Lorsque le nuage de poussière se dissipa, les pierres qui s'étaient écroulées à la suite de la transformation d'Annie étaient teintées d'hémoglobine. Ils pouvaient voir, ici et là, quelques membres engloutis par les débris. Mikasa se redressa difficilement, et tenta d'ignorer la douleur qui paralysait son abdomen pour se concentrer sur ses amis. Eren semblait encore sous le choc de la révélation. Même avec ses doutes, il n'avait jamais voulu croire cette vérité amère : Annie était le titan féminin. Armin était plus terrifié par l'idée que le plan n'ait pas marché.
« Attention ! »
Elle les tira vers l'arrière alors que le poing du titan s'écrasait contre la paroi du tunnel. Ils coururent aussi vite qu'ils le pouvaient. Elle pouvait sentir, au-dessus de son épaule, la main de la géante à quelques centimètres de ses cheveux. Ils arrivèrent près de l'équipe qui devait les aider dans les tunnels. Lorsque l'asiatique jeta un regard vers l'arrière, la main avait disparu.
« Le plan a échoué ?!
- Oui ! Il faut mettre Eren en sécurité ! »
Armin n'eut même pas le temps de finir ce qu'il voulait dire qu'un nouveau fracas l'interrompit. Elle put apercevoir le pied de la géante écraser leurs camarades. Mikasa eut un nouveau frisson d'effroi.
« Je crois qu'elle se fiche de garder Eren en vie... »
Ils reculèrent de sorte qu'elle ne puisse plus les voir depuis le trou qu'elle avait formé. Eren tira ses deux amis d'enfance contre lui.
« Restez près de moi, ça vous protégera des débris. »
Ackerman et Arlert suivirent des yeux la main d'Eren qui montait jusqu'à sa bouche. Cependant, malgré tout le sang et les efforts qu'il y mettait, il ne résultait rien de sa morsure. Seulement quelques cris de douleur. Ils fermèrent les yeux pour ne plus voir Jäger s'acharner sur sa main. Cela leur faisait du mal.
« Bordel, pourquoi ? Ce n'est pas le moment ! »
Malgré elle, toutes les mauvaises remarques et les attitudes négatives qu'avaient eu Eren revinrent à la surface. Elle se sentait énervée par ce gamin qui ne voulait pas grandir, par sa fierté et sa jalousie, par son ingratitude. Elle jeta un regard froid à son frère, qui semblait perdu, désespéré, effrayé comme un enfant.
« Eren. Tu te rends compte qu'Annie est véritablement le titan féminin ? Plus de doutes. C'est elle qui a tué nos camarades, nos amis. L'escouade de Levi. Tu t'en rends compte ?
- Ta gueule, tu n'aides pas du tout là ! »
Mikasa saisit le brun par le col avec violence, rapprochant leurs deux visages. Armin les observait en silence, choqué par l'attitude de la jeune femme envers lui. Elle n'avait jamais été aussi démonstrative, aussi impatiente. De plus, elle avait juste dit le prénom du caporal, sans son titre. Était-il en rapport avec ce changement d'attitude ?
« Toi, tu vas la fermer pour une fois et m'écouter. Tes sentiments t'empêchent de te transformer ? C'est vrai, Annie était notre camarade, notre amie. Elle l'était pour nous tous. Mais elle nous a trahis. Elle a tué tellement d'autres camarades, d'autres amis. Tu penses que ça ne nous touche pas ? Nous, on va se battre. Et tu vas te battre aussi, car si tu ne le fais pas, tu vas crever ici. Tu ne m'auras pas toujours sur ton dos pour protéger ton cul. Alors grandis un peu et arrête tes caprices. »
Le temps sembla s'être figé. Les deux jeunes hommes observaient Mikasa avec leurs yeux écarquillés de surprise et de peur. Elle relâcha la pression sur le col de son frère, mais continua de le fixer avec ses yeux pleins de rage. Eren baissa les yeux.
« Euh... J'ai un plan ! Mikasa, toi et moi on va sortir de chaque côté du tunnel. Cela laissera du temps à Eren pour se transformer ou s'échapper.
- D'accord, on fait ça. Sois prudent, Armin.
- Toi aussi.
- Hein ? Attendez ! Comment pouvez-vous vous battre ? »
Mikasa prit la direction de l'entrée du tunnel. Elle aperçut le blond mettre sa capuche, et elle passa la main sur son ventre par réflexe. Elle fut surprise de sentir quelque chose de moite sur le tissu. Elle gronda de mécontentement. Ce n'était pas ça qui allait la tuer. Si elle n'y pensait pas, ça ne la tuerait pas, n'est-ce-pas ?
« Comment pouvez-vous vous battre ?! »
Exaspérée par son frère, la jeune femme se retourna vers lui.
« On n'a pas le choix. Ce monde est cruel. »
Elle recouvrit ses cheveux de sa capuche verte. Elle entendit Armin hurler le nom d'Eren, et en profita pour sortir. Elle virevolta entre les bâtiments avant que le titan féminin ne la prenne en joue. Que faisait Levi ? À cette pensée, Annie l'attrapa dans son poing. Entre les doigts de la jeune femme, l'asiatique pesta et tailla en pièces sa main d'un geste expert. Elle ne devait pas faire d'erreur si bête.
« Je ne te laisserai pas avoir Eren ! »
Elle volait d'immeuble en immeuble, tranchant les tendons qui se présentaient à elle, déchirant les muscles dans son sillage. Elle avait l'illusion de maîtriser la situation, mais au moment où elle allait passer aux choses sérieuses, Annie envoya sur elle une pluie de débris. Elle se prit un bout de porte, deux pierres et une myriade d'autres choses qu'elle n'arrivait pas à identifier. La douleur se fit encore plus aiguë. Elle chuta à terre, roulant sur elle-même, criant face à la souffrance qu'elle imposait à ses blessures.
Elle aperçut le titan féminin lui jeter un regard blasé, et l'abandonner au milieu des ruines.
Il pesta de rage et de frustration. Il n'arrivait pas à la trouver. Mince, ce n'était pas si compliqué de trouver Mikasa Ackerman quand même, elle ne passait pas inaperçue. Il ne l'avait plus vue depuis qu'elle était entrée dans le souterrain. Il était parti voir à la sortie du tunnel, mais il n'avait trouvé personne. Il avait crié son nom, seul l'écho avait répondu. Ce n'était pas l'inquiétude d'échouer sa mission qu'il ressentait, mais celle de la perdre. Alors il était revenu sur ses pas. Le titan féminin poursuivait Arlert et Kirstein. Il hésita à laisser ce dernier entre ses griffes, mais se raisonna lorsqu'un millier de piques transperça Annie Leonhardt. Elle chuta au sol, et elle fut recouverte par un filet qui s'accrocha à sa peau. Ils n'avaient pas eu besoin de lui, finalement. Si le blond était là, alors où était Mikasa ? Il survola quelques bâtiments en ruine et allait se diriger vers eux lorsqu'il s'arrêta brusquement.
Son cœur loupa un battement lorsqu'il la vit au sol. Il vola vers elle et se précipita vers son corps allongé contre le sol. Il entendait son sang pulser dans ses oreilles, sentait l'angoisse qui se propageait dans son corps, priait pour qu'elle soit vivante. Lorsque sa respiration saccadée vint à ses oreilles, il tomba presque de soulagement.
« Putain Mikasa, il faut que je t'enferme à nouveau pour éviter tes conneries ? »
Elle se retourna vers lu, le visage crispé par la douleur, et les mains autour de son ventre. Elle eut l'air soulagée de le voir, mais il ne voulait pas s'y attarder, pas maintenant. S'il le faisait, il allait baisser sa garde, et il ne fallait surtout pas que cela arrive avec cette pute de Leonhardt dans les parages.
« Pour vous, tout est un prétexte pour m'enfermer.
- Si ça peut éviter ta mort prématurée, je le ferais encore.
- Charmant. »
Ils esquissèrent tous les deux un léger sourire, alors que le caporal aidait la soldate en valant cent à se relever.
« Tes plaies se sont rouvertes ?
- Non non, je me suis juste pris une pierre dans le ventre, ça m'a coupé le souffle.
- Tu n'oserais pas me mentir ?
- Je risquerais de me retrouver enfermée, hors de question. »
Il laissa échapper un petit rire. Elle ne pouvait pas lui mentir vu que, techniquement, elle ne connaissait pas l'état actuel de son ventre. Elle allait lui spécifier ceci lorsqu'un éclair frappa le sol, quelques mètres à côté d'eux. Mikasa saisit Levi dans ses bras et s'envola vers un toit un peu délabré un peu plus loin, esquivant au passage le pied du titan d'Eren. Celui-ci s'écarta précipitamment d'elle, le visage tordu par d'innombrables émotions qu'il ne pouvait plus canaliser.
« Eh gamine, c'est toi qui as besoin de ma protection, pas l'inverse.
- D'accord, je laisserai mon frère vous écraser la prochaine fois.
- J'aurais pu faire ça tout seul.
- Si vous le dites. »
Le hurlement du titan féminin les interrompit. Ils la virent s'éloigner de l'endroit où elle avait été piégée, Eren à ses trousses. Mikasa entendit l'homme à ses côtés pester.
« Tu restes avec Hanji, je m'occupe de cette enflure.
- Faites attention à ne pas vous faire écraser.
- Une autre blague sur ma taille, quelle originalité. »
Il lui jeta un dernier regard avant de s'envoler vers le combat que venaient de commencer les deux titans. La jeune femme en profita pour relever le bas de sa chemise blanche, tâché d'hémoglobine. Elle ressentait tant d'appréhension, priait pour que ses blessures restent sages et ne s'ouvrent pas... Elle découvrit ces points noirs qui l'eusse tant dégoûtée ces derniers jours. Une couche gluante recouvrait les fils qui maintenaient sa peau fermée, et du sang avait coulé de ceux-ci. Néanmoins, à son grand soulagement, cela ne semblait pas s'être ouvert. Elle réarrangea son uniforme et se dirigea vers la petite tête blonde à côté d'Hanji, qui était tournée vers elle depuis un petit moment.
Le combat faisait rage, mais aucun soldat ne pouvait s'approcher des deux géants à cause de tous les débris qui volaient à travers le ciel. Tout le monde avait les yeux rivés sur eux. À chaque coup, elle pouvait voir les épaules d'Armin tressauter. Son empathie était si exacerbée qu'il devait imaginer la douleur provoquée par le coup de pied d'Annie, ou le direct d'Eren. Elle avait l'impression cuisante d'être inutile. Mais son frère ne se débrouillait pas si mal... Il avait déjà perdu contre elle, mais semblait anticiper davantage ses mouvements. Il avait enfin fini par se convaincre qu'elle était leur ennemi... Et s'il ne s'était jamais décidé, elle aurait peut-être tué tout le monde, se serait enfuie dans la nature et aurait disparu à jamais. Elle se murmurait de ne pas s'énerver pour quelque chose qui n'était pas arrivé... Mais il fallait dire que c'était un sacré boulet.
Son cœur manqua un battement lorsque le titan d'Eren tomba au sol. Elle fit un pas vers l'avant lorsqu'Annie se retrouva sur lui, mais fut retenue par Hanji avant qu'elle ne le frappe.
« Mikasa, tu en as déjà fait assez. Ce n'est pas ton rôle de la combattre. »
Elle suivit des yeux les poings endurcis d'Annie déformer la chair de son frère. Ils devinrent vite ensanglantés, et cette couleur lui provoqua un long frisson de dégoût. Ô misère, elle détestait cette couleur. Tout ce rouge. Elle devait le sortir de là, et s'il mourrait à cause de son état ? À cause de son incapacité à le protéger ? Elle aperçut une petite mouche se poser sur le visage de la blonde et l'éborgner. Quelques secondes après, elle se rendit compte que cette mouche était Levi, et si elle n'était pas si inquiète pour son frère, elle en aurait ri.
Elle se redressa, chassant la petite mouche d'un revers de bras, et s'enfuit en direction des murs. Elle perdit de vue le caporal, trop en colère contre son ancienne camarade. Elle avait pour habitude de soutenir les femmes autour d'elle. Elles étaient toutes dans le même bateau, ainsi, elles n'avaient pas besoin qu'une d'entre elles fasse un trou dans la coque. Mais Annie... Elle serait la seule qu'elle s'autoriserait à combattre. Cela dépassait l'éternel clivage entre hommes et femmes, l'éternelle guerre entre les sexes. On parlait de l'humanité contre les titans. En conséquence, Mikasa décida qu'elle mettrait de côté ses principes.
Elle allait s'élancer dans le vide quand elle aperçut Eren se relever. Le voir bouger la fit soupirer de soulagement, et il courut en direction d'Annie. Il avait l'air si effrayant, avec son visage à moitié arraché et ses membres découpés à quelques endroits. Il se jeta sur le titan féminin et commença à déchirer la peau de son dos avec ses dents, et elle entendit certains de ses camarades pousser quelques complaintes de dégoût. Le hurlement d'Annie lui fit presque ressentir de la pitié pour elle. La blonde réussit à le repousser et sauta vers le mur. Elle planta ses doigts dans la pierre et débuta son ascension.
Elle sortit ses lames et s'envola en direction des deux titans, ignorant les cris d'Hanji à son encontre. Eren pendait à présent dans le vide, accroché à la jambe de son ancienne amie. La brune vit le membre inférieur d'Annie se déchirer lentement, et tout ce liquide garance la paralysa dans les airs pendant quelques secondes. Alors qu'Eren s'écrasait au sol, elle croisa un regard gris sur le côté, abasourdi par l'action inconsidérée de la soldate.
« Mikasa, n'y va pas ! »
Elle se reprit et se posa sur l'épaule de son frère, un peu sonné par sa chute. Elle observa la hauteur du mur.
« Eren, lance-moi en l'air ! Je n'ai pas assez de gaz pour l'atteindre ! »
Son frère l'observa longtemps, puis se redressa avec difficulté. La jeune fille se posa dans le creux de sa main et s'accrocha à ses phalanges. Quelques secondes plus tard, elle se retrouvait dans les airs. Ses yeux pleuraient à cause du vent qui fouettait son visage. Elle s'approcha rapidement du titan féminin, trop rapidement. Elle planta ses grappins dans la main de son ancienne camarade. Son changement de direction fit craquer douloureusement son dos, et elle se retint de pousser un cri de douleur. Elle s'élança vers la main d'Annie et trancha ses doigts au niveau des premières phalanges, la faisant vaciller. Puis, elle trancha l'autre main. Elle réussit à se poser sur le nez de son ancienne amie, qui l'observait avec un œil écarquillé, alors que l'autre cicatrisait encore.
« Désolée, Annie. Tombe. »
À ces mots, l'autre femme jeta son avant-bras en direction de la soldate. L'asiatique sauta en l'air et planta son grappin dans le mur, mais celui-ci s'effondra avec la blonde et elle n'eut plus aucune prise. Elle ferma les yeux dans l'attente de l'impact. Cependant, elle sentit un corps chaud contre elle la tirer vers le côté, et elle reconnut son odeur. Elle n'osa pas redresser la tête et croiser ces yeux qu'elle aimait tant contempler. Ils se posèrent sur le mur Sina en silence, bercés par le son de la chute de leur ennemie et des bruits en contrebas.
« Ackerman, je crois que je n'ai jamais croisé un soldat aussi con que toi.
- Je suppose que dans votre langue, ça veut dire que je vous ai inquiété ?
- Eh, ne commence pas à vouloir traduire, idiote. Mes paroles n'ont jamais de sous-entendus.
- Mais bien sûr ! »
Elle ne put continuer sa phrase et toussa difficilement. Une douleur aiguë la saisit au sein de son abdomen, et elle grimaça de souffrance. L'homme aux cheveux rasés fronça les sourcils. Il était en colère contre elle. Il lui avait dit de rester avec Hanji... Pourquoi n'écoutait-elle jamais personne ? Pourquoi était-elle aussi entêtée ?
« Je te jure, si tu m'as menti et que tu as tes blessures ouvertes...
- Cela aurait pu se passer après notre entrevue, caporal.
- J'ai l'air d'en avoir quelque chose à foutre ?
- Bah justement, oui. »
Il grogna dans son coin alors qu'il soulevait délicatement sa chemise. Ce geste fit battre leurs cœurs un peu plus fort que d'habitude, les troubla davantage encore. Elle pria pour qu'il n'entende pas son myocarde, et il supplia une force inconnue qu'elle ne perçoive pas son expression. Elle pouvait voir déjà tant de choses chez lui. La vue de son ventre ensanglanté le fit déchanter. Les fils noirs qui transperçaient sa peau diaphane étaient couverts par du plasma, et un point avait sauté au niveau du diaphragme, en dessous de sa poitrine.
« T'es tellement conne qu'un de tes points en a eu marre de toi, il a sauté dans le vide avec l'autre connasse.
- Quel langage fleuri, caporal. Avez-vous déjà songé à devenir poète ?
- C'est ça, fous-toi de ma gueule. En attendant j'ai aucun trou dans le bide. »
Ce fut au tour de la noiraude de grogner face à ses remarques. Il reposa son haut sur sa peau et plongea son regard dans le sien. Toute la peur qu'il eût ressentie s'envola. Il ne songeait plus à sa vengeance, au bataillon, aux bas-fonds. Il ne pensait plus au titan féminin, à Erwin et ses sourcils trop épais et à l'autre tarée qu'il appréciait quand même. À cet instant, il ne fut préoccupé que d'elle et seulement d'elle.
« Tu m'as fait peur. »
Elle écarquilla ses yeux sombres lorsque sa main caressa sa joue. Sa voix était si différente de d'habitude, sans cette intonation froide. Elle était cassante, profonde, sincère ; et ça la troubla d'autant plus. Elle n'avait jamais imaginé que Levi puisse agir avec une telle tendresse. Sa main était froide, mais le contact était tout sauf désagréable. Avec son visage penché sur le côté, cet éclat nostalgique dans ses yeux et ses lèvres entrouvertes, elle le trouva plus beau que jamais. Elle posa sa main sur la sienne, et vit passer un éclat dans ses prunelles grises.
« Je suis désolée.
- Tu n'écoutes jamais.
- Toi non plus. »
Le sourire qu'il lui fit la secoua dans tous les sens. Son visage prit la couleur du sang qui décorait son estomac, et ce trouble affiché sur ses traits lui donna envie de l'embrasser. Dieu, qu'il en avait envie. Mais il ne pouvait pas, ne devait pas. Il n'était pas fait pour elle. Elle était si forte, mais si fragile à la fois ; si pure et si complexe en même temps. Il ne pouvait pas être avec elle. Ils ne pouvaient pas être ensemble.
Il glissa entre ses doigts et ne put faire face à son air interrogatif.
« Nous ferions mieux de voir s'ils ont réussi à la capturer sans nous. »
Il se pencha vers le vide et observa la foule en bas. Elle l'observa en silence, perdue par son inconstance. Elle se sentie soudain assaillie par ses doutes et ses hypothèses. À quoi jouait-il ? Il ne cessait de s'approcher et s'éloigner d'elle. Depuis quand faisait-il cela ? Avec combien d'autres femmes avait-il fait tout cela ? Une rage sourde se propagea dans son ventre, embrasant sa longue plaie.
« Pendant combien de temps comptez-vous encore jouer avec moi ? »
Il se retourna vers elle. La surprise déforma les traits de son visage, les rendant moins ridés, moins tendus. Elle cria à son cœur l'ordre mental de ralentir la cadence, de ne pas s'emballer par cet homme qui semblait la manipuler. Depuis quand faisait-elle confiance à n'importe qui ? Surtout en connaissant l'apanage des hommes. Ce privilège que certains avaient de manipuler, torturer, violer et tuer des femmes sans être inquiété par personne. Peut-être avait-il ce privilège, par le passé. Peut-être qu'il avait violé, tué, agressé, harcelé l'une de ses nombreuses sœurs féminines. Elle se sentit soudain acculée, manipulée, aveuglée comme une enfant. Pourquoi ne s'était-elle pas méfiée, comme d'habitude ? Pourquoi avait-elle baissé ses armes devant lui ?
Pourquoi se sentait-elle si attristée ?
« De quoi tu parles ?
- Cette manie de se rapprocher de moi pour s'éloigner davantage. Vos sous-entendus, vos regards, tout ça. Vous me croyez si naïve ? Vous croyez que je ne sais pas ce que les hommes comme vous font avec les femmes ?
- Hein ? Mikasa, tu te montes la tête, je n'ai jamais eu l'intention de faire quoique ce soit avec toi. »
Sa phrase eut l'effet d'une balle en pleine tête pour la jeune femme. Elle le fixa en silence, ses grands yeux noirs sondant sans relâche la moindre ride, la moindre expression, la moindre étincelle dans son regard. Il voulait lui faire croire qu'il n'y avait rien entre eux ? S'était-elle fourvoyée ? Elle se sentit soudain ridicule, si ridicule. Elle avait tellement honte qu'elle souhaitât qu'Annie l'eut balayée avec son moignon, tout à l'heure. Il ne savait pas comment réagir face à son désarroi. Quelle ineptie avait-elle encore compris ?
« Mikasa, ce que je veux dire, c'est qu'on veut parfois des choses qu'on ne peut pas avoir... C'est malheureusement mon cas avec toi.
- Qu'est-ce que cela veut dire ? »
Les lueurs d'espoir, d'angoisse et de tristesse qui dansaient dans ses yeux ténébreux, desquels il pouvait apercevoir du bleu, le troubla davantage. Elle semblait tant attendre de lui. Tous ses sentiments l'effrayaient davantage que ses cauchemars.
« Je suis ton supérieur, Ackerman.
- Et ?
- Je suis plus vieux que toi, aussi.
- D'accord.
- Je suis con, impoli, intolérant, maniaque...
- Je suis loin de penser que tu es une personne agréable.
- La ferme, je n'ai pas fini.
- Tu penses sincèrement que je suis plus supportable que toi ?
- Non, tu es la personne la plus insupportable que je connaisse, la plus têtue, la plus effrontée, indisciplinée, vulgaire... »
À chaque adjectif la décrivant, la jeune femme se rapprochait. Ils se retrouvèrent à quelques centimètres l'un de l'autre, s'observant en silence. Elle ne savait pas vraiment ce qu'elle ressentait. Elle était en colère, attristée, attendrie, angoissée, et tant d'autres choses à la fois. Comme si un ouragan dévastait chaque cellule qui la composait.
Il se sentit acculé. Il pourrait prendre ses yeux pour un océan tumultueux, s'il se sentait l'âme poète ; mais il avait peur de se retrouver seul au milieu de celui-ci. Il en avait envie, de se noyer dans ces eaux troubles ; mais le méritait-il ? La méritait-il ?
« Si tu cherches à combler ta vie, Kirstein sera probablement un meilleur parti que le mien. »
Son visage outré lui fit regretter sa remarque. Elle ravala sa salive, observant son visage devenir de plus en plus gêné.
« Bien, je crois que j'ai compris. Je vous souhaite de trouver quelqu'un à votre hauteur. »
Elle s'envola en direction du cadavre de titan d'Annie, laissant l'homme abasourdi à l'entente de ses adieux. Il ne voulait pas qu'elle parte. Il ne voulait pas trouver quelqu'un d'autre, parce qu'il l'avait trouvée elle. Il ne voulait pas de cette vie qu'elle lui offrait, sans elle.
Mais Levi se contenta de baisser les yeux vers le vide qui l'attirait et de se laisser tomber quelques instants. Il laissa le vent le décoiffer, lâchant prise pendant une poignée de secondes ; puis il actionna son gaz et rejoignit Hanji sur les toits de Stohess.
Il eut la dérangeante impression que quelqu'un observait cette farce avec une intention malsaine.
