Il y avait eu des signes, discrets. Khun semblait parfois ailleurs. Son regard se perdait dans le vide, le visage sans expression. Puis, il se ressaisissait, et redevenait lui-même. Ca n'avait rien de vraiment extraordinaire, ça arrivait à beaucoup de monde. Mais d'ordinaire, Khun ne faisait pas partie de ses personnes là. Khun était de ceux dont les rouages du cerveau s'activent inlassablement, ne laissant que peu de place aux pensées vagabondes. Peut-être était-ce la fatigue. Rien d'alarmant. Alors Bam garda cette observation pour lui.

Puis, il avait commencé à taper frénétiquement du doigt sur son bureau. Ce n'était pas un geste conscient, contrôlé. Un jour où il était présent, incommodé par le bruit, Hatz lui avait sèchement demandé d'arrêter avant qu'il ne lui tranche le doigt. Khun avait levé la tête, surpris. Il n'avait évidemment pas manqué l'occasion de provoquer l'épéiste et de se disputer avec. Mais après ça, il le faisait beaucoup moins, et se reprenait quand il s'en apercevait, que Hatz soit présent ou non. Il était étrange que Khun développe un tic nerveux avant de passer de simples tests, alors que ça n'arrivait pas lors de situations bien plus périlleuses, comme par exemple affronter l'armée de Jahad.

Khun était aussi moins souriant, même lorsqu'ils étaient ensemble. Ses sourcils légèrement froncés lui donnaient un air soucieux qu'il arborait de plus en plus régulièrement. Et à force d'observer et d'y réfléchir, Bam avait réussi à connecter les points. Car ces derniers temps, les administrateurs des étages qu'ils rencontraient avaient fréquemment des cheveux bleus similaires aux siens.

Khun était nerveux lorsqu'ils résidaient dans un étage gouverné par la famille Khun.

Et maintenant qu'il avait réalisé, c'était frappant. Khun faisait en sorte qu'ils passent les tests le plus rapidement possible dans ces étages, alors qu'ils auraient parfois pu prendre le temps de se reposer un peu. C'était toujours dans ces étages ou à leur approche que Khun exprimait malgré lui une certaine nervosité.

Dans l'étage caché, lorsqu'il avait été plus ou moins contraint de leur parler de Kiseia, Khun leur avait confié que si elle avait été choisie pour être son ennemi juré, ce devait être parce qu'il craignait de la voir surgir un jour pour l'attaquer. Bam s'en rappelait à présent. Cette angoisse qui l'avait toujours rongé discrètement devait se faire plus prégnante dans les étages gouvernés par sa famille.

Un jour, après sa séance d'entrainement quotidienne, Bam l'avait rejoint dans le salon. Khun faisait des recherches avec son phare, et avait entrepris de se ronger les ongles. Novick faisait souvent ça aussi. Bam s'était assis à côté de lui sur le canapé. Khun avait alors levé les yeux vers lui, et éloigné sa main de sa bouche.

« Ça va, Bam ? L'entrainement s'est passé comme tu voulais ? lui avait-il gentiment demandé, avec son sourire doux qu'il n'adressait qu'à lui.

- Hm, j'ai réduit un peu la cadence, comme tu me l'as demandé.

- Bien. Le test est dans quelques jours, ça ne sert à rien de t'épuiser avant. Il vaut mieux que tu reposes un peu ton corps, Monsieur l'accro aux entrainements. »

Puis, Khun se replongea dans son phare, faisant défiler l'écran, ses yeux parcourant rapidement de nombreuses lignes de textes. Plusieurs fenêtres étaient ouvertes, affichants diverses informations sur des personnes que Bam était sûr de n'avoir jamais vues.

« Qu'est-ce que tu fais ?

- Pas grand-chose. Je me renseigne juste sur les Réguliers présents à cet étage. »

Lors des épreuves, Khun était souvent au courant des compétences des autres réguliers, ce qui lui permettait d'adapter ses stratégies. Il devait faire ça avant chaque test.

Un silence confortable s'installa. L'épaule appuyée contre celle de Khun, Bam ferma les yeux, se laissant bercer par les cliquetis réguliers de ses doigts tapotant le clavier de son phare. Il se sentait bien. Rak, Shibisu et les autres avaient profité qu'ils soient hors de danger pour sortir en ville. L'appartement était étrangement silencieux. Les moments calmes comme celui-ci étaient rares, et d'autant plus appréciables.

Cette sensation de plénitude fut toutefois rapidement perturbée par de légers mouvements persistants de Khun. Bam rouvrit les yeux. Khun mordillait à nouveau l'ongle de son majeur, les yeux toujours rivés sur l'écran. Bam glissa sa main dans la sienne, et l'écarta doucement. Sa peau était toujours si chaude, ça le surprenait à chaque fois. Khun tourna vers lui un regard interrogateur, avant de comprendre. Il avait déjà rongé trois de ses ongles. Pour lui qui apportait toujours beaucoup de soin à son apparence, sa main faisait désormais un peu tâche. Un faible soupir franchit la barrière de ses lèvres lorsqu'il constata les dégâts.

« Khun, est-ce qu'il y a quelque chose qui te tracasse ? » tenta Bam, qui jugea que c'était le bon moment pour tenter d'en discuter.

Khun ne répondit pas tout de suite, prenant le temps de peser le pour et le contre. Lentement, il lui dît : « … Non, il n'y a rien. Rien dont il y ait besoin de s'inquiéter.

- Si jamais il y a quelque chose qui ne va pas, tu sais que…

- Je sais. Merci, Bam. » Cette fois, le ton était plus ferme. Khun ne souhaitait pas en discuter pour le moment.

En réalité, Bam savait. Khun ne lui parlerait pas. Khun ne lui parlait jamais de lui.

Il ne savait pas si c'était par pudeur, par crainte de l'ennuyer ou de l'inquiéter, ou s'il ne lui faisait pas suffisamment confiance pour lui confier ses états d'âme, mais Bam respectait son choix. Khun n'avait aucune obligation envers lui, il n'était pas tenu de tout lui dire.

Ça avait toujours été comme ça entre eux. Une acceptation sans limite. Khun lui parlerait un jour s'il en avait envie. Ou peut-être jamais. Peu importait. Malgré les silences, ils étaient là l'un pour l'autre, et il en serait toujours ainsi. Alors, il n'y avait aucune raison d'insister.

Bam referma les yeux. L'appartement était calme, et leurs mains restaient entrelacées. Mais son cœur était plus lourd. L'acceptation totale avec Khun était si facile. Savoir que l'autre l'accepterait dans son entièreté, avec ses faiblesses et ses défauts, ses silences, était le plus grand réconfort qu'ils pouvaient s'offrir. Mais, parfois, ce n'était pas une voie sans douleur.

Le silence seul n'avait jamais rien résolu.

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Comme souvent lors des repas, Khun et Rak se disputaient pour des broutilles. La voix du crocodilien résonnait si fort qu'elle forçait presque l'autre à hurler. Et dans les moments où il pouvait s'entendre penser, Bam en profitait pour taquiner un peu le gator, ce qui n'arrangeait absolument rien. Isu tentait de les apaiser mais ça ne fonctionnait pas car il était à moitié mort de rire. Hockney, qui avait trouvé une nouvelle muse en Rak s'attelait à l'immortaliser sur son carnet à croquis, et Elaine n'en avait absolument rien à faire. Le plafond pourrait s'écrouler sur sa tête qu'elle terminerait son assiette tout aussi sereinement. D'ordinaire, Hatz se serait bien joint à Rak pour critiquer « Boucles d'oreille », mais il semblait qu'il était le seul à avoir entendu une sonnerie. Il se leva et se dirigea vers la porte en soupirant, pas certain de ce qu'il avait entendu.

Il ouvrit la porte si soudainement que la personne de l'autre côté sursauta. Hatz n'avait jamais vu cet homme, et il lui dît avec toute l'amabilité dont il était capable « C'est pour quoi ? »

Le type n'en menait pas large et demanda d'un ton peu assuré « C'est bien là que réside Khun Aguero Agnis ? »

L'air de rien, Hatz fit apparaitre son inventaire d'armes, exposant ostentatoirement sa collection de sabres. « Ca dépend. » Il leva un sourcil interrogateur, et le pauvre homme se ratatina sur lui-même.

« J'ai seulement une lettre à lui remettre. »

- De qui ? »

- Je… Je ne peux pas le dire. »

- Tu ne peux pas ? » Hatz posa la main sur le manche de l'un de ses sabres. Il n'avait pas de temps à perdre, et encore moins si ça concernait l'autre aux cheveux bleus. Son assiette allait refroidir.

« Je vous en prie, je ne sais pas grand-chose. Juste qu'il s'agit d'une femme.

- Bon. » Ca ne le regardait pas, après tout. Bien qu'il ne comprenne pas pourquoi, beaucoup s'accordaient à dire de Boucle d'oreille qu'il était séduisant. Ils s'étaient installés ici depuis plusieurs jours, il n'était pas improbable qu'il se soit fait une admiratrice pendant ce laps de temps. Hatz tendit la main pour récupérer la lettre, mais l'autre gars n'esquissa pas un geste, se contentant de le regarder avec l'air embêté.

« On m'a demandé de la lui remettre en main propre.

- Je vais la lui remettre moi-même. Où est le problème ?

- Je dois la lui remettre à lui directement. Et discrètement, si possible. »

- Pourquoi venir sonner si ça doit être discret ? » Hatz souffla s'exaspération. Ce type rendait les choses tellement compliquées juste pour cette fichue lettre. Tant de manière ne la rendait que plus suspicieuse et attirait d'autant plus son attention.

« Je dois impérativement la livrer avant ce soir et… quand il est sorti dans l'après-midi il n'était pas seul, alors je n'ai pas osé l'approcher. »

Hatz fronça les sourcils. Pour quelle raison pouvait-on exiger qu'une lettre soit remise avant la fin du jour ? Un simple coursier irait-il jusqu'à les espionner ? Ses conclusions lui déplaisaient. Au moins, vu la maladresse du livreur, ça ne devait rien être d'insurmontable. Le commanditaire ne devait pas être très minutieux pour l'avoir choisi. A moins que… il pouvait tout aussi bien s'agir d'une ruse pour leur faire baisser leur garde. Tout comme il pouvait vraiment s'agir d'une admiratrice. Peut-être qu'il s'inquiétait pour rien.

« Attends là. » Hatz referma la porte en la claquant et prit soin de la verrouiller derrière lui.

Arrivé dans la cuisine, il se glissa derrière Khun et lui murmura à l'oreille que quelqu'un avait une lettre pour lui. Le visage du porteur de phare se figea il regarda Hatz en silence, comme s'il espérait trouver toutes les réponses en lui. Il se leva finalement sans mot dire. Pour la discrétion, on pouvait repasser, même Rak s'était tut et les regardait d'un air interrogateur.

« Tu n'as pas besoin de me suivre » lui dît Khun lorsqu'ils arrivèrent dans le couloir.

Cela le contraria, mais puisqu'il n'y trouva rien à redire, il fit demi-tour. Ca ne le regardait pas, et il se fichait bien de ce qui pouvait arriver à Boucle d'oreille. Il s'arrêta avant de franchir le seuil de la salle à manger tandis qu'il entendit Khun ouvrir la porte d'entrée. L'échange ne dura pas plus d'une vingtaine de secondes, avant qu'il n'entende la porte se refermer. Puis, il entendit les pas de Khun s'éloigner vers les chambres. Ce soir-là, Khun ne termina pas son repas.

Hatz décida que réfléchir trop ne lui seyait guère. En tant de scout, se fier à son instinct lui avait toujours réussi, et il ne voyait aucune raison de ne pas s'y fier maintenant. Et son flair était formel. Ça sentait mauvais.

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Shibisu dormait comme un bienheureux lorsqu'il fût brusquement tiré du sommeil par une sonnerie qui lui était bien familière. Il dut cligner des yeux à plusieurs reprises avant de réussir à lire le message affiché sur sa Pocket.

« Khun est sorti. Je le prends en filature. »

Il le relut encore deux fois avant que le message ne fasse sens. Lorsqu'il comprit, il se redressa subitement, comme si on venait de lui verser un seau d'eau sur la tête. Le message venait de Hatz. Il lui avait également fait suivre sa localisation. Il lui répondit immédiatement. Aucune explication n'était nécessaire pour qu'il saisisse la situation. Khun s'était isolé un moment après avoir reçu cette lettre, et n'en avait parlé à personne. Plus suspicieux encore, Khun s'était montré distant pour le reste de la soirée. Tout le monde savait qu'il était un spécialiste lorsqu'il s'agissait de faire des secrets, en particulier pour régler un problème seul. D'expérience, Shibisu savait que ça finissait toujours mal.

« Je prends Bam avec moi et on te rejoint. »

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Khun se servît du badge qui lui avait été envoyé pour accéder à l'hôtel. L'entrée était vaste et luxueuse. D'imposantes colonnes soutenaient le haut plafond, décorées de gravures somptueuses. Le sol de marbre parfaitement lustré lui renvoyait son reflet. Son visage était dénué d'expression. Sans hésitation, il se dirigea vers l'accueil. Malgré l'heure tardive, l'employé se tenait bien droit derrière le guichet. Sa tenue était impeccable et on ne décelait aucune trace de fatigue. Comme attendu du personnel d'un hôtel de luxe. Khun lui demanda de lui indiquer la chambre 75. L'homme lui répondit aimablement, sans lui poser de question. A son regard, Khun pouvait dire qu'il l'avait reconnu. Non pas qu'ils se soient déjà vu, mais l'homme avait été informé de sa venue.

Khun trouva la chambre sans difficulté. Il frappa trois coups légers, mais francs, ne trahissant rien de ses émotions. Une voix féminine l'invita à entrer.

La chambre était spacieuse et luxueuse. Un imposant lit à baldaquin occupait une bonne partie de la pièce, le genre de lit qui aurait fait pâlir de honte n'importe qu'elle princesse de conte. Un immense miroir au cadre doré recouvrait la moitié d'un mur. Sa mère lui tournait le dos, mais son visage s'y reflétait.

Debout au milieu de la pièce, baignée par l'éclairage bleuté des boules de lumière flottant dans le faux ciel de nuit, elle paraissait irréelle. Sa longue chevelure cascadait dans son dos jusqu'à ses chevilles, se mouvant de façon hypnotique lorsqu'elle se retourna doucement, dévoilant ses yeux, clairs mais indéchiffrables. Sa beauté était à couper le souffle.

« Cela faisait longtemps, Aguero. » Elle se retourna et lui fit face complètement. Sa robe non plus, n'avait rien à envier à celles des princesses. Malgré son expulsion de la branche principale de la famille Khun, Agnis avait à l'évidence trouvé le moyen de recouvrer richesses et pouvoir. « Tu as grandi. »

Elle affichait un sourire discret, patient et doux. Khun, lui, ne souriait pas. Il dévisagea sa mère à travers ses longs cils, cherchant à jauger ses intentions.

« Mère, vous ne m'avez pas fait venir ici pour échanger des banalités, n'est-ce pas ? »

Le sourire d'Agnis se figea, avant de s'étirer, vaguement amusé.

« En revanche, tu es toujours aussi pragmatique.

- Comme vous me l'avez enseigné, Mère. » Il avança. Pas vers sa mère, mais vers le miroir. Il contempla son reflet. « Vous me haïssez, n'est-ce pas ?

Agnis le regardait à travers le miroir, elle ne souriait plus. Le miroir révélait peut-être son vrai visage.

« Où ai-je échoué ? » lui demanda-t-elle. La question était un murmure à peine audible. « Vous étiez… parfaits.

- Nul n'est parfait, Mère. » Répondit-il sur la même tonalité. Presque silencieux.

« Ta sœur l'était.

- Si c'était le cas, elle n'aurait pas eu besoin de moi pour réussir. Et avec ou sans moi, elle n'aurait pas perdu face à Maria. »

Il n'y avait plus de faux semblant. Le regard qu'elle darda sur lui était glacial. S'il s'était trouvé à portée, elle l'aurait giflée pour son insolence effrontée.

« … Pourquoi ? » Sa voix tremblait désormais d'émotions. La colère. L'incompréhension. La déception. Le regret. Il percevait tout cela. Mais Khun n'y décela aucun remord.

Il détourna le regard. « Je ne supportais plus… » souffla-t-il du bout des lèvres, incertain de ce qu'il voulait réellement dire, incapable de mettre des mots sur ce qu'il ressentait. Et accablé par la certitude que quoi qu'il puisse dire, ce serait en vain. Sa mère ne lui dirait jamais ce qu'il avait envie d'entendre, ce qu'il avait besoin d'entendre. Il se tut.

Agnis s'approcha doucement. Ses pas étaient silencieux, pourtant, l'angoisse sourde qui l'habitait résonnait en lui, de plus en plus prégnante à chaque pas qui les rapprochaient. Elle s'arrêta juste à un pas de lui.

« Aguero, regarde-moi lorsque tu t'adresses à moi. Et parle distinctement, sinon je ne peux pas t'entendre. »

Khun inspira doucement, les paupières closes. Il devait lui faire face. Ici et maintenant. Sans quoi il ne pourrait jamais aller complètement de l'avant. Sans quoi cette angoisse ne disparaitrait jamais. Il ouvrit les yeux et se retourna.

« Ça n'avait aucun intérêt pour moi.

- … Pardon ?

- Que ma sœur devienne une princesse et que notre famille s'élève dans la hiérarchie, ça n'avait aucune espèce d'importance pour moi. Aider Maria avait bien plus de sens.

- Pourquoi. » Sa voix était presque gutturale, et ses yeux exorbités ancrés dans les siens étaient désespérément en quête d'une réponse.

Khun se remémora la jeune fille au sourire doux et teinté de tristesse. Celle qui avait la capacité de percevoir la beauté dans chaque déchet humain.

« Elle m'a dit que se battre pour sa vie était beau. Je ne l'ai pas crue. Alors elle m'a dit que ce dont j'avais besoin, c'était peut-être de me battre pour trouver une raison d'être en vie. Je me suis dit que ça valait la peine d'essayer.

- Je ne comprends pas.

- Maria était plus importante à mes yeux que ne l'était ma sœur. C'est aussi simple que ça. » Conclut Khun, en lui offrant un sourire misérable.

Agnis ne se donna pas la peine de dissimuler sa rancœur, et ses paroles accusatrices eurent l'effet d'un venin pour son cœur déjà meurtri par la culpabilité.

« Ta trahison a poussé ta sœur vers la mort. Tu avais déjà une raison d'exister, et pour en chercher une autre, tu lui as arraché la sienne.

- … Je n'ai jamais voulu ça. Je n'avais pas prévu… »

Un instant, il détourna les yeux, laissant sa phrase en suspens.

Ses sentiments ne changeraient pas le passé. Rien ne pourrait ramener sa sœur. Se montrer faible et hésitant maintenant, après tout ce qui était arrivé par sa faute, était indécent. Mais il se devait d'aller de l'avant. Afin de mettre fin à ces tragédies, il devait continuer à monter sans fléchir.

Il soutint à nouveau son regard, sans détour, sans se cacher derrière un masque. Il voulait que sa mère le voie tel qu'il était vraiment.

Le silence était pesant, et les secondes paraissaient durer des minutes.

« … Tu ressembles à ton père. »

Agnis n'aurait pu trouver d'insulte plus blessante. Khun ignorait si elle appuyait volontairement là où ça faisait mal. Il ne lui avait après tout jamais rien confié de la rancune qu'il éprouvait à l'égard de Khun Edhan. Mais Agnis ne se contenta pas de ça.

« Tu es beau, et tu possèdes un magnétisme qui attire les autres à toi. Mais tu es égoïste, tu ne te soucies que de toi-même. Et lorsque tu te lasses de ceux que tu as séduits, tu les abandonnes sans aucune hésitation. Tu irais jusqu'à leur arracher le cœur de tes propres mains si ça te permettait de posséder ce que tu convoites. Mais peu importe ce que tu as, ce que tu obtiens, cette soif ne s'assouvit jamais. »

Elle s'approcha encore de lui. Elle était si proche que Khun sentait son souffle sur son visage, que ses yeux clairs pourraient l'engloutir, et son cerveau lui envoya de puissants signaux d'alarme. Fuir. Il devait fuir. Mais ne pouvait s'y résoudre. Il se refusa de reculer. Il n'avait de toute façon pas d'échappatoire. Derrière lui se tenait le miroir.

« Les chiens dépourvus de loyauté, qui osent montrer leurs crocs à leur maitre n'ont aucune valeur, Aguero. Et ceux qui ont du potentiel sont d'autant plus dangereux. S'ils ne peuvent être corrigés, ils doivent être euthanasiés.»

Et alors, une douleur lancinante en plein cœur. Elle lui coupa le souffle, et le monde autour de lui vacilla.

Agnis actionna la lame de son couteau, qui s'allongea, s'enfonçant plus profondément dans son cœur, jusqu'à ressortir dans son dos et percuter le miroir. Khun hoqueta à cause de la douleur subite. De sa main libre, Agnis lui caressa tendrement la joue.

« Je suis désolée, Aguero. » C'était la première fois qu'elle s'adressait à lui avec une voix aussi douce. La panique se mêla à la douleur, et son cœur palpitait malgré le sang qui se déversait librement. Khun était incapable de bouger, incapable de détacher son regard de sa mère qui lui témoignait pour la première fois de la tendresse, incapable de ne pas boire ses paroles. « Ce n'était pas ta faute. Depuis le début, tu étais une erreur. Mon erreur. Et je me dois de la réparer. »

Ses jambes chancelèrent, avant de se dérober. Son corps glissa le long du miroir brisé, le recouvrant d'une trainée de sang.

Agnis s'accroupit pour être à sa hauteur. Elle replaça délicatement quelques mèches de ses cheveux derrière son oreille, et lui susurra quelques derniers mots. « Tout va bien, Aguero. Pour toi, qui es incapable d'aimer et d'être aimé, la raison qui fera battre ce cœur froid est une chimère. Ne t'inquiète pas, mon Aguero. La longue agonie qu'a été ta vie pathétique et dépourvue de sens prend fin aujourd'hui. Tu ne porteras plus préjudice à personne. Cette fois, sans faute, ma deuxième fille deviendra une princesse de Jahad. »

Ces derniers mots le heurtèrent plus violemment que le coup de poignard.

Ca recommençait… Et il n'avait rien empêché. Sa mère n'avait pas du tout changé, n'avait tiré aucune leçon de cette tragédie. Malgré le sang qui emplissait sa bouche, il ricana. Lui non plus n'avait pas changé. Il était si stupide. Il savait pourtant que ça se finirait comme ça. Quel espoir dérisoire avait donc pu le mener jusqu'ici ?

Il avait espéré que sa mère regrette. Il avait espéré qu'elle lui pardonne. Il avait espéré que quelque part, elle l'aimerait encore un peu.

Stupide. Stupide. Stupide.

Elle ne l'avait jamais aimé, même pas un peu.

toi, qui es incapable d'aimer et d'être aimé…

Quelqu'un d'aussi détestable… devrait être laissé derrière.

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La flamme de Yeon flottait paresseusement au-dessus de lui, comme pour le mettre au défi d'abuser encore de son pouvoir. Ses petits yeux perçants et flamboyants le jugeaient, désapprobateur. Cet étrange poisson ne l'avait jamais porté dans son cœur.

Il s'était bercé d'illusion, et avait fini par oublier. Personne ne pouvait aimer quelqu'un comme lui.

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Une femme sublime était sortie de la chambre au bout d'un moment qui lui avait paru durer infiniment longtemps. Ils attendirent quelques minutes, mais ne voyant pas Khun ressortir, ils s'étaient approchés de la porte, Hatz restant au bout du couloir pour faire le guet. Sans aucune gêne, Shibisu avait collé son oreille contre la porte. Bam se figea, veillant à ne produire aucun bruit parasite. Shibisu haussa les épaules, lui signifiant de cette façon qu'il n'entendait rien, et toqua à la porte.

Aucune réponse.

Shibisu fit apparaitre son observateur. Bam attendit plus ou moins patiemment qu'il le manipule pour en tirer des informations. Rapidement, le Scout haleta, et se jeta sur la poignée de la porte pour tenter de l'ouvrir, en vain. La femme l'avait verrouillée.

« Merde ! » Shibisu se tourna vers Bam. Sa panique était facilement perceptible, et il n'en fallut pas plus à l'Irrégulier pour qu'il pose la main sur la porte et la défonce à l'aide de Shinsu. Elle tomba raide par terre. Le bruit avait dû se faire entendre jusqu'à l'accueil de l'hôtel, mais être discret était à présent de dernier de ses soucis. Il balaya la chambre des yeux, et malgré la faible luminosité, il le repéra immédiatement.

« Khun ! » Ses jambes le portèrent auprès de lui à toute vitesse, et se stoppèrent net une fois devant.

Ses cheveux luisaient sous les rayons bleutés de l'éclairage nocturne. Dans d'autres circonstances, il aurait apprécié sa beauté. Mais Khun était inconscient. Bam ne savait pas si son cœur s'était arrêté de battre ou si au contraire c'était bien lui qu'il sentait pulser à toute vitesse dans ses oreilles. Il vit à peine Shibisu le dépasser et prendre le pouls de Khun.

Il voyait le sang, recouvrant le miroir brisé. Il ne respirait plus, comme écrasé par une masse vertgineuse de Shinsu. Ou trop vite. Trop vite pour que ses poumons puissent suivre le rythme.

La dague, enfoncée profondément dans la poitrine de Khun. Le monde autour de lui oscillait, et sa vision se brouillait.

Il ne distinguait plus rien. Seules brillaient avec clarté les larmes sur les joues de Khun.

Khun pleurait.

Quelque chose en lui se déchira et il y eu un craquement, le monde trembla comme s'il allait s'effondrer. Son esprit n'était plus capable que de formuler une pensée se résumant à un mot : Qui ?

La personne qui avait fait ça à Khun, il devait la trouver. Cette femme… c'était cette femme. Il devait la mettre hors d'état de nuire, pour que plus jamais elle ne fasse de mal à Khun. Pour que plus jamais elle ne le fasse pleurer.

Une poigne puissante se referma sur son épaule, le secouant et le forçant à se retourner. Khun, le sang, le miroir brisé, et les larmes disparurent de son champ de vision, cédant la place à deux pupilles noires, noires de colère.

« Qu'est-ce que tu fiches ?! » La voix de Hatz retentit comme un tonnerre qui dissipa la brume, et sa main qui le tenait aussi fermement que le manche d'un sabre le ramena les pieds sur terre. « C'est pas le moment de perdre le contrôle, Khun va mourir si on ne l'aide pas ! »

Cela eut l'effet d'une douche glacée, et Bam reprit conscience de son corps et de son environnement. Un léger cratère avait commencé à se former à ses pieds, à l'origine de profondes fissures s'étalant au sol comme une toile d'araignée, grimpant sur les murs. Le Shinsu était agité, et un orbe instable et menaçant flottait au-dessus de leurs têtes.

Shibisu tenait Khun contre lui, le corps arqué au-dessus du porteur de phare pour le protéger d'une éventuelle chute de débris. Mais son regard était tourné vers Bam, craintif.

Merde.

« Il est toujours en vie, non ? Alors pourquoi la flamme de Yeon ne l'a pas soigné ? » demanda Hatz d'une voix forte. Il tenait toujours fermement Bam par l'épaule.

« Le couteau… peut-être que la flamme ne peut pas le soigner tant que la lame n'est pas retirée. » supposa Shibisu.

« C'est risqué… Retirer la lame pourrait bien l'achever. »

Bam tressaillit à ces mots.

« Mais nous n'avons pas le temps d'attendre des secours. Ses constantes continuent de baisser. »

La voix de Shibisu n'exprimait en rien la panique qu'on pouvait lire sur son visage. Elle était calme, et ses paroles restaient factuelles. S'ils attendaient, Khun mourrait. Mais retirer le couteau pour tenter de faire réagir la flamme de Yeon n'était pas sans risque non plus. C'était un pari mortel, et le prix était la vie de Khun.

Shibisu lui lança un regard prudent. Rassuré que Bam ait repris ses esprits, il allongea Khun sur le dos, en le manipulant avec beaucoup de précaution. Hatz décida aussi de le libérer de son empoigne, après s'être assuré qu'il ne soit plus une menace. L'épéiste s'agenouilla de l'autre côté de Khun, la mine inquiète, ce qui était inhabituel chez lui.

Bam s'approcha aussi, ses jambes bougeant machinalement. La personne qui lui était la plus précieuse était en train de perdre la vie devant ses yeux, et il n'avait aucune idée de ce qu'il pouvait faire pour l'aider. Il était ironique de posséder de si grands pouvoirs, d'être considéré comme un dieu par des milliers de personnes, alors qu'il restait si douloureusement impuissant.

« Je l'enlève. » annonça Hatz.

Bam retint son souffle lorsque la main de l'épéiste, précise et dépourvue d'hésitation, retira le poignard d'un geste vif. Du sang coula abondamment de la plaie, mais aucun signe de la moindre flamme en vue.

« Bam, tu es un manieur de vague. Peut-être qu'en essayant de manipuler le Shinsu dans son corps, tu pourrais forcer la flamme à intervenir ? »

Cette proposition de Shibisu ressemblait plus à une tentative désespérée qu'à une tactique fiable, mais elle eut le mérite de leur redonner de l'espoir à tous. Maintenant qu'il y avait quelque chose qu'il pouvait tenter, Bam avait recouvré tous ses sens.

Hatz se décala pour lui céder la place, et Bam plaça sa main, peu assurée, sur la poitrine de Khun. Il ne respirait plus. Bam ferma les yeux et se concentra sur la manipulation du Shinsu. Il devait garder son calme. Il était toujours en en vie. Ce n'était pas trop tard. Khun était un vétéran, revenir à la vie après s'être fait tuer était une routine pour lui.

Il se souvint de toutes les fois où Hansung Yu avait accéléré la guérison de ses blessures. Sentir le Shinsu manipulé par le Ranker se mélanger au sien lui avait toujours laissé une sensation désagréable. Tout ce qui concernait Hansung Yu lui laissait une sensation désagréable de toute façon. Mais il était bien obligé d'admettre que cela s'avérait souvent formateur. Il devait se concentrer sur cette sensation. Il l'avait expérimentée un tas de fois durant les six années où il était enfermé dans les sombres cavernes de FUG, et durant les deux ans où Khun était enfermé dans un cercueil de verre. C'est tout naturellement qu'il perçut le Shinsu de Khun dans son corps. Sa présence était si faible… Il ressentit également celui de la flamme de Yeon, présent mais inactif.

Il tenta d'insuffler un peu de son Shinsu au poisson de feu, mais celui-ci le consuma. Le poisson n'avait pas l'air d'apprécier son intrusion, mais ne réagit pas pour autant. Bam réitéra. Soigne-le, je t'en prie, soigne-le.

Pourquoi le ferais-je ?

Bam en était certain, la voix ne venait pas de l'extérieur. Elle était dans sa tête, dans son esprit. Elle le surprit, mais juste un peu. Si Khun avait la fâcheuse tendance à attirer la mort puis à en réchapper miraculeusement, Bam, lui, était habitué aux voix que lui seul peut entendre à l'intérieur de sa tête.

Shibisu et Hatz paraissaient bien loin à présent. Bam avait la sensation de flotter dans le Shinsu. Tout autour de lui était plongé dans l'obscurité, mis à part son propre corps qu'il distinguait clairement. Ainsi que le poisson ayant pour écailles des flammes. Ses petits yeux blancs le jaugeaient, et il agita la queue comme pour le narguer.

Ce garçon n'a eu de cesse d'utiliser ce pouvoir qui n'est pas le sien, sans considération aucune pour les conséquences à venir. Mais aujourd'hui, alors qu'il était encore conscient, il a choisi de ne pas m'invoquer. Alors pourquoi devrais-je le sauver ?

Bam fronça les sourcils. Il ignorait que la flamme des Yeon était douée de paroles. Il n'avait donc pas imaginé qu'elles pourraient être si contrariantes. « Il a choisi de ne pas vous invoquer ? Qu'est-ce que vous voulez-dire ? »

De sa voix profonde et caverneuse, le poisson lui dît, implacablement : Ce garçon a accepté la mort. Tout simplement.

Non.

Son être entier repoussa cette idée. C'était invraisemblable. Khun était toujours revenu. Il en serait de même encore aujourd'hui. Il n'y avait pas d'autre issue possible.

« C'est un mensonge » rétorqua Bam, sans l'ombre d'un doute.

Le poisson de répondît rien. Il se contenta de le fixer avec ses petits yeux fourbes, le défiant silencieusement de le lui prouver.

Bam se détourna de la flamme de Yeon, et se concentra uniquement sur le Shinsu de Khun. Il était froid, et endormi. Il n'opposa aucune résistance au contact de celui de l'Irrégulier. En fait, il n'eut aucune réaction. Les deux Shinsu se mêlèrent l'un à l'autre, et pourtant, Khun paraissait inatteignable, comme plongé dans les eaux profondes d'un sommeil éternel. Qu'importe, s'il n'y avait que ça, Bam créerait une tempête si violente qu'elle en secouerait les bas-fonds et réveillerait les morts.

Il insuffla à son Shinsu celui de la première Epine. Le Shinsu froid et calme de Khun commença alors à s'agiter. Bien, il persista, et enfin, il perçut sa conscience. Tellement faible que s'il ne la recherchait pas si désespérément, elle passerait inaperçue. Il se focalisa sur elle, y projetant avec force ses pensées, appelant encore et encore son nom.

Khun. Ne meurs pas. Je t'en prie.

Pas de réaction. Mais Bam avait la certitude que ses pensées l'atteignaient. Il poursuivit, un peu plus désespéré, et plus autoritaire aussi. Le temps leur manquait.

Khun. Je t'interdis de mourir. Je ne l'accepte pas. Même si c'est ce que tu veux, je ne peux pas l'accepter. Je ferais tout pour te ramener.

La conscience de Khun vacilla. Khun tenta de lui parler, Bam le sentait, mais ne pouvait pas l'entendre. Trop loin. Trop faible. Il ne pouvait donner de réponse à une question muette. Il était bientôt trop tard, il allait s'éteindre. Alors Bam s'accrocha à sa conscience, aussi délicate qu'un flocon de neige, et le supplia une ultime fois.

Khun. Je t'en supplie. Ne me laisse pas seul. J'ai besoin de toi.

Pendant un instant, Bam crut qu'il avait échoué et voulut hurler. Puis il sentit un Shinsu puissant, et chaud, chaud, chaud.

Lorsqu'il ouvrit les yeux, son dos heurta brusquement un mur. Hatz l'avait attrapé par le col et balancé avec Shibisu à l'autre extrémité de la chambre, car les flammes jaillissaient du corps de Khun, consumant tout ce qui se trouvait autour. Bam invoqua son orbe, qui aspira les flammes qui se rapprochaient trop dangereusement d'eux. La chaleur était insoutenable, ils avaient la sensation de cuire de l'intérieur. A travers le brasier, Bam repéra la silhouette du poisson, nageant en cercle au-dessus de Khun, avant de plonger dans sa poitrine, droit dans sa blessure.

Les flammes disparurent aussi subitement qu'elles étaient apparues. Bam accourut sans attendre auprès de Khun. Il était toujours allongé au sol. Bam prit son visage entre ses mains en l'appelant. Ses paupières s'entrouvrirent, dévoilant ce bleu qu'il voulait si désespérément voir. Il ne murmura qu'un mot avant de replonger dans l'inconscience. « Bam… »

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Cette situation lui était insupportable. Evidemment, ce n'était que des tortues, il ne s'attendait pas à ce que ce soit simple. Les tortues avaient systématiquement le don de rendre la moindre situation compliquée, parce qu'elles sont incapables d'être honnêtes envers elle-même, et ont la même capacité à gérer leurs émotions qu'un bébé. Mais il y avait une tortue qui était bien plus contrariante que les autres, toujours la même. Celle qui était aussi bleue qu'inutile. Toujours incapable de garder auprès d'elle ceux dont elle a besoin.

Il y avait de cela quatre jours, Tortue Noire, Tortue Tachetée, et Tortue Guerrière étaient rentrés en trombe en plein milieu de la nuit, couverts de brûlures et portant avec eux Tortue Bleue, inconscient. Rak comprît que ces satanées tortues avaient encore laissé leur leader derrière.

Khun n'avait ouvert les yeux que le jour suivant, lorsque la fièvre s'était calmée. Tout le monde s'en était réjoui, mais Rak lui n'était pas dupe. Il ne lui avait fallu qu'un seul coup d'œil pour déterminer qu'ils se réjouissaient trop vite.

Khun n'était pas revenu. Pas encore.

Tortue Bleue s'était recroquevillé à l'intérieur de son épaisse carapace, et n'avait pas l'intention d'en ressortir.

Il leur avait dit qu'il allait bien. Mensonge. Qu'ils ne devaient pas s'inquiéter de la personne qui l'avait blessé, que ce n'était plus une menace. Vérité.

Khun avait toujours été bon menteur, bon comédien. Il pouvait aisément tromper les autres. Mais pas Rak. Rak connaissait bien les tortues. Et celle-ci en particulier. Il savait ce qui se tramait à l'intérieur de sa carapace. Mais cette fois, inutile d'être un spécialiste. Les autres tortues n'avaient rien dit, ils avaient tous acquiescé en silence, mais son sourire n'avait trompé personne. C'était un sourire typique de tortue. Le genre de sourire qui signifie « je ne vais pas bien du tout et je n'ai aucune intention de l'admettre ». Pour cette fois, Rak ne dît rien non plus. Le confronter directement et devant les autres ne ferait que le braquer encore plus, il ne pourrait rien en tirer.

Comme il le craignait, le comportement de Khun avait changé. Il se montrait distant avec tout le monde, leurs conversations se limitant au strict minimum, s'isolait souvent, se disputait beaucoup moins avec Rak et Hatz, se contentant de répondre avec dédain à leurs provocations. Il était redevenu celui qu'il était après les évènements de Train City.

Ca le démangeait sérieusement, mais Rak n'avait rien dit, parce qu'il pensait que Bam serait celui qui ramènerait Khun. S'il y avait bien une personne contre qui Khun ne pouvait pas lutter, c'était Bam. Mais à son grand désarroi, Tortue Noire était presque aussi lamentable que Tortue Bleue.

Là où les autres tentaient de tendre la main à Khun, de l'inviter à des activités de groupe, d'initier des conversations sur un ton jovial, Bam ne faisait absolument rien. Il se contentait de regarder Khun tristement, un sourire résigné sur le coin des lèvres, acceptant chacune des barrières qu'il érigeait entre eux comme s'il s'agissait d'une fatalité. Le garçon n'était pourtant pas du genre à se plier à un destin qui ne lui plaisait pas, mais lorsqu'il s'agissait de Khun, l'Irrégulier était incroyablement complaisant. Il n'y en avait décidément pas un pour rattraper l'autre.

C'était sans espoir. Peut-être allaient-ils enfin se rendre compte qu'ils ne pouvaient rien faire sans leur leader. Rak inspira un grand coup, et gonfla la poitrine. Il était grand temps pour lui de les prendre en main ! Et il allait le faire maintenant. Littéralement.

« Y'A PLUS DE BANANES ! »

Khun s'interrompit, et le fusilla du regard. Ils étaient en plein milieu d'une réunion pour parler du prochain test, qui se déroulerait le surlendemain.

« Tu penseras à ton ventre plus tard, stupide gator. Pour le moment, concentre-toi sur la stratégie que j'essaye de vous expliquer.

- J'en ai assez d'écouter tes conneries. Y'a plus de bananes, alors on va aller en acheter. Maintenant. »

Khun se tourna vers lui, prêt à en découdre verbalement, mais Rak n'avait pas d'énergie à gaspiller inutilement. Qu'il le veuille ou non, Rak ne le lâcherait pas tant qu'il ne sortirait pas de sa carapace. Sans prévenir, Rak se décompressa, et attrapa Khun à pleine main. Pris par surprise, il n'avait pas eu le temps d'esquiver. Tous les regardèrent les yeux ronds comme des Pockets, mais Rak n'en avait cure, il devait à présent réfléchir à un autre problème.

Il avait réussi à attraper Khun, mais comment l'emmener ailleurs ? Avec sa corpulence normale, Rak était certain qu'il ne passerait pas la porte. Il était d'ailleurs dans une posture penchée très inconfortable à cause du plafond trop bas. Mais il ne pouvait pas se compresser maintenant, Khun en profiterait pour se libérer de son emprise et refuserait de le suivre. D'ailleurs, à présent que l'effet de surprise était passé, celui-ci se tortillait dans sa main, forçant pour se libérer. Rak devait veiller à ne pas relâcher sa poigne. Khun ne rivalisait pas avec lui en termes de force pure, mais sa force innée héritée de son sang ne devait pas être sous-estimée pour autant.

S'il ne passait pas la porte, que cela ne tienne, il passerait par la baie vitrée. En se retournant vers cette dernière, il sentit sa queue percuter quelque chose. Shibisu et la télévision étaient à terre. Oups. Peu importe, Tortue Bleue la rembourserait. Il ouvrit la baie vitrée en grand, et se mit à quatre pattes pour passer à travers, ignorant les cris de protestations des petites tortues agitées.

Une fois sur le balcon, il put enfin se tenir debout. Il s'approcha du bord, examinant la distance qui les séparait du sol. Leur appartement se trouvait au septième étage, c'était largement jouable.

« Tu n'y penses pas sérieusement, gator ? » Khun s'était arrêté de crier, effaré à l'idée de ce que Rak comptait faire, car il avait parfaitement compris.

Rak l'ignora, et se tourna vers les autres, qui les avaient suivis sur le balcon. « Tortue Noire, j'emmène Tortue Bleue chercher des bananes. Si tu en as besoin, je t'y emmènerais aussi.» Et sans attendre de réponse, il sauta dans le vide sous le regard éberlué de ses équipiers, accompagné de divers jurons maudissant les crocos.

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Cela faisait une bonne demi-heure que Khun avait cessé de se débattre et de vociférer. Poursuivre n'aurait été qu'un gaspillage d'énergie. Dès qu'il avait réalisé que Rak ne lui répondrait pas, quelques soient ses insultes et ses provocations, il s'était muré dans un silence glacial.

Tel un enfant qui se baladerait avec un ballon baudruche, Rak le tenait suffisamment fermement pour qu'il ne lui échappe pas, mais ne lui prêtait pas vraiment attention autrement. Il déambulait dans la ville, à la recherche de son fruit favoris à travers les vitrines des magasins et au marché.

« Tu comptes me trainer comme ça encore longtemps ? Tu devrais avoir compris maintenant. Il n'y a pas de bananes ici. Personne n'en vend.

- C'est quoi ton problème cette fois, tortue ? »

Khun se renfrogna et détourna la tête, à nouveau mutique.

« Je continuerais de chercher les bananes, même si je ne les trouve jamais. »

En parcourant le marché, ils arrivèrent sur une place avec plusieurs cafés et bars. Peu de personnes s'installaient en terrasse. Le plafond était couvert de nuages blanc et gris, et il ne faisait pas très chaud. Rak s'approcha des rambardes de la place. Depuis cet endroit, ils avaient une vue imprenable sur la partie basse de la ville, et la mer qui s'étendait au-delà.

Khun poussa un soupir résigné, et capitula enfin. « Tu peux me lâcher, maintenant. Je n'irais nulle part. »

Rak l'observa bien. Encore une fois, Khun fuyait son regard. Il ne mentait pas.

Sans un regard ni une parole, Khun mis les mains dans ses poches et ils contemplèrent l'horizon en silence. Le paysage était ennuyeux. Que ce soit la ville, le plafond ou la mer, tout était soit blanc ou gris. Calme. Insipide. Froid. Comme le visage de la tortue. Mais Rak savait que ce n'était qu'en apparence. L'attitude désinvolte et ennuyée de Tortue Bleue était feinte. C'était la première couche de la carapace, dissimulant le blizzard qui frappait à l'intérieur.

Khun fit apparaitre l'un de ses phares. Rak eut un sursaut, et se prépara à lui bondir dessus pour l'empêcher de se téléporter. Il en sorti seulement un manteau. Rak était relativement insensible à la température, résistant au froid comme à la chaleur. Ce n'était pas le cas de Tortue Bleue, encore moins depuis son réveil. Il frissonnait.

Une fois habillé plus chaudement, Khun lui tourna le dos et longea la rambarde sur quelques mètres, jusqu'à un banc. Il s'installa sur l'un des bords, laissant suffisamment de place pour qu'une deuxième personne puisse s'y installer confortablement.

Rak se décompressa, et grimpa sur le banc. Ils continuèrent à regarder l'horizon en silence. Ce n'était pas un silence inconfortable. C'était même plutôt reposant. Le visage de Tortue Bleue était plus détendu. Ça lui convenait.

« Pourquoi est-ce que tu ne dis rien ? » lui demanda Khun. Il avait parlé lentement, sans le regarder, à voix basse, si basse que si le vent avait soufflé, il l'aurait emportée.

« Tu n'es pas encore revenu. »

Enfin, Tortue Bleue avait tourné son visage vers lui. Il ne comprenait pas, alors Rak consentit à expliquer.

« Tu es encore dans cette chambre au miroir brisé. »

Cette fois, Khun comprit. Il baissa les yeux, et reprit appui contre le dossier du banc. Il paraissait un peu secoué. C'était bien. Il le secouerait autant qu'il faudrait pour le ramener ici, pour lui rappeler où il doit être.

Pendant un moment, Khun ne dît rien, et Rak pensa qu'il allait encore se replonger dans son mutisme. Mais il parla. Il parla peu, mais les choses importantes commençaient à être dites.

« … C'était ma mère. »

Jamais Tortue Bleue n'avait eu l'air aussi triste, et Rak en eut la gueule béante. Il s'attendait pourtant à quelque chose comme ça. Il pensait à Kiseia. Mais pas à sa mère. Une mère n'était pas supposée poignarder sa propre chair. Mais les pièces du puzzle commençaient à s'emboîter.

« La tortue tachetée a dit que tu t'étais laissé faire. Parce qu'il n'y avait pas de trace d'un combat, et que tu as été poignardé de face. Tu aurais dû voir le coup venir. Pourquoi ne l'as-tu pas esquivé, petite tortue ? »

Khun marqua un temps d'hésitation. « Je ne voulais pas fuir devant elle. »

Rak souffla, insatisfait de sa réponse.

« Mais tu aurais pu te défendre.

- Je savais que je ne risquais rien avec la flamme de Yeon.

- Ce sont des sottises. Tu n'as pas fait appel à ses pouvoirs. C'est la Tortue Noire. Tu n'avais pas l'intention de te soigner. »

Rak ne chercha pas à masquer le reproche, et Khun se renfrogna. Il ne répondit rien. Il ne contesta pas. Et c'était bien plus déplaisant que s'il s'était cherché des excuses. Car cela signifiait qu'il en était parfaitement conscient, que sa passivité était belle et bien volontaire.

« A quoi tu joues ? Tu es suicidaire ? » gronda Rak, dont la patience atteignait ses limites.

« Bien sûr que non.

- Alors quoi ? Tortue Noire a cru qu'il t'avait encore perdu. Tortue Noire s'inquiète pour toi, et toi, tu te laisses tuer et ensuite tu te recroquevilles dans ta carapace comme si tu étais tout seul. Qu'est-ce que tu fous, Tortue Bleue ? »

Khun tressaillit à la mention de Bam. Son regard évitait toujours le sien. Son visage arborait une expression penaude assez inédite, semblable à celle d'un enfant regrettant une bêtise.

- … C'est juste que… j'ai pensé que c'est ce que je méritais. »

Et une telle expression ne convenait définitivement à ce visage. Elle ne plaisait pas à Rak. Et ses mots lui plaisaient encore moins. Ses mots le révoltèrent. Sans s'en apercevoir, le corps mut par de fortes émotions, Rak s'était mis debout sur le banc, complètement tourné vers Khun, les poings serrés.

« QUOI ?! Tu pensais que tu méritais de te faire poignarder par ta mère ? Je ne comprends rien à ce que tu racontes !

- Oui, c'est exactement ça. » Répondît Khun, une lueur de défi dans les yeux.

Rak s'enflamma. « ESPECE DE TORTUE STUPIDE ! Qui t'a donné l'autorisation d'essayer de mourir ? Je suis le leader ! Pourquoi est-ce que vous autres tortues vous faites toujours tout dans votre coin en me laissant derrière ?

- La ferme, stupide gator ! Il ne s'agit pas toi. »

Les dernières traces de retenue chez Rak s'envolèrent. Il attrapa Khun par le col de son manteau pour l'obliger à lui faire face, et le secoua par la même occasion comme un bananier.

« MAIS TU N'EN FAIS TOUJOURS QU'A TA TÊTE ! TU NE NOUS DIS JAMAIS RIEN ! POURQUOI TU T'OBSTINE A VOULOIR GERER TES PROBLEMES SEUL ALORS QUE TU EN ES INCAPABLE ? TU FINIS PAR TE FAIRE TUER A CHAQUE FOIS ! TORTUE DEBILE !

- La ferme ! » Khun lui balança son poing sur le museau, et Rak devait bien admettre que ça faisait un mal de chien. Mais il maintint sa prise. « Ce sont mes problèmes, et ma responsabilité, il est hors de question que vous vous en mêliez !

- Avec un raisonnement pareil, on n'aurait jamais ramené Tortue Noire auprès de nous à l'Atelier.

- Bam, ce n'est pas pareil. » fît Khun, de mauvaise foi. Nombre de ses principes ne s'appliquaient pas lorsqu'il s'agissait de Bam.

« C'est exactement pareil ! Tu es une tortue futée et pourtant tu es la tortue la plus stupide que je connaisse, parce que tu es incapable de comprendre les choses les plus simples !

- Ah ouais ? Alors vas-y, éclaire moi ? Qu'est-ce que ton esprit de crocodile primitif comprend de plus que moi ?

- Tu comptes ! Tu comptes autant que Tortue Noire. Tu es important. Personne ne veut que tu meures. Je te l'ai déjà dit. Moi, je veux seulement être heureux avec Tortue Noire, et avec toi. Mais toi, tu finis toujours par t'éloigner de nous, comme un animal blessé qui part mourir seul. »

Khun ouvrit et ferma la bouche plusieurs fois, les yeux grands ouverts, comme un poisson hors de l'eau. Quoiqu'il ait voulu répondre, les mots étaient coincés dans sa gorge. Pour une fois, Rak eut le dernier mot, et il devait admettre qu'il en était plutôt satisfait. Khun baissa la tête, dissimulant ses yeux derrière sa frange. Mais elle ne dissimulait pas ses lèvres, qui tremblaient.

Rak n'aurait jamais cru faire ça un jour. Il passa ses mains dans le dos de Khun et l'attira dans une étreinte. Il sentit son corps se raidir, mais au moins il ne le repoussa pas. Après quelques secondes, il se détendit et se laisser aller contre Rak.

« Je suis heureux que tu sois en vie, petite tortue. Ne nous fais plus peur comme ça. »

Khun acquiesça doucement, le visage dissimulé dans son t-shirt. Tortue Bleue agissait toujours comme si rien ne l'atteignait, comme si rien ne pouvait l'ébranler. Rak savait à quel point c'était faux. Derrière ce masque d'impassibilité se dissimulaient bien des insécurités. Khun voulait toujours avoir le contrôle, que ce soit sur le champ de bataille ou sur ses émotions. Tous les deux étaient vraiment opposés. Rak savait mieux que lui que pour se débarrasser d'une émotion négative, il faut la laisser sortir, la laisser partir.

Enfin, le masque d'impassibilité se fissurait, et bien que Khun ne soit pas prêt à montrer son visage, il lâchait prise, et c'était définitivement une bonne chose. Rak resserra son étreinte et posa sa mâchoire sur le crâne de sa tortue. Ainsi, même dans ce moment de vulnérabilité, il se sentirait protégé.

«Je n'avais pas l'intention de mourir. J'ai seulement pensé que si je la laissais me punir, elle me pardonnerait. »

Les tortues étaient des créatures bien étranges. Elles se réfugient dans leur carapace pour éviter les dangers de l'extérieur. Mais parfois, lorsque la souffrance vient de l'intérieur, plutôt que d'en sortir, elles préfèrent s'autodétruire.

« Je pense que la seule personne qui ai besoin de te pardonner, c'est toi, Tortue Bleue. Tu agis comme si ça ne t'atteignait pas, mais tu t'en es toujours voulu.

- Je ne mérite pas le pardon. Je me suis montré orgueilleux en l'espérant. Etre avec vous tous ne fait pas de moi une meilleure personne. »

Rak acquiesça. « Tu es orgueilleux, et aussi fourbe, mesquin, pointilleux, anxieux… » Énuméra-t-il.

Khun s'écarta et protesta, dévoilant à nouveau son visage, son masque ébréché. « Hé, c'est quoi ton objectif là au juste ? Foutu croco.

- Je te connais. Je connais tous tes défauts et tes faiblesses. Et je peux te dire ça en connaissance de cause : tu seras toujours ma petite Tortue Bleue. Et c'est pareil pour les autres. Ils savent tous que tu es juste bleu et inutile, mais ils t'acceptent tous. Et Tortue Noire encore plus que les autres. Alors arrêtes de nous ignorer et d'agir comme si tu étais seul au monde. Sors la tête de ta carapace et regarde autour de toi. Nous sommes là.

- Mais… Je suis différent de vous. Ma mère a dit que quelqu'un comme moi était incapable d'aimer et d'être aimé. Que je ne suis pas loyal, que je finirais par vous nuire.

- TA MERE ELLE DIT DES CONNERIES ! Si je la croise, je lui mets un coup de boule, je lui arrache sa carapace, ET JE LA BOUFFE ! Personne n'est plus loyal que toi. Quand tu n'es pas occupé à manigancer, tu passes ton temps à t'inquiéter pour Tortue Noire, c'est ton loisir préféré. Et même si tu prétends n'en avoir rien à faire, tu te soucies aussi des autres. Tu es plus gentil que tu ne le penses. Alors ne laisse personne te dire le contraire. Et si un jour tu déconnes, je viendrais te botter les fesses sans faute. Alors soit tranquille, et arrête de te prendre la tête ! Le Leader s'occupe de tout. »

Il avait sorti tout ça d'une traite, spontanément mais sûr de lui. Tortue Bleue avait les yeux grands ouverts. Son hébétude lui donnait l'air un peu stupide, pour une fois. Il mit quelques secondes à assimiler les paroles du Leader, mais cette fois le message était passé.

Khun se leva, glissa ses mains dans les poches de son manteau, et se tourna vers lui en souriant.

« Il ne vendent pas de bananes dans cette ville, Rak. Mais je connais quelques magasins sympa, tu m'accompagnes ? »

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« Vous croyez qu'on devrait aller les chercher ? Ca fait plusieurs heures qu'ils sont partis. »

Et cela faisait une bonne heure que Bam tournait en rond dans le salon, incapable d'occuper ses mains ni son esprit. Il se demanda si l'horloge accrochée au-dessus du meuble à télévision (désormais vide) n'était pas cassée aussi, car ses aiguilles bougeaient si lentement… Et pour chaque seconde qui passait, son inquiétude s'accroissait.

« C'est vrai. Ils en mettent du temps pour « acheter des bananes ». Répondit Hatz. Son ton neutre, quoiqu'un peu sarcastique, pouvait donner une impression d'indifférence. Pourtant, il était assis sur le canapé, les bras croisés et les sourcils légèrement froncés sans rien faire de particulier depuis un bon moment aussi.

A côté de lui, Shibisu était bien plus détendu, feuilletant un magazine et grignotant des chips, détendu et insouciant. Pas la même ambiance.

« Ca va aller, je vous dis. Rak est avec lui. » fit-il avec une désinvolture qui lui valut un regard désapprobateur des deux autres.

Bam se planta devant lui, et laissa son inquiétude s'exprimer. « Et si l'Empire de Jahad les avaient trouvés ? Et s'ils avaient été capturés ? »

Shibisu balaya ses questions de la main, levant à peine les yeux de l'article qu'il était en train de lire.

« Si c'était le cas, Khun aurait trouvé un moyen de nous envoyer un signal. Ou mieux, l'Empire s'en servirait d'otages pour te débusquer, donc on serait prévenus. Quoiqu'il en soit, pas d'inquiétude.

- Ce que tu dis n'a rien de rassurant, Shibisu. » lui fit remarquer Hatz, le ton cette fois un peu plus sec. Et Bam ne pouvait qu'être d'accord avec lui.

Ce n'était pas que Bam pensait que ses amis étaient faibles, mais Khun n'était pas dans son état normal. Et ce n'était pas qu'il n'avait pas confiance en Rak, mais sa présence aux cotés de Khun ne suffisait pas à le rassurer. Il n'avait pas non plus envie d'attendre un potentiel appel à l'aide ou une prise d'otage pour avoir des nouvelles.

« Je vais les chercher. » annonça-t-il aux deux autres.

« Bam. » Shibisu soupira, et daigna enfin poser son magazine sur la table basse. Il lui dit alors en lui adressant un sourire rassurant « Peu après ta mort supposée à l'étage des tests, Khun a décidé de partir seul avec Rachel. »

Bam se figea dans l'encadrement de la porte du salon, se renfrognant un peu à la mention du nom de Rachel. Il ne s'attendait pas à ce qu'elle arrive dans la conversation. Ce nom ne suscitait en lui plus qu'une sensation désagréable. Un souvenir amer qu'on préfère chasser de ses pensées.

« … Je ne comprends pas pourquoi tu me parles de ça maintenant. »

La réponse de Bam impliquait clairement que le moment était mal choisi, mais Shibisu l'ignora et poursuivit.

« Khun est parti de nuit, sans rien dire à personne. J'étais le seul au courant. A ton avis, pourquoi ? »

Ne voyant pas où son ami voulait en venir, Bam commençait à d'impatienter. Pas au point de devenir désagréable, toutefois. Aussi, il supposa que Shibisu devait avoir un message à lui faire passer, alors il répondit après deux secondes de réflexion.

« Il ne voulait probablement pas vous inquiéter, ou que vous tentiez de l'en empêcher. J'imagine qu'il essayait de tout porter seul…

- C'est vrai, il pensait que suspecter Rachel était un fardeau qui devait lui revenir à lui seul, et c'est pourquoi il est parti avec elle. Quant à la raison pour laquelle il est parti comme un voleur sans rien dire à personne… Ne pas avoir à gérer les protestations était seulement un confort. Ce n'est pas ce qui l'a motivé à agir comme ça.

- Où veux-tu en venir, Shibisu ? »

Cette fois, le ton de Bam se fit plus pressant. Shibisu le gratifia d'un sourire à la fois énigmatique et victorieux.

« Il craignait une confrontation avec Rak.

- Rak est plus bruyant que les autres. Et il ne l'aurait pas laissé partir facilement.

- Tu n'y es pas. » fit Shibisu en secouant la tête. « Rak était le seul qui aurait pu le convaincre de rester. Le seul à pouvoir ébranler sa résolution. Lorsque Khun va mal, il cherche à s'isoler et à régler le problème par lui-même. Ce qui n'a jamais très bien fonctionné, si tu veux mon avis. Dans ces moments, il érige de hautes barrières autour de lui et devient inaccessible. On aura beau lui tendre la main, il ne s'en saisira jamais. Il n'y a que deux personnes qui sont capables de l'atteindre. » Shibisu marqua une pause, puis pointa son index dans sa direction. « La première, c'est toi. Si c'est toi qui lui tends la main, il sera incapable de l'ignorer. La seconde personne est Rak. Quand il est avec, Khun ne parvient pas à maintenir ses barrières, soit il finit par s'ouvrir de lui-même, soit Rak les fait voler en éclat. »

Une vague de culpabilité frappa Bam. Il n'avait pas insisté lorsque Khun lui avait dit qu'il allait bien alors qu'ils savaient tous les deux que ce n'était pas le cas. Il pensait que Khun avait seulement besoin de temps et d'espace, et que tout rentrerait dans l'ordre. Mais ce n'était qu'une excuse qu'il se faisait à lui-même pour ne pas avoir à faire face à sa propre lâcheté. Lui aussi avait été blessé. Les paroles du poisson de feu résonnaient encore dans sa tête. Ce garçon a accepté la mort. Tout simplement.

Alors même qu'il craignait sa réaction, Khun était venu à lui au milieu du champ de bataille, et il l'avait pris dans ses bras en lui offrant des paroles réconfortantes.

Bam ne lui avait pas tendu la main, n'avait eu aucun mot réconfortant. Il avait peur de faire face aux sentiments de Khun, peur d'être blessé, peur d'être abandonné. Alors il n'avait rien fait.

Bam s'assît à côté de Shibisu. Rak ne craignait pas ce genre de chose. Isu avait raison. La personne dont Khun avait besoin actuellement était peut-être bien Rak.

« Ok, je vais attendre. J'ai confiance en Rak.

- C'est ça, c'est l'esprit ! Et puis, il n'y a plus besoin d'attendre. Ils sont là. »

Au même moment, Bam entendit la porte d'entrée s'ouvrir. Il se leva d'un bond et se précipita dans le couloir. Ils étaient là tous les deux. Khun portait Rak sur son dos. Etait-il blessé ? Lorsqu'il le vit, Khun lui adressa un sourire fatigué.

« Hey, Bam. Je suis rentré.

- Khun ! Tu vas bien ? Et Rak ? »

Khun entra dans le salon et s'affala sur le canapé, avec Rak toujours sur le dos.

« Je suis crevé. » Souffla-t-il.

« C'est de ta faute, fichue tortue. » Ronchonna Rak, tout aussi éreinté.

« Qu'est-ce qu'il vous est arrivé ? » leur demanda Shibisu, intrigué.

Khun grommela quelque chose. « Shopping. » D'abord, Bam crut avoir mal compris.

« Shopping ? » répéta Shibisu, pas très sûr non plus.

« Ne compte plus jamais sur moi pour t'accompagner, tortue. Comment tu t'y prends pour que ça soit à la fois ennuyeux et fatiguant ?

- Tais-toi. Je t'ai porté sur le trajet du retour et je t'ai payé trois gouters, donc tu n'as pas le droit de te plaindre.

- Hm, il faudra plus que trois gouters pour me faire taire.

- Donc tu admets que l'on peut te soudoyer avec de la nourriture ? T'es croco glouton. »

Khun n'aurait probablement pas dû pousser la provocation aussi loin alors que Rak était toujours dans son dos, car il n'eut aucune difficulté à lui faire une clé d'étranglement. Les deux étaient épuisés, mais lorsqu'il s'agissait de se chamailler ils semblaient trouver en eux une source inépuisable d'énergie.

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Sous l'éclairage nocturne, les cheveux de Khun paraissaient argentés. Il était sur le balcon et contemplait les lumières de la ville d'un air songeur. Contrairement à ces derniers jours, il n'avait aucun tic nerveux. Il était d'un calme olympien. Bam le rejoignit, et comme souvent son regard se dirigea quant à lui vers le faux ciel.

« Comment tu te sens, Khun ?

- Mieux. Je suis désolé de vous avoir inquiété. » Ses lèvres formaient un sourire léger, un peu coupable. Cette fois, il disait vraisemblablement la vérité.

« En fait… je voulais m'excuser auprès de toi.

- Je ne sais pas de quoi tu veux être excusé, mais je t'assure qu'il n'y a aucune raison pour que tu demandes à l'être. »

Le sourire de Khun était doux et indulgent, le genre de sourire qu'il ne réserve qu'à Bam. « Avoir des papillons dans le ventre », c'était peut-être bien ce que ressentait Bam à ce moment. La tendresse qu'il éprouva lui donna du courage, et il prit Khun dans ses bras.

« Bam ?

- J'aurais dû le faire avant. »

Tout comme Khun l'avait fait lors de la bataille du Nid, Bam lui caressa la tête, ses doigts se mêlant à ses cheveux. Ils étaient doux et agréables au toucher. Oui, il aurait vraiment dû faire ça avant. Khun se détendit et lui rendit son étreinte, laissant sa tête reposer sur son épaule. Il ne dît rien, acceptant simplement le réconfort que Bam voulait lui apporter. Lui qui donnait, donnait, donnait tout à Bam, acceptait pour une fois d'être celui qui reçoit Bam songea que c'était une belle évolution, et qu'il devrait faire ça plus souvent.

« Je ne sais pas pourquoi tu as laissé cette personne te faire ça. J'imagine que tu as tes raisons, mais… s'il te plait, ne le fait plus. Ne laisse plus personne te blesser.

- Ok. »

Cette proximité, bien que pas inédite, n'était pas habituelle. Bam avait l'impression d'être un peu gauche dans ses mouvements, mais il se sentait bien. Ainsi, il pouvait sentir la respiration de Khun dans son cou, son pouls contre ses doigts, sa présence. Dans ses bras, il était en sécurité.

Du coin de l'œil, il vit qu'ils avaient des spectateurs. Assis sur le canapé, leurs équipiers, privés de télévision, avaient les yeux braqués sur eux. Rak avait les bras croisés et une expression satisfaite. Shibisu avait l'air… ému ? Lorsque leur regard se croisa, il leva un pouce en l'air, ce qui rendit Bam un peu mal à l'aise. Hatz regardait dans toutes les directions sauf vers eux, et Bam lui en fut reconnaissant. Hokcney dessinait. Et Kaiser les observait pensivement.

Peut-être parce qu'il sentit son malaise, Khun s'écarta. Pas trop loin.

« Pendant un moment, j'ai été renvoyé dans le passé, et j'en ai oublié le présent. Je te promets que ça ne se reproduira plus. Parce que… j'ai changé. Je ne suis définitivement plus le même qu'à l'époque. Ma vie… a désormais un sens. Je n'y renoncerais pas. »

Khun avait un regard si clair et si franc que Bam ne douta pas un seul instant de ses mots. Khun n'avait pas besoin d'en dire plus sur ce qu'il c'était passé s'il ne le souhaitait pas. Savoir qu'il estimait à présent sa vie lui suffisait.

« C'est bon à entendre. »

Ils se regardèrent dans les yeux de longues secondes. Même de nuit les yeux de Khun restaient incroyablement bleus, si bleus qu'il pourrait s'y noyer. Volontairement. Mais doucement, les yeux de Bam dérivèrent vers le bas, vers les lèvres de Khun, et il eut envie de faire quelque chose de complètement irréfléchi.

« On devrait rentrer. Je crois qu'Isu est en train de faire une syncope. »

Khun s'écarta plus franchement, en lui adressant un sourire d'excuse. Il lui sourit aussi, et le suivi à l'intérieur. Khun allait bien et il se sentait à présent plus proche de lui. La prochaine fois que cela serait nécessaire, il n'hésiterait plus à aller vers lui et à lui tendre la main, à le prendre dans ses bras. Pour le moment, c'était suffisant.


Ca faisait longtemps que cette rencontre entre Khun et sa mère dans une pièce avec un grand miroir puis cette sortie avec Rak me trottaient dans la tête (ne me demandez pas pourquoi le miroir, j'en ai aucune idée). Je me suis décidée à l'écrire il y a trois semaines et à poster l'OS pour l'anniversaire de Khun. J'ai écris bien plus que je ne l'aurais imaginé et je l'ai seulement terminé hier, pile à temps !

Je pense que Khun assume ce qu'il s'est passé dans sa famille et s'en tient responsable. Il ne se cherche pas d'excuse et ne demande pas le pardon. Bien qu'il soit objectif sur ses capacités, il se considère comme une mauvaise personne et a une mauvaise estime de lui. Sa confrontation avec Kiseia a été difficile pour lui mais il n'a pas dévié sa conduite et n'a pas perdu de vu ses objectifs. Je me suis demandé si avec sa mère ce serait différent. Tout cela est mon interprétation du personnage de Khun, vous pouvez bien sur en avoir une autre !

Ensuite, je me suis concentrée sur son amitié avec Rak parce que... j'adore leur relation, tout simplement ! A mon sens, Rak est le personnage qui sait le mieux lire en Khun, et il lui dit clairement ce qu'il pense sans mâcher ses mots. Ils se chamaillent beaucoup, mais pour moi ça montre qu'ils sont à l'aise l'un avec l'autre. La personnalité honnête et spontanée de Rak y est pour beaucoup, ils sont assez complémentaires. Et bien qu'il ne l'admettrait sans doute pas, Rak aime énormément ses tortues.

Et évidemment un peu de KhunBam, parce que je les adore et que le ship me rend hyper soft.

Pour le titre... je manque toujours d'inspiration. (Encore une fois lol) Khun est tel un phénix qui renait, laissant derrière lui les cendres de sa vie passée.

Malgré la longueur de l'OS, il n'y a pas vraiment d'intrigue, au final ce sont juste des scènes que j'avais en tête et auxquelles j'ai voulu donner forme. J'espère que vous aurez apprécié la lecture :)