Mikasa émergea doucement de la surface de l'inconscience. Elle prit conscience de son corps comme lorsqu'on respire enfin après de longues secondes immergé sous l'eau : brutalement. Son abdomen semblait alors brûler, et la jeune femme avait l'impression de cuire de l'intérieur. Elle ne put étouffer la plainte que lui arracha la douleur. La brune entrouvrit les yeux, mais les referma immédiatement après. La lumière était encore trop vive pour ses prunelles habituées à l'obscurité. Elle grogna et tenta de se reconnecter avec ses sens. La blessée n'entendait rien, avait encore le goût du sang dans la bouche, sentait la transpiration et la mort. Elle put bouger les orteils, et le soulagement abaissa douloureusement ses épaules. Cela signifiait que sa moelle épinière n'était pas touchée. La brune tenta d'observer son environnement à travers ses cils. La pièce était un bordel qu'elle n'arrivait pas à quantifier. Il y avait des flacons, des pots et des ustensiles partout sur les différentes étagères. Des papiers semblaient recouvrir de manière aléatoire l'ensemble de la salle.
Un mouvement sur sa cuisse attira son attention. Elle ouvrit un peu plus les yeux et observa la touffe brune qui dormait sur elle. Son cœur fit un saut en parachute dans sa cage thoracique, et elle se redressa d'un coup, les joues rouges. Son ventre se tordit sous la douleur, et elle poussa un petit cri en se pliant en deux. L'homme sur ses genoux se redressa précipitamment, puis elle croisa deux prunelles émeraudes paniquées.
« Mikasa, fais attention ! »
Eren vint soutenir son dos pour limiter les contractions de ses abdominaux, et son cœur ralentit la cadence. Pourquoi se sentait-elle déçue ? La soldate était heureuse de voir que son frère l'avait veillée, mais elle s'était attendue à une autre personne. Il l'étreignit avec force, et elle posa ses mains dans son dos. L'odeur de la personne qui comptait le plus pour elle la frappa de plein fouet, et ses yeux s'humidifièrent sous l'émotion.
« J'étais tellement inquiet... Quand Armin m'a dit comment il t'avait retrouvée, j'ai eu peur pour toi...
- Il s'est passé combien de temps depuis ?
- Cinq jours. »
Cinq jours. L'annonce eut l'effet d'une douche froide. Le visage de Reiner Braun prit toute la place dans ses pensées. Elle ressentit la sensation d'avoir sa lame qui déchirait ses entrailles, et son visage se tordit en une grimace douloureuse.
« Il faut que je parle au major immédiatement, Eren.
- Je vais le chercher. »
Le garçon-titan lui jeta un dernier regard avant de fermer la porte de l'infirmerie, et elle se retrouva seule. Elle souleva le drap qui recouvrait son corps et tenta d'observer les dégâts que son corps avait subi. La brune ne put que voir une grosse compresse qui s'enroulait autour de son abdomen. Elle tenta de la soulever pour apercevoir sa blessure, mais sa peau colla contre l'adhésif et lui provoqua une légère grimace de douleur. Elle verrait bien plus tard.
Mikasa poussa un soupir et fixa la porte devant elle. Elle avait cru que le caporal l'avait veillée et s'était assoupi sur elle. Son cœur accéléra la cadence à cette pensée. La jeune femme secoua la tête, trouvant ses espoirs et ses attentes pathétiques. Déjà, elle doutait que cet homme ait besoin de sommeil. Puis, le soldat avait d'autres choses à faire qu'à être à ses côtés. Il devait même ignorer son état. Un second soupir passa entre ses lèvres sèches. Elle se traîna sur le lit pour s'adosser au mur, tout en ayant l'impression que ses mouvements la déchiraient de l'intérieur.
La blessée soupira une énième fois, et fixa un point vide dans la pièce. Elle tenta de se souvenir des événements d'il y a cinq jours. L'asiatique se souvenait de sa discussion avec Jean, des blagues de Sasha et du regard doré glacé de Reiner. Elle frappa son front plusieurs fois, comme si cela déclencherait quelque chose dans son cortex. Qu'avaient-ils dit ? Comment en étaient-ils arrivés là ? La survivante savait qu'au moment où elle tombait dans l'inconscience, elle regrettait de ne pas avoir eu le temps de parler au major... Elle regrettait de ne pas pouvoir les prévenir, les protéger. De quoi ? De Reiner et Berthold, mais pourquoi ?
Quelques bribes de conversations lui revenaient. Elle se souvenait de l'agressivité de Berthold lorsqu'elle avait évoqué Annie... Leurs comportements étranges... Leurs regards entendus, leurs gestes tendus... Sa cage thoracique sembla écraser ses poumons lorsqu'elle revit leurs visages dans son esprit. Cette sensation de danger, d'hostilité... Pourquoi la dégageaient-ils ? La soldate l'avait su, avant qu'il ne la transperce... Elle l'avait su...
Ils venaient du même village, oui. Reiner lui avait dit qu'il n'avait jamais rien observé d'étrange chez la jeune blonde. Elle eut la sensation d'avoir la main du blond sur son épaule, et que son regard la transperçait, aussi acéré que sa lame. L'angoissée posa sa propre main sur son épaule, une grimace décorant son visage.
« As-tu partagé tes soupçons avec quelqu'un d'autre ? »
Elle sursauta et parcourra la salle de son regard. Son cœur battait la chamade, elle pouvait sentir ses veines pulser dans son cou. Mikasa avait vraiment cru qu'ils étaient dans la même pièce qu'elle. La brune se souvint de la peur qu'elle avait ressentie lorsqu'elle était passée entre eux, de cette sensation d'être enfermée dans une cage qu'elle venait de construire de ses propres mains. Elle ferma les yeux, et les iris clairs de Braun la détaillèrent. Un sourire sardonique déforma les traits de son visage, et elle ressentit l'effroi qu'elle avait ressenti quand elle avait levé la tête, après qu'il l'ait presque tuée.
« Désolé, Mikasa. Sois mon petit miracle à moi, et meurs rapidement. »
La porte s'ouvrit à la volée. La rêveuse sursauta, tandis qu'elle avait toujours du mal à respirer. Eren rentra dans la pièce, suivi du major, d'Hanji, et du caporal Levi. Elle baissa les yeux en tentant de reprendre sa respiration, hors de question de paraître encore plus faible.
« Ackerman, nous sommes heureux d'apprendre que tu es enfin réveillée. »
Le major Erwin se posa devant son lit de fortune. La survivante aperçut le caporal Levi se mettre dans un coin de la pièce, son expression était toujours indéchiffrable. Hanji s'assit à ses côtés en silence. Le blond demanda à son frère de quitter la pièce, ce qu'il fit non sans un dernier regard en direction de Mikasa. Elle entendit la porter claquer, et tous les regards convergèrent vers elle.
« Tu te souviens de ce qu'il s'est passé ?
- J'ai discuté avec Reiner Braun et Berthold Hoover. Ils m'ont dit qu'ils venaient du même village qu'Annie, et qu'elle n'avait jamais agit de manière étrange... Reiner m'a demandé si j'avais partagé mes soupçons sur Annie avec quelqu'un d'autre, je leur ai menti. Ils avaient l'air tendus, inquiets... Je pense que j'avais deviné quelque chose. S'ils couvrent Annie, ils sont probablement les titans cuirassé et colossal... Mais j'ai oublié ce qui m'avait permit d'arriver à cette conclusion. »
Elle prit sa tête dans ses bras, frustrée de ne pas comprendre comment elle en était arrivée là. Ses supérieurs restèrent silencieux.
« J'ai agis comme si je n'avais pas compris ce que leurs regards voulaient dire. Puis j'ai couru dans les escaliers pour vous prévenir au plus vite. Je sentais qu'ils ne tarderaient pas à essayer de m'en empêcher. Mais quand j'ai ouvert la porte qui menait à l'étage, Reiner était déjà là. Les lames de son équipement tridimensionnel étaient déjà sorties. J'ai voulu l'esquiver, mais il a lâché une de ses lames pour attirer mon attention, et m'a embroché à la porte avec l'autre. Berthold, à la fenêtre, lui a crié quelque chose comme « Putain, Marco ne t'avait pas suffi ? » et il lui avait répondu que j'étais trop maligne, mais qu'heureusement, je n'avais pas pu prévenir quelqu'un.
- Ils ont donc utilisé leur équipement ?
- Oui. »
La narratrice releva les yeux vers eux. Le major avait saisi son menton de ses deux doigts, et semblait dans une profonde réflexion. Hanji profita de son silence pour détacher son pansement avec délicatesse et observer sa plaie. Elle baissa les yeux et hoqueta lorsqu'elle vit tout ce sang sur son estomac, et des points de suture noirs décoraient sa peau auparavant diaphane.
« Bon, ça ne semble pas s'être infecté, que ce soit sur le ventre ou sur le dos. Essaie de ne pas avoir de contractions inutiles, je te retirerai cela dans une dizaine de jours. »
La blessée hocha la tête, et se permit de croiser le regard de glace de l'homme aux cheveux noirs. Il ne l'avait pas quittée des yeux depuis qu'il était entré dans la salle. Ils se fixèrent pendant une dizaine de secondes, mais quelque chose avait changé, elle le sentait. Elle n'arrivait pas à déterminer ce que l'homme dégageait. La scientifique refit son pansement avec des compresses propres, enroulant celle-ci autour de sa taille.
« Bien. Hanji, prends une escouade avec toi pour appréhender les deux soldats concernés. Ils ne doivent pas avoir l'occasion de se transformer. Je serai dans mon bureau pour revoir le plan pour la capture de Leonhardt. »
Le major et la doctoresse aux cheveux hirsutes quittèrent rapidement la pièce, fermant la porte derrière eux. Elle se sentit soudain très nerveuse. Le caporal ne les avait pas suivis. Leurs regards s'accrochèrent une fois encore. Son cœur recommença à accélérer dans le creux de sa cage thoracique. L'homme aux cheveux rasés décolla son dos de contre le mur et décroisa ses bras. Qu'allait-il faire, à présent ? Il avait dit à ses deux amis de le laisser seul avec elle, mais à présent, il ne savait pas quoi faire. Le soldat se contenta de s'asseoir à l'endroit où la binoclarde s'était assise quelques secondes auparavant.
Il avait été paralysé par l'annonce de Jäger. À ce moment-là, il était dans le bureau d'Erwin pour lui dire d'arrêter de lui refiler toute la paperasse qu'il ne souhaitait pas faire. Le gamin était arrivé, essoufflé comme un asthmatique qui avait couru plus de deux cents mètres. Quand il avait crié que Mikasa était réveillée, son cœur avait loupé un battement. Cela faisait cinq jours qu'il faisait des aller-retours entre sa chambre et l'infirmerie, cinq jours qu'il avait des difficultés à s'endormir, de peur que quelqu'un ne vienne l'achever.
« C'était très imprudent, ce que tu as fait.
- Je ne m'en suis rendue compte que trop tard. »
Elle avait l'impression qu'on venait la gronder, comme une enfant inadaptée à son environnement, et cette sensation lui déplaisait. La blessée ne voulait pas être une gamine pour lui, elle ne voulait pas qu'il la voie de cette façon. La brune sentait son regard d'acier sonder son cœur et son âme, et cette sensation lui fit peur. Pouvait-il lire en elle ces émotions arbitraires qui s'agitaient dans son ventre en ce moment même ? Cette question eut l'effet d'envenimer l'angoisse éternelle qui lui serrait l'estomac. Comment un homme sans sentiments pouvait-il comprendre les siens ? Mais l'était-il véritablement ? Elle l'avait vu impassible, colérique, calme, agacé, lassé, amusé. Et il devait ressentir beaucoup plus de choses que ça. Finalement, ils n'étaient pas si différents l'un de l'autre.
Le silence le gênait. Le soldat ne savait pas trop quoi lui dire, mais il ne pouvait vraisemblablement pas lui parler de tous les songes qu'il avait eu ces derniers jours. Il en avait bien trop honte, et ignorait totalement pourquoi il avait ressenti tout cela. Malgré lui, Levi avait ressenti un tel soulagement à la vue de ses yeux que cela l'avait rendu muet. Pendant cinq jours, il avait imaginé leurs retrouvailles. « Comment tu te sens ? » « T'es vraiment une grosse merde, je vais devoir t'entraîner dix fois plus pour rattraper ton niveau d'avant. » « Pour te punir, tu vas faire toute la paperasse d'Erwin avec moi ». Cette idée le fit sourire. Autant l'occuper pendant sa convalescence. Il se concentra sur ses yeux et vit sa mine surprise.
Venait-il vraiment d'esquisser un sourire ? La blessée devait rêver, tout cela n'était qu'un rêve. Le caporal ne souriait pas, hein ? Mais elle devait bien avouer que son visage était agréable à regarder, avec ses lèvres retroussées. Cette pensée la fit rougir un peu, et la brune cligna des yeux plusieurs fois pour faire partir ses rougeurs.
« Tu vas te faire chier pendant dix jours. Alors pour te garder sous surveillance, tu feras de la paperasse avec moi.
- Me garder sous surveillance ? Est-ce un moyen détourné de dire « pour me protéger », caporal ? »
Ses yeux s'écarquillèrent sous la surprise, pendant qu'Ackerman lui lança un sourire taquin. Son cœur tambourina dans sa poitrine, et il eut peur qu'elle ne l'entende. Avait-elle un don pour voir des choses pendant son coma ? L'avait-il vu affaibli, son visage déformé par les regrets, dont les ombres dansaient face aux projections des flammes de la cheminée ? Le brun prit peur d'elle, de ses sentiments, de ce que cela voulait dire.
« Ne dis pas de conneries, Ackerman. Tu n'as absolument pas besoin de ma protection.
- Vous auriez réussi, vous.
- Réussi quoi ?
- À les prévenir. À parvenir au bureau du major sans avoir un trou dans le ventre. »
La survivante baissa les yeux pour la première fois depuis leur échange, alors que son visage s'assombrissait. Était-elle vraiment en train de se rabaisser ? Il poussa un long soupir, croisant ses bras contre son torse d'un air agacé.
« Mikasa, tu étais en face des titans cuirassé et colossal. Tu étais affaiblie à cause de moi. Je suis certain que, si je ne t'avais pas enfermé tout ce temps, tu y serais arrivée. »
Son interlocutrice redressa les yeux vers lui. Son cœur avait raté un battement lorsqu'elle l'avait entendu prononcer son prénom. Il était en train de la réconforter. Elle n'en croyait ni ses yeux, ni ses oreilles ; et pourtant, ses prunelles claires dégageaient une douceur qu'elle ne lui connaissait pas. Les deux soldats se regardèrent longtemps, comme souvent ces dernières semaines. Cependant, cet échange semblait différent. Mikasa se permit de lui adresser un léger sourire, alors que son cœur allait briser de nouveau ses côtes affaiblies, tant il battait fort. Le sourire qu'il lui rendit lui fit oublier les yeux orageux de Reiner, l'air tendu de Berthold, cette lame dans son ventre. Ce sourire lui fit oublier les horreurs qu'elle avait vues lors de l'expédition et de la reconquête de Trost. Ce sourire lui fit oublier cette couleur rouge.
« D'ailleurs, j'ai profité de ta convalescence pour laver ton chiffon. Vu à quel point tu y tiens, tu devrais en prendre soin plus souvent. »
Il déposa sur ses cuisses son écharpe écarlate, et son cœur rata un battement. La jeune femme ne retint pas ses termes peu élogieux ou sa pique concernant son hygiène vestimentaire. Son interlocuteur avait remarqué qu'elle y tenait. Comment ? Elle la portait toujours, certes, mais de là à en conclure que cela avait une valeur sentimentale... Elle plongea son regard dans le sien.
« Merci, caporal.
- Levi. Appelle-moi Levi. »
La porte claqua et explosa la bulle dans laquelle ils s'étaient confinés. Elle put apercevoir une longue chevelure acajou foncer vers elle, et elle aperçut Jean, Eren, Armin et Christa se battre pour passer la porte en second. Sasha la serra contre elle, alors que de la morve menaçait de couler sous son nez.
« Mikasaaaaaa tu m'as tellement inquiétée espèce de débile, c'est la malédiction de la serpillière qui a fait ça ! Ne me quitte plus jamais !
- Sasha, tu vas l'étouffer ! »
Tous ses camarades se rapprochèrent d'elle. Elle vit Armin, les larmes aux yeux, l'observer comme si elle venait d'accomplir un miracle. Sasha pleurait contre elle, Christa lui souriait et lui a murmuré qu'elle était heureuse de la voir réveillée, Eren avait les yeux baissés et Jean fixait le caporal. Celui-ci, se sentant de trop, se leva et s'éclipsa sans lui lancer un seul regard sur sa route. Il lui demandait de l'appeler par son prénom, mais était incapable de lui dire au revoir ? La recrue en convalescence n'arrivait pas à savoir ce qu'il ressentait. Pourquoi passait-il d'adorable à renfrogné ? De doux à blessant ? Elle n'arrivait pas à le suivre, à comprendre la logique derrière ses actions, à voir le fil rouge qui expliquait ses réactions.
Le haut gradé s'enfonça, seul, dans le couloir. Ces gamins avaient brisé la cage de glace dans laquelle ils s'étaient volontairement enfermés. Il se détestait pour ses réactions. Appelle-moi Levi... Quel débile ! Pourquoi avait-il dit cela ? L'homme grogna lors de sa marche. Il détestait perdre le contrôle comme ça, et avec Ackerman, celui-ci glissait toujours d'entre ses mains. Il haïssait perdre ses moyens avec elle, mais être éloigné de l'asiatique devenait de plus en plus compliqué. Le soldat en avait besoin, mais pour quelle raison ?
Malgré toutes ces personnes autour d'elle, elle se sentait soudain seule. Eren se disputait avec Jean sur la manière de la serrer dans leurs bras. Armin lui avait raconté comment il l'avait retrouvée en sang dans le couloir, et son meilleur ami lui avoua avoir cru qu'elle allait en mourir, les larmes aux yeux. Christa lui essuyait le visage avec un linge mouillé, pendant que Sasha se plaignait d'avoir dû finir de nettoyer seule. Toute cette attention pour sa personne la mettait mal à l'aise.
« D'ailleurs, Mikasa, commença Jean en fronçant les sourcils, pourquoi le caporal était seul avec toi ? »
Ils cessèrent tous leurs activités pur se concentrer davantage sur elle. La concernée bredouilla, ne pouvant s'empêcher de triturer ses doigts. Elle pensa soudain au fait qu'il lui ai demandé de l'appeler par son prénom, et elle dû se concentrer pour limiter le rouge qui montait aux joues.
« Il... Il voulait s'excuser. Il se sent responsable de mon état, car selon lui, cette blessure ne serait pas arrivée s'il ne m'avait pas enfermée.
- D'ailleurs, tu ne nous as pas dit ce qu'il s'était passé... »
Son souffle se coupa. Elle se sentit angoissée, stressée, trop observée. Ses doigts s'activaient et grattaient ses mains, sur lesquelles du sang formait encore des croûtes. Les prunelles d'or de Reiner prirent toute la place dans sa tête, et sa respiration s'accéléra. Mais la soldate put contenir la panique qui s'insinuait en elle. Elle avait juré, le soir de la mort de ses parents, de n'avoir plus jamais peur d'un homme. La brune se sentait pathétique.
Elle répéta l'histoire qu'elle avait raconté à ses supérieurs. Au fur et à mesure de son récit, les traits de ses camarades se creusaient. L'horreur, la colère, la tristesse, l'indignation, et une pléthore d'autres émotions dansaient dans leurs yeux. Lorsque son récit fut terminé, tous fixaient un point vide dans la pièce, comme si ses paroles avaient avalé tout ce qui faisait d'eux des êtres humains. De l'extérieur, on aurait dit une bande de robots qui attendaient d'être activés. Ce fut Eren, par sa colère, qui fit réagir tous les autres.
« Quelle bande de connards... Ils étaient nos camarades, nos amis, nos frères d'arme... Et ils ont osé nous tuer, nous blesser, nous trahir... Ils étaient à nos tables, ont pleuré nos morts, alors qu'ils en étaient responsables... »
Le goût amer de la trahison l'étranglait. Ils s'étouffèrent ensemble, en silence, pendant de longues minutes ; jusqu'à ce qu'ils ne partent tous pour manger. Jean resta en arrière et s'assit à côté d'elle. C'était la deuxième fois que quelqu'un restait pour lui parler, et cela l'interpella d'autant plus. Il avaient déjà parlé, que souhaitait-il dire de plus ?
« Mikasa... Je me suis senti si mal ces derniers jours. Moi qui avais juré de te protéger... Tu es la personne la plus importante pour moi, et j'aurais été détruit si tu... Si tu... »
Avec sa main, il coiffa ses cheveux en arrière. Son visage se tordait en une grimace douloureuse, comme si imaginer la douleur de la perdre lui faisait déjà mal. La jeune femme ne savait pas comment réagir face à cette souffrance. Son ami se prit la tête dans les mains, probablement pour couvrir ces larmes qui coulaient sur ses joues. Elle posa avec hésitation sa main sur son crâne, ce qui fit sursauter le soldat à ses côtés.
« Jean... Je suis désolée pour tout. Mais je vais devenir plus forte, et ils ne pourront plus me faire de mal. Ne t'en fais pas pour moi.
- Mikasa, tu as un trou dans le bide. Tout le monde s'inquiète pour toi. »
Il essuya ses yeux avec sa manche et redressa la tête. Son camarade plongea son regard dans le sien, et elle ressentit une sorte de gêne. Pourquoi était-ce différent de ceux qu'elle échangeait avec le caporal ? Ackerman se sentit sondée sans son consentement, son regard la dérangeait. Mais Jean était son ami. Comment lui avouer que ses émotions l'incommodaient ? Elle eut l'impression d'être cette petite fille qui n'osait pas avouer ce qui la dérangeait, pour paraître plus féminine. Quelles conneries. Mais face à son ami, Mikasa redevenait cette gamine qui avait peur de blesser et de décevoir.
Néanmoins, alors qu'elle venait d'ouvrir la bouche pour dire quelque chose, la porte s'ouvrit à la volée. La survivante aperçut le caporal, la jambe levée comme s'il venait de frapper la porte, les dévisager avec mépris. Oh, il avait vraiment frappé la porte, en fait – un petit trou s'était formé dans le bois. Sous son bras, le haut gradé portait des documents qui étaient dans une pile parfaitement droites malgré la gravité. Sa taille avait peut-être un effet sur celle-ci ?
« Merci Kirstein, tu vas manger maintenant. »
L'ami de la jeune femme observa le plus petit avec un mélange de choc, de colère et de frustration. Il lança un dernier regard vers la brune, ébouriffa ses cheveux avec sa main, et sortit de la pièce. Le soldat ayant fait irruption dans la pièce eut envie de le bousculer pour le fait de l'avoir touchée, mais il se contenta de lui jeter un regard noir que la tête de cheval lui rendit bien. Y avait-il vraiment quelque chose entre eux ? Le brun avait entendu la perche lui dire qu'elle était la personne la plus importante à ses yeux. Levi avait cru qu'il allait chialer, la girafe. Il souffla de manière altière lorsqu'il passa à côté de lui, et referma la porte avant qu'il n'ait eu le temps de sortir. Lorsqu'il redressa la tête, la jeune femme le fixait d'un air indigné. Son nez retroussé lui donnait un air de lapin, et il se détendit à cette pensée.
« Comme promis, des trucs qui vont te faire regretter de ne rien faire. »
Il s'installa sur la chaise à côté d'elle, divisa sa pile de papiers en deux et lui posa sur les jambes avec un stylo. Celle-ci observa la première page d'un œil circonspect. C'était un compte-rendu d'un des soldats lors de l'expédition. Le caporal sortit un classeur qu'elle n'avait pas aperçut auparavant.
« On va classer les comptes-rendus de l'expédition par ordre alphabétique. J'ai commencé jusqu'au B.
- Caporal, pourquoi vous êtes vous comporté comme cela avec Kirstein ?
- Ce ne sont pas tes oignons, Ackerman. Il était à un endroit où il ne devait pas être, à cette heure-là. Il a eu de la chance que je ne l'ai pas puni. »
Elle hocha la tête. Levi avait l'air de très mauvaise humeur. Si elle l'appelait par son prénom, le prendrait-il mal ? Ou au contraire, cela le calmerait-il ? La blessée parcourra les feuilles de papier sur ses cuisses, suivit les lignes d'encre qui se dessinaient sur le papier blanc. Il se surprit à l'observer pendant que ses doigts retraçaient le chemin de l'encre ébène.
« Hanji est rentrée bredouille. Je suppose que le bruit de ton réveil est arrivé à leurs oreilles. Ils ont dû préparer leurs affaires en amont, pour pouvoir détaler dès la première nouvelle. »
Elle se figea. Ses poumons manquaient cruellement d'air. Ces deux dangers étaient en liberté, à cause d'elle. Si elle n'était pas allée leur parler, ils seraient toujours sous la surveillance du bataillon d'exploration... L'angoissée froissa les pages remplies d'écritures sous la force de ses doigts qui s'agitaient sous le tourment. Ses sourcils se froncèrent, et elle se sentit pathétique, blessée pour rien, ne servant à rien. Frôler la mort ne lui avait pas permit de contrarier leurs plans. Elle espérait que cela n'impacterait pas l'opération pour combattre et capturer Annie.
La brune sentit de la chaleur envahir le dessus de sa main, et elle redressa la tête vers son supérieur. Celui-ci avait posé sa main sur la sienne, probablement pour lui assurer un quelconque soutien. Ce geste fit battre son cœur plus vite et plus fort. Son visage était dépourvu de ses traits durs et tirés. Au contraire, il était doux, et elle pouvait presque apercevoir ses lèvres former un sourire. Ses lèvres qui avaient l'air si captivantes, là, de suite.
Et soudain, cela lui parut si évident. Ce contact lui paraissait si naturel que cela le rendait muet. Ses yeux dans les siens, sa main dans la sienne. Il eut la réponse qu'il cherchait à fuir pendant tout ce temps, cette réponse implacable, disparate, terrifiante. Elle avait bouleversé son monde. Il lui avait fait perdre le contrôle sur toute sa vie.
Et c'est le regard plongé dans celui de l'autre qu'ils s'en rendirent compte.
