Comment tout ceci était arrivé ? Comment avait-il pu être si aveugle, depuis tout ce temps ? Armin fixa le caporal Levi, au loin, qui parlait avec l'homme qui avait dirigé la police militaire. La maigreur de sa silhouette le rendait mal à l'aise. Son regard taquin le rendait mal à l'aise. Son visage à moitié brûlé le rendait mal à l'aise. Le stratège détourna les yeux vers Mikasa, qui s'occupait de soigner Eren. Le temps jouait contre eux, mais le haut-gradé avait décidé d'attendre ici la section de soins, pour Hanji.

Le soldat blond se posa contre un tronc, observant les deux protagonistes bruns qui s'agitaient dans leur coin. D'abord, il y avait eu l'enfermement de Mikasa. Leurs regards et leurs piques amusées. Puis, lorsque le miracle de l'humanité fut presque évincé par leurs ennemis, il avait bien vu le regard du caporal. Il avait bien remarqué son air profondément désespéré.

Après qu'Annie fut tombée du mur, personne ne savait où ils se trouvaient. Il s'était tant inquiété. Arlert avait bien cru que son amie avait péri de la main du titan féminin, lorsqu'elle avait envoyé cette ultime gifle. Le petit génie aurait parié qu'ils étaient ensemble. Mais ils semblèrent soudain si distants l'un de l'autre, qu'il avait pensé s'être trompé.

Alors pourquoi diable s'étaient-ils tenus la main comme cela ?

Deux de ses doigts tenaient son menton. Il entendait Jean parler à propos d'Eren, qui ne savait rien faire sans eux ; mais il ne l'écoutait que d'une oreille. Armin était frustré de ne pas comprendre leur relation. Juste avant la mission, ils s'étaient presque battus à mort. Pourquoi cet élan de tendresse, de protection ? Après l'éboulement, ils s'étaient tous les deux regardés d'un air perdu, avant de se séparer. Le soldat le plus fort de l'humanité avait félicité Eren pour sa prise d'initiative, et ils étaient remontés à la surface.

« Armin ? Armin, tu m'écoutes ?

- Oh, désolé, Jean. Tu disais ?

- Je me plains, parce que la section de soins n'arrive pas. On devrait être en train de trancher la nuque de cette enflure de Reiss, là.

- Tu as raison... Je vais voir le caporal, pour lui proposer de détacher deux ou trois soldats pour rester avec Hanji. Pas la peine qu'on soit tous présents, ça mobilise trop de ressources. »

Le plus grand mit un petit coup dans son épaule droite, souriant à pleines dents. La pluie s'était arrêtée depuis qu'ils étaient remontés à la surface, mais le sol était encore humide, et ses pas s'enfonçaient dans la boue.

« Bonne idée, Armin. Que ferait-on sans toi ? »

Le soldat concerné sourit à son ami en rougissant, et il se dirigea vers la colline vers laquelle était parti le brun aux cheveux rasés, le cœur battant. Il ne pouvait pas s'empêcher de songer à lui et Mikasa, malgré le doux sourire de son ami. Qu'étaient-ils l'un pour l'autre ? S'ils s'aimaient, pourquoi se faisaient-ils tant de mal ? Le blond se fraya un chemin entre les feuillages épargnés par le passage du titan. Il aperçut le caporal, face au tronc d'un arbre, et il allait l'interpeller lorsque celui-ci cria.

« Dis-moi tout ce que tu sais ! Pourquoi le premier roi ne souhaitait pas que l'humanité survive ?!

- Nous, les Ackerman, on s'est opposés à lui pour cette raison... »

La voix du vieil homme était faible et chevrotante. Il vit son supérieur se tendre d'effroi, pendant que ses propres yeux s'écarquillaient. Nous, les Ackerman... ? L'espion se dissimula derrière un arbre pendant que son cerveau fonctionnait à plein régime.

« Mon nom de famille... Est Ackerman ? »

Le silence ponctua sa phrase. Le soldat pouvait déceler, dans le ton du caporal, une angoisse incontrôlable.

« Qui étais-tu pour ma mère ?

- Ahah, espèce d'idiot. J'étais juste son frère. »

Les voix s'interrompirent pour laisser place à une toux sanguinolente. Armin se sentait mal, derrière cet arbre. Il violait délibérément l'intimité de son supérieur, et voulait partir, mais l'information qu'il venait d'entendre l'ébranlait. Le nom de famille du caporal était Ackerman ? Comme Mikasa ?

« Ce jour-là... Pourquoi ? Pourquoi es-tu parti ?

- Parce que... Je ne suis pas fait pour être le père de quelqu'un... »

Une éternité sembla passer aux yeux du soldat. Il se sentait tiraillé par d'autant plus d'interrogations que précédemment. Peut-être que leurs noms avaient une orthographe différente ? Le visage inquiet de sa meilleure amie se dessina derrière ses paupières, et son cœur se tordit douloureusement. Comment réagirait-elle en sachant cela ? Ils étaient peut-être cousins... Voire pire. Armin frissonna d'effroi à cause d'un courant d'air froid qui caressait sa nuque.

« Je peux savoir ce que tu fous derrière cet arbre, Arlert ? »

Le concerné sursauta. Le caporal Levi était juste derrière lui, l'œil mauvais, avec du sang sur le visage. Il put apercevoir, durant une fraction de secondes, quelques démons danser dans ses yeux ; mais ils disparurent une fois qu'il y fit attention.

« Je... Désolé caporal. Je venais vous proposer de rejoindre le major Erwin pour éliminer Reiss, et de laisser trois volontaires avec Hanji. Ce serait dommage de gâcher tant de ressources talentueuses, qui pourraient être mobilisées pour une tache bien plus urgente. »

Son interlocuteur fixa le vide pendant quelques secondes, marmonnant des choses que le jeune homme ne put saisir.

« Oui. Faisons ça. Je te laisse prévenir les autres, je te rejoins.

- Reçu, caporal. »

Il ne le regarda même pas le saluer, et se dirigea vers le cadavre de l'homme, affalé contre l'arbre. Armin s'attarda sur son échine courbée, et il ressentit de la peine pour son supérieur. Puis, il rebroussa chemin, la tête perdue dans ses songes. Leur ennemi était donc l'oncle du caporal ? Était-il un parent de Mikasa ? Le blond arriva rapidement auprès de ses camarades. Lorsqu'il expliqua la situation à Jean et à Hanji, et qu'il prononça le nom de Levi, il aperçut l'asiatique se tendre et tourner la tête vers lui. Son regard attentif le tirailla. Lorsqu'elle croisa ses prunelles claires, la jeune femme détourna le regard et fit mine d'examiner encore son frère, qui lui répétait qu'il n'était plus un enfant.

Armin avait mal pour elle.

« Bien, vous avez entendu Armin. Tous sur vos chevaux, on va tuer cette enflure. Moblit, tu restes avec Hanji. Ils ne vont pas tarder. »

Le visage du haut gradé était beaucoup plus tendu que d'habitude. Tous les soldats exécutèrent ses ordres et partirent chercher leurs chevaux.

« Tu vas bien, Armin ? Tu as l'air bouleversé.

- Hein ? Oh, ce n'est rien, Eren... Comment toi, tu te sens ?

- Pour l'instant, ça va. On a une enflure à tuer, ça distrait. »

Le plus petit esquissa un sourire. Il continua de converser avec son meilleur ami, mais il lui semblait distant. Dans la grotte, il avait été si résigné à propos de son sort, que cela inquiétait le stratège. Le silence s'installa au sein du groupe, pendant qu'ils chevauchaient en direction des effluves incandescentes que le géant traînait dans son sillage.

La route était longue, éreintante. Mais il n'y pouvait rien ; Levi était si distrait qu'il ne se rendait pas compte des kilomètres silencieux qu'ils avaient parcourus. L'angoisse semblait avoir atteint tout son corps, comme une maladie muette. Ackerman ? Levi Ackerman ? Pourquoi sa mère lui avait-elle caché une information si importante ? Il était un Ackerman... Comme Mikasa. Il jeta une œillade à sa subordonnée, à sa droite, et il plongea dans ses prunelles sombres. Ce contact visuel le rendit un peu plus serein, et relâcha l'étau dans lequel son cœur était enfermé. Puis, une dangereuse voix lui murmura qu'ils avaient peut-être le même génome. La même famille. Il détourna les yeux, horrifié, et fixa le vide devant lui.

Il ne savait pas d'où elle venait. Mais ce qui était certain, c'est qu'elle n'avait jamais foulé les bas-fonds. Alors peut-être partageaient-ils seulement le même nom ? Il devait lui demander. Déjà que ses sentiments étaient assez compliqués... Si en plus... Non, il ne devait pas songer à ça. L'homme soupira en fixant l'horizon. Les nuages gris frôlaient les murs sombres, au loin. À leur gauche, le titan ne semblait pas leur accorder une quelconque attention. Face contre le sol, il avançait en rampant. Comment faisait-il ne serait-ce que pour se diriger ? Il devait avoir un instinct qui lui dictait où il y avait le maximum d'humains... Les arbres brûlaient à proximité de lui, et Levi eut l'impression que l'enfer se propageait au loin, avec pour origine le géant courbé. La fumée noire qui se dégageait de son échine possédait des effluves écœurantes. D'où venait cette odeur avariée ?

Il n'entendait les recrues parler que d'une oreille. Historia avait l'air déterminée pour dire adieu à son père. Le haut gradé lui fit comprendre qu'étant l'héritière légitime du trône, ce serait son devoir d'être la reine de ces murs. Elle opina, et un éclat de volonté emplissait ses pupilles. Il se replongea alors dans sa torpeur, ignorant les soldats qui s'étaient amassés devant le mur Sina. Il n'entendait pas leurs conversations sur les desseins du père d'Eren, ni leurs théories sur les titans ou la famille Reiss.

Si la femme qui hantait ses songes ne l'avait pas sorti de ses pensées, il aurait heurté Erwin et la garnison qu'il avait rassemblée.

« Quel est ce titan ?

- C'est Reiss. Nous avons récupéré Historia et Eren, comme tu peux le voir, mais cet abruti s'est transformé. »

Le major fut interrompu par une grande femme qui se jeta au cou d'Historia. Ymir serra la blonde dans ses bras si fort qu'elle en devint rouge.

« Mon dieu Historia, refais-moi ça encore une fois et je te jure que je te tue de mes propres mains. »

La concernée n'eut le temps que d'échapper un petit rire avant que ses lèvres ne soient happées par celles de la brune. Elle s'accrocha désespérément à ses frêles épaules, et le caporal eut un pincement au cœur en voyant cela. Il ne put empêcher son regard de dériver vers la nuque d'une certaine brune, et son cœur tambourina dans sa poitrine lorsqu'il prit connaissance de ses désirs.

« Oh, s'écria Jean d'un air mesquin, c'est que ce serait presque mignon... »

Les deux jeunes femmes s'écartèrent l'une de l'autre, les joues rouges.

« La ferme, tête de cheval. T'es juste jaloux de pas pouvoir faire de même avec Mikasa. »

À ces mots, il observa le visage d'Ackerman se décomposer de gêne, pendant que le soldat rougissait de honte. Une immense douleur lui tordit les entrailles, et Levi eut une soudaine envie de balancer Kirstein dans la gueule du titan incandescent. Il sentit la main de son ami se poser sur son épaule, et il pesta. Comment faisait-il pour entendre ses pensées ? Erwin toussa pour attirer l'attention sur lui.

« Bien. Retournons à l'intérieur du mur. Eren, Ymir, je vous veux à part. Vous allez être nos atouts pour l'achever. Il nous faudra autant de poudre et d'explosifs que possible. »

Ils hochèrent tous la tête, puis les soldats du bataillon d'exploration se dirigèrent vers les portes blindées. L'homme aux cheveux rasés tenta d'ignorer le regard de l'asiatique, bien qu'il fusse tenté de l'observer à son tour. Après tout, il avait cédé, face à la mort. Le caporal lui avait cédé une victoire, sur ses sentiments, sur ce que cela voulait dire. Et il ne comptait pas lui faire gagner cette guerre.


« Erwin, qu'est-ce que tu fous bordel ?! »

Poussé dans cette salle de force, le caporal jetait des regards noirs à son supérieur. L'homme à la prestance inégalée lui bloquait le passage de la porte, un léger sourire aux lèvres.

« Vous n'êtes pas en état de combattre, tous les deux. Il serait irresponsable de ma part de laisser mes deux meilleurs soldats combattre dans des conditions aussi déplorables. On gère cette mission. Reposez-vous.

- Mon cul oui ! Tu comptes sur ces gamins pour trucider Reiss ? Et si Historia changeait d'avis ?

- Levi, nous avons deux titans de notre côté. Tout ira bien. Fin de la discussion. »

Le plus grand claqua la porte, et le bruit de la clé s'imbriquant dans la serrure se fit entendre. En plus, il fermait à clé, l'enflure. Le brun se tourna vers Mikasa, assise sur une chaise. La jeune femme avait les lèvres pincées et le regard ailleurs. Il s'assit en face d'elle en un soupir.

« Cela ne me plaît pas non plus d'être ici, caporal. »

Il redressa la tête et capta son regard. Elle avait l'air énervée, triste, accablée. Depuis quand arrivait-il à discerner ses émotions, sur ce visage parfaitement las ? Bon, le positif dans cette histoire, c'était qu'il pouvait enfin lui parler.

« Ecoute, Ackerman... »

Dire son nom de famille lui provoqua une sensation désagréable, maintenant qu'il savait... Mikasa l'observa en silence, les sourcils froncés.

« Pour ce qu'il s'est passé dans la grotte...

- Ne vous en faites pas, caporal. J'ai bien compris. Vous vouliez juste mettre vos soldats à l'abri. Après tout, vous m'avez dit juste avant la mission que vous me détestiez. Vous avez agi par devoir. »

L'homme la fixa pendant de longues secondes, les yeux écarquillés. Son interlocutrice ne l'observait même pas. Les yeux fixés sur la fenêtre à sa droite, elle observait la ville qui s'éveillait.

« Puis, j'ai d'autres chats à fouetter. Eren est en danger, et je ne peux même pas le protéger. »

Sa surprise fit place à sa sempiternelle décrépitude, et sa tête se pencha légèrement vers l'avant. Alors c'était ça, hein ? Il se faisait des idées depuis le début. Ce n'était qu'une sale gamine obsédée par son frère, qui était incapable d'aimer quelqu'un d'autre que lui. L'enfant des bas-fonds serra les dents pendant qu'il se retenait de l'insulter. Ils allaient devoir patienter ensemble, alors autant récupérer les informations dont il avait besoin.

« Que sais-tu des Ackerman ? »

Elle daigna enfin plonger son regard dans le sien, et l'étonnement détendit momentanément ses traits.

« Mon père était un chasseur. Je ne sais pas d'où il vient exactement. Il m'a toujours dit que le clan des Ackerman était persécuté dans les villes. Ma mère, qui était asiatique, n'était pas non plus la bienvenue dans celles-ci ; et ils se sont rencontrés alors qu'ils fuyaient dans les montagnes. Ils se sont mariés et ont demeuré à l'extérieur des villes. Mais mon père n'a jamais su pourquoi notre lignée était persécutée.

- Il était comment physiquement ?

- Il était grand, blond avec des yeux dorés... Pourquoi ce soudain intérêt envers ma famille ? »

Le caporal sentit sa gorge se serrer. Bien, il ne semblait pas avoir de traits similaires à son père... Sa mère, son oncle et lui-même avaient des cheveux noirs et des yeux sombres. Avec un peu de chance, ils ne partageaient que le même nom. Il sursauta lorsqu'il entendit, au loin, des canons retentir, et la jeune femme sauta vers la fenêtre.

« Putain, dire que je suis enfermée là... »

L'homme leva les yeux au ciel.

« Tu vas arrêter de chialer sur ton putain de sort ?

- Oh, pardonnez-moi. Vous êtes si petit, je pensais que ça vous passerait au-dessus. »

Elle esquissa un sourire sardonique en sa direction, et le caporal Ackerman prit quelques inspirations avant de reprendre. Il ne devait pas s'énerver. Surtout pas.

« Pourquoi es-tu toujours obligée d'être si chiante ?

- Je suppose que vous êtes l'élément déclencheur de ma pénibilité.

- Pourquoi donc ? »

Il la vit lever les yeux au ciel, et le haut gradé eut l'impression de faire face à une gamine irrespectueuse et bornée. Non, en fait, ce n'était pas vraiment une impression. Elle continuait de fixer l'environnement extérieur, et cela l'énervait. Il voulait qu'elle le regarde, et non qu'elle essaie de voir si son abruti de frère avait encore la tête sur les épaules.

« Hein, Ackerman ? Pourquoi donc ?

- Tch, ça ne vous regarde pas.

- On parle de moi, il me semble. C'est un sujet que je maîtrise quand même assez bien.

- Mais vous êtes insupportable, ma parole ! »

Son interlocutrice tourna enfin ses yeux assassins vers lui. La main tendue sur la surface en bois sombre, elle le fusillait du regard. Pourquoi était-elle si irascible ? Pourquoi sa colère se mouvait-elle soudain dans son ombre, se propageant dans les hadales de ses entrailles ?

« Pardon ? Mais tu t'es bien vue, gamine ? J'essaie. J'essaie d'être moins désagréable. De parler avec toi comme quelqu'un de civilisé. Et t'as vu comment tu me renvoies chier ?

- Civilisé ? Moins désagréable ? On ne change pas qui on est, Levi.

- Je suis un Ackerman. »

Le silence vint ponctuer sa phrase, et ses yeux assassins se muèrent dans l'étonnement. Il vit danser, dans le creux de ses iris, les fantômes d'un passé bien trop lointain, bien trop regretté. La tristesse vint s'ajouter dans la chorégraphie, et elle tourbillonna avec le choc, comme un élégant ouragan.

« Qu'est-ce-que tu as dit... ?

- Kenny Ackerman. Le type qui dirigeait la police militaire. C'était mon oncle. Je l'ai appris juste avant de revenir ici. »

L'angoisse tirait ses traits impassibles en une vieille caricature, et il eut l'impression que ses poumons s'étaient bouchés. En effet, la respiration peinait à venir naturellement ; et l'homme devait se forcer à contrôler ses inspirations pour procéder au perpétuel échange entre oxygène et dioxyde de carbone.

Soudain, elle se redressa précipitamment. Sur son visage, il pouvait lire tout le trouble qui l'assiégeait sans pitié, et il ressentit un peu de peine pour elle. Mais Levi devait lui dire, il ne pouvait pas garder cette information pour lui. L'avoir dans sa famille, quelle plaie... Ou tout du moins, avoir le même nom que lui. Comme s'ils étaient mariés. Son cœur commença un long concert face à cette pensée, et il se concentra sur les traits fatigués de l'asiatique pour ne pas en être bouleversé.

« C'est une blague ?

- J'ai l'air d'être quelqu'un de drôle, Mikasa ?

- Tu... Comment c'est possible ? Toi... Moi... Non, ce n'est pas possible... Ce n'est pas juste... »

Chacun de ses mots étaient ponctués d'un pas en arrière, comme une musique disgracieuse. Pourtant, le soldat n'avançait même pas vers elle. La jeune femme semblait reculer devant l'inéluctable, devant l'inimaginable, devant cette vérité hostile. Les sillons de l'horreur creusèrent ses joues en une grimace acerbe. Soudain, l'horrifiée mit un coup de coude à la vitre derrière elle, et le bruit du verre brisé fit remonter quelques souvenirs à l'homme aux cheveux de jais. Elle s'engouffra dans la cavité créée par sa frappe et sauta dans le vide.

Levi hurla son prénom et se précipita vers la fenêtre. Il eut l'impression que ses veines contenaient le Cocyte, torrent des lamentations, et que les âmes damnées des humains hurlaient à l'agonie au fond de lui. Débouchant dans ses artères et se versant dans l'Achéron, le fleuve du chagrin déversait dans ses organes les molécules de la terreur.

Il l'aperçut, quelques mètres plus loin. La cadette Ackerman le fixait avec un air épouvanté, épouvantable. Trois secondes passèrent avant qu'elle ne brise ce contact visuel et ne s'engouffre dans la foule. Il n'avait fallu que trois secondes pour la perdre. L'homme le plus fort de l'humanité pesta et se laissa tomber vers la terre ferme. Heureusement qu'ils n'étaient pas au troisième étage. Autour de lui, les gens le fixaient d'un air mauvais. Ah, c'est vrai qu'il était toujours recherché... Mais il n'y avait plus de police militaire. Il n'y avait plus de Kenny Ackerman. Bientôt, il n'y aurait plus de Reiss. Ainsi, Levi jugea qu'il se fichait du regard de ces banales personnes, et s'enquit de poursuivre la seule dont le regard comptait.

Mikasa courait à en perdre l'haleine. Elle avait oublié Eren et le danger qu'il encourrait, le titan qui arrivait, le bruit des canons, la panique de la foule autour d'elle. Elle avait oublié la douleur de ses membres, sa blessure à la tête, son angoisse perpétuelle. Elle avait tout oublié, et ne pouvait se souvenir que de son visage. Lui, un Ackerman ? Elle pensait être la seule survivante. Pourquoi lui ? Pourquoi se sentait-elle si paniquée à cette idée ? Sa vraie famille, c'était lui ? Il était la seule famille qui lui restait ? Pourquoi cela lui faisait si mal ?

La jeune femme s'engouffra dans une petite ruelle, à l'écart de la foule. Elle posa sa main contre le mur en face d'elle, et se concentra sur cette sensation dure que les pierres lui offraient.

Elle ne voulait pas qu'il soit de sa famille. Pas comme ça.

La brune grogna à cette pensée. Cependant, elle n'eut pas le temps d'y songer davantage. Elle put sentir l'acier froid d'une lame glisser contre sa peau diaphane, et son cœur tambourina face au danger. Une certaine odeur lui vint aux narines, et elle la reconnut entre mille. Elle eut l'impression que ses veines contenaient le Styx, affluent de la haine, et que les âmes damnées des humains hurlaient de colère au fond d'elle. Débouchant dans ses artères et se versant dans le Phlégéthon, la rivière de flammes déversait dans ses organes les molécules de la terreur.

« Ne bouge pas, Mikasa. Si tu le fais, Berthold se transformera en titan. À l'heure actuelle, il suit de près le soldat qui était à ta poursuite. Comment ne pas reconnaître le caporal Levi ? Puis, un autre titan serait signer la mort de tous nos amis du bataillon. Il serait sage d'éviter ça. »

La voix grave du traître fit bouillir son sang. Malgré sa colère, elle ne put bouger d'un pouce. L'acier froid contre sa gorge ne lui faisait pas peur. Mais l'homme qui la tenait ? C'était bien le seul qui arrivait à la terroriser comme cela.

« Reiner Braun... »