Chapitre 4.

Les nacres.

- « Hinata-sama. »

La jeune femme inclina à son tour la tête pour répondre aux deux ninjas de la branche secondaire qui gardaient les lourdes portes de Sunuke caractéristiques, surplombées d'un majestueux Torii*, de leur domaine. Comme pour témoigner de leur éclat passé. Dernier vestige matériel de la grandeur de leur sang. Signifiant aux rares personnes qui étaient autorisées à pénétrer ce lieux sacré, qu'ils n'appartenaient pas au même monde. Deux flammes, s'étirant telles des cheveux d'or et de vermeil, gravées dans la plus grande finesse sur les panneaux de bois, symbole de leur illustre clan. L'ironie de la conjoncture actuelle lui aurait presque arraché un léger rictus face à tant de matérialisme futile.

Suite à l'attaque de Pain, il ne restait pas grand-chose de leur fief autrefois si fière. Aujourd'hui, de leur immense propriété, ne restait que le bâtiment principal, où la Sôke et la Bunke devaient à présent se partager les espaces. Ce qui ne plaisait bien entendu pas aux anciens. Ces conservateurs archaïques pour lesquels, elle ne ressentait que le respect qu'elle était obligée de leur témoigner. Ils avait tous, que ce soit la lignée secondaire ou non, soufferts de ces principes de conservation qui selon elle, étaient complètement désuets et ne servaient qu'à asservir une partie de sa famille. Elle rêvait de pouvoir un jour tous les unir. Qu'ils soient enfin tous égaux. Elle ne voulait plus voir la souffrance dans les yeux de ces parents forcés d'enfermer leurs jeunes enfants dans la cage du sceau. Elle ne voulait plus entendre les cris et les pleurs de ces petits êtres innocents. Elle ne voulait plus voir la haine au fond des yeux de son cousin si précieux.

La jeune Hime ignora les regards désapprobateurs quant à l'état dans lequel elle osait se présenter. Elle, l'héritière incapable, faible, indigne, n'était même pas fichue d'arborer une tenue descente. Elle s'attelait plutôt à saluer d'un léger sourire ou mouvement de tête toutes les personnes de la branche secondaire qui suaient quant à la rénovation de leur domaine. Leur proposant de temps à autre un peu d'eau pour les soulager de cette chaleur écrasante. Bien entendu ils refusaient tous, l'héritière ne saurait s'abaisser à les servir. Ils avaient d'autant plus tous conscience de la punition qui en résulterait.

Retirant ses chaussures, les plaçant bien alignées de sorte à ne gêner le passage, elle enfila ses tabi* d'un ivoire immaculé. Elle se dirigea avec peu d'entrain vers le bureau de son père, arpentant les longs couloirs traditionnels de la demeure. Ses pas feutrés faisant grincer les lattes chantantes du parquet d'ébène pourpre parfaitement lustré.

Elle s'accroupit, baissa la tête, comme le voulait la tradition, frappa à l'encadrement du panneau de papier de riz, délicatement peint d'un noble paon dont les plumes de sa queue descendaient en une cascade d'or et de turquoise pour se jeter dans un ruisseau limpide, serpentant dans de verdoyantes collines boisées, un paysage sublime. Tout au sein de la demeure principale, reflétait la tradition austère et la richesse de leur lignée. Pas de fioriture, seulement des matériaux d'une grande noblesse et quelques œuvres d'art en décoration, parfaitement entretenus. Rien n'était ostentatoire, mais cela suffisait à démontrer l'apparat des propriétaires du domaine.

Puis elle attendit une réponse du chef de clan avant de coulisser le shoji*. La jeune femme reprit sa position de soumission sur les tatamis clairs face à l'homme froid, impassible, qui se dressait devant elle, puis attendit. L'on ne devait adresser la parole en premier, l'étiquette l'exigeait et elle ne voulait pas se faire réprimander.

Le dos droit, de longs cheveux lisses et sombres tombant au creux de ses reins, des pupilles, semblables à deux perles de lune, caractéristiques de son clan, le patriarche était en seiza* sur un zabuton*derrière son bureau bas. Il incarnait parfaitement l'autorité fière et rigide des Hyûga. D'un bruissement du tissus de son haori*, elle l'entendit tendre son bras opalin pour se servir un thé fumant.

Sans un regard vers elle, il lui intima d'un geste impatient de la main de lui faire le compte rendu de sa mission. Elle s'exécuta.

- « … E-et… Nous avons t-trouvé sur le chemin d-du retour un… Un ho-homme grièvement bl-blessé... » Elle attendit la réaction de son père qui ne se fit pas attendre. Les sourcils froncés, il décrocha les yeux des nombreux parchemins qu'il n'avait jusqu'alors pas arrêté de lire, puis posa un regard sévère sur sa fille, qui rentra un peu plus sa tête entre ses épaules. Elle continua d'une voix incertaine, presque en un murmure.

- « Je… J'ai… Naoki et m-moi lui avons prodigué les p-premiers soins. N-nous l'avons ensuite conduit jusqu'à l'ho-hôpital, où i-il est act-actuellement soigné par l'Hokage-sa-sama... » Le regard posé sur ses mains jointes au dessus de ses genoux, elle n'osait le regarder dans les yeux. Elle savait comment son père allait réagir. Il allait encore une fois lui faire remarquer la déception qu'elle représentait à ses yeux et à ceux du clan. Qu'elle était inconsciente, que la guerre frappait aux portes du village et qu'elle avait sûrement mieux à faire que de gaspiller son énergie à sauver des causes sans espoir. Qui plus est un inconnu. Elle ferait mieux d'atteler son temps à s'entraîner. Les Hyûga étaient les protecteurs du village, l'un de ses plus anciens clans depuis sa création, ils étaient l'honneur, le prestige d'origines sacrées. En tant qu'hypothétique héritière, elle ne devait plus perdre son temps dans de telles futilités. Malheureusement pour les membres du clan, elle le représentait et se devait d'agir en conséquence.

Le patriarche repris la lecture de ses parchemins sans un mot de plus. La discussion était close. Hinata inclina de nouveau la tête, front contre les tatamis, se releva puis sortit de la pièce. Une fois dos au shoji fermé, elle s'autorisa un soupire de soulagement, les paupières abaissées. Lorsqu'elle les rouvrit, ses iris se posèrent sur ses jumelles, deux lunes nacrées.

- « Hinata-sama, votre mission s'est-elle bien passée ? »

- « Oui, très bien, merci Neji-nii-san. » Lui répondit-elle dans un sourire.

Malgré son visage qui exprimait la même absence d'expression qu'Hiashi, elle était toujours heureuse de voir son cousin. Il avait tellement changé depuis son combat contre Naruto. Elle avait alors enfin retrouvé son grand frère. Sa timidité semblait presque s'envoler en sa compagnie, elle ne bégayait plus. Elle était malheureusement toujours incapable d'en faire de même face à son père et d'autres membres influents du clan. Mais elle était heureuse de ce lien retrouvé avec Neji. Lorsqu'elle le voyait, elle se sentait fière, rongée par la peur et la culpabilité de lui faire à nouveau honte à lui aussi, mais fière d'être aux côtés d'un tel prodige. L'un des ninjas les plus puissants de Konoha. Elle l'aimait, elle tenterait tout pour le délivrer de son fardeau. Elle s'en faisait la promesse secrète.

- « Bien. Vous devriez aller prendre un bain et vous reposer hime-sama» Lui fit-il remarquer.

Elle regarda ses mains, elles étaient poussiéreuses, encore pleine du sang séché du pauvre homme qu'elle avait tenté de soigner. Un battement de cœur sauta à la pensée du corps qu'elle et son équipe avaient trouvé. Elle se mordit la lèvre inférieure, elle espérait vraiment qu'elle avait pu l'aider et que Tsunade-sama pourrait le sauver. Elle savait que ses pensées ne pourraient plus se détacher de l'inconnu tant qu'elle n'aurait pas de nouvelle. Mais la Godaime avait été claire, il fallait qu'elle rédige son compte rendu de mission, et ne devait en aucun cas revenir à l'hôpital. Elle allait devoir patienter.

- « Oui, tu as raison Neji-nii-san » fit-elle dans un sourire gêné, inclinant légèrement la tête, elle prit la direction de sa chambre.

Son cousin la regarda partir jusqu'à ce que sa gracile silhouette disparaisse au coin du couloir. Un sentiment étrange lui enserrait les entrailles. Il n'avait jamais vu sa précieuse princesse avec une telle expression au fond de ses yeux si similaires et pourtant si opposés aux siens. Il se rappela son intervention face à Pain, réprimant une boule dans la gorge. Jamais il ne devrait lui être fait de mal. Il était son protecteur, c'était son rôle. Son père le lui avait dit, rien n'est plus important que la famille. Mais elle avait eu cet étrange regard sur ses propres mains. Comme une absence. Il secoua légèrement la tête de droite à gauche, comme pour effacer cette impression qui lui comprimait le cœur, reprit son visage impassible, se retourna dans un mouvement souple de ses longs cheveux brins rassemblés en catogan bas, puis se dirigea vers les chantiers à l'extérieur.

La jeune femme ouvrit la porte de son armoire et en retira les premiers vêtements sur lesquels elle tombait, puis se dirigea vers sa salle de bain attenante à sa chambre. Son regard se posa sur la psyché de la pièce d'eau et prit le temps de s'observer. Elle comprenait mieux les regards plus dédaigneux que d'ordinaire qui s'étaient posés sur elle. Elle faisait peur à voir. Ses mains, ses bras étaient recouverts du liquide de vie du pauvre homme. Sec par endroit et parfois même encore humide à d'autres. Ses vêtements étaient sales, poussiéreux et tachés. Ses cheveux longs, sombres comme la nuit, qu'elle portait lâches, étaient ébouriffés, parsemés de terre. Et ses yeux, si caractéristiques à son clan, étaient encadrés de profondes marques brunes de fatigue.

La kunoichi se déshabilla, découvrant une fine peau opaline délicate, presque aussi blanche que ses prunelles, contrastant avec sa longue chevelure d'un jais si profond, que l'on pouvait apercevoir de saphirs reflets lui caressant les reins. Jetant ses nippes au fond de la panière prévue, elle plongea dans la baignoire de bois. L'eau fumante lui dégourdie aussitôt ses membres endoloris. Elle se laissa aller à cette sensation de relâchement jusqu'à fondre dans le bain, appuyant l'arrière de sa tête contre le rebord. Elle ferma les yeux, afin de ressentir pleinement ce sentiment de réconfort que lui apportait la chaleur de l'eau.

La jeune Hime se sentait toujours bien, enveloppée de ce liquide cristallin. Comme si l'élément pouvait effacer toute trace de combat, toute la misère du monde, tous ses regrets, toutes ses craintes Elle se sentait renaître, réconfortée.

Mais cette fois-ci, ce sentiment de bien-être serait de courte durée. Ses pensées ne se focalisant que sur l'homme qui était entre les mains expertes de l'Hokage. Elle était la meilleure. Elle réussirait à le sauver. Se rassura la jeune femme, la main sur le cœur qui palpitait déjà, un étrange sentiment au creux de son ventre. Ses paupières s'ouvrirent, elle fronça les sourcils dans une expression d'inquiétude, n'épargnant à nouveau pas sa pauvre lèvre d'où une petite perle pourpre se formait. Elle avait peur.

….

Elle regarda ses mains. Tout ce sang… Elle repensa à la guerre, à lui, l'amour de sa vie qu'elle n'avait pas réussi à sauver ce jour là. Son visage, son doux visage lumineux, si souriant lui vint à l'esprit. Elle secoua la tête comme pour l'effacer et se concentra sur l'homme agonisant.

Cela faisait six heures qu'elle et son équipe médicale étaient sur son cas. Ils commençaient tous à fatiguer malgré les roulements des médecins pour pouvoir lui insuffler en continu du chakra médical. Ses blessures étaient de différentes natures et très profondes, ce qui rendait leur tache d'autant plus fastidieuse.

Ils avaient réussit à refermer proprement les plaies béantes qui remplaçaient son bras et sa jambes droite. Elle avait remarqué la particularité de ces deux blessures. Ses membres n'avaient pas été amputés mais semblaient plutôt avoir été directement arrachés, causant de nombreux dommages dans ses tissus déchirés. Mais la blessure qui lui prit le plus de temps, de concentration et d'énergie, fut bien celle de son visage. Sa peau semblait comme brûlée, mais elle n'avait jamais vu une peau réagir de la sorte face à une brûlure, peu importe le feu.

Elle ferma les yeux, une goûte de sueur longeant sa tempe, sa mâchoire, pour se perdre le long de sa nuque. Elle ne se concentrait plus que sur le son régulier du moniteur, se laissant bercer au rythme de ces tonalités rassurantes, insufflant son chakra verdâtre afin de reconstruire au mieux les tissus de son visage. Il était miraculeusement encore en vie, et c'était bien le plus important pour l'instant.

Lorsqu'elle rouvrit les paupières, sa tache enfin accomplie, elle intima à Sakura d'appliquer de l'onguent sur toutes ses plaies, superficielles ou non puis de les bander afin de pouvoir bien faire pénétrer le produit; enfin de le transférer en réanimation. Son état était peut-être stabilisé, mais il y avait encore un grand risque de rechute. Le personnel médical devait pouvoir intervenir rapidement le cas échéant.

Elle précisa qu'il faudra lui nettoyer les plaies et lui changer ses bandages toute les quatre heures, pendant les trois prochains jours, mais qu'ensuite il suffira de changer les bandes, toujours à ce même intervalle d'heures.

Le regard émeraude déterminé de son apprentie la rassura. Elle pouvait lui faire confiance, elle serait sa digne héritière. Elle la surpassera même un jour, elle en était persuadée.

D'un hochement de tête, elle prit congé.

Elle se dirigea vers son bureau de l'hôpital. Refermant la porte derrière elle dans un soupir, elle s'approcha de sa chaise, se vautrant presque sur son épaisse mousse moelleuse revêtue d'un cuir sombre.

Dans la pénombre de la pièce, seulement éclairée par le doux éclat de l'astre lunaire, elle sortit une petite clef argentée de sa poche, se pencha sous son petit meuble à trois tiroirs qui lui servait à ranger les dossiers médicaux en cours, puis inséra l'objet métallique dans une fente dissimulée au sol. Un léger cliquetis se fit entendre, soulevant légèrement une latte du parquet de bois de camélia. De ses deux doigts fins sertis d'ongles aussi vermillons que ses lèvres charnues, elle la souleva et se saisit de l'objet se trouvant à l'intérieur de sa cachette, fière d'elle. C'était la seule que Shizune n'avait réussi à trouver. Au vu de la journée qui venait de s'écouler, elle pouvait bien s'offrir ce petit plaisir.

Elle ouvrit donc la bouteille de saké, se servit un verre, humant son contenu avec plaisir. Ses lèvres déposées sur le rebord du récipient, elle le vida d'un trais, y imprimant le carmin de ses lippes sur la délicate coupe translucide.

Plongée dans ses pensées qui lui relataient sa journée. La rénovation du village qui n'avançait pas assez vite, le conseil des cinq Kage à organiser, le billet de loterie gagnant et maintenant ce jeune homme grièvement blessé et ramené pour elle ne savait quelle raison par une héritière Hyûga méconnaissable. Tout ceci n'annonçait rien de bon.

Dans un énième soupir, elle se servit une deuxième coupe de son élixir favori, lui réservant le même sort qu'au premier.

Non vraiment, tout cela étaient de très mauvais augure.

Fin chapitre 4.

- Torii = Sorte de portail d'entrée communément placé à l'entrée des sanctuaires shintoïstes.

- Tabi = Forme traditionnelle de chaussette japonaise.

- Shoji = porte coulissante traditionnelle japonaise.

- Seiza = position à genoux traditionnelle.

- Zabuton = coussin japonais pour s'asseoir.

- Haori = veste traditionnelle japonaise à porter par dessus un kimono.