Le corps de Griez s'écrasa sur les pavés froids de la pièce. Les héros de Shiganshina avaient retenu leur souffle. Le sang de l'ancien soldat de la marine Mahr se propagea en une flaque sombre, et Nikolo prit Sasha dans ses bras en tremblant. Mikasa se laissa tomber sur le banc. L'adrénaline faisait encore battre furieusement ses veines. Elle avait eu si peur que le soldat ne tue sa meilleure amie...
« Yelena ! S'écria son camarade, effrayé.
- Navrée pour ces grossièretés. Dorénavant, plus personne sur cette île ne vous traitera de démons. »
Une fumée diaphane s'échappait du pistolet automatique qu'elle avait utilisé pour tuer son camarade. Dans ses yeux sombres, rien ne semblait agiter ses prunelles. Yelena était comme une marionnette dénuée de la moindre émotion, et ce constat impressionna Jean. Comment pouvait-elle ne rien ressentir face à la mort d'un ami ? Ils avaient fait un sacré bout de chemin ensemble... Cette femme était définitivement bien effrayante.
« Par ailleurs, je vous assure que notre véritable objectif ne se résume absolument pas à une futile vengeance à l'encontre de Mahr. Il s'agit de briser la chaîne de la haine au niveau mondial, et de sauver aussi bien Eldia que Mahr. »
Les soldats du bataillon fixaient cette déesse de la mort, comme si chacune de ses respirations causait un infarctus dans le monde. La cervelle de celui qui avait menacé Sasha tapissait le sol de la prison comme un tapis sanguinolent.
« Je vais tout vous dévoiler, sans rien vous cacher, concernant le projet de Sieg... Son plan d'éradication douce. »
Hanji serrait les dents. Attachée sur un chariot qui longeait les ruelles de Shiganshina, elle supportait les commentaires disgracieux et les regards prétentieux de ses anciens subordonnés. Entre ceux qui se révélaient être des goujats, et Floch qui avait les qualités d'un véritable tyran... Ce dernier, souriant face à la possibilité d'annihiler tous ses efforts et ceux de ses prédécesseurs, n'inspirait aucunement sa confiance.
« Alors comme ça, vous refusez de nous dire où se trouve Sieg et Levi ?
- Cela fait dix minutes que je le fais, effectivement. Tu n'as pas perdu ta vivacité d'esprit.
- Vous savez que j'ai les moyens de vous faire parler ?
- Floch, je suis entrée dans le bataillon pendant que tu faisais encore pipi au lit. J'ai torturé des gens, j'ai tué bien plus de titans que tu n'en verras dans toute ta vie. Ne crois pas apprendre au vieux singe à faire la grimace. »
Les militaires autour d'eux étouffèrent des rires face à la répartie de la commandante du Bataillon. Son unique œil fixait le plus jeune, et à travers cet iris qui en avait tant vu, le roux avait l'impression dérangeante qu'elle pouvait voir au plus profond de son cœur. Face à la frayeur d'être si lisible- pour le bien du plan d'Eren comme pour sa santé mentale, il se détourna de cette chouette qui refusait de chanter.
« Bien, si c'est comme ça... Continua le survivant de Shiganshina. Nous n'avons pas le choix. Vos camarades sont en chemin, et nous allons chercher par nous-mêmes. Voyez-vous, nous avions anticipé vos ordres, et Sieg doit être au point de rendez-vous à l'heure qu'il est.
- Aurais-tu oublié que Levi est son geôlier ? Exposa la majore Hanji d'un air calme.
- Vous pouvez parler de lui au passé, commandante. Levi Ackerman n'est probablement plus qu'une légende défunte qui effraie encore certains titans. »
Le chef auto-proclamé des pro-Jäger s'était retourné vers la scientifique, et son sourire sardonique la fit frissonner d'horreur. Son unique œil semblait sonder les ténèbres qui dansaient dans son cœur.
« Floch, je pense que tu es devenu le monstre que tu as toujours cherché à combattre à travers les titans... Tu peux encore écouter ton cœur. La paix promise par Eren n'est qu'une illusion : depuis quand tu le connais comme étant un grand pacifiste ? Ouvre les yeux : il vous manipule depuis des années ! »
Celui-ci fut étouffé par ces mots acérés : lui, un monstre ? Non, tout ce qu'il faisait, il le faisait pour le bien d'Eldia... Ses mains ensanglantées construisaient une utopie dans laquelle tout le monde pourrait vivre en paix. Il avait été choisi pour ériger cet idéal, il était l'un des élus, l'un des bâtisseurs du nouveau monde.
Le roux aperçut les regards gênés de ses camarades, et il grogna de frustration. Cette femme était une sorcière qui, par son habile venin, parasitait ses pensées et celles de ses camarades... Elle ne devait pas les détourner de leur objectif... Bordel, il avait failli oublier pourquoi il l'avait amenée ici ! Un peu plus, et cette marâtre aurait effacé de sa tête l'existence de Sieg...
« Tais-toi, vieille folle. Comme si, toi et le major Erwin, vous ne nous aviez pas sacrifiés pour vos propres ambitions. Vous n'êtes que des serpents qui séduisez les gens avec vos grands discours. »
Les chariots redémarrèrent en direction des plaines extra-murros, et la détresse fut la seule compagne d'infortune d'Hanji Zoe. Elle n'aurait pas dû succéder à Erwin. Lui, aurait su quoi faire... Tant de pression sur ses épaules. Son ami avait placé la barre si haute qu'elle en avait le vertige... La soldate n'avait été qu'une passionnée pour l'aventure et l'inconnu durant toute sa vie, et la voilà, captive d'un étrange conte, se dirigeant vers une destinée aux ombres épineuses.
« Nous empêcher de nous reproduire ? S'écria Jean d'un air interloqué.
- C'est ça. Et ainsi, nous débarrasserons du monde ce fléau que sont les titans. »
Dans la prison, les héros de Shiganshina s'étaient attablés pour écouter la blonde, qui était assise en face de leurs barreaux sombres. À côté d'elle, deux soldats- dont Onyankopon, ramassaient le cadavre de Griez.
« Progressivement... Et tout en douceur. Affirma Yelena en ignorant les gestes mortuaires de ses camarades.
- Euh... « En douceur », je suis pas sûr... Protesta Connie en se massant les tempes.
- Réduire la population jusqu'à l'extinction totale, analysa le stratège de l'escadron, signifie qu'il ne restera plus que les personnes âgées, sur la fin... Ce sera impossible de maintenir le pays debout, les autres puissances en profiteront forcément.
- Soyez sans crainte... Du moment que vous prenez soin de transmettre l'originel et de perpétuer la reproduction de la lignée royale, vous continuerez de disposer de la force dissuasive du grand terrassement. Ça tombe bien, sa majesté Historia attend un enfant. Il suffira donc que certains d'entre vous se transmettent l'originel, jusqu'à ce que cet héritier arrive au terme de son existence.
- Je préférerais qu'on parle de la serpillière originelle, murmura Sasha dans son coin.
- Alors d'après toi, tout est déjà sous contrôle ? S'enquit Jean, son regard circonspect analysant les traits impassibles de l'étrangère.
- Non, bien sûr. Chaque pays fait face à une multitude de problèmes, on ne peut être sûrs de rien. La seule chose qui est certaine, c'est qu'il existe deux personnes capables d'éradiquer l'immense menace que représentent les titans, et de mettre fin à la longue histoire de sang et de larmes qu'ils ont engendrée. Sieg et Eren deviendront des symboles sacrés dont les exploits continueront à être narrés pour l'éternité... Tels des dieux antiques. »
Pour la première fois de leur entrevue, le visage de Yelena devint radieux. Ses iris débordaient enfin d'émotion, comme une fanatique scandant avec ferveur son idéologie divine. Ce changement soudain fit tressaillir Mikasa, qui écoutait en silence depuis de longues minutes. Quand elle parlait de son frère et de sa nouvelle famille, l'étrangère devenait presque humaine.
« Et quand ils mourront, nos sauveurs monteront au ciel où ils deviendront des soleils éclairant les humains... »
Elle fut interrompue par le ricanement d'Armin qui se tenait le visage. L'expression faciale de la religieuse redevint impassible, comme si son élan d'émotions n'avait été qu'un mirage. Le silence ponctuait l'amusement du militaire, et chacun de ses camarades observait son échine tressaillante- et priait pour qu'il ne cesse de se moquer d'elle, de peur qu'elle ne pète le même câble qu'il y a quelques minutes.
« Tu as mal quelque part ?
- Non... Tout ce que tu viens de nous exposer est si noble... Armin redressa son visage vers elle, et fit de son mieux pour prendre une expression neutre, tandis que ses larmes de rire dévalaient encore ses joues. Je suis submergé par l'émotion...
- Eh bien... Je suis ravie... Que tu partages notre vision...
- Yelena, viens vite ! Eren veut faire déplacer les prisonniers, il y a une intruse ! S'écria un soldat pro-Jäger qui courait en sa direction. »
Eren parcourait les couloirs du bâtiment avec les mains dans les poches. Chaque soldat qu'il croisait exécutait le salut militaire sur son passage, avec l'air des religieux qui rendait leurs visages identiques. Néanmoins, il ne voyait pas cette foule de militaires qui lui dédiait leurs cœurs. Ils n'étaient que d'invisibles pions sacrifiés sur l'autel de ses ambitions. Était-ce cruel de sa part ? Peut-être : mais il ne devait plus avoir de telles préoccupations. Le bien, le mal, quelle différence ?
Seul sur le long fil de sa haine, cela faisait des années qu'il marchait en funambule. À chaque pas, ses déséquilibres lui faisaient voir les abysses dans lesquelles il tomberait un jour. Grouillantes de ténèbres denses et éternelles, elles l'attiraient comme un aimant immuable.
Le détenteur de l'originel arriva devant la cellule qu'il recherchait, stoppant les deux soldats qui le suivaient comme son ombre. De simples larbins qui donnaient l'illusion d'une protection indestructible. Ce n'était pas la cage de ses anciens amis : il ne devait pas les revoir maintenant. Trop de questions, trop d'hypothèses : la confrontation avait déjà été compliquée à gérer pour lui. Il poussa la lourde porte en bois et entra dans l'exiguë salle qui contenait une gamine insupportable.
« Bonjour, petite meurtrière. »
Dans un coin de la pièce, Gaby Braun l'observait d'un air horrifié. Le regard haineux de cet homme la paralysait, mais elle ne devait pas comprendre pourquoi il l'appelait de cette manière. L'amant de la liberté revit, pendant une fraction de secondes, des événements qui ne s'étaient jamais produits : le dernier souffle d'une amie, les pleurs de deux camarades, et le désir d'un dernier repas. Cette vision d'outre-tombe le plongea dans une telle torpeur qu'il ne remarqua guère la différence entre le visage de cette garce assassine, et celui de sa captive. Le brun fit également l'erreur de rester bloqué sur cet événement. Pendant que le visage sans vie de Sasha Braus le berçait dans une détresse macabre, il ne remarqua guère l'identité de la militaire à ses côtés.
La détentrice du titan charrette leva son pistolet automatique vers le soldat qui l'accompagnait, et sa cervelle décora le mur sombre que l'enfant avait tant fixé. Le corps du militaire était secoué de spasmes, et l'arme à feu qu'il tenait semblait murmurer à l'enfant : « Eh bien ? Qu'attends-tu ? Utilise-moi. »
« Ce n'est pas Gaby, Eren. »
La guerrière menaçait l'ennemi de l'humanité du canon de son arme. Elle ne tremblait pas, ne tremblerait pas.
« Oh, je vois... Tu as utilisé une pauvre enfant qui n'avait rien à voir avec tout ça. Elle lui ressemble, mes félicitations. Tu as réussi à me tromper, Peak.
- Sors ta main de ta poche ! Lui ordonna la brune.
- Qu'est-ce que tu feras si je refuse ?
- Je presserai sur la détente, et j'enverrai ta cervelle gicler sur le sol. Tu visualises la scène ? Tu n'auras pas le temps de te transformer en titan.
- Vraiment ? Qu'attends-tu, alors ? Lui répondit son ennemi, le visage déformé par la colère. Qu'es-tu venue faire ici, si tu ne tires pas ? Que se passera-t-il si je garde ma main dans ma poche ?
- Tu ne le sauras jamais... Murmura la guerrière en fermant un œil pour viser. Puisque ta cervelle aura éclaboussé les murs.
- J'en doute. Tu ne le feras pas. »
L'homme aux cheveux attachés fit un pas en direction de l'intruse, et colla son front contre le canon encore chaud. Le duel des regards déterminés semblait plus véhément que la puissance des armes qui pouvaient mettre fin à une ambition.
« Tu n'as pas reçu l'autorisation de me tuer, affirma Eren. Bien au contraire, tes ordres sont de rapporter l'originel, coûte que coûte. Tout ce que tu peux faire, c'est te transformer en titan et t'arranger pour me gober en me gardant en vie, pas vrai ? »
Les iris opalins de Jäger continuaient d'envoyer des turbides de défis vers son assaillante, silencieuse.
« Si tu commets une infraction au règlement aussi grave... Ce n'est pas seulement toi qui en paieras le prix, mais aussi les membres de ta famille restés au camp. »
Peak Finger fut traversée d'une expression attristée, et elle leva les bras en guise de reddition.
« Ok, je ne tirerai pas... Et franchement, je me vois pas te bouffer. En fait... Vous saviez que je m'étais introduite dans la cité, hein ? Vous avez sûrement découvert les empreintes de mon titan... Voilà pourquoi j'ai décidé de prendre les devants, avoua la guerrière. J'ai réussi à m'infiltrer jusqu'ici, mais... Pour tout te dire, il y a une autre raison qui me retenait d'appuyer. Je me dis que grâce au pouvoir de l'originel, tu peux certainement vaincre Mahr. »
La pièce fut plongée dans un silence empli de questionnements et de méfiance. La militaire recula de quelques pas, et s'appuya contre le mur de la cellule.
« Tu ne te serais pas mis le monde à dos sans un plan solide pour te mener à la victoire. Mais je suppose que tout ne repose pas là-dessus, hein ? Tu as un autre atout...
- Peut-être, et alors ? Cracha l'homme qui lui faisait face. Que veux-tu ?
- La libération de tous les eldiens opprimés par Mahr et le reste du monde. Et en priorité, de mon père qui vit encore au camp. »
La détentrice du titan charrette détourna les yeux, plongée dans des souvenirs d'enfance plein de discriminations et d'injustices.
« Il est la seule famille que j'ai. C'est pour qu'il puisse recevoir des soins médicaux que j'ai intégré l'unité des guerriers. Maintenant qu'il est guéri, ce sont mes jours qui sont comptés, et ça l'afflige terriblement... Alors avant de le laisser derrière moi, je veux qu'il puisse vivre paisiblement, dans un monde où l'avenir des eldiens serait paisible et radieux. »
Elle reprit sa respiration, replongea ses prunelles sombres vers le seul espoir des Eldiens, et se rapprocha de lui.
« Pour ça, il faut anéantir Mahr. J'aimerais vous y aider. Je suis prête à tout pour exterminer leur peuple. »
Un échange silencieux eut lieu entre leurs prunelles attristées par tant d'années à batailler sans se poser de questions. Dans l'uniforme du bataillon d'exploration, Peak semblait déjà dévouée à être contre sa patrie... Une brise pleine d'illusions s'engouffra dans la cellule, et berça les condamnés aux contradictions dans des effluves oniriques.
« Prouve-le, scanda Eren en brandissant sa main qu'il venait de couper, laissant un filet de sang couler sur son poignet. Si tu veux réellement te joindre à nous, fournis-moi une preuve de ta bonne foi.
- Je peux te révéler où sont cachés mes alliés.
- Comment ça ?
- Il suffit d'aller sur le toit de ce bâtiment, et je te montrerai. »
Le visage du soldat possédait les traits d'un dieu vengeur. Une fumée diaphane s'échappa de sa blessure, et le sang cessa de tracer sur sa peau le sillage de sa destinée.
« Très bien. Mais tu seras attachée à la gamine. Comme ça, si l'envie de te transformer te prend, elle sera réduite en poussière.
- Très bien. »
Les veines de l'univers battaient de manière furibonde. Une enfant innocente, capturée à tort, se retrouva liée à la guerrière affamée de sacrifices. Pour la rassurer, la jeune femme prit sa main en lui souriant, mais cet éclat possédait l'ombre d'une malédiction lugubre.
Aux portes de Shiganshina, les conquérants de la cité fantôme étaient arrivés au niveau des pro-Jäger. Yelena les distrayait de ses éloges macabres envers les frères Jäger, tandis que les autres soldats anti-Mahr les conduisait vers le chemin sinueux menant aux larmes. Ils s'immobilisèrent devant le sourire de Floch, et Sasha se sentit mal en voyant Hanji attachée, sans qu'elle ne puisse mettre une patate à ce bougre de Foster.
« Vous voilà enfin, commença un soldat aux côtés du roux.
- Allons chercher Sieg, intima Floch. Mikasa, tu dois bien savoir où se trouve Levi ? Quoique, tu passes plus de temps à te faire déglinguer par ce nain qu'à parler, tu avais peut-être la bouche trop pleine pour poser la question ? »
Un torrent de haine vint arracher en la jeune femme tout semblant de calme. En son cœur, la colère bouillonnait tant qu'elle déversait dans ses veines les promesses d'une torture dantesque. Ses paroles fangeuses lui donnaient envie de vomir, et elle se retenait tant de l'insulter qu'elle en devint rouge. Ses amis, choqués par ces paroles caudines, fixaient l'orateur des pires horreurs d'un air abasourdi.
« Mais ça va pas de parler comme ça ?! S'écria Sasha, qui réussit à sortir tous ses camarades de leur sidération.
- Vu sa réaction, je n'ai pas tort. Trop occupée à avaler pour oser demander. Ou devrais-je parler de lui au passé ?
- Que c'est original d'insulter les femmes sur leur sexualité, tocard ! Continua la mangeuse de patates. Mais les hommes on les laisse tranquilles, hein ?!
- Floch, l'interrompit Jean. Mikasa ne répondra pas à tes insultes, car elle est trop intelligente pour ça. Mais je vais me permettre de répondre pour elle : pendant que tu te branleras en pensant au seul contact que t'as eu dans ta vie avec une femme, c'est-à-dire un câlin avec ta mère, elle sera heureuse. Et t'auras toujours pas trouvé Sieg. C'est con hein ?
- Oï, c'est quoi ce bordel ? »
La vue de deux prunelles grises, plissées vers leur direction, eut un effet bonace sur l'asiatique aux yeux véhéments. Les turbides formées par sa haine, causant tsunamis et tourbillons en son intérieur agité, disparurent pour laisser place à une mer paisible. Mais cet état d'équanimité s'évanouit, lorsqu'elle posa les yeux vers la charrette qu'il conduisait. Il n'y avait plus que deux soldats à ses côtés, et de ses bottes jusqu'à ses cheveux, du sang poisseux contrastait avec son éternelle prestance. La militaire fut soulagée de le voir en un seul morceau ; mais cette quantité de traces mortelles sur lui ne la rassurait guère. Où était passée toute sa compagnie ?
Une odeur âcre fit grimacer Connie, et lorsqu'il vit la silhouette maigrelette de Sieg, il poussa un cri d'horreur. Ses mains, dans son dos, étaient attachées à ses pieds. La pluie commença à rendre humides les visages hagards des ennemis du Bataillon. Plantée dans son ventre, une lance foudroyante l'empêchait de reconstituer la totalité de son abdomen, si bien que ses intestins se recomposaient autour de celle-ci. On pouvait entendre ses tristes élucubrations malgré le bruit des gouttes sur la terre, et les remarques épouvantées des militaires.
« Bordel, Sieg ! Caporal, vous êtes un monstre !
- Je m'en fous de ton avis, Foster. Tu voulais me voir ? Me voici. J'ai cru entendre que tu voulais avoir la bouche pleine ?
- Tss, faites attention à vos paroles ! Les gars, neutralisez-le et ramenez Sieg !
- Un geste de votre part, et j'active la lance. Elle désintégrera intégralement sa colonne vertébrale. Mais ce n'est pas vraiment ce que vous souhaitez, hein ? Vu que vous avez besoin du macaque pour suivre les plans d'Eren.
- J'ai mal...
- La ferme, le gorille. Je ne t'offre qu'un avant-goût de ce qui t'attend en enfer.
- Bien, si c'est comme ça, caporal... Amenez Ackerman vers le chariot. Profitez de sa présence pour tirer Sieg de là. Après tout, le caporal n'osera pas activer la lance si elle peut blesser notre cher miracle de l'humanité, hein ?
- J'ai massacré mes 33 hommes transformés en titan par cette enflure il y a une heure, Foster. Tu veux tant les rejoindre ? »
De chaque côté de la porte, celle dont la chute avait marqué le commencement de cette histoire sordide ; les deux camps frémissaient face aux conflits murmurés par les Parques. Celles-ci tournoyaient dans l'atmosphère pleine de promesses de combats victorieux, ricanant face à la vérité qui allait briser l'ordre établi.
Dans un hurlement de douleur, le corps de Sieg Jäger se contracta pour jeter sa tête vers l'arrière, tirant sur le fil de la lance afin qu'il ne se décroche. Des yeux verts, noirs, bleus ou ambrés s'écarquillèrent devant le début de la déflagration, et le souffle éblouissant fit apparaître une dernière fois les ailes de sang de Levi. Puis, tous les soldats se jetèrent vers le sol ; et le corps des trois geôliers du titan bestial furent projetés en dehors de son chariot.
Pendant que Mikasa et Hanji hurlaient le prénom de l'enfant des bas-fonds, la véritable Faucheuse vint danser avec l'homme qui se prenait pour le dieu de la mort.
