Les toits d'Ambulon étaient l'un des seuls endroits charmants de la ville. Je le pensais sans ironie. La vision lointaine du désert depuis le haut de cette machine en mouvement qu'est Ambulon, c'était un spectacle à couper le souffle. La nuit, les cheminées étaient éteintes, il était dès lors facile d'observer les alentours sans voir le paysage se faire brouiller par des colonnes ondulantes de fumée. Non, le seul élément un tant soit peu pénible pour la rétine était les toits de tôles sur des kilomètres qui reflétaient la source de lumière secondaire du satellite de Scintilla de manière un peu trop efficiente. Ce bouclier d'argent était sublime mais épuisait les yeux des observateurs comme lorsqu'on observe les sables d'un désert reflétant une étoile.

J'avais parcouru presque huit kilomètres maintenant. Je pris la première opportunité se présentant à moi pour redescendre dans les rues de la ville et me trouver un hôtel convenable, ou à défaut le moindre endroit qui me permettrait de dormir hors de ces rues sordides. J'imaginai avec plaisir la tête de Don Castellius lorsqu'on lui annoncerait que toute son équipe de tueurs s'était faite balayer par un homme pris par surprise, simplement vêtu de ses sous-vêtements. Comment pouvait-il penser avoir encore la moindre chance de m'abattre après ça ? J'allais me forger une légende amplement mérité avec de tels faits d'armes. Peut-être que d'ici peu le doute allait suffisamment infuser dans l'esprit des Castellius. Ils allaient se rendre bientôt et déposer les armes à n'en pas douter.

— Tu as un hôtel à me proposer Averroès? Demandai-je, soucieux de la direction à prendre.

— Attends, répondit-il. Normalement si tu tournes dans cette rue-là tu arrives à un hab-hôtel nommé "Le point de vue", une enseigne très luxueuse, il faudra surveiller tes dépenses. Mais si tu continues tout droit tu arriveras au "Bord du monde", un gîte de qualité correct et surtout bien moins cher. En dernier recours nous avons "La gloire drunisiaque" mais c'est plus un hôtel-Dieu qu'une véritable auberge.

— Ça fait longtemps que je n'ai pas dormi dans le luxe, pas toi? Dis-je en souriant.

Le réceptionniste du Point de vue était un homme obèse vêtu d'une toge trop petite pour lui. Sa petite fibule en or peinait à tenir les tissus de lin autour de son torse massif. Qu'il était triste de s'éloigner de l'image de l'Empereur en se laissant aller ainsi, pensai-je peiné. En revanche, l'hôtel semblait des plus soignés. Je fus surpris d'apprendre qu'une chambre était libre. Le prix était exorbitant mais dans l'immédiat je ne manquais pas d'argent. Cette planque serait cependant temporaire. Je n'avais pas l'intention de vivre dans le luxe pendant trop longtemps. L'art de vivre des milieux raffinés de Calixis est une chose qui se mérite ou plutôt qui devrait se mériter si le monde était parfait. J'étais en passe de le mériter mais il me restait tant à faire avant.

— D'une manière ou d'une autre tu resteras sur la route toute ta vie, me dit Averroès qui écoutait mes pensées. Ta quête ne peut pas avoir d'autre fin qu'une mort brutale en un lieu oublié, qu'elle advienne demain ou dans un siècle.

— Et bien nous en reparlerons dans 100 ans mon ami.

Ma chambre était décorée avec goût, les nappes sur les tables étaient brodées et arrangées de manière fine et ordonnée. Des rideaux de soie et de lin ondulaient harmonieusement sur les vitres faites de cristal ciselé. Les serviteurs de cet établissement devaient être tenus en coupe réglée à n'en pas douter. Même les mets offerts avec la chambre respiraient la haute noblesse. Du vin épicé de Saramante, des crêpes sucrées recouvertes d'un coulis de cherimoya, des truffes fourrées, de quoi nourrir tous les convives d'une réunion inter-système du gouverneur de Scintilla. La dernière fois que j'avais mangé ainsi, cela devait être avec Agathias de Myrina, seulement quelques semaines avant les événements du Tricorne. Depuis ma vie n'avait été qu'une longue série ininterrompue d'enquêtes puis de massacres. Comme dans mon ancienne vie à vrai dire, à ceci près que maintenant je n'étais pas payé.

Je n'avais même pas fait attention au prix, mais j'avais commandé tous les plats imaginables et des cigares du monde agraire de Percipre. Ma note était démesurée à n'en pas douter. De toute manière, je m'étais promis de ne pas rester plus de deux ou trois nuits. Je refusais de m'habituer à un tel confort. Je n'ai jamais pensé être fait pour un mode de vie vétuste mais une telle profusion d'éléments gracieux et élégants autour de moi m'aurait à terme ramolli. Mon ascétisme était d'ordre purement pratique. Un lit rugueux offre un sommeil léger, une mauvaise ration de reca maintient de mauvaise humeur pour être plus efficace au combat. Et je suis d'une humeur massacrante de manière presque permanente.

Je changerais probablement de marque de reca quand j'aurais finalement achevé mon travail. Pour le moment il me fallait dormir, du sommeil du juste dans des draps de soie. Ce bref instant dans ma carrière de serviteur de l'Empereur serait une bénédiction.

Votre contact, inquisiteur, pourquoi ne pas m'avoir révélé sa vraie nature?

Tu es l'un de mes meilleurs éléments, mais tu es un impulsif. Maintenant que le mal est fait, je peux t'avouer que j'espérais que tu n'en aiesjamais vent. Malgré tout ce que tu as appris tu ne me semble pas prêt à accepter toutes les facettes des connaissances que je détiens.

Pas prêt? Certainement. Je vous ai suivi parce que vous disiez nos supérieurs corrompus. Vous aviez raison, Hieronymus Holloï devait être puni. Mais qu'enest-il de vous? Qu'en est-il de nous?

Me prends-tu pour un traître Carrius?

Non, pas vraiment, pas au sens où vous l'entendez. Mais je pense que la route qui mène au warp est pavée de pieuses intentions. Il n'est pas encore trop tard pour revenir dans le droit chemin.

Il n'existe pas une telle chose, pas dans la galaxie où nous vivons. Le droit chemin, la norme, le juste. Tout cela n'est qu'une vision, un schéma général sans base solide. Comment avons-nous pu mettre à bas nos adversaires? Comment expliques-tu le fait que nous soyons encore en vie après tout ce qui s'estpassé?

Je ne l'ignore pas, il n'y a aucun doute sur le pourquoi de notre réussite, mais votre propension au compromis est plus que regrettable. Serons-nous vraiment légitime à œuvrer en Son nom désormais ? Pouvons-nous encore prétendre être Ses serviteurs. Rien n'est moins sûr, et c'est la principale différence entre vous et moi. Il existe une ligne que nul ne devrait franchir. Et là où vous vous êtes rendu je ne saurais vous suivre.

Pour le moment, tu ne le peux pas. Cependant, nous nous ressemblons plus que tu ne voudrais le croire, et le temps a déjà fait beaucoup de choses que je n'aurais pu croire possible. Ton tour viendra.

L'image de mon inquisiteur se brouille, seul son visage reste limpide. Même confronté à ses secrets les plus sombres, son visage demeure d'une grande tranquillité. Cette constance force le respect même de ses adversaires les plus acharnés, comme de ses alliés les plus dévoués. Pour l'heure je ne sais plus dans quel camp je me trouve. Tant de choses auraient mérité d'être gravées dans le marbre. Mon inquisiteur a le dos tourné. Il semble songeur, passif. Après tout pourquoi pas ? Nous avons gagné, il ne reste plus rien à faire que de cueillir les fruits de notre victoire. Victoire gagnée âprement après des années de luttes.

Dès lors, pourquoi mon fusil à double cylindre pèse-t-il si lourd dans ma main droite? Pourquoi ai-je pris la peine de le recharger quand plus aucun adversaire ne demeure sur notre route? Mon inquisiteur marmonne quelque chose à mon encontre, toujours sans me regarder, mais plus un mot ne parvient à devenir intelligible à mes oreilles.

Oui, il me reste une chose à faire pour achever notre mission. Une dernière chose pour purifier l'inquisition. Je dois le faire seul. Les autres ne comprendraient pas.

Vers 5h30, une femme passa dans ma chambre pour m'apporter le petit-déjeuner sur un plateau. Je bondis hors de mon lit et lui pointai un bolter sur le front en hurlant, elle laissa choir son plateau et tomba dans les pommes alors que son épiderme tournait au blanc immaculé.

Merde.

Je rangeai mon bolter en constatant ma méprise. J'avais laissé la veille le petit écriteau sur ma porte stipulant que l'on pouvait entrer pour me servir. On ne fait plus attention à ce genre de détail absurde dans un travail comme le mien. Je vivais loin du luxe depuis si longtemps que j'en avais oublié la prévenance et les services fournis par les bons hôtes de Scintilla. Je fis asseoir la servante en espérant ne pas lui avoir provoqué une crise cardiaque, je devrais peut-être écourter encore plus mon séjour ici finalement, j'espérais seulement pouvoir me faire virer après le repas de midi. J'hésitai quelque instant à lui administrer une injection de stimm pour lui redonner du tonus, l'idée commençait à faire sérieusement son chemin dans mon esprit. Fort heureusement pour elle, elle se réveilla d'elle-même dans un toussotement délicat. Je m'attendais à ce qu'elle parte en courant, au lieu de cela elle se tourna vers moi, le visage blanc comme un linge.

— Si vous ne voulez pas être servi dans votre chambre, j'en ferai part à la direction, me dit-elle d'un air à la fois dissipé et professionnel.

Je me retins d'exploser de rire en voyant que même en croyant avoir échappé à la mort, son travail restait pour elle hautement prioritaire. J'appréciais beaucoup ce genre de comportement. Tout individu qui faisait correctement son travail méritait, au minimum, une ébauche de respect. C'était une jeune femme qui allait bientôt chercher sa trentaine. Une jolie coupe blonde, apprêtée avec soin surplombant une petite paire de lunettes carrées. Des yeux bleus qui ressortaient un peu moins au fur et à mesure qu'elle reprenait ses esprits. C'était une femme qui devait plaire à n'en pas douter.

— Je suis vraiment désolé, dis-je sincèrement, en effectuant une noble révérence Terrane. Je suis un ancien officier de l'armée de Tranch. Je suis entraîné à avoir le sommeil léger et à me défendre à la moindre intrusion.

— Je vois ça, essayez de ne plus faire de telles choses d'accord, c'est surprenant dès le matin, dit-elle encore sous le choc tout en essayant de se lever du fauteuil mais en retombant faute d'être aidée par ses jambes encore faibles.

— Voulez-vous que j'appelle vos collègues pour vous aider? Demandai-je.

— Non, surtout pas, ne leur dites rien, je viens d'arriver ici. Si on apprend que j'ai échoué à servir mon premier client, je ne resterais pas longtemps en poste.

— Vous n'êtes pas tombé sur un client très conventionnel et vous n'avez pas tout à fait échoué rétorquai-je, en soulevant la cafetière tombée au sol mais parfaitement hermétique.

Je respirais le contenu du flacon, du vrai café, pas du reca de troupier mais une vraie boisson faite à partir de grain torréfié. Je crus défaillir comme mon infortunée invitée.

— Vous en voulez ? Lançai-je dans sa direction alors que je posais une tasse sur la table devant elle.

— Mais je, je n'ai pas les moyens. Me dit-elle gênée.

— Enfin je vous l'offre, pour m'excuser de mon comportement odieux. Et puis je pense que vous devriez reprendre des forces après de telles émotions.

— Je ne m'étais jamais fait braquer par quelqu'un d'aussi gentil, dit-elle en rigolant un peu nerveusement tout en acceptant la tasse de café que je lui tendais.

Elle reprit peu à peu des couleurs en buvant son contenu. Elle semblait trouver ça à son goût, mais elle ne disait mot.

— Vous avez déjà été menacé d'une arme ? Demandai-je inquiet.

— Je viens des sous-ruches, la vie y est dure, alors oui j'ai déjà été braquée une ou deux fois. Mais je n'ai pas à me plaindre vous avez dû vivre cela toute votre vie à l'armée. Vous y êtes encore?

— Oui et non, j'ai eu un souci avec mes supérieurs dis-je avant de tremper mes lèvres dans mon café.

Par l'Empereur que c'était bon. La Terre était le seul endroit de la galaxie où une plante comme le café était née naturellement. Si ce n'était pas la preuve que l'humanité avait été choisie pour régner sur les étoiles, je ne sais pas ce qu'il vous faudrait. La plupart des boissons soit disant caféinées de notre bonne galaxie sont appelées "reca" mais ce ne sont que des arômes de synthèse avec un goût plus ou moins supportable. C'est une gadoue noirâtre et amer qui tient chaud au corps mais qui ne peut être qualifiée d'agréable au goût. Je tenais entre mes doigts un authentique café pour la première fois depuis au moins 10 ans.

— Quel genre de soucis ? reprit-elle.

— Une triste histoire de corruption, dis-je sans mentir tout à fait. Notre général était devenu fou et était passé à l'ennemi mais moi et mes frères d'armes nous nous en sommes débarrassés. J'y ai perdu mon supérieur, l'homme qui m'a tout appris, et toute vérité n'étant pas bonne à entendre nous avons tu le fin mot de cette affaire et ne sommes jamais revenus dans notre caserne.

— Vous avez déserté?

— Empereur non, jamais. J'ai été réaffecté à ma demande.

— Votre nouveau poste vous convient?

— C'est… Différent. En fait je travaille beaucoup plus, mais en revanche, mes activités sont plus faciles qu'autrefois, la politique n'y a plus sa place, seule l'efficacité compte. Mes frères d'armes me manquent parfois mais sinon je m'y fais. Et j'ai l'impression d'être vraiment utile. D'avoir un but.

— Je suis désolée pour vous mais je suis ravie qu'un officier intègre soit parmi nous.

Cela me fit sourire, cette damoiselle m'était sympathique je me sentais sincèrement désolé de lui avoir fait peur.

- Tu lui as dit à ta nouvelle copine que tu tuais des enfants? Chuchota Dread derrière moi. Je refusais de réagir à sa provocation. J'avais l'esprit tranquille.

—Non tout le plaisir est pour moi, j'ai peu l'occasion de converser ces temps-ci, encore moins avec une dame aussi charmante que vous, repris-je à l'encontre de mon interlocutrice.

— Vous vous sentez bien? Me dit-elle.

— Oui pourquoi ?

— Vous tremblez.

— C'est le café, j'en bois trop, ça me fait des effets néfastes.

— Ah? Dit-elle en reposant sa tasse. En tout cas, j'étais ravie de goûter à cela.

-Tu lui as dit que tu avais trahi, ton inquisiteur auprès d'une espèce xenos?

— Tout le plaisir est pour moi, vraiment, encore désolé de vous avoir fait peur.

— Ce n'est rien, ça m'a surprise mais c'est passé, je vais mieux. Je vais devoir vous laisser, je suis toujours en service.

— Et bien au plaisir de vous revoir mademoiselle.

— Au revoir monsieur, merci pour le café. Je repasserais vous apporter un petit déjeuner plus tard.

-Avant qu'elle parte, dis-lui combien d'hommes tu as éventré hier.

— N'en faite rien, je comptais aller manger en ville de toute manière.

Elle ramassa le plateau et les denrées tombées par terre et repartit en m'adressant un sourire. Cela faisait des mois que je ne parlais à personne d'autre qu'à de la racaille et à moi-même à travers l'image d'Averroès et de Dread, cette conversation avait été rafraîchissante malgré la manière peu coutumière dont elle avait commencé.

Elle revint brièvement me voir, un grand sourire aux lèvres.

— Excusez-moi monsieur mais je ne me suis même pas présenté, mon nom est Ariane.

— Charmant répliquai-je. Mon nom est Arthurius.

— Pas mal non plus rétorqua-t-elle en m'envoyant un clin d'œil.

Elle s'en alla finalement en laissant résonner ses pas dans le couloir.

— Je vois que tu sais présenter des excuses quand celles-ci sont sans conséquences. Lança Dread d'un air remonté.

— Tu appelles ça une chose sans conséquence, elle a failli mourir de peur.

— Ouais, mais ces excuses-là ne remettent pas en cause ton égo surdimensionné. Et ça t'as permis de te faire une nouvelle copine à ce que je vois, se moqua Dread. Tu comptes la buter aussi?

— T'es un immense connard Dread je te préférais quand tu étais vivant.

— Moi aussi je me préférais vivant. Est-ce que tu veux que je t'explique à quel point?

Je prenais mes appuis, prêt à essuyer son assaut mais Dread se ravisa.

— Pas maintenant dit-il, cet endroit mérite qu'on le respecte un peu plus longtemps. Dread s'éloigna de quelques pas. "Mais ce n'est qu'une question de temps Carrius, le naturel revient toujours au galop, tu détruis tout ce qui t'entoure. Tu ne t'arrêteras que quand tout sera redevenu poussière. Et alors tu redeviendras poussière toi aussi." Dread s'éloigna encore un peu et il s'évapora dans l'air.

Je fis une série d'exercices matinaux, des pompes, quelques abdos, je me devais de rester dans une forme parfaite. Je n'étais pas rapide comme un Roth ou fort comme un Gaston et certainement pas intelligent comme un Averroès. Mais je disposais d'un éventail de qualités que je cultivais avec soin pour me montrer efficace dans n'importe quel domaine. Si un ennemi se montrait trop expert dans un secteur je l'affrontais sur un terrain qu'il ne maîtrisait pas. Ce système fonctionnait. Je ne comptais plus le nombre de fusillades où je restais à terme la seule forme vivante dans la zone. Entouré des cadavres de ceux qui s'étaient crus plus rapide, plus fort ou plus malin que moi. Je détestais le Dread actuel, celui de mon esprit mais celui d'avant m'avait aidé à devenir l'homme que je suis aujourd'hui. J'aurais tellement aimé lui parler. Au vrai Dread, pas au pantin démoniaque, à la vision pervertie qui l'avait remplacé. Mon équipe me manquait tellement. Mais je devais rester fort, pour eux, pour moi, pour l'Empereur.

Je m'autorisai deux heures de lectures de classiques Terran. Ce genre de récréation était rare pour moi mais les derniers jours avaient été éprouvants, et trop tirer sur la corde ne pouvait que réduire mon efficacité. Je pris une douche chaude et me fît examiner par le médecin de garde du hab-hôtel. Je savais le personnel discret, les membres du medicae ont une véritable déontologie contrairement à leurs collègues rebouteux des sous ruches que j'allais voir habituellement. Il m'ausculta sans poser la moindre question sur les multiples lacérations qui couraient sur mon torse et mon dos, ni même sur mes nombreux impacts de balles, ni même sur les brûlures au troisième degré qui recouvraient mon cou et me faisaient encore souffrir aujourd'hui. Il ne broncha même pas en découvrant mes cicatrices les plus étranges, les piqûres fines et régulières de la vierge de fer. Il se contenta seulement de me dire que mon épiderme faisait mentir beaucoup de ses livres de biologie et de médecine. Ça ne me fît pas rire du tout. Je lui rétorquai que les mystères des étoiles avaient fait mentir beaucoup de nos livres au cours de l'histoire humaine. Il acquiesça et continua de me soigner du mieux qu'il put. C'était un homme compétent, je m'étais rarement aussi rétabli depuis mon retour sur Scintilla. A l'issue de cela il me proposa, dans un souci professionnel, de m'escorter jusqu'à un hôpital pour faire un bilan complet et disposer de soins plus importants, ce que je refusai poliment. J'encaissais bien et je pouvais encaisser encore un peu, ce n'était pas pour rien que l'arbites m'avait autrefois recruté, il y a longtemps, dans une autre vie.

En regagnant ma chambre, je croisai la femme de chambre, je brûlais d'aller lui parler, mais je ne pensais pas pouvoir me le permettre, plus dans un souci de la préserver que de toute autre chose. Je n'étais pas du genre timide. Mais par prudence je me contentai d'une salutation polie et d'un sourire chaleureux, auquel elle répondit d'une mine si radieuse qu'elle ne pouvait être feinte. Je poursuivis ma route sans pouvoir tout à fait ignorer le bouleversement que cette dame avait, sans le vouloir, fait naître en moi.

Averroès m'attendait dans ma chambre, le bougre s'était trouvé un nouveau canapé.

— Est-ce que tu comptes te lever un jour, lançai-je en rigolant.

— Pas tant que tu auras un mobilier aussi confortable répondit-il en se lovant un peu plus sur les coussins rembourrés.

— C'est très étrange, dis-je à Averroès, je vois Dread de plus en plus mais il ne m'attaque pas. Je n'irais pas jusqu'à dire qu'il a un comportement amical, mais il y a un mieux.

— Étrange en effet. Qu'est-ce qu'il t'a dit?

— Il me traite de lâche et d'assassin, ou complimente mon choix d'hôtel, quand il ne m'incite pas à tuer des gamins.

— C'était ta décision.

— Je sais, et je pense que c'était la bonne, je regrette seulement que les choses ne soient pas plus simples.

— Tu as ta propre éthique Carrius, et tu n'acceptes pas de pouvoir avoir tort. Il faudrait que tu travailles dessus si tu veux guérir. Je pense que d'une certaine manière Dread veut que tu guérisses également, il te pousse seulement à te regarder en face d'une manière différente de la mienne.

— Qu'est-ce qu'il faut pas entendre, dis-je en posant ma tête entre mes mains. Soit ce type essaie de me tuer à vue soit il m'insulte, ce n'est pas tout à fait bienveillant.

— Je n'ai jamais dit qu'il était bienveillant. Mais une partie de toi ne veut pas guérir et il me donne l'impression de vouloir t'en débarrasser.

— Je n'ai pas à guérir Averroès, je vais très bien.

— Empereur tout puissant. Je n'ai jamais vu fuite en avant plus impressionnante que celle-là. Je vais te laisser un instant pour appréhender par toi-même l'absurdité abyssale de tes propos. Le simple fait d'entendre le son de ma voix pourrait te donner un indice.

— J'ai du travail, on reparlera de ça plus tard. J'en ai marre que tu en reviennes toujours aux mêmes sujets.

— Si ton subconscient m'a créé ce n'est pas pour te décrire la météo. Tu veux un ami? Va parler à des gens dehors. Ce n'est pas une blague, fais-le. M'écouter à longueur de temps ne t'apportera rien si tu te contentes de ça. Je ne suis rien d'autre que la personnification d'une maladie mentale. Je suis là pour extérioriser ton mal, pas pour te servir de copain. Averroès est mort, bon sang. A combien de vraies personnes as-tu parlé depuis ton arrivée à Ambulon ? En dehors des menaces et des insultes bien sûr.

— Reviens plus tard Averroès, je n'ai pas besoin de toi pour le moment.

La pièce parut soudain désespérément vide. Je ne l'aurais pas avoué à Averroès, mais son absence me pesait plus qu'il ne pouvait l'imaginer.

Cela faisait plus d'un mois maintenant que le temps s'était arrêté dans ce petit hôtel d'Ambulon, la servante, Ariane était une femme vraiment charmante et cultivée qui ne manquait jamais de prendre un café avec moi à 5h30 tapante. Elle compensait son retard en commençant à travailler un peu plus tôt. Ce petit geste faisait de moi le plus heureux des hommes. Une compréhension mutuelle et une amitié sincère commençaient à naître de ces échanges. Un jour je l'invitai au restaurant et parvins à la faire rire à s'en tenir les côtes. Sa compagnie devenait suffisamment chère pour parvenir à me distraire, quelques fois, de mon objectif. Averroès me parlait peu ces temps-ci mais il était plus jovial que d'habitude. Parfois il me conseillait certains sujets de conversation, certains traits d'humour pour faire rire ma nouvelle amie. Il m'incitait sans retenue à m'entretenir avec elle pour briser le cycle brutal mais monotone dans lequel je m'étais enfermé depuis plus d'un an.

Dread ne venait plus me voir, méfiant les premiers jours j'avais fini par me détendre. Je gardais seulement en moi un soupçon de méfiance. Je refusais de mourir par manque de rationalité. Je n'avais pas encore décidé de l'emplacement de ma nouvelle base d'opérations, ni de ma prochaine mission. Mais pour l'instant je n'en avait cure, cela pouvait attendre, il me restait suffisamment de trônes d'or pour vivre confortablement ici pendant un long moment et le temps de ma séparation avec ma nouvelle connaissance viendrait bien assez tôt. Je n'avais jamais fait la somme des grosses coupures récupérées à droite à gauche dans les repères de truand car je refusais de me réjouir de la possession d'argent sale. Forcé par les évènements, je devais me rendre à l'évidence, j'étais sacrément riche. Assez pour m'autoriser la vie de château un certain temps.

Je sortais peu à part dans le parc non loin de l'hôtel où un kiosque à journaux me renseignait sur les nouvelles du jour. Une blanchisserie avait brûlée dans les quartiers nord à l'angle de la rue Juan Triboulet, apparemment les représailles d'une famille ennemie des Castellius. Un massacre avait eu lieu dans une des spires de la sous-ruche Sud mais la police ne s'en souciait guère car toutes les victimes provenaient de la pègre. L'Arbites avait déjà des difficultés considérables à protéger les innocents, elle faisait dès lors bien peu cas de la mort de criminels.

L'astre du jour était haut dans le ciel, le petit vent frais brassé par la ville d'Ambulon rendait sa chaleur très supportable. Je songeais à inviter Ariane à visiter les hautes spires d'Ambulon avec moi. C'est un environnement qui, à coup sûr, devrait la fasciner. Peut-être qu'une sortie nocturne sur les toits pourrait lui plaire également. Quel individu sain pourrait nier la beauté magique du clair de lune sur Ambulon.

Puis, la réalité revint, et je me rendis compte que l'espace d'un instant, d'un très court instant, j'avais caressé l'espoir de raccrocher mon bolter, de le mettre au clou dans une échoppe local et de partir sous des cieux plus cléments pour y vivre une vie calme. Peut-être en emportant Ariane avec moi. Je me réveillai brutalement, ma réalité n'était pas celle-là. Je n'étais pas ici en villégiature mais en mission au service de l'Empereur. Je n'avais déjà pris que trop de repos. Il était l'heure de se mettre au travail. Après tout, les clans d'Ambulon n'allaient pas s'abattre tout seul. Je réajustai ma veste, équipai mon borsalino et me mis en route vers mon hab-hôtel de luxe que je devrai bientôt quitter, aussi dur que cela puisse être. Mais mon esprit créatif dégoulinait déjà d'idées délicieuses pour mettre à bas les trafics locaux et je n'avais pas le droit de dire non à cette part de moi-même. En bon artiste du carnage je me devais de parfaire mon art avec autant de créativité que possible. J'allais mettre les bouchés doubles, je m'étais déjà dépensé, mais bientôt je mériterais une vraie médaille.

— Je ne serais pas là pendant quelques jours dis-je à Ariane qui semblait déçue de cette nouvelle.

— Ne pars pas trop longtemps, dit-elle dans un sourire qui me fît voir ses belles dents blanches, on s'ennuie à mourir ici.

— Mon absence sera de courte durée, j'aime bien cet hôtel, même si les employés se montrent parfois un peu effrontés, plaisantai-je.

— Et que dire de la clientèle, Ca-Ta-Stro-Phique, rétorqua-t-elle en m'offrant un clin d'œil.

— Au revoir Arthurius. Essayez de ne pas vous faire une nouvelle cicatrice.

— A bientôt ma chère, je serais prudent, c'est promis.

Ce jour-là, il s'agissait d'observation. Je me devais de recommencer doucement. Dans mon métier la précipitation pouvait signifier la mort. La plupart de mes informations devaient déjà être obsolètes. Ainsi, en attaquant maintenant, je risquais de tomber, soit sur un lieu vide, soit sur une véritable forteresse absurdement bien défendue. C'était ça la majorité du métier, de l'observation à outrance pour des missions aux risques réduits. A entraînement difficile guerre facile disait-on. Ce n'était pas tout à fait vrai. Mais à entraînement facile, guerre perdue, ça s'était certain. Aujourd'hui donc, pas de fusil à pompe, pas d'épée tronçonneuse. Seulement de quoi m'assurer une défense légère en cas d'imprévu. L'essentiel de mes outils de travail du jour se trouvait dans une valise matte, assez lourde pour un quidam lambda, mais pas pour moi. Je pris le téléphérique pour me rendre dans la haute ruche. C'est en effet proche des spires célestes que se trouvait l'un des cœurs de l'organisation tentaculaire des Castellius. Il s'agissait de l'un des rares quartiers où mon accoutrement dénotait une appartenance à une classe sociale moindre, vis-à-vis de la population environnante. Tous les individus autour de moi étaient vêtus comme des ducs et des duchesses. Et j'étais bien le seul homme à ne pas avoir de suivant pour porter sa valise. Ce sentiment d'infériorité me déplaisait de remarquable manière. Je n'aimais pas donner l'impression d'être négligé. De toute manière je ne resterais pas longtemps dans cet endroit.

Je trouvais enfin le balcon qui me convenait. Un petit lieu discret encombré de verdure entre une demeure luxueuse et un musée de peintures classiques impériales. Il n'y avait personne autour de moi. D'une part, ces quartiers étaient bien moins densément fréquentés que mes habituels lieux d'observation. D'autre part, ce n'était pas l'heure des balades courtoises chez la noblesse. Je sortis mon précieux matériel de ma valise. Une chaise pliable, une longue vue à balayage laser équipée d'un pix enregistreur, un litre d'eau et un livre d'ornithologie. Au warp la vie des volatiles, ce n'était qu'une couverture pour observer la ville sans subir de questions gênantes. Ainsi, peu m'importait la vie des fraterluca artica ou autres charadriiformes. En revanche, me plaisait beaucoup plus la vue plongeante et nette sur le théâtre d'Amenadius. Luxueux et innocent théâtre de quartier en apparence. Mais façade pour de la contrebande d'art xenos prohibé en réalité. Au cours d'une opération j'avais pu intercepter, un jour, une camionnette qui s'y dirigeait. J'y avais trouvé des sculptures Tau, ainsi que des petites statuettes d'orks. Toutes ces œuvres étant plus intolérables les unes que les autres, ma réponse fut simple. Je brûlai la camionnette avec le chauffeur avant d'envoyer le tout par-dessus les abords d'Ambulon.

— Tu es sûr de vouloir reprendre le travail ? Me lança Averroès à mes côtés.

— Navré j'ai oublié de te prendre une chaise. Je me suis un peu précipité ce matin.

— Il n'y a pas de mal. Ce qui m'inquiète en revanche, c'est ton retour sur le terrain. Tu n'étais pas bien au ''Point de Vue'', au repos, à profiter de la compagnie d'Ariane ?

— J'étais en train de rouiller, de dépérir. Personne ne fera le boulot si je m'en vais. Personne ne le peut.

— A part l'arbites, qui de plus est payé pour ça si je ne m'abuse.

— Laisse-moi rire. Tu sais bien qu'ils ne maîtrisent pas l'art de mes méthodes.

— La brutalité tactique ?

— Non, l'absence de compromis. Tout devient dès lors tellement plus efficace, et simple.

Depuis mon perchoir, je pouvais apercevoir la cour privée du théâtre, où l'on pouvait parfois voir circuler de telles œuvres interdites. Mais l'activité était très différente de l'accoutumée, des cartons étaient extraits en quantité importante. Les hommes qui les convoyaient étaient armés jusqu'aux dents. Ils craignaient, à juste titre, la visite qu'aurait pu générer un tel mouvement de fond. Par chance, j'étais en vacances depuis trop longtemps pour avoir pu prévoir ce déplacement.

— Tu ne trouves pas ça étrange, qu'ils déplacent ainsi leur fond de commerce ? Demanda Averroès à mes côtés.

— Si, je me faisais la même réflexion. Ce n'est pas normal.

— Ce n'est pas logique si tu prends cela sous l'angle d'une stratégie de développement. Mais sur une stratégie de repli, c'est très clair.

— Ils seraient en train de fuir ?

— Probablement, liquider leur principale vitrine, c'est du suicide pour leur mainmise sur Ambulon. Ça mérite vérification mais ce ne serait pas si surprenant que ça.

— Je ne peux pas penser qu'ils lâchent l'affaire si facilement.

— Et pourquoi pas ? Ils sauvent les meubles de l'incendie. Cela fait des mois que tu sabotes toutes leurs tentatives de développement. Tu as réduit en poussière tous leurs tripots de jeux illégaux. Tu as massacré leurs récupérateurs de dettes. Tu as jeté à l'eau leurs collections d'art prohibé. Tu as tué un nombre incalculable de leurs cadres. Il y a peu, tu as condamné aux flammes leur dernier laboratoire d'obscura. Et tu n'es pas leur seul problème, à chaque fois qu'ils perdent du terrain, les familles concurrentes en gagnent. Leur ultime sursaut d'orgueil a été cette tentative d'assassinat qui a lamentablement échouée. Ils ne tiennent déjà plus la ville Carrius. Ils lâchent l'affaire à Ambulon, tu étais seulement trop occupé pour t'en apercevoir.

— Tu penses que nous avons gagné Averroès ?

— C'est trop tôt pour le dire. Mais ce ne serait pas si étonnant. Il te faudrait seulement plus d'infos fiables pour en être tout à fait sûr. Mais il semble plus que probable que le sort des Castellius soit déjà scellé dans cette ville.

— Et bien c'est une bonne nouvelle. Allons récolter des informations auprès d'un de nos informateurs et tirons ça au clair. En attendant il faut préparer la nouvelle descente.

— Comment ça une nouvelle descente ? A quoi bon si tes adversaires ont déjà perdu ? Si nos informations confirment qu'ils sont en pleine liquidation de leurs affaires, alors tu n'as plus qu'à croiser les bras et à regarder leur empire se délabrer.

— Tu fais semblant de ne pas comprendre n'est-ce pas ? Je ne suis pas là pour faire passer un message, je suis là pour tous les tuer. Tous sans exception. Les Castellius ont peut-être perdus, mais beaucoup d'entre eux sont encore vivants. Si tu traites les mauvaises herbes autrement qu'à la racine, alors elles repoussent.

— Je ne sais même plus comment évoquer ça. La mission que tu t'es toi-même fixée n'avait, déjà autrefois, que peu de sens, elle n'en a presque plus aujourd'hui.

— Cesse ces inepties, tu as toujours su ce qu'il en était. Donne-moi plutôt la liste des informateurs fiables qu'il nous reste.

— L'agent des stups Clevius est mort alors ce sera compliqué de lui demander quoi que ce soit maintenant. Le vieux préteur sur gage de la basse ruche de Farsus nous a donné des infos bancales à plusieurs reprises. Reste ce détective privé antipathique du nom de Demisclépios.

— Demisclépios, ça me donne de l'urticaire rien que d'y penser. Mais peu importe. S'il y a bien une petite fouine au courant de presque tout sur Ambulon, c'est bien lui. Appelle-le et dis-lui qu'on lui rendra visite à minuit ce soir à l'endroit habituel. Qu'il me prépare toutes ses infos sur les affaires en cours des Castellius. Je lui verserai le paiement habituel.

— J'aurais bien du mal, à l'appeler moi-même Carrius. Inutile de t'expliquer pourquoi.

— Oh, oui, bien sûr. Pas de soucis, je vais m'en charger.

J'avais suffisamment observé, je repliai mes affaires et repris ma route. Je jouais maintenant contre le temps. Si les Castellius désiraient réellement partir, alors je devrais m'occuper d'eux avant qu'une telle chose arrive.

J'arrivai au ''Point de Vue'' en début de soirée. L'air était frais, une pluie se préparait à n'en pas douter. J'avais pris le temps de contacter le détective privée par le biais d'un vox-phone public. Le rendez-vous établi, il ne me restait plus qu'à faire quelques préparatifs puis à lever le camp. En traversant l'accueil, j'entraperçus Ariane qui semblait perdue dans ses pensées. Elle devait être du service de soirée probablement, à moins que quelque chose d'autre l'ait retenu ici. J'aurais apprécié converser avec elle, mais j'avais fort à faire. Elle me vit alors que je m'apprêtais à prendre l'escalier qui menait à ma chambre. Elle avait un regard triste que je ne lui connaissais pas. En me rejoignant, elle feignit un sourire qui m'inquiéta.

— Bonjour Arthurius.

— Quelque chose ne va pas Ariane ?

— J'ai fait quelque chose que je n'avais pas le droit de faire aujourd'hui, et maintenant je commence à regretter de l'avoir fait. Cela a mis en lumière certaines choses.

— Que vous est-il donc arrivé de si grave ? Vous pouvez me le confier si vous le désirer.

— J'étais au ménage dans l'aile médicale pour rendre service à un collègue. Je n'ai pas l'habitude de fouiller mais j'admets qu'en tombant sur votre dossier dans le bureau du docteur Amaco, je n'ai pas pu m'empêcher de le feuilleter.

— Oh, Ariane. Il n'y avait rien de bon pour vous dans ces lignes. Et déjà à mon visage vous pouviez savoir que j'avais connu mon lot de combat.

— Par l'Empereur, toutes ces blessures. Tout ce que vous avez subi, toute cette violence. Le medicae ne comprend même pas pourquoi vous êtes encore debout. Un homme de constitution normal serait devenu définitivement infirme. Je n'ai pas osé regarder le bilan psychologique que le medicae a établi lors de vos soins. Mais j'ai pu apercevoir que vos dernières blessures remontaient à quelques semaines seulement. Des blessures provoquées par des coups de couteaux, par des balles, par de l'acide.

— Je ne vous en veux pas d'avoir regardé, mais ce n'est pas vos affaires ce que je fais des miennes. Et je ne peux pas vous en parler. Ariane, Nous avons tous nos cicatrices. Vous devriez le savoir vous qui venez d'une cité si dure à vivre.

— Ambulon n'est pas en guerre, alors j'imagine que vous devez accompagner les forces spéciales de l'arbites ou quelque chose du genre. J'ai peur pour vous Arthurius. J'ai peur car vous êtes la seule personne ici qui ne me juge pas pour mes origines dans ce lieu si riche. J'ai peur pour vous car en un mois vous êtes parvenu à devenir l'une des seules personnes qui importait pour moi ici. Je ne veux pas que de mauvaises choses vous arrivent.

— J'ai un travail que je dois faire, et ce dernier est loin d'être terminé. La complexité et les qualifications requises pour ma fonction sont telles, que nul autre que moi ne peut en remplir convenablement les critères.

— Mon père a fait la guerre Arthurius, il a participé aux purges contre les xenos de la bordure du système Myrina. Dix ans d'une guerre longue et éprouvante en tant que soldat du rang. Contrairement à tant d'autres, il revint. Je ne l'ai pas connu jeune, mais ma mère m'a rapporté qu'il ne fût plus jamais le même, que ses rires autrefois enjoués sonnaient désormais faux. Que les horreurs de la guerre ne l'avaient jamais quitté. Que ses yeux étaient toujours habités par les fantômes de son passé. Il avait le même regard que vous Arthurius.

— Je ne vis pas dans le passé Ariane, j'ai une mission à laquelle je me tiens.

— Quittez l'armée Arthurius, je vous en conjure, vous avez eu votre lot de misères. Aucun d'entre nous ne peut encaisser toute sa vie. Tout le monde a le droit au repos et vous avez déjà fait votre part.

Les yeux de ma pauvre amie étaient au bord des larmes. J'aurais tant aimé la consoler, mais toute parole rassurante aurait été, au fond, un mensonge éhonté.

— Et que ferais-je alors ? Toute ma vie a été conditionnée par l'adversité guerrière. Et de quoi vivrai-je ? Je ne suis pas aussi riche que vous pouvez le penser.

— Vous n'avez pas à vivre dans ''Le Point de Vue'' pour aspirer au bonheur. Il y a des logements très décents dans mon quartier de Minos. Nous serions voisins, je pourrais vous trouver un travail simple, honnête et sans risques. Vous seriez en sécurité.

Mon âme était emplie de chagrin, j'ignorais si j'étais capable de rester digne encore longtemps. J'observai le visage suppliant d'Ariane qui n'attendait qu'un mot de moi. Un mot si simple à trouver, maintenant que j'étais pleinement convaincu qu'elle ne souhaitait que mon bonheur.

— Ça n'arrivera pas, répondis-je. J'ai trop à faire.

Je passai à côté d'elle sans la regarder, sans dire au revoir. Le peu de joie de vivre qui me restait encore s'envola lorsque je l'entendis sangloter derrière moi.

Je rassemblai mes affaires dans ma chambre, me préparai à ma petite excursion. A priori je ne devrais pas affronter trop de danger mais prudence restait mère de sûreté. Pour m'éclaircir l'esprit je me plaçai à genoux les mains jointes devant le petit autel à l'Empereur Dieu que je m'étais confectionné dans ma chambre. Puisque je reprenais du service, je lui confiai une fois de plus mon âme dans des prières d'appel à l'absolution. Seul le culte de l'Empereur pouvait encore me faire tenir debout face aux épreuves que j'avais endurées, et face à celle que je devrais endurer. Qui vivait par l'épée devait mourir par l'épée et je ne me faisais pas trop d'illusions quant à la conclusion finale de ma carrière.

Le privé qui devait m'apporter des réponses ne me plaisait pas trop, je ne l'avais vu qu'une seule fois auparavant et très brièvement. Il semblait faux, et en savait beaucoup trop pour un homme qui ne semblait pourtant pas disposer d'un si grand réseau que cela. Si je m'étais donné plus de peine ces dernières semaines, j'aurais probablement pu trouver une solution alternative. Mais l'heure n'étais pas aux regrets mais à l'action. Habillé de pied en cape, et équipé au mieux, je me dirigeai vers la porte de ma suite pour enfin reprendre convenablement mon office.

— Changement de programme, me lança Averroès planté devant la porte.

— Non, pas question, c'est l'heure, écarte-toi.

— Pas question. Tu vas partir t'excuser auprès d'Ariane et repenser ta conception de l'avenir.

— Ma vision de l'avenir est claire comme de l'eau de roche.

— Je comprends et j'accepte que tu ne veuilles pas retenter ta chance à l'inquisition. C'est un mauvais choix mais c'est ton choix. En revanche il est intolérable que tu refuses la porte de sortie que l'on vient de t'offrir.

— Quelle porte de sortie ? Devenir artisan dans un quartier minable, alors qu'il reste tant à faire.

— Écoute-moi, ton projet ne mène nulle part, tu es une goutte d'eau dans l'océan. Tu as une solution pour sortir du piège sordide dans lequel tu t'es toi-même enfermé, et cette solution s'appelle Ariane.

— Si seulement c'était si simple.

— Et pourquoi ça ne le serait pas. Il te suffit de le vouloir. Ta libération est à portée de main, il te suffit de t'en saisir.

— Seule la victoire compte. Seule la volonté de l'Empereur me porte. Je n'ai pas à avoir d'opinions là-dessus.

— Mais tu es le seul à te fixer des objectifs, personne ne te donne l'ordre de faire ça, ni l'Empereur ni personne.

— Ne me pousse pas à bout.

— Je ne te dis que la vérité, ne franchis pas les portes de cet hôtel.

— Écarte-toi.

— Non.

Je poussai fermement le corps frêle d'Averroès, le rejetant sur le côté, et franchis la porte. Averroès m'interpella dans le couloir alors que je m'éloignais.

— Dread a raison, tu ne t'arrêteras que quand tout sera jeté à bas. Tu cours à la ruine.