Minuit, équipé de ma veste recousue à la perfection par les services de l'hôtel, je portais une arme de petit calibre équipée d'un silencieux. Un automatique modèle Phobos qui n'avait que peu servi au vu de son état. J'attendais mon contact sur un banc à proximité d'un arbre, à l'ombre du seul lampadaire qui illuminait la zone. Il pleuvait ce soir-là, Ambulon s'était déplacé jusqu'en bord de mer, et pour quelques jours ses rues seraient battues par les embruns et les vents du nord. J'observais la pluie creuser des sillons dans la terre du parc pour ruisseler doucement jusqu'aux caniveaux les plus proches. Le clapotis des gouttes était reposant, si seulement je n'avais pas eu à relâcher ma garde, j'aurais pu m'assoupir au sec grâce à mon chapeau et à mon imperméable. Déjà mon indic apparaissait au coin de la rue.

Il n'était pas très discret en marchant, il devait porter en lui la confiance aveugle de ceux qui sont toujours parvenus à se mettre à l'abri des vraies emmerdes. Ce genre de types me révulsait mais j'en avais besoin. J'exécrais les concessions et les demi-mesures par tous les pores de ma peau, je me haïssais dans ces moments-là. Mais je ne pouvais pas décemment faire la fine bouche au regard de mon récent relâchement. Le détective privé finit par arriver en face de moi, chapeau en cuir et veste de seconde main qu'il aurait voulu chic. Cet imbécile avait dissimulé une arme rétractable dans sa manche, seul un aveugle la manquerait, j'espérais pour lui qu'il n'avait pas l'intention de s'en servir.

— Tu as ce que je cherche ? Lui dis-je déjà dégoûté de lui adresser la parole.

— Ouais et j'ai encore mieux, dit-il un air de conquérant.

Par tous les saints du paradis que sa voix m'énervait, je me forçais intensément à rester poli.

— Ah, dis-je l'air intéressé, tant que tu as les infos qu'il me faut ça me va, si tes bonus m'intéressent tu seras payé en conséquence.

— Je sais qui tu es pauvre crétin.

Je roulais des yeux extrêmement lassé par la situation, il n'était pas le premier à découvrir que j'étais l'espèce de fou furieux qui faisait un massacre dans les rangs de la pègre depuis des mois. J'étais seulement lassé qu'on essaie encore de me faire chanter avec ça, à quoi s'attendait donc ce genre de personne? Ma réputation ne me suivait-elle pas suffisamment ?

— Et si tu ne veux pas que je te dénonce tu devras faire tout ce que je te demande.

Et voilà que ça recommençait, me disais-je intérieurement, encore un type qui ne se voyait pas jeté dans une broyeuse pour voiture en prenant son petit déjeuner ce matin. Mais la vie est faite d'imprévus.

— Mince, comment l'as-tu découvert ? Demandai-je sans parvenir à avoir l'air inquiet.

— Tu as laissé trop de traces, boucher d'Ambulon, ou devrais-je plutôt dire, Carrius, ex-agent de l'inquisition.

Merde, celui-là était vraiment futé pour dénicher des infos. Pour le coup il m'avait réellement surpris, je pris la décision de le tuer le plus vite possible après lui avoir fait cracher ses infos.

— Alors qu'est-ce qu'on fait? Dis-je en étendant mon bras sur l'accoudoir du banc.

— C'est simple, si tu veux vivre tu vas devoir allonger toute ton oseille. Je sais dans quel genre d'endroit tu habites, tu dois dégueuler des billets par tous les orifices.

— Et si je refuse, rétorquai-je en sortant mon flingue et en le lui collant sous le nez.

— Ah ah je m'y attendais, dit-il, assez fier de lui.

J'étais ravi d'apprendre qu'il s'attendait à ce qu'un homme menacé essaie de se défendre, une vraie lumière ce mec. La manière dont un imbécile pareil avait pu découvrir ma véritable identité m'échappait complètement.

— Un de mes hommes est caché dans les buissons plus loin, dit-il, un geste et poum poum, il t'abat.

— Poum poum? Répétai-je amusé, j'avais repéré le type dont il parlait depuis 5 minutes, ce gars était aussi bruyant que son patron.

Je me retournai calmement et collai une balle dans les fourrés à l'endroit où j'avais repéré du mouvement, j'entendis une masse s'écrouler. L'indic devint livide en constatant que son associé venait de passer l'arme à gauche en une fraction de seconde. Ça y est, il avait enfin compris que sa mort était inéluctable. Ce gars m'inquiétait tellement peu que je rangeai mon flingue avec détachement, avant de plonger mon regard froid dans ses yeux de merlan frit.

— Quelle info as-tu pour moi? Je t'écoute.

— Me tuez pas s'il-vous-plaît, je veux pas mourir.

— Comme la majorité d'entre nous mais il va falloir que tu me prouves qu'un raté comme toi peut m'être utile. Tu aurais dû rester dans le trafic d'infos et non te lancer dans des petites magouilles ridicules, t'es vraiment minable pour ça.

Il tenait à peine sur ses jambes, j'espérais qu'il n'avait pas mangé ce soir, je ne voulais pas discuter dans l'ambiance repoussante de l'odeur du vomi. J'allais devoir le ménager pour qu'il reprenne ces esprits. Il fallait qu'il pense que j'allais le laisser en vie.

— Oh Empereur, fit-il terrifié alors que je n'avais même pas commencé à parler.

— Je n'ai rien dit, rétorquai-je un peu surpris.

Un lâche pareil ça me dégoûtait, il comptait encore peut-être se servir de l'arme dissimulée dans sa manche je devais faire attention. Immédiatement après avoir émis cette pensée il leva les bras en l'air comme pour signifier qu'il n'allait pas tirer. Je commençai à suspecter très fortement ce qui était en train de se passer, je joignis le bout de mes doigts et rapprochai mon visage du sien tout en restant assis, comme un professeur s'apprêtant à sermonner son élève. Je le fixais maintenant avec l'intensité d'une hyène contemplant son repas et me mis à penser de manière claire en articulant distinctement chaque syllabe dans ma tête.

"Quand j'aurais fini de te parler je te pèlerais la peau et t'arracherais les yeux puis les ongles avant de te recouvrir de sel. J'y prendrais un immense plaisir.''

Cette fois-ci il faillit défaillir. Ça ne faisait plus aucun doute maintenant, je sortis mon pistolet et lui sautai dessus pour le plaquer au sol.

— T'es un putain de psyker, foutu mutant télépathe!

Maintenant, il était terrorisé. A deux doigts de sombrer. Il tenta malgré tout une dernière passe pathétique.

—Oui, oui c'est vrai et je pourrais vous tuer si je le voulais, dit-il en bégayant.

Il parvint malgré lui à me faire rire.

—J'ai croisé toutes sortes de psyker, lançai-je, tu m'as l'air d'être un déchet de classe très basse tout au mieux, peut-être es-tu seulement un genre de wyrm. Nombre de psykers que j'ai rencontré était infiniment plus fort que toi. Crois-moi, si tu étais l'un d'eux tu m'aurais déjà pulvérisé.

— Ok, ok, je te promets de t'aider si tu me laisses en vie. Tu as besoin de moi.

— Essaye de me convaincre.

— La famille Castellius sait qui tu es. Je suis maintenant le seul à pouvoir te tirer de là. On ne refuse pas l'aide d'un psyker comme ça non?

— Quoi ? Hurlai-je de toute la force de mes poumons au milieu de ce petit quartier tranquille. Qu'est-ce que tu as fait ? C'est toi qui leur as dit hein ? Espèce d'imbécile, tu étais le premier à découvrir mon identité.

— J'avais besoin d'argent, la vie n'est pas facile ici. Mais tu vois je t'ai prévenu, c'est un signe de ma bonne foi. Si on bosse ensemble, tu pourras t'en tirer.

— Et tu pensais pouvoir te faire encore un peu plus de pognon avec moi avant de filer comme une fouine.

Il retint sa voix pleine de larmes quelques instants avant de cracher.

— Ça n'a jamais été contre vous, j'ai une famille à nourrir.

— Je n'ai pas les mots pour te dire à quel point je m'en fou. Tu leur as dit quoi précisément à la famille Castellius ?

— Je leur ai dit qui tu étais, où tu étais et aussi que tu t'étais fait une copine au hab-hôtel ''Le Point de Vue''.

— Pardon? Dis-je cette fois-ci très calmement, je te pris de répéter ce que je viens d'entendre ?

Mon sang était bouillant dans mes veines, je croyais imploser, ma respiration était laborieuse, saccadée et Dread venait de poser une de ses mains sur mon épaule.

— Qu'est-ce que tu m'as dit ? Répète-moi ça.

Le psyker était haletant, prêt à se liquéfier, il jetait des coups d'œil craintif vers Dread sans comprendre qui il était.

— Tiens celui-là peut me voir, ria Dread en allumant un cigare, coucou futur cadavre dit-il en agitant la main.

— Je… Je, commença le psyker sans parvenir à formuler une phrase cohérente. Je ne leur ai pas dit ça il y a longtemps, si vous vous dépêchez vous pouvez arriver avant eux.

J'agitai mon arme sous ses yeux et la pointai sur sa tête. "Au revoir erreur de la nature" Pensai-je tout haut prêt à appuyer sur la gâchette.

— Attends, attends, tu as besoin de moi, supplia-t-il. Je t'assure.

— Plaît-il ? Rétorquai-je empli de colère mais tentant désespérément de me contrôler.

— Je suis un psyker, je peux te servir.

Je lui tirai deux balles dans le torse et le laissai s'effondrer. Jetant un regard inquiet à mon horologium, je me mis à courir le plus vite possible vers ''Le Point de Vue''. Le sang du psyker se mêlait déjà à l'eau des pluies turbides d'Ambulon, au milieu de tout ce chaos je le considérais comme plus chanceux que moi. En m'éloignant, je vis Dread penché sur le psyker mourant. Mon ancien inquisiteur me salua de sa main gantée avant de s'éloigner de ce qui était maintenant un cadavre, pour disparaître derrière un rideau de pluie.

J'arrivai devant ''Le Point de Vue''. Le hab-hôtel semblait calme de prime abord, mais je vis soudain, ces ordures de Castellius embarquer Ariane dans une voiture aux vitres teintées. Ma fenêtre d'action était dramatiquement restreinte, je disposais uniquement de mon bolter doté d'un unique chargeur, de mon petit calibre modèle phobos et d'un calibre encore plus ridicule sous mon chapeau. J'optai pour une approche rapide, je commencerais à tirer avec le silencieux du phobos, il y avait plusieurs voitures, les hommes de Castellius étaient trop nombreux même pour moi. Je devrais prendre le contrôle du véhicule dans lequel était enfermé Ariane puis fuir à travers les rues de la ville. C'était jouable en étant suffisamment rapide, j'étais bon conducteur et le moteur ronflant du véhicule semblait puissant.

Je me jetai à découvert, déployant tous les trésors d'efficacité qui étaient les miens pour aligner un maximum de ces types avant qu'ils ne répliquent. Une, deux, trois victimes tombées au sol. Je poursuivis ma route, imperturbable. Les premiers hommes de main m'avaient repéré. Ils en voulaient vraiment. A moi seul j'avais forcément déjà tué à chacun trois ou quatre de leurs copains, mais malgré le feu nourri, je restais le plus fort.

Répliquant astucieusement, me cachant derrière un véhicule l'espace d'un instant pour recharger, j'avançai avec la vélocité et l'agressivité primale d'un félidé en chasse. J'exécutai les deux hommes devant la voiture que j'avais pris pour cible. Leurs crânes explosèrent presque simultanément et ils s'écroulèrent comme dans un balai. Les balles fusaient autour de moi mais une série de sprint et de couvert prise astucieusement me permit de survivre par miracle.

J'ouvrai la voiture où se trouvait Ariane, je n'avais pas repéré l'homme au volant du véhicule, il était entraîné, peut-être un ancien garde impérial. Il effectua une prise contrôlée sur ma main droite et fit tomber mon flingue. De son autre main il sortit une arme blanche de sa ceinture tactique. Sans réfléchir je plantai mes dents dans sa gorge et le mordis de toutes mes forces. Je sentis son cou se contracter sans pouvoir émettre le moindre son, il souffrait. Avec le même geste de prédation qu'une bête sauvage je lui arrachai la gorge et le laissai mourir dans la douleur sur le bord du trottoir. La bouche en sang, j'entrai dans la voiture et me mis au volant, trois balles sifflèrent au-dessus de ma tête brisant le pare-brise par la même occasion. Je baissai la tête par réflexe et lançai le moteur à plein régime. Je jetai un bref coup d'œil à l'arrière en appuyant le plus fort possible sur la pédale d'accélération. Ariane était bien là, seule, et bien vivante. Je remerciai l'Empereur de sa mansuétude et écrasai un hérétique en évitant une voiture qui tentait de me barrer le passage.

L'action avait duré moins d'une minute, j'étais passé comme une tornade, comme un foutu missile de l'astartes, avec la même implacable efficacité. Mon plan bien trop risqué avait fonctionné, et à part les tirs désorganisés qui fusaient derrière moi et qui ne seraient bientôt plus qu'un souvenir, nous serions bientôt en sécurité. Ma vengeance serait rapide et brutale, j'allais brûler leur maison et tuer tous les rejetons de la Maison Castellius. Puis enfin je vaporiserais Ambulon et ferais damnatio memoriae sur toute cette ville pour que plus personne ne murmure jamais le nom maudit de Don Castellius.

— Bon plan me dit Dread à côté de moi, mais un peu prétentieux même pour toi.

— Qu'est-ce que tu me veux, lançai-je, très courroucé à mon inquisiteur.

— Ho moi, juste ton bonheur, dit-il avant de m'expédier son poing en pleine face avec la subtilité d'un Leman Russ Vanquisher.

— Bonne nuit connard, murmura-t-il alors que je perdais connaissance. Mon véhicule fît une embardée sur un platane. C'était fini.

J'ai l'impression d'être dans les geôles du Tricorne, dans quelques instants j'entendrais la voix de l'interrogateur. Sa voix mielleuse, chargée d'orgueil et de violence dissimulée derrière un voile de politesse outrancière. Peut-être que je ne suis jamais sorti des geôles du Tricorne? Peut-être suis-je encore dans la vierge de fer? Après tout, quelle histoire absurde. L'inquisition corrompue. La fuite de mon équipe dans les confins des étoiles. L'assaut du Tricorne. Au moins Dread et Averroès sont encore en vie. Dariel aussi peut-être, mais l'Empereur m'en pardonne, je m'en soucis moins.

Mon seul regret, s'il s'agit bien d'un rêve, est d'avoir inventé Ariane. J'aurais réellement aimé rencontré une femme de sa trempe. Mais je dois être destiné à mourir seul. Ce n'est peut-être pas plus mal.

Non mon fidèle ami tu n'es pas mort, chuchota Dread, pas question de te laisser partir comme ça. Il te reste tant à faire. Tu ne mérites pas la douce délivrance que tu m'as offert.

— Qu'est ce qui t'es arrivé le monstre? T'as fait une crise d'angoisse au volant? Coassa la voix de baryton d'Emilius Castellius. Je le connaissais bien, son visage de truie syphilitique était accroché sur le mur de chacune de mes planques, en gros plan, depuis six mois maintenant.

— J'ai rêvé que je baisais ta mère, ça m'a perturbé dans ma conduite.

On m'envoya un immense coup de poing dans les dents. J'étais ravi de constater que j'étais capable de faire taire un parrain de la pègre, même dans un état de semi coma. Par ailleurs, je ne ressentais plus rien depuis si longtemps que la douleur de l'impact ne me parvint même pas au cerveau.

— T'es fini espèce de malade. Mais pour qui tu t'es pris à la fin? Tu viens dans ma ville, tu détruis mes commerces, tu tues mes hommes, tu tires au bolter dans la tête des gamins qui essaient de s'enfuir. Tu vaux moins qu'une bête.

J'ouvrais doucement les yeux, ils étaient 10, en comptant Emillius et un immense ogryn qui se désintéressait complètement de la situation. Je me trouvais dans une espèce de hangar crasseux. Le toit était fait de tôles et je ressentais une sorte d'effluve de fycélene. Nous étions dans les quartiers industriels, probablement non loin de la blanchisserie dont je m'étais occupé l'autre jour. Ce quartier était entièrement aux mains des Castellius, même l'Arbites ne s'y aventurait pas, j'étais officiellement foutu. Mort et enterré. L'Empereur devait avoir considéré que mon service touchait à sa fin. Tant pis, j'acceptais mon destin avec la même froide fatalité qui m'avait accompagné toute ma vie, même si je restais alerte à la moindre opportunité de sortie.

Soudain je la vis, Ariane, prostrée sur une chaise. Ces monstres l'avaient ligotée en face de moi. Elle avait l'air perdu, terrifié, elle avait raison de l'être.

— Qu'est-ce qu'on fait ici, qu'est-ce que vous nous voulez? Qu'est-ce que vous racontez sur le sergent Arthurius? Pleurait-elle.

Elle était forte je le savais, elle ne céderait rien à ces truands mais ses nerfs étaient mis à forte contribution.

— Ton ami là, commença Castellius de sa voix chargée de colère et empestant l'alcool. Il n'est pas ce qu'il prétend être, il s'appelle Carrius, Carrius Terra. Il était aux services d'un inquisiteur nommé Dread. Lui et ses compagnons ont organisé un assaut sur le Tricorne il y a deux ans, qui a plutôt bien fonctionné d'ailleurs, tu as dû en entendre parler. Après, pourquoi cette attaque? Je ne sais pas, personne ne sait, silence radio, dit-il en soulevant les mains.

Ariane me fixa sans bien comprendre, essayant probablement de décrypter le vrai du faux dans les histoires que je lui racontais depuis des semaines. Je ne parvins pas à affronter son regard.

— Tu sais quoi Carrius? Repris Emilius d'un air grave. Je devrais presque te remercier, la chute de l'inquisition c'était quelque chose, j'ai arrêté la noctura pendant une semaine pour être sûr que je ne rêvais pas. Trônes quelle occasion, tu sais à quel point c'est dur d'avoir un marché stable dans la contrebande d'objets xenos quand l'inquisition officie dans la ville d'à côté. J'ai vraiment apprécié le service mon gars. Je t'aurais pris comme bras droit à l'époque pour un truc pareil. Alors pourquoi trahir mon amour et ma confiance en t'en prenant à mon commerce. Mes affaires sont à deux doigts de se déliter, plus personne ne veut faire affaire avec moi. Je ne contrôle plus qu'une petite portion de mon territoire d'antan, la famille des Caleratzi est passée devant moi. Je suis devenu le vilain petit canard, plus personne ne veut jouer avec moi de peur d'être les prochains sur la liste. Et ça, c'est uniquement à cause de toi.

— C'est bien vrai ça, dit un garde de Castellius à l'air imbécile posté à côté de lui.

— Ouais, comme dit l'autre lumière je n'invente rien. Tu m'as pris une chose à laquelle je tenais, alors je vais faire pareil.

Je me débattais sur ma chaise, en essayant de ne pas regarder Ariane qui ne parvenait pas à décrocher ses yeux implorant de mon visage coupable. Emillius saisit un couteau et commença à tourner autour de moi en le faisant jouer entre ses doigts.

— Tu vois, je n'éprouve pas de plaisir à infliger de la douleur contrairement à toi, mais je sais comment faire pour être respecté. Tu vas mourir ce soir, mais tout le monde saura que ce sera arrivé juste après la mort d'une amie chère en face de toi. Je vais te montrer.

— Non, non, je vais te buter Emillius, je vais te buter, rien ne pourra m'en empêcher, tu vas finir 6 pieds sous terre. Tu vas brûler dans le warp avec tous tes congénères.

— Trop tard Carrius, dit Emillius Castellius en s'approchant d'Ariane qui tentait désespérément de faire reculer sa chaise en poussant de petits cris plaintifs.

— Th th, tout doux ma belle ce sera rapide, c'est comme s'endormir dans du coton, dit Emillius en s'approchant de sa victime.

— Arrête, arrête ! Suppliai-je en hurlant comme un damné, tue-moi, tue-moi à sa place.

— Je t'ai dit trop tard Carrius, mais patiente un peu, ton tour vient juste après.

La tête penchée en avant, vaincu, je trouvai la force d'émettre une courte prière.

Oh Empereur, toi qui est bon et très miséricordieux sauve cette innocente et rappelle-moi à tes côtés ou soumet-moi à l'éternel damnation si j'ai un jour failli à te servir. Car tu es certes haut et grand, écoute Empereur la douleur de tes enfants.

— Mais il est déjà trop tard Carrius, murmura Dread derrière moi.

Je relevai la tête, Emillius avait déjà commencé à faire courir sa lame sur la gorge d'Ariane. Elle versa une larme lorsque son dernier souffle de vie s'échappa de ses yeux. C'est alors que je le vis, dans le reflet des lunettes d'Ariane qui répondait à la diffraction de la lumière des néons fixés au plafond. Mon chapeau, mon borsalino posé derrière moi sur une sorte de caisse en bois. Cet imbécile d'ogryn avait dû le poser là sans le trouver étrangement lourd. C'était ma chance, la dernière, la preuve que mon service n'était pas terminé. Je fis reculer ma chaise de quelques dizaines de centimètres d'un coup de botte. Cela fît rire Emillius de prime abord. Je sentis les bords feutrés de mon borsalino entre mes doigts et remerciant l'Empereur de m'accorder ma vengeance, je commençai à fouiller l'intérieur du couvre-chef. Mes mains étaient encordées mais jouant avec mes doigts je fis sortir mon petit calibre de la doublure.

Je tirai pour briser les cordes. La détonation avait surpris toute l'assemblée, la plupart recherchait une autre source aux tirs à l'exception d'Emillius Castellius qui me fixait droit dans les yeux en commençant à dégainer un revolver. Je déchirai sans peine le reste des fibres qui liaient mes poings dans le dos. Bientôt l'endroit allait empester la peur. Mais aujourd'hui mon châtiment ne serait pas un avant-goût de la justice divine, mais l'exécution d'une violence brute mue par un brûlant désir de vengeance. Je félicitais au moins ces rats d'avoir su générer chez moi un honnête et profond sentiment de haine.

Ma première balle fut pour un homme à ma droite qui tenait un pistolet mitrailleur. Le petit calibre traversa son orbite droite et rebondit à l'intérieur de son crâne en labourant sa cervelle. Je bondis vers l'homme en train de choir et m'emparai de son arme. Les hommes de mains les plus vifs avaient commencé à me tirer dessus malgré la pénombre qui limitait nos champs de vision. Je répliquai en faisant un carton à chaque tir. Un bras, une tête, une jambe, les rangs de mes ennemis s'amenuisaient à la même vitesse que leur cohésion. L'ogryn me chargea en barrissant, renversant par la même, deux de ses comparses. J'esquivai la bête d'un pas de côté, comme une formalité, presque avec dédain et expédiai deux munitions dans les têtes respectives des deux racailles tombées au sol. Je vis un homme tenter de fuir. Je lui tirai dans les jambes avant de me mettre derrière l'ogryn qui fît barrage entre la chevrotine d'un fusil à pompe et moi.

La bête beugla stupidement et tenta de me saisir en se retournant. J'effectuai une plongée en avant pour esquiver l'imposante créature en même temps qu'une nouvelle volée de balles me frôla d'un cheveu. Terminant ce bond d'une roulade experte, je relevai l'automatique et plombai le corps de l'homme qui m'avait tiré dessus, de près de 6 balles, toutes dans le buffet. Il s'écroula piteusement. L'un des hommes à sa droite jeta son arme et me supplia de l'épargner en m'appelant par mon surnom. Je lui tirai une balle dans la tête, pour qui m'avait-il pris ? L'ogryn me chargea une nouvelle fois avec plus de rage que de stratégie, je tirai dans son genou et le regardai choir en beuglant.

Un homme s'interposait encore entre moi et Emillius qui rechargeait son arme en tremblant comme un vieillard qu'il ne deviendrait jamais. Je tirai avec mon automatique vers le porte-flingue qui me railla en entendant le "clic" qui signifiait que j'avais déjà tiré ma dernière balle. Il sourit en m'épaulant de son fusil à pompe. Je lui jetai mon automatique à la figure ce qui l'obligea à fermer les yeux, il tira au hasard, et me loupa largement. Quand il ouvrit les paupières, ce fût pour voir une lame de 8 pouces plantée dans sa gorge. Il prit le temps de s'étrangler calmement avec, dans son coin, alors que j'administrais un généreux coup de crosse dans la sale trogne d'Emillius Castellius. Je remarquai le bolter à son côté. Celui de Dread. Emillius me l'avait volé pendant mon état d'inconscience.

— Ça c'est à moi dis-je en récupérant la précieuse arme.

Je plaçai un bolt dans le crâne de l'ogryn qui claudiquait encore courageusement dans ma direction. La munition autopropulsée mis un terme définitif aux souffrances de cet animal grotesque. Enfin je me tournai vers Castellius, bien à genoux devant moi, là où était sa vraie place.

— Je te donnerai tout ce que tu veux, dit-il piteusement en se tenant le front. Je vais partir, quitter la ville et te laisser tout ce que j'ai, tu as gagné, c'est fini.

— C'est ça ta dernière défense? Dis-je. C'est pathétique, tu ne serais pas plus avancé si je te disais tout haut ce que je souhaite te faire.

— Que le warp soit de vous, mais qu'est-ce que vous nous voulez à la fin? Pourquoi nous? Le crime gangrène l'Imperium. Il n'y a pas un seul quartier sous l'œil de l'Empereur qui ne connaisse ses gangs et ses trafiquants. Pourquoi s'en prendre à la famille Castellius perdue dans la ville d'Ambulon?

— Je suis le serviteur de l'Empereur-Dieu de l'humanité, j'exécute Sa volonté, une étape à la fois.

Don Castellius me regarda avec un air d'incompréhension, ma réponse ne l'avait laissé qu'avec plus de questions, tant pis, il mourra avec ses interrogations à défaut de regrets.

Je mis le canon de mon pistolet bolter entre ses yeux et sans plus de cérémonie mis un terme définitif à la main mise pluri-centenaire des Castellius sur les rues d'Ambulon. Le plus grand truand de ce petit recoin de l'Imperium s'écroula comme n'importe quel autre être humain et mourut sans que l'univers ne s'en aperçoive.

La justice était faite. Le seul véritable bon ordre moral était rétabli. Alors pourquoi me sentais-je si vide?

Ce hangar était embourbé d'horreur, un vrai bain de sang, une fois de plus, une ode au meurtre et à la folie aveugle. Un antre de terreur pour toutes les âmes que la guerre n'avait pas encore souillée dans l'empire de l'homme. Et Ariane se trouvait au milieu de tout cela. Prostrée sur sa chaise, la tête en arrière comme si même dans la mort, elle avait refusée de se pervertir en levant une dernière fois les yeux vers le ciel pour ne pas voir le sang à ses pieds. Pour rendre service à ma dernière amie, je perçai un trou dans le toit du hangar d'un de mes bolts. Au moins sa vie se clôturait-elle le visage baigné par l'éclat de la lune de Scintilla. Dread avait raison à mon sujet, tout le monde mourait autour de moi, les innocents, les coupables, j'étais une plaie pour les hommes de bonne volonté.

Averroès était là, à mes côtés, il me regardait, cherchant les mots pour me réconforter. Il ne dit rien, se contentant de respecter un silence prévenant, comme le ferait un ami. Je me penchai sur le cadavre d'Ariane, elle était très belle, je ne lui avais jamais dit, cela aurait été déplacé. Nous n'avions pas eu le temps de laisser éclore ce genre de relation. Rétrospectivement, je me fis la réflexion qu'il fallait peut-être dire ce genre de chose aux gens avant que la course du temps l'empêche. Si seulement j'avais pris la décision de tout abandonner. Peut-être m'aurais-tu suivi pour abandonner ta vie misérable de rûcharde. Peut-être l'univers aurait-il été assez vaste pour que nous trouvions un coin pour nous découvrir. Ma pauvre Ariane, ta seule erreur a été de croiser mon chemin.

— Et aussi de te faire confiance, repris Dread armé de mon bolter derrière moi.

— Nikolaï, cesse cela immédiatement, il a besoin de temps tu ne le vois pas, gronda Averroès, qui s'adressait ouvertement à Dread pour la première fois.

— On lui a laissé bien trop de temps, je reprends les commandes, ta méthode ne marche pas, dit-il avant d'expédier un bolt vers Averroès.

Il rendit l'âme une nouvelle fois dans des gargouillis douloureux et étouffés. Il eut un dernier regard pour moi. Un regard chargé de tendresse et de remords, avant de s'écrouler.

— Toi tu viens avec moi, dit Dread, en pointant l'arme vers moi.

Il m'emmena, sans résistance, dans un coin reculé du garage, dans une petite alcôve qui servait aux ablutions. Là, il y avait un lavabo triste, à peine lavé et une glace brisée par endroit. Le tout sentait un mélange d'antiseptique et de pisse.

— Regarde-toi dans le miroir, dit Dread crûment.

Je me tournai doucement vers la glace, n'étant plus maître de ma volonté pour la première fois de toute ma vie. J'étais là, mon front châtain rasé au centimètre réglementaire. Mes paupières barrées par des cernes tristes à voir. Mon visage, bardé de cicatrices, beaucoup trop nombreuses pour un homme de mon âge. Et mon regard vide, froid, sans âme, dépossédé de toute substance, contemplant le vide derrière l'éternité. Comme enfin prêt à abandonner après des années de luttes stériles.

— J'ai dit regarde-toi, reprit-il en m'attrapant par le cuir chevelu pour me plaquer à 20 centimètres de mon reflet.

— Tu n'es plus rien Carrius, tu as commencé à pourrir sur Silmaris il y a deux ans. Oh tu as bien essayé de te maintenir à flots. Ces massacres, cette soi-disant quête de justice. Du vent tout ça… Du vent et des tripes. Encore une fois, tu es le seul survivant de l'histoire. Le seul survivant du carnage que tu as provoqué. Mais c'est fini Carrius, terminus, tu es seul pour la dernière fois. Ton pourrissement a atteint son paroxysme.

Il pointa le bolter vers mon crâne comme pour me rendre service.

— Le problème, ça a toujours été cette maudite fatalité, répliquai-je, j'ai tout fait pour que tout se passe bien, pour être compris, pour servir du mieux que je pouvais. Pour rétablir l'équilibre, au prix de ma vie si cela était nécessaire. J'ai toujours fait ce qui est juste. Le reste n'est que fatalité, et caprice du destin.

— Non Carrius, c'est ta morale le problème espèce d'imbécile. Tu n'acceptes pas ce que tu as fait autrefois, ni ce que tu fais maintenant, alors tu inventes des figures extérieures comme moi ou Averroès pour te contrôler. Tu n'acceptes pas d'avoir tort et tu ne parles à personne, alors tu m'as créé pour te dire ce que tu n'avoues pas à toi-même. Je représente tes seuls vrais regrets. Et à moi seul je jette le doute sur tous tes autres actes, sur toutes tes décisions. Je suis tes inavouables remords. La preuve infaillible que tu es faillible. Je suis ta pulsion de mort. Je suis l'autre face de ta justice, celle dont tu ne peux admettre l'existence.

— Tais-toi Dread, je dois réfléchir et me concentrer, j'ai une décision importante à prendre.

— Te concentrer pourquoi donc? Pour te tirer une balle dans la tête? Tu vise pourtant très bien, regarde autour de toi si tu veux te convaincre. Je peux t'aider si tu veux, te conseiller, il faut appuyer sur la gâchette, en gardant ton ennemi bien en ligne de mire. Tu as réussi avec moi, tu peux recommencer.

— C'est toi qui tiens l'arme Dread.

— Je n'existe pas triple imbécile, hurla Nikolaï comme un chœur de démons.

— J'ai commis des erreurs, et je ne veux plus que les autres en paient le prix, je pense que je connais une solution simple pour ne plus en commettre. C'est tout. Tu la connais aussi, et c'est peut-être ma seule porte de sortie.

— Oh, alors c'est ça, tu as commis des erreurs, me raya Dread, le petit orphelin Carrius Terra a commis des erreurs. Je vais te faire une confidence, nous faisons tous des erreurs, l'humanité est bâtie sur des erreurs. Elle utilise ses fautes comme mortier pour faire tenir la structure, pour avancer, passer à autre chose. Mais toi, lamentable connard, tu es le seul à avoir besoin de faire appel aux corps sans vie de tes proches, de tes amis, pour te mettre face à toi même. Tu es tellement bouffé par ta psychose et par tes regrets qu'ils sont sur le point de te tuer. Tu es en train de te tuer. Regarde-toi dans cette foutue glace et accepte-toi ou accepte ta fin.

— Je suis désolé.

— Ouais et bien tu… Dread s'arrêta un instant, circonspect… Et bah tu… Et... Je...Qu'est-ce que tu as dit ? As dit ? Tu as? se reprit-il d'une voix chevrotante mais étonnamment sincère et douce, comme celle de Dread à une époque déjà lointaine. Le visage de l'inquisiteur se brouillait à côté de moi, comme un signal parasité.

— J'ai dit, je suis désolé Dread, désolé de t'avoir tué, sincèrement. Je n'ai pas voulu que tout cela se passe comme ça. Mais je l'ai fait, en toute connaissance de cause, et tu sais quoi Dread? J'ai eu raison. Si c'était à refaire, je le referais, de la même manière mais sans me mentir et avec moins d'hésitation.

Il recula d'un pas et me regarda à travers le miroir. Son visage redevint, clair et radieux. Je vis alors brûler dans ses yeux l'âme de mon véritable ami, mon inquisiteur, Nikolaï Dread.

— Tu as fait ça au Nom de l'Empereur? Dit Dread comme s'il s'adressait à un frère tout en baissant son arme.

— Oui, au Nom de l'Empereur… Et, un peu en mon nom aussi.

Je sentis mon cerveau brûler d'un feu salvateur, comme si ma catharsis avait fini par survenir. Je revis alors l'espace d'un instant fugace ce qui s'était passé ce jour-là sur la planète morte de Silmaris. Roth tentant de nous défendre seul alors même que son bras en lambeaux ne lui permettait même plus de soulever son épée. La fin d'Averroès dans une boule de feu infernale dans une ultime tentative pour jeter à bas notre ennemi. Mon ancêtre déchu, Holloï, qui jusqu'au bout n'était pas parvenu à reconnaître ses torts. Et enfin mon acte, mon régicide et ma première erreur, celle de ne pas avoir accepté les conséquences de mes actes. Et ainsi d'avoir fait naître mes tourments. Mais c'était fini, tout cela allait redevenir de simples souvenirs, douloureux mais acceptés. Je m'étais pardonné.

Dread avait disparu, je tenais son bolter dans ma main droite. J'enclenchai sa sécurité et le reposai sur l'évier. Je me fixai un instant dans la glace contemplant l'homme que j'étais devenu. Mes traits étaient tirés, je n'étais plus moi-même depuis si longtemps, rien qu'un animal sauvage. Un chien sans laisse ni muselière. Moins qu'une bête. Je sortis dans le hangar pour voir le corps d'Averroès, il avait disparu, pour combien de temps cette fois-ci ? Peut-être définitivement. Il ne restait ici que la mort, le sang et moi, debout. Dread était parti aussi. Peut-être qu'ils ne reviendraient plus, quelque chose avait changé, je le sentais. Alors je me retrouvais enfin complètement seul. Je ne savais pas s'ils me manqueraient, je venais de perdre une part de ce qui me constituait mais aussi d'en retrouver une autre. Mon nom était Carrius, unique et indivisible, à une époque j'avais failli devenir inquisiteur. J'étais talentueux, rien n'était encore joué, je pourrais bientôt retrouver ma place dans les ordos qui avait aujourd'hui plus que jamais besoin d'éléments frais.

J'eus un dernier regard pour le corps inerte d'Ariane alors que je me dirigeais vers la sortie, un fantôme de plus sur ma route. Mais tout cela allait reprendre du sens. J'allais redevenir celui que je n'aurais jamais dû cesser d'être. Je devais laisser ici toute forme de regret derrière moi pour ne plus jamais faiblir. Et cela pour la plus grande gloire de l'Empereur Dieu.