OS n°5 : Le logement
Une sonnerie de téléphone portable résonna soudain dans l'Aston Martin. Alex regarda qui appelait puis baissa le son de American Idiot avant de décrocher.
« Oui, Sab ? »
« Al, j'ai oublié de te laisser un mot ce matin. Achète du pain pour ce soir, tu veux ? »
Le jeune homme blond poussa un profond soupir.
« Toi, tu as une mauvaise nouvelle à m'annoncer. »
Il l'entendit jurer à voix basse avant qu'elle ne réponde avec hésitation.
« Euh… Notre assureur habitation m'a appelée il y a une heure. Il nous réclame un nouveau malus ce mois-ci.
« Quoi ? Pour quelles raisons ? »
Le blond dut freiner brusquement pour ne pas s'encastrer dans le coffre de la voiture qui venait de le doubler par la droite. Les freins martyrisés de l'Aston crissèrent horriblement.
« Al ? Essaie au moins de ne pas te faire virer de ton assurance auto ! »
« Pas ma faute ! Un débile qui a eu son permis de conduire dans un paquet de Bonux ! »
« Dans quoi ? Dis, tu roules à combien, là ? »
Le jeune agent fédéral esquissa un sourire en entendant la réelle inquiétude dans la voix de sa sœur adoptive.
« C'est une expression française. Et je suis actuellement sur le périph alors je demande un joker. Mais tu n'es pas non plus pressée de répondre à ma question. »
Il y eut un bref silence à l'autre bout du fil.
« Disons pour faire court qu'ils ne comprennent pas qu'on ait eu à faire changer les fenêtres trois fois en un mois. Surtout que les impacts de balles que l'expert a remarqués ne sont pas l'idéal pour endormir leur curiosité. »
« Je vois. Mais je me dois de rectifier. Il n'y a eu que deux interventions du vitrier ce mois-ci. » rétorqua Alex en fronçant les sourcils.
Puis il se concentra avant d'accélérer brusquement et de doubler le conducteur du dimanche. Un concert de klaxons l'accueillit auquel il répondit par un salut ironique.
Avant que l'Aston Martin ne file à nouveau à toute allure.
« Sab, tu es toujours là ? »
Léger soupir que son oreille surentraînée entendit distinctement.
« Non, c'est bien trois. Tu te souviens de ta mission en Iran, il y a trois semaines ? »
Etant donné que Maël et lui avaient failli finir raccourcis, il aurait eu du mal de l'oublier.
« Oui ? », répondit-il avec prudence.
« Disons que j'ai eu un incident et que j'ai encore dû faire appel au vitrier.
Il fixa alors son téléphone d'un regard si persuasif qu'il était certain qu'elle le sentirait, ne serait-ce que par télépathie.
« Quoi ? Je ne pouvais pas savoir que l'assurance allait en profiter pour nous lâcher. »
« Hey ! Quand je pense que Donny me demande toujours si tu vas bien parce que tu habites avec moi. Il ignore qu'il y a déjà eu trois attaques à cause de ton job. »
Un rire cristallin retentit à l'autre bout du fil.
« Tu veux vraiment qu'on parle de la dizaine de ton côté ? »
« Ouais, ouais, c'est çà. » rétorqua-t-il avec amusement. « Bon alors, tu as une solution pour l'assurance ? »
« Eh bien, tu pourrais nous fournir encore une fois… »
« Je t'arrête tout de suite. » la coupa-t-il. « Si je demande encore une fois à Morrison une fausse identité pour la vie courante, il risque de péter un câble. »
A décharge pour Morrison, Alex demandait très souvent à son patron de le couvrir pour une chose ou une autre.
« Attends, j'ai une idée. On va se faire assurer par le biais de mon père. Il est connu, ils ne lui feront pas de problèmes. »
« Et pour le prochain logement ? Etant donné que ce n'est pas tes parents qui seront locataires, le problème pratique reste. » rappela le jeune homme.
« Qui te dit que le proprio va nous virer ? »
Alex adorait sa sœur mais il devait avouer qu'il y avait des fois où Sabina se montrait butée.
« Après avoir été averti par l'assurance qu'ils ont encore retrouvé des impacts suspects ? Tu crois encore au Père Noël, j'ai l'impression. »
« Le contrat de location ne stipule pas qu'il puisse nous virer car il soupçonne qu'il se passe quelque chose de louche. »
« Tu crois que cela va le retenir ? Tu paries combien, dix ou vingt dollars ? », lui demanda-t-il.
« Oh non ! »
Il entendit ses petits pas précipités passer d'une pièce à l'autre.
« Sans oublier le nombre de fois où tu as transformé la pièce du lave-linge en piscine à bulles géante. », commenta-t-il tout en sachant qu'elle se retrouvait actuellement dans un bain moussant plus grand que nature.
« Très drôle. Tu seras sans doute ravi d'apprendre que ton t-shirt préféré est passé du bleu azur au lidevin. »
Il haussa un sourcil.
« Tu n'avais pas parié ? C'est pas grave, les vingt dollars sont pour moi quand même. »
« Faudrait peut-être que j'appelle un plombier, non ? Il y a de plus en plus de mousse. »
« Pourquoi faire ? Pour qu'il t'explique comment on se sert d'une machine à laver ? C'est vrai que le ridicule ne tue pas. »
Même au téléphone, il sentit qu'elle lui tirait la langue.
« Ben voyons. Qui est-ce qui a fait disjoncter tout l'immeuble la première fois qu'il a touché au compteur électrique ? »
« Je refuse de m'abaisser à répondre. », fit Alex, se drapant dans sa dignité. « Alors, pour l'assurance, ton père ? »
« Mon père. », confirma-t-elle. « Vu qu'il est bientôt en retraite, ils le prendront plus facilement. »
« Sab ! Ed n'a pas encore quarante-cinq ans ! Bon, sinon çà peut passer. Par contre, ils ne vont pas nous louper si on se fait chopper. Fausse déclaration à l'assurance, cela peut mener loin. »
« Oh arrête ! Tu vis dangereusement treize mois sur douze. »
« C'est l'hôpital qui se moque de la charité, dis-moi. Qui a dû te servir de couverture face à tes parents à Noël l'an dernier ? Et leur jurer que tu passais du bon temps avec des copines de fac alors que tu étais partie tourner un reportage sur un conflit au Kosovo ? »
« Ça me fait penser : as-tu posé des jours pour Noël cette année ? A moins que tu n'aies choisi d'en poser pour Nouvel An ? »
Alex régla la ventilation avant de lui répondre avec flegme.
« T'inquiètes ! Je les ai pris tous les deux. Au pire, si Morrisson me fait des problèmes, je lui forcerai la main. Il faudra simplement que j'éteigne mon portable pendant quinze jours. »
« Mouais ! Tu ne vas pas faire comme il y a deux ans, j'espère. Papa et Maman t'attendent de pied ferme. »
« Je sais. Au fait, dis à Lise que j'adore le bleu et que tous les vêtements qu'elle m'a offerts sont très beaux, mais pas besoin de m'en acheter autant. Tu sais, les pantalons et les chemises, je m'en sers uniquement lorsque je reste la journée au bureau. »
Traduction : à peu près tous les 29 févriers.
« Tu as raison. Je vais plutôt demander s'ils ne font pas des promos sur les blouses d'hôpital. »
« Bon, trêve de plaisanterie. Nous savons qui choisir. Et maintenant, comment l'annoncer à l'heureux élu ? »
« Hmm… Mes parents risquent d'autant moins de râler si c'est toi qui- »
« Mais c'est ton dégât qui nous a fait virés. », la coupa Alex, pragmatique.
« Alors disons simplement que tu m'en dois une pour ne pas leur avoir précisé qui est Maël. »
Cette fois, Alex s'exclaffa.
« Alors même que c'est toi qui sors avec lui ? Il va falloir sérieusement revoir tes arguments. »
« Mais nous n'en serions pas là si tu ne t'étais pas pris pour un agent matrimonial. Un jour, je vais me retrouver mariée sans même savoir comment c'est arrivé. »
« Sab, calme-toi. Vous avez déjà du mal à vous voir une fois par mois. Et c'est quoi cette obsession avec le mariage ? »
« Quelle obsession ? Et tiens, pendant qu'on y est, il faudrait que tu te trouves quelqu'un toi aussi. Avec un peu de chance, elle te remettrait à ta place plus souvent qu'à ton tour. »
« Non, merci. Les psychopathes que je rencontre tous les jours le font déjà. »
La jeune fille s'apprêtait à répondre lorsque la sonnerie d'un deuxième téléphone résonna à ses côtés.
« Al, c'est Papa. Alors voilà ce que je te propose. Je vais mettre le haut-parleur, ainsi tu pourras lui expliquer toi-même pour l'assurance. », débita la brune avant de s'interroger sur le silence intersidéral qui résonnait soudain dans son oreille. « Allô ? Alex ? ». Puis une voix robotique lui répondit. « Votre correspondant est actuellement indisponible. Veuillez laisser un message. »
Sabina raccrocha et jeta littéralement le portable sur le bureau.
Dans le même temps, Alex Rider reposait son téléphone à présent éteint sur le tableau de bord flambant neuf de l'Aston, un petit sourire au coin des lèvres. Pied au plancher, il garda sa gauche, dépassant à toute allure les autres voitures. Moins d'un quart d'heure plus tard, une autre sonnerie retentit d'un tout autre portable. Celui qu'il utilisait pour les urgences professionnelles et dont très peu de personnes avaient le numéro.
« Oui Maël ? »
« Al, je viens d'avoir Sabina près de six fois en dix minutes. Elle est furieuse. Quelque chose à propos du fait que tu lui aies raccroché au nez. »
« Crois-moi, ce n'est pas pour cette seule raison. », plaisanta Alex.
Le blond ne pouvait pas louper le profond soupir à l'autre bout du fil.
« Hm, je ne veux surtout savoir. », plaida l'Israélien. « Débrouille-toi simplement pour la recontacter. »
« Lol, je ne risque pas. Si elle rappelle, dis-lui que je suis en train de conduire. »
« Elle a dit aussi que tu dirais cela mais qu'après avoir passé une bonne demi-heure au bout du fil avec elle, il s'agit d'un argument irrecevable. », continua le brun comme un dictaphone.
Alex entrouvrit légèrement la fenêtre pour s'aérer l'esprit.
Il y eut un long silence. Puis :
« Maël ? »
« Hmm ? »
« Je peux venir m'installer chez toi quelques temps ? »
Son coéquipier soupira.
« Avant tout, définis 'quelques temps'. »
« Heu… Disons une semaine ou deux pour commencer ? »
Ismaël Kroll eut l'impression d'avoir mal entendu.
« Semaines ?! Al, c'est juste un problème d'assurance, non ? »
« Actuellement, ce n'est pas mon assureur, le problème. Ce serait plutôt ma colocataire ! »
Maël fronça les sourcils tout en réfléchissant à une solution viable.
« Ouais, bah connaissant Sabina, ce n'est pas en squattant chez moi que tu vas régler le problème. Prends plutôt le taureau par les cornes. »
L'Israélien eut l'impression d'entendre une quinte de toux forcée à l'autre bout.
« Je préfèrerais me retrouver devant un taureau en ce moment, Mal. Et fais-moi confiance, je sais exactement de quoi je parle.
« Al, tu me fatigues. »
« Donc c'est bon, j'arrive dans une heure ? »
Nouveau soupir distinctif.
« A une condition. »
« Acceptée. » fut la réponse immédiate.
« Al ! Imagine que ce soit de te jeter par la fenêtre ? »
« Tout plutôt que de recontacter ma sœur dans les prochaines heures. »
« Si tu es sûr de toi. Tu es de corvée aspirateur, lavage des sols, des carreaux, de la vaisselle, du linge et des sanitaires jusqu'à nouvel ordre. »
Avec surprise, le brun n'entendit aucune protestation.
« Al, t'es là ? »
« Aucun problème, marché conclu. », vint la réponse suspicieusement détendue. « Je ne demanderai qu'une chose en retour. »
Maël sentait qu'il y avait sans doute anguille sous roche mais ne parvint pas à la trouver.
« Accordée. », dit-il finalement, même si avec hésitation.
« Tu filtres tous les appels provenant de ma chère sœur pour moi. »
A peine son ami avait-il achevé sa phrase que plusieurs téléphones se mirent à sonner du côté de l'Israélien. Il y jeta un coup d'œil rapide avant de fermer les yeux, exaspéré de voir qui était le correspondant de tous ces appels.
« J'ai l'impression que tu viens de réaliser qui de nous deux a arnaqué l'autre. », retentit la voix ironique de son interlocuteur actuel.
« Al, je vais te tuer. »
« Fais la queue ! Comme tout le monde. »
D'un doigt rageur, Maël raccrocha.
