Playlist
« Green light » Lorde
« Hypnotized » Coldplay
« Medecine » The 1975
« Two » Sleeping at Last
« Two ghosts » Harry Styles
« 3am » Halsey
Chapitre 24
Point de vue d'Aura
Je suis allongée sur le lit de ma chambre. Mon amie est assise au bureau. Nous sommes dans ma chambre depuis deux heures. Ma journée de cours s'est terminée par un cours ennuyeux à souhait et je n'ai pas écouté la fin. Je ne pensais qu'à Léa. Cette petite fée à la bonne humeur communicative qui s'est faite assassiner gratuitement par une sorcière et ça m'arrache la bouche de le dire mais j'en suis une aussi. Bien différente de Darcy mais nous sommes deux créatures magiques de la même espèce. Ça fait mal. Elle salit l'image des sorcières. La cérémonie de Léa a marqué les esprits. Je ne sais pas comment je me suis levée du lit ce matin. Cette journée a été la plus longue de la semaine et la plus marquante. Je regrette de ne pas avoir appris la nouvelle plus tôt mais c'est Lou qui a découverts son petit corps allongé sur le sol, jeté tel une poupée de chiffon usagée. C'était lamentable. Digne de l'image de Darcy. Je ne peux pas croire qu'elle puisse appartenir à la même espèce de créature magique que moi. Je n'ai pas de haine en moi. Ma famille non plus. Il était impensable que Darcy puisse arriver à une telle extrémité mais malheureusement ça coule dans les veines de cette sorcière.
L'année scolaire devait nous aider à remonter la pente chacune de notre côté et on s'est retrouvée dans le même environnement. Revoir Ella m'a fait du bien. Être amie avec une personne depuis l'enfance marque la vie, dans le sens où cette personne nous a forcément apporté quelque chose. Ella m'a apporté quelque chose que je ne peux pas expliquer. Je la considère comme un membre de ma famille. Son cœur doit être dans un état que je ne saurais décrire. Le mien est triste. Je ne connaissais pas suffisamment Léa pour dire que nous étions amies mais je peux dire que c'était une petite fée unique en son genre. Sa positivité contagieuse va vraiment nous manquer. Mais comme l'a dit la directrice à la cérémonie « Puisse un peu de lumière dans nos cœurs tristes, illuminer le ciel étoilé de ce soir ». Ces mots résonnent encore dans tous les esprits dont le mien. Il est temps. Plus que jamais, cette phrase prend tout son sens.
Au-dessus de ma tête, des étoiles sont projetées sur le plafond de la chambre. C'est le seul moyen que j'ai trouvé de me calmer. J'ai les larmes aux yeux. Mes poings serrent la couverture que je mets sur le lit le matin. Je suppose qu'Ella a fait la même chose et j'espère qu'elle va réussir à trouver le sommeil. Je n'ai pas osé lui envoyer un message hier soir. Je n'ai pas pu fermer l'œil de la nuit et je crois que c'est bien parti pour une seconde nuit blanche. À quoi bon plonger dans le sommeil dans ces moments-là. Les mêmes images vont revenir. Personnellement, je revois mon amie sur le sol. Immobile et Lou revoit le corps inerte de Léa. Nous avons autant de peine l'une et l'autre. Nous avons eu peur.
« Tu réussiras à dormir cette nuit ? » me demande mon amie.
Ses plumes vertes contrastent avec le ciel étoilé au-dessus de nos têtes. Je regarde les constellations, les étoiles lumineuses sans être éblouie comme à chaque fois. D'habitude, j'éprouve toujours quelque chose en les voyant. Mon cœur est triste et je ne réagis pas à ses paroles, je sais que Lou veut mon bien. Mais je ne sais pas quoi répondre à sa question car une partie de moi oui souhaite être dans un monde où les rêves existent encore et une autre partie souhaite remonter le moral de son amie. Seulement je pense qu'Ella est mieux seule. Il faut que les larmes coulent, que les émotions fassent leur travail. Comme si tout faisait partie de la vie alors que non.
« Je ne sais pas » dis-je comme seule réponse.
C'est la seule réponse qui me vienne à l'esprit. Il est vingt-deux heures. La disparition de Léa me mine le moral. Je suis loin d'être la seule, toute l'école l'est. Nous sommes tous là, le cœur gros essayant de mener une journée sans vomir la haine de Darcy par terre. L'image est immonde mais je n'ai pas trouvé un autre mot pour la décrire. La colère est bien présente. Que dois-je répondre à la question de Lou ? La disparition de cette fée me hante l'esprit. Ma mère a affronté cette sorcière mais elle ne s'en ai pas sortie. Voilà la réelle raison de mon envie de vomir. Je ne l'ai jamais dit depuis ce triste jour. Ella est déjà au courant de cette histoire et ne m'a pas empêché de mettre Darcy dans le mur une première fois. Lou s'en est occupée aussi une première fois et Ella récemment. Cette fois-ci, nous devons trouver une solution afin de mener cette mission jusqu'au bout. Après tout, les nuages doivent enfin laisser place au soleil. C'est à nous de faire en sorte que ça se passe ainsi. Nous avons assez de sortilèges en réserve pour mettre cette dangereuse sorcière complètement folle au fond du lac, là où est sa place.
Pour seule autre réponse, mon amie souffle. Ce n'est pas avec cette communication minime que les choses vont avancer. Ce soir je n'ai pas envie de faire des efforts. Je suis trop fatiguée pour ça. Je n'ai pas envie de lui dire que la situation a pris une autre tournure et maintenant il faut s'attendre au pire. Personne n'a pu prédire ça. Tuer. Cela relève d'un acte insensé inimaginable dans notre monde magique. Alors qu'il y en a mais ce sont des gens dotés d'une puissante magie noire. L'inimaginable est en train de se produire et nous paraissons impuissants face à cette situation. C'est mon ressenti personnel. J'ai besoin d'air alors je me lève du lit pour ouvrir la porte vitrée donnant sur le balcon de la chambre. Toutes les chambres en ont un. Il donne sur la forêt qui entoure l'école. Je peux voir l'école des fées non loin d'ici. Je pense à Ella qui broie du noir seule dans sa chambre. L'air frais de la nuit me fait du bien. Mes pensées se bousculent encore. Mon pendentif se met à scintiller. Je l'ai presque oublié celui-ci. Ma magie y est contenue à l'intérieur et je me mets à penser si elle sera suffisamment puissante envers Darcy. Je pense que oui, je suis loin d'être la seule. Nous sommes une belle équipe à présent.
« Je vais aller dans ma chambre ».
Je me retourne pour voir mon amie ailée se tenir contre le cadre de la porte vitrée. Je m'en veux de la laisser dans un coin alors que j'ai besoin d'elle dans ce moment délicat. Elle me regarde avec un air neutre, sans rien attendre de ma part. Je n'arrive pas à trouver les mots. La journée est passée trop lentement à mon goût. Je l'ai subie plus qu'autre chose. Je suis un peu triste qu'elle parte. Mais je peux comprendre, je ne suis pas d'une joie de vivre contagieuse et elle ne me demande pas de tirer un trait sur ce qu'il s'est passé. Elle a été aussi traumatisée que moi. C'est Lou qui a trouvé le corps inerte de Léa. Pas moi. Je me suis contentée d'aider Ella jusqu'à l'infirmerie de l'école la plus proche. Mon amie a eu besoin de soins rapidement. Alors les mêmes images tournent en boucle dans nos esprits. Je me doute que Lou garde tout pour elle. En parler lui ferait du bien. Et je ne m'en préoccupe pas. Je suis une amie pathétique.
« Reste ».
« À quoi bon ? Les étoiles te tiennent compagnie ».
Je la vois sortir de ma chambre pour rejoindre la sienne sur ses paroles. Elle me laisse en plan. À croire que je suis de trop mais elle a raison. Je n'ai pas décroché un mot depuis deux heures. Autant laisser tomber pour ce soir. Je me prépare pour aller dormir et demain sera un autre jour. Dans le sommeil, je vais penser à autre chose et peut-être que les étoiles me tiendront compagnie. Elles sont au-dessus de ma tête et je laisse le sortilège agir toute la nuit. De toute manière, je suis incapable de penser à autre chose. Je ressers mon oreiller contre moi et je sens mon cœur se serrer un peu plus dans ma poitrine. La présence de Lou faisait que je tenais le coup mais maintenant j'en doute. Je suis heureuse qu'elle ait été présente mais j'ai besoin de plus, de tourner la page de ces temps compliqués. Pour ça je vais devoir redoubler d'efforts avec les autres pour mettre une stratégie au point. Notre magie est assez puissante. Il faut le prouver aux yeux des autres et surtout auprès de Darcy quand le jour sera venu.
Je suis donc censée vivre avec ces images coincées dans la tête encore combien de temps ? Si c'est pour revoir les mêmes choses, à savoir le corps de Léa inanimé et celui de mon amie tombé dans l'inconscience, je ne suis pas d'accord. Il est tard. Trop tard pour que le sommeil veuille bien m'aider. Je relève doucement, écarte les couvertures et sors du lit. Autant aller regarder la lune depuis ma porte vitrée. Au moins elle ne me juge pas. La nuit risque d'être longue si je ne trouve pas le sommeil et Lou va se moquer de moi parce que je ne tiens pas debout. Nous avons besoin de notre quota de sommeil. Le mien est mis sur pause. Dormir ne m'intéresse pas quand je sais que Darcy guette dans une zone d'ombre.
Je décide d'ouvrir un livre de magie et de travailler un peu, avec un peu de chance le sommeil viendra tout seul. Les formules magiques défilent les unes après les autres au fur et à mesure des pages. En parcourant certaines pages, je me mets à penser si l'une d'elle avait un impact sur cette sorcière les choses changeraient peut-être. Il faut tout essayer et ce n'est pas en se lamentant comme moi que la situation va bouger. Je me mets beaucoup de pression. Je me torture l'esprit. C'est évident que je me sens mal vis-à-vis de mon amie Ella. En tant que créature magie, perdre l'une des nôtres dans de telles conditions est effroyable. Je parcours encore quelques pages. Les formules magiques écrites ne m'aident pas à trouver une idée. Il est tard. Je retourne sur mon lit avec le livre. J'ai le regard rivé sur les étoiles au plafond. Je murmure un autre sortilège pour changer d'atmosphère et des constellations apparaissent. Elles composent notre univers magique. Nous ne sommes que poussière face à elles.
Comment appréhender l'avenir maintenant ? Je n'ai pas de réponse et je ne sais pas s'il en existe une. En vérité, ne sommes-nous pas pris dans un piège ? Darcy a en sa possession de pas mal de magie noire. Je suppose que sa puissance ne va faire qu'augmenter et la nôtre augmente aussi, en tout cas la mienne mais si elle n'est pas suffisante je ne sais pas de quoi la suite sera faite. Me torturer l'esprit est inutile. De toute façon, il n'y a pas moyen d'empêcher ça. Si Darcy a une idée elle l'exécutera. Ses sœurs n'auront pas le dernier mot. Mais je dois aussi songer à moi dans cette histoire. Les autres ont aussi subit les épisodes de colère de cette sorcière.
À force de tourner en rond dans ma chambre, autant sortir faire un tour dans les couloirs. Je mets quand même un pull avant de sortir. Les profs sont dans leur appartements tout comme les élèves. Il y a un couvre feu mais mon insomnie ne va pas se régler toute seule en restant dans ma chambre à tourner en rond au lit. Le sommeil ne daigne pas à venir jusqu'à moi. Mon ambition prend un autre tournant j'ai l'impression. Je suis venue dans cette école avec ma famille pour avancer, tourner une page douloureuse et devenir une grande sorcière. Nous avons tous cette ambition. Ma famille me soutient plus que jamais et moi aussi. J'ai retrouvé une amie d'enfance avec qui j'ai perdu contact. Nous sommes deux êtres magiques dans un état émotionnel en vrac. Perdre Rose est douloureux pour nous sachant qu'elle a été une amie. Avec Ella, je ne compte plus nos après-midi ensemble et sans elle je n'aurais pas été la sorcière que je suis. Je le lui dois. La retrouver fut inattendu pour moi mais bénéfique dans un sens. Pour avancer, j'ai eu mal dans un premier temps. Parfois je me demande si nous sommes réellement prêtes à avancer et à créer un nouveau chapitre. On ne sait pas comment appréhender ça et quand sera le bon moment, s'il y en a un. Je ne suis pas certaine de ça. J'ai envie de demander conseil à mes deux frères. Ils doivent dormir à cette heure-ci. Je ne suis pas sûre que leurs camarades de chambre seraient ravis de savoir qu'ils ne dorment pas et qu'ils communiquent avec moi. La lumière de leurs portables risque de ne pas plaire dans la chambre. Tant pis, je tente quand même ma chance et tape un rapide message sur le clavier de mon téléphone. J'écris ce que je ressens et tant pis pour les formalités si c'est fleur bleue ou autre mais j'ai besoin de me confier à mon frère Sacha. Émile a vraiment besoin de sommeil, Maé aussi. J'écris le message pendant que je marche dans le couloir, je l'envoie en haut des escaliers de l'étage où je me trouve et descends les marches. Personne aux alentours. Je dois être l'une des seules élèves à ne pas réussir à dormir cette nuit. Étonnant. Tant mieux, personne ne peut me voir. Quand j'arrive à la cours de l'école, je suis surprise de constater que la lune est pleine. Voilà la raison. Je suis sensible aux pleines lunes. Peu de personnes croient en sa magie. Elle interfère dans bon nombres de domaines. Dans ma vie, elle a son importance et je ne parle pas dans la vie de mon amie Ella où elle est capitale. Les rayons lunaires me calment un peu plus que si j'étais encore dans ma chambre. Je m'assois sur un des bancs sous le porche. La cours est totalement vide. Il n'y a que moi et la lune.
Mon téléphone ne daigne pas non plus à me donner une notification de Sacha. J'ai envoyé le message il y a dix minutes. Il doit dormir et il a raison de récupérer des heures de sommeil. Je sais en plus que les entrainements sont longs et qu'assumer des heures de cours rendent leur journée longue. Et moi je lui envoie un message à une heure aussi tardive. Je m'en veux un peu de l'avoir fait. C'est mon frère et j'ai eu besoin de lui écrire. Maintenant je culpabilise. Les larmes me montent aux yeux mais je ne veux pas les laisser couler le long de mes joues. Je suis même étonnée de savoir qu'il me reste des réserves de liquide lacrymale dans le corps. Je respire lentement pour contrôler un peu mes émotions, j'entoure mes bras contre moi.
Une silhouette se dessine dans la nuit noire. À première vue, je pense à un oiseau nocturne. C'est habituel. Pourquoi penser directement à Darcy ? Elle ne peut pas être partout à la fois. Elle a suffisamment causé de dégâts en peu de temps. Je suis prête à lui régler son compte si c'est le cas. Je fronce les sourcils pour tenter de mieux distinguer la silhouette en question parce que si c'est une créature magique de l'école ou quelqu'un qui surveille l'école de nuit, je risque d'avoir des ennuis auprès de la directrice demain matin. Et c'est ce que je veux éviter. Je ne recherche pas les ennuis. Je reporte mon regard sur mon téléphone et miracle mon frère a répondu à mon message. Celui-ci me réchauffe le cœur. Je peux compter sur lui en toutes circonstances et que je le sais. Évidemment. Il me connait par cœur. Lui cacher quelque chose n'est pas possible. Il est mon frère avant tout et il peut tout entendre. J'ai eu besoin de lui écrire et sa réponse me rassure beaucoup. Je relis une seconde fois son message avant de laisser les larmes couler. L'émotion est forte et heureusement personne n'est là pour la voir, je ne me sens pas capable de parler ce soir. Les choses sont sur le point de changer et j'ai hâte de retrouver mes frères et Maé demain.
L'ombre revient. Je lève les yeux vers le ciel. Rien. Les étoiles. La lune. C'est tout. Une ombre ne bougerait pas ainsi. En plissant un peu les yeux, je me mets à penser que je ne suis pas seule dans les parages, quelqu'un m'observe. La dernière personne que j'ai vu est un ange.
« Ne me dis pas que… ».
La silhouette de mon amie Lou se distingue bien dans la noirceur de la nuit. Ses ailes ne se voient pas. Sauf sous les rayons lunaires, ce qui est maintenant le cas. Je me demande si elle est réellement allée se coucher. Elle surveillait les alentours de l'école plutôt. Je me suis faite avoir sur ce coup. J'essuie les larmes au coin des yeux.
« Tu as vraiment cru que j'allais te laisser seule ? ».
Elle me dit ça comme si c'était une évidence, une sorte de constatation. Il n'y a pas de danger pour l'instant alors si on peut dormir sur nos deux oreilles autant en profiter. Un de ces jours ce ne sera plus le cas.
« Tu surveillais l'école ? ».
« Rien à signaler si tu veux savoir, tout est calme ».
« Je suis désolée pour tout à l'heure ».
« Perdre Léa a choqué tout le monde. Je suis désolée que tu aies eu à vivre ça. Darcy paiera pour cet acte ».
« C'est ce que je me dis mais je doute que nos magies respectives suffisent ».
« Nous avons suffisamment de quoi l'envoyer dans l'espace ».
Je ris face à sa remarque. L'envoyer dans l'espace relève de l'utopie mais pourquoi pas. Notre magie respective est puissante mais j'ai toujours peur des conséquences. Personne n'est à l'abri du pire. On a vécu le pire puisque c'est Léa qui en a payé le prix. Sa présence me manque. Elle avait l'habitude de virevolter autour de nous et de s'allonger sur la tête d'Ella. Elles avaient une complicité unique, celle qui unie une minie fée et une fée. Les sorcières n'ont pas de lien aussi spécial avec une autre créature magique. Ces deux là formaient une belle équipe et en formeront toujours une, pour l'éternité car les liens du cœur ne cessent jamais d'exister.
Les plumes de mon amie effleurent ma peau. Cela me donne des petits frissons dans le dos. La sensation est étrangement agréable. Je sais que les anges font attention à ne pas effleurer les autres de leur plumes mais la sensation est cool. Je laisse mon amie faire, je ne peux pas le lui reprocher. Nous restons assises sur le banc quelques minutes, sans rien dire, sous la contemplation de la cours vide d'élèves le jour et la lune nous éclaire. Juste ça. Je regrette que nos retrouvailles se soient passées ainsi, dans le deuil. J'aurais aimé retrouver Ella dans d'autres conditions et revoir Lou et sa famille dans des circonstances plus joyeuses. Faire une fête un soir d'été tous ensemble par exemple fait partie des choses que je souhaite faire quand nous serons en vacances. Je veux profiter de mes amis le plus possible. Que tous ensemble puissions vivre nos vies d'étudiants comme tous les autres, que la vie nous offre les meilleurs moments. Mais la réalité n'est pas une utopie. La réalité est toute autre et elle est dure avec nous.
Je tourne la tête vers Lou. Son regard est rivé sur l'obscurité de la cours mais après quelques secondes à la fixer elle détourne la tête vers moi. Je sens son air interrogatif. Rare sont les fois où nous nous sommes retrouvées toutes seules aussi longtemps sans que quelqu'un ne brise cet instant. Si Léa était encore là, elle aurait interrompu ce moment plutôt agréable. Je réalise que ce ne sera plus le cas. Le visage de Lou reste dans la même position. Je sais que si je me rapproche un peu elle est capable de s'envoler aussi rapidement qu'un papillon. Et je ne veux pas qu'elle s'envole dans le ciel tel un papillon de nuit. Je veux continuer à la regarder d'un peu plus près. Nous sommes amies depuis longtemps et c'est la première fois que je réalise quelque chose, je suis réellement contente qu'elle soit là, ce soir.
« Si tu continues à me fixer ainsi nous aurons jamais terminé. Tu ne vas pas dormir dehors rassure-moi ? ».
« Pardon » dis-je en baissant les yeux. « Promis, j'irais au lit ».
« Tu fais toujours tes insomnies à ce que je vois ».
« C'est la pleine lune ».
« Oh, c'est vrai. On y voit à des kilomètres. J'ai eu une vue imprenable en survolant l'école tout à l'heure ».
Parfois j'ai envie d'avoir des ailes pour voler au-dessus de l'école. Et je viens de penser au sortilège où je m'enferme dans une bulle bleue. Pas la rose, celle-ci me sert à me protéger en cas d'attaque directe, pour souffler un peu aussi. L'idée de le faire cette nuit peut paraitre insensé mais je crois que c'est le bon moment. Après tout, la menace de Darcy sera toujours là et je doute que cela change grand chose. J'ai envie de le faire au moins une fois et seule ce n'est pas la même chose. Pourquoi ne pas le faire avec une amie de longue date. Je tourne la tête vers mon amie et me lève du banc sur lequel je suis assise et je m'enveloppe dans une bulle bleue.
Elle me regarde un peu surprise. Je pense que vu l'heure tardive, nous devrions retourner dans nos chambres respectives pour récupérer des heures de sommeil avant de nous endormir sur nos tables de cours demain matin. Il faut profiter de chacune des opportunités qui s'offrent à nous et pour une fois, je veux me montrer plus spontanée que d'habitude. Mon enveloppe bleue me permet de m'élever doucement dans les airs et c'est à ce moment-là que Lou comprend ce que je veux faire. Elle me sourit. Ses ailes s'étirent doucement avant de s'ouvrir en grand. Je les admirent quand même. Les ayant déjà vues, on ne peut pas se lasser de voir des ailes d'anges. Elles ont quelque chose d'unique. Il faut en voir au moins une fois dans sa vie. Quand on le peut bien entendu et j'ai de la chance, j'ai une amie angélique qui a trois frères donc quatre paires d'ailes uniques. Lou s'élève bien plus vite que moi dans les airs. Elle me suit sans se préoccuper des éventuels regards extérieurs. Sachant qu'il n'y en a aucun, nous sommes tranquilles pour le restant de la nuit. Je dis ça alors que je ne vais pas rester éveillée toute la nuit. Demain, je ne vais pas assumer la journée de cours. Nous avons du travail. La directrice est coopérative et compréhensive mais notre scolarité ne doit pas être mise de côté. Je tiens à ce qu'elle se passe bien jusqu'à la fin de l'année. Je me mets à penser qu'elle a été mouvementée. Dans le mauvais sens du terme et parfois dans le bon sens du terme. C'est ce qui fait sa complexité.
Voler avec mon amie me fait oublier ces moments difficiles, celui de la perte de Léa en particulier. Cette blessure va nous poursuivre encore le restant de nos vies. Qu'on le veuille ou non, ce sera difficile de ne pas y penser tous les jours. Elle n'est plus là mais comme la si bien dit la directrice au moment de la cérémonie aux lanternes, dans nos cœurs si. C'est le plus important au final. Tant que Léa y est, tout ira bien. Se ressaisir pour mieux affronter les choses certes mais rien ne sera facile. Je suis bien entourée. Je me sens vraiment chanceuse et je suis vraiment reconnaissante d'avoir une famille géniale et des amis géniaux. Je me sens comme au sein d'une grande famille. Finalement, il y a des moments beaux dans la vie. Il faut les reconnaitre. Par exemple, voler dans les airs avec une amie angélique fait parti de ces beaux moments dans la vie. Ses ailes vertes ne se distinguent pas parmi la noirceur de la nuit. C'est un bon camouflage. Pas sûr que les ailes blanches de son frère puisse être aussi bien camouflées. Mais je sais qu'il est capable d'arranger ça avec un sortilège. La magie angélique est précieuse. Je contemple la vue au-dessus de l'école et effectivement, elle est imprenable. On peut voir les autres écoles. Elles sont toutes dans un même secteur et la forêt les entourent de verdure. Il n'y a que Lou, moi et la Lune. Cette pensée me fait sourire. Je commence à apprécier le fait de vivre le moment présent. J'imagine Léa tournoyer autour de nous en riant alors je commence à rire. Je me laisse porter. Les émotions sont faites pour être exprimées. Il est temps de les laisser prendre le dessus et de me laisser guider un peu par elles.
« Il n'y a que toi pour faire ça dans un moment pareil » dit-elle en posant les pieds sur le sol.
Elle pouffe avant de tourner la tête pour répondre. Ses ailes se collent contre son dos. Lou n'aime pas les laisser trop longtemps étendues. Les anges y sont soucieux. Je me soucie de l'avenir maintenant et je ne veux pas qu'un autre drame nous fasse prendre conscience que la vie mérite d'être vécue quand même. Ce n'est pas la peur constante de Darcy qui va guider nos vies. Léa n'aurait pas voulu cette atmosphère tendue pour nous. Vivre dans l'inquiétude non merci, nous avons assez de doutes sur les épaules pour longtemps. Ella serait d'accord avec moi sur ce point et se reconstruire est notre priorité. Personne ne va nous contester ce droit, nos familles le savent bien et elles approuvent ce choix. Avancer est notre mot d'ordre. Lou devrait savoir que désormais nous allons redoubler de vigilance.
« C'était le bon moment » dis-je en éclatant ma bulle bleue.
« Prendre du bon temps sera pour plus tard. Nous avons besoin de sommeil ».
« Tu n'as pas trouvé ça magique ? ».
« Bien sûr que si ».
Ça l'était. Je suis heureuse d'avoir eu cette parenthèse avec elle, à une heure tardive je l'admets mais le moment était bien choisi. Personne ne nous a vu. Cette parenthèse sera bien gardée. Ce qu'il s'est passé cette nuit me donne le sourire. Je monte à l'étage où se trouve ma chambre et au bout de l'escalier Lou m'interpelle et attrape ma main pour m'attirer à elle. Je suis surprise de sa prise d'initiative. Elle me prend dans ses bras le plus naturellement du monde. Je ne refuse pas cette prise de contact. Au contraire je m'y sens bien. Sa peau sent bon. C'est un détail assez futile pour beaucoup. Lou ne se gêne pas pour effleurer mes cheveux de ses lèvres. Elle embrasse le haut de ma tête une première fois. Aussi étrange que cela puisse paraitre cela me fait sourire. Je me laisse faire comme une poupée. Notre amitié est bien plus forte maintenant. Je sais que grâce à son aide, toute menace sera écartée. Nous pouvons nous replonger dans nos livres de formules magiques dès demain. Moi la première car j'ai encore beaucoup à apprendre. Demain sera une nouvelle journée mais honnêtement je veux me souvenir de cette soirée qui a mal commencé et qui se termine pourtant de la meilleure des façons.
« Bonne nuit » me murmure t-elle à l'oreille.
Elle se détache de moi un peu trop vite à mon gout mais elle a raison, il est tard. Bien trop tard pour veiller en dehors de nos chambres respectives. Le réveil demain sera difficile à assumer mais après la soirée que je viens de vivre, je pense que cela en vaut la peine. Je m'éloigne dans le couloir en ayant le cœur plus léger. Ma porte s'ouvre sans bruit pour ne pas éveiller les soupçons. Je suis surprise que cette nuit soit aussi calme. Pas de bruits de pas autres que les miens et ceux de Lou. Je sais qu'à l'école des garçons, les couloirs sont surveillés par des créatures magiques nocturnes. Personne n'a le droit de sortir la nuit pour se balader dans les couloirs au risque d'avoir une heure de retenue. Les risques sont plus conséquents pour eux. Il y a sûrement dû avoir des cas où un élève s'est retrouvé en danger et cela a eu des répercussions sur la sécurité de l'établissement. Tout est possible.
Le plafond de ma chambre est toujours illuminé des planètes, je change cela par de nouvelles constellations et des images de Solaria. Je me débarrasse de mon pull. Je mets mon téléphone à charger pour la nuit. Je me rends ensuite à la salle de bain, enfile mon pyjama et me mets au chaud dans mon lit. Les étoiles continuent de tourner. Elles au moins ne bougent pas. Il y en a des milliards dans l'univers et seulement quelques unes brillent plus que d'habitude. Je parle de Léa, de Rose, de mes parents. Toutes ces étoiles illuminent le ciel chaque nuit. Léa est une de plus. Je regrette que cela se passe ainsi mais qu'elle se rassure, on sera là pour la regarder toutes les nuits. Après la nuit que je viens de passer avec Lou, j'ai pu déconnecter de toute cette tristesse accumulée dans nos cœurs respectifs le temps du vol nocturne. À force de les regarder, mes yeux commencent à se fermer. Ces étoiles me rassurent et me tiennent compagnie puisque je trouve le sommeil bien plus facilement qu'il y a trois heures.
