtant qu'un jour sa fille lui poserait des questions. Mais honnêtement, elle ne saurait pas quoi lui répondre. Elle ne connaissait pas cet idiot. Il avait juste été une mission à mener, un bon coup d'un soir, et elle l'avait abattu au matin quand il avait tenté de la tuer. Elle n'avait même pas su son vrai nom, et peu lui importait. Pas le genre d'histoire glamour et romantique à raconter à une enfant de six ans qui croyait encore que le prince charmant, comme dans les contes de fée, existait bel et bien.

Mais il était clair que ça ne pouvait venir que de lui. Ça expliquerait pourquoi Lou ne pleurait jamais quand elle tombait et se blessait. En fait à la réflexion, Root réalisa que Samaritain avait surement engagé cet homme pour cette aptitude. Il y avait surement vu, dans son esprit tordu, un immense avantage pour lui. Mais Root savait que toute maladie comportait des complications, choses dont Samaritain devait se moquer éperdument.

- Bon, murmura enfin Root avec un petit sourire en coin, et si on allait prendre notre petit déjeuner ?

Elle ponctua sa phrase par un clin d'œil et Lou lui sourit à son tour.

- J'imagine que je ne fais pas cuire les œufs et le bacon, ironisa Louisa.

Quatre jours plus tard, Root avait obtenu un rendez-vous chez le médecin. Elle avait fait des recherches sur Internet et avait été alarmée de toutes les complications que cette maladie pouvait engendrer si elle n'était pas correctement prise en charge, comme une mort précoce due aux traumatismes internes, la perte de l'odorat,…

- Mais maman, protesta Louisa, je te jure que je n'ai rien et je ne recommencerai plus. Promis.

- Ce n'est pas une punition, Lou, répliqua gentiment sa mère. On y va, un point c'est tout. On a rendez-vous dans deux heures.

Elle regarda sa montre et soupira, ça allait être juste question timing. Harold venait de l'appeler pour une mission à Harlem. Une histoire de prise d'otage d'un fils à papa riche à millions retenu par une bande d'amateurs qui voulait une rançon. Reese s'occupait déjà d'un autre numéro et ne pouvait pas s'y rendre. Root avait calculé qu'elle n'en aurait pas pour longtemps, mais il était clair qu'elle n'aurait jamais le temps de faire l'aller-retour pour revenir chercher Lou à Brooklyn et se rendre à Manhattan chez le docteur Swarline à temps.

Pas question cependant d'annuler alors que depuis quatre jours, elle attendait, angoissée, ce rendez-vous. Il s'agissait de la santé de sa fille tout de même. Root lui écrivit l'adresse sur un papier et le tendit à Louisa qui le lut.

- Tu vas trouver ? demanda-t-elle simplement.

Ça ne l'emballait pas comme situation, mais elle ne voyait pas comment faire autrement. Le temps du pauvre otage était compté et elle devait partir.

- Je ne suis pas idiote, bougonna Lou.

- Ne sois pas en retard, lui murmura Root avec un sourire aux lèvres en sortant de l'appartement.

Arrivée sur le seuil, elle se retourna. Elle aurait voulu la rassurer, elle savait que cette visite chez le médecin devait l'angoisser. C'était sa première, elle n'en avait jamais eu besoin avant avec Sameen.

- Je t'aime, lui dit-elle simplement, à tout à l'heure.

Et Louisa lui sourit.

Quelques minutes plus tard, la gamine mit son manteau, prit ses affaires, caressa Balou, et sortit à son tour.

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Sameen se réveille bien plus tard. La douleur a presque disparu. Elle est allongée dans un lit mais pas dans la même pièce que d'habitude, les murs de celle-ci sont recouverts de miroirs. Elle peut se voir pour la première fois depuis de longs mois et le résultat est effrayant. Elle est maigre et elle a la peau pâle et cireuse à force de ne pas voir le soleil, mais le pire, c'est son visage. Elle ne parvient toujours pas à ouvrir son œil gauche encore gonflé, et partout ailleurs, elle est recouverte d'ecchymoses qui vont du bleu foncé au noir en passant par le jaune. Le sang sec sur ses coupures forme des croûtes immondes. Elle est méconnaissable, mais elle s'en fiche, elle sait que tout cela, ça se guérit.

Elle réalise, soulagée, qu'il n'y aucun instrument de torture ici. Peut-être qu'on lui accorde une pause. Elle comprend qu'elle a dû subir une chirurgie pour réparer les dégâts occasionnés par ses deux bourreaux. Au moins, ils ne sont pas là pour une fois. Elle aperçoit une infirmière qui s'affaire autour d'elle. Elle la reconnait immédiatement, c'est la copine de celle dont elle a explosé la mâchoire le jour où Mia est morte, le jour où elle s'était fait rouler dans la farine par Samaritain. Elle lui refait ses bandages.

- Comment on peut faire un travail aussi abject quand on a prêté serment ? lui demande-t-elle soudain. Qu'est-ce qu'une infirmière fait dans un endroit pareil ?

L'infirmière sursaute. Trop occupée à sa tâche, elle n'a pas vu que Shaw était réveillée.

- Vous auriez préféré qu'il n'y ait pas d'infirmière ici.

- C'est où ici ? demande Sam.

Mais elle ne lui répond pas. Elle lui explique que ça fait deux jours qu'elle a été déplacée ici pour se remettre de son dernier interrogatoire, qu'elle a subi une chirurgie viscérale importante mais qu'elle se remet bien. Comme si cela devait la rassurer. Elle lui annonce qu'ils l'ont laissée deux jours dans le coma pour la laisser récupérer sachant comment elle est trop agitée d'ordinaire. Sam a presque envie de rire devant leur compassion à deux balles. Ils la soignent après l'avoir torturée et c'est elle qu'ils veulent faire passer pour la fautive. Ça en est comique tellement ils sont fous.

Elle la laisse seule et Shaw se lève pour tenter de marcher dans la pièce. Elle trouve ça étrange qu'ils ne l'aient pas attachée. C'est un nouveau test, Samaritain doit l'observer. Elle cherche un instant avant de repérer deux caméras dans la pièce. Elle se dirige vers le fond de la pièce et y repère une douche. Ça fait longtemps qu'elle n'a pas été libre de ses actions et elle décide d'en profiter. Mine de rien, elle comprend le message de Samaritain, elle a parlé, elle est récompensée par un peu plus de liberté. Si ce truc pense l'amadouer avec une douche bien chaude, il se plante grave. Après l'avoir malmenée pendant sept mois, il va peut-être tester la douceur pour voir si ça marche mieux. Elle fait un tour complet sous le jet d'eau et manque de s'écrouler plusieurs fois sous l'effet de plusieurs vertiges. Elle en profite pour observer son corps meurtri de la tête aux pieds. Elle dénote en détail chaque entaille, chaque coupure, chaque impact électrique, chaque coup. Sameen se sent mal au plus elle découvre l'ampleur des dégâts. Elle se sent nauséeuse et vomit ses tripes malgré elle. Heureusement qu'elle n'a rien dans l'estomac depuis longtemps. Elle se laisse glisser à terre contre le carrelage et ferme les yeux sous le jet d'eau chaude qui l'apaise un instant. Mais un horrible sentiment de doute l'envahit peu à peu, et si tout cela n'était pas réel, si c'était une simulation encore et toujours pour la tester. Ses douleurs semblent lui dire que non mais elle n'en sait rien au fond, et la peur s'insinue en elle comme un poison. Elle se force à respirer plus amplement et plus profondément, et enroule ses bras autour de ses genoux comme pour se rassurer. Mais elle n'y parvient pas. Si Root était là, elle saurait, elle saurait trouver les mots qui la feraient se bouger et redevenir elle-même, la femme forte et courageuse, la dure à cuire, pas la mauviette passant ces derniers temps à chialer, à implorer la pitié de ses geôliers. Elle ouvre brutalement les yeux, et sent la colère l'envahir et la haine prendre possession d'elle tout entière. Elle a envie de hurler mais elle se retient. Elle se sait observée, et si jamais elle a marqué des points ces derniers jours, elle ne doit pas tout gâcher maintenant. Elle se lève, coupe l'eau et s'enroule dans une serviette. Son contact doux sur son corps pourrait presque l'apaiser si elle ne se sentait pas si mal. Elle remet ses vêtements et démêle rapidement ses cheveux qu'elle décide de laisser sécher sur son dos. Elle revient dans la chambre et découvre un plateau garni de nourriture posé à son intention. Elle déglutit un instant et fait mine d'hésiter avant de s'approcher prudemment comme si ce dernier allait la mordre. Elle espère les convaincre par cette comédie. Elle soulève les couvercles et découvre un bon steak avec des patates et des haricots verts dans une assiette, et une part de cheesecake dans une autre. Elle laisse un sourire bien évident s'étaler sur son visage et se jette littéralement sur la nourriture. Que ce soit une simulation ou pas, peu importe, il y a trop longtemps qu'elle n'a pas aussi bien mangé. Elle ne laisse rien et engloutit tout bien trop vite. Elle n'a pas pu s'en empêcher et se sent aussitôt mal. Elle s'allonge pour refouler sa nausée grandissante, son estomac n'est plus habitué à un tel traitement et elle doit foncer brusquement aux toilettes pour tout y vomir. Après quoi, elle retourne dans le lit et s'enveloppe dans les couvertures pour se réchauffer. Elle attend encore quelques heures avant que Greer ne vienne enfin la voir.

Il est seul et elle se demande un instant si ça ne serait pas le bon moment pour se faire la belle. Elle pourrait facilement maitriser ce vieux fou mais elle ne fait rien. Elle a l'impression que tout cela est irréel. Et si c'est une simulation pour la tester, elle ruinera tous ses efforts en dix secondes.

- C'est encore une simulation ? demande-t-elle de but en blanc.

Il lui sourit largement et son envie de le tuer ne fait que grandir.

- Pourquoi une telle méfiance, mademoiselle Shaw ?

- Tout ça, répond simplement et dédaigneusement Sameen en montrant la pièce, le plateau vide, son absence de lien. C'est trop beau pour être vrai, donc je pense que je suis dans une simulation.

- Non, réplique simplement Greer, ça n'est pas le cas.

Elle le regarde un instant. Elle n'en sait rien. Elle ne lui fait pas confiance, elle ne se fait même pas confiance à elle. Elle décide de croire que c'est une possibilité, un nouveau test mis en place par Samaritain. Si la plupart de ses simulations étaient toujours tristement semblables, elles avaient pour but de faire trahir ses amis et la Machine. Mais d'autres plus rares avaient pour but de tout simplement la rendre folle en la faisant se déconnecter de son environnement, lui faire croire que c'était réel alors que ça ne l'était pas.

- Venez avec moi, lui murmure simplement Greer.

Il s'arrête sur le pas de la porte quand il voit qu'elle ne le suit pas.

- Ça n'est pas un piège, mademoiselle Shaw.

Elle lève les yeux au ciel et se décide enfin à le suivre. De toute façon, si elle veut s'enfuir, ça ne sera pas en restant ici à végéter sur la réalité et le monde virtuel. Elle ne reconnait pas le couloir qu'ils empruntent. Elle n'est plus dans le même bâtiment et le doute de la simulation se renforce. Rien de tout cela ne lui semble réel. Greer la fait traverser plusieurs couloirs qui se ressemblent tous avant de la faire entrer dans une grande pièce sombre, étrangement semblable à celle de la salle des opérations de sa dernière prison psychiatrique. La pièce est à nouveau remplie de techniciens sur leurs ordinateurs, et enfin, elle les aperçoit. Martine et Lambert lui tournent le dos et observent l'écran de Samaritain. Sameen s'arrête sur le coup tandis que Greer continue à avancer vers eux. Elle sent la peur s'insinuer en elle, due aux doutes de la réalité de cet instant et de l'incompréhension de sa présence ici en cet instant. Elle observe la pièce rapidement, elle remarque quelques regards appuyés dans sa direction, mais ils se détournent rapidement et retournent à leurs tâches. Elle aperçoit Claire Mahoney à côté de Martine et Lambert, un numéro qu'ils avaient essayé de sauver alors que Samaritain tentait de la recruter en lui faisant risquer sa vie dans tout New York. Sam reste bloquée sur elle, et dire qu'elle avait sauvé cette garce qui travaillait aujourd'hui pour l'ennemi. Elle sent la rage monter, Claire avait bien caché son jeu à se faire passer pour une jeune fille intelligente mais au fond perdue et abandonnée de tous. Tu parles, quel ramassis de conneries, elle avait choisi son camp. Elle devait savoir, comme tout le monde ici, ce qu'on lui avait fait depuis sept longs et horribles mois, et elle n'avait pas bougé le petit doigt pour l'aider alors que Sameen lui avait sauvé la vie au Top of the Rock alors qu'elle s'apprêtait à être descendue par des types à qui elle avait piqué un dossier militaire pour ce stupide test d'embauche de Samaritain. Claire ne semble pourtant pas parvenir à la regarder dans les yeux, mais ce sursaut de conscience ne change rien pour Shaw. Elle se promet de ne pas la louper si l'occasion se présente.

- Vous connaissez mademoiselle Mahoney, il me semble, murmure soudain Greer.

Shaw dévisage encore Claire qui la regarde enfin, pendant une demi-seconde avant de reporter son attention sur lui. Martine et Lambert l'observent, ravis.

- Qu'est-ce que je fais ici ? demande calmement Sameen.

Greer lui fait signe d'approcher mais elle ne bronche pas. Il lui sourit plus largement.

- Samaritain n'a détecté aucun de vos associés dans Riverside Park, mademoiselle Shaw.

Sam reste silencieuse et laisse son visage insondable. Elle ressemble à une statue.

- Cependant, continue Greer, il ne lui semble pas possible au vu du travail exercé par mademoiselle Rousseau lors de votre dernier interrogatoire que vous ayez enduré tout cela en vain, et donc, nous en sommes venus à la conclusion que…

- Qu'est-ce que je fais ici ? Le coupe Sameen en perdant clairement patience.

Elle sent la colère monter en même temps que la peur alors qu'ils semblent découvrir le poteau rose. Son plan va devoir s'accélérer mais il faut d'abord qu'elle sache si elle est dans une simulation ou non avant de tenter quoique ce soit.

- Vous allez participer aujourd'hui, lui répond simplement Greer.

Sam hausse les sourcils. Elle ne comprend rien à la situation et ça l'énerve prodigieusement. Il lui fait à nouveau signe d'approcher et elle s'exécute en affichant un air méfiant. Si c'est réel, elle doit encore faire bonne figure, et si c'est une simulation, elle doit d'autant plus s'y appliquer.

Elle observe l'écran et Samaritain lui montre une femme en train de travailler dans un laboratoire.

- Qui est-ce ? demande Shaw d'un ton franchement ennuyé.

- Le docteur Ay…, commence Greer.

- Ce n'est pas à vous que je parlais, le coupe Sameen sans quitter l'écran des yeux

Elle jubile littéralement en ayant employé cette phrase culte de Root. Faire croire qu'elle n'obéira qu'à Samaritain et non pas à ses bourreaux est tout de même plus crédible. Il est donc normal qu'elle s'adresse directement à lui. Elle attend une seconde à peine avant que Samaritain n'affiche les mots sur l'écran.

- Le docteur Ayumi Kagawa. Cible à éliminer.

Sam hausse les sourcils.

- Tu veux que je la tue ? comprend Shaw, interdite.

- Oui

- Pourquoi ? demande-t-elle en soupirant.

- Obéis aux ordres, lui répond simplement Samaritain.

Sam réfléchit une seconde tout en observant la femme. Samaritain la teste, c'est évident. Si elle accepte, il pourrait lui faire un peu plus confiance. Mais si elle lui tient tête, elle fiche en l'air l'image de la fille à bout qu'elle s'est tellement acharnée à construire depuis une semaine. D'un autre côté, si Sam accepte trop facilement, Samaritain ne sera pas dupe. Elle a l'impression de marcher sur des œufs.

- Qu'est-ce que j'y gagne ? demande-t-elle finalement.

Que ce soit réel ou pas, cette femme est condamnée de toute façon, au moins elle, elle la tuera rapidement, sans douleur. C'est triste à dire mais c'est mieux que si c'est la blonde ou l'anglais tiré à quatre épingles qui s'occupent d'elle.

Martine s'approche d'elle par derrière et Sam sursaute quand elle sent son souffle chaud dans son oreille. Elle fait volte-face et l'observe d'un regard qu'elle espère plein de peur et de colère. La blonde lui sourit et s'approche d'elle, Sameen recule au fur et à mesure et se retrouve le dos collé à l'écran blanc. Elle rend sa respiration saccadée et déglutit exagérément difficilement.

- Sinon je meurs d'envie de m'occuper de toi aujourd'hui, lui réplique Martine.

Elle approche sa main et Sam se dégage.

- Ça va, c'est bon, répond-t-elle brusquement à l'écran.

Martine se recule et Shaw attend qu'elle se soit éloignée pour se décoller du mur et se tourner à nouveau vers Samaritain.

- Tu peux me parler au moins un peu d'elle ? lui demande-t-elle.

- Non, réplique Samaritain.

- C'est donnant-donnant, réplique Shaw. Et je me fiche que tu envoies tes deux tarés sadiques s'occuper de moi. Je ne te ferai pas confiance aveuglement, tout comme je sais que tu n'as pas confiance en moi, pas encore en tout cas.

Elle attend une bonne vingtaine de secondes avant que Samaritain ne lui réponde. Elle avait eu peur un instant d'être allée trop loin. Mais il affiche enfin les détails.

- Ayumi Kagawa est une scientifique qui veut réintroduire un animal disparu dans un écosystème.

- Je ne vois pas ce qu'il y a de mal à ça, réplique Sameen

- Cependant l'écosystème, continue Samaritain, a changé depuis, et cette espèce créera le chaos, détruira les récoltes et engendrera des milliers de victimes.

- Arrête les violons, réplique Sameen, je vais pleurer.

Elle attend une bonne minute en faisant mine de réfléchir alors que Samaritain se tait.

- Et si je refuse ? murmure-t-elle

- Alors des milliers de personnes mourront, lui réplique Samaritain.

- Ton fameux concept du plus Grand Bien, murmure Shaw.

Elle observe l'écran. Ce truc est vraiment dingue. Il choisit qui doit vivre et qui doit mourir comme s'il était… Dieu. Cette pensée la frappe soudain. Mais Samaritain n'est pas un dieu, il est le diable.

- De toute façon, tu la tueras ? Reprend-t-elle tristement.

- Oui.

Elle déglutit et affiche une mine déconfite.

- Je n'ai pas le choix, se contente-t-elle d'annoncer platement pour toute réponse.

Elle se tourne vers Greer et affiche un air fermé, tout ce qu'il y a de plus vide.

- On procède comment ? lui demande-t-elle.

Greer lui sourit largement.

- Mademoiselle Mahoney va vous accompagner pour s'assurer de votre réussite.

Shaw lève les yeux au ciel et soupire d'exaspération. Cette peste de Claire, elle en enrage. Cette dernière n'a pas l'air plus ravie qu'elle de la situation, elle semble même effrayée pour le plus grand plaisir de Sameen. Elle s'approche d'elle et lui tend un flingue. Shaw beugue un moment et finit par le prendre. Il est chargé et elle se rend compte qu'il y a un problème. Tout cela est si stupide, cette histoire de scientifique est trop tordue. Et maintenant cette arme chargée qu'on lui donne trop facilement. Elle sait qu'ils n'ont pourtant pas confiance en elle. Conclusion, tout cela est faux, c'est une simulation forcément. Shaw a fait son choix. Ça n'est donc même pas la peine de tenter quoique ce soit, cet instant n'est pas réel, cette scientifique n'existe pas. Au fond, ça ne l'étonne pas, Samaritain la teste encore et toujours. On est en train de l'observer sur un écran d'ordinateur pour voir jusqu'où elle ira. "Ils ne seront pas déçus", pense-t-elle rageusement. Elle va les convaincre comme ils s'y attendent surement le moins, par une totale obéissance. Après tout, c'est bel et bien ce que Samaritain souhaite obtenir d'elle, non ? Si elle réussit ce test, elle est certaine de faire un pas en avant, d'avancer ses pions vers la sortie de ce cauchemar.

- Où est-elle ? demande-t-elle platement sur un ton ennuyé à Greer.

- Dans ce bâtiment, lui répond-t-il aux anges.

Il semble agréablement surpris de sa coopération. Sa réponse ne fait que conforter Shaw dans sa certitude que rien de tout cela n'est réel. Que ferait cette scientifique dans un bâtiment appartenant à Samaritain pour ses recherches si Samaritain souhaite l'éliminer pour la stopper ? Ça n'a pas de sens.

- Comme par hasard ! dit-elle avec un haussement de sourcils.

- Voyez-vous, reprend Greer, pour votre première mission à son service, Samaritain voulait vous faciliter la tâche. Il l'a donc fait venir dans un de ses laboratoires lui offrant tout l'équipement dernier cri dont elle avait besoin. Il lui a fait croire qu'il était très exalté par ses travaux et qu'il voulait l'encourager dans ses recherches.

Sameen soupire. "Mais bien sûr, papy" pense-t-elle ironiquement. Il veut juste lui faire croire que tout cela est réel, lui faire comprendre qu'il n'a pas encore confiance en elle comme elle s'y attendait. Il la teste pour voir si elle va tenter de s'enfuir comme elle le fait dans toutes les simulations. Il sera déçu, ou pas selon ce qu'il attend d'elle. Car Sameen a un plan cette fois, un plan qui dépasse bien toute cette simulation merdique qu'elle a détectée. Il ne l'aura pas, pas cette fois-ci.

- En voilà un joli cadeau, répond-t-elle simplement d'un ton cynique au vieux.

Puis elle se tourne vers Claire qui n'a toujours pas bougé. Bon, on ne va pas y passer la nuit. Elle veut en finir au plus vite pour se réveiller, qu'on lui annonce qu'elle a réussi ce foutu test et voir comment elle pourra mettre à profit les avantages qu'elle en tirera.

- Tu prends racines ? lui demande-t-elle sèchement en rangeant l'arme qu'on lui a donnée dans son dos.

- Si tu tentes quoique ce soit, commence Claire.

- Tu vas m'abattre, finit tranquillement Sameen.

Elle a presque envie de rire quand elle réalise que cette pauvre idiote a un âge mental sacrément moins évolué que celui de Louisa.

- Par-là, indique simplement Claire en lui ouvrant le chemin.

Elles sortent dans le couloir et marchent une bonne dizaine de minutes à travers le bâtiment. Mahoney s'arrête tout à coup devant une porte, et se tourne vers Shaw. Elles n'ont pas échangé un mot durant le trajet. Sameen s'est retenue à grande peine de ne pas l'étrangler. Elle doit convaincre ses téléspectateurs. Pff, elle qui a toujours détesté la télé-réalité, la télé tout court en fait, la voilà qui en est la vedette.

- C'est là, l'informe Claire.

Elle se pousse pour lui laisser la voie libre. Sameen s'approche et observe la scientifique qui s'affaire derrière son microscope. Elle soupire avant d'ouvrir la porte. Samaritain aurait vraiment pu trouver mieux que cette histoire d'espèce disparue que l'on essaye de ressusciter pour au moins lui sortir un truc plus crédible, plus réaliste. Elle n'entre même pas, elle sort son arme rapidement et lui tire une balle en plein cœur. Ayumi Kagawa s'effondre raide morte sans un cri, elle n'en a pas eu le temps. Sam referme la porte et s'appuie sur le mur.

- On a fini, murmure-t-elle simplement à une Claire abasourdie.

Elle range son arme dans son dos. Elles repartent dans la salle des opérations désormais vide, comme si les techniciens s'étaient tous volatilisés comme par magie. Sameen peut juste y voir Greer, Lambert et Martine l'y accueillir, un immense sourire aux lèvres.

- Satisfaits ? demande-t-elle d'un ton neutre.

- Tu ne peux même pas imaginer, chérie, murmure Martine.

- Je n'aurais pas pensé que ça aurait été aussi simple, ajoute Lambert.

Sam lève les yeux au ciel. Greer reste silencieux.

- Pourquoi avoir fait ça, mademoiselle Shaw ?

Sameen lève un sourcil d'incompréhension. Il a l'Alzheimer ou quoi.

- C'est vous qui venez de me le demander, lui répond-t-elle simplement.

- Oui, bien sûr, reprend Greer. Mais pourquoi avoir obéi ?

Sameen n'y comprend décidemment plus rien. C'était bien ce que l'on attendait d'elle, non, la simulation devrait s'achever. Elle devrait se réveiller bientôt. Elle a agi et répondu comme il le fallait. Elle sent la peur s'incruster en elle alors qu'ils l'observent, et elle recule de deux pas vers le mur, et sans s'en rendre compte vers la porte. Elle ne pense pourtant pas à s'enfuir une seule seconde à cet instant. Elle a du mal à respirer, pourquoi elle ne se réveille pas, bon sang. Elle ferme les yeux et tente de se reprendre. Elle ne comprend pas, elle maitrisait tout jusque-là.

Elle se rend compte qu'il n'a pas été dupe devant son petit manège. Cette intelligence artificielle de merde doit savoir qu'elle sait pour la simulation. Il la teste encore et toujours pour voir si elle lui est entièrement dévouée, si elle sera honnête avec lui. Elle sait alors quelle carte jouer.

- C'était vraiment de la merde cette simulation, claque-t-elle sèchement.

Mais loin de se sentir mieux ou de se réveiller, elle les voit continuer à l'observer aux anges. Martine éclate même de rire. Cette saleté ne semble pas pouvoir s'arrêter alors que Sameen se sent de plus en plus mal. Elle n'arrive pas à calmer sa respiration, et elle recule encore jusqu'à sentir la porte dans son dos, son arme s'enfonçant dans ses reins. Elle pose ses mains à plat sur celle-ci, elle a besoin de sentir quelque chose de solide à quoi se raccrocher alors que tout semble s'effondrer autour d'elle.

- Quoi ? Parvient-elle à dire en s'adressant à Martine toujours secouée de fous rires terrifiants.

Elle ne lui répond pas, mais l'observe calmement en continuant à se marrer. Sam se tourne à tour de rôle vers Greer, puis Lambert, et enfin Claire. Elle les voit tous avec un sourire aux lèvres et soudain, elle doute. Elle reprend étape par étape ce qu'elle a fait depuis le début de cette simulation pour y chercher une confirmation. Elle se met à paniquer et ferme les yeux pour garder le contrôle. Et si ça n'était pas…

- Non, murmure-t-elle en ouvrant brusquement les yeux. Rien de tout cela n'était vrai, ça n'était qu'un autre de vos fichus tests, encore une simulation pour ne pas risquer que je me tire.

Elle les regarde, attendant une confirmation. Elle se souvient de l'air effrayée de Claire Mahoney quand elle lui a donné l'arme chargée et qu'elle a dû l'accompagner. Mais Sam tente de rejeter cette idée loin d'elle. Bien sûr que Samaritain devait rendre les simulations le plus vrai possible pour qu'elles soient crédibles.

- Je vous l'ai dit, mademoiselle Shaw, lui répond Greer. Il ne s'agit pas d'une simulation. En revanche, il s'agissait bien d'un test que vous avez à nouveau réussi.

Sameen attrape soudain son arme et la pointe vers eux, complètement paniquée. Si c'est vrai, elle vient de tuer une innocente scientifique, mais pire, elle vient de servir en tant qu'agent de Samaritain. Martine, Claire et Lambert dégainent aussitôt.

- Non, enrage Shaw. C'est encore une de vos putains de simulations. Et je sais comment y mettre un terme.

Elle retourne l'arme contre sa tempe, ferme ses yeux pour ne plus les voir et s'apprête à tirer quand soudain :

- NON !

C'est Greer qui a hurlé. Sameen ouvre brusquement les yeux et le regarde, interdite. Pas besoin de se tuer, elle sait que c'est la réalité cette fois-ci. Elle n'arrive même plus à s'en sortir elle-même. Elle se rend compte qu'ils vont faire pire que la rendre folle, ils vont parvenir à faire d'elle ce qu'ils ont envie, un agent au service de Samaritain.

La cri de Greer l'a réveillée et a chassé tous ses doutes. Bien sûr qu'il ne veut pas qu'elle se tue, il a besoin d'elle vivante pour les attraper. Or, si c'était une simulation, ils n'en auraient eu que faire.

De toute façon, elle n'a plus le choix, c'est maintenant ou jamais. Elle doit se tirer d'ici ou se tirer une balle dans la tête. Elle réagit brusquement et leur tire dessus alors qu'ils se mettent à couvert derrière les bureaux et répliquent. Elle en profite pour tirer dans la serrure électronique de la porte et l'ouvre brutalement. Une balle lui effleure douloureusement le bras mais elle s'en fiche, elle fonce dans le couloir tandis que l'alarme retentit et qu'ils la poursuivent. Elle entend Greer hurler qu'il la faut vivante.

"Compte là-dessus. Je ne serais pas ton cobaye un jour de plus", pense-t-elle enragée.

Elle arrive dans les escaliers au pas de charge. Elle s'apprête à descendre mais elle voit des dizaines d'agents armés jusqu'aux dents qui montent à sa rencontre. Elle gravit les escaliers au pas de course quatre à quatre. Quand elle parvient deux étages plus haut, elle entend la porte menant à l'escalier qu'elle vient de franchir s'ouvrir à la volée. Martine et Lambert sont à sa poursuite, et ils n'ont que deux étages de retard et une bien meilleure forme physique qu'elle. L'adrénaline, le désespoir et la rage la motivent comme jamais, décuplant ses faibles forces et elle fonce comme jamais dans sa vie. Monter n'est certes pas l'idéal, mais quel autre choix avait-elle ? Elle trouvera bien une échelle pour descendre de ce fichu toit. Elle veut éviter de sauter, si elle se loupe, elle se brisera les jambes et adieu tout espoir de s'enfuir. Aujourd'hui, elle sera libre d'une façon ou d'une autre.

Elle enfonce la porte du dernier palier et est éblouie un bref instant par la lumière vive du soleil. Elle sent l'air frais de la mer envahir ses narines et entend le bruit des vagues qui se fracassent. Son cœur semble s'arrêter alors qu'elle s'approche du bord du toit du bâtiment.

Elle est sur une raffinerie de pétrole perdue en plein océan, sans le moindre bateau ni la moindre terre à l'horizon.

- Non, non, non, murmure alors Sameen en se prenant la tête dans les mains.

Elle tourne sur elle-même comme si elle s'attendait à voir apparaitre un continent au large comme par magie.

- Non, répète-t-elle dépitée. Ce n'est pas possible. NON, hurle-t-elle à la face du vide. Dites-moi que c'est une blague.

Elle se raidit quand elle entend un cliquetis d'une arme qu'on charge dans son dos.

- Je ne crois pas non, murmure Lambert.

Sameen lève son arme et fait volte-face. Martine le rejoint et elle sait que les autres ne vont pas tarder à suivre.

- Quand apprendras-tu enfin Shaw à…

Elle ne le laisse pas finir et se met à leur tirer dessus. Elle touche Lambert dans le bras tandis que la blonde s'est mise à couvert derrière une caisse. Shaw enrage de ne pas pouvoir finir ce fumier, mais Martine la canarde et elle en profite pour courir. Il doit bien y avoir un moyen rapide de quitter cette base. Elle cherche désespérément un hélicoptère, en vain. Un bateau alors songe-t-elle. Elle fonce vers le bord nord du toit et s'arrête brusquement pour ne pas tomber dans le vide mais ne trouve rien de ce qu'elle cherche.

Elle se retourne brusquement pour foncer elle ne sait pas trop où. Mais elle s'arrête net. Des agents débarquent de partout et l'encerclent, Martine et Lambert dont le bras saigne abondamment, s'approchent d'elle les armes au poing. Effondrée, Sameen se rend compte qu'elle est fichue. Il ne lui reste plus que la moins favorable des deux options qu'elle a prévues pour elle. Elle est dos au vide et elle sait qu'il y a peu de chance qu'elle résiste à une telle chute, l'eau aura la consistance du béton quand elle s'écrasera dessus. Son seul réconfort est qu'elle va en tuer quelques-uns avant son grand saut. Elle braque son arme et vise plusieurs agents à tour de rôle, ne sachant pas qui descendre en premier. C'est la fin du parcours cette fois et elle le sait. Elle a tout tenté, elle a joué et elle a perdu. Elle ne regrette pourtant rien dans sa vie, enfin si, elle a bien des regrets là tout de suite. Elle aurait tant aimé les revoir, leur demander pardon, leur dire qu'elle les aime. Et dire qu'il aura fallu Samaritain et toute cette souffrance pour accepter d'écouter les petites voix de ses sentiments. Peu importe, si elle ne savait pas les écouter, Root savait toujours les décrypter pour elles deux. Root, c'est à elle et à elle seule qu'elle pense en cet instant et ça lui fait du bien autant que du mal.

- La partie est finie cette fois, murmure-t-elle en regardant Lambert.

Elle se souvient de sa première tentative pour s'échapper quand il l'avait rattrapée dans la chaufferie, qu'il lui avait dit que la partie n'était pas finie. Elle l'était bel et bien aujourd'hui, mais si Shaw avait perdu, elle ne les laisserait pas gagner non plus complètement. Ils ne se serviraient plus d'elle, plus jamais.

Elle recula d'un pas et sentit le vide sous son talon. C'était maintenant ou jamais. Elle tira les trois dernières balles de son arme et abattit Claire Mahoney en pleine tête ainsi qu'un autre agent à côté d'elle, mais elle manqua Martine qui esquiva. Elle lâcha son arme et se tourna face au vide. Elle avait l'impression de vivre la scène au ralenti. Elle entendit Lambert et Martine hurler simultanément.

- NON.

Elle fixa l'horizon, et l'immensité l'engloutit quand elle sauta. Elle était enfin libre.

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Lou était partie très en avance. Il faisait beau en cet fin d'après-midi. Elle descendit du métro arrivée à Manhattan et se dirigea à pied dans Greenwich village. Elle avait vu que le cabinet du docteur Swarline était à peine à 10 minutes à pied du Washington Park et elle n'avait pas pu résister. Elle avait décidé d'y faire un détour avant sa séance de torture médicale. Ça faisait quatre mois maintenant et elle mourait d'envie d'y retourner. L'endroit était bondé comme en chaque fin d'après-midi. Les new-yorkais venaient s'y détendre avec leurs enfants après une journée de travail.

Lou s'assit au bord de la fontaine et sortit de son sac ses craies grasses et un bloc de feuilles blanches qu'elle posa sur ses genoux. Elle avait toujours aimé dessiner mais plus particulièrement ici. Elle mettait un tel détail et un tel soin dans le choix de chaque couleur, qu'elle était à chaque fois heureuse de découvrir à la fin un "dessin très sympa" comme les qualifiait sa mère en les accrochant au frigo avec des aimants. Il y avait longtemps que Lou ne s'était pas sentie si bien. Elle avait choisi de dessiner la fontaine, c'était ce qu'elle préférait dans ce parc, dans celui de Central Park aussi d'ailleurs. Le calme de l'activité, le bruit de l'eau, la joie de vivre des personnes environnantes, tout cela l'apaisait. Elle dessina une bonne demi-heure. Dans ces moments-là, elle était dans sa bulle et le monde autour ne comptait plus. Elle savait qu'elle avait encore du temps avant de devoir partir.

Elle releva à nouveau la tête pour observer la fontaine et la rebaissa aussitôt sans interrompre son geste scriptural. Elle venait pourtant de sortir brutalement de son univers. Elle avait cru voir un homme debout de l'autre côté de la fontaine en train de l'observer. Elle déglutit et tenta un second coup d'œil discret. Aïe ! Le gars la regardait encore. "Bon, c'est rien, il se demande juste ce que tu fais là toute seule" se dit-elle pour se rassurer. Certains adultes adoraient voler au secours des enfants perdus. Pourtant son sentiment de malaise grandissait et son cœur s'accéléra. Lou décida de jouer la prudence et rangea ses affaires aussi calmement que possible. Au moment où elle se leva en jetant son sac sur les épaules, elle balaya rapidement les alentours du parc d'un discret regard circulaire et son cœur manqua de s'arrêter. Elle n'eut plus le moindre doute, Samaritain l'avait repérée et pire, ses agents étaient déjà là. Trois autres types l'observaient dont un qu'elle reconnut tout de suite alors qu'elle ne l'avait jamais vu en vrai auparavant : Lambert.

Elle garda un air calme en apparence, espérant leur faire croire qu'elle ne les avait pas vus. Louisa remarqua qu'ils lui bloquaient les trois sorties du parc les plus proches, et elle n'eut pas d'autres choix que de se diriger vers la dernière, la plus éloignée et la moins fréquentée des lieux.

Elle tenta malgré son intense stress de se rappeler le plan mis au point avec sa mère dans le cas où une telle situation se produirait.

Etape 1 : Garder son calme. Bon ça, elle y arrivait plus ou moins pour l'instant.

Etape 2 : Prévenir Maman. Lou tâtonna son collier un instant avant de parvenir à presser le bouton de ses doigts tremblants, tout en continuant à marcher calmement. Nul doute qu'ils la suivaient. Elle se demanda bien pourquoi ils ne l'avaient pas encore attrapée et elle se rendit compte qu'ils voulaient qu'elle les mène à sa mère. "Pas question", hurla une voix dans sa tête. Vite, une idée, vite, vite, vite... Elle se creusa le cerveau mais celui-ci semblait éteint par la panique de la situation. Elle respira doucement, ce n'était clairement pas le moment de perdre son sang-froid. Il fallait réfléchir.

Etape 3 : Disparaitre dans la foule, puis dans la carte fantôme. Oui, bien sûr, c'était ça la réponse. Or là, elle se dirigeait vers une rue tout ce qu'il y a de moins fréquentée à New York. "Stop, pas par-là", hurla à nouveau la voix dans sa tête. Elle quitta brusquement l'allée pour couper à droite à travers l'herbe dans laquelle de nombreux parents jouaient avec leurs enfants. Louisa s'était remémorée la carte fantôme à une vitesse folle, il y avait une rue à six blocs sans caméra, il fallait qu'elle les sème avant dans la foule. Bonne nouvelle, pour l'atteindre, elle devait passer par la cinquième avenue, l'une des plus fréquentées de New York. Puis elle tournerait à droite dans la treizième rue et serait hors du champ des caméras de Samaritain. Il fallait voir le bon côté des choses, au moins elle échapperait au médecin aujourd'hui.

Etape 4 : Se cacher et attendre maman, mais encore fallait-il réussir l'étape 3. Louisa continua de marcher le plus naturellement possible. Son cerveau tournait à plein régime pour trouver où elle avait commis une erreur, le genre dont sa mère l'avait sans cesse mise en garde, le genre qui pouvait s'avérer fatale. "Le parc, réalisa-t-elle alors, elle était retournée comme une idiote dessiner dans son parc préféré alors que c'était là que le snipeur avait manqué de tuer sa mère. Samaritain avait dû mettre une sorte d'alerte avec leurs deux visages pour les repérer si jamais elles osaient si pointer à nouveau et elle, elle avait foncé droit dans le piège comme une imbécile sans cervelle.

Elle émit un léger soupir de soulagement en remontant sur la cinquième avenue, elle était bondée et Lou était petite, elle se faufilait facilement et discrètement partout très rapidement. Elle n'était plus qu'à trois blocs de la treizième rue quand elle attrapa son téléphone. Mais au lieu de le jeter, elle le glissa dans un geste rapide à peine perceptible dans la poussette d'un bébé qui venait dans le sens inverse du sien. La mère était tellement distraite, occupée au téléphone qu'elle ne remarqua rien. Cinq minutes plus tard, Louisa atteignit la treizième rue et osa enfin regarder derrière elle. Il n'y avait personne. Avait-elle tout imaginé ? Elle rejeta cette idée loin d'elle. Non, bien sûr que non, elle avait reconnu Lambert. Lou repartit immédiatement. Mais il n'y avait rien pour se cacher dans cette maudite rue. Ni renfoncements, ni bennes, ni camions où se glisser. S'ils déboulaient dans cette rue quasi vide, elle serait plus visible qu'un éléphant au milieu d'un couloir. Elle savait qu'elle pouvait atteindre Broadway au bout de la rue. Elle y hélerait un taxi pour rejoindre Brooklyn et disparaitre de Manhattan. Elle y déboucha quelques minutes plus tard.

- Je la vois, elle est devant moi.

Elle resta clouée sur place une demi-seconde le temps que son cerveau encaisse le choc. Elle se tourna vivement vers lui. Lambert était à dix mètres. Le stress et la peur laissèrent place à la terreur. Louisa repéra des agents de Samaritain partout. Elle était coincée, elle avait perdu. Sauf que cela n'avait rien d'un jeu. Lambert s'approcha d'elle un sourire aux lèvres.

- Louisa, je suppose ?

Elle ne lui répondit pas, le regardant calmement. Devant son mutisme, il changea de stratégie.

- C'est Sameen qui m'envoie te chercher, toi et ta mère. D'ailleurs, tu sais où elle est ? Si tu le sais, dis-le-moi, c'est très important.

Louisa le regarda toujours sans réagir, son masque d'impassibilité affiché sur son visage alors que son cœur battait à tout rompre. Ce crétin la prenait vraiment pour une idiote. "Ta plus grande force vient du fait qu'ils te prendront pour une gamine stupide." Elle se rappela cette phrase de sa mère et décida de jouer le jeu. Elle afficha son plus beau sourire.

- C'est vrai ? C'est Sameen qui vous envoie ? fit-elle semblant de s'émerveiller.

Elle glissa une main dans son dos et y serra son couteau. Elle n'aurait pas de seconde chance, elle devrait faire mouche. Le sourire de Lambert s'élargit quand il crut voir son piège se refermer sur elle.

- Oui, il faut que tu viennes avec moi. Tu n'es pas en sécurité ici.

- Vous non plus, murmura Lou entre ses dents.

Elle vit de l'incompréhension passer dans son regard. Mais avant qu'il ne puisse réagir, elle lui enfonça la lame dans la cuisse et la tourna vivement avant de s'enfuir en courant alors qu'il s'effondrait au sol en tentant d'étouffer ses gémissements de douleur pour ne pas attirer l'attention des passants, lui libérant ainsi la voie. "Ça, c'est pour tout le mal que tu as dû faire à Sameen", pensa Lou rageusement. Elle fonça sur Broadway et disparut dans la foule des passants. Elle tourna un bloc plus loin dans la douzième rue et longea le Strand Bookstore avant de se cacher accroupie entre une benne à ordures et un entassement de cartons. Elle n'avait pas réussi à ouvrir le couvercle de la benne, il était trop haut et trop lourd pour elle. Elle regarda derrière elle et vit la porte de l'arrière-boutique du Strand Bookstore. Elle était dans un cul de sac, mais dans une zone sans caméra. Elle n'avait pas osé courir plus longtemps sur Broadway malgré la foule car les caméras pourraient facilement la repérer. Elle attendit plusieurs minutes dans le calme des lieux, et calma peu à peu sa respiration. Personne ne semblait venir, elle avait dû les semer après tout. "Maman, s'il-te-plait, viens me chercher", pria-t-elle. Elle resta là un bon moment. Plus les minutes passaient, plus Lou se sentait rassurée. Elle avait réussi. Elle ne bougeait pourtant toujours pas. Sa mère lui avait dit de rester cachée et de l'attendre. Elle entendit des bruits de pas s'approcher, des talons visiblement. Le visage de Louisa s'illumina, Root portait des bottes à talons, le genre qui résonnait sur le bitume et faisait ce bruit. Ça avait cessé à moins de cinq mètres de sa cachette. La gamine se releva mais resta hors de vue, le dos appuyée à la benne, elle attrapa son taser par précaution. Mais elle était certaine de ne pas avoir à s'en servir, qui d'autre que sa mère pouvait l'avoir trouvée ?

- Tu aimes jouer à cache-cache, petite merdeuse ? Murmura d'une voix froide Martine en se postant devant elle.

Lou en resta pétrifiée sur place. Elle la reconnut immédiatement. Martine lui barrait le chemin. Lou reprit ses esprits mais elle était coincée, elle recula jusqu'à heurter le mur derrière elle. C'était fichu, elle était fichue. Elle laissa échapper un soupir de détresse et pointa son taser devant elle à deux mains, les bras tendus droits vers la blonde qui lui souriait. Cette dernière éclata de rire avant de l'attraper violemment par l'avant-bras. Elle la secoua brutalement et lui tordit le poignet. Lou lâcha son taser qui tomba à terre. Martine la tira par les cheveux pour la sortir de son renfoncement et la claqua dos à la benne.

- Un zéro pour moi alors, murmura Martine en lui souriant méchamment.

Lou se débattit et la frappa de toutes ses forces mais la blonde tint bon. La petite vit, affolée, ses autres poursuivants les rejoindre. Elle aperçut Lambert boitillant.

- Ridiculement semés par une gamine baveuse, se moqua Martine en les regardant. Il faut le faire. Quelle élite !

Martine se retourna vers Lou.

- Où est ta mère ?

- Pas très loin, mentit Lou.

Faites que ce soit vrai, faites qu'elle vienne la sauver, vite. Martine lui sourit, et Lou eut de plus en plus de mal à respirer normalement.

- Elle aurait pu t'apprendre à mieux mentir en tout cas.

Elle se pencha vers elle, Lou ne bougea pas d'un millimètre, tentant de cacher sa peur. Son cœur semblait sur le point d'exploser.

- Elle ne te retrouva jamais, chanta la blonde.

La gamine ne put s'empêcher de la comparer à la sorcière présente dans son livre de conte. Elle était aussi cruelle et méchante qu'elle. Sauf qu'en principe, les sorcières n'existaient pas.

- Ce n'est pas vrai, répliqua Lou d'une voix assurée. Elle me retrouvera toujours et ce jour-là, tu vas prendre une de ces raclées.

Elle n'en revenait pas de son audace, mais elle ne regretta pas ses paroles. Martine lui sourit largement, un sourire vraiment effrayant qui donna envie à Louisa de reculer au moins de trois pas. Mais elle ne bougea pas, de toute façon, elle était déjà dos à la benne.

Elle vit la blonde se passer la langue sur ses dents du haut de la mâchoire. Elle réfléchissait.

- Tu n'as pas de téléphone, murmura-t-elle en la regardant de haut en bas trois fois d'affilé tout en la fouillant. Mais…

Elle s'arrêta brutalement de parler et sourit largement. Elle avait levé le regard une quatrième fois et s'était arrêtée sur le collier. Lou eut l'impression d'avoir avaler une araignée. Elle déglutit difficilement. Martine la regarda dans les yeux et sembla y trouver une confirmation. Elle agrippa d'une main de fer le collier.

- … tu as un traceur, acheva-t-elle en tirant sèchement sur le collier qu'elle arracha.

Lou le regarda, atterrée, tomber à terre avant de se tourner à nouveau vers Martine. Cette dernière avait sorti son arme et la visait.

- Où est ta salope de mère, petite conne ?

- Je t'emmerde, répliqua Lou dans un murmure en lui lançant un regard brulant de colère.

Martine sembla presque assommée de sa réponse et Lambert lâcha un petit rire. Louisa n'en revenait pas, elle n'était pourtant pas vulgaire. Sameen lui avait appris quelques gros mots et elle en avait déjà entendus. Mais les insultes de la blonde envers elle et surtout envers sa mère l'avaient rendue furieuse.

- Tu m'emmerdes, répéta calmement Martine en lui souriant.

Lou la regarda sans répondre, fulminante de colère.

- Très bien, ajouta la blonde en chargeant son arme d'un mouvement sec.

La peur grimpa encore d'une octave chez Lou quand elle la vit faire, mais elle n'eut pas le temps d'amorcer un mouvement que la crosse de l'arme s'abattit sur sa tête. Elle tomba à terre et ce fut le noir.

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Le froid intense qui lui enfonce des lames partout dans le corps semble la sortir de sa torpeur, le noir profond qui l'avait engloutie se dissipe, et la sensation d'être enfermée dans un étau en acier alors qu'elle manque d'air s'intensifie. Sameen se débat dans l'eau glacée pour remonter à la surface. Elle ne sait plus pendant un instant ce qu'elle fait ici et ce qu'il s'est passé. Tout ce qu'elle sait c'est qu'elle a mal partout et qu'elle a un cruel besoin d'air.

Elle crève la surface avec force et reprend brutalement sa respiration en ouvrant brusquement ses yeux. Elle doit s'y reprendre à plusieurs fois alors qu'à chaque fois elle semble irrémédiablement attirée vers le fond. La puissance des vagues qui se déchainent contre elle l'ensevelit toujours plus mais elle se débat violemment contre elles pour rester à l'air libre et pouvoir enfin respirer. Elle observe son environnement autour d'elle, elle est au milieu de la mer et aperçoit un grand bâtiment. Elle plonge brusquement après avoir rempli ses poumons d'air, pour ne pas se faire repérer. Les morceaux viennent de se recoller dans son esprit alors qu'elle se souvient. Samaritain, sa fuite, sa chute mortelle, enfin pas tant que ça visiblement. Elle se met à nager sous l'eau aussi vite qu'elle le peut malgré l'épuisement qui l'envahit. Elle ne cesse pas alors qu'une pensée l'envahit "Je suis vivante". Elle n'y avait vraiment pas cru en sautant. Elle ne voulait certes pas mourir, elle voulait s'enfuir, mais personne n'était censé survivre à une telle chute, sauf elle visiblement. La vie semble décidément s'accrocher à elle avec force, et elle décide de le prendre comme un signe qu'elle doit s'en sortir après tout. Ils la penseront surement morte et elle pourrait avoir une chance de… Une chance de quoi ? Perdue seule en plein océan déchainé, que peut-elle faire ? Sameen crève à nouveau la surface pour reprendre son souffle et plonge à nouveau. Elle continue de nager. Elle trouvera bien une solution, ou alors elle mourra seule au milieu des flots. Cette pensée ne l'effraie même pas, c'est toujours mieux que de mourir seule au milieu des loups.

Elle nage plusieurs heures avant de se laisser flotter sur le dos, bercée au gré des vagues, épuisée. La raffinerie de pétrole ne forme plus qu'un point au loin pas plus gros que son pouce. Elle se sent enfin en sécurité, une sensation qui lui semble bien étrange désormais. Elle a froid comme jamais et est incapable de bouger. Elle ferme les yeux et attend la mort, seule issue possible désormais.

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- Salut mon cœur.

Sameen ouvre brusquement les yeux. Elle est encore trempée et transie de froid mais elle n'est plus en plein océan. Elle est dans le métro, seule avec Root qui l'observe, un immense sourire aux lèvres.

- Root, murmure doucement Sameen en s'approchant d'elle.

- Tu t'attendais à voir quelqu'un d'autre ?

- Euh non, non, répond doucement Sameen.

Elle observe la pièce autour d'elle, rien n'a changé, tout est comme dans son souvenir mais un peu trop propre. Elle ne comprend plus rien, elle était au milieu de l'océan seule et là…

- Je suis morte ? demande-t-elle brusquement en se tournant vers la femme qui l'observe toujours.

Root semble surprise et prend le temps de lui répondre. Sameen l'observe attentivement. Elle non plus, n'a pas changé, elle est restée la même. Son sourire, son air taquin, ses yeux profonds qui quand on savait les lire cachaient toute la vulnérabilité accumulée au cours de sa vie. Non, ça n'est pas Root qui a changé, c'était elle.

- Euh non, ma chérie, par contre tu as une sale tête.

Sameen lève les yeux au ciel.

- Je ne te conseille pas le club vacances Samaritain. Le service y est atroce et il s'en vante d'ailleurs.

Root lâche un rire sans joie.

- J'ai froid, murmure Shaw en claquant des dents.

Elle en prend soudainement conscience alors que toute force la quitte et qu'elle s'effondre au sol en frissonnant violemment. Elle serre ses bras autour de son corps. Root s'approche d'elle et la serre dans une étreinte dont elles ont toutes les deux tellement rêvé, mais elle ne procure aucune chaleur à Sameen.

- Ça va aller, mon cœur.

- Tu es une hallucination, réalise alors Shaw. Un truc imposé par mon cerveau alors que je suis en train de mourir seule dans cet océan.

- Chut, murmure calmement Root en serrant sa tête contre sa poitrine et en la berçant tendrement.

Sameen se laisse faire. Elle a trop manqué de tendresse pour la repousser et mettre en place son masque d'impassibilité de sociopathe. Si ce sont ces derniers instants avec Root, elle veut en profiter à fond, même si ça n'est pas réel. Au moins pour une fois, cet instant n'est qu'à elle et pas à Samaritain dans ces maudites simulations.

- Tu ne seras jamais seule, lui chuchote Root. Si c'est vraiment une hallucination, je suis heureuse d'être celle à qui tu penses en cet instant, mon cœur.

- Tu es morte toi aussi ? demande Shaw paniquée en se redressant pour la regarder.

Cette pensée l'a soudain frappée. Si elle est déjà morte et qu'elle voit Root alors peut-être que Root est elle aussi… Non impossible, pas Root, pas la solide interface complètement folle et adorablement forte. Ils ne l'ont pas eue, c'est Sameen qu'ils ont eu.

Root la regarde calmement avant de faire non de la tête pour lui répondre et Sameen souffle de soulagement.

- Et tu ne vas pas mourir non plus, je t'aime trop pour ça.

Elle reprend son étreinte, et Sameen serre ses bras autour d'elle. Le silence qui s'installe est doux, calme, reposant, comme celui d'une méditation. Shaw voudrait pourtant lui dire tant de choses.

- J'ai essayé, tu sais, murmure doucement Shaw. J'ai essayé de leur résister, j'ai tout tenté mais…

Elle s'arrête tandis que la culpabilité de ses trahisons des derniers mois la rattrape. Root continue à la bercer un moment avant de la lâcher.

- Je sais, mon cœur, je sais. Tout va s'arranger, tu verras.

Elle se relève doucement et la regarde. Sameen ne comprend pas pourquoi elle s'éloigne. Elle voudrait la retenir mais elle n'a plus la force de bouger un muscle, elle ne sent d'ailleurs plus rien ni le froid ni la douleur. Elle a juste sommeil.

- Allez, lève-toi, Sameen, ordonne Root. Tu ne peux pas abandonner, pas maintenant. Tu dois y retourner.

Shaw la regarde sans comprendre. Retourner où ? Dans l'océan. Elle préfère de loin être ici avec la grande brune. Ses yeux papillonnent et Root se précipitent vers elle. Elle s'agenouille en face d'elle et lui encadre délicatement mais fermement la tête de ses deux mains.

- Eh, eh, eh, ma belle, lui murmure-t-elle. Non, ne t'endors pas. Sameen, tu dois y retourner, il n'est pas trop tard.

- C'est trop dur, murmure faiblement Sameen, c'était trop dur… trop dur sans toi.

Rot lui sourit.

- Si tu veux me revoir, si tu veux que l'on soit réunie, tu dois te battre, Sam. Réveille-toi, réveille-toi.

Elle répète ces derniers mots encore et encore. Et Sameen la voit s'éloigner dans un brouillard. Elle l'entend et la voit de moins en moins bien comme si Root s'éloignait vers le fond d'un tunnel et elle perd la sensation de sa peau contre la sienne. Elle va la perdre encore une fois.

- Non, murmure Shaw. Attends ! Root ! Ne me laisse pas. Reviens ! Root ! Root !

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- Root ! Continue-t-elle à appeler faiblement. Root ! Root !

Elle ouvre les yeux, et tout est flou et sombre. Elle est dans une pièce qu'elle ne connait pas, petite et sombre, à peine éclairée par une bougie dont la flamme tremblote. Elle se sent allongée dans un lit, recouverte de couvertures.

- Non, murmure-t-elle faiblement.

Ils l'ont attrapée encore une fois, c'est certain, à moins que… Cet endroit ne ressemble pas aux locaux de Samaritain, il semble plus spartiate et beaucoup plus chaleureux. Elle délire encore et continue à appeler Root en sombrant à nouveau. Elle se réveille à nouveau quand elle sent un tissu humide et froid sur son visage meurtri où dégouline la sueur à grandes gouttes, elle entraperçoit vaguement dans son brouillard une femme aux longs cheveux foncés. Elle se raidit immédiatement et se débat sans grande virulence un instant avant de se détendre soudainement, le geste de Root est si doux. Elle s'y abandonne et murmure encore son prénom avant de perdre à nouveau connaissance.

Elle ouvre les yeux après ce qui lui semble une éternité et tout lui semble moins brumeux. La pièce est sombre, petite, mais chaleureuse. Le lit sur lequel elle est y occupe une grande place. Les murs sont en terre brute, elle comprend qu'elle est sous terre. La température y est pourtant agréable. Des pots en terre cuite s'entassent au sol le long des murs, un tapis abimé mais coloré occupe le centre de la pièce sur lequel un bol de soupe a été posé.

Sameen se redresse doucement mais tout tourne trop vite autour d'elle et elle a mal au crâne. Que s'est-il passé ? Et elle se souvient, l'océan, la mort qui la taraudait et Root, Root qui lui a dit de ne pas abandonner, Root qui l'a sauvée encore une fois. Sameen tente de se lever mais elle s'écroule sur le tapis et ne parvient plus à bouger. Ses blessures la font souffrir et elle grogne de douleur. Elle rampe tel un insecte jusqu'à la nourriture. Alors qu'elle tend sa main vers le bol, la femme aux longs cheveux noirs entre dans la pièce. Le bruit l'a sans doute alertée et elle baragouine un charabia à Sameen dans une langue qu'elle ne connait pas. Elle l'assoit doucement au sol et l'appuie contre un mur de la pièce. Elle approche alors le bol de ses lèvres et lui fait boire lentement. Sameen avale le liquide tiède, c'est délicieux. Elle la force à boire le tout mais lentement. Sameen s'arrête brutalement quand elle voit un petit enfant à l'entrée de la pièce. Il semble avoir un peu peur d'elle, il faut dire qu'elle doit avoir une de ces têtes, un vrai monstre. Il est petit, à peine deux ou trois ans. La femme se tourne vers lui et lui murmure quelque chose que Shaw ne comprend pas. Elle doit être sa mère, pense-t-elle. L'enfant disparait et elle se tourne à nouveau vers Sameen pour lui faire finir sa soupe. Quelques minutes passent dans un silence calme. La femme se relève mais Sam lui attrape le bras pour la retenir. Elle ne sait pas encore ce qu'il s'est passé ni par quel miracle elle a atterri ici vivante, mais elle veut la remercier de sa gentillesse. Elle la lâche quand l'enfant revient dans la pièce accompagné de deux hommes. Shaw les regarde calmement. Personne ne semble vouloir lui faire du mal ici, elle est en sécurité. Un des deux hommes s'assoit à terre en face d'elle.

- Bonjour, lui dit-il.

Elle soupire de soulagement alors qu'elle le comprend.

- Vous parlez anglais, murmure-t-elle d'une voix rauque.

- Un peu, répond difficilement l'homme.

Il la regarde, pas trop sûr de lui. Sameen est calme et sereine. Elle est libre enfin, prochaine étape rejoindre, New-York.

- Où je suis ? demande-t-elle enfin

- Burutu au Nigeria, murmure-t-il. Qu'est-ce qu'il vous est arrivé ?

Elle le regarde un instant mais ne répond pas. Ce sont de braves gens, ils ont dû la retrouver quasi morte et alors qu'ils n'ont rien, ils se sont occupés d'elle. Ils ont l'air inquiets, bien sûr, ils ont dû voir les marques sur son corps. Elle ne peut pas leur dire la vérité, ça les mettrait trop en danger, et ils la prendraient pour une folle de toute façon.

- Comment je suis arrivée ici ? demande-t-elle plutôt pour éviter la question.

- Moi et mon frère, murmure l'homme en se désignant puis en montrant l'autre type derrière lui. Nous…

Il fait une pause, ne trouvant pas ses mots et finit par mimer le geste d'une canne à pêche et Sameen comprend.

- Pêcheur, dit-elle.

Il lui sourit heureux qu'elle ait compris.

- En mer, nous vous avons trouvée. Nous avons cru que…

Il n'a pas besoin de finir sa phrase. Ils avaient dû penser qu'elle était morte. Sam réalise qu'elle est une véritable miraculée. Elle avait dérivé, inconsciente des heures sinon des jours dans l'océan avant de se rapprocher des côtes et d'être trouvée. Elle devait être dans un sale état. Elle se passe une main sur le front, elle a encore de la fièvre mais rien à voir avec celle d'il y a quelques jours.

- Ma femme, continue l'homme en désignant la grande brune qui lui sourit alors que Sameen se tourne vers elle, vous a soignée.

Shaw les regarde un instant.

- Merci, murmure-t-elle enfin. Merci.

Elle serre la main de l'homme dans un geste qu'elle espère qu'il comprendra. Puis elle commence à se relever lentement. La femme s'écrie mais Shaw ne la comprend pas. L'homme l'aide en la tenant fermement. Il la guide pour l'assoir sur le lit mais elle refuse. Il lui lance un regard d'incompréhension.

- Je dois rentrer chez moi, murmure-t-elle, au plus vite.

Ça fait trop longtemps qu'elle est partie et ils la croient morte à part Root. Mais même cette dernière finira par douter avec le temps. Elle doit faire vite, profiter de ce Samaritain la croit morte. Depuis combien de temps est-elle là ? Plusieurs jours surement, sans compter sa dérive dans l'océan Atlantique. Il doit la chercher, peut-être même avoir un doute sur sa mort à ne pas avoir trouvé son corps. Sameen sait qu'il ne la laissera jamais, il n'abandonnera pas. Si elle reste ici, il la trouvera et tuera ces pauvres gens. Elle se met à paniquer et se dirige trop brusquement vers la porte. Ils la retiennent alors qu'elle s'effondre à nouveau au sol et parlent entre eux. Elle ne comprend rien, tout tourne. Elle observe l'enfant devant elle qui la regarde effrayé.

- Vous devez dormir encore, lui murmure l'homme.

Elle sent qu'ils la portent pour la rallonger.

- Je dois rentrer chez moi répète-t-elle faiblement alors qu'elle sent l'inconscience la rattraper, à New-York.

Elle doit leur dire, leur dire qu'elle est dangereuse pour eux.

- Il va me retrouver, murmure-t-elle, il va vous tuer et m'attraper. Il faut que je parte, que vous vous sauviez.

Mais ils ne l'écoutent plus. Elle a peur alors que tout redevient noir. Elle murmure encore des paroles incohérentes et incompréhensibles.

Elle se réveille à nouveau plus tard. Le petit garçon est assis à côté d'elle sur le lit et pose des figurines en plastique sur elle. Sam lève les sourcils en le regardant. Il lui sourit et continue à jouer. Elle attrape un bonhomme et l'observe.

- Spiderman, murmure-t-elle.

L'enfant acquiesce et sourit de plus belle. Il lui en tend une autre et passe la demi-heure suivante à les lui décrire. Elle ne comprend pas tout, mis à part les noms des super-héros qu'elle connait. Mais c'est si agréable d'avoir enfin un contact humain normal. Elle qui détestait ça avant, ça et les enfants. C'est fou comme Root et Louisa l'ont transformée, et encore plus dingue, qu'elle ne s'en rende compte que maintenant.

Sameen a lentement récupéré dans les jours suivants. Elle a fini par se calmer, rassurée en voyant qu'aucun agent de Samaritain ne débarquait ici. Pas de caméras, Samaritain ne savait donc pas. Elle reprit des forces et participait même aux tâches ménagères aidant Maya, la femme du pêcheur qu'elle n'a pas revu depuis. Maya lui a expliqué en mimant que son frère et lui sont retournés à la pêche pour plusieurs jours et Sameen a plus ou moins réussi à lui faire comprendre qu'elle espérait qu'ils attrapent un poisson moins gros et plus comestible qu'elle. Maya éclata de rire quand elle comprit au bout de dix minutes d'explication. Son fils Mabo lui apprend quelques mots de Haoussa, cette langue qu'elle ne comprend pas, et Sameen, quelques mots d'anglais.

Au bout de deux jours, Sameen peut voir que Maya est inquiète. Les hommes sont longs à revenir de la pêche. Quand Sameen lui demande s'il y a un problème, elle lui sourit et lui dit que ça arrive parfois avec le mauvais temps. Elle l'emmène ensuite au marché pour les courses. C'est la première fois que Shaw sort et elle a une petite appréhension de se retrouver plongée au milieu de la foule, mais ses craintes se dissipent peu à peu. Mabo lui sourit et est surexcité. Maya fait ses achats et Sameen observe la pauvreté des lieux. "L'Afrique", pense-t-elle simplement. Elle y avait fait de nombreuses missions pour l'ISA, mais jamais au Nigéria. Elle se souvient qu'à l'époque, ça ne l'avait pas plus préoccupée que ça de voir la misère du monde s'étaler sous ses yeux. Il faut dire qu'elle avait été très peu en contact avec la population locale. Sameen a décidé de repartir quand les hommes reviendront. Elle va beaucoup mieux maintenant et elle doit regagner New-York. Contacter Root serait trop risqué et de toute façon, Maya n'a pas de téléphone et encore moins internet. Elle est si pauvre et Sameen a un minimum de reconnaissance pour ne pas lui demander de l'argent pour appeler depuis une cabine téléphonique. La femme est si généreuse qu'elle accepterait sans peine, or elle a déjà fait tant pour elle et Sameen a peur de l'avoir trop mise en danger. Burutu n'est pas grand, une ville très pauvre, les caméras, s'il y en a, doivent être rares, mais Sam reste sur ses gardes.

Deux heures plus tard, ils rentrent à la maison. Maya et elle préparent le dîner tandis que Mabo tombe endormi dans la chambre qu'elle a occupée quand elle est arrivée ici. Après avoir vu le reste de la maison, elle s'est rendue compte que cette dernière était la plus grande et la plus confortable. Ces gens avaient vraiment le cœur sur la main.

- Je vais partir, murmure-t-elle soudain à Maya en cessant d'hacher les légumes.

Maya la regarde et lui informe par un regard qu'elle ne l'a pas comprise. Sameen est sur le point de lui mimer quand soudain un grand bruit retentit. La porte vient d'être enfoncée et des hommes armés entrent de tout côté. Samaritain réalise Sameen affolée. Il l'a retrouvée mais comment ? Peu importe, là n'est pas le problème, elle attrape le couteau de cuisine avec lequel elle découpait les légumes et le brandit. Maya hurle de terreur puis de douleur quand les corps inconscients et couverts de sang de son mari et de son frère sont projetés dans la pièce. Ils ont été passés à tabac. Sameen déglutit difficilement. Tout ça, c'est sa faute. Ces gens n'ont fait que l'aider et elle, elle vient de les condamner. Mabo entre dans la pièce en courant et se raidit de terreur en voyant sa mère à terre, en larmes, tenant le visage de son mari inconscient dans ses bras.

Sameen l'appelle pour qu'il se cache derrière elle, mais il n'a pas le temps de faire un pas que Lambert l'attrape et lui braque l'arme sur le crâne.

- NON, hurle soudain Sameen.

La scène lui en rappelle une autre, celle où Mia est morte. Lambert lui sourit alors que Shaw se décompose.

- Bonjour Shaw, lui murmure-t-il.

- Lâche-le, murmure-t-elle. Ils ne savent rien, laisse-les.

- Contre quoi ? murmure alors Martine en apparaissant par une autre porte et en entrant à son tour dans la pièce calmement. Il va falloir mettre le prix, Shaw.

Sameen observe Maya en larmes, Mabo qui est terrifié et les deux hommes couverts de sang au sol. Pas question de faire payer ces pauvres gens. Elle pose son couteau au sol et se redresse en levant ses bras en signe de reddition.

- Je vous suis sans faire d'histoire si vous les laissez tranquille.

Lambert et Martine échangent un regard puis un bref signe de tête. Jeremy lâche Mabo qui court se réfugier dans les bras de sa mère, tandis que deux agents attrapent brusquement Sameen par les bras. Martine s'approche d'elle, un sourire aux lèvres et lui prend le menton entre ses doigts.

- Tu m'as manqué, lui chante-t-elle.

Sameen lui lance son regard le plus meurtrier. Elle avait pensé un instant à se tuer avec le couteau mais ça aurait condamné à mort ses sauveurs et ça, elle ne pouvait pas l'accepter. Elle avait fait un marché. La blonde lui balance un énorme coup de poing dans le ventre, coupant le souffle à Sameen qui se serait effondrée si les deux brutes ne la tenaient pas par les bras. Elle reprend contenance et se redresse. Ils la trainent hors de la maison dans la rue et la jettent à l'arrière d'un SUV qui ne passe franchement pas inaperçu dans cet endroit pauvre. Elle sent un coup violent à la tête et grogne de douleur alors qu'elle voit des étoiles partout.

La voiture démarre et s'arrête quinze minutes plus tard.

- Eh, Shaw, l'appelle Martine.

Sameen se redresse et tente d'ouvrir les yeux malgré la douleur de son coup à la tête, pour la regarder. La joie qu'elle lit sur son visage lui donne des frissons.

- Le spectacle te plait ?

Sameen ne comprend pas tout de suite. Le sourire de la blonde s'élargit alors qu'elle lui fait un signe de tête vers la droite. Shaw tourne la tête et l'horreur l'envahit quand elle voit au loin l'incendie. Burutu est en train de bruler. Maya, Mabo. Les ordures n'ont pas tenu parole, ils les ont tués et là, ils nettoient leurs traces. Elle se met à hurler, à frapper tout ce qui bouge dans le véhicule, explosant au passage le nez d'un agent. Elle ressemble à une bête enragée. Elle sent une douleur dans le cou quand on lui administre un sédatif. Elle s'immobilise immédiatement. Lambert jette la seringue par la fenêtre et l'allonge sur le siège à côté d'elle alors que la voiture redémarre.

- Calme-toi, lui dit-il en lui caressant la tête.

Elle serre les dents de rage puis tout devient noir. Et dire qu'elle était libre. Comment l'ont-ils retrouvée aussi vite, bon sang ? Comment ont-ils su ? Où a-t-elle commis une erreur ? L'erreur fatale.

Elle émerge bien plus tard et reconnait immédiatement sa triste cellule dans l'asile désaffecté. "Retour à la case départ", pense-t-elle tristement alors qu'elle sent les entraves qui l'emprisonnent à nouveau. Tout cela pour rien. Elle sait avant d'ouvrir les yeux qu'ils seront là.

- Ce n'est pas trop tôt, lui dit Martine. Trois jours que tu es dans les vapes.

Sameen lui lance un regard venimeux.

- Tu n'y es pas allé de main morte, continue la blonde en se tournant vers Lambert.

Ce dernier sourit. Sameen reste de marbre alors qu'elle bouge pour se défaire de ses liens, les enfonçant plus profondément et douloureusement dans sa chair. Elle finit par abandonner.

Martine s'approche d'elle, une lueur assassine au fond des yeux. Elle se met à califourchon au-dessus d'elle et sort son arme qu'elle charge une balle à la fois avec un indéniable plaisir.

- Bien, dit-elle. On va pouvoir continuer où on en était.

Sameen l'observe très calmement sans broncher. Elle ne la suppliera pas, elle ne la suppliera plus. Son plan de la fille à bout, qui craque et prête à se soumettre à leurs ordres est clairement grillé. La comédie est finie. Elle va souffrir jusqu'à la fin maintenant et elle le sait.

- Alors, murmure Martine en finissant de charger son arme, où est Samantha Groves ?

Sameen ne lui répond pas et continue à la regarder calmement. Martine soupire et pose le canon de son arme sur sa rotule.

- Je t'explique, chérie, soit tu me le dis maintenant et je ne te fais rien, tu as ma parole, sin…

- Comme j'avais ta parole que vous ne tueriez pas ces pauvres gens, la coupe Shaw folle de rage.

Martine lui sourit de plus belle mais tente tout de même de finir sa phrase.

- … sinon je…

- SINON QUOI ? hurla Sameen QU'EST-CE QUE TU VAS FAIRE, HEIN ? QU'EST-CE QUE TU VAS ME FAIRE ENCORE ? JE SUIS DEJA EN ENFER.

Elle laisse exploser sa rage, sa haine, sa tristesse et ne peut plus s'arrêter.

- Je n'ai fait que vous mentir, continue-t-elle, un sourire mauvais inscrit sur le visage en se foutant d'eux. La pauvre fille en larmes que vous auriez réussie à briser, mon œil, oui. De toute façon, je ne vous parlerai pas, je ne vous dirai rien, alors tuez-moi, torturez-moi, éclate-moi les rotules, salope, si tu veux, je m'en fous. J'attends même la fin avec impatiente. Ça m'est égal, si ça me permet de les protéger. Mais ça, bien sûr, ça te dépasse. Tu ne comprends pas, tu ne comprends rien et c'est tant mieux. Dans le fond, je pourrai presque vous plaindre d'être ce que vous êtes, tomber si bas.

Elle s'arrête à bout de souffle. Ils continuent de la regarder calmement. Leurs sourires se sont un peu figés, juste un bref instant. Elle continue de leur tenir tête. Martine se lève, elle jette un regard à Lambert qui lui fait un signe de tête alors que son sourire s'élargit. La blonde quitte la pièce et Sameen se demande bien ce qui se passe encore.

- On n'avance clairement pas avec toi, Shaw, lui dit Lambert.

Il marque une pause.

La porte s'ouvre et Martine revient en trainant quelqu'un derrière elle. Sameen ouvre grand la bouche en signe d'effroi. Son cœur semble s'arrêter et elle est incapable de parler.

- Alors on va changer de méthode, finit simplement Lambert.

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Root avait fini sa mission en une demi-heure. Ça avait été rapide comme elle l'avait prévu. Elle avait débarqué dans la planque et avait tiré sur tout ce qui bougeait. Les types n'étaient vraiment que des amateurs et ça avait été aussi simple de leur tirer dans les genoux que de faire du tir aux pigeons. Le malheureux otage, un garçon d'à peine 20 ou 25 ans, avait eu la trouille de sa vie quand elle eut fini. Elle avait penché la tête en l'observant et elle lui avait envoyé un large sourire. Il eut immédiatement encore plus peur d'elle.

- Qui êtes-vous ? demanda-t-il. Ne me faites pas de mal, je vous en supplie.

Il s'était mis à pleurer alors même qu'elle rangeait son arme et s'approchait de lui. Il était vraiment idiot ce type, elle venait de lui sauver la vie, bon sang. Il sanglota de plus belle quand elle sortit un couteau. Elle trancha la corde autour de ses poignets, rangea son couteau dans sa botte et le releva de force sur ses pieds.

- Disons simplement que je suis une tierce partie concernée et totalement désintéressée.

Le garçon la regarda, interloqué. C'était un gag ou quoi ? D'abord, il était enlevé par des types qui l'avaient tabassé à coup de poing dans cet endroit, puis cette femme débarquait en tirant sur tout le monde avec un sourire sadique et un regard fou, et enfin elle lui sortait son histoire de "tierce partie concernée". Mais après tout, elle venait de lui sauver la vie et elle ne lui avait pas encore tiré dessus. Elle avait dit être désintéressée et ne semblait pas être un autre ravisseur travaillant pour un autre groupe criminel qui aurait voulu l'utiliser pour faire payer son père. Mais qui était-elle ? Il allait lui demander quand son téléphone sonna, une sonnerie bizarre comme une alarme de SOS. Il vit la femme perdre immédiatement son sourire et il eut à nouveau peur d'elle. Pire que la colère, la terreur se lisait sur son beau visage quand elle le quitta des yeux pour attraper son téléphone. Elle sembla y trouver la confirmation d'une très mauvaise nouvelle et elle perdit toute couleur avant de foncer vers la sortie sans plus lui jeter un regard.

- Attendez, l'appela-t-il.

Il aurait voulu la remercier, lui demander ce qu'il devait faire maintenant. Elle ne pouvait quand même pas le planter là ! Mais Root ne l'avait même pas entendu. Elle avait foncé vers son véhicule et avait démarré en trombe. Lou était en danger, elle avait activé son collier. Root la localisa sur son téléphone et eut l'impression d'avoir reçu un coup violent dans le ventre, elle en eut le souffle coupé. Sa fille sortait du Washington Park et se dirigeait sur la cinquième avenue. Elle fonça dans New York, mais elle était loin et tout était bouché. De rage, elle abandonna sa voiture au milieu du boulevard embouteillé et vola une moto pour se faufiler entre les files de voiture, un œil sur la route, un autre sur son téléphone. Elle se guida toujours grâce à ce dernier. Louisa venait d'entrer dans la treizième rue et se dirigeait vers Broadway. Root était morte de peur, elle demanda à la Machine un visuel du Washington Park via son téléphone, espérant que Lou ait pu faire une erreur, que personne ne la poursuivait et qu'elle n'était pas en danger comme elle semblait le croire. Elle sentit son cœur s'arrêter quand elle vit les images. Elle reconnut Lambert parmi d'autres agents de Samaritain qui encerclaient Lou autour de la fontaine. Sa fille semblait pourtant très calme et était sortie du parc pour se diriger vers une avenue bondée, ce qui était bon signe. Son traceur indiqua une ruelle paumée adjacente de la douzième rue et ne bougeait plus. Elle était dans un cul de sac. Elle soupira de soulagement, Louisa avait dû se cacher et devait l'attendre comme elle le lui avait dit. Elle fonça d'autant plus vite et grilla les feux. Elle roula encore 10 minutes comme une folle furieuse quand le traceur cessa d'émettre un signal sur son téléphone.

- Non, murmura-t-elle. Non, non, non, non, non, Non ! hurla-t-elle.

Elle accéléra, grilla un stop et manqua de s'emplafonner contre un camion. Elle fit une violente embardée pour l'éviter et freina brusquement. Elle perdit le contrôle de la moto et roula durement à terre sur le bitume de la route. Elle se réveilla quelques secondes plus tard, une foule l'entourait. Les personnes appelaient les secours, lui disaient que tout allait bien se passer, de ne pas bouger, de rester calme. Mais elle ne pouvait pas, ils avaient tort, tout n'allait pas bien mais pas pour elle, pour sa fille. Elle se releva durement, ignorant leurs cris plaintifs lui ordonnant de rester à terre. Elle avait mal, ses côtes à peine guéries venaient surement de se briser à nouveau, mais elle boita tout de même jusqu'à la moto qu'elle releva en soufflant. Les passants la regardèrent interloqués, choqués même. Son téléphone sonna comme la Machine lui envoya une nouvelle information, et Root alla le ramasser dans le caniveau où il avait atterri quand elle avait fait son vol plané au-dessus du camion. C'était un miracle qu'il soit encore en état de marche. Ce qu'elle vit sur l'écran manqua de l'achever, elle vit Martine entrer depuis Broadway dans la douzième rue, pas loin de Louisa et de sa possible cachette.

Root ignora la douleur, remonta sur la moto et redémarra en trombe. Elle entendit les personnes murmurées "Complètement folle", "Bonne à enfermer", ou encore "On devrait tous leur retirer le permis à ces fous". Mais elle n'en avait que faire. Elle fonça jusque la dixième rue sur Broadway et y parvint après 10 minutes de course folle. Elle largua la moto sans soin sur l'avenue et fonça à pied sur la douzième rue, elle avait sorti son arme. Pas le temps d'appeler Reese en renfort, Lou attendait déjà depuis 20 minutes. C'était trop long pour un sauvetage. Elle pria pour qu'ils ne l'aient pas trouvée. Elle sentit la panique parcourir ses veines quand elle déboula dans la ruelle qu'elle trouva vide. Elle fouilla partout et appela Lou mais elle n'était pas là. Root eut du mal à respirer. Elle observa les lieux et vit quelque chose briller à terre sous un carton. Elle se pencha et le repoussa brusquement pour découvrir un téléphone qui vibrait autour duquel on avait entouré une sorte de fil. Quand elle le ramassa, elle se rendit compte que c'était le collier de Louisa. Il avait été coupé net, arraché. Elle trembla et plaqua une main sur sa bouche pour retenir ses sanglots et ses hurlements de douleur alors que la vérité du message qu'ils avaient laissé à son intention, s'imposait à elle. Ils avaient Louisa, ils avaient sa fille. Elle glissa à terre à quatre pattes secouées de sanglots incontrôlables. Le téléphone cessa de vibrer et elle sembla soudain se réveiller.

Elle se releva brutalement et quitta les lieux. Elle passa la douzième rue au pas de course, son arme à la main pour fouiller les lieux, elle savait qu'elle avait dû les manquer de peu. Mais il n'y avait personne. Elle laissa les larmes couler sur ses joues mais affichait un air furieux, concentré, impitoyable à quiconque se présenterait dans cette rue. Son cerveau sembla soudain se rallumer et elle se mit à réfléchir en faisant les cent pas dans la rue vide, ses deux mains serrant l'arrière de sa tête, l'une d'entre elles tenant toujours son arme chargée. Que fallait-il faire maintenant ? Elle revint sur ses pas dans le cul de sac, mais Louisa avait disparu sans laisser de traces. Pas de traces ! Donc ils ne l'avaient surement pas tuée, il y aurait eu du sang, un indice quelque chose. Lou avait jeté son téléphone, son traceur était détruit, comment la retrouver alors ? "Réfléchis" s'ordonna-t-elle furieusement. Mais rien ne vint, elle donna un violent coup de pied dans la benne à ordures pour expulser sa rage, sans résultat.

- AIDE-MOI, hurla-t-elle à la Machine.

Comme une réponse, le téléphone sonna à nouveau. Root décrocha immédiatement, mais ce n'était pas sa déesse, c'était Greer. Elle entendait son sourire dans sa voix, et son désespoir grandit encore un peu plus.

- Bonjour mademoiselle Groves. Belle journée pour une balade dans Greenwich Village.

Elle ne répondit pas, de toute façon, sa respiration saccadée par la panique la trahissait déjà suffisamment. Ces salauds devaient jubiler, ils se foutaient clairement d'elle. Ils savaient qu'elle allait venir, ils savaient et c'était pour la contacter qu'ils avaient laissé un téléphone. Pourquoi ? C'était elle qu'ils voulaient, pas sa fille, ou accessoirement si. Après Sameen, ils avaient désormais toutes les cartes en main pour l'atteindre elle, la faire plier.

- Tu as perdu ta langue, Samantha ? murmura Martine.

Root se rendit compte qu'elle devait être sur haut-parleur, mais elle semblait toujours incapable parler. Le choc de la situation la coulait sur place. Ça ne pouvait être qu'un cauchemar.

- Quelqu'un veut te parler, continua la blonde d'une voix doucereuse.

Root entendit qu'on déplaçait le téléphone.

- Vas-y, parle, ordonna-t-elle. Dis bonjour à maman.

Root sentit son cœur battre la chamade et attendit pleine d'espoir, mais elle n'entendit rien. Louisa leur tenait tête et refusait de leur obéir. Root la trouva très courageuse, sa fille n'avait que six ans et elle devait être terrifiée comme jamais, mais elle ne l'entendait pas pleurer ni supplier et même mieux, elle refusait de leur céder.

Elle entendit une arme se charger et elle comprit ce que la bonde allait faire pour l'obliger à entendre un quelconque bruit provenant de sa fille. Elle devait réagir et vite.

- Lou, c'est maman, murmura-t-elle enfin d'une voix aux tremblements incontrôlables. Si tu es là, dis quelque chose, mon ange.

Elle attendit quelques secondes d'atroces tortures avant de l'entendre.

- Je suis désolée, murmura enfin Louisa. C'est ma faute.

Sa mère libéra brutalement son souffle, elle était vivante. Root frappa à nouveau de colère dans la benne. Elle respira profondément.

- Ce n'est pas grave, reprit-elle calmement, tu ne l'as pas fait exprès.

Elle fit une pause puis posa la question décisive, celle dont la réponse la ferait basculer ou pas dans la folie, une folie meurtrière.

- Est-ce qu'ils t'ont fait du mal ?

- Pas encore, dit Lou d'une voix tremblante, mais je crois que ça ne va pas tarder.

Elle ne pleurait pas alors que Root sentait les larmes couler sur ses joues plus durement. Lou n'était pas stupide, elle ne l'avait jamais été. Mais pour l'instant, elle était vivante et Root devait prendre les choses positives, aussi infimes soient-elles, comme elles venaient.

- Ça va aller, Lou, je vais venir te chercher, tenta de la rassurer Root. Ne leur montre ni peurs ni faiblesses, tu m'entends ?

La gamine ne répondit pas.

- MAMAN, NE VIENS PAS, hurla-t-elle soudain. ILS VEULENT TE…

Root entendit un bruit sourd suivi d'un cri, puis plus rien. Elle comprit qu'on venait de rappeler durement son enfant à l'ordre par un violent coup et elle sentit la rage l'envahir.

- ALLÔ ? Cria-t-elle, morte de peur et transie de haine.

Oser s'en prendre à une enfant était lâche, la tabasser encore plus pathétique. Elle allait les tuer, tous, jusqu'au dernier.

- Très mignonne ta gamine, reprit Martine doucement. Je suis très joueuse et je pense qu'elle voudra prendre sa revanche sur notre petite partie de cache-cache quand elle aura… émergé.

Root sentit son sang geler dans ses veines et ne parvint plus à respirer. Qu'allait-elle faire à sa fille ?

- J'ai même plusieurs idées, poursuivit-elle sadiquement.

- Si tu la touches, je t'explose ta sale gueule, cria Root.

La blonde éclata de rire. Root savait ne pas être en position de force et ça la rendait folle. Ils avaient tout et elle, rien.

- J'aimerais bien, mais plus tard. J'ai d'abord une nouvelle invitée à m'occuper tout aussi… intensément que la précédente. Celle-là aussi, tu la connais d'ailleurs.

Martine éclata de rire à nouveau. La situation semblait vraiment l'éclater comme jamais.

- Ou plutôt, continua-t-elle, tu la connaissais. Je t'avoue qu'avec tous les bons soins qu'on lui a prodigués, elle a quelque peu changé. D'une certaine manière, ça doit vouloir dire qu'elle est morte.

- Tu appelles pour te vanter, cracha Root.

Elle se remit à fouiller les lieux. Avoir quelque chose à faire l'occupait et mettait à distance l'horreur de la situation. Ils avaient laissé le téléphone parce qu'ils savaient qu'elle allait venir ici, le trouver, répondre, et même rester pour discuter. Ils avaient dû lui laisser un autre cadeau. Elle farfouilla dans les cartons derrière la benne et y trouva ce à quoi elle s'attendait : une bombe. Il restait cinq minutes, c'était assez. Root sortit son couteau de sa botte et commença à farfouiller les fils.

- Triompher serait le terme exact, répliqua Greer. Et vous, ma chère, vous aurez au moins vécu assez de temps pour le savoir.

Root coupa un fil et la bombe s'arrêta. Quelle bande d'abrutis ! Ils auraient dû savoir qu'elle était douée en électronique autant qu'en informatique.

- Tu m'as loupée, répondit-elle rageusement. Mais ne t'inquiète pas, le jour où je te tuerais, je ne me vanterais pas avant.

Un court silence s'installa.

- Excellent travail, agent Groves, répliqua Greer.

Root en resta estomaquée, mais de quoi parlait ce vieux pruneau desséché.

- Pardon ? Lâcha-t-elle

- Vous avez très bien réussi votre test, la complimenta Greer, exactement comme mademoiselle Shaw. Vous êtes, vous aussi, prête pour la phase deux.

- Mon test ? Cracha Root. Mais de quoi vous…

- Samaritain voulait juger vos aptitudes, savoir si vous valiez la peine d'être étudiée de manière plus approfondie plutôt que d'être éliminée, expliqua Greer. Le résultat est concluant. D'après votre vitesse à désactiver cette bombe, il juge vos capacités en tant que potentiel atout, efficaces à 98 %.

- Potentiel atout, répéta Root en écho tandis qu'elle encaissait le fait qu'en plus de lui prendre sa fille, on venait de la manipuler et de la traiter comme un vulgaire rat de laboratoire que l'on félicite pour avoir réalisé un tour d'acrobatie particulièrement difficile.

Bon d'accord, vu la situation, c'était secondaire. Mais Samaritain ne plaisantait pas, il voulait l'embaucher alors qu'il venait de faire enlever sa fille et que Martine venait de la menacer de lui faire subir les pires horreurs. C'était tellement ahurissant d'absurdités, tellement contradictoire que ça ne pouvait être qu'un piège.

- Qu'est-ce que vous voulez ? demanda-t-elle finalement dans un souffle.

- Samaritain vous veut avec lui dans cette grande aventure, en tant qu'amie et alliée. Vous avez tant de compétences, ne les gâchez pas.

- Et si je refuse ? demanda Root.

Elle connaissait déjà la répondre. Elle ferma pourtant les yeux quand elle l'entendit.

- Tu ne reverras jamais ni ta fille ni Sameen, répliqua joyeusement Martine. Mais ne t'inquiète pas, je prendrais bien soin d'elles.

Root devait réfléchir. C'était un piège, elle le savait. Samaritain ne voulait pas l'embaucher, ou en tout cas, pas tout de suite. Elle était trop liée, trop fidèle envers la Machine qui était sa pire ennemie. Il la voulait d'abord pour la trouver elle, sa déesse, et la détruire. Root se prit la tête dans les mains et étouffa un gémissement d'une douleur qui n'avait rien de physique cette fois-ci. Et voilà qu'elle se retrouvait devant un dilemme impossible à résoudre, celui auquel elle n'avait pas voulu penser, celui qu'elle n'avait pas osé imaginer. Choisir entre la Machine d'un côté ou Sameen et Louisa de l'autre. Mais de toute manière, sans la Machine, elles étaient toutes les trois mortes peut-être pas physiquement mais psychologiquement si elles prêtaient allégeance à Samaritain. Martine avait assuré que Shaw était morte d'une certaine manière. Même si Root refusait d'y croire, elle savait que ce qu'ils lui avaient fait, quoique ce soit, avait dû finir par l'atteindre et la faire craquer. Elle devait déjà être dans la fameuse phase deux dont Greer lui avait parlé. Root imaginait sans peine en quoi consistait cette phase deux, briser pour construire un agent fidèle à Samaritain. C'était donc ça qui l'attendait si elle acceptait cette offre, c'était ça qui les attendait toutes les trois, un sort pire que la mort quand on vous vole votre liberté, votre esprit, votre âme. Il ne resterait plus qu'une coquille vide que cette saloperie d'Intelligence artificielle n'aurait qu'à remplir de haine. Root ne pouvait pas s'y résoudre, ce serait signer leurs arrêts de mort à toutes les trois et celui de la Machine. Sans compter qu'ils finiraient surement par les tuer définitivement au final.

Mais elle ne pouvait pas non plus les abandonner là-bas toutes les deux avec ces fous. C'était un casse-tête impossible à résoudre.

- Alors que choisissez-vous, mademoiselle Groves ? demanda Greer devant son silence prolongé.

Root ne savait pas quoi lui répondre, n'arrivant pas à se décider. Elle prit la seule décision vraiment utile sur le moment, celle qui lui ferait gagner du temps : le silence.

Et elle raccrocha. Le calme soudain la transcenda. Elle se releva vivement et partit en courant. Il lui fallait de l'aide et un plan. Seule, elle n'y arriverait pas.