Exécutions
Les deux jeunes Lannister étaient morts, poignardés dans leur chambre par un Lord Karstark endeuillé et habité par une rage aveuglante à l'encontre de leur famille. Si aveuglante qu'elle l'avait conduit à frapper deux innocents, des enfants de l'âge de Léandro.
Talisa avait été horrifiée en découvrant leurs corps inertes, enveloppés dans des draps, dans le hall de Vivesaigues. Elle avait parlé avec ces deux jeunes écuyers, les avaient soignés. Elles s'était attachée à eux. Elle leur avait promis qu'ils n'auraient rien à craindre de Robb il ne se transformait pas en loup… tant que ce n'était pas la pleine lune, avait-elle ajouté pour plaisanter, avant que leurs mines inquiètes ne l'incitent à dévoiler son petit mensonge pour les rassurer.
En parlant de Robb, il était furieux. Non seulement, Karstark avait assassiné les deux gardes postés devant la chambre, mais son acte le privait de deux otages précieux. Sans eux, ils n'avaient plus rien pour éviter la mort à ses sœurs. Si les Lannister l'apprenaient, rien ne retiendrait plus Cersei et son fils d'exécuter Sansa et Arya. Elle se demanda quel sort son mari allait réserver à l'homme qui se tenait devant les corps de ses jeunes victimes que, sous son ordre, il regarda sans un soupçon de remord, et même avec la satisfaction du devoir accompli. Allait-il le condamner à mort ? D'un côté, elle ne le pensait pas – une telle décision l'amènerait à perdre l'allégeance du reste du clan. De l'autre, elle le craignait – Robb ne pouvait pas se permettre de faire preuve de laxisme envers un de ces hommes. En lui parlant, peut-être arriverait-elle à lui faire choisir la première option. Lord Karstark et ses fils commandaient une large armée, la perdre lui serait préjudiciable.
La sentence finalement tomba : Rickard Karstark mourrait, le cou frappé par l'épée de son roi. Talisa plaida auprès de son époux. Catelyn plaida auprès de son fils. Elles devaient raisonner Robb un tel acte le priverait de nombreux soutiens. L'armée Karstark ne resterait pas après l'exécution de son seigneur. Contraindre le Lord coupable à l'exil ou à la réclusion apparaissait comme une meilleure alternative. Mais Robb n'avait pas le même raisonnement.
Karstark avait sapé son autorité ; il l'avait insulté, appelé le roi qui a perdu le Nord. Il avait aussi du sang d'enfants sur les mains. Il le laisserait en vie, les autres seigneurs le verraient comme un souverain faible, laxiste. La seule option qu'il avait était de donner à son vassal une mort digne d'un grand seigneur du Nord. « Attends la fin de la guerre pour exécuter la sentence, lui recommanda Catelyn. Garde-le en otage pour l'instant. » Il n'attendrait pas. L'honneur lui interdisait de revenir sur sa décision. Demain matin, sa lame frapperait le cou du Lord de Karhold. Sa mère soupira, un long soupir qui contenait toute son inquiétude. Mais que pouvait-elle faire de plus ? Ses arguments n'avaient pas convaincu son fils, et elle avait promis de ne plus jamais le trahir, ni aller à l'encontre de ses choix. Robb avait pris sa décision et rien ne l'en détournerait.
La même peur rongeait Talisa. Son mari avait déjà perdu le soutien des Frey, perdrait-il aussi celui des Karstark ? Elle aurait aimé penser que non, mais elle n'était pas assez idéaliste pour ça. Elle essaya une dernière fois de l'amener vers une meilleure décision, mais elle se heurta encore à un mur. Battue, elle poussa, elle aussi, un long soupir. Elle aimait Robb de tout son cœur mais, parfois, elle aurait préféré que son sens de l'honneur ne fût pas aussi grand.
Le jour suivant, la pluie tombait drue. L'humidité, Volantis en avait donné l'expérience à Talisa. Mais là où, mêlée à la chaleur, elle vous étouffait là-bas, ici, le froid l'accompagnait, faisant couler les nez et claquer les dents. Debout à attendre dehors, elle éternua plusieurs fois. Ses vêtements, alourdis par l'eau, lui collaient au corps. Elle grelottait. Un lit douillet et un bon feu de cheminée, voilà ce dont elle rêvait en ce moment mais tant que Karstark ne recevrait pas sa punition, cela ne resterait qu'un rêve. Beau ou mauvais temps, elle se devait d'être présente quand son mari délivrerait sa sentence.
Il n'aurait tenu qu'à Robb, elle n'aurait d'ailleurs pas été là. Il lui avait demandé de rester au château, mais elle avait tellement insisté qu'il avait fini par céder, non sans bougonner contre son obstination. Il lui avait plusieurs fois rappelé qu'elle n'avait jamais assisté à une décapitation avant et qu'elle risquerait de ne pas en supporter la vue. Elle lui avait répété qu'elle irait bien, qu'il n'avait pas besoin de se soucier d'elle.
Maintenant, dire qu'elle allait bien n'était pas exact. Elle se sentait nerveuse, incapable d'anticiper la réaction que cette exécution enclencherait chez elle. Enfin, ça ne pourrait pas être pire que les mains coupées exposées au public à Volantis…du moins l'espérait-elle.
Le temps lui avait paru s'étirer de plus en plus quand, enfin, Karstark arriva, escorté et entravé, au peloton d'exécution. L'air, à présent, lui semblait aussi lourd que dans sa cité natale. Le vieux seigneur arborait un regard dur, aussi glaçant que cette journée. Par ses premières paroles, il menaça Robb : « Fais attention, garçon ! Nous sommes parents, Stark et Karstark. Nous ne formions autrefois qu'une famille. Mon prénom m'a été donné en hommage à ton grand-père, Lord Rickard Stark. Mes fils ont sacrifié leurs vies pour toi, pour la mémoire de ton père dont j'ai pleuré la mort. Tue-moi et c'est le courroux des dieux que tu appelles sur toi.
- Genoux à terre ! lui ordonna son mari. Avez-vous autre chose à ajouter ?
- Non. Vas-y, frappe ! Tu n'es pas mon roi. »
Ces phrases furent les dernières de sa vie. L'épée de Robb se leva, puis s'abaissa sur sa nuque. Sa tête tomba sur le sol boueux, rapidement suivie par son corps. L'acte avait duré moins longtemps qu'elle l'avait pensé. Sans l'avoir révulsée ni rendue malade, il l'avait emplie d'un sentiment étrange qu'elle n'arrivait pas à nommer. Son mari, l'homme qu'elle aimait, était capable de tuer un homme de façon aussi froide. Il n'avait pas laissé la tâche à un bourreau, il l'avait accomplie lui-même.
Elle n'ignorait pas qu'il avait tué d'autres hommes avant ce jour, mais sur les champs de bataille où votre propre survie dépend de la mort de l'adversaire. Jamais, elle ne l'aurait cru capable d'ôter la vie à un homme désarmé et à genoux, combien même il le méritait. C'était un aspect de lui qu'elle découvrait ce matin, et elle aurait préféré qu'il lui reste inconnu.
La tête et le corps sans vie furent transportés ailleurs. Ils recevraient une sépulture digne plus tard. Son époux avait trop d'honneur et de bonté pour les laisser sous les intempéries ou pour les exposer en rappel à ses autres bannerets de ne pas franchir certaines limites. Il s'approcha d'elle, mis son bras autour de sa taille et la guida à l'intérieur. Ils ne se dirent rien jusqu'à la porte de leur chambre, lui encore trop en colère, elle encore trop perdue. Et « Voilà une chose de faite. » furent les seuls mots de Robb avant qu'il ne s'assoit sur leur lit à ressasser.
Elle essaya de le sortir de son état, mais la tâche se révéla ardue. Comprenant qu'il lui faudrait patienter, elle laissa son époux et s'approcha de la fenêtre. Dehors, l'averse continuait et, en-dessous, les fantassins et cavaliers de Karhold quittaient les lieux.
