Notes de l'autrice : alors, ne vous moquez pas du nom du chapitre, "Tinnitus" signifie "acouphènes" en allemand. C'est ridicule, mais si je mets "acouphènes", il n'y aura plus aucune cohérence dans les noms des chapitres. Voilà, bonne lecture.


Levi n'avait jamais été un enfant de cœur. Debout, entouré de tous ces hommes qui voulaient lui ôter la vie, le jeune homme d'une dizaine d'années maniait le couteau avec une dextérité sans pareille. Son arme était le prolongement de son bras, de son corps tout entier ; comme s'il était né avec. Un des hommes fonça sur lui, lame vers l'avant, mais l'enfant trancha d'un geste bref la main sale qu'il lui tendait. Un hurlement lui perça les tympans, pendant que l'un d'entre eux saisissait son cou par l'arrière. Le combat avait attiré une foule dense, entourant les combattants de leur curiosité morbide. Son œil chercha un visage dans la foule, celui de l'homme qui l'avait élevé ; et il aperçut son chapeau et sa silhouette gracile. Son regard indifférent lui donna la force de faire basculer l'homme vers l'avant, et il lui trancha la gorge avant de jeter le couteau dans le visage d'un autre, qui n'eut pas le temps de le voir venir. Pour survivre, il était devenu le plus fou dans ce monde où régnait la loi du plus fort.

« Si on te traite comme un chien, Levi, alors deviens le chien le plus féroce. »

Les mots de celui qu'il prenait pour modèle le galvanisèrent, et il sortit sa deuxième lame, toujours encerclé. Le gamin hurla de colère pendant que le sang de ses assaillants éclaboussait ses vêtements en lambeaux. Il découpait toute la chair qui avait le malheur de se trouver sous sa lame. Levi était le boucher des bas-fonds, le chien de chasse le plus enragé, l'assassin le plus redouté. Il était le Cerbères à une tête, non pas le gardien des enfers, mais le purificateur de ces enfers.

Néanmoins, son étoile avait disparu derrière les nuages.

Essoufflé, il parcourra la foule effrayée des yeux. Le petit brun put apercevoir quelques ivrognes au visage rouge, des filles de joie avec de la boue sur la peau, des drogués qui rigolaient. Il écarta quelques personnes de son chemin et tomba sur le dos de Kenny. Sa silhouette longiligne s'éloignait. La lumière qui le guidait dans cette obscurité l'avait fui. Le maître avait abandonné son chien dans les égouts.

Levi n'avait jamais été un enfant de cœur, mais les bas-fonds l'avaient transformé en monstre.

Le caporal ouvrit les yeux, soupirant. Cette rencontre faisait resurgir des souvenirs qu'il avait cru enterrés avec sa vie d'avant. Le visage calé contre la paume de sa main, les deux idiots n'avaient toujours pas fini leur réunion. Le bureau improvisé d'Erwin avait toujours une odeur sophistiquée, et il n'avait jamais su quel élément donnait à cette pièce cette ambiance charismatique. Probablement son propriétaire. Hanji tentait de convaincre le blond d'aller délivrer tout de suite les deux soldats disparus, alors que le major attendait que l'escouade qui était partie en filature revienne.

« On ne peut pas délivrer quelqu'un si on ne sait pas où il est, Hanji.

- Mais c'est mon seul sujet d'expérience ! J'en ai déjà perdu trop...

- Dès qu'ils reviennent, je te promets que je vais mobiliser tout ce qu'il me reste pour les délivrer.

- Ouais, en somme, pas grand-chose. »

C'était la première fois depuis deux heures que le brun ouvrait la bouche. Les deux gradés se tournèrent vers lui en silence. Depuis les conflits entre les corps d'armée, le bataillon d'exploration n'était plus financé par quoique ce soit. Il n'avaient plus que quelques soldats et des chevaux.

« Il nous reste les soldats les plus braves de l'humanité. »

Le plus petit haussa les épaules. Il détourna le regard vers la fenêtre. Dehors, la pluie inondait les trottoirs et lavait les tuiles encore ensanglantées. Ils avaient, une fois de plus, changé de planque. Peu importe où ils s'installaient, le caporal se sentait sale, mal à l'aise. Depuis Kenny, tout son corps le grattait comme une immense plaie béante. Le boucher des bas-fonds entendait les voix lointaines de ses amis qui avaient repris leur conversation. Par-dessus, la voix du grand maigre résonnait, avec son accent inimitable et ses mimiques insupportables. Il pouvait entendre les râles des souterrains, les hurlements des clochards, les gémissements des prostituées et les bruits des couteaux qui découpaient la peau. Par-dessus cette conversation, les acouphènes de sa vie d'avant retentissaient comme des cloches dans une église. Elles chuintaient, ces cloches, malgré sa volonté de les ignorer, malgré son vœu de les briser.

Il se leva et laissa les deux autres finir leur conversation. Ils n'avaient pas besoin de lui. Le brun déambula dans les couloirs de la petite maison, ignorant les cris des recrues qui s'amusaient. Il jeta tout de même un œil dans la chambre occupée, et ne put apercevoir qu'une poignée de garçons qui riaient trop fort. Elle n'était pas là. Levi continua sa route, en quête de quelque chose ; même s'il ignorait ce qu'il cherchait. L'enfant des bas-fonds eut soudain envie de frapper quelque chose jusqu'à ce que ses phalanges se brisent. La colère coula dans ses veines, et très rapidement, il sentit ses muscles se tendre. Il se dirigea à la hâte vers la cave, où le combattant savait qu'il serait tranquille pour enlever sa muselière. Il allait mordre jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien à mordre.

Sa main se dirigea vers la poignée sale, au sous-sol, mais quelques bruits l'interrompirent dans son mouvement. Quelqu'un était dans cette pièce. Quelqu'un osait être dans cette pièce. Sa colère redoubla d'intensité, et il ouvrit la porte dans un grand fracas. Le caporal allait se dire qu'il allait défoncer cette personne lorsque son regard croisa les yeux ombrageux de Mikasa Ackerman. Elle le fixait, un poing devant elle, alors que sa cage thoracique s'élevait précipitamment. De la sueur coulait le long de ses épaules. La soldate n'était habillée que d'une brassière, et d'un short de sport. Il l'avait déjà vue dans cette tenue, mais la surprise de la voir ainsi le fit tout de même déglutir. Ses yeux furent attirés par la cicatrice béante qui décorait son ventre, et son cœur manqua un battement. Comme une lionne, elle s'approcha de celui qui l'avait dérangée dans son antre. Son visage était tiré par la colère. Des mèches de cheveux noirs collaient à son front.

« Qu'est-ce que vous me voulez ? »

La haine grondait dans sa voix, comme le tonnerre avant la foudre. Elle ne voulait pas voir ce nain prétentieux. À cause de lui, elle n'avait pas pu récupérer son frère. Une fois encore, il était la cause de ses malheurs, de ses douleurs. Mikasa serra tellement fort les poings que ses mains devinrent presque translucides. Une migraine épouvantable l'avait prise depuis quelques heures, et elle avait tout fait pour la faire partir. La militaire avait tenté de dormir, de méditer, de s'étirer, de marcher dans les rues désertes ou de manger. Mais rien n'avait fonctionné. C'était la même douleur que dans cette cellule, lorsqu'elle avait bien cru mourir. Cette impression qu'une longue aiguille rouillée grattait sa rétine, explosait ses yeux et répandait son venin dans sa tête. Elle frotta ses doigts contre ses tempes, excédée. Même l'exercice ne fonctionnait pas.

« Barre-toi de là, gamine, je réquisitionne la pièce.

- Et puis quoi encore ? Vous n'aviez qu'à arriver avant. »

Elle lui tourna le dos et alla frapper un sac de sable qu'elle avait accroché en hauteur, les lèvres pincées. La sportive laissa des traces de sang sur l'étoffe beige. Ses phalanges brûlaient, mais elle devait encore frapper, encore et encore. Si elle ne le faisait pas, la jeune femme allait exploser. De plus, la présence du nain avait ravivé sa colère. Mais plus elle s'énervait, plus elle avait mal, et plus elle avait envie de frapper.

Son interlocuteur n'en pouvait plus. Cette garce était irrespectueuse, insolente, hautaine. Il allait la faire redescendre de son piédestal. Le plus vieux s'approcha d'elle, le visage fermé, pendant que sa haine bouillonnait en lui. L'image de ces porcs des bas-fonds refirent surface, et il grogna de rage. Au moment où il allait la saisir pour la projeter au sol, elle jeta un regard vers lui et esquiva sa charge. Ils se retrouvèrent face à face, en garde. Les deux bruns ressemblaient à deux chiens fous qui souhaitaient défendre leur territoire. Deux lions assoiffés de sang qui n'attendaient que ça.

« Très mauvaise idée, caporal. Je risque de vous faire très mal dans cet état.

- Ferme ta gueule et viens te battre, sale gamine. Je vais t'envoyer chialer dans les jupes de ta mère. »

Le visage de Mikasa se tordit en une grimace fielleuse, et elle souffla de manière vindicative. Comment avait-elle pu penser, un seul instant, qu'il était spécial pour elle ? Ce connard était spécialement agaçant, oui. Elle s'élança vers lui en un coup de pied fouetté qu'il esquiva sans mal. Juste avant qu'elle ne pose le pied au sol, il vint frapper l'arrière de sa jambe d'appui avec force, et elle cria de douleur. L'assaillante chuta vers l'avant, pendant qu'il saisissait ses cheveux et tirait sa tête en arrière. Voir Ackerman à genoux, le visage tordu de douleur, lui donna une légère satisfaction ; et il se permit de lui lancer un sourire sardonique. Réagissant à la provocation, la jeune femme envoya son poing dans les parties génitales du haut gradé, qui se tordit de douleur à ce contact. Un gémissement de souffrance passa la barrière de ses lèvres fermées. Ils se retrouvèrent tous les deux à terre, se lorgnant avec haine.

Ce fut Levi qui se jeta sur elle en premier. Il la fit basculer vers l'arrière, utilisant tout son poids pour la bloquer au sol et envoya ses poings vers son visage. Le crâne de la jeune femme cogna douloureusement le sol. Il la frappa une fois, deux fois, trois fois. Une douleur lancinante frappa sa tête et la dominée poussa une plainte aiguë en l'attaquant à son tour. Elle le retourna ; et ce fut elle qui se posa sur son ventre pour le maltraiter. Levi sentit, à travers les coups, son nez craquer ; et un liquide poisseux coula le long de sa peau. Le goût du sang le fit réagir. Il haïssait tant cette odeur, ce goût, cette couleur. Le haut gradé hurla en la poussant sur le côté. La voix rauque de l'homme fit tressaillir Mikasa. L'asiatique ne s'attendait pas à ce qu'il perde autant ses moyens. Il saisit son cou entre ses deux mains, et serra si fort qu'il crut qu'il allait la tuer.

Le visage d'Ackerman se tordit face au manque d'oxygène, et elle devint vite rouge. Elle passa ses mains autour du bras droit de Levi, qui contractait ses muscles pour rendre toute échappatoire impossible. Cependant, il n'avait pas pris sa force en compte ; et la jeune femme brisa le coude du haut gradé. Un long craquement berça les deux combattants, pendant que le plus petit serrait les dents pour ne pas crier de douleur. Il relâcha sa prise, et elle en profita pour l'immobiliser au sol. Mikasa posa ses hanches sur son torse, appuyant de tout son poids sur la cage thoracique de l'homme ; et leva le poing en l'air. L'homme aux cheveux rasés ferma les yeux, dans l'attente d'un impact qui n'arriverait pas.

Elle s'immobilisa. Seules leurs respirations erratiques animaient la pièce sombre et renfermée. La jeune femme sentait le sang couler le long de son crâne, teintant ses cheveux d'une couleur pourpre. Sa joue était devenue bleutée, et son œil droit avait un peu gonflé. Ses mains étaient tâchées de son sang et du sien. Sur son cou, quelques traces de doigts commençaient à apparaître. L'homme n'était pas non plus indemne ; le liquide garance coulait le long de son menton, et sa lèvre supérieure était un peu gonflée. Son coude formait un angle bizarre, et sa respiration sifflait.

« Si tu savais à quel point je te hais. »

Elle lui cracha cette phrase à la gueule, et son poing tomba mollement sur l'épaule du caporal. Ses mots furent plus douloureux que son nez qu'elle avait cassé, ou que son coude qu'elle venait de briser. Son cœur se rétracta dans sa poitrine, et il peina à respirer. De son bras valide, le réceptacle de sa haine attrapa la nuque de la jeune femme qui l'observait avec colère. Levi serra son cou et ses joues, profitant malgré tout du contact de sa peau. Il détestait quand elle semblait si grande. Il détestait quand elle avait le dessus. Il détestait l'idée qu'elle puisse le battre.

« Si tu savais à quel point je te hais. »

Il se contenta de répéter ces mots qui, comme une claque, semblèrent assommer la brune. Il bascula la jeune femme sur le côté et prit sa place sur sa poitrine. Elle détestait quand il semblait si grand. Elle détestait quand il avait le dessus. Elle détestait l'idée qu'il puisse la battre. L'asiatique se débattit, tenta de frapper le membre qu'elle avait brisé, mais il contrôla ses gestes rien qu'en appuyant sur sa cage thoracique. L'enfant des bas-fonds attrapa sans douceur les cheveux de Mikasa, qui siffla de douleur lorsqu'il tira sa tête vers lui. Ils n'étaient plus qu'à quelques centimètres l'un de l'autre.

« Tu sais ce que deviennent les sales gamines comme toi, là d'où je viens ? Les plus insolentes, on les tuait dans d'atroces souffrances. Tout le monde passait dessus avant qu'elles ne soupirent une dernière fois. Les autres, on les prostituait aux porcs des bas-fonds ; on laissait les clochards les baiser pour qu'ils nous laissent tranquilles. Chez moi, tu n'aurais été qu'un trou, Mikasa ; et non pas le miracle de l'humanité ou je ne sais quelle autre connerie. Alors reste correcte avec ton supérieur si tu ne veux pas que ta vie devienne un enfer. »

Son interlocutrice le fixa d'un air hagard, alors que ses prunelles d'acier la transperçaient. Elle eut un haut-le-cœur qu'elle retint avec difficulté. Mais ses paroles, au lieu de lui faire peur, ravivèrent le brasier qui la consumait. Elle mit un coup de tête à Levi qui hurla de douleur. Il tomba en arrière, et la jeune femme finit par le surplomber. Le sang dégoulinait de son nez, et ce liquide poisseux le mettait encore plus en rogne.

« Est-ce une menace, caporal ? Vous semblez oublier que je ne suis pas n'importe quelle gamine. Je suis Mikasa Ackerman. Vos porcs des bas-fonds, je les aurais égorgés, un par un. Vos clochards, je les aurais plantés jusqu'à ce qu'il n'en reste plus rien. Je n'aurais peut-être été qu'un trou ; mais vous, vous demeurez une vermine qui n'aurait pas dû voir la lumière du jour. »

Sa main partit sans qu'il ne s'en rende compte. Il claqua la joue de la jeune femme si violemment que sa tête partit sur le côté. Le combattant cria de douleur dans son geste, il l'avait frappée de la mauvaise main. Malgré leurs deux yeux qui se lançaient des éclairs, il faisait sombre. L'ancien assassin essayait de la frapper, mais elle plaqua violemment ses poignets contre le sol. Le plus âgé ne put retenir son cri de douleur, alors que son bras faisait un angle improbable. Elle avait si mal au crâne. La soldate avait l'impression que son cerveau allait exploser dans sa boîte crânienne.

« Je te jure, gamine, que si tu ne me lâches pas, je vais te faire regretter d'être encore en vie.

- Chaque seconde passée avec vous me fait regretter d'être en vie.

- C'est un ordre. Lâche.

- Non. »

Elle le surplombait de toute sa taille et pouvait observer son visage se tordre sous la douleur, la haine, le ressentiment. Ackerman ne voulait pas se l'avouer, mais elle se sentait privilégiée de voir ces expressions à la place de ce masque d'indifférence qu'il ne cessait d'arborer. Elle pouvait sentir son sang pulser dans les veines de ses bras, sa peau chaude dans le creux de ses mains, le détail de ses poils sur le bout de ses doigts. Sous ses hanches, le miracle de l'humanité sentait son corps essayer de la déséquilibrer, mais elle était trop haute sur son torse pour cela.

« De toute façon, ton petit protégé doit être mort à l'heure qu'il est. Tu n'es plus rien, Mikasa, plus rien pour personne. »

Son expression douloureuse fit place à un masque implacable. Son cœur semblait saigner, lui aussi, pourtant les seules plaies qu'elle avait étaient sur son crâne. Elle saisit la nuque de son supérieur et pressa sa pomme d'Adam entre ses doigts, alors que son visage se rapprochait de lui.

« Peut-être, mais contrairement à vous, j'ai quelqu'un à protéger.

- Ne te crois pas unique, il y a aussi des personnes que je souhaite protéger.

- Vous parlez de votre escouade anéantie par Annie ? Je ne vous pensais pas vieux au point de radoter. »

Il grogna d'une colère sourde, alors que son bras invalide se mouvait vers la main de la jeune femme. Pourquoi allait-il sortir une ineptie pareille ? Le soldat ne voulait pas protéger cette gamine, absolument pas. Son cerveau était allé trop vite. Hanji avait une mauvaise influence sur lui. Levi ne voulait pas se l'avouer, mais il se sentait privilégié de voir ces expressions à la place de ce masque d'indifférence qu'elle ne cessait d'arborer.

« Oh, ne me dites rien, je vais deviner. Vous étiez amoureux de Petra ? Dommage, elle ne sera plus jamais là, puisqu'elle est morte.

- Tu ne sais rien, Ackerman.

- Mais vous non plus, caporal.

- L'amour est incompatible avec notre métier. Je suis étonné que tu saches ce que c'est, vu le monstre froid que tu es.

- Toujours moins froid que vous.

- C'est pour ça que tu es de mauvaise humeur ? Kirstein a failli mourir sous tes yeux, sans que tu ne puisses faire quoique ce soit ? Ton grand amour est presque mort, et tu étais totalement inutile.

- Vous ne savez rien, caporal.

- Toi non plus, Ackerman. »

Il saisit finalement son poignet et le tordit. Leurs deux visages étaient déformés par la douleur. La jeune femme serrait les dents pendant qu'il pressait son poignet dans le mauvais sens, mais elle ne voulait pas abandonner, elle ne voulait pas lui céder cette victoire. Voyant qu'elle ne lâchait pas prise, le haut gradé brisa d'un coup sec son articulation, et elle hurla de douleur. Dans son mouvement, la récente recrue lui asséna un coup de coude dans la tête, et sa nuque craqua sinistrement. L'homme lui donna un coup de genou pour se dégager de son emprise et se releva d'un pas chancelant. Elle ne tarda pas à se remettre sur ses jambes, sa main valide tenant son poignet brisé. Son autre main pendait dans le vide, à la façon d'une marionnette désarticulée.

Ils s'observèrent en chien de faïence pendant de longues secondes. Leurs souffles, saccadés, semblaient s'accorder comme un vieil instrument inutilisé depuis longtemps. Le brun s'appuya contre le mur, le bras ballant contre son ventre. Des petits points noirs envahirent le champ de vision de Mikasa, et ses jambes se transformèrent en coton. Elle tenta de s'asseoir de manière naturelle, pour ne pas laisser apparaître ce moment de faiblesse. Elle pesta intérieurement. L'enragée avait probablement perdu trop de sang. Elle passa sa main derrière son crâne, et sa main fut rapidement couverte de ce liquide écarlate.

« Si tu m'avais écouté, tu ne serais pas dans cet état.

- Si vous n'aviez pas évoqué ma mère, vous seriez encore en état de me mettre une gifle sans hurler.

- Qu'est-il arrivé à ta mère pour que tu deviennes si enragée ?

- Rien qui vous concerne. »

Il essuya le sang qui coulait encore depuis son nez et gratta les croûtes qui se formaient déjà. La soldate lui avait mis une sacrée raclée. Il le méritait probablement, mais elle aussi, l'avait mérité. Le colérique ne regrettait absolument pas de l'avoir frappée ; et il avait même l'impression que ça l'avait calmé.

« Je n'ai pas pu connaître la mienne comme je le souhaitais. Elle a donné sa vie pour que je survive quelques jours de plus, en bas. Elle est morte dans son lit, d'une maladie dont je ne me souviens plus du nom. C'était probablement une pute, comme la plupart des femmes du bas-fond, mais c'était ma mère avant tout. »

Ses sourcils se froncèrent sous la surprise de ses aveux. Ils se battaient, puis ils se confiaient l'un à l'autre ? Quel genre de comédie étaient-ils en train de jouer ? Néanmoins, Ackerman fit abstraction de ces incohérences et ressentit une pointe de compassion. Elle le haïssait, mais ils semblaient tellement similaires que cette haine n'en était peut-être pas une.

« J'ai connu la mienne. Je tiens mon côté asiatique d'elle. C'était une femme de caractère, qui m'a appris plein de choses. Un jour, des hommes sont venus et l'ont tuée avec mon père. Elle est morte en tentant de me protéger, elle aussi. »

Les deux soldats ensanglantés se lorgnèrent encore quelques secondes avant que l'homme ne détourne son regard. Il eut envie de cracher le relent de sang qui stagnait dans sa gorge, mais ça salirait le sol déjà pourri de la cave, et il ne voulait pas souiller davantage cette déchetterie.

« Nos vies puent la tragédie.

- C'est vrai. Elle est souvent injuste, mais ça ne l'empêche pas d'être belle.

- Je te trouve bien optimiste.

- N'as-tu jamais été heureux d'être dans ce monde ? De pouvoir voir toutes ces choses, sentir toutes ces odeurs, ressentir autant de choses ?

- Nous, ressentir ? Mikasa, on est de la même trempe. Nous ne sommes pas des personnes qui ressentent.

- Détrompe-toi, Levi, je crois que nous sommes ceux qui ressentent le plus. »

Ils s'observèrent pendant de longues secondes. Levi se sentait confus à cause de son affirmation. Lui, sensible ? Jamais, au grand jamais, on ne lui avait dit ça. Le soldat n'était pas sensible. Il était rustre, inconstant, exécrable, probablement. Mais sensible ? L'aube d'un sourire se leva sur son visage, mais s'évapora dès qu'Hanji passa la porte du sous-sol. La scientifique cria de surprise lorsqu'elle constata leur état.

« Bon dieu ! Mais qu'avez-vous fait ?

- On s'est juste battus, lunettes de merde. Rien qui te concerne.

- Pardon ?! Mais Levi, la patrouille est revenue, on sait où ils sont ! Bordel, mais on vous cherchait partout ! Vous ne pouvez pas venir dans cet état ! »

La jeune femme aux cheveux de jais se releva précipitamment et fut prise d'un vertige qui l'a fit chuter vers l'avant. Elle se rattrapa avec sa main en bon état, pestant à propos de ce stupide corps incapable de supporter une pauvre petite plaie. Hanji se rua sur elle, examinant ses contusions. L'amoureuse des titans passa ses doigts derrière ses cheveux ensanglantés et vociféra à l'encontre du caporal, qui l'ignorait royalement. Puis, elle manipula son poignet, et la jeune fille dû se mordre la joue pour ne pas crier de douleur. Elle entendit un craquement sinistre, et son poignet sembla être remis dans le bon sens.

« Fais attention, il était déboîté. Cela ne m'étonnerait pas qu'un de tes os soit cassé, mais ça ira pour l'expédition. Cependant, tu vas serrer ce linge contre ta plaie sur le crâne, manquerait plus que tu ne meures d'hémorragie.

- Quoi ? Hanji, quelques gouttes de sang ne vont pas me tuer.

- Mikasa, ce ne sont pas quelques gouttes de sang. Tu es ouverte au moins sur huit centimètres. »

La blessée plaqua le drap blanc contre sa plaie, les yeux écarquillés par la surprise. Huit centimètres ? Elle rencontra les pupilles grises de l'homme aux cheveux rasés, qui semblait très mal à l'aise. Alors qu'Hanji essayait de lui replacer le coude, il cherchait à ne pas croiser son regard. Mais pourquoi avait-il fait ça ? Quelle mouche l'avait piquée ? Le combattant ne savait plus ce qui l'avait rendu furieux au point de lui ouvrir le crâne. Il ne s'en était même pas rendu compte, sur le moment. Le brun poussa un râle lorsque les os de son avant-bras s'emboîtèrent avec son humérus, et une pointe lancinante semblait s'être installée dans le creux de son coude.

« Je pense que ça suffira pour aujourd'hui, mais après le sauvetage d'Eren et Historia, immobilisation totale. »

Il lui répondit en un grognement. Une tempête de colère faisait rage en son sein, mais pas contre Mikasa ou Hanji : contre lui-même. Il arrivait à se contenir, d'habitude. Levi arrivait à se retenir, à rendre ses coups moins puissants et moins précis. Pourquoi avait-il perdu le contrôle ? Il bouillonnait dans son coin, tandis que la scientifique relevait Mikasa pour l'emmener en haut. La doctoresse lui déclara qu'elle allait recoudre sa plaie avant la mission de sauvetage, mais il entendit ces mots comme un écho lointain. Avant qu'elles ne passent la porte, le blessé tourna les yeux vers la femme qui le rendait si erratique, et sa démarche vacillante lui tordit le cœur.

Il se retrouva seul avec ses démons, et la voix de Kenny sembla résonner à travers les ténèbres.

« Tu tues tout ce que tu touches, Levi. C'est un art délicat, que les autres ne comprennent pas. Fais juste attention à ne pas tuer ce que tu aimes. »

Il se retourna, et constata qu'il était bel et bien seul, dans cette obscurité. Le rêveur soupira en se dirigeant lui aussi vers la porte, le cœur lourd. L'avait-il vraiment mise en danger ? Il avait juste souhaité lui donner une leçon, au début. Pourquoi se sentait-il si mal ? Le gradé le plus petit du bataillon s'adossa au bois de la porte et soupira, une fois encore. Il n'avait pas eu de regrets après le passage à tabac d'Eren Jäger.

Par conséquent, pourquoi les regrets l'étouffaient dès qu'il s'agissait d'elle ?


Notes de l'autrice : Oui, pour celles et ceux qui ont pris une règle pour vérifier, huit centimètres ça fait beaucoup x)