La franchise et l'univers de Fire Emblem ne m'appartiennent pas. Ils ont été créés par Shouzou Kaga, et développés par Intelligent Systems.

Semi-AU
Il s'agit ici d'une Fanfiction.

Zakuro Ruby Kagame
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Vos Désirs sont Désordres

C'est la seconde fois que je met les pieds à la capitale depuis... depuis toujours en fait. Enbarr est pourtant la plus grande ville et également la plus peuplée de tout le territoire de l'empire d'Adrestia, et même de tout le continent. Située au Sud de Fódlan, sa position sur l'estuaire fait de cette ville portuaire la plus influente de tout le pays, et c'est également la plus développée. Pour avoir voyagé disons... toute ma vie, j'ai vu des villages qui à côté d'Enbarr, paraissent dater d'une autre époque. C'est également ici que se trouve le palais impérial, siège de la plus grande famille dirigeante d'Adrestia : la maison Hresvelg. L'ensemble des terres autour de la capitale et celles qui s'étendent même au delà appartiennent à ces nobles impériaux. Solitaire et refusant d'être asservie à un quelconque roi, empereur ou autre souverain, je me demande encore pourquoi j'ai accepté de travailler ici.

La dernière fois que j'empruntais ces marches qui conduisent à l'entrée du palais, j'étais accompagnée de mon père. Il avait à faire avec l'empereur bien que j'ignore encore de quoi il s'agissait, et avait insisté pour que je me tienne à ses côtés au moment de rencontrer l'homme qui m'a semblé bien fatigué. Je suis resté à les écouter parler sans vraiment les écouter parler d'ailleurs, demeurant silencieuse comme chaque fois que l'on se trouve en présence de nobles. Je suis plutôt taciturne, et je préfère surtout être seule, la présence des autres ne me mettant que peu à l'aise, je dois avouer. Je suppose que c'est précisément pour cette raison que mon père m'a recommandée lorsque Ionus IX, le dirigeant de l'empire, l'a informé qu'il recherchait une préceptrice pour sa neuvième enfant, ou bien un garde du corps bien qu'elle en ait sans doutes déjà plusieurs. Il se trouve que la gamine vient d'avoir dix-huit ans et est enfin en âge de prendre la succession bien que j'ignore pourquoi puisqu'elle n'est que la neuvième héritière en titre, si j'ai bien compris, et que sa vie serait donc soudainement plus menacée qu'auparavant. Quoiqu'il en soit, mon père a insisté et donc, j'ai fini par accepter ce... travail, si je puis dire. Ce n'est pas la première fois que je suis en charge de protéger quelqu'un même si j'ignore combien de temps cela va durer, et je pense être assez compétente pour enseigner les arts de la guerre, entre autres. D'après mon père, cela ne peut que m'aider à me familiariser avec les autres et à m'intégrer. Je me demande encore aujourd'hui ce que l'homme entendait par là...

Je commence donc aujourd'hui ce nouveau travail qui dans ma tête s'apparente plus à une corvée, même si la somme que l'on me verse est je dois dire très généreuse, ce n'est pas vraiment une passion de m'occuper des autres. Je n'ai jamais été quelqu'un de patient, bien au contraire même si je suis d'apparence plutôt calme, et les problèmes semblent déjà commencer lorsque les deux gardes qui protègent l'entrée du palais refusent de me laisser passer. J'ai beau leur expliquer que je suis la nouvelle préceptrice de la future impératrice, ils restent tous les deux dubitatifs devant moi. Je suppose que mes allures un peu sauvages et pour certains même négligées n'y sont pas pour rien, mais tout de même, il serait plus simple pour moi de les mettre tous les deux à terre et d'aller rencontrer l'empereur en personne pour m'annoncer. Fort heureusement, surtout pour eux d'ailleurs, je n'aurai visiblement pas à en arriver là.

—Eh bien, vous venez à peine d'arriver et voila que vous rencontrez déjà des problèmes, Professeure.

Un homme s'approche, ou plutôt, se glisse dans le dos des deux gardes qui se redressent aussitôt dans leurs armures rigides. Plutôt grand, une allure sombre, des cheveux d'ébène et un regard étrécit, je n'ai absolument aucun doute quant à l'identité de cette personne dont mon père m'a parlé. Trop jeune pour être le Marquis von Vestra, j'imagine qu'il s'agit là de son fils unique, héritier de sa maison. Bien que je n'ai pas été très attentive lorsque mon père m'expliqua très rapidement l'histoire de l'empire, je me souviens tout de même que la maison Vestra est l'une des six grandes maisons impériales et que celle-ci incarne « l'ombre » de l'empire. Les membres de cette maison ont somme toute l'honneur d'hériter du rôle de Ministre des Affaires Impériales. Ma foi, je dois bien avouer que toutes ces histoires de politique m'ennuient profondément, mais j'ai l'habitude de me tenir informée des personnes dont je m'entoure, même lorsque cela est contre mon gré.

Je l'observe une minute attentivement pendant que lui-même me considère, mon attention très vite interpellée par son sourire qui n'a... rien de charmant. Nul doute que son regard froid qui l'accompagne, pour ne pas dire glacial, doit en dissuader plus d'un de s'approcher de lui. Quant à moi, il m'en faudrait bien plus pour m'effrayer, alors je ne lève même pas un sourcils lorsqu'il me toise du haut de ses marches avant de faire signe aux gardes qui lèvent aussitôt leurs armes.

—Veuillez me suivre, Professeure.

Encore ce titre qui ne sort de nulle part et me rappelle que je ne suis pas ici pour une quelconque mission d'assassinat. D'une certaine façon, c'est presque dommage, car je suis déjà en train de réfléchir à maintes manières de m'infiltrer dans l'immense palais dans lequel je pénètre et... cela ne serait certainement pas une mince affaire, je dois le reconnaître. J'ai presque un rire nerveux quand je pense entrer pour une fois quelque part par les portes principales, et c'est presque ennuyant.

Tandis que je suis silencieusement le serpent qui me guide au travers des immenses couloirs de cette bâtisse, mes yeux se perdent sur les dorures ornant les murs, les très nombreuses portes fermées et les tapis vermeils recouvrant les dalles de marbre qui étouffent le son de mes bottes. Moi qui sais me contenter de peu, trouve cet excès de luxe particulièrement malaisant mais... il s'agit du palais impérial alors je suppose que je devrai m'y faire. Nous avons pris sur notre droite dans l'immense hall de réception, et puis à gauche tout au fond du corridor. J'essaie de me rappeler du chemin emprunter pour chacun des déplacements que j'effectue, ici ou ailleurs d'ailleurs, loin de moi l'envie de me perdre dans ce dédale de luxe ou bien tout autre part.

—J'ignore pourquoi son Altesse a sollicité votre présence aux côtés de Dame Edelgard, j'entends souffler derrière la masse de cheveux noirs qui ondulent. Vous ne ressemblez en rien aux précédents précepteurs de la famille impériale.

Voilà bien de précieuses informations que j'accueille, comme le prénom de la mioche dont je dois m'occuper, enfin... même si elle vient de fêter sa majorité. J'imagine aisément comment pourrait réagir une gamine qui doit prendre la tête de tout un pays dont j'ignore encore le nom une fois devant elle. Même si je me moque de l'image que je renvoie, je ne nourris pas non plus une quelconque envie de me sentir ridicule face à une enfant.

—Quoiqu'il en soit, tâchez de rester à votre place en face de la future impératrice.

Si une chose est certaine, c'est que je ne risque pas d'oublier les paroles presque acerbes du fils du marquis qui semble nourrir une réelle passion pour me rappeler que je ne suis personne ici. Je suppose néanmoins que cela n'a rien de... personnel ? si je puis dire, et qu'il fait juste son travail de vassal même si le respect dont il fait preuve pour sa future souveraine, à en juger par sa façon d'en parler, parait aller au delà d'un simple rôle de servant.

Lorsque nous passons sous une arche de pierre tout au bout d'un couloir, mes yeux réclament quelques secondes pour de nouveau s'habituer aux rayons du soleil qui galvanisent déjà ma peau et tout ce qui nous entoure. Je dois dire que le contraste entre l'intérieur du palais et ses extérieurs sont bien plus que marqués, maintenant que j'entends le chant des oiseaux qui s'envolent au dessus de ma tête pour se rendre d'un arbre à un autre. La lumière semble presque inonder cette immense cours intérieure qui ne trouve de limites que par delà mon imagination, les buissons sont colorés de fleurs rouges et blanches qui ne demandent qu'un peu d'attention, et ces dernières séduisent aussi bien mes yeux que mon nez tant les diverses effluves qui m'imprègnent m'emportent. Chaque parfum est telle une ligne de portée d'une magnifique poésie. Ce pléthore d'odeurs et de couleurs me subjugue et... je n'ai encore rien vu.

Je ne sais si c'est le temps qui se fige ou bien si c'est l'hiver qui s'installe malgré la fin de l'été lorsque nous approchons du petit pavillon blanc de fer forgé dans lequel je distingue déjà quelqu'un. Je sens la brise caresser ma peau mais mon souffle reste bloqué dans ma poitrine sur les longueurs neigeuses qui cascadent sur leur rivière vermeille. Je n'avais jamais vu pareille et étrange couleur auparavant. Le chant des oiseaux semble soudain s'être tût et les fleurs avoir perdu leurs délicates odeurs enchanteresses tant mon regard ne décroche plus. J'ai l'impression que mes quatre sens se sont endormis pour laisser toute la place au dernier et... mes yeux s'enracinent presque instantanément dans les orbes parme qui me changent presque en plomb. Comme une tempête frapperait, sa beauté me souffle mais c'est bien l'éclat de son regard qui m'emporte sur un autre continent. Mais... ce qui m'interpelle, c'est que malgré les rayons dorés du soleil sur sa peau d'ivoire, son regard semble assombrit de nuages.

Je suis certaine de ne pas avoir rêvé ses lèvres finement rosées s'étirer en moins d'une seconde lorsque ses yeux ont rencontré les miens, effaçant ainsi cette étrange expression ou plutôt, la dissimulant derrière ce sourire presque mécanique. Je n'ai pas non plus manqué son regard sur moi, d'abord de haut en bas et puis de bas en haut. Rapide, mais néanmoins pas assez pour que cela m'échappe. Nul doute qu'elle me jauge et me considère au moins autant que je le fais moi-même. Une seconde supplémentaire s'écoule silencieusement, peut-être deux, alors que je reste étonnée devant elle bien que je ne lui en montre rien. Elle a les allures d'une princesse, même d'une reine, et pourtant... je n'avais pas imaginé qu'elle serait ainsi. Je ne sais quel mot employer pour exprimer l'impression qu'elle me laisse, car j'ignore moi même quoi penser d'elle. J'étais certaine de trouver une jeune fille née avec une cuillère en or dans la bouche, prête à prendre les rênes de l'empire comme si Adrestia n'était qu'un vulgaire cadeau d'anniversaire, une gosse trop gâtée pour simplifier la chose. Mais... Elle n'a vraiment rien de tout ça, en apparence tout du moins.

—Vous devez être Byleth Eisner, elle s'adresse enfin à moi. Edelgard, Edelgard von Hresvelg.

J'attrape sa main gantée de blanc sur laquelle je referme mes doigts lorsqu'elle la tend vers moi sur de très brèves présentations néanmoins suffisante pour le moment, car elle détourne déjà la tête pour amarrer ses yeux sur les quelques fleurs rouges et blanches qu'elle tient dans l'autre.

—On dit que les œillets portent malheur, je l'entends de nouveau. Ils seraient signes de mauvais présage, et pourtant...

Elle approche les quelques pétales vermeils prisonniers de ses doigts blancs de son visage et je la devine s'imprégner de leur parfum fleurit, mes yeux ne décrochant pas une seule seconde de ce spectacle.

—Les rouges sont mes préférées.

Elle est étrange et me donne la sensation que le reste du monde est telle une peinture faite uniquement de noir et de blanc, où seule la couleur vive de ces inflorescences contrasterait.

—Je l'ignorais, je finis enfin par répondre. Mais fort heureusement pour moi, et surtout pour vous, je suis ici pour enseigner, non pas pour jardiner.

Elle arque un sourcils sur moi, un brin éberluée sans doute et je n'imagine certainement pas son regard... presque toisant. Sa tête penche sur le côté et son regard brille d'un tout nouvel éclat, le dessus de sa main trouve le chemin de sa hanche dans un geste aussi gracieux qu'il me parait impérieux et sa cape vermeille recouvrant ses épaules ondule sur ce mouvement tel un chemin de feuille se soulevant dans la brise.

—Eh bien, vous êtes loin de ressembler aux autres précepteurs qui ont été reçus au palais, elle semble presque rire. J'ose espérer que vous saurez vous montrer à la hauteur de l'estime que vous porte votre père, ainsi qu'aux espérances du mien, cela va s'en dire.

Un homme taciturne mais parfois trop bavard, ce qui ne fait que m'agacer alors qu'il semblerait que j'aie soudainement une image à défendre pour ne pas discréditer sa parole, surtout devant un empereur et sa condescendante de fille. De quoi me faire regretter un peu plus d'avoir accepté cette corvée, plus aucun doute possible sur la nature de ce travail.

Elle fait un pas en avant et arrive à mon niveau sans même me regarder. Je me retourne lorsqu'elle me dépasse et remarque sa main levée devant la garçon aux cheveux d'ébène dont j'avais complètement oublié la présence. Je suppose que les Vestra ne sont pas l'ombre de l'empire pour rien, il me faudra me méfier au vu de l'affection qu'il me porte. Le serviteur se penche en avant, la main sur la poitrine et je reste presque admirative devant une telle révérence. Après quelques secondes et un regard à en faire geler l'enfer, nous nous retrouvons seule, la future impératrice et moi-même et... étrangement, il me tarde de savoir ce que cette gosse a dans le ventre, derrière ses manières de noble trop hautaine.

/

J'ai manqué de peu de me perdre pour me rendre jusqu'au terrain d'entrainement situé à l'est de l'arrière cours du palais impérial. Ce dernier est immense, des pièces dont je ne peux compter le nombre, des couloirs à chaque intersection ou presque qui parfois semblent ne plus en finir, des cours et des jardins, aussi bien intérieurs qu'extérieurs, trois halls de réception et le double de salons au moins. Sans oublier les écuries, le pavillon de chasse, le terrain d'entrainement et d'autres endroits dont j'ignore le nom ou bien l'ai-je oublié dans ce pléthore de luxe. Fort heureusement, je me suis levée à l'aube, je ne suis peut-être ici que depuis hier seulement mais il est hors de me question que je laisse la future impératrice ou son vassal avoir le moindre reproche à me faire. Et il ne s'agit pas seulement de la réputation dont mon père m'a affublée, mais de celle que je souhaite moi-même me forger.

L'air se fend presque en deux sur mon passage lorsque j'abats l'épée d'argent devant moi. Elle est si lourde mais me parait si légère tant sa lame est parfaitement équilibrée. De ce que j'ai pu voir, tout ce qui se trouve ici possède de la valeur et je ne peux remettre en question la qualité d'aucune des armes que j'ai pu trouver sur les différents râteliers. Mais... je préfère toujours l'épée que m'a offert mon père, dont je ne me sépare jamais.

—Vous êtes bien matinale, Professeure.

Je me retourne en laissant s'échapper tout l'oxygène de mes poumons pour les remplir de nouveau de vent neuf. Je suis accueillie par le même sourire qu'hier comme s'il était gravé sur le visage de cette future souveraine et je m'étonne de nouveau de la couleur des longues mèches qui retombent de part et d'autre sur sa poitrine. Je crois d'ailleurs que c'est la première fois que mes yeux peuvent admirer une telle teinte.

Quoiqu'il en soit, je mesure le sérieux qu'elle revête rien que par les vêtements qu'elle porte car la tenue impériale rouge noire et dorée de la veille a laissé place à une tenue d'entraînement bien moins sophistiquée même si je ne doute pas un seul instant de la qualité de celle-ci, comme tout ce qui se trouve dans ce palais d'ailleurs. Un uniforme de cuir lacé sur sa poitrine, cette dernière ainsi que ses épaules recouvertes d'une couche plus sombre et plus épaisse, comme les protections le long de ses bras. Les gants plus fins qui habillent ses mains viennent parfaire le tout.

Elle saisit une hache sur l'un des présentoirs et je reste étonnée de ce choix qui n'a rien de délicat ou même de féminin, ce dont elle ne semble guère se soucier puisqu'elle se place en face de moi sur le terrain pavé. Tiens, sans ses talons, elle semble soudain bien plus petite même si sa prestance tente de combler ce... léger déficit, si je puis dire.

Elle me défie, et sa façon de se tenir est parfaite, toute comme la position de ses jambes sur le sol, pourtant, je n'ai a aucun moment mentionné que nous nous affronterions mais... il semble que la demoiselle cherche encore à me jauger. Cela tombe bien car j'y vois là également l'occasion de tester son niveau, ses capacités offensives, défensives, mais aussi et surtout celles à raisonner et à agir lorsqu'elle est... acculée de la sorte, car des étincelles jaillissent déjà d'entre nos lames qui se croisent et se bloquent lorsque je me jette sur elle. Loin de moi l'envie de la mettre à terre en moins de temps qu'il n'en faudrait pour le dire, je ne suis pas non plus là pour ménager ce petit poussin prêt à s'envoler du nid, ou au contraire, à s'écraser au sol.

Je fais un bond de recul avant de lui asséner une attaque horizontale qu'elle intercepte avant de glisser sur le sol de quelques centimètres. Son maintien parfait lui a visiblement permit d'atténuer la force de recul et elle balance maintenant sa hache qu'elle tient très fermement dans ses deux mains. Trop fermement même, car je n'ai aucun mal à esquiver cette attaque manquant cruellement de vitesse. Je reconnais que son arme est plus lourd que la mienne, mais j'aurais presque pu prendre le temps de me gratter le crâne entre le moment où la tête métallique s'est levée au dessus de nous et celui où elle a tranché l'air. Comme c'est étrange, ses jambes semblent danser devant moi mais ses bras ne sont pas en rythme avec elles.

—Est-ce tout ce dont est capable la future impératrice d'Adrestia ? je souffle en me replaçant face à elle.

La hache longeant son corps dans l'une de ses mains, sa deuxième replace une de ses mèches hivernales derrière son oreille. Son sourire n'a toujours pas quitté ses lèvres et dans cette situation, la seule chose que je désire est de le voir disparaître. Je retiens trop mes coups.

—Je crains Professeure que ma lame ne fasse que répondre aux invitations de la votre. Cependant, si vous trouvez que cela n'est pas assez, je me permets de vous rappeler que vous êtes ici pour m'enseigner comment me battre, alors...

Ses doigts retrouvent le manche de bois sur lequel ils se resserrent avant qu'elle ne s'élance vers moi, encore une fois avec un jeu de jambes parfait. Ce ne sont pas seulement des mouvements offensifs, j'ai l'impression de voir les pas d'une danse exécuter avec grâce.

—Apprenez-moi ! elle s'écrie.

De nouveau, mon épée vient saluer la courbe de la hache sur laquelle elle glisse sur une traînée d'étincelles. Le dégradé de couleurs brille dans ses orbe parme grands ouverts dans lesquelles les miens s'amarrent un instant. Et puis, je force sur mes bras, ma paume sur le plat de ma lame, pour la repousser de quelques mètres, ses lèvres s'étirant en une expression de suffisance qui ne quitte plus son visage.

—Vous mentez, Edelgard !

Je bondis presque de ma position pour lui asséner un premier coup horizontal qu'elle contre de justesse, les yeux plissés sur moi laissant apparaître une petite marque entre ses sourcils. Désorientée. J'en profite pour enchaîner avec une estocade qu'elle esquive d'un pas sur le côté, comme je m'y attendais, avant de tourner sur moi-même pour balancer mon épaule contre son abdomen durant la seconde de latence entre ma seconde et ma dernière attaque. Cette fois, le plat de ses bottes glisse sur le sol et les muscles de ses cuisses partiellement apparentes se contractent et se dessinent.

—Votre jeu de jambes est parfait, je reprend. Votre maintient l'est tout autant et la rapidité avec laquelle vous bougez malgré le poids de votre arme est impressionnante, je continue. Toutefois, vos attaques en elles-mêmes sont lentes et maladroites et vous tenez votre hache comme si vous aviez peur de vous couper avec.

Je fais tourner mon épée par la poignée dans ma main, les rayons du soleil se reflétant sur l'acier tranchant tandis que je visualise ces quelques minutes dans ma tête et que mes pensées s'organisent. Comme si de pareils simulacres allaient m'atteindre, pour qui me prend cette gamine ? Héritière ou roturière, lors d'un combat, cela ne change en rien la façon dont je la considère.

—Pensiez-vous vraiment que je ne remarquerai pas votre petit jeu, Edelgard ? Ou bien continuez-vous de me jauger et de m'évaluer afin de savoir si je réponds ou nos à vos attentes ainsi qu'à celles de votre père ?

—Eh bien, Professeure, elle souffle entre ses lèvres de nouveaux étirées mais sur une expression plus ferme. Vous conviendrez qu'en tant que future impératrice, cela fait aussi partie de mes devoirs de m'assurer que la réputation de la personne responsable de mon enseignement n'est pas seulement affabulation.

—Faites-vous cela uniquement parce que ce sont là vos devoirs ?

Elle plisse de nouveau les yeux et je vois à sa façon de se tenir que tout son corps se tend. Une marque se dessine au dessus de la commissure de ses lèvres légèrement entrouvertes, avant qu'elle ne lève un sourcils curieux sur moi.

—Je n'en attendais pas moins de vous, pour être honnête, mais l'êtes-vous vous-même ?

Elle marque un temps d'arrêt et sa main vient se placer là où elle se trouvait au début de notre combat, sur le dessus de sa hanche, en une position qui reflète autant d'arrogance qu'elle a de prestance.

—Alors que vous exigez de moi que je me révèle à vous, Professeure, vous préférez me ménager et vos attaques, certes puissantes, n'ont néanmoins rien de celles d'une ancienne mercenaire.

Cette môme est plus que futée, bien que, je n'en doutais absolument pas. Après tout, elle s'apprête à prendre la tête de la plus grande puissance de tout Fódlan et j'imagine qu'on ne laisserait pas n'importe quel bouffon monter sur le trône. Quoiqu'il en soit, cette petite n'a pas tort, je me retiens et c'est également son cas. Force est de constater qu'il n'est dans la nature d'aucune de nous deux de nous dévoiler si facilement devant les autres... Car exposer ses forces, c'est également exposer ses failles, et pourtant...

Elle se repositionne mais cette fois, les doigts d'une seule de ses mains sont serrés sur le manche de bois. Nul sourire n'habille son visage, en lieu et place je trouve seulement une expression plus fermée et sérieuse et... Je jubile. Je jubile à l'idée de voir de quoi la future impératrice d'Adrestia est capable. Un éclat vif et mystérieux transcende son regard pendant une demi seconde, puis ses sourcils froncent lorsqu'elle se jette sur moi, son épaule directrice en arrière. Dans la continuité de son bras qui s'élève dans son dos, sa hache semble fendre l'air en deux, les rayons dorés venant illuminer sa courbe d'acier. Je relève la tête, mon regard ancré sur les reflets dorés et argentés qui se rencontrent et se mêlent et puis... Elle s'abat sur moi.

Depuis quand n'avais-je pas ressentie ça ? Ce sentiment d'excitation, cette sensation de puissance à la fois lourde et légère, capable de pourfendre la terre et à la fois de trancher l'air ? Même lors de mes nombreuses missions, rares étaient les affrontements lors desquels je pouvais ainsi sentir mon cœur trembler. Elle ne m'arrive pas à la cheville, mais a tant de potentiel que j'aimerais la voir s'élever assez pour qu'elle puisse ne serait-ce que m'effleurer.

Elle courre, elle danse, sur un rythme qui ne me permet pas une seule seconde de relâchement. Elle semble ne faire plus qu'un avec l'arme qu'elle tient dans sa main. Elle s'approche et glisse autour de moi sur les mouvements de ses pas, nos lames apprenant à se connaitre plus intimement que des amants. Ses gestes sont fluides et gracieux et... je ne manque pas une seule seconde du spectacle qu'elle m'offre tant cela met tous mes sens en alerte. Nos fers se croisent, se bloquent et se rejettent. Dans ces assauts répétés, les mèches de ses cheveux blancs ondulent et se soulèvent, caressent presque mon visage, révèlent la douce effluve d'agrume jusque là finement dissimulée. Ce combat ressemble à une mélodie dont le refrain serait sans fin, mais je sais qu'il me faut déjà brisée les quelques lignes de portées de cette délicate partition car... si elle continue de m'acculer...

—Allons, ne retenez pas vos coups et montrez-moi de quoi vous êtes capable, ou ne serais-je pas digne d'une telle démonstration ?

Ah, je ne peux me résoudre à lui manquer à ce point de respect alors qu'elle décide enfin de se montrer sérieuse. Mais... C'est bien ici, là et maintenant que tout s'arrête. Afin que tout puisse recommencer. Car si c'est ce que désire l'impératrice alors...

—Saviez vous que le loup n'arrivait à atteindre sa proie qu'une seule fois seulement sur dix ? je lui demande soudain. C'est pour cette raison que lorsqu'il chasse, ils n'assure toutes les étapes de la prédation qu'à la seule condition d'atteindre sa cible. Beaucoup pourraient apparenter cela à un échec, ou à de l'abandon, alors qu'en réalité, il faut faire preuve de beaucoup d'intelligence pour se lancer dans un combat à condition d'être certain de le remporter.

Ses yeux parme m'interrogent un peu plus alors que je lui raconte cette histoire pour une raison que j'ignore moi-même, et... c'est avec beaucoup d'attention qu'elle m'écoute. Elle aussi, est assez intelligente pour savoir que pour remporter une victoire, chaque détail à son importance.

—Le loup est capable de décupler sa vitesse pour arriver à ses fins, je poursuis. Pour tout vous avouer, cet animal me fascine... Ah, mais je m'égare...

Mes jambes se placent correctement et mes lèvres s'étirent à peine lorsque je plie légèrement les genoux. Ma bouche s'entrouvre pour prendre une calme mais très profonde inspiration avant que je n'expire lentement, et puis...

Je n'ai besoin que d'une seule impulsion, et je m'élance à toute hâte vers cette petite souveraine telle la foudre pourfendrait le sol avant de s'élever dans les airs, mon corps penché en avant à quelques centimètres à peine des pavés du terrain d'entrainement sous son regard éberlué. Elle n'a même pas le temps de cligner des yeux et encore moins celui de réaliser que mon visage arrive au niveau de sa taille, mon épée fermement serrée entre mes mains décrivant maintenant un arc de cercle avec la puissance nécessaire pour la désarmée. Sa hache quitte ses doigts et vole à plusieurs mètres de là avant de se planter au sol fendant la pierre. Les mèches bleuet de mes propres cheveux se soulèvent et dansent entre nos regards qui se fondent, le rythme de la mélodie accélère ou bien est-ce le reste du monde qui ralenti, mais mon avant bras vient se plaquer sous la gorge de la future impératrice que j'écrase par terre avant de pointer ma lame faite d'acier devant ses orbes parme. J'aime ce regard à la fois stupéfait et presque... admirateur. J'aime voir l'éclat de ses yeux briller ainsi, ce sentiment d'impuissance accompagné de la conscience de devoir se dépasser. Désormais, elle sait qu'elle ne m'arrive pas à la cheville, et que le soleil ne se lèvera pas demain sur le jour où elle pourra me défaire.

—Dois-je continuer ou bien cela vous suffit-il, Edelgard ? Pour ma part, je pourrais continuer ainsi pendant des heures mais je crains hélas que vous ne feriez que vous fatiguer vainement devant un tel écart de force.

/

Cela fait un peu plus d'une semaine que je suis au palais et je commence à peine à trouver mes marques ici. Il m'arrive encore de me perdre bien que je connaisse maintenant par cœur le chemin entre ma chambre et le terrain d'entraînement. Je sais aussi retrouver les portes d'entrée du palais même si je ne suis allé dans la capitale qu'une seule fois depuis mon arrivée, afin d'acheter de quoi aiguiser mon épée. Il y a beaucoup de matériaux ici mais j'avoue ne pas vraiment avoir envie de me servir des ressources de l'empereur. Il me faudra quelques jours supplémentaires pour me tracer une carte mentale de cette demeure, d'autant plus qu'entre les cours que je dois dispenser et les tâches qui m'incombent concernant la sécurité de la princesse héritière, je n'ai au final que très peu de temps pour moi.

De la fumée noire accompagnée d'une très désagréable odeur m'enveloppe et me réveille presque alors que mes quelques pensées m'avaient emmené ailleurs. J'approche à toute hâte de la structure de pierre avant d'ouvrir la petite grille en fonte et un épais nuages s'en échappe, des rideaux sombres s'élevant autour de moi et irritant déjà mon nez, ma gorge et mes poumons. Je n'ai le temps d'attendre que ce brouillard se dissipe que je tire la plaque métallique pour constater l'ampleur de la catastrophe. C'était inévitable, hélas.

Un toussotement attire soudain mon attention et il ne s'agit pas de mes poumons qui malgré les émanations se portent à merveille. C'est que j'ai maintes fois connu pire. Je me tourne vers l'une des entrée de la pièce bien que je ne puisse voir à plus de deux mètres devant moi avec toute cette fumée qui m'entoure, et ce ne sont pas les rideaux qui se dissipent mais la silhouette qui apparaît soudain sur ce sombre tableau.

—Comptez-vous tuer quelqu'un, Professeure ? j'entends déjà se plaindre. Cette odeur déplaisante se sent depuis... elle continue avant de marquer un temps d'arrête. Qu'est-ce donc que... cette chose ? elle reprend après quelques secondes, incertaine.

Les yeux de la petite souveraine se posent sur le plateau que je tiens entre mes mains que je pose expressément sur la table de bois juste à côté, sous son regard curieux, une expression affligée grimant son beau visage. Et puis, j'observe à mon tour cet amas de charbon. Il me faut bien reconnaître posséder nombre de faculté, mais certainement pas celle de cuisiner.

—Si vous désiriez manger quelque chose, il suffisait de le demander et les cuisiniers se seraient chargés de cela, elle fait tout naturellement.

—Je préfère faire les choses par moi-même, je rétorque laconiquement.

Ses yeux plissent vers moi et son visage se referme. Ses bras se croisent sur sa poitrine et je ne sais si elle est contrariée ou bien seulement comme cela par nature. Comme j'ai plus d'une fois déjà pu l'entendre, elle n'a pas vraiment eu l'habitude de rencontrer des personnes comme moi, bien que, j'ignore moi même ce que j'entends par là.

Edelgard et moi apprenons à nous connaitre lentement mais surtout bien malgré nous. Il se trouve que l'on apprend davantage de quelqu'un en combattant et en observant qu'en échangeant toute la journée et les entraînements que je compte dispenser entre une et trois fois par semaines comme ce fut le cas lors de celle-ci, iront évidemment dans ce sens. Et puis, je préfère le silence à des discussions sans intérêt auxquelles je dois souvent participer contre mon gré, d'autant plus que j'ai parfois l'impression que ma présence, mes manières, ou bien les deux, la dérangent. Mais peu importe, lorsque j'aurai rempli mes obligations, je partirai tout simplement et elle n'entendra probablement plus jamais parler de moi. Sauf peut-être en tant que...

—Professeure ?

Je me suis encore un instant égarée. A quoi pensais-je ? La fumée de cette expérience carbonisée m'est probablement monté à la tête et je dois bien avouer que le regard parme de la souveraine posé sur moi avec autant... d'attention, et de curiosité, sans doute, ne m'aide pas à reprendre mes esprits. Quoiqu'il en soit, j'arrive enfin à réagir lorsqu'après de longues secondes, la blanche décide de mettre fin à ce contact visuel entre nous pour se diriger vers l'un des nombreux comptoirs de cette cuisine. Elle se baisse, ouvre la porte d'un des casiers de bois, tend son bras à l'intérieur et... Je ne quitte plus ses mouvements des yeux et ce ne sont certainement pas ses cheveux qui ondulent sur la cape vermeille elle-même recouvrant sa tunique de jais qui m'aident à décrocher. Je me fais violence pour regarder ailleurs lorsqu'elle se relève et pose une petite boîte cubique et métallique à côté de mon... repas ? ou de ce que cela aurait du être, avec quelques minutes de cuisson en moins.

—Ce n'est pas en mangeant ceci que vous pourrez espérer un jour me battre, je souffle lorsqu'elle porte l'un des nombreux petits biscuits ronds à ses lèvres.

Le gâteaux semble maintenant figé devant sa bouche ouverte et son regard assassin me flagelle pour cette... remarque, de toute évidence. Je me demande un instant si je n'aurais pas du me taire.

—Et vous ne garderez pas votre taille de guêpe très longtemps si vous ne vous nourrissez que de sucreries, j'ajoute en refermant le couvercle de la boîte.

Je crois qu'il n'existe aucune chose en ce monde dont je ne m'embarrasse vraiment, même lorsque j'ai conscience que je le devrais, pour mon bien et pour celui des autres mais... Je n'aime m'encombrer de manières ou politesses que je juge... simplement inutiles.

—Eh bien, Professeure, j'ignorais que ma silhouette avait tant d'importance à vos yeux.

Je ne saurais dire si elle plaisante, ou bien si elle est sérieuse mais j'ai l'impression que la température plutôt élevée de la pièce à gagné mes joues et je m'empresse de prendre la petite boîte pleine de gâteaux pour la ranger à sa place. De cette façon, je gagne quelques secondes pour... pour quoi, au juste ? Retrouver mon calme ? Quand l'ai-je perdu ? Cela ne me ressemble pas.

—Votre santé en a, je lui répond. Du moins, tant que je serais responsable de vous.

Sa tête penche sur le côté et elle me toise de toute sa hauteur qui ne dépasse cependant pas la mienne, même avec ses bottines surélevées de talons. Et pourtant, je sens le poids de sa considération peser sur moi comme une très lourde armure.

—Je me permets de vous rappeler justement que vous êtes ici pour m'enseigner, non pour me materner, la blanche s'offusque. N'oubliez pas qui je suis ni quelle est votre place ici. Il me serait très facile de...

Mais je ne la laisse pas finir que je m'approche d'elle vivement, mes doigts se resserrant autour de son poignet ganté de blanc pour éloigner l'objet de cette... mésentente, de ses lèvres qui en disent trop à mon gout. J'ignore si c'est mon geste qui la fait taire, mon regard dont je vois le reflet glacial dans ses yeux parme, ou bien notre soudaine proximité.

—N'essayez pas de me contrarier, Edelgard. Sachez que les menaces n'ont jamais eu aucun effet sur moi.

Je relâche enfin mon emprise et je sens mon corps se détendre lorsque mon souffle s'échappe nonchalamment d'entre mes lèvres. S'il demeure quelque chose qu'il me serait préférable d'ignorer, c'est bien le mépris dont sont capables les nobles. Mais... force est de constater qu'il me faut encore travailler cela.

—Mangez-donc celui-ci si vous y tenez tant, et tâchez de grandir.

Ces dernières paroles que je lâche avec beaucoup d'amertume me surprennent moi-même, et c'est avec une contrariété que je ne peux nier que je quitte les cuisine sans même emporter mon désastreux dîner.

/

Je n'ai pas croisé l'impératrice, enfin, la future impératrice, depuis deux jours. J'ignore si elle m'évite ou bien si c'est moi qui l'évite, bien que cette seconde option révélerai une immaturité que je ne me connaissais pas. Elle n'était pas sur le terrain d'entraînement ce matin, et bien que nous n'avions pas cours ensembles, il m'arrive de la croiser lorsque je m'y rends alors je me disais que peut-être... Edelgard ne se trouvait pas non plus dans l'étude où elle passe parfois des heures, le nez dans des bouquins qui m'effraient de par seulement leurs épaisseurs. Enfin, ce n'est pas comme si j'avais besoin de la voir, ou comme si je la cherchais mais... Je déambule depuis plus d'une heure dans les couloirs du palais impérial, la tête pleine de pensées auxquelles je ne suis pas habituée.

Je pense pouvoir affirmer ne pas avoir fermé l'œil de la nuit même si je passais probablement par des phases d'éveil et d'autres où mes songes se superposaient presque à la réalité tant je demeurais entre deux flots. Une vague m'emportait, une autre me frappait pour me rappeler à l'ordre et me hurler de garder les yeux ouverts. Cela m'a permit de réfléchir une bonne partie de la nuit et j'en suis rapidement, et surtout malheureusement, venue à la conclusion que... J'ai été trop excessive, et un tel excès de virulence ne me ressemble pas. J'ignore pourquoi Edelgard est capable de me mettre dans des états pareils, d'autant plus que je ne la connais pas et que je me fiche éperdument de ce que les autres peuvent penser moi, elle y comprit. Et pourtant... j'ai perdu mon sang froid devant son manque de... considération ? et son attitude hautaine.

J'arrive devant la bibliothèque du palais qui n'est pas aussi grande que ce que j'imaginais au vu de la grandeur de cet endroit. Cela n'enlève néanmoins rien de la superbe de cette pièce tapissée de vermeil - encore - par dessus du bois parfaitement entretenu que je devine ancien. Les étagères sont faites de bois nobles, et il y a tant de livre rangés parfaitement par ordre alphabétique, sans doute, que je ne saurais les compter. Malheureusement, cette petite pièce est vide et je me demande pourquoi ce palais est aussi silencieux. Je ne fais que croiser des domestiques et des gardes, qui me regardent souvent très curieusement, et aussi des nobles de la cours impériale lorsque l'empereur à des affaires avec eux. Ma foi, n'ayant aucune envie particulière de me plonger dans une affreuse et interminable lecture bien que j'imagine que certains de ces livres seraient forts intéressants, je préfère faire demi-tour, si l'on m'en laisse l'occasion cependant.

Mon corps tout entier se redresse et mes muscles se tendent lorsque mes yeux croisent le regard chartreuse d'un homme que je n'avais pas non plus croisé depuis un bon moment. Même dans des couloirs et des pièces vides, une ombre sait visiblement se fondre dans la lumière.

—Professeure, me salue celui aux cheveux de jais. Je n'imaginais pas vous croiser ici et aurais au contraire juré pouvoir affirmer que vous n'aviez pas la patience nécessaire à de telles... occupations.

Son regard étrécit est toujours aussi froid que la première fois que je l'ai rencontré, et son sourire aussi sournois. Il prétend ne pas imaginer pouvoir me croiser là, et pourtant, je suis convaincue qu'il savait parfaitement où me trouver. N'est-ce pas son rôle, à lui aussi, de veiller sur sa souveraine, et de fait, sur les personnes qui l'approchent ?

Il fait quelques pas, passe à mes côtés, les mains liées dans son dos derrière sa cape sombre qui se soulève sur son passage. Il m'analyse, encore.

—Chercheriez-vous quelque chose de particulier ? il me demande. Ou bien... quelqu'un ?

—C'est exact. Il me faut m'entretenir avec la future impératrice.

Son sourire prend une place plus important sur son visage. Il n'est visiblement pas surprit, au contraire. Je me demande s'il arrive à lire dans les pensées des autres ou bien s'il a toutes ses années durant développé une réelle capacité à deviner les intentions des autres. Je suppose qu'il faut au moins ça pour tenir le rôle d'ombre de l'empire.

—Dame Edelgard n'est pas ici, il ne m'apprend pas. J'ignorais que son Altesse devait recevoir des enseignements aujourd'hui.

—Ce n'est en effet pas le cas, je lui affirme. Je dois cependant également veiller à sa sécurité comme le spécifie le contrat qui me lie à l'empereur. De fait, il m'est nécessaire de savoir où elle se trouve.

—Ce qui m'a l'air d'être particulièrement mal engagé puisque vous êtes ici, et que, Dame Edelgard ne l'est pas.

Je fais fi de ses remarques qui suintent de mépris à mon égard. Je me suis habituée à son côté... acerbe, je dois dire, depuis que je l'ai vu en haut des marches devant l'entrée du palais. Il m'inspire peut-être de la méfiance, je sais néanmoins être assez prudente et réfléchie pour deviner des menaces derrière ce genre de propos. Il n'a jamais dissimulé les siennes et j'imagine très aisément que ses intentions ne sont pas bienveillantes et que, s'il le pouvait, il me ferait probablement disparaître. C'est du moins ce que ses yeux et son assurance reflètent.

—Vous trouverez son Altesse sur les terrasses surplombant les jardins, il souffle lorsque je passe sous l'encadrement de la pièce.

Je le remercie de façon brève et me met immédiatement en route. Je me demande pourquoi je n'y ai pas pensé plus tôt, mais probablement que lorsque je me suis rendue moi-même au milieu des compositions fleuries et que je ne l'ai point trouvée, je n'ai pas imaginé qu'elle serait simplement en train de les contempler d'en haut.

Lorsque je suis de retour dans le hall de réception, j'emprunte les immenses escaliers qui mènent au premier et pénètre dans l'aile droite du palais. Je ne m'étais encore jamais rendue ici, je crois que les chambres de la famille impériale ne se trouvent pas très loin d'ailleurs, quand celles des serviteurs - nobles et domestiques - sont à l'opposée, dans l'aile gauche. Je suis chargée de sa protection, et je dois donc demeurer à ses côtés, oui. Mais visiblement pas trop non plus. Et, enfin, lorsque je redessine mentalement la carte que je me suis faite du palais pour savoir quel chemin emprunter dans ces labyrinthes dorés, j'arrive à mon tour sur les terrasses. Et si je dis à mon tour, c'est parce que Hubert avait raison.

La princesse héritière est de dos, penchée, les bras croisés sur le muret qui la sépare du vide, et la première chose que je fais est d'admirer ses cheveux blancs qui cascadent. Même si elle n'a point bougé, nuls doutes qu'elle sait que je suis là. Je prends une seconde, peut-être deux, je me demande pourquoi je suis ici car il n'est pas dans ma nature de me soucier du bien-être des autres, et encore moins d'aller m'enquérir auprès d'eux. Et pourtant, je suis bien en train de m'approcher d'elle, mes pensées tentant de s'ordonner pour que je ne sorte pas plus de sottises ou choses que je pourrais potentiellement regretter.

—Eh bien, Edelgard, je ne vois point de biscuits entre vos mains aujourd'hui, je souffle avant de me mettre à son niveau et de plonger mon regard sur le tableau coloré.

Je m'émerveille presque sur les diverses couleurs des jardins intérieurs. D'ici, c'est au moins tout aussi beau que lorsqu'en bas les feuilles caressent notre souffle. Les effluves fleuries remontent d'ailleurs jusqu'à nous et... je dois dire que cela est très apaisant de se sentir ainsi enveloppée de ces diverses fragrances. Je respire la poésie de ces jardins comme s'ils me contaient d'agréables histoires.

—Vous seriez-vous soudainement lassée de ces victuailles sucrées ?

Elle reste silencieuse, sans même me regarder, les yeux amarrés à cette peinture aux teintes nuancées. Puis je l'entends souffler lorsque ses lèvres s'ouvrent, elle se redresse, ses talons claquent contre le marbre et elle s'adresse enfin à moi :

—Au risque de vous décevoir, il n'en est rien.

Elle marque un temps d'arrêt, ses yeux me questionnent et je ne sais quelles réponses elle attend que je lui donne, ou bien peut-être est-elle encore en train de me jauger, de me considérer. J'ai parfois l'impression qu'elle passe son temps à le faire.

—Je préfère seulement les conserver pour de meilleures occasions. Les spécialités d'Enbarr ne savent me contenter.

Elle m'explique brièvement que la boite de l'autrefois provient du Royaume et qu'elle ignore quand elle en recevra de nouveau. Cette histoire de biscuit ne suscite aucun intérêt en moi, car même s'ils sont la source de notre... conflit ? je ne suis pas venue vers elle pour parler bonbons et sucreries.

—Je me suis montrée excessive, Edelgard, je souffle en balayant les jardins de mon regard afin d'éviter le sien. Sachez que je le regrette.

—Eh bien, je ne vous pensais pas capable d'excuses, Professeure.

Ce ne sont pas des excuses, du moins, pas vraiment, mais ses lèvres s'étirent de nouveau et je préfère de fait ne pas la contredire. Ah, je la regarde encore, et avec plus d'attention que nécessaire. Elle m'étonne, et la curiosité que je commence à nourrir la concernant me laisse... perplexe, et également désorientée.

—Je regrette également de vous avoir laissé penser que... elle hésite une seconde. Je me sentais supérieure à vous d'une quelconque manière.

Mes yeux plissent et son regard se soustrait au mien lorsqu'elle détourne la tête. Cette gamine est tellement étrange, et l'image que j'ai maintenant d'elle diverge tant de celle que je m'étais faite avant de prendre mon poste...

—Vous êtes bien différente des autres nobles, je laisse échapper sans vraiment m'en rendre compte.

—Parce que je suis l'héritière de l'empire, ou bien parce que je ne ressens aucun mépris envers ceux qui sont nés dans des maisons que les impériaux n'osent même pas nommer ?

Elle s'arrête à nouveau et... je ne sais quoi répondre à cette question plutôt inattendue mais pertinente. Je pensais trouver une gamine trop prétentieuse et arrogante ici, et, je peux en effet affirmer qu'elle l'est mais... elle n'a rien d'une enfant, quand je l'entends ainsi parler.

—J'imagine qu'il s'agit des deux à la fois, elle n'attend pas.

Elle se retourne et ses yeux fixent un point invisible sur le mur tandis que les miens suivent les mouvements de vagues de ses longueurs albâtres. Ah, j'arrive de nouveau à sentir cette très délicate odeur d'agrume...

—Je me demandais, Professeure...

Je l'imite et me tourne à mon tour, mon dos prenant appuis contre la rambarde de pierres, mes épaules en arrière, mes coudes se posant sur celle-ci. J'attends une seconde qu'elle ne termine, observe son visage se tourner vers moi, amarre mes yeux dans ses orbes parme qui brillent curieusement d'un éclat que je vois pour la toute première fois. Elle me regarde avec curiosité et... légèreté.

—L'auriez-vous vraiment mangé ?

—Pardon ?

—Votre plat, elle précise.

Je prends une minute pour me remémorer duquel elle parle, mais c'est assez rapide et je sens de nouveau l'odeur acre de brûler dans ma gorge comme si je la respirais de nouveau. Je dois moi-même avouer que cette chose n'était pas une de mes meilleurs tentatives en matière de cuisine, mais... il faut bien se nourrir et je ne supporte pas de gâcher la nourriture. Cette fois fût une regrettable exception.

—Je l'aurais mangé, j'affirme alors. Durant certaines de mes missions, il m'est arrivé d'être privée de nourriture durant plusieurs jours, ou bien de devoir me nourrir de choses que vous n'approcheriez même pas de votre bouche.

—Qu'en savez-vous, Professeure ? Est-ce là l'image que vous avez de moi ? Celle d'une noble vivant dans un palais doré, incapable de sortir de cette zone de confort ?

—Affirmeriez-vous le contraire, Edelgard ?

Elle ne me répond pas, ses yeux se ferment et son sourire s'agrandit. Voilà bien une question qui ne fera que semer plus de doutes dans ma tête quant à ce que je dois ou non penser d'elle, mais... j'imagine qu'elle omet de répondre volontairement. De quoi laisser mon imagination interpréter sa réaction.

—Il est bien plus facile de faire cuire de la viande plantée au bout d'une pique au dessus d'un feu de camps que dans l'un de vos fours.

—Eh bien, n'ayant jamais expérimenté l'un ou l'autre, je ne saurais vous donner raison ou vous contredire sur ce point, mais je suppose qu'il s'agit là seulement d'habitudes.

—N'avez-vous vraiment jamais cuisiné, Edelgard ? je reste étonnée.

—Je n'ai jamais eu l'opportunité de le faire, mes talents culinaires sont donc quelques-peu... sous-développés.

Elle sourit un peu plus, et il est plutôt amusant de voir l'héritière de l'empire reconnaître qu'elle possède certaines lacunes. Encore une chose qui la rend différentes de tous les autres nobles prétentieux que j'ai pu rencontré car bien qu'elle le soit, elle reconnait aussi ne pas être parfaite.

—Mais j'imagine que cela ne fait point partie de vos domaines d'enseignements.

—Je crains hélas que vous n'ayez raison Edelgard, à moins que vous n'ayez développé une certaine forme de résistance au poison durant votre enfance.

—Cela serait me serait en effet fort profitable, elle chuchote presque.

Tiens, j'ai l'impression que la tonalité de sa voix est... Non, je dois certainement me faire des idées, car ses lèvres me sourient et son regard flatte ma désespérante tentative de plaisanterie.

/

Nombre de nobles se sont présentés au palais aujourd'hui, et le silence habituel entre ces murs s'est vite changé en brouhaha désagréable. J'ignore pourquoi les grosses têtes de la cours impériale étaient présentes, les ministres, chefs de guerre et généraux et j'espère sincèrement que rien ne se trame ici. Après tout, une guerre pourrait si facilement éclater entre les trois nations. L'alliance de Leicester est plutôt pacifiste mais j'ai entendu dire qu'il existait une certaine... rivalité entre l'empire et le royaume de Faerghus. Sans oublier que ces derniers mois, des groupes de brigands et d'assassins se sont formés et composent aujourd'hui un très solide réseau. Une menace qu'il faut au plus vite faire disparaître.

En sortant de l'étude où je donnais un cours à la future impératrice sur le choix des armes en fonction du type d'ennemis, nous avons croisé le premier ministre de l'empire accompagné de son fils, un rouquin dont je ne me souviens déjà plus du nom qui semble vouer une certaine forme de... rivalité ? envers la princesse héritière. J'ai également oublié le prénom du bonhomme, et la seule chose dont je me souviens est que sa tête dégarnie de cheveux en quasi totalité ressemblait à un gros cailloux qui brille, ainsi que ses quelques problèmes... d'embonpoint, si je puis dire. Quoiqu'il en soit, je reste encore étonnée d'avoir pu voir un père et son fils presque diamétralement opposés, car si Ferdinand - ah, je m'en souviens maintenant - a montré beaucoup de respect envers la future souveraine, le rondelet s'est révélé ouvertement condescendant et arrogant face à elle. J'ignore quelle peut-bien en être la raison mais il ne semble avoir aucune estime pour Edelgard.

Je termine ma ronde tout en repensant à ce pléthore de noblesse écœurante et d'arrogance qu'il m'a été permit de voir aujourd'hui. Je pense la prochaine fois trouver une excuse pour m'éclipser du palais même si je dois enseigner à la princesse Hresvelg assise au milieu d'un bois, ce serait d'ailleurs là une parfaite occasion de lui apprendre deux ou trois choses sur la façon de survivre au milieu de nulle part bien que... j'imagine qu'elle n'en aura jamais l'utilité.

Il fait sombre et j'ai préféré ne pas prendre de torches, me sentant particulièrement à l'aise dans cette obscurité dans laquelle je me fond parfaitement. Comme chaque nuit depuis que j'ai pris mes marques, je fais le tour des couloirs pour m'assurer que tout est calme et désert. Cela fait à la fois partie des devoirs que mon contrat m'impose, mais également ceux que ma vigilance naturelle me somme. J'en ai finis depuis longtemps dans l'aile ouest du palais et je passe maintenant devant les portes des chambres de la famille impériale. J'ai pu constater que la plupart était vide, pour ne pas dire... toutes sauf une, l'empereur ayant des appartements rien qu'à lui au dernier étage. Je m'avance dans la seule lueur de la lune à pas de loup, loin de moi l'envie de réveiller la princesse héritière qui doit dormir dans un profond sommeil, ou... peut-être pas.

Comme chaque nuit depuis presque un mois maintenant, j'entends le son de sa voix qui s'échappe presque... douloureusement d'entre ses lèvres, et comme chaque nuit, je me tiens devant sa porte, incapable de savoir si je dois frapper ou bien la laisser en proie à ce que je suppose être des cauchemars récurrents. J'ai l'impression d'entendre des appels à l'aide mais... elle n'a jamais mentionné ses terreurs nocturnes pendant mes cours ou bien lors de nos entraînements, pas même les quelques fois où l'on parle d'autre chose. Je suppose ainsi qu'elle ne désire pas se confier à ce propos, et c'est pour cette raison que je décide chaque fois de m'en aller silencieusement et de la laisser gérer elle-même ce qui s'apparente presque à une torture que Morphée lui inflige.

Au début, je ne restais qu'une poignée de secondes, étonnée, et puis ces quelques secondes se sont changées en minutes, en de très longues minutes même durant lesquelles je ressens désormais une étrange forme d'accablement. Je me sens impuissante face à cette situation dans laquelle je n'ai aucune utilité, sans oublier que me soucier de quelqu'un me perturbe fortement. Enfin, cette nuit encore, je passe mon tour, et m'éloigne aussi silencieusement que je suis arrivée.

Je finis de descendre les quelques marches et arrive au pallier où se rejoignent les deux immenses escaliers latéraux du palais, bien trop pensive pour retourner dormir. Peut-être pourrais-je aller m'entraîner, ou bien... Je souffle, incapable de réfléchir à quoique ce soit, et il est déraisonnablement tard déjà. Je dois demain matin montrer de nouveaux mouvements à l'héritière et je ne voudrais pas lui laisser l'impression de n'être que l'ombre de moi-même, ce rôle étant réservé au fils Vestra. Quoiqu'il en soit, il n'y a rien d'étrange cette nuit encore, le calme de ce palais aussi grand qu'il semble vide parait presque immuable. Je me retourne une dernière fois avant de finir de descendre, et plante mes yeux dans les énormes fenêtre qui font face aux portes d'entrée titanesques. Le ciel est sombre cette nuit, et cela n'est pas du à l'absence du soleil. Les nuages glissent sur la voûte céleste, masquant régulièrement l'astre laiteux qui me laisse toujours aussi... admirative. Si la lumière du soleil permet d'apprécier la beauté de ce monde, ce sont bien les rayons de lune qui la révèlent.

J'écarquille les yeux, lorsque j'entends le son familier du verre qui se brise puis de quelque chose semblant tomber au sol. Mes cheveux se soulèvent dans le mouvement de ma tête lorsque je pointe le nez en direction de l'étage d'où semble provenir ce fracas. J'entends de nouveau quelque chose dégringoler, un bruit plus sourd, puis rien... Le silence s'installe une demi seconde à peine, je sens mon cœur accélérer et je n'attends pas les cris de la future impératrice qui suivent pour bondir dans les escaliers à toute hâte.

J'arrive devant la porte de la chambre de l'Adrestienne que j'enfonce d'un coup d'épaule sans demander la moindre permission et mes yeux s'agrandissent sur l'imposante silhouette qui se tient près du lit de la blanche. Je balaye vivement la pièce du regard avant de remarquer que cette dernière se tient debout de l'autre côté de sa couche, un poignard tenu très fermement dans sa main. J'ai l'impression que le temps ralenti subitement, car je la vois très lentement se retourner vers moi, son attention sans doute attirée par le vacarme que j'ai fais en défonçant la porte. Ses orbes parme prennent racine dans les miens, le temps se fige, puis d'affreux grondements s'élèvent de l'infâme créature. Mes yeux plissent sur l'épaisse lame de métal qui s'élève au dessus de la vermine et... Tout accélère.

Je cesse de réfléchir, ferme les yeux la demi seconde nécessaire à mes doigts pour venir caresser la poignée de mon épée que je tire de son fourreau sur un son métallique qui berce mes oreilles. Je ressens les vibrations du tintement de l'acier dans tout mon corps. Mes jambes fléchissent, la nécessité de devoir atteindre ma proie avant que celle-ci n'atteigne la sienne me percute comme une pluie d'éclairs s'abattrait pour faire trembler la terre. Je m'élance plus rapidement que la foudre en un mouvement jusqu'au lit impérial sur lequel je bondis en un second pas de danse, la lame de métal termine de sortir du sien après un trop long sommeil et rencontre violemment la courbe de la hache de l'agresseur. Sa force est écrasante mais je prends appuie sur la tête du lit pour m'imposer et le faire reculer d'un pas. Profitant de cette ouverture qu'il m'offre généreusement, j'enchaîne avec un coup d'épaule pour le déstabiliser, tourne sur moi-même comme un tourbillon de pétales de fleurs dans la brise du printemps et encastre la poignée de mon épée sur l'arrête de son nez que je brise, sans aucun doute possible. Des hurlements sortent de sa bouche, il tombe au sol très bruyamment, ou plutôt s'y écrase, et un second coup puissant et parfaitement porté le fait définitivement taire. Pour ce soir du moins.

Mes poumons peinent à cracher l'air dénué d'oxygène pour se gonfler à nouveau et j'entends les battements de mon cœur frapper dans ma poitrine et résonner jusque dans ma tête. Mes doigts refusent de relâcher la pression exercée sur la poignée de ma lame et mes yeux ne cessent de fixer l'homme vautrée sur le tapis vermeil. J'ai l'impression que le silence m'enveloppe jusqu'à ce que le bruit de ses pas, à peine audible, ne vienne le rompre. Je me retourne, mes cheveux se soulèvent de nouveau et mes yeux s'agrandissent sur les siens teintés des reflets d'argent des quelques rayons de lune qui se déversent par la fenêtre grande ouverte. Je comprend rapidement que les portées de mon cœur battant à tout rompre auraient pu se briser sur le chant de sa mort.

Je fais un pas en avant, replace enfin ma lame dans ses draps, brisant à mon tour le silence par le bruit de verre écrasé sous mes pieds lorsque j'approche de la princesse héritière sans la quitter une seule seconde des yeux. Je ne sais combien de pensées me traversent et me frappent à cet instant, beaucoup trop pour les articuler correctement dans mon esprit. La seule chose à laquelle j'arrive à penser est son regard ébahi profondément ancré dans le mien, son expression à la fois choquée, ébranlée, à ses lèvres à peines ouvertes qui voudraient dire quelque chose mais sur lesquelles j'imagine chaque mot mourir. Ses cheveux immaculés détachés qui retombent sur ses épaules à peine couvertes en de longues mèches prenant la fuite, à sa peau que je pensais parfaite mais qui m'apparaît marquée de trop nombreuses blessures que je ne saurais compter. Et enfin, à tout son corps qui tremble que je serre maintenant entre mes bras.

—P- Professeure ?

Sa poitrine se soulève contre la mienne, bien qu'irrégulièrement ceci-dit, ou bien est-ce ma propre respiration, je ne sais plus vraiment. Mais la chaleur qui se dégage de son corps qui me semble... si frêle et fragile, vient envelopper le mien et m'apaise. Je n'ai pourtant pas paniqué... bien au contraire. Je la libère, mes mains trouvent le chemin de ses épaules, et je recule mon visage afin de pouvoir de nouveau contempler le sien.

—Vous allez bien, je souffle alors.

Non, ce n'est pas une question mais bien une affirmation, une simple constatation pour être plus précise. Ah, pourquoi me suis-je autant inquiétée ? Est-ce seulement parce que l'on m'a confiée sa vie ou bien... parce que je me suis, sans le vouloir, attachée à ce petit bout de femme ? J'ai bien peur qu'il ne s'agisse des deux.

Mes doigts quittent sa peau nue sur laquelle j'arrivais à sentir les nombreuses cicatrices, sa légère robe blanche vient de me révéler bien malgré elle qu'il demeurait dans son passé des événements que je n'aurais jamais soupçonnés. Mais... ces quelques preuves font naître en moi bien plus de questions qu'elles ne m'apportent de réponses. Je finis enfin par relever les yeux et ce qui m'interpelle maintenant est la teinte à peine rosée qu'ont pris ses joues d'ordinaires si pâles...

Je recule encore et croise mes bras sur ma poitrine comme dans un mécanisme d'auto-défense dont j'ignorais avoir besoin, avant de tourner de nouveau la tête pour m'assurer que l'horrible créature est toujours à sa place, ou bien... pour fuir le regard d'Edelgard. Elle finit par s'approcher à son tour lentement, la petite dague toujours dans sa main, juste au cas où, peut-être. Elle examine l'individus et je ne sais si elle le reconnait ou non, ou si elle est seulement choquée. En fait, j'ignore tant de choses d'elle que je ne saurais dire ce qui lui traverse l'esprit ni les pensées que son regard dissimule.

—Il respire, je lui assure.

Ses yeux plissent pendant une seconde, peut-être deux, avant de chercher les miens, puis ses lèvres s'agrandissent presque lorsqu'un éclat vif traverse son regard comme le ferait une étoile filante sur un sombre ciel d'hiver.

—Je ne vous pensais pas être le genre de femme à faire preuve d'autant de retenue, elle m'avoue très franchement.

—Eh bien, je ne voulais pas passer le restant de la nuit à laver votre tapis.

Une petite marque se dessine à la commissure de ses lèvres et je peux maintenant affirmer qu'elle comme moi, nous détendons enfin après ce... remue-ménage. Et puis... quelque chose me frappe soudain. Nous sommes toujours seules malgré le vacarme causé...

/

Il fait particulièrement beau aujourd'hui et malgré les pluies régulières de l'automne, le soleil brille et ses rayons galvanisent la capitale. Devant l'entrée du palais, j'attends qu'Edelgard ne daigne enfin se montrer. J'ai proposé à la jeune souveraine d'aller faire un tour dans le centre-ville d'Enbarr, prétextant que j'avais quelques courses à faire et que si elle voulait en profiter, elle pouvait si elle le désirait, m'accompagner. Elle a accepté cette... proposition bien que j'imagine aisément que les nombreux domestiques se chargent la plupart du temps de lui apporter tout le nécessaire à son confort.

Ah, je la vois enfin qui sort, les gardes la saluant très solennellement lorsqu'elle passe les portes et... cette robe rouge qui ondule à chacun de ses pas est vraiment magnifique. Ne souhaitant manquer d'oxygène, je préfère cesser de l'observer ainsi et détourne le regard lorsqu'elle arrive enfin en bas des quelques marches.

—J'ai bien failli partir sans vous, je fais lorsqu'elle se place à mon niveau.

—Eh bien, je pensais qu'une ancienne mercenaire était moins impatiente que cela, elle rétorque avec une pointe d'arrogance.

—Lorsqu'il faut capturer ou bien exécuter quelqu'un, pas lorsqu'il s'agit uniquement d'attendre la princesse héritière d'un pays.

—Depuis quand vous permettez vous une telle familiarité envers votre souveraine ? elle demande en posant le dessus de ses mains sur ses hanches, une expression plus sévère sur son joli visage.

—Depuis que les journées raccourcissent, Edelgard, je n'ai pas tout mon temps. Et je me permets de vous rappeler que vous n'êtes en aucun cas ma souveraine, seulement mon élève.

—Vous êtes si rude, Professeure, mais si les choses sont ainsi, alors allons-y.

Elle me dépasse fièrement, ses mèches neigeuses se soulevant dans son sillage et je remarque que sa robe laisse apparaitre une partie de son dos nu. J'imagine que... je devrais faire fi de ses omoplates qui se dessinent derrière chacun de ses mouvements et du sentiment étrange et ridicule qui m'accompagne lorsque mes yeux s'attardent un peu trop sur elle.

—Allons, hâtez-vous ! elle exige en se tournant vers moi.

Je lève un sourcils devant tant d'autoritarisme et mes lèvres se parent d'un sourire devant ce soudain sérieux puis je m'empresse de la rejoindre. Bien que l'envie de la contrariée ne me quitte plus depuis quelques semaines, je n'ai vraiment pas tout mon temps et qui sait si les nuages ne vont pas réapparaître et faire tomber la pluie.

J'ai également proposé à Hubert de se joindre à nous lorsque je l'ai croisé ce matin. Une invitation qui l'a surprit avant qu'il ne la décline. Cela tombait bien puisqu'il ne s'agissait là que de pures politesses à son égard. Non pas que je préfère me retrouver seule avec la future impératrice, et encore moins avec lui ceci-dit, seulement, sa présence n'est pas toujours des plus agréables bien que, les tensions entre nous soient maintenant moindres. J'ignore s'il souhaite encore me voir disparaître, mais il tolère maintenant ma présence, tant que... je ne reste pas trop collée à Edelgard, cela va s'en dire. Je suis étonnée, de fait, qu'il ne soit pas avec nous, mais peut-être que l'ombre préfère fuir le soleil. Plus sérieusement, je sais que le garçon à beaucoup de choses à régler entre la sécurité de son Altesse comme il aime l'appeler, et les manigances qu'il orchestre en permanence pour diverses raisons dont j'ai préféré ne pas me préoccuper. Il faut dire que l'attaque nocturne du mois dernier ne l'a pas laissé indifférent puisque lui-même, a bien failli y laisser quelques plumes.

Aujourd'hui encore, je m'étonne de l'organisation du groupe engagé pour assassiner la future impératrice. Je suppose que ces hommes s'étaient tous infiltrés pendant la journée. Quatre d'entre eux se sont glissés dans la chambre du vassal et ce dernier a manqué de peu de détruire toute l'aile du palais tant la puissance de ses sorts était... impressionnante. Il a fallu des jours pour nettoyer le miasme laissé derrière lui. Aucun des hommes se n'en est sorti, Hubert ne fait définitivement pas dans la délicatesse et n'a aucune clémence. Tous ceux qui attentent à la vie de l'impératrice méritent de perdre la leur, dans d'atroces souffrances si possible. Kostas, lui, le chef du groupe, finira ses jours dans une prison de l'empire même si... j'imagine que le fils Vestra, une fois les réponses qu'il souhaite obtenues, finira par l'exécuter également. Et... cela m'est parfaitement égal, j'aurais pu le faire moi-même. Quoiqu'il en soit, ces déchets du genre humain savaient parfaitement ce qu'ils faisaient, où ils se trouvaient, et qui ils affrontaient. La preuve en est qu'ils se sont retrouvés à quatre contre le mage noir, et le chef devait se charger de l'héritière. Evidemment, ils ne se doutaient pas que je viendrais bouleverser leurs plans rondement menés.

Nous longeons le canal pour aller jusqu'au centre d'Enbarr et bientôt une myriade de possibilités s'offre à nous. Je ne sais pas vraiment quoi proposer maintenant que nous empruntons les rues le long desquelles les marchands exposent toutes sortes de choses sur leurs étales. Je dois avouer ne pas vraiment apprécier les grandes villes, et donc, encore moins les capitales en toute logique et pourtant, malgré la foule un peu oppressante, cela n'est pas si mal de se trouver ici. Les rayons du soleil sont doux et les feuilles des arbres et buissons des différentes allées s'ouvrent pour accueillir toute cette lumière. Pour la ville la plus développée de Fódlan, je dois avouer que je m'attendais à quelque chose de plus... urbain, si je puis dire. Non pas que ça ne le soit pas, bien au contraire mais... J'arrive à respirer.

—Désirez vous manger quelque chose ? je demande à l'attention de la future impératrice.

Mais celle-ci n'est plus à mes côtés. Je me retourne, la cherche du regard jusqu'à enfin apercevoir la cascade de neige sur la rivière vermeille. Je m'approche et remarque que les yeux de la princesse se perdent sur une vitrine exposant toutes sortes de... petites choses... très colorées. Lorsque l'un des clients ouvre la porte de ce petit commerce, une effluve sucrée et riche de notes en tout genre se déverse et vient remplir mes poumons, délicieuse poésie. J'avoue ne pas avoir d'intérêt particulier pour tout ce qui ne se fait pas rôtir ou bien braiser mais je reconnais là une odeur très agréable. Pourtant, l'héritière de l'empire se détourne et reprend son chemin. Je la rattrape, saisis son bras et rencontre ses orbes parme qui m'interrogent soudainement.

—Vous pouvez me le dire, Edelgard, je fais en passant nonchalant ma main dans mes cheveux. Si c'est cela que vous voulez.

Sa tête penche légèrement sur le côté ce qui accentue la curiosité qu'elle me porte. Je me sens nerveuse et cela ne me ressemble guère et puis, ses yeux plissent vers moi, une expression plus sérieuse durcissant ses traits délicats.

—Êtes vous bien certaine de cela ? elle me demande. Je pensais que cela n'était pas favorable à nos entraînements.

Ah, elle fait certainement référence à cette fâcheuse histoire de biscuit et cela me met assez mal à l'aise. Je voulais seulement lui faire plaisir, enfin, sans doute. Je me demande d'ailleurs depuis quand le plaisir de cette demoiselle m'importe...

—Eh bien, je pourrais faire une exception, du moins, si vous en avez envie.

Elle reste silencieuse et me parait dubitative. J'ai très vite remarqué son goût pour le sucre les très rares fois où j'ai dîné avec elle après des leçons ou des entraînements trop tardifs et elle a plutôt tendance à jeter son dévolu sur les desserts que sur tout ce qui les précède. Je suis presque certaine qu'elle ne veut pas se montrer... réceptrice ? devant ma proposition, et qu'elle préfère conserver sa fierté que de m'avouer en avoir envie.

—Faut-il que je vous les offre pour espérer vous voir les accepter ?

—Puisque vous comptez me les offrir avec l'argent de l'empire, on pourrait penser que je me les offre moi-même.

—Il s'agit d'une très honnête rémunération, Edelgard, pour les enseignements que je vous dispense ainsi que pour veiller à votre sécurité.

—Ne s'agit-il vraiment que d'un travail comme un autre pour vous ?

Sa question me déstabilise, je ne m'attendais pas à quelque chose de si... direct. Que veux-t-elle dire par là ? Lui donné-je l'impression que c'est tout ce qu'elle représente à mes yeux ? Une tâche ? D'ailleurs... suis-je moi-même capable de répondre à cette question ? Il est vrai que m'occuper de l'héritière de l'empire est quelque peu différent des missions qui m'ont été confiées par le passé. La plupart du temps, je traque les autres, je ne m'en occupe pas, et il est vrai que j'ai tendance à voir les cibles que je dois capturer ou abattre comme de simples objets. Aucun attachement émotionnel lorsque je travaille, que ce soit pour mes victimes, mes collègues ou bien les rares personnes dont j'assure la sécurité. Mais, avec Edelgard, tout est si... différent, tout me parait tellement plus... Réel.

—Professeure ?

Plus les jours, les semaines et les mois passent, plus je me sens concernée. Je sais cependant que je devrai m'éclipser une fois qu'elle sera couronnée. Alors... si j'ai conscience de tout ceci, pourquoi me sens-je aussi frustrée ?

Nous avons repris notre route après ce court moment de gêne, enfin pour moi, qui m'a pourtant semblé très long. Ma bourse est un peu plus allégée et l'estomac de l'Adrestienne probablement plus rempli, même si ce ne sont pas des perles de sucre qui sauront satisfaire pleinement pareil ventre, à moins d'en manger des quantités... inimaginables.

—Oh ! Mais ne serait-ce pas là ma chère Edie ?!

Je lève enfin la tête, je commençais à me lasser de la couleur de mes bottes de toute manière, et vois s'approcher plutôt... vivement, une jeune femme armée de beaucoup d'enthousiasme, que cela soit dans l'expression de son visage ou bien... dans son décolleté plutôt fourni.

—Dorothea ? J'ignorais que tu étais en ville en ce moment.

La charmeuse de... de souveraine, à en croire le sourire d'Edelgard et la proximité qu'elle vient d'installer entre elles, attrape les mains gantés de mon élève pour la saluer. Des salutations qui s'éternisent et qui ne ressemblent aucunement à une vulgaire poignée de main. Ses yeux malachites grands ouverts observent la petite Hresvelg sous toutes les coutures et angles possibles, ses boucles boisées se soulevant et dansant lorsqu'elle s'agite. Et puis, ses perles brillantes de... surprise ? sans doute, se posent enfin sur moi. Elle approche, se penche légèrement en avant - puisque je suis visiblement plus petite qu'elle - et relève la tête, une expression fascinante gravée sur le visage.

—Oh, Edie, il est déjà si rare de te voir dans les rues d'Enbarr, mais encore plus en de telles... compagnies !

Son sourire s'étire sur son visage et l'expression « jusqu'aux oreilles » prend un peu plus de sens dans mon esprit. Cette jeune femme ne s'encombre visiblement pas de quelconques manières, plutôt directe, elle affiche clairement une assurance qu'il n'est pas commun de voir, même chez certains nobles.

—Dorothea Arnault, elle se présente en me tendant sa main.

—Byleth Eisner, je répond en attrapant ses doigts.

—Eh bien, vous n'êtes pas très bavarde, Byleth. Seriez-vous la nouvelle garde du corps d'Edie ?

—C'est exact, je réponds. Je suis également sa préceptrice.

Je me demande pourquoi j'ai ajouté ce petit détail... Qui a toute son importance cependant et qui me donne un peu plus de... poids ? Bien que, je ne sais pourquoi j'en aurais soudainement besoin.

—Vous êtes donc son professeur... elle semble amusée avant de se tourner vers cette dernière. Quelle chance tu as d'avoir une si belle femme pour t'apprendre... tout un tas de choses, je suppose !

—Do- Dorothea !

Ah, il est rare de voir la future souveraine ainsi balbutier et ses joues changer de teinte comme elles viennent de le faire. Quant à moi, je n'ose même pas essayer de comprendre ce à quoi cette très jolie demoiselle fait référence.

—Ne fronce pas ainsi les sourcils ou cela va laisser une marque sur ton beau visage !

La blanche se frotte maintenant le front, l'air à la fois agacé mais tout autant désespéré. J'ignore quel lien ces deux là entretiennent mais, c'est bien la première fois que je vois Edelgard laisser une personne être aussi familière avec elle. Mais, c'est sans doute surtout la première fois que je rencontre quelqu'un qui ose le faire.

—Je ne peux pas rester très longtemps, les répétitions vont bientôt reprendre, nous informe la demoiselle aux yeux verts. Je compte cependant sur toi pour venir me voir chanter le soir de la représentation ! elle s'exclame ensuite. Et puis...

Elle s'approche lentement de l'oreille de mon élève, son regard me fixant plutôt intensément, et porte sa main devant sa bouche comme pour m'empêcher de lire sur ses lèvres.

—Tu peux venir avec cette chère professeure si tu le souhaites...

J'ignore si elle voulait se faire discrète bien que j'en doute fortement, mais j'ai tout entendu, et je ne manque pas non plus la nuance plus rosée qui se glisse furtivement de nouveau sur la peau ivoirine d'Edelgard avant que celle-ci ne s'offusque et ne fasse une remontrance que je n'écoute pas à sa présumée amie.

Dorothea fait partie de la très célèbre compagnie d'Opéra Mittelfrank, et même si je suis une parfaite ignorante de tout ce qui touche à l'art et à la musique, j'en avais déjà entendue parler auparavant. J'avais cependant complètement oublié que cette compagnie se situait à Enbarr. Ma foi, j'ignore si j'ai vraiment envie d'assister à l'une de ces représentations, et encore faudrait-il que la souveraine me propose de l'y accompagner.

—Nous devrions rentrer également, la blanche finit par souffler une fois la chanteuse partie.

—Il est pourtant encore tôt, je lui rappelle.

Le regard de l'impératrice semble fuir le mien, ou bien chercher quelque chose mais ses yeux ne cessent de se poser à un endroit avant d'aller en chercher un autre. Je me retourne, regarde à droite, à gauche, balaye la place sur laquelle nous nous trouvons, mais je ne trouve rien qui pourrait expliquer cette soudaine attitude.

—Allons, n'allez pas me faire croire qu'une femme telle que vous n'a pas remarqué.

Je la fixe une minute avant d'enfin accorder un minimum d'intérêt aux quelques personnes autour de nous qui pour la plupart regardent la petite souveraine avec beaucoup d'insistance, étonnés, quand d'autres osent à peine le faire.

—Le regard des autres vous mettrait-il à ce point mal à l'aise, Edelgard ? Vous êtes la future impératrice alors j'imagine qu'il est normal que vous suscitiez l'attention.

J'étais convaincue que rien ne pouvait atteindre cette femme tant elle est en permanence fière, arrogante et respire même la suffisance. Et pourtant, il demeure certaines choses qui la déstabilisent ou bien est-ce seulement cette journée en particulier. Nous décidons donc, ou plutôt, elle décide pour nous deux, de retourner au palais impérial et ce n'est qu'une fois les portes du hall d'entrée passées que j'ose de nouveau lui demander ce qui ne va pas.

—Edelgard, je l'interpelle pour qu'elle se tourne vers moi. Vous n'avez clairement pas l'air d'être le genre de personne a vous laisser si facilement atteindre par ce que les autres pensent de vous, alors... expliquez-moi.

—Vous avez certainement en partie raison, Professeure. Cependant, il s'agit là de mon peuple, de personnes comme vous et moi que je devrai bientôt guider, qui devront avoir confiance en moi.

—De quoi avez vous peur, de ne pas être à la hauteur ?

—Il va s'en dire que je serais à la hauteur du titre que je porte ! elle répond fièrement et fermement. Cependant...

Son regard me fui une nouvelle fois encore, et ses yeux vont se perdre en un point invisible avant de nouveau venir chercher le chemin des miens. Elle dégage tant de prestance, tant de charisme, et fait preuve de tellement d'assurance... comment peut-elle douter ?

—J'ignore s'ils me verront comme la souveraine que je désire être ou bien... Comme le font les dirigeants des maisons impériales.

Elle s'arrête et marque un temps de pause sous mon regard pantois. Sa franchise est presque déconcertante et je comprend que la princesse héritière de la plus grande puissance de Fódlan n'est pas aussi inébranlable qu'elle le voudrait, ou qu'elle ne s'efforce de montrer.

—Je suis Edelgard von Hresvelg, future impératrice de l'Empire d'Adrestia, et vous ignorez encore tout ce que cela implique.

/

Une dizaine de jour s'est écoulée depuis notre sortie à Enbarr et j'ai durant ce temps appris certaines choses qui me laissent plutôt perplexe, je dois avouer. La première étant que je ne cesse de penser à la future impératrice depuis le regard très froid qu'elle m'a jeté à notre retour au palais. Détestant ne pas comprendre quelque chose ou bien passer à côté d'un détail qui aurait somme toute son importance, j'ai fais quelques... investigations, si je puis dire, auprès des domestiques, des gardes, et même de Hubert ce qui fut très surprenant d'ailleurs. Et... j'ai découverts qu'Edelgard avait été élevée dans ce palais doré sans quasiment jamais en sortir. J'ignore si cela était un choix de sa part, ou bien si l'on empêchait la petite de se mêler aux « autres » mais... j'arrive très aisément à ressentir la solitude qui parfois, doit venir caresser ses pensées. Je suis moi même très solitaire mais... je n'ai aucune responsabilité envers les autres, enfin, sauf envers elle désormais. Il demeure tout de même que certaines réponses que l'on m'a apporté restaient très... évasives. Comme si à une période de sa vie, le cours du temps s'était suspendu, ou bien brisé, et lorsque je cherchais à en savoir plus, je ne trouvais que des regards fuyants. Tout cela mêlé à de sombres histoires de politique et de pouvoirs auxquelles je n'ai pas compris grand chose.

Quoiqu'il en soit, me voila sur le terrain d'entraînement à agiter ma lame dans tous les sens, n'ayant d'autre adversaire que moi-même pour tenter de me vider la tête, en vain. Ce n'est guère dans mes habitudes de me laisser aller ainsi à de telles préoccupations. Il est pourtant indéniable que je me soucie réellement d'Edelgard, bien que j'ignore pourquoi. Peut-être qu'après ces deux mois passés en sa compagnie, j'ai appris à la connaitre et que... Je me secoue la tête, qui essayé-je de convaincre ici ? Je ressens un réel attachement pour cette gosse, et je ne peux le nier.

—Professeure ?

Je me redresse et me retourne. Je ne suis pas la seule à avoir eu l'idée de venir me dépenser un peu ici en donnant quelques coups d'épée, bien que, ce soit toujours la hache qu'elle choisisse lorsqu'elle a la liberté de le faire.

—Edelgard ? Avions nous un entraînement de prévu aujourd'hui ?

—Je crains hélas que cela ne soit pas le cas, elle souffle sur un sourire qui me parait factice. Mais puisque je suis également ici, peut-être pourrions nous échanger quelques coups ?

—Si vous le désirez, je répond laconiquement.

—Cette réponse ne vous ressemble pas, Professeure, bien que j'imagine que vous n'êtes pas du genre à refuser pareille invitation.

Je ne réponds rien à cela, elle a raison, et préfère me placer correctement sur le terrain d'entraînement. Je fais fi de toutes mes pensées qui n'ont pas leur place dans un combat et décide de porter le premier coup qu'elle contre avec facilité. Nous ne faisons d'ailleurs que cela, nous parons les attaques de l'autre avant de contre-attaquer et d'être parée à notre tour. Cela ne mène à rien.

—Que vous arrive-t-il ? Vous n'avez pas le même entrain qu'habituellement, elle remarque avec justesse.

—Je ne faisais que m'échauffer, n'en doutez-point.

Je fais de nouveau une tentative pour briser sa garde mais... Par tous les Saints, je suis si lente ! J'ai l'impression de me voir moi-même combattre et j'ai tant de choses à redire sur mes propres mouvements que je me demande s'il s'agit bien de moi et non d'une piètre imitation.

Quand mes pieds se posent sur le sol et que je m'apprête à prendre appuie pour m'élancer à nouveau, je n'ai le temps de réagir qu'Edelgard se jette déjà sur moi, le tranchant de sa hache frôlant mon visage. J'esquive après avoir caressé de trop près le métal de sa hache, mes yeux écarquillés devant elle, les siens me toisant devant mon manque de sérieux. La princesse héritière ne semble pas apprécier que je ne sois pas « à la hauteur » de ses attentes. Et ce n'est pas peu dire puisque je sens une traînée de sang s'écouler soudain de ma joue, les petites gouttes écarlates s'écrasant maintenant sur le sol abîmé et disparaissant dans l'épaisse couche de poussière que nos pas de danse ont apportée.

—Je crois qu'il serait préférable que nous en restions là pour aujourd'hui, Professeure.

Elle fait tournoyer sa hache dont la lame vient percuter le sol, sa main posée sur le dessus du manche. Et cette façon de me regarder comme si... comme si je n'étais plus qu'une ombre fuyant le soleil m'insupporte. Ce n'est pas du mépris que reflète son regard, mais une forme de condescendance que je ne saurais tolérer. Ce n'est pas parce ce qu'elle a réussi à me toucher que cela lui assure la victoire.

Je fais tournoyer mon épée dans ma main et là encore, je me rends compte que mon adresse n'est pas avec moi, comme si... je n'avais simplement pas envie de m'en servir. Je me dirige alors vers l'un des râteliers sur lequel je pose ma lame, avant de nouveau faire face à cette souveraine soudain très arrogante dans sa façon de se ternir face à moi.

—Que diriez-vous d'un duel à mains nues ? je lui propose subitement. Cela fait plus d'une heure maintenant que je m'entraîne à l'épée et je dois vous avouer commencer à me lasser.

—Vraiment ? Êtes vous-sûre de cela ?

Elle pose sa hache contre l'un des piliers soutenant le auvent et se replace, dubitative. Nul doute qu'elle ne croit absolument pas à mon histoire et je ne peux pas lui en porter préjudice puisque je n'y crois pas moi-même.

—J'espère dans ce cas que avez terminé de vous échauffer, elle reprend.

Il me faut me ressaisir, je ne peux pas laisser cette prétentieuse remporter une victoire qu'elle ne mérite pas. Non pas qu'elle n'ait aucun talent mais elle ne gagnerait pas si j'étais dans mon état normal. Enfin, j'ai beau prétendre cela, un adversaire ne se soucierait pas de ce genre de détail et si son but était vraiment de m'ôter la vie, peut-être serait-ce là la parfaite occasion d'y parvenir. Il ne s'agit cependant pas d'un banal adversaire car c'est bien elle, la source de mon conflit interne.

—Eh bien, j'attends, Professeure.

Elle me défie et me toise avec sa prestance et son charisme à faire trembler rois et seigneurs. J'en oublierais presque cette once de fragilité qu'elle m'a montré peut-être bien malgré elle lorsque nous sommes revenues de la capitale. Car il n'y a plus aucune hésitation dans son regard de glace pas plus que je n'y trouve de doutes ou de désarroi. Non, elle est sérieuse et exige que je me montre... telle que je suis depuis mon arrivée ici. Assez forte pour la remettre à sa place. Très bien, si c'est ce qu'elle désire et puisque ses désirs sont des ordres...

Soulagée du poids de ma lame, je gagne de la vitesse que je ne saurais négliger. Plus petite que la moyenne, et certainement bien plus que la plupart de mes adversaires, j'ai appris à me servir de cela comme un avantage, travaillant très rigoureusement mon agilité. Je suppose qu'Edelgard, encore plus petite que moi, en a fait de même également mais mon expérience me prédispose à être plus vive qu'elle ne peut se montrer. Cependant, la petite tient bon et arrive à esquiver mes mains lorsqu'elles tentent de l'approcher de très près. Peu à peu, j'arrive à me reprendre et bouge avec plus d'aisance alors que j'avais jusque là la sensation d'être un pantin fait d'acier qui aurait commencé à rouiller après de violentes averses. Sans sa hache et mon épée, la distance dans nos échanges est considérablement réduite et je ressens toute la chaleur que son corps dégage chaque fois que je la frôle. La tension me parait bien plus évidente qu'elle ne l'est lorsque ce sont les fers froids qui se croisent.

De longues minutes s'écoulent, la souveraine me parait essoufflée mais continue de décrire des cercles autour de moi. Je dois avouer que ma respiration aussi perd en capacité, je me sens lourde et chaque geste me demande plus d'énergie qu'habituellement. Mais... je refuse de la laisser gagner, ou de lui laisser croire qu'elle peut prendre ainsi le dessus sur moi. Elle s'arrête, ses jambes fléchissent et elle bondit sur moi avec hargne. Mes pieds glissent sur les pavés poussiéreux quand j'intercepte cette assaut en croisant les avant bras sur ma poitrine, ses orbes parme à seulement quelques centimètres des miens me foudroient et la neige se soulève au milieu des éclairs quand ses longues mèches viennent caresser mon souffle. Je n'avais jamais vu son visage si marqué de détermination. Lorsqu'enfin je cesse de reculer, je prends appuie sur ma jambe directrice et pousse en avant pour faire reculer mon adversaire avant de me jeter sur elle à mon tour, le plat de mes mains visant sa poitrine. Je sais qu'il me suffirait de frapper sa gorge pour la faire définitivement taire mais là n'est certainement pas mon objectif et je ne voudrais pas la priver de ses remarques désobligeantes jusqu'à la semaine prochaine. J'en ai cependant assez de ce duel qui s'éternise et bien que je ne sois pas aux meilleures de mes capacités, espère que cette dernière attaque sera suffisante pour mettre fin à ce jeu et... Cela sera probablement une bonne évaluation pour elle.

Je fais trois pas en arrière et me place à une distance parfaitement calculée. Les quelques secondes nécessaires pour qu'elle reprenne une position correcte et qu'elle réalise, mes jambes fléchissent et je me prépare à faire gronder l'orage. J'arrive à l'apercevoir, l'éclat dans ses yeux maintenant grands ouverts... Elle sait parfaitement ce qui l'attend et ses bras viennent mécaniquement se croiser sur sa poitrine. Mes lèvres s'étirent, son visage se durci, et je fond sur elle comme un loup se jetterait sur sa proie au moment où la poussière des pavés se soulève. Lorsque j'aperçois mon propre reflet dans ses yeux, il est déjà trop tard et bien que sa position ait atténué la puissance de mon attaque, elle bascule en arrière et s'écrase sur le sol. Je la rejoins très rapidement, mes cuisses passant de part et d'autre de sa poitrine, bloquant ses bras, et déjà mes doigts caressent la peau délicate de sa gorge à découvert.

—Voila qui devrait vous satisfaire, Edelgard.

Les mèches bleuet retombent sur ses joues et je vois les pointes désordonnées caresser sa peau. Nos souffles se mêlent et... Je me noie littéralement dans la profondeur de son regard que je ne peux mesurer. Mes poumons se remplissent douloureusement et c'est avec cette même sensation que mon cœur essaye enfin de se calmer. Je suis... impressionnée, je dois dire, car elle n'a vu cette technique que seulement deux fois et déjà, elle essaye de la parer. Sa réactivité est... fascinante et son potentiel pourrait presque m'éblouir. Bien qu'elle n'ait pas besoin de cela pour me rendre aveugle, puisqu'elle a déjà le don de tout faire disparaître autour de nous à sa seule façon de me fixer de la sorte.

—Continuez ainsi, et vous n'aurez bientôt plus besoin de mes services.

Son talent inné est une évidence tout comme l'est sa place en ce monde. C'est lorsque le soleil est à son apogée que les ombres disparaissent, ma frustration elle, ne cessant cependant de croître.

/

Finalement, tout est rentré dans l'ordre. Je suis de nouveau maîtresse de moi même lors des entraînements et encore plus lors de mes cours qui à un moment, arrivaient à me... déboussoler. J'ai seulement fini par me convaincre que ma tâche est seulement d'enseigner, et de protéger, comme l'indique mon contrat qui me lie à l'empereur. L'investissement personnel, bien qu'inévitable dans une certaine mesure, n'y est indiqué nulle part. Terre-à-terre et pragmatique, j'ai donc décidé de me tenir à la seule et unique chose pour laquelle j'étais payée. Veiller sur la future impératrice.

Arrivée en haut des marches du pallier, j'emprunte donc comme je le fais chaque soir le couloirs où se situent les nombreuses chambres vides ainsi que celle de l'héritière de l'empire. Je ne reste plus devant sa porte pendant des minutes que je ne peux compter et trace ma route après seulement quelques secondes. J'ai du me rendre à l'évidence et... ce que je commençais à ressentir pour Edelgard était loin d'être approprié. C'est une souveraine, une héritière quand je reste seulement sa préceptrice, une mercenaire. Le ridicule qui m'accompagnait était également bien trop lourd à porter et il me suffisait de voir sa façon de se vêtir, de se tenir, pour me rappeler sa place ainsi que la mienne. Elle avait raison, dés le départ bien que je n'en avais pas encore conscience à ce moment là. Elle ne m'est pas supérieure, nous vivons seulement sur des lunes différentes.

Mes pas accélèrent lorsque je passe devant la porte de sa chambre mais mon corps se fige quelques mètres plus loin quand j'entends les plaintes s'échapper de ses lèvres, ses cauchemars la berçant toujours de la même façon. Je ressens la même chose, ce sentiment d'impuissance d'une certaine façon mais mon rôle auprès d'elle est immuable et je ne peux qu'avancer. Mes mâchoires se serrent douloureusement et les protestations de mon cœur vont mourir dans ma gorge. J'ignorais être finalement dotée d'une telle sensibilité et... ce sentiment est encore plus vrai lorsque mes yeux s'agrandissent quand les cris de la future impératrice, cette fois, perforent mes tympans.

Ma main se lève devant le huis de bois mais s'arrêtent avant de l'atteindre. Que suis-je en train de faire ? Une erreur, j'en ai conscience et pourtant... lorsque les murmures s'échappant de ses cauchemars se changent en hurlement, ou presque, je ne peux que frapper. Et puis... le silence s'installe jusqu'à ce que la petite poignée ne s'agite devant mes yeux. Mes jambes tremblent et... Elle est là, étonnée de me trouver ici, ses yeux assombris par les tortures de Morphée.

—Byleth ?

Mon cœur se tait et mon corps entier se fige comme s'il se changeait en glace. Une glace prête à fondre. Je n'avais pas entendu mon prénom sortir de sa bouche depuis ma rencontre avec elle dans les jardins et cela me déstabilise bien plus que je n'ai envie de l'admettre.

—Pardonnez-moi, Professeure, cela m'a échappé.

Je voulais mettre sa façon de s'adresser à moi sur la fatigue mais ses excuses qui n'ont pas lieu d'être ne font que qu'accentuer les traits tirés sous ses yeux. Peut-être dort-elle encore à moitié ou bien, à peine réveillée n'a t'elle simplement pas eu le temps de revêtir son masque de future impératrice.

—Je vous ai entendu hurler, Edelgard, je lui explique avant de rajouter. Encore.

—J'ai en effet le sommeil très agité ces derniers temps, elle confirme.

—S'il ne s'agissait que de ces derniers temps, je laisse échapper sans même m'en rendre compte.

Ses yeux s'agrandissent et la seconde qui suit me parait durer une éternité tant ses prunelles parme brillent sur moi avec intensité. Si je ne fais attention, je sais que je pourrais très facilement m'y noyer. Puis ses lèvres qui se parent d'un sourire me ramènent à la réalité.

—Vous feriez-vous du soucis pour moi ? elle demande presque amusée sur un ton cependant moqueur. Je suppose que votre contrat passé avec mon père l'exige, elle ajoute plus sérieusement.

—C'est exact. Cependant... j'hésite alors. L'inquiétude que je ressens pour vous dépasse le stade de simples obligations.

Ils s'agrandissent. Encore. Ses yeux. Ses magnifiques yeux dont la couleur me subjugue autant que sont mystérieuses les pensées qui m'y paraissent définitivement scellées. Ses lèvres s'entrouvrent avant de se refermer et sa peau d'ivoire se réchauffe jusqu'à prendre une teinte que j'ai appris à apprécier malgré la pointe d'amertume que je ressens lorsque je pense à l'écueil que dressent entre nous nos statuts respectifs. Elle regarde le sol furtivement et ouvre la porte de sa chambre sans même m'octroyer une œillade, ce que j'interprète comme une invitation, puisque je suis à l'intérieur lorsqu'elle referme derrière moi.

Je ne sais où poser mon regard, la dernière fois je n'avais pas été invitée à rentrer de la sorte quand la tentative d'assassinat m'avait poussé à pénétrer ici plus violemment. Je n'avais pas remarqué que cette chambre était autant spacieuse, qu'il y avait de nombreuses étagères remplies de livres à côtés de chaises recouvertes de velours devant une petite cheminée dans laquelle des flammes dansent et crépitent sur du bois prenant peu à peu une teinte obsidienne.

Je préfère rester silencieuse pour le moment mais l'observe lorsqu'elle porte une petite casserole d'eau sur le foyer avant de m'inviter à m'asseoir du regard. Je la laisse sortir des sachets de feuilles séchés d'une des petites boites posées sur la table entre nous, et je devine rapidement qu'elle est tout simplement en train de préparer du thé d'une très gracieuse façon, comme si elle avait fait ça toute sa vie. J'imagine qu'il y a maintes façon de servir le liquide mais je sais également que dans la noblesse, ce sont des gestes délicats qu'il faut savoir respecter. Et puis, lorsque le petit mélange infusé se déverse devant la tasse devant moi, l'odeur qui se dégage me percute comme si elle me rappelait les paroles d'une mélodie que j'aurais oublié depuis bien trop longtemps. Cette fragrance d'agrume... si douce et raffinée, c'est celle de la Bergamote.

—Faisiez-vous un cauchemars ? je demande avant de porter la tasse près de mes lèvres.

Le liquide chaud noie ma gorge en de merveilleuses notes, et je pense pouvoir affirmer que je n'avais jamais rien avalé d'aussi subtil. Edelgard m'imite avant de me sourire mais son regard n'arrive pas à rejoindre le mien.

—En effet, j'en fais depuis ma plus tendre enfance, elle m'avoue.

Je ne sais si je dois insister pour en savoir plus, ce n'est pas la curiosité qui me manque, ou plutôt, l'intérêt que je lui porte mais... ce sujet semble particulièrement sensible puisqu'elle ne m'avait jamais fait part de ces soucis jusqu'à ce que je ne fasse un premier pas vers elle. Mais, sans doutes que mes yeux l'interrogent bien que ma voix ne demeure silencieuse puisque lorsqu'elle me regarde enfin, son regard s'assombrit, et elle continue son histoire.

—Vous vous demandez d'où viennent ces cicatrices, n'est-ce pas ? elle chuchote.

—En effet. Mais je ne vous forcerai pas à m'en parler si vous n'en avez pas la volonté.

—J'apprécie votre sollicitude, Professeure.

Si c'est ainsi qu'elle nomme cela. J'imagine que les questions que je me pose demeureront sans réponses, après tout, je suis seulement sa préceptrice et même si en un sens, mon rôle prêt d'elle lui laisse la possibilité de se confier à moi, j'imagine qu'elle n'a aucune raison de le faire. Et pourtant...

—Avez-vous déjà entendu parlé de l'insurrection des Sept ? elle demande subitement. Il s'agit d'un coup d'état qui a été organisé par les dirigeants des six grandes maisons impériales ainsi qu'une septième, mais vous même devez avoir eu vent de cette histoire.

Elle marque un temps d'arrêt pour porter sa tasse à ses lèvres, avant de poursuivre :

—En 1171, mon père a été dépossédé de tout pouvoir et il n'est désormais plus qu'une figure de proue car aujourd'hui, c'est le Duc d'Aegir qui tire les ficelles de l'empire. Vous comprendrez ainsi que les enjeux de mon couronnement ne s'arrêtent pas au seul fait de monter sur le trône.

—Cela explique beaucoup de choses, je fais laconiquement.

—Comme le mépris qu'il ressent à mon égard, vous voulez-dire ?

Mon silence parle pour moi ce qui ne fait que conforter la petite souveraine dans ses dires. Elle ne s'arrête cependant pas là et... j'ignore pourquoi mais je devine très aisément que l'histoire de sa famille, la sienne tout particulièrement, n'est pas allé en s'améliorant après cela.

—Comme vous le savez, je suis la neuvième enfant de l'empereur et pourtant je suis aujourd'hui la seule héritière de l'empire.

Ces yeux quittent les miens et vont se perdre sur le foyer de la cheminée de pierres. Les flammes chaudes ont beau danser dans son regard, celui-ci ne fait que s'embrumer d'un épais brouillard.

—Vous avez dû remarquer que les autres chambres sont vides, mais cela n'a pas toujours été le cas. Autrefois, je vivais avec mes dix frères et sœurs, aujourd'hui il ne reste que moi. L'Insurrection des Sept n'a pas été la première tentative de cette organisation de nobles qui ont d'abord préférer prendre pour cible tous les successeurs potentiels de l'empereur. J'étais à l'époque bien trop jeune pour comprendre qui j'étais destinée à devenir et lorsque j'avais neuf ans, mon oncle m'a emmené loin de l'empire, au royaume précisément, afin que j'échappe à tout cela.

Mon cœur se serre au fur et à mesure que ses paroles persécutent ma raison. Tout s'enchaîne bien trop vite dans ma tête pour que je puisse ordonner mes pensées les unes dernières les autres pour ne serait-ce que prendre le recul nécessaire afin de... Comprendre.

—Malheureusement, tout n'a fait qu'aller de mal en pis et à mon retour, nombre de mes frères et sœurs avaient déjà péris, quand les autres voyaient leurs corps et leurs esprits ravagés...

Sa voix est lourde mais ne tremble qu'à peine et je n'ose imaginer ce que doit ressentir Edelgard pour réussir à en parler avec autant de fermeté et de... détachement, sans doute. Son cœur à du se parer d'une épaisse couche d'acier pour se soustraire à toute cette douleur.

—Et puis... ce fût mon tour de passer mes journées et mes nuits dans les geôles du palais. Je ne me souviens pas de tout, aujourd'hui il ne reste que d'épais rideaux de souvenirs et un brouillard opaque et je suppose que cela est mieux ainsi. Je me souviens néanmoins de l'obscurité de laquelle je ne sortais que lorsque mes ravisseurs s'adonnaient à diverses expériences et tortures sur moi, des cris de ma sœur aînée qui résistait encore, lorsqu'elle appelait en vain à l'aide. Je me souviens également du silence qui s'est installé peu après dans lequel je suis resté plusieurs années puisque mes propres hurlements restaient étouffés dans ma gorge.

Je n'ai sans doute jamais ressenti un tel accablement pour autrui, peut-être même tout court, de toute ma vie. Je ne sais plus quoi penser tans mes quelques pensées se désagrègent dés que j'essaie de fermer les yeux. Alors, je les gardes grands ouverts et tente de supporter le tableau qui se dresse devant moi. Cette peinture de noire et blanc dans laquelle chaque nuance de gris représente une émotions qu'Edelgard essaie de masquer.

—J'ignore pourquoi je vous raconte cela, Professeure.

Elle souffle presque douloureusement et son regard me fui une nouvelle fois. Les nuances de gris estompent le reste du monde, étouffent le bruit de mes bottes lorsque je me lève et que mes talons rencontrent le sol. Mais lorsque je me met à son niveau, que mes orbes bleuet tentent de transcender les yeux parme dont je sais la nuance assez belle pour embellir tout et toute chose, lorsque mes bras se referment autour de son corps tremblant et que mon cœur accélère sans raison, je sais que la chaleur que je ressens est capable de rendre quelques couleurs à cette toile. Même s'il ne s'agit que d'un léger dégradé à peine visible, Edelgard est si forte que je la sais capable de rendre de la lumière à son monde si terni. J'en suis profondément convaincue car sa détermination étincelle et sa persévérance m'éblouie. Même si le soleil ne se levait plus jamais, elle se suffirait à elle-même pour rendre plus beau ce monde.

—Je suis navrée, Edelgard.

Je ne trouve rien d'autre à lui dire et mes paroles peuvent peut-être paraître ridicules, je sais qu'il n'en existe aucune qui saurait trouver la force de la réconforter. Et aucune ne saurait changer son douloureux passé.

/

Nombre de nobles sont encore venus au palais aujourd'hui et ces allers et retours commencent à se faire étrangement récurrents. De plus, il semble que le mépris que je ressens pour certains ne cesse de croître de jour en jour. Cela fait deux semaines que je me fais violence lorsque je croise le Duc afin de ne pas attenter à sa vie. Le seul fait que les dirigeants des maisons impériales aient pu s'en sortir par manque de preuves me débecte et fait naître en moi une haine que je n'arrive à contrôler. Torturer des pauvres gamins pour briser leurs esprits et tenter de les manipuler... Des frissons parcourent encore mon corps lorsque j'y pense mais les images ne me quittent jamais. Et pour ne pas se salir les mains, ils ont bien évidemment engagés des assassins et personnes peu recommandables pour le faire. Les souvenirs d'Edelgard sont malgré cela encore assez vifs et nets pour se souvenir de certaines silhouettes familières et je n'ai pas pensé même une demi-seconde remettre sa parole en doute.

Ce n'est pas la seule chose qui me dérange ces derniers temps puisque d'autres rumeurs, d'ordre actuel d'ailleurs, comment à se répandre au palais et dans toute la capitale, pour ne pas dire dans tout l'empire et au delà. Avec le couronnement, bien qu'il ne déplaise à un nombre élevé de noble, particulièrement dans les six grandes maisons, beaucoup parlent également de mariage... Il est évident que l'héritière de l'empire ne peut point rester seule et doit ainsi, trouver un bon parti pour mettre au monde des successeurs qu'il sera aisé de manipuler ou non ensuite. Le Duc espère d'ailleurs voir son fils au bras d'Edelgard malgré le mépris qu'il ressent envers elle. Cet homme est vraiment le plus perfide et le plus fourbe que j'ai rencontré jusqu'ici. Et... J'ai tant envie de lui ouvrir la gorge pour le voir se vider de son sang que je préfère l'éviter. Après tout, le choix de son époux sera celui d'Edelgard et de elle seule, ou du moins, je l'espère. J'imagine que ce jour arrivera que je le veuille ou non alors, autant qu'elle fasse le bon, le sien, et pas celui d'un autre.

Il se fait tard et j'ai terminé ma ronde bien plus rapidement qu'habituellement. Très étrangement, depuis que la petite s'est confiée sur les cauchemars qu'elle fait régulièrement, je ne l'entends plus toutes les nuits. Peut-être que ma présence, bien qu'inutile puisqu'il m'est impossible de soigner des plaies déjà cicatrisées, la soulage un peu. Ce soir non plus, je ne l'ai point entendu.

Loin de moi le besoin de rejoindre les bras de Morphée, je décide plutôt de continuer à déambuler dans les sombres couloirs et c'est totalement par hasard que je me retrouve sous l'arche de pierre devant les jardins intérieurs du palais. Mon premier réflexe est d'enrouler ma cape noire autour de mes épaules, les nuits lors de la Lune des Etoiles sont plutôt fraîches et le sol recouvert d'un épais manteau blanc indique que l'hiver s'est installé depuis un long moment. Lorsque j'avance, mes bottes s'enfoncent et font chanter la neige qui recouvre tout autour de moi, l'herbe habituellement verte, les fleurs qui ont cet automne perdu tous leurs pétales mais dont la beauté soufflera avec les premiers murmures du printemps. Ce spectacle est vraiment magnifique et je m'enfonce un peu au cœur de cette peinture immaculée.

Au milieu de toute cette végétation blanchie, une cascade de flocons céruses attire mon attention sous le petit pavillons de fer forgé. Mes yeux s'agrandissent et brillent devant tant de magie, malgré le froid, mon cœur se réchauffe et cette sensation m'enveloppe jusqu'à en devenir... douloureuse, je présume.

—Edelgard... je souffle dans un nuage de vapeur.

—Professeure ? Que faites vous ici ? Vous ne dormez pas ?

Elle se tourne vers moi, un brin éberluée et resserre un peu plus sur elle la couverture vermeille qui protège ses épaules jusqu'à ses pieds. Ses cheveux, détachés, retombent sur leur lit de plumes et de coton et j'ai presque l'impression de voir des flocons danser au dessus de flammes.

—Je n'avais pas sommeil, et vous ? je demande à mon tour. Vous semblez préoccupée.

Je m'approche d'elle et m'installe à ses côtés, posant mes bras sur le haut du muret octogonal qui délimite le petit pavillon. La chaleur de ma peau arrive à y faire fondre la neige, mais le froid ne me saisit pas assez pour que mes sentiments s'atténuent.

—Vous avez du entendre toutes les rumeurs qui courent dans le palais, elles se répandent plus vite qu'une traînée de poudre.

—Je suppose que vous parlez de vos projets de mariage ?

—Mes projets ? elle est interpellée. Il ne s'agit là aucunement de ma volonté mais bien de celles des autres nobles de me voir élever le rang de leurs maisons, sans prendre en compte ma considération.

—Vous allez refuser ? je continue

—Le devrais-je, selon vous ?

Elle plante ses billes parme dans mes orbes bleuet et je détourne immédiatement la tête, loin de moi la volonté également d'affronter pareil regard quand ma tête me dicte de lui répondre ce qu'un professeur devrait dire alors que mon cœur me hurle de faire le contraire.

—Eh bien, cela peut vous paraître naïf mais j'imagine que vous ne devriez faire que ce dont vous avez réellement envie.

—C'est en effet naïf, Professeure, je suis la future impératrice de l'empire après tout et j'ignore si j'aurais un jour ce luxe, elle souffle avant de marquer un temps d'arrêt. Cependant, j'apprécie que vous preniez en compte mes propres sentiments.

—Même s'il ne s'agit pas de l'un de ces nobles de la cours impériales, j'imagine qu'un jour viendra ou vous rencontrerez quelqu'un que vous souhaiterez épouser, qu'il soit noble ou bien...

Je prononce des mots que je ne désire moi-même entendre, et pourtant, ils suintent d'une étonnante vérité. J'ai beau avoir tout fait pour me détourner d'elle, force est de constater que tous mes efforts ont été vains puisque, aujourd'hui, lorsque je me retrouve seule avec elle comme c'est le cas à l'instant, mon cœur bat aussi vite qu'il me serait facile de faire fondre toute cette neige tant ce que je ressens pour elle me consume.

Il ? Je ne vous imaginais avoir une façon de penser si... étroite, la blanche s'offusque presque.

—Je vous assure qu'il n'en est rien mais j'imagine qu'il était plus facile de dire cela que de...

Les mots meurent sur mes lèvres et je ne sais plus comment finir cette phrase. Je ne ressens plus que douleur, amertume et ce sentiment d'injustice... devant la distance qui nous sépare. Nous sommes comme deux continents séparés par un vaste océan, comme le rouge et le violet, si proche en terme de nuances mais si éloignés sur le dégradé qu'offre les arc-en-ciel. Elle est comme l'hiver et je suis comme l'été et quoi que nous fassions, il y aura toujours l'automne ou le printemps pour nous séparer malgré la beauté de ces saisons. Il demeure en ce monde certains chemins qui ne peuvent se rejoindre.

—Byleth...

J'écarquille les yeux et mon prénom cherche a attirer mon attention, car mes yeux déjà, cherchent les siens pour s'y perdre. J'y trouve des étoiles qui scintillent mais également un voile de mystère par dessus leur profondeur et cet éclat de lumière. Je n'arrive plus à me détacher de ses prunelles parme dans lesquelles je suis maintenant amarrée, attendant que les vagues, unes à unes, ne viennent m'emporter car je sais que la seule chose qui m'attend pour avoir ainsi succomber est de lentement m'y noyer.

—Pourrait-on cette nuit cesser de se comporter comme si j'étais uniquement la future impératrice et vous seulement ma préceptrice ? Peut-être pourrions nous envisager la chose différemment et reconnaître que d'une certaine façon, nous sommes devenues amies.

—Je crains hélas que cela ne soit pas le cas, je la contrarie bien que cette constatation soit une réalité. Vous devriez d'ailleurs regagner votre chambre avant d'attraper froid.

—Je n'ai nul besoin d'être ainsi maternée, Professeure. Je tâcherai cependant de me souvenir que notre relation s'arrête donc aux statuts qui nous définissent et aux rôles que chacune de nous doit jouer.

Elle soupire et détourne la tête lorsqu'elle arrive à mes côtés et me dépasse et je ne sais plus quoi faire. Elle ne se rend absolument pas compte de la torture qu'elle m'inflige à se livrer de la sorte, à se montrer si franche, douce et naturelle. A se montrer tout simplement elle-même, sans couronne et sans masque. Fragile.

—Ce n'est pas ce que j'ai voulu dire, Edelgard, je souffle nonchalamment avant de me frotter la tête.

Durant les quelques secondes où elle semble s'être figée, j'ai la sensation que le reste du monde s'efface. Et lorsqu'elle se meut à nouveau et que je lève les yeux aux ciels pour trouver une source de réconfort inexistante, je vois danser autour de nous des petites perles de cotons qui flottent et s'agitent comme si les Quatre Saints m'avaient entendu. Edelgard s'arrête de nouveau et sa main se lève pour accueillir l'une des particules de glace que j'imagine déjà mourir en se changeant en larme. Je remarque alors que c'est la première fois qu'elle ne porte pas de gants, et que ses mains elles aussi sont marquées de blessures que sont passé a écrit. Et lorsqu'elle fait un pas en avant, tout s'accélère.

Mon corps bouge sans que je ne lui demande, je fais un premier pas dans la neige qui me souffle de ne pas perdre espoir en de délicats murmures, puis un deuxième avant que mes doigts n'attrapent le bras de la souveraine qui se retourne subitement vers moi, ses orbes grands ouverts prêts décharger soit des cristaux de haine, soit des perles de peine. Mes lèvres esquissent un douloureux sourire car après avoir tout fait pour nier mes sentiments pour elle, une part de moi lui en veut de ne pas avoir su empêcher que cela se produise.

—Edelgard.

Son prénom se transforme en vapeur et mes yeux s'enracinent dans les siens au point que mes pensées se bousculent, s'estompent et s'effacent. Comment pourrais-je être encore capable de réflexion ? Il me suffit de la fixer pour que l'hiver m'emporte.

—Vous vous méprenez sur mes intentions.

Mes doigts replacent une mèche céruse derrière son oreille avant de longer sa mâchoire pour remonter sur sa joue que j'effleure. Sa peau est si chaude malgré le froid qui nous entoure pour nous inviter à renforcer notre proximité. Mon bras passe délicatement autour de sa taille sur laquelle il se referme et elle est maintenant si proche de moi que nos souffles se rencontrent. Lorsque ses yeux se ferment et que les miens en font autant, je sais qu'il est déjà trop tard.

La chaleur se mêle maintenant à d'étranges étincelles qui naissent et dansent sur ma peau quand mes lèvres effleurent à peine les siennes. La fragrance d'agrume que ses cheveux libèrent n'a jamais été aussi intense tout en restant délicate et m'enveloppe tel un poème que son corps me réciterait. Je m'abandonne à cette douceur en m'offrant sa présence entièrement et les petites étincelles se changent en foudres quand la chaleur fait naître en moi des flammes. Nous ne bougeons point mais mon âme danse avec la sienne, non pas sous les reflets d'argent cette fois mais au milieu des rideaux blancs. Mes sentiments me portent mais j'ai du mal à supporter leur poids, car bientôt le bonheur que je ressens à présent sera emporté par la douleur de devoir m'en séparer. J'ai conscience qu'il s'agit là de notre premier et tout dernier baiser.

/

Dés demain, la Lune des Etoiles laissera sa place à celle de la Protectrice sur une nouvelle année. Le couronnement approche à grand pas, il aura lieu dans exactement deux Lunes et chaque journée ne fait que semer chaos et désordre dans ma tête. Nous sommes la semaine passée allées assister à la représentation que donnait la compagnie Mittelfrank dans la capitale, et bien qu'Edelgard et moi même nous trouvions dans une loge réservée où personne ne pouvait nous déranger, nos rapports sont restés tels qu'ils devaient et doivent demeurer.

La petite héritière ne se trouve pas dans sa chambre ce soir puisque je viens de refermer la porte qui était restée ouverte et j'imagine qu'il me faut partir à sa recherche. Avec sa succession, ses journées sont bien plus longues et difficiles qu'elles ne l'étaient auparavant et entre ses responsabilités et les cours que je lui dispense, elle me parait ces derniers temps très fatiguée.

C'est naturellement que je me rend dans l'étude où elle a maintenant l'habitude de rester enfermée et comme je m'y attendais, c'est bien ici qu'elle se trouve, endormie dans ce que je suppose être une inconfortable position, les bras croisés sur des livres qu'elle n'a pas prit le temps de refermer, les yeux parfaitement clos, les traits de son doux visage tirés sur une expression que je fais en sorte de graver à jamais dans mon esprit. Elle me parait si paisible, si fragile, et je m'approche à pas de loup, loin de moi l'envie de la réveiller.

Mon bras passe autour de sa taille lorsque je tire doucement la chaise pour la retenir, avant de passer mon second sous ses jambes pour la soulever délicatement. Elle me parait si légère maintenant que sa tête repose contre mon épaule et il faut moins de quelques secondes pour que le parfum qui se dégage de ses longs cheveux blancs qui chatouillent mon visage ne m'enveloppent entièrement. Je la sens gigoter, ses paupières toujours closes même si ses lèvres tentent, je le vois, de s'articuler sans pour autant s'ouvrir, et je décide donc de la porter silencieusement jusqu'à sa chambre, les miennes parées d'un doux sourire.

Je me déplace lentement, monte les escaliers jusqu'au premier avant d'emprunter le long couloir qui baigne dans l'obscurité. Lorsque la porte de ses quartiers s'ouvre et grince lorsque je m'y aventure, ses doigts s'agrippent mécaniquement à la cape sombre qui recouvre le dessus de ma poitrine, et je l'entends doucement prononcer.

—Professeure...

—Nous sommes presque arrivées, je lui murmure.

Elle ouvre lentement les yeux et ses prunelles parme encore brumées de rêveries lèvent pour rencontrer les miennes, ah, elle n'est plus tout à fait endormie. Je m'approche de son lit sur lequel je l'allonge avec toujours cette même délicatesse que je me surprend à découvrir jour après jour avant de la regarder comme si c'était la seule fois que je pouvais ainsi le faire. Car la vérité est qu'il s'agit certainement là, en effet, de la dernière. Je lui retire ses bottines de jais pour qu'elle n'est pas à s'en soucier, avant d'enfin, m'asseoir à ses côtés.

—Vous recommencez... elle chuchote à nouveau.

Sa voix presque candide me donne l'impression d'être face à une enfant, et pourtant je sais hélas que je la vois autrement. Je préférerai pourtant avoir toujours cette image, celle d'une simple héritière que j'aurais à ma charge, et pas celle d'une femme pour laquelle mon cœur gronde comme le tonnerre lors de violents orages.

—Vous me maternez encore, elle ajoute prise entre rêves et réalité.

—Rendormez-vous, Edelgard, je souffle avant de déposer sur son front un très léger baiser.

Je l'observe encore un instant, écarte l'une des mèches de ses beaux cheveux blancs, et me relève immédiatement. Mais lorsque je m'apprête à partir, je sens ses doigts me retenir, resserrer sur la manche de ma cape à peine froissée.

Je tourne la tête, loin de moi l'envie qu'elle rencontre mon regard pantois car je sais qu'il suffit d'apercevoir un seul éclat du sien pour que ma volonté s'en voit si facilement brisée. Elle finit alors par se relevée, elle aussi, sa présence dans mon dos plus lourde que l'acier et brûlante sur ma peau. Je sais que je devrais bientôt partir et... Je dois bien avouer, ce soir, ne plus savoir comment réagir.

—Regardez-moi...

Ses désirs sont désordres et balayent toute lucidité qu'il me reste, car je lui obéis et lui offre mon expression affligée face à une telle réalité. La douleur de ne pouvoir me saisir de ce que me réclame mon cœur.

—Byleth ? Quelque chose ne va pas ? elle s'enquiert quand je sens soudain sur ma joue s'égarer ses doigts.

Ma main se posent par dessus mécaniquement et je m'imprègne de la douceur de sa peau, de la profondeur de ses mots qui il y a quelques mois encore n'étaient pas source de maux.

—Tout va bien, je vous assure.

Mais mes mensonges ne prennent pas puisque sa tête penche sur le côté, ses cheveux céruses retombant sur son épaule dont ils recouvrent la couleur vermeille d'un délicat manteau blanc. Le sourire qu'elle m'offre à l'instant est aussi insupportable qu'il est réconfortant car je sais mes sentiments partagés bien que je ne veuille lui avouer.

Son regard m'interroge mais ce sont bien mes gestes qui lui répondent car je me penche sur elle pour la rallonger sur ses draps, l'une de mes main se perdant à mon tour sur sa joue, et ma raison... Vole en éclat.

—Vous rendez-vous compte du désordre dont vous êtes responsables, Edelgard ?

—En avez-vous vous même conscience ? elle me répond en souriant. Je serais bientôt impératrice et vous êtes l'unique objet de mes pensées.

—Cela n'est pas très sérieux au vu de toutes vos responsabilités, je m'amuse à mon tour.

Mais son sourire ne tarde à disparaître et son regard se voile. Je n'ose imaginer toutes les pensées qui y sont maintenant scellées et dont j'ignore si j'ai ou non la clef.

—Votre attitude, elle commence. Vos gestes, vos manières et l'attention que vous avez fini par me porter... Comment pouviez-vous croire un seul instant que je saurais rester insensible à cela ? Votre seule façon de me regarder a suffi à me faire abdiquer.

—Je crains hélas ne pas être la seule coupable, Edelgard. Même lorsque vos yeux se détournent de moi votre parfum m'enveloppe. Peut-être que si vous n'aviez pas tout fait pour masquer celle que vous êtes derrière votre arrogance et votre suffisance, derrière votre excès de fierté, votre... contrariété, sans oublier votre incessante façon de me provoquer, alors...

—Êtes-vous toujours en train de me déclarer vos sentiments ou bien dressez-vous seulement la liste des défauts que vous me trouvez ? elle s'offusque presque et me vole sourire.

—L'un ne va pas sans l'autre, je le crains.

—Vous êtes toujours aussi rude, Professeure...

—Je vais tâchez de faire preuve de... plus de douceur, alors.

Ses joues se chargent de cette teinte plus vive lorsque je me penche jusqu'à ses lèvres pour y déposer brièvement ma présence, le temps d'apprécier les notes sucrées des siennes. Les battements de mon cœur commencent déjà à accélérer et je crains ne pouvoir supporter les hurlements qui s'en échappent. Je recule légèrement pour marquer dans ma mémoire l'expression désorientée de son joli visage, avant de sceller nos bouches de nouveau. Des frissons remontent le long de ma colonne vertébrale lorsque ma langue caresse sa lèvre inférieur et qu'elle me permet de rencontrer la sienne. Mes jambes passent aussitôt par dessus les siennes et mon bassin se colle immédiatement au sien quand ses doigts passent derrière ma nuque et je les sens s'amuser dans mes cheveux bleuet. Je découvre une toute nouvelle façon de danser en parfaite équité car ni elle ni moi ne semblons ressentir un quelconque besoin de dominer.

—Byleth... elle souffle lorsqu'enfin je m'éloigne.

Ses yeux sont presque perlés et cette nouvelle facette que je découvre la rend encore plus belle que je ne la trouvais déjà. Je peux affirmer qu'en ce monde, Edelgard est certainement la plus belle des merveilles qu'il m'ait été permis de contempler, si bien, que c'est la première fois que je ressens réellement la peur de voir quelque chose se briser.

—Pourquoi ne pas rester au palais, après mon couronnement ?

Mes lèvres trouvent le chemin de son cou dans lequel elles déposent un premier baiser sous lequel, je sens l'étreinte de ses doigts s'intensifier. Ma langue sort de nouveau de son lit pour remonter délicatement jusqu'à la base de son oreille et c'est cette fois un soupir qui s'échappe de sa gorge.

—Me l'autoriseriez-vous seulement ?

Mes dents se referment légèrement avant que mes lèvres ne glissent le long de cette zone visiblement très sensible puisque mon souffle chaud me laisse l'impression que son corps se soulève tout entier contre le mien.

—Pensez-vous que je puisse si facilement vous laissez partir ?

—Je l'ignore, Edelgard, je répond en relevant la tête et en plantant profondément mon regard dans le sien. Après tout, vos désirs sont désordres.

Je plonge de nouveau dans son cou pour humer toutes les effluves qui se dégagent de sa peau, de ses cheveux, qui se mêlent et m'enivrent comme le plus puissant des alcool. Les vagues qui me bousculent chantent comme les marins dans la tempête et j'ignore si il me reste encore un soupçon de lucidité dans cette agitation.

—Que voulez-vous entendre ? elle demande entre deux plaintes qui s'évaporent. Qu'Edelgard von Hresvelg, future impératrice de l'Empire d'Adrestia, s'est éprise de vous ?

—Précisément.

Ses lèvres s'entrouvrent mais je dépose aussitôt mon index dessus pour la faire taire. Mes yeux n'arrivent plus à décrocher de ses orbes parme qui scintillent devant moi dans lequel j'ai l'impression que brillent toutes les étoiles de cette Lune.

—N'en dites pas plus, Edelgard. Vous venez de m'avouer la seule chose que j'espérais entendre sortir de votre bouche...

Mon doigts glisse sur ses lèvres et je saisis son menton délicatement pour lui ouvrir la bouche afin que ma langue puisse aller se repaître âprement. Le contact avec la sienne attise le brasier que je ressens au creux des reins et l'une de mes mains épouse les courbes de ses hanches.

—Après de tels aveux, comment pourriez-vous imaginer que je puisse simplement m'en aller et vous laissez derrière moi ? J'ignore si je suis seulement capable de me passer de vous...

Mes doigts rencontrent le nu de sa peau lorsqu'ils se glissent sous le haut qu'elle porte et je me réjouis qu'elle n'ait point décidé de porter une robe aujourd'hui bien qu'il n'existe aucune limite qui pourrait maintenant se dresser entre mon corps et le sien dans le but de m'arrêter.

—Sachez cependant que je ne saurais accepter rester dans l'ombre d'un potentiel époux, cela va s'en dire.

—Naturellement, elle répond presque moqueuse. Je n'ai nulle intention d'épouser une quelconque personne, si ce n'est vous...

Mon cœur manque un battement si bien que je ne suis pas certaine de saisir la subtilité - ou non - du message qu'elle m'adresse. Elle m'offre cependant un sourire, certes arrogant, qui me vole un des miens à l'instant.

—Edelgard, respectez ma fierté car quand ce jour viendra c'est bel-et-bien moi qui vous demanderais alors de m'épouser.

Elle rougit, ce que je trouve... adorable, je dois dire. Car derrière son assurance je sais qu'il existe également de la pudeur, bien qu'elle ne veuille me le montrer, ce petit oiseau reste fier, même sous mes mains, prisonnier.

—Je saurais me montrer patiente, dans ce cas.

—Je n'en attendais pas moins de la future impératrice de l'empire, je répond.

—Il faut bien que l'une de nous le soit, Professeure.

Elle me nargue, et me défie, encore... Même dans ces conditions elle ne peut s'empêcher de se montrer condescendante mais ce serait mentir que de dire que cela me déplaît. Tous ces défauts que je lui trouve sont sa parfaite imperfection et c'est bien également cela qui m'a fait lentement succomber.

Je me redresse enfin pour ôter moi même mon haut sombre sous son regard éberlué malgré l'obscurité qui se fige presque sur ma poitrine découverte. Elle n'omet aucune résistance lorsque mes doigts attrapent le sien et le remontent pour découvrir lentement sa peau et mes lèvres s'étirent lorsque je la vois frissonner. Dans un réflexe que je ne saurais tolérer, ses bras se croisent pour protéger ses seins de ma vue, mais je les écarte lentement sous le regard argenté de la lune. Sa peau est marquée mais cela n'effleure en rien sa beauté, même pas la cicatrice plus imposante sur son cœur que je recouvre à l'instant de baisers. Nul besoin de lumière, après quelques minutes nous sommes déjà nues l'une contre l'autre, recouvertes de ses draps et je redessine parfaitement son corps dans mon esprit au seul contact du mien. Elle est si forte mais pourtant frêle bien que, ses muscles soient parfaitement sculptés. Les tremblements de ces derniers me donnent cependant cette sensation de fragilité, et... mon seul désir est celui de la protéger.

Ma langue courre sur sa poitrine, rencontre les parties plus rosées sur lesquelles j'aime m'amuser tant les soupirs qui s'échappent de sa bouche me font perdre la tête. Ses doigts s'agrippent dans ma crinière et je dépose chauds et fiévreux baisers qui ne sont rien comparées aux flammes que je sens me dévorer, sur ses clavicules, sur ses épaules sur lesquelles mes dents s'égarent. Sa délicate fragrance me guide jusqu'à son cou dans lequel j'enfouie mon visage tandis que ma main longe ses côtes, ses hanches, pour découvrir son ventre. Elle frémit sur les pas de mes doigts, ses cuisses se referment sur moi, je la sens impatiente. Une de ses mains vient étouffer le son de sa voix lorsqu'enfin je distribue tendres caresses. Je suis étonnée de savoir quoi faire malgré mon manque d'expérience et sans doute le sien mais tout m'apparaît naturellement comme si cela faisait appel à un quelconque instinct.

—Edelgard... Mon corps brûle et pourtant, cela n'est rien à côté de ce que je ressens pour vous...

Ses bras se referment dans mon dos et après un court instant, ses cuisses s'écartent pour m'offrir plus d'espace et je comprends qu'elle m'autorise à la découvrir plus intensément. Mes doigts descendent à peine et s'introduisent lentement en elle sur le désir qu'elle ressent. Mes pensées se changent en charbon tant les flammes m'emportent quand son corps se soulèvent sous mes assauts, timides en premiers lieux, puis plus certains. J'accueille le moindre de ses soupirs telles les notes nécessaires à la composition d'une délicate mélodie, celle du plaisir que je distribue et qui me comble au fur et à mesure que mon cœur accélère. Les gémissements qu'elle laisse échapper de sa bouche font échos au refrain des sentiments que je lui porte et je sais vouloir lui chanter cet amour pendant des heures encore jusqu'à connaitre par cœur chaque dièse et bémol des portées de sa voix.

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L'hiver a profondément marqué les jardins et la neige n'a cessé de s'y accumuler recouvrant ainsi les couleurs et les fragrances d'un épais manteau blanc. Cela fait un peu plus de cinq mois que je suis arrivée au palais et je dois dire qu'il s'est passé nombre de choses que je peine encore à expliquer aujourd'hui. Mais, nul besoin de comprendre ce que hurle silencieusement un cœur battant. Les mots sont inutiles, car malgré le froid saisissant sur ma peau, c'est bel-et-bien la chaleur de mes sentiments que je ressens à l'instant.

J'écoute avec beaucoup d'attention les murmures de la neige écrasée sous mes pas pour arriver jusqu'au petit pavillon blanc. Car ici tout commence, ou plutôt, recommence. Lorsque mes yeux lèvent sur le profond ciel bleu, je me sens étrangement prise d'une soudaine légèreté et un sourire se grave sur mes lèvres. Aujourd'hui, ce tableau autrefois peint uniquement de noir et de blanc est parsemé de couleurs dont je ne saurais nommer les différentes nuances tant elles sont nombreuses, mais l'une d'elle attire mon attention tout particulièrement.

Au milieu de ce paysage gelé, devant mon regard bleuet, au cœur d'un hiver intimement installé, cette fragile fleur vermeille a su subsister.

—Saviez-vous que les œillets rouges symbolisent également une passion partagée ?

Je n'étais qu'une simple mercenaire et aujourd'hui me voilà à veiller sur elle comme si elle demeurait la dernière chose sur terre. Devant une telle déclaration, les lèvres de cette délicate Fleur Vermeille s'étirent en un sourire de merveille.

Ses Désirs ont semé le Désordre et de ses Ordres ont éclot nos Désirs.