J'avais subtilisé quelques trônes sur le cadavre du chef d'équipe qui m'avait menacé. Cela faisait à peine quelques heures depuis mon opération à la fausse blanchisserie mais déjà je ne parvenais plus à me rappeler des traits de son visage. Mon subconscient devait avoir classé cette information dans « éléments passés et inutiles ». J'utilisai cette somme importante pour m'offrir un repas des plus luxueux dans une des rares rues bien fréquentées d'Ambulon. Je me fis servir une assiette de carpe de Saprâ accompagnée d'une coupe de pétillant au miel. Un met des plus fins en ces lieux. Ces plats me rappelaient l'époque maintenant lointaine du Tricorne.

A Averroès, je fis servir un steak de grox fumé. Il était de faible constitution et un peu de protéine ne pouvait pas lui faire de mal.

Mon ami était assis en face de moi, son assiette lui avait été servie mais le bougre n'y touchait même pas. Ce restaurant était pourtant l'un des meilleurs du coin, c'est-à-dire l'un des seuls de la sous-ruche dont les plats soient un tant soit peu comestibles.

— Tu n'as pas faim? Lui lançai-je, inquiet.

— Le restaurateur doit te croire complètement fou.

— Je le paye pour de la nourriture dans un restaurant, c'est parfaitement normal.

— Tu es tout seul à ta table, tu t'es fait servir deux plats et tu discutes maintenant avec un compagnon imaginaire. Carrius, la table d'à côté te regarde, et ils voient très bien que la chaise en face de toi est vide. Il n'y a que toi qui trouve cela normal ici.

— C'est gênant uniquement parce que tu veux que ça le soit, ce que les gens trouvent étrange n'est pas mon problème tout comme ça ne devrait pas être le tien.

— Évite au moins de boire tout le vin que tu as commandé. Même si c'est un bon cru je ne vais pas vraiment pouvoir déguster la bouteille avec toi. Mais bon, si tu le fais, au moins les gens qui t'entourent pourront peut-être mettre ton originalité sur le compte de l'alcoolisme.

— Je ne suis pas un débauché, même si j'ai eu mes périodes d'égarement. Je me contente d'apprécier chaque petit cadeau que m'offre la vie. Je m'en sers comme d'un carburant pour me lever et poursuivre ma mission chaque matin.

— Ta mission. Massacrer la pègre?

— Oui, les familles mafieuses sont un cancer. Si l'humanité veut rester la seule vraie puissance de la galaxie alors il va falloir séparer le bon grain de l'ivraie. Penses-tu que l'Empereur voit ces déchets comme ses enfants, rien n'est moins sûr.

— Et c'est toi qui t'arroge le droit de décider qui mérite de mourir ou non. Trouves-tu cela juste ? Te sens-tu à ta place ?

— Qu'est-ce que tu cherches à me dire ?

— Que tu es prompt à disposer de la vie et de la mort de tes semblables.

— Mes semblables, tu as de ces mots pour évoquer la vermine.

— Tu as vu comme moi qu'ils étaient de tout âge, de toutes origines, ne peux-tu pas considérer que certains d'entre eux méritaient, peut-être, autre chose qu'une mort sanglante? Tu ne fais jamais preuve de la moindre retenue, de la moindre pitié. As-tu vu dans le porte-monnaie que tu as prélevé sur l'un des cadavres cette photo de famille. Cet homme dont tu as brûlé le corps, portant son jeune fils dans ses bras.

— Nourris-toi au lieu de discuter. Laisse-moi apprécier l'instant.

— Je ne peux pas te mentir, ce n'est pas ce qu'Averroès aurait voulu.

— T'avais qu'à me demander de commander autre chose à manger.

— T'es con Carrius, tu sais très bien ce que je veux dire.

— Je sais que tu n'es pas réel, j'ai juste besoin d'un peu plus de temps pour faire mon deuil c'est tout.

— Ça fait deux ans Carrius et tes hallucinations ne diminuent pas. Au début tu ne faisais que m'entendre puis tu m'as vu, puis Dread est arrivé. Il t'est apparu de plus en plus souvent. Si cela évolue, qu'est-ce que tu commenceras à voir et à entendre demain ? Tu t'es déjà posé la question ? Et si le monde qui t'entoure ne devient qu'illusion, que deviendras-tu ?

— Tant que je ne voie pas la sale gueule de ce traître de Hieronymus Holloï tout va bien. Et tant que je reste efficace dans mon travail, alors tout va bien, c'est la seule chose qui importe. Mes "soi-disant" problèmes mentaux, n'en sont pas vraiment si ça n'impacte pas mon efficacité.

— Je pense que ce que tu fais maintenant fait partie de ta maladie Carrius, tu as toujours servi l'Empereur à ta façon mais tout ce que tu fais là, ce déluge de violence brutale et sans limite, ce n'est pas normal.

— Tu as parcouru les étoiles avec moi, tu sais plus que quiconque que la normalité est un concept abstrait.

— Je ne peux pas te parler maintenant Carrius, tu ne m'as pas l'air prêt à écouter.

— Alors casse toi, répliquai-je frustré et coléreux. Tu n'as qu'à me lâcher comme l'ont fait Roth et le sergent Gaston, de toute manière je n'ai jamais eu besoin d'eux.

Averroès était parti. Je pris le temps de finir calmement mon repas sous le regard réprobateur des autres clients. Le serveur vint me proposer un reca ou un digestif, mais les traits de Dread avaient remplacé son visage. Aussi je pris congé et regagnai mes appartements en jetant des coups d'œil anxieux vers les ombres et les formes mouvantes dans la ville qui auraient pu être mon inquisiteur. Il était partout et nulle part à la fois, il était dans le regard de chaque homme, dans chaque songe, perpétuellement caché dans les angles morts de ma vision quand il ne décidait pas d'apparaître au grand jour.

L'inquisiteur Nikolaï Dread…. Enfin, l'hallucination qui avait pris la forme de Dread était presque systématiquement violente lorsque je la croisais. Elle essayait parfois de me parler, mais seulement pour me traiter d'hérétique et de couard. Il jetait un voile sombre sur chacune de mes actions, me jugeant en silence. Telle était mon fardeau. Autrefois, de son vivant, j'avais pris cet homme comme modèle. La dernière image que je lui avais laissé devrait sûrement me hanter jusqu'à la fin de ma vie. Du moins c'est ainsi que je justifiais sa présence. Je ne voulais pas me voiler la face, et toute fuite était inutile, mon adversaire était immortel et ne pouvait être semé. Il ne connaissait ni la fatigue ni la lassitude. Il ne cessait jamais de me guetter ni ne perdait de vue son objectif. Je ne craignais pas les balles car je savais qu'un jour je pousserais mon dernier souffle entre les mains vengeresses de mon vieil inquisiteur. La vie a un sens de l'humour des plus sadiques. Mais d'ici là je continuerais à me battre et à servir au Nom de l'Empereur.

— 586.

Je n'étais pas surpris de retrouver Averroès assis confortablement sur le fauteuil en cuir de notre appartement, il semblait particulièrement apprécier cet emplacement, je fus en revanche surpris que le début de son bavardage soit un chiffre aucunement rattaché au contexte d'une quelconque conversation. Mais ainsi soit-il, 586, après tout pourquoi pas ?

— Tu as tué 586 hommes depuis que tu es revenu sur Scintilla, conclut Averroès.

— Tu as compté ?

— Ce chiffre me semble intéressant. C'est à la fois beaucoup et à la fois très peu.

— Comment ça ? A certains moments tu me reproche de tuer à l'aveugle parmi les rangs des Castellius et maintenant tu me sous-entends que je ne suis pas assez efficace ? 586 à moi seul, ça me semble pas mal. Mais tu as raison, je peux faire mieux. Mais n'oublie pas que plus de 200 d'entre eux sont morts dans l'explosion du dépôt de munition de port Ferastus. Un beau coup celui-là.

— Non, 586 c'est énorme pour un seul homme. Je pense que tu dois être actuellement le plus grand tueur en série de l'histoire de Scintilla, ou tu n'en es pas loin.

La déclamation d'Averroès ne me fît ni chaud ni froid, qu'est-ce que ce planqué essayait de me dire ? Je faisais admirablement bien mon travail et alors ? Qui irait reprocher à un artisan de ne fournir que des pièces de qualité ?

— Mais c'est aussi très peu, reprit Averroès. J'ai fait le calcul, enfin tu as fait le calcul. Actuellement tu as bouleversé moins d'un pourcent des activités de la pègre de Scintilla.

— Bien sûr que cela prend du temps, je suis en train de mettre à genoux la plus grande famille mafieuse d'Ambulon à moi tout seul. Après je me lancerai à l'assaut des autres organisations de Scintilla. Je ferai ça seul, même si je dois pratiquer des cures de jouvence pendant les deux siècles à venir.

Averroès se massa les tempes, comme pour me signifier que je tournais autour du pot sans vouloir comprendre ce qu'il me disait.

— Combien de fois as-tu été blessé Carrius? Depuis tes débuts à Ambulon je veux dire.

— 19 fois par balle, 37 fois à l'arme blanche. Mais je ne compte pas les blessures provoquées par Dread dans mon calcul.

— Les automutilations tu veux dire ? Enfin bref, tu ne vois pas où je veux en venir ? Tu as du talent, tu es doué, tu es chanceux au-delà du raisonnable, d'une manière ou d'une autre l'Empereur doit vraiment être à tes côtés. Et tu gâches ce talent dans des raids punitifs contre de petites organisations de malfrats qui ne méritent même pas ton intention.

— Petite famille ? Tu plaisantes, sais-tu combien les Castellius brassent comme argent par an ?

— Ils sont puissants mais tu es fait pour t'attaquer à plus gros qu'eux, tu es fait pour travailler dans l'inquisition.

— Je suis seul, et je ne sais pas si le Tricorne serait ravi de m'accueillir.

— Il faut que tu retrouves ton équipe et que tu contactes l'inquisitrice Van Vuygens, elle pourra t'aider.

— Gaston est retourné au front, Anachronius est en prison, Roth est présumé mort ou du moins il est introuvable car je doute que la moindre force dans l'univers soit à même d'abattre cet homme. Reste Quill peut-être, il serait le seul à être joignable facilement mais je doute qu'il veuille remettre le couvert avec l'inquisition.

— Trouve-les tous, fais ton travail par tous les saints, prouve à tout le monde que tu n'es pas à mettre au rebut.

Je ne répondis même pas, ça n'en valait pas la peine, cette entreprise était vaine. L'affaire s'était close i ans, la parenthèse inquisition de ma vie s'était achevée dans la douleur. La victoire la plus amère que je n'ai jamais affrontée dans ma vie. Averroès ressentait bien ma lassitude, il changea donc de sujet.

— Ta veste est percée par 6 fois dans ton dos Carrius, elle est fichue, il faut en changer.

— Non je tiens à celle-là, je la retaperais jusqu'à ce qu'elle se désagrège complètement je pense. Certaines choses sont faites pour durer. Bon, deux de leurs zones d'opération en deux jours, ça fait beaucoup, je vais me reposer pour le reste de la semaine.

Averroès me fixa un court instant de ses yeux pétillants d'intelligence, me jaugeant en silence. Il semblait vouloir me dire quelque chose d'important mais se ravisa.

— Bien, alors bonne nuit Carrius.

— Bonne nuit Averroès.

Je me rendis dans ma chambre, en feignant de ne pas ressentir de douleur pour ne pas inquiéter Averroès. Mon lit, fait au carré, n'attendait plus que moi. Hors de mes carnages réguliers et de mes enquêtes qui me prenaient un temps considérable, je n'avais d'autres activités que l'entretien de ma demeure, de mon équipement et de ma constitution physique bien évidemment. Mes armes étaient donc dans un état d'entretien professionnel, et je disposais de la musculature d'un gymnaste. Mon logement quant à lui ne contenait pas la moindre once de poussière. Mon environnement de travail était sain, propre et ordonné. Le cadre de vie avait son importance dans la stabilité psychologique de l'homme et j'avais grand besoin de stabilité.

— Averroès a raison, t'es qu'une merde. Éructa la voix dure et incisive de Dread derrière moi.

Je fis volte-face et sortis mon bolter de sous ma veste pour le pointer dans sa direction. Il était là droit comme un I, la moitié de son visage était démoli par l'impact du bolt qu'il avait reçu il y a deux ans. Plaqué dans une gabardine rouge, son dernier œil valide me fixait d'un air sévère. Sa présence charriait une odeur de cadavre. Aucun signe de notre altercation d'hier sur son physique, peut-être même qu'il n'en avait pas le souvenir.

— Tu veux me descendre encore une fois ? Me dit-il en désignant le bolter de son index ganté. Et cette fois-ci avec mon arme, tu n'as pas perdu le sens du spectacle.

C'est toi qui me l'as donné Dread, rétorquai-je, sans relâcher ma garde.

— Ça c'était avant que je ne découvre que tu n'es qu'un petit lâche sournois doublé d'un faquin imbécile et faible.

— Tais-toi Dread.

— Tu es le plus grand regret de ma vie, tu as craché sur les ordos, sur tout ce que cette institution représentait pour te compromettre avec des xenos. Tu as fait exactement ce que tu me reprochais.

— Je t'ai dit de te taire, Dread.

— Hérétique…

J'envoyai un bolt dans ce qui restait du visage démoli de mon ancien maître. Le projectile acheva sa course dans le mur de ma chambre. Je pouvais maintenant voir ma baignoire depuis mon lit mais Dread était mort…. Encore. Je portai son corps jusqu'à ma fenêtre pour le jeter du 27ème étage. Trône, qu'il était lourd, j'éprouvai des difficultés considérables à le porter. Si Dread commençait à m'apparaître tous les jours, je ne pourrais bientôt plus le gérer. Je commençai à me demander s'il pourrait à terme venir plusieurs fois par jour. Cette pensée me fît frémir. De rage j'envoyai un coup d'épaule dans mon mur. Mais la structure, déjà fragilisée par le bolt, s'effondra partiellement. Je restai dépité quelques instants face à la pagaille de plâtre et de planche de mauvaise qualité que je venais de déverser au seuil de mon lit. Au moins n'avais-je plus besoin de passer par le salon pour aller dans ma salle de bain. Maigre consolation.

Je m'allumai un cighalo et me laissai choir sur mon lit, contemplant le plafond. J'allais disposer de quelques jours pour revoir mes plans. Je devrais peut-être ajouter la présence de plus en plus accentuée de Dread à mes données prioritaires dans mes dispositions préalables à l'assaut d'une planque. Mais comment prévoir les actions d'un tel adversaire? Comment, même avec des talents comme les miens, planifier une défense contre une chose aussi impalpable que mon esprit. Je jetai un œil à travers ma fenêtre. Le cadavre de Dread était toujours là, immobile, les bras en croix. Je n'avais pas à m'en soucier, il aurait disparu demain. Pour l'heure je pouvais dormir en paix me semblait-il, j'en avais terriblement besoin.

Il fait froid en cette matinée Scintillenne. Le plan est presque parfait, il a été conçu d'une main de maître par les individus parmi les plus intelligents qu'il m'ait été donné de rencontrer. Dans quelques heures nous allons attaquer le Tricorne, le centre névralgique, le cœur nucléaire de toute l'inquisition Calixienne. J'ai un pincement à l'âme en songeant à toutes ces jeunes recrues qui ne méritent pas ce qui va leur arriver. Jeunes recrues dont j'occupais les rangsil y a à peine quelques années.

Il y a Agathias de Myrina avec nous, haut gouverneur du système de Myrina. Un homme efficace au ton perpétuellement neutre. Son plus proche ami est là aussi, mon inquisiteur. Il se tient à ses côtés. Nikolaï Dread comme je l'ai connu dans ses glorieuses années de service, sa rosette inquisitoriale fièrement juchée sur le plastron d'argent de son armure composite. Je n'ai pas l'habitude de le voir aussi lourdement équipé. Force estd'admettre que notre mission n'est pas commune. En revanche son armement reste le même, son fidèle bolter au côté, comme la première fois que l'ai rencontré.

Roth est là, plaqué dans son uniforme sombre, sa large épée énergétique dans les mains. Il s'agit peut-être du meilleur épéiste du secteur et si ce n'est pas le cas, c'est, à n'en pas douter, le plus increvable. A ses côtés, j'aperçois le sergent Gaston en train de graisser son bolter lourd. Quand il le fera chanter, il ne fera pas bon se trouver sur sa route.

Et enfin je vois Averroès toujours affairé à ciseler notre plan d'attaque dans les moindres détails. Averroès, mon ami, mon frère. "Un plan mal conçu est un cadeau offert à l'ennemi" me sermonnait-il si souvent, moi qui étais si prompt autrefois à me jeter tête baissée dans la mêlée.

Dans quelques heures quand tous les paramètres de notre assaut seront clos, alors des forces qui me dépassent seront libérées. Et si l'Empereur nous guide, nous mettrons fin au règne fourbe et mensonger du haut inquisiteur Holloï. Théoriquement, tout devrait bien se passer. Mais je ne suis qu'un homme, et je ne peux pas démêler les écheveaux du destin. Qui sait de quoi demain sera fait?

Une détonation me réveilla brutalement.

— Ils t'ont retrouvé, me dit Averroès.

Je roulai sur le côté, saisis le bolter sur ma commode et plaçai mon oreillette avant de lancer ma musique, ces imbéciles allaient regretter leur excès de témérité. A tout hasard je me saisis également de la grenade qui ne m'avait pas servi hier. Ils étaient dans le salon, heureusement la porte de ma chambre était fermée. Je fis du bruit en faisant semblant de bouger la poignée tout en prenant soin de ne pas rester dans un angle de tir évident. Comme prévu, ils criblèrent la porte de balle. Maintenant qu'ils étaient sûrs de me trouver étalé dans ma chambre dans une mare de sang, je passai rapidement dans le trou que j'avais creusé dans le mur hier par inadvertance. Dans la salle de bain, bolter à la main et tapis dans l'ombre j'entendais leur conversation. Ils pensaient m'avoir eu, mais voulaient rester prudents. Je dus me retenir de rire, ils n'avaient pas la moindre idée de ce qui s'apprêtait à leur tomber dessus.

D'un large coup de pied dans la porte de la salle de bain je me présentai en spectacle devant eux, bolter en main et sourire aux lèvres.

— Coucou.

Pas un seul homme n'était tourné vers la salle de bain. Erreur fatale. Leur temps de réaction fût trop court et le bolter de Dread cracha tout ce qu'il avait en mode automatique, mes assassins tombèrent comme des mouches. Je me jetai en avant pour me mettre à couvert derrière mon canapé en administrant un généreux coup de crosse dans le nez d'un homme qui voulait me faire face. Un feu nourri s'abattit sur le fauteuil de cuir derrière lequel je m'étais réfugié. Je patientai un court instant tout en dégoupillant silencieusement la grenade que j'avais conservée. Alors que le feu baissait quelque peu, je la lançai à l'aveugle. Elle partit exploser en l'air ratissant complètement la pièce. Vif comme l'éclair je vérifiai le contenu de mon chargeur, plus qu'un bolt, trop peu si il en restait encore debout. Mais mon épée tronçonneuse était posée sur la commode à droite du fauteuil. Profitant du chaos instillé par l'explosion, je me jetai sur mon arme de contact et en actionnai les moteurs pour commencer le massacre.

Le bruit des chaînes tournoyantes dans un crissement de métal strident me mit du baume au cœur, et instilla de la peur chez l'ennemi, du moins j'aimais à le croire. Ils allaient payer le prix de leur imprudence et être purgés au même titre que leurs collègues. Quel différence que cela se passe chez eux ou chez moi, le jugement resterait mien.

Bondissant sur mes adversaires encore sonnés, je hurlai un "pour l'Empereur" à faire trembler les murs et à réveiller les morts, l'un de mes ennemis poussa un cri en tentant de relever son arme tremblante. De deux passes je lui tranchai le bras puis la gorge. J'expédiai un revers de ma lame dans le torse de l'homme à sa droite. Des viscères commencèrent à se déliter et à tomber en cascade sur mon sol autrefois ciré à la perfection. Je décapitai, avant qu'il ne puisse réagir, l'un des hommes à quatre pattes qui tentait de se relever suite au choc de la grenade. Je vis dans un coin de mon salon l'un des hommes de Castellius tenter de recharger son arme enrayée en priant ostentatoirement. Je me dirigeai vers lui en marchant pour finalement lui planter les dents tourbillonnantes de mon épée profondément dans le ventre. Je plongeai mes yeux dans les siens alors que la vie l'abandonnait.

Soudain j'entendis des bruits dans le couloir, ils s'éloignaient. Certains essayaient donc de fuir, c'était intolérable, sans réfléchir je me mis à courir à leur poursuite dans le couloir. J'étais accoutré d'un simple caleçon et d'une chemise à manche courte, maintenant couverte de sang. En ajoutant à cela mon épée tronçonneuse bruyante comme les enfers, je pris conscience que je devais avoir l'air d'un aliéné. Les fuyards n'étaient pas loin et ils connaissaient mal le bâtiment. Ils prenaient de mauvais embranchements, se rallongeant inutilement la route vers la sortie. La connaissance du terrain est un élément essentiel de toute victoire. Avant chaque descente dans un repère de malfrat, je passais des heures à mémoriser les plans des lieux. Leur manque de rigueur allait causer leur perte.

— Revenez là les gars! Hurlai-je à leur encontre. Je veux seulement discuter.

Le bruit gras et puissant de mon épée tronçonneuse encrassé d'hémoglobine donnait une tonalité improbable à mon propos. Je courais plus vite que ces types, mon cardio était exceptionnel, ils ne m'échapperaient pas. Je les rattrapai dans un couloir de service et les dépeçai de plusieurs allers et retours furieux de mon arme.

Je m'apprêtai à abattre le dernier fuyard quand un détail me fit stopper mon geste au moment ultime. Le soldat que je pensais affronter était de petite taille. J'avais pensé à un simple nabot. Mais ce n'était qu'un gamin aux yeux terrifiés, comme ceux de ses grands frères un instant avant que je les broie.

— Par tous les saints, mais quel âge t'as ?

— 12 ans monsieur. Me tuez pas s'il vous plaît. Je ne voulais pas. J'ai fait qu'indiquer votre appartement, j'ai pas essayé de vous tuer. Je bosse pour eux, seulement pour manger.

Le gamin pleurait et se cachait les yeux pour ne pas voir mon visage.

— Qu'est-ce que tu fous chez des mafieux ? Crois-tu que c'est un jeu, imbécile ? Barre-toi, la prochaine fois que je te croise je te saigne à blanc.

Le gamin hésita un instant, me remercia d'une voix tremblotante et s'en alla au pas de course d'un air de dératé. Son prochain repas aurait un goût de paradis, me dis-je, peut-être penserait-il à son avenir du moins je l'espérais.

— Ho voyez-vous ça, raya Dread à quelques pas derrière moi, le malade psychotique a un cœur.

— Tais-toi Nikolaï, c'était un gosse bon sang. Juste un enfant qui a pris la mauvaise route.

Nikolaï était dans mon dos une fois de plus, il se tenait à quelques mètres seulement. En me retournant je ne parvins à voir son visage qu'au moyen des faibles lumières de sécurité dans la cage d'escalier. Il avait de ses insupportables sourires, suffisant et fier. Une espèce d'air sadique et satisfait digne de vous donner des cauchemars.

— Un gosse qui a bien failli te faire tuer, poursuivit-il. Un gosse qui travaille pour des criminels et qui en deviendra un à son tour. Je ne t'avais jamais vu hésiter avant. Pourquoi maintenant ?

— Tais-toi Dread pour la dernière fois.

— Tu vas devenir faible toi aussi, mon vieil ami. Tu vas laisser les malfrats et les hérétiques fuir maintenant ?

— Non.

— Non ? Prouve le moi alors.

— Je n'ai rien à te prouver.

— A moi non. Mais à toi? Es-tu faible Carrius ?

Je regardais mon bolter, il contenait toujours ce dernier bolt. Ces derniers étaient rares, particulièrement en contrebande, je ne m'en serais pas servi si la situation ne m'avait pas forcé à le faire tout à l'heure. Je voyais le gamin descendre les escaliers en colimaçons en contrebas. Il me laissait un angle de tir à chaque fois qu'il passait sur l'escalier opposé à ma position. Je le vis passer une fois, deux fois, trois fois. Je fis feu.

Le bruit du tir résonna longtemps dans la cage d'escalier. Au moins, il n'avait pas vu le coup venir. Et maintenant c'était fait, pas de retour possible.

— Est-ce que tu te sens fort maintenant Carrius ?

— Ferme ta gueule Dread, tu me fatigues. Je vais avoir beaucoup de boulot, j'ai pas besoin que tu viennes me bassiner avec tes histoires de morale.

Dread était parti, sans essayer de me tuer. Mon subconscient commençait peut-être à devenir civilisé. Je ne mentais pas, une grosse nuit de travail m'attendait, je n'allais pas m'ennuyer. Tout espoir de nettoyage et de dissimulation des preuves était d'une immense absurdité. Pistolet bolter et épée tronçonneuse, le duo gagnant du parfait boucher et le mortel ennemi des femmes de ménages. Si la cage d'escalier et le couloir de l'immeuble étaient tristes à voir, mon salon c'était une autre histoire. On aurait dit qu'une amicale d'équarrisseurs y avait tenu un concours.

En comptant le nombre de bras et de jambes j'estimai que je devais avoir tué environ 12 personnes simplement ici. C'est une équipe conséquente qu'ils avaient envoyée. Inutile de dire qu'ils avaient peur de moi chez les Castellius. Je rassemblai le peu d'affaires qui m'était absolument nécessaire, me débarbouillai un peu le visage, m'habillai et pris un pix de mon tableau des preuves. Je laissai tout en plan. J'étais bien trop mobile pour craindre les enquêteurs. L'arbites n'arriverait de toute manière pas à remonter jusqu'à moi. Cette scène de crime à elle seule leur prendrait des semaines à étudier, d'ici là je serais loin. Peut-être même que je serais déjà parvenu à en finir avec la famille Castellius, cette gangrène, ces démons qui n'hésitaient pas à recruter des enfants. Le monde était vraiment devenu dingue.

Dans le couloir, mes voisins de palier étaient sortis s'enquérir des bruits indicibles qu'ils avaient entendus. Ils refermèrent leurs portes en me suppliant de les épargner. Comme s'ils avaient la moindre crainte à avoir. Je ne suis pas un assassin, mais à quoi bon expliquer à la plèbe la différence entre un boucher aveugle et un homme de justice.

Déjà j'entendais les voitures de l'administratum approcher, probablement prévenues par mes aimables voisins. Ils ne tarderaient pas à contacter l'arbites en découvrant l'ampleur du carnage. Je palpai rapidement mon épiderme, je n'étais pas blessé, un mélange de talent et de bénédiction impériale supposai-je. Je me demandais parfois si je ne risquais pas de perdre cette bénédiction si je m'écartais trop du chemin de la droiture. J'enjambai une fenêtre pour sauter sur un balcon en contrebas. Une prise d'élan, et une corniche plus tard, je m'éloignai sans bruit de mon ancienne demeure. Mon sac sur l'épaule, je marchai doucement sous la lune de Scintilla, son reflet bleuté illuminait ma route me permettant de sillonner les toits sans craindre un faux pas suivi d'une chute mortelle 200 mètres plus bas. Je m'allumai un cigare, mon dernier de la ruche Sybellus. Une relique, en quelque sorte, que j'aurais aimé garder pour un moment plus festif. Mais je changeais définitivement d'environnement et je me devais de fêter cela. Je ne parvenais pas à comprendre comment ils m'avaient retrouvé. Peut-être qu'un survivant de la blanchisserie m'avait suivi. Je n'étais pas assez pointilleux dans mon travail, il fallait que je me montre irréprochable.

Averroès marchait maintenant à mes côtés, tête basse, il ne parlait pas et semblait dépité. S'il me faisait la tête, il se contenterait alors de marcher en silence. Il ne fallait pas qu'il croit que sa condamnation silencieuse à mon égard me gênait. Dread était là aussi, il me regardait depuis le toit d'à côté, il fumait, comme moi. La braise rougeoyante me permettait d'entre apercevoir par instant son sourire enjoué et moqueur. Son air ravi me rendait malade, toute décence semblait l'avoir abandonnée. Pourquoi me sentais-je obligé de suivre ainsi ses conseils empoisonnés ?