LE SECRET DE L'INSPECTEUR JAVERT

PARTIE I

SCÈNE I

L'inspecteur Javert était une figure inhérente à la ville de Montreuil-Sur-Mer. Sa silhouette longiligne, son long manteau gris, boutonné jusqu'au col, son grand chapeau rabattu sur le visage, ses favoris touffus... Cet être, étrange et vicieux, se résumait à ses yeux. Et quels yeux !

Deux vitraux de glace étincelants, fouillant les âmes comme on fouille une poche, à la recherche de la faute. Quelle qu'elle puisse être !

Tout le monde le détestait, tout le monde le craignait, tout le monde l'évitait. Et cependant, l'inspecteur remplissait son rôle d'officier de police à la perfection, au mépris de sa propre sécurité. Montreuil n'avait jamais été plus calme, plus sûre. Ce qui n'était pas rien sachant la croissance que la ville avait connu ces dernières années avec l'ouverture de l'usine de M. Madeleine et l'afflux d'ouvriers attirés par le travail...puis la montée de la contrebande, de la violence et du vice sur les quais de la ville.

L'un ne va pas sans l'autre !

Bref, on détestait l'inspecteur Javert, mais on appréciait son travail.

Et un des habitants de la ville, plus que d'autres, était bien obligé de le reconnaître. Il s'agissait de M. Madeleine, le maire en personne, également connu, et recherché, sous le nom de Jean Valjean. Un forçat qui a commis un délit en récidive, un vol. A sa grande honte.

Une fois par jour, le maire se retrouvait avec son chef de la police. Il écoutait patiemment le rapport que le son inspecteur avait minutieusement préparé, puis ils en discutaient tous les deux. Faisant valoir leurs points de vue, opposant leurs arguments. Une lutte constante entre deux volontés.

À sa décharge, Javert parlait le moins possible, il résumait au maximum ses rapports, nullement prolixe. M. Madeleine était souvent obligé de lui demander des précisions pour clarifier un détail du rapport.

« Attendez inspecteur ! Vous avez dit que vous avez procédé à l'arrestation de combien d'hommes ?

- Trois, monsieur.

- Vous seul ?

- Mes hommes étaient occupés ailleurs, monsieur le maire. »

Javert était passablement agacé de l'insistance du maire concernant sa propre sécurité. Il était un policier ! Il connaissait son métier !

Et le regard suspicieux et mauvais de l'ancien garde-chiourme faisait trembler l'ancien forçat.

Jean Valjean, 24 601, se souvenait de Javert, le garde. Un homme si jeune et si froid. Il surveillait, le menton levé, arrogant, les hommes placés sous ses ordres. Il les examinait avec une moue dédaigneuse. On l'appelait le Gitan, au regard de son origine et le Gitan détestait cela. À sa décharge, encore, l'adjudant-garde Javert était un homme sévère mais juste. Il ne frappait jamais sans raison et jamais avec cruauté.

Il avait souvent fouetté Valjean mais toujours pour de bonnes raisons. Valjean devait en convenir et cela le fâchait. Alors il supportait Javert, il tolérait ses réunions journalières, il échangeait des idées avec son chef de la police de la manière la plus cordiale possible.

Et Javert se montrait aussi respectueux, aussi accommodant que possible.

Puis il y eut l'incident qui changea la donne. La charrette de M. Fauchelevent. L'exploit de M. Madeleine. La mise en garde de Javert.

Valjean savait que Javert était sur sa piste, M. Madeleine était surveillé, épié même, par son chef de la police.

Tout le monde aimait M. Madeleine. Javert, lui, le soupçonnait d'être un forçat évadé. Après la mésaventure de la charrette, M. Madeleine avait eu peur d'être arrêté par l'inspecteur. Des souvenirs de Toulon obscurcissaient ses rêves. Des rêves jamais loin des cauchemars ! Mais non ! Javert ne fit rien. Leurs réunions se poursuivirent, leurs discussions continuèrent, sans cesser d'être houleuses parfois. Souvent.

Valjean voyait les poings de Javert se serrer, le cuir des gants craquant sous la tension mais le policier restait respectueux et déférent. Avec des yeux brûlants de colère.

Les semaines, les mois passèrent sans aucune évolution.

Et un soir…

Un soir, on frappa à la porte de M. Madeleine. Il était tard mais le maire était loin d'être couché. Le travail était sa seule raison de vivre, les soucis l'empêchaient de dormir, les insomnies étaient un problème récurrent. M. Madeleine ouvrit la porte et fut surpris de voir un policier se tenir devant lui, le visage inquiet.

« Officier ?, demanda M. Madeleine.

- L'inspecteur Javert a été blessé, monsieur le maire.

- Gravement ? »

Valjean eut honte, terriblement, devant la joie qui le prit à cette nouvelle. Javert blessé ? Peut-être mourant ? Il se fustigea et réagit aussitôt avec célérité. Il rentra dans sa maison et saisit son manteau, écoutant les explications embarrassées du policier.

« Assez, monsieur le maire. Il a pris un coup de couteau dans l'épaule.

- Comment est-ce arrivé ? »

Les deux hommes marchèrent dans la rue d'un pas rapide.

« Une altercation sur les quais. L'inspecteur s'est interposé pour réclamer le calme. Mais un des types a sorti un surin. Heu un couteau, monsieur le maire. »

M. Madeleine ne releva pas, secrètement amusé. Comme si Jean Valjean, ancien bagnard, ne connaissait pas l'argot ? Il n'avait parlé que cette langue durant dix-neuf ans de sa vie.

« L'inspecteur était seul ?

- Non, mais il a pensé qu'il pouvait régler cela seul. Sans effusion de sang.

- Quel imbécile ! », asséna le maire.

Le policier fut chagriné d'entendre une telle parole. Il reprit sur un ton suppliant :

« Non, monsieur ! Ce n'était pas la première fois que l'inspecteur agit comme cela. D'habitude, les esprits se calment mais ce soir une femme a poussé les hommes à bout.

- Une femme ?

- Une prostituée, monsieur. Elle a aussi été arrêtée. Elle a chauffé les types pour qu'ils attaquent l'inspecteur. L'inspecteur s'est bien défendu, il a jeté un homme à terre mais le deuxième était de trop. Le temps qu'on intervienne, l'inspecteur avait pris un coup de couteau et était à terre.

- Dieu du Ciel !

- On a réussi à empêcher le type de le finir. Ensuite, on a amené l'inspecteur au poste et on a appelé le docteur Vernet. L'inspecteur est resté inconscient.

- Pourquoi n'est-il pas à l'hôpital ?

- Le docteur vous a fait appeler.

- C'est si grave que cela ? »

Ils étaient arrivés au poste de police. Essoufflés par leur course et leur conversation. M. Madeleine ne comprenait pas. Javert aurait du être envoyé à l'hôpital. Sauf s'il se mourrait…. Mais un coup de couteau dans l'épaule était rarement mortel. Enfin, il lui semblait.

Dès leur entrée, chaque officier se leva comme un seul homme. Tout le monde était consterné.

Javert n'était pas apprécié, certes, mais c'était un bon policier et un excellent meneur d'hommes.

Après avoir salué avec politesse, le maire entra dans le bureau de l'inspecteur-principal. Aussitôt quelqu'un s'interposa. Puis on le reconnut et le médecin se recula, soulagé de voir M. Madeleine.

« Monsieur le maire !

- Que se passe-t-il Vernet ? Il est mort ?

- Non, Dieu merci ! »

Cette exclamation surprit le maire. Le docteur n'avait jamais montré un grand respect pour le chef de la police de Montreuil-Sur-Mer.

« Alors pourquoi est-il ici ? Il faut l'emmener à l'hôpital !

- Impossible !

- Impossible ? Vernet, je vous prierai d'être clair. Il doit être soigné et….

- Venez le voir et vous comprendrez ! »

Valjean se tut et suivit le docteur. Ils s'approchèrent du bureau, large et massif, du policier. Et Javert apparut enfin.

Il avait été assis sur le sol, contre sa chaise, il était pâle comme un mort et inconscient. On avait retiré le col de cuir, ouvert son uniforme, défait la chemise, dévoilant la peau blanche du torse et….un large bandage entourant la poitrine. Ce bandage avait commencé à être retiré lui aussi et un sein incontestablement féminin apparaissait.

« Doux Jésus, murmura Valjean.

- Je vous ai fait appeler aussitôt. Je ne sais pas quoi faire.

- Il faut l'envoyer chez lui.

- Seul ? Il a besoin de surveillance !

- Chez vous ? »

Le médecin eut un petit sourire dépité.

« Je suis marié, monsieur le maire. Mais peut-être chez vous ?

- Chez moi ? »

Les deux hommes se regardèrent. C'était la seule solution. On ne s'en formaliserait pas, connaissant la bienveillance du maire. Au pire, on jaserait un peu. Mais ce sera toujours mieux pour l'inspecteur Javert que la découverte de son secret par une tierce personne.

« Chez moi, se rendit M. Madeleine, hypnotisé par le sang tachant l'uniforme du policier. Très bien ! Rhabillez-le ! »

Le médecin retourna vers son patient et d'un geste très doux, il referma les vêtements de Javert.

Monsieur le maire était quelqu'un d'excentrique. Solitaire mais charitable. Un saint aimé de tous ! On fut un peu étonné par ses ordres mais on comprit qu'il agissait dans l'intérêt de l'inspecteur. Deux policiers se chargèrent de transporter leur chef, évanoui, jusqu'à la demeure de M. Madeleine.

Là, on l'étendit sur le lit de la chambre d'ami. Puis, les deux officiers quittèrent la maison de M. Madeleine et le médecin put enfin se charger de l'inspecteur Javert.

Déshabiller, examiner, laver, soigner... L'épaule se retrouva bandée et l'officier fut vêtu d'une chemise de nuit bien trop large pour lui. Elle baillait sur le devant, dévoilant plus qu'elle ne l'aurait du. Le médecin préféra la retirer et remonta le drap avec soin.

SCÈNE II

Puis les deux hommes contemplaient l'inspecteur endormi. À un moment donné, Javert avait voulu revenir à lui, le docteur Vernet lui avait collé un chiffon imbibé de chloroforme sous le nez. Et le policier était reparti dans les limbes.

« Ainsi, c'est une femme, murmura M. Madeleine. Qui l'aurait cru ?

- Une bonne actrice.

- Quel âge a-t-elle ?

- Moins de quarante ans. Trente-cinq ? Difficile à dire.

- Et ses favoris ? »

Le médecin s'approcha et doucement il força les favoris postiches à se décoller, tirant dessus avec plus ou moins de force, puis, plus audacieux, il souleva la tête et défit le ruban retenant les cheveux.

Et l'inspecteur Javert disparut.

Une femme inconnue apparaissait.

On nota le visage sévère, bien sûr, mais il y avait de la douceur dans les pommettes, de la féminité dans les lèvres pleines, de la sensualité dans les longs cheveux noirs tombant sur l'oreiller et encadrant le visage.

« Et maintenant ?, demanda le médecin.

- Je n'en sais rien, admit M. Madeleine.

- C'est un bon policier. »

Valjean ne dit rien. Il se souvenait de Javert, le garde-chiourme de Toulon, et ne pouvait pas l'imaginer comme une femme.

Cela dura quelques instants et une main le fit sursauter, revenir au présent.

« Nous sommes détenteurs de son secret. Pour ma part, je suis tenu par le secret médical. Et je suis très bien comme ça. Un secret de plus, n'est-ce-pas ? M. Valjean.

- Un secret de plus….

- Je reviendrai le voir demain. Si jamais la fièvre se déclare, faites-moi appeler !

- Très bien docteur. Et merci pour tout.

- À votre service, monsieur le maire. »

Regards de connivence. Et le médecin s'en alla.

Le docteur Vernet était le seul de Montreuil à savoir ! Une mauvaise grippe avait terrassé Valjean un hiver précédent. Le médecin était venu le visiter, malgré les refus répétés du maire, mais l'état de M. Madeleine était préoccupant, pour ne pas dire alarmant.

Sa logeuse avait supplié le médecin de désobéir au maire en pleurant. Le docteur avait donc usé de son autorité pour être admis dans la chambre du malade afin de l'ausculter. Et Vernet comprit la raison de la réticence du maire.

M. Madeleine était trop faible pour agir, il ne put que se laisser déshabiller, résigné à son sort.

Et le docteur fut horrifié de ce qu'il vit.

Les cicatrices du fouet, les marques des chaînes…. M. Madeleine était un ancien forçat. Le maire ferma les yeux et s'abandonna à la volonté du médecin.

« Allez chercher Javert ! Il sera trop heureux de me mettre la main au collet.

- Évadé ?

- Non. Libéré. Mais récidiviste.

- Meurtrier ?

- Voleur. Et pas un bon en plus.

- Heureusement que vous êtes bien meilleur en maire alors. »

Valjean leva les yeux, profondément surpris, un fol espoir le prenait et il vit le sourire du docteur. Sans peur, sans haine. Les deux hommes avaient travaillé ensemble si souvent durant toutes ces années, pour créer un hôpital de charité, pour éradiquer le choléra endémique dans certains quartiers bas de la ville, pour lutter contre pauvreté.

« Et vous vous appelez ?, demanda le médecin.

- Jean Valjean », avoua M. Madeleine.

Le docteur tendit la main et Valjean fut heureux de la serrer.

« M. Jean Valjean, je suis content de vous rencontrer. »

De vieux souvenirs.

Une belle amitié.

Aujourd'hui, un nouveau secret les liait. L'inspecteur Javert était une femme !

Jean Valjean s'assit à son chevet et commença sa veille.

L'inspecteur Javert était une femme !

Est-ce que le monde pouvait tourner plus étrangement ?

Puis vint le matin.

Javert se réveilla. Il fut un instant désorienté puis son esprit, logique, se mit en marche. La bagarre, la blessure, le médecin. Merde ! Où était-il ? Javert voulut se redresser mais il sentit deux mains le retenir aussitôt.

« Shhh ! Calmez-vous ! Vous avez une vilaine blessure.

- Monsieur le maire ? »

Valjean sourit. La voix grave de l'inspecteur était mal venue dans ce corps de femme. Il se recula.

« Où suis-je ?, demanda un peu stupidement le policier.

- Chez moi.

- Je dois repartir. Je ne suis pas... Ce n'est pas correct ! »

Javert se redressa, malgré la douleur agonisante dans son épaule, et le drap glissa, dévoilant sa poitrine. L'inspecteur gela et eut un réflexe typiquement féminin, il saisit le drap et se couvrit les seins. Puis, paniqué, il glissa une main sur son visage à la recherche de ses favoris. Disparus.

La femme se laissa retomber sur l'oreiller. Vaincue !

« Bien ! Cela m'apprendra à être plus attentive. »

La voix avait sensiblement changé, moins grave, plus tranchante.

« Il est vrai que votre action d'éclat pêchait par excès d'imprudence, » fit M. Madeleine, en souriant.

Il se voulait rassurant. Les yeux transparents le fusillèrent.

« Bien, répéta-t-elle. Si vous désirez me renvoyer au plus vite, monsieur, je me permettrais de vous suggérer d'écrire directement à mon supérieur, M. le comte d'Anglès. Cette affaire sera réglée dans un délai acceptable.

- Pardon ?!

- Si vous voulez passer par la voie hiérarchique, cela va prendre trop de temps. A moins que vous ne préfériez ma démission ?

- Mais non ! Je ne veux pas votre renvoi.

- Que voulez-vous ? »

Une voix dure, des yeux froids. C'était toujours l'inspecteur Javert en fait.

« Je ne comprends pas.

- Je suis une femme, expliqua-t-elle avec tout le mépris possible dans la voix. Indigne de conserver mon poste. Vous devez me renvoyer !

- Et si je ne le désire pas ? »

Cette fois, elle fut décontenancée. Puis un éclair de peur ternit le cristal de ses yeux avant d'être occulté.

« Que désirez-vous ?

- Nous pourrions conclure un accord.

- Je ne coucherai pas avec vous ! »

Ce fut dit sur un ton définitif.

« Mais je ne voulais pas... Ce n'est pas ce que je voulais proposer... Je...

- Les hommes !, opposa Javert, méprisant. Ne vous foutez pas de moi ! »

M. Madeleine la regardait, le visage peiné et en colère.

« Soit, fit-elle, conciliante. Que proposez-vous ?

- Un partenariat ! On continue comme on a toujours fait. Je garde votre secret.

- Et en échange ?, demanda-t-elle, suspicieuse.

- Vous devenez plus abordable ! Plus de bâtons systématiques dans mes roues.

- Je ne serais pas non plus votre jouet !

- N'allez pas dans les extrêmes ! Soyez plus conciliante, c'est tout ! Je me bats à longueur de journée contre vous. Acceptez au moins la discussion. Appuyez-moi !

- Cela me semble une trop légère répartie. Que voulez-vous réellement ? »

Valjean réfléchissait. Que voulait-il ? La fin de cette surveillance éternelle, l'arrêt de ce jeu du chat et de la souris, la liberté enfin. Mais il ne pouvait pas le dire sans se compromettre.

« Soit, je veux que chacune de vos arrestations soit validée par mes soins !

- Quoi ?!

- Chaque arrestation nécessitant de la prison sans l'accord d'un juge.

- Vous voulez me lier les mains !

- Non ! Juste devenir plus souple.

- Je ne plie pas !

- Alors démissionnez ! »

Il y eut un silence...long et consternant... Javert le regardait, les yeux brillants de fureur, Valjean attendait, un peu inquiet, lui aussi avait un secret à sauvegarder.

Et Javert se rendit.

« Très bien ! Mais seulement pour les peines excédant trois mois.

- Un mois !

- Très bien, répéta Javert.

- Concluons notre accord. »

M. Madeleine tendit la main et Javert la prit en grimaçant.

« Comment vous appelez-vous ?, demanda le maire, curieux.

- Javert ! »

La voix sonna comme un défi, M. Madeleine roula des yeux et serra les doigts de la femme blessée.

« Émilie Javert, cracha-t-elle.

- Jean Madeleine. »

Elle libéra sa main avec un sourire ironique, très laid.

« Mais oui, monsieur « Madeleine ». Je sais. »

Ils se regardèrent intensément et Javert se soumit. Elle baissa les yeux en soupirant.

« Vous avez raison, je ferais mieux de démissionner...

- Ce n'est pas ce que j'ai dit ! Vous êtes un bon policier. »

Elle haussa les épaules, au mépris de la douleur puis reprit :

« Pourriez-vous me rendre mes favoris, je vous prie ?

- Pourquoi cela ?

- Mes hommes vont certainement envoyer quelqu'un pour avoir des nouvelles et je veux le recevoir. Moi aussi, je veux des nouvelles ! Si je peux poursuivre mon poste, il y a des tâches à effectuer.

- Je comprends. »

M. Madeleine lui tendit les deux postiches que le docteur avait retirés la veille et déposés sur un petit meuble d'appoint. D'un geste habitué, une simple grimace démontrant la souffrance occasionnée, la femme se redressa, refit sa queue de cheval, austère, puis plaça les deux favoris sur ses joues.

« Je suppose que vous n'avez aucun accessoire de théâtre ?

- Non, ma barbe est une vraie. »

Son trait d'humour lui valut un regard noir. Il retrouvait l'inspecteur Javert avec ses favoris broussailleux.

SCÈNE III

La femme murmura avec dépit :

« J'aurai besoin de colle à postiche.

- Voulez-vous que j'aille vous chercher quelque chose dans votre appartement ? Ça et quelques vêtements. Mes chemises sont trop grandes pour vous.

- Ce serait gentil, merci monsieur le maire.

- A votre service, inspecteur, » conclut M. Madeleine, doucement.

L'inspecteur leva les yeux au ciel. C'était exactement ce que redoutait la femme étendue sur le lit. Qu'on la traite différemment parce qu'elle était une femme. Et c'était ce qui se passait. On était plus doux, plus obséquieux, plus attentionné. Elle eut envie de cracher par terre.

Le maire fouilla dans les poches de l'uniforme de Javert, puis les clés de l'appartement de Javert à la main, il fila chez ce dernier.

Javert vivait dans un quartier modeste de la ville, un immeuble assez vétuste dans lequel il louait un petit meublé. Une chambre et une petite pièce attenante. Spartiate, simple à l'extrême, pauvre.

Pour la première fois, monsieur le maire se demanda combien gagnait l'inspecteur de police. Une somme dérisoire sans nul doute vue la misère dans laquelle il vivait.

Même les ouvriers de M. Madeleine vivaient dans de meilleures conditions. Valjean visita les réserves de nourriture, il y avait un peu de pain et du fromage, quelques œufs. Javert mangeait frugalement. Pas étonnant qu'il soit si mince.

Valjean fut effaré.

La réserve de charbon pour le poêle était petite. L'inspecteur ne devait pas chauffer souvent.

Enhardi, Valjean fouilla la seule armoire présente dans la pièce, quelques vêtements étaient pliés bien proprement. Propres mais rapiécés, usés au maximum. Dans le fond du meuble, le maire trouva un sac dans lequel il put glisser des habits. Et tout au fond, il découvrit une petite trousse de toilette. Le nécessaire à maquillage avec un deuxième jeu de postiches. Valjean le prit.

Le maire referma soigneusement l'appartement, encore effaré par la pauvreté et la modestie de l'inspecteur...et se cogna contre la logeuse du policier.

Elle l'arrêta, tout sourire, furieusement curieuse.

« L'inspecteur est blessé, m'a-t-on dit ?

- Oui, une blessure à l'épaule.

- Il est chez vous ?

- Oui, madame. Le temps de quelques jours.

- Vous pourrez lui rappeler son foyer ? Si l'inspecteur ne revient pas demain, il risque d'être en retard.

- L'inspecteur est souvent en retard ?

- Jamais, monsieur le maire. C'est un homme sérieux. Il ne fait jamais de dettes. Si tous les locataires pouvaient être comme notre inspecteur...

- Je ne sais pas quand il pourra revenir donc je vais vous avancer l'argent. Il me remboursera.

- C'est une idée charitable, monsieur le maire, fit la femme, adoucie et devenue souriante. Même si je doute que l'inspecteur l'apprécie. C'est un homme fier !

- Je ne lui laisse pas le choix ! Au revoir, madame.

- Au revoir, monsieur le maire. Transmettez mon bon souvenir à monsieur l'inspecteur ! »

Avant de partir, Valjean donna la somme désirée à la logeuse. Il ajouta même une deuxième semaine pour que Javert soit tranquille.

Puis le maire rentra chez lui. Heureusement, personne n'était venu pour l'inspecteur. M. Madeleine le rejoignit dans la chambre d'ami.

Javert se tenait couché dans le lit, la couverture remontée jusqu'au menton, attentif à ne pas montrer un pouce de sa peau.

Valjean déposa le sac et en sortit la trousse.

« Voilà votre nécessaire, inspecteur.

- Merci, monsieur le maire. »

Valjean tendit aussi une chemise de nuit au policier puis il sortit de la chambre afin de laisser son intimité au blessé.

Aujourd'hui, il négligeait son travail mais il espérait que ses conseillers comprendraient l'urgence de la situation...et que son contre-maître saurait se débrouiller seul à l'usine.

Quelques minutes à patienter dans le couloir et bientôt une voix forte l'appela. Il reconnut Javert. Il entra et Valjean reçut un choc.

Dans le lit de sa chambre d'ami était étendu l'inspecteur Javert. Les favoris, la peau sombre, les cernes sous les yeux, le regard froid.

« Comment faites-vous cela ?, demanda le maire, admiratif.

- Une histoire de maquillage.

- Impressionnant ! Puis-je ?

- Que voulez-vous... ? »

Elle se tut.

Valjean avait levé la main et doucement il caressa les favoris. C'était de vrais poils. Puis il tira dessus, vigoureusement, faisant grimacer la femme.

« Comment le docteur a pu les retirer ?

- La sueur les avait fragilisés et ces salopards ont tiré dessus lors de l'agression. Je me suis bêtement mis en danger. Certainement que le médecin n'a eu qu'à les caresser un peu pour les décoller.

- Et vos sourcils ?

- Un peu de maquillage.

- Vous faites cela depuis longtemps ?

- Depuis toujours. »

M. Madeleine était follement intéressé. Il s'assit au chevet du policier, négligeant davantage son travail pour rester en compagnie de cette femme étrange dont il voulait savoir la vie.

« Pourquoi ?

- Vous imaginez une fille naître dans un bagne ? Vivre au-milieu des forçats ? Des gardes ? Des hommes ?

- Vous êtes née au bagne ?

- Toulon, oui. Ma mère a menti sur mon sexe pour me protéger des hommes puis pour me permettre d'avoir une vie hors de la gouttières.

- De la gouttière ?

- Une fille de gitan née au bagne. Quel perspective d'avenir vous lui donnez ? A part pute ?

- Je comprends.

- Je suis Émile Javert ! C'est ma seule fierté. Je me suis créée moi-même et j'ai réussi à progresser malgré tout.

- Malgré tout ?

- Malgré ma naissance, malgré mon origine, malgré mon sexe. »

Elle se tut puis contempla le maire avec froideur. Désapprobation.

« Vous devriez être à votre poste à cette heure-ci, monsieur le maire.

- En effet, sourit M. Madeleine, avec culpabilité.

- Je vous remercie, monsieur le maire, de tous vos soins, mais je vais bien et peux me surveiller seul.

- Très bien, inspecteur. Je vous laisse vous reposer. »

Valjean se releva puis, pris par une idée, il se tourna vers Javert.

« Avez-vous mal ? Le docteur a laissé du laudanum.

- Bonne journée, monsieur.

- Bonne journée, inspecteur. »

Et le maire rejoignit enfin la mairie où il régla les affaires les plus urgentes, avant d'aller à son usine. Tout le monde était au courant de la blessure de l'inspecteur et saluait la charité de M. Madeleine.

Le soir vint et M. Madeleine entendit une dispute dés qu'il entra dans sa demeure. Javert et le docteur ! Il monta doucement l'escalier et osa pénétrer dans la chambre de l'inspecteur.

C'était bien l'inspecteur Javert, comme si la veille n'avait été qu'un rêve éveillé.

« Ha ! M. Madeleine ! Vous tombez bien !, glapit le docteur. Dites à cet imbécile qu'il doit rester étendu encore quelques jours.

- Je ne suis pas un imbécile, je vais bien et j'ai assez abusé de l'hospitalité de monsieur le maire.

- Vous êtes blessé !

- Je vais bien ! »

Les voix grondaient, deux volontés fortes s'opposaient. Monsieur Madeleine se voulut accommodant.

« Combien de temps l'inspecteur devrait-il rester couché ?

- NON !, hurla Javert.

- Une semaine au moins, répondit le docteur, sèchement.

- QUOI ? Je refuse !, fit Javert, catégorique.

- Une semaine, c'est trop, » opposa M. Madeleine, compréhensif.

Lui-même dans la même situation aurait refusé de quitter son poste si longtemps.

« Ce n'est pas moi qui décide, gronda le médecin. Il s'est pris un coup de couteau !

- Et si l'inspecteur reste cinq jours alités puis reprend un poste aménagé ?

- Trois jours, rectifia Javert.

- Aménagé ?, demanda le docteur, intéressé.

- Plus de patrouilles jusqu'à nouvel ordre. Un simple travail de bureau.

- Certainement pas, conclut Javert.

- Alors une semaine de repos forcé ! »

Monsieur le maire avait parlé, avec son sourire bienveillant, mais intraitable. Javert se laissa retomber sur le lit. Son épaule le fit grimacer.

« Trois jours et plus de patrouilles ! Allez au diable ! »

Valjean toucha le front du policier et grimaça. Javert se déroba, farouche.

« Un peu chaud. Fièvre ?

- Surtout une humeur mauvaise. La colère échauffe le sang de notre inspecteur.

- Ridicule, » grogna Javert.

Trois jours !

Ce furent trois jours difficiles à la fois pour Jean Valjean et pour l'inspecteur Javert.

La chambre d'ami devint une annexe du poste de police, un sergent fut chargé par l'inspecteur de lui apporter les dossiers des affaires en cours. Et Javert se mit au travail. Il reprit en main son commissariat.

M. Madeleine et Javert ne se virent que le moins possible. Les deux hommes s'évitèrent.

Le soir du deuxième jour, la gouvernante arrêta monsieur Madeleine, elle était préoccupée.

« Qu'y a-t-il madame ?

- C'est monsieur l'inspecteur, monsieur. »

SCÈNE IV

Valjean sentit une certaine colère teintée de lassitude monter en lui.

« Que s'est-il passé ? Vous a-t-il manqué de respect ?

- Ho non, monsieur. Pour sûr, l'inspecteur est un homme très poli. Tant qu'on le laisse en paix, c'est le plus calme des hommes.

- Alors que se passe-t-il ?

- C'est que je m'inquiète pour lui, monsieur Madeleine.

- Il est plus mal ? Hier, il semblait bien se porter.

- Il ne mange presque rien, monsieur, et me demande juste de lui donner du pain et de la soupe. C'est une pitié monsieur. Le docteur a dit qu'il fallait de la viande rouge à l'inspecteur mais l'inspecteur a refusé. Juste du pain et de la soupe, un peu de fromage. Rien de plus ! »

La gouvernante de M. Madeleine était une femme simple, une paysanne issue du peuple, elle se tordait les mains avec inquiétude. Elle craignait la remontrance de la part de son employeur.

« Je vais lui parler, madame. Il ne doit pas vouloir vous gêner.

- C'est un homme si doux. On ne le croirait pas en le voyant. Mais il est fier ! »

Après ces quelques mots, Valjean se dirigea vers la chambre de Javert, bien décidé à avoir une explication. Que l'homme soit téméraire, certes, mais qu'il joue ainsi avec sa santé sous son toit, certainement pas.

Le maire frappa et entra sans attendre l'autorisation. Et il fut saisi.

Le lit était parsemé de dossiers, le sol aussi. Javert était assis sur le lit, le dos calé par des oreillers et il compulsait un dossier. Il avait retiré la chemise de nuit et portait un simple pantalon noir et une chemise boutonnée jusqu'en haut. Il était concentré sur sa tâche.

Il leva les yeux pour voir monsieur le maire et le salua d'un hochement de tête.

« Ainsi la logeuse a parlé... »

Ce fut tout. Une remarque jetée en l'air, indifférente.

« Javert ! Vous devez manger des repas consistants !

- Demain, nous aurons terminé cette mascarade. Laissez-moi faire !

- Javert ! »

La voix autoritaire de monsieur le maire fit se dresser le policier.

« Javert, vous devez manger davantage, plaida Valjean, plus conciliant.

- Je suis assez en dettes avec vous. Mon loyer pour deux semaines ! Votre maison ! Vos repas ! N'en avons-nous pas fini avec votre charité ?

- Javert, ce n'est pas de la charité !

- Je ne peux pas rembourser tout ce que je vous dois en une seule fois, monsieur le maire. Je compte le faire dés que j'aurai repris le travail

- Mais il n'y a pas dettes ! »

Le maire s'énervait et Javert restait intraitable.

« De toute façon, que pensez-vous que j'aurais eu comme repas à l'hôpital ?, lança Javert à brûle-pourpoint.

- Vous n'êtes pas à l'hôpital !

- Tout cela parce que le docteur Vernet est un insupportable curieux et qu'un sein a été visible. Ce serait différent si j'étais resté MONSIEUR l'inspecteur Javert.

- Mais non voyons ! »

Un regard appuyé, un sourcil levé . M. Madeleine baissa la tête et admit sans joie.

« Bon, peut-être seriez-vous à l'hôpital, en effet.

- Où les repas consistent en du pain, du fromage et de la soupe. Je le sais, j'y suis déjà allé.

- Déjà ? Vous avez été blessé ? »

Javert eut un vilain sourire. Rien de féminin.

« Ce n'est pas la première blessure et ce ne sera pas la dernière. Il y a quelques mois, j'ai été blessé assez durement mais je suis resté conscient jusqu'au bout !

- Qu'est-ce que c'était ?

- Blessure à la jambe. Couteau. Pour changer ! On m'a gardé deux jours sous surveillance à l'hôpital puis j'ai repris mon poste. A plein temps !

- Je l'ignorais sinon... »

Un reniflement de mépris, Javert riait silencieusement.

« Vous avez oublié mes rapports, monsieur ? Vous le saviez. Vous m'avez envoyé vos vœux de « bon rétablissement ». Très digne ! Je vous en ai remercié avec effusion.

- Vous étiez un homme à mes yeux. Je commence à comprendre votre point de vue.

- C'est heureux, monsieur le maire. »

Que répondre à cela ? Javert avait raison, il n'était pas à sa place dans la demeure privée de monsieur Madeleine et cela le faisait rager.

« Que faites-vous Javert ?, demanda tout à coup Valjean, intéressé.

- Mon travail, » répondit hargneusement le policier.

Puis, conscient de son impolitesse grave face à un magistrat et à son supérieur hiérarchique, il ajouta :

« Cette blessure tombe mal. Il y a une affaire à régler d'une importance majeure.

- A Montreuil ?

- J'ai reçu des demandes d'aide de la part de plusieurs communes des environs. Une bande de brigands sévit dans la région. Des anciens déserteurs manifestement. »

M. Madeleine avait montré un peu d'ironie à l'idée d'une affaire d'une importance majeure à Montreuil-Sur-Mer, le sourire avait disparu. Il était inquiet.

« Je ne suis pas informé de cette histoire !

- Vous avez déjà donné votre accord de principe, monsieur le maire. »

Un vague souvenir, un rapport parmi tant d'autres, une demande de signature, M. Madeleine se pliant, indifférent.

« Qu'allez-vous faire ?

- Je partirais en chasse demain avec deux de mes hommes. L'inspecteur Walle me remplacera. C'est quelqu'un d'efficace et d'organisé.

- Combien de temps serez-vous parti ? »

Cette fois, Javert leva les yeux et regarda M. Madeleine. Incapable de cacher l'agacement qu'il ressentait.

« Le temps qu'il faudra ! Par le Ciel, vous croyez que je suis devenu inspecteur de première classe comment ?

- Mais si vous êtes blessé ?

- Ce sont les risques du métier et JE connais mon métier !

- Oui mais...

- Merde Madeleine !, tonna Javert d'une voix profonde. Vous voulez ma démission ? Vous l'aurez ! Dés que j'aurai réglé cette affaire de brigands ! J'ai engagé ma parole, je suis coincé mais après, je vous la claque sur votre bureau !

- Mais je ne la veux pas !

- Alors foutez-moi la paix et laissez-moi faire mon travail ! Cela fait six mois que nous travaillons ensemble. Et j'étais déjà là avant votre nomination. Si vous n'avez pas confiance en moi, virez-moi !

- Ce n'est pas cela. Vous le savez bien !

- Ho je le sais ! C'est parce que j'ai des seins au lieu d'une bite ! Cessez de vous inquiéter pour moi, vous m'énervez ! Je suis parfaitement capable de gérer cette affaire !

- Je le sais Javert.

- Alors faites-moi confiance ! Vous m'avez dit que nous continuerions comme avant ! Nous n'aurions jamais eu cette conversation avant !

- C'est vrai et vous m'en voyez désolé. »

Nouvel éclat de rire méprisant.

« Ben voyons ! Allez, monsieur le maire, laissez-moi travailler tranquillement et je viendrais vous faire mon rapport dans quelques jours. Avec la bande au grand complet, j'espère.

- Acceptez au moins de dîner correctement ! A quand remonte votre dernier repas chaud ? Un vrai repas j'entends. Pas un bol de soupe et un morceau de pain. »

Javert dut réfléchir – Dieu réfléchir ! - avant de répondre prudemment :

« Il y a quelques jours. »

Nécessairement, c'était il y a quelques jours, n'est-ce-pas ? Mais quand ?...

« Hé bien, ce sera ce soir ! Avec moi ! »

M. Madeleine s'était éloigné vers la porte en parlant et avant que Javert ne puisse s'opposer avec aplomb, le maire se retourna et asséna :

« C'est un ordre, inspecteur !

- Très bien, monsieur le maire », jeta sèchement Javert.

Madeleine disparut de la chambre, ravi de ce succès et mécontent de son échec. Une victoire en demie-teinte.

Le soir les retrouva tout deux, assis à la table de la salle à manger. Valjean fut saisi en voyant apparaître le grand inspecteur Javert, sanglé dans son uniforme, raide et impassible. La seule concession à la blessure était le bras gauche inutilisé collé contre le corps.

« Vous auriez du rester couché ! Je serais venu dîner dans votre chambre.

- Je n'en doute pas un instant, monsieur le maire. »

Et l'inspecteur attendit, au garde-à-vous, que le maire lui permette de s'asseoir. Ce que Madeleine fit avec agacement.

« Vous êtes impossible Javert !

- Non, monsieur ! Je suis respectueux de la bienséance et de la hiérarchie. Ce que vous oubliez, monsieur. »

On se tut, déjà fâché et la tension fut palpable dans la pièce. Les deux hommes se retrouvèrent en vis-à-vis et chacun regrettait amèrement la décision de l'autre.

Dîner ensemble ? Quelle idée stupide !

La gouvernante de M. Madeleine arriva à ce moment-là, surprise et heureuse de voir l'inspecteur debout. Elle l'admonesta un peu, bien entendu, mais sans plus. Comme si c'était normal en fait. Valjean se rendit compte, une fois encore, que sa logeuse ne voyait encore qu'un homme, là où lui essayait à tout prix de retrouver une femme.

Le repas fut simple.

De la viande de bœuf, des légumes de saison, des pommes de terre et du vin. Valjean hésita et servit un large verre de vin à Javert, comme on sert un homme. Cela fit sourire le policier qui hocha la tête et murmura, de sa vraie voix plus douce :

« Là, vous auriez pu vous abstenir. Je ne bois pas de vin.

- Vraiment ?

- Très rarement en tout cas.

- C'est du bon vin. Goûtez-le !

- Vous allez réussir à me saouler, monsieur le maire.

- Chiche ? »

Elle sourit. Un beau sourire qui fit briller ses yeux de glace. Et qui troubla M. Madeleine.

Cela ne dura qu'un instant. Javert réapparut et le froid revint dans le regard de l'inspecteur.

Le policier mangeait avec parcimonie, puis il abandonna l'assiette encore pleine, préférant tremper un peu de pain dans la sauce.

Valjean en fut chagriné.

« Vous n'aimez pas ?

- C'est trop pour moi, expliqua posément Javert. Je ne mange jamais autant.

- Vous ne mangez pas assez !

- Je mange ce qu'il me faut ! Je ne suis pas habitué à ces nourritures riches, c'est tout !

- Riches ?, fit Valjean ébahi. Javert ! Ce n'est qu'un peu de bœuf avec des légumes !

- Baste ! Monsieur le maire, je vous prierais de me pardonner mes propos. Cette nourriture est excellente et le vin est bon. Je n'y suis pas habitué, c'est tout. »

On apprécia les excuses, puis Javert abandonna le repas.

« Du dessert ? », demanda Madeleine.

Un petit sourire vite effacé et Javert secoua la tête, amusé.

« Du café si vous avez et ce sera parfait. »

SCÈNE V

M. Madeleine réclama la suite à sa logeuse. La femme fut surprise de voir l'assiette encore pleine de l'inspecteur mais ne fit aucun commentaire.

L'autorité du maire avait des limites malgré tout.

Une tarte aux pommes et du café arrivèrent sur la table.

Javert remercia M. Madeleine pour avoir rempli sa tasse.

Valjean devait s'avouer qu'il était plutôt du même avis que l'inspecteur. Il n'était pas non plus habitué à une table aussi bien garnie. Mais sa logeuse avait été tellement heureuse de préparer un vrai repas de fête qu'il n'avait pas eu le courage de la décevoir.

Donc, le maire, si raisonnable habituellement, s'octroya une large part de tarte et une tasse de café bien sucré.

Javert buvait paisiblement, les yeux perdus dans le vague, clairement dans ses pensées. Les deux hommes écoutaient le silence de la nuit. Par la fenêtre ouverte venait un vent assez doux. Une belle soirée en perspective.

C'était la fin de l'été.

« Une partie d'échecs ?, proposa monsieur le maire.

- Je ne sais pas jouer,monsieur.

- Je pourrais vous apprendre. »

Un regard plein d'espoir mais Javert secoua la tête, dépité.

« Vous continuez à ne plus me voir comme avant ! Je vais décliner votre invitation, monsieur le maire. J'ai une enquête à mener demain et une chasse à organiser. Bonne nuit, monsieur.

- Bonne nuit Javert. »

Javert se leva, s'inclina et retourna dans sa chambre.

Le lendemain, lorsque le maire se leva et descendit dans la salle à manger pour prendre le petit-déjeuner, il apprit que l'inspecteur était déjà parti. Il fut contrarié de savoir que l'homme s'en était allé sans même boire ni manger.

Mais, ce qui l'énerva outre mesure, c'est qu'il vit posé bien en évidence sur le meuble dans l'entrée quelques pièces d'argent représentant le loyer du policier.

Au diable la fierté de cet homme...cette femme !

Le maire fut perturbé toute la journée. Il pensa à Javert, à sa blessure et s'inquiéta follement. N'y tenant plus, il fit un détour par le commissariat où il fut accueilli respectueusement par l'officier Walle.

« Où est l'inspecteur Javert ?, demanda Valjean, même s'il connaissait la réponse.

- L'inspecteur est parti tôt ce matin, monsieur. Je le remplace si vous avez besoin de mes services.

- Non. Je voulais juste savoir comment il allait. »

M. Madeleine se sentit stupide, surtout devant le sourire moqueur de l'officier.

« Ne vous inquiétez pas, monsieur le maire. L'inspecteur est quelqu'un de prudent et d'avisé. Ce n'est pas pour rien si on lui a confié cette mission en hauts lieux.

- Je sais... C'était juste à cause de sa blessure...

- Si Javert était là, monsieur, il fulminerait ! Il a menacé des pires représailles le premier qui demandait de ses nouvelles. Sauf votre respect, monsieur, l'inspecteur nous a dit qu'il avait eu son content de douceur et d'empressement pour une vie !

- C'est un homme dur.

- Dur avec lui-même et dur avec les autres. Allez monsieur le maire ! Ne vous inquiétez pas ! L'inspecteur nous reviendra. Content d'avoir rempli son devoir. Et qui sait ? Un succès peut lui ouvrir les portes de Paris !

- Paris ?

- Ce n'est un secret pour personne que l'inspecteur Javert rêve d'être muté à Paris. Il végète ici, monsieur. Il n'est pas à sa place.

- Muté à Paris ? »

Walle hocha la tête en souriant et Valjean quitta le commissariat en réfléchissant à cette possibilité.

Cela dura une semaine !

Dieu ! Une semaine !

Et pas un seul instant, l'image de Javert, évanoui et blessé, ne quitta l'esprit de M. Madeleine.

Une semaine sans aucune nouvelle !

Puis on demanda à voir le maire un soir alors qu'il quittait son bureau, fatigué par une journée de réunions. Le maire accepta sans empressement et accueillit le visiteur. Sans doute un malheureux au chômage qui espérait un miracle de la part du maire de Montreuil-Sur-Mer.

Valjean ne le vit pas entrer, il était tellement épuisé.

« Il est bien tard, monsieur, pour une visite mais je vous écoute.

- La bande est sous les verrous !

- Javert ! »

Un sourire, réjoui, un peu laid, avec trop de dents, mais Javert était content. M. Madeleine nota aussitôt la pâleur du visage, les cernes sous les yeux, l'éclat brillant de ceux-ci.

« Asseyez-vous Javert ! Contez-moi ça ! »

Le sourire disparut. Javert secoua la tête.

« Je suis venu vous informer de la réussite de notre chasse dés notre arrivée, monsieur. Walle m'a parlé de votre « inquiétude » à mon égard. »

M. Madeleine baissa la tête, penaud.

« Je voulais vous rassurer, poursuivit le policier. Maintenant, je dois rejoindre mes hommes et régler la paperasse. Vous aurez mon rapport demain, monsieur.

- Vous devez dormir inspecteur !

- Lorsque toute cette affaire sera terminée ! Mes respects, monsieur le maire. »

Claquement de bottes, inclinaison du buste. Valjean se demanda comment Javert faisait pour paraître si grand et imposant. Des talons à ses bottes, des épaulettes, un chapeau assez haut... Une bonne actrice !

Le lendemain, un officier apporta le rapport complet et circonstancié sur l'arrestation de la bande de coureurs de grand chemin. Valjean grimaça, Javert avait-il dormi seulement ?

Mais le maire avait compris que son inquiétude était déplacée, il prit le rapport et remercia simplement. Puis il le lut et fut mécontent de ce qu'il lut. Javert et sa témérité ! Il prenait garde à ses hommes, il avait géré des officiers venus d'autres communes avec brio, il avait tout planifié à merveille. Ce fut un travail de longue haleine mené pour découvrir la planque des brigands. Tout était parfait jusqu'au jour de l'arrestation ! Selon le rapport, Javert s'élança, seul, en avant, au mépris du danger. Il avait failli se faire tuer ayant été menacé par deux malfrats armés de gourdins.

Valjean refusa de voir que cela appartenait à une stratégie. Qu'il fallait faire sortir le loup du bois. Que Javert s'était offert en appât et que cela avait marché. Javert avait simplement refusé qu'un autre officier soit mis en danger. Il s'était porté volontaire. Bien sûr.

Valjean enrageait. Puis se reprit. Il fallait continuer comme avant ! Et avant, il aurait trouvé cela normal, même gratifiant, pour l'homme.

Donc M. Madeleine envoya un message de félicitations destiné à l'ensemble de ses officiers de police et la vie poursuivit son cours...

Monsieur le maire rencontrait régulièrement l'inspecteur Javert dans les rues de Montreuil, un regard, un geste vers en chapeau et c'était tout.

M. Madeleine devait s'avouer qu'il examinait Javert. Et cela exaspérait ce dernier.

Puis le premier rendez-vous hebdomadaire eut lieu depuis la blessure à l'épaule, et ce fut le dernier. Javert dut faire appel à toute sa maîtrise de lui-même pour ne pas partir en claquant la porte dés les premiers instants. Le maire insista pour qu'il s'assoit, il lui proposa du thé, il demanda des nouvelles de sa santé. Javert endura ça calmement mais il se fâcha lorsque le maire le critiqua au sujet de l'arrestation intrépide des bandits de grand chemin.

Javert tiqua, son courage faisait sa fierté !

La discussion s'envenima, on entendit les échos de la dispute depuis la rue. Javert se ressaisit de son mieux et claqua son rapport sur le bureau de M. Madeleine avant de le saluer avec déférence, les yeux étincelants de colère...et de quitter la pièce.

Au prochain rapport, Valjean avait préparé ses excuses et son argumentation avec soin. La porte à peine refermée, le maire commença ainsi :

« Écoutez Javert, je suis désolé pour la dernière fois, mais vous devez bien comprendre que...

- Je ne suis pas l'inspecteur Javert, » opposa une voix amusée.

Valjean sursauta et regarda enfin le nouveau venu. Devant lui se tenait l'inspecteur Walle, souriant avec bienveillance.

« L'inspecteur Javert a jugé plus prudent de m'envoyer à sa place. Dorénavant, je suis son messager ! Si vous l'acceptez, bien entendu, mais vue votre relation actuelle, cela serait...

- Sage en effet, poursuivit M. Madeleine. L'inspecteur est un homme avisé. »

Et monsieur le maire écouta paisiblement le rapport préparé par Javert. Court, concis, clair. On reconnaissait bien la main de Javert.

« Voulez-vous une tasse de thé, inspecteur ? Ou de café ?

- Du café, monsieur le maire. Avec plaisir. »

Walle n'était pas Javert. Il adorait bavarder. Et ce fut ainsi durant de longues semaines. Walle commençait à bien connaître le maire et les deux hommes déviaient souvent dans leur conversation. Même si, à un moment donné, l'inspecteur Javert devenait un sujet de prédilection.

« C'est un bon policier mais trop dur, reconnaissait l'inspecteur Walle. On l'aime pas beaucoup, nous autres, mais c'est un putain de bon cogne. Pardonnez mon langage, monsieur le maire. »

Walle était désolé mais le sourire amical de M. Madeleine le rasséréna.

« Nulle offense inspecteur.

- Le problème avec Javert c'est qu'il n'est pas à sa place.

- Pas à sa place ?

- Il mériterait d'aller à Paris. Avoir de vraies enquêtes, avec de vrais criminels. Ici, il se charge surtout de problèmes de voiries, de voisinage ou de bagarres sur les quais.

- Et cela ne lui plaît pas ?

- On gaspille son talent. C'est pour cela qu'il en fait tellement. Un jour ou l'autre, il va se faire tuer ou il va s'écrouler vaincu par la fatigue.

- Je devrais peut-être demander sa mutation...

- Pas sûr que cela lui fasse du bien, monsieur le maire. Javert doit attendre qu'on l'appelle. Sinon on va croire que vous voulez vous débarrasser de lui.

- Et si j'appuie sa propre demande ?

- Javert est trop fier pour supplier une autre nomination. Il restera ici jusqu'à ce qu'on le rappelle ou qu'il prouve sa valeur.

- D'où les risques insensés pris durant l'arrestation des coureurs de route ?

- Vous avez tout compris, monsieur le maire. Javert veut désespérément être remarqué par ses chefs et en même temps c'est dans sa nature.

- Quoi ?

- Être imprudent. »

Javert et son imprudence !

SCÈNE VI

D'autres rapports évoquèrent des arrestations musclées. D'autres conversations parlèrent de l'homme se poussant à bout, multipliant les heures, sautant allégrement les repas, s'épuisant à la tâche.

Puis, un jour, Valjean attendait Walle et eut la surprise de voir apparaître Javert.

« Dieu du Ciel ! Javert ! Dans quel état êtes-vous ?

- Non !, s'écria sèchement le policier. Ne commençons pas ! Je suis venu parce que je n'avais pas le choix alors réglons cela au plus vite !

- Régler quoi ? »

Sans répondre, Javert déposa un dossier devant le maire et le maire se mit à le parcourir. Il s'attendait au rapport habituel, recensant les petits soucis de voirie, les demandes de subvention, les drames quotidiens auxquels la police de Montreuil-Sur-Mer devait faire face... Mais ce n'était pas ça. C'était une déposition et des témoignages circonstanciés sur un habitant de la ville. Un dénommé Ysard. Toujours saoul, violent et vindicatif.

M. Madeleine découvrit avec horreur que l'homme, sous l'emprise de l'alcool, avait agressé violemment une jeune fille d'une riche famille bourgeoise. Les Desmarest.

Javert en personne l'avait sauvée des pires atrocités et avait procédé à l'arrestation du criminel. Une arrestation musclée au regard de la déposition de l'officier en personne.

Maintenant, l'homme était en cellule.

Valjean comprit le visage de Javert, les cernes profondes, cette fois naturelles, sous les yeux, les pommettes étaient plus saillantes. Javert avait maigri et se fatiguait à la tâche.

« Quel homme terrible ! Que va-t-il lui arriver ? »

Javert eut son sourire un peu ironique. Vite effacé.

« Cela dépend de vous, monsieur.

- De moi ?

- Je vous rappelle notre accord, monsieur. Mon secret contre une vérification de mon travail.

- Javert ! Je ne veux pas vérifier votre travail ! Je ne suis pas qualifié pour...

- Selon mes convictions et selon les termes de la loi, cet homme doit être envoyé devant les juges d'Arras pour y être condamné. Au moins sept ans de prison. Mais comme ce sont des faits de police municipale et que la victime n'a pas voulu porter plainte, je ne peux pas l'envoyer à Arras. Donc la seule solution est de le condamner à un an de prison pour insultes à agent dans l'exercice de ses fonctions. C'est tout ce que je peux faire. Les parents de la victime refusent catégoriquement que le nom de leur fille soit mêlé de près ou de loin à cette affaire. »

On sentait l'exaspération dans les paroles de l'inspecteur Javert.

« Vous avez tout à fait raison, inspecteur.

- Donc vous avalisez ma décision ?

- Bien entendu Javert. Vous êtes un homme juste.

- Merci monsieur le maire. »

Javert semblait soulagé. S'attendait-il vraiment à ce que M. Madeleine s'oppose à sa volonté ? Le policier s'inclina et s'apprêta à quitter le bureau.

« Attendez Javert ! Voulez-vous une tasse de thé ?

- Non merci, monsieur le maire. Je dois me charger d'Ysard.

- Bien, je comprends, fit Valjean, déçu. Prenez soin de vous Javert !

- C'est prévu, monsieur le maire. »

Nonchalant, Javert n'en avait cure. Sa santé n'était pas dans ses priorités.

M. Madeleine fit alors quelque chose qu'il s'était promis de faire et avait sans cesse repoussé. Il vérifia le montant du salaire de l'inspecteur Javert et fut ébahi en découvrant la modique somme de trois cent francs par an que recevait ce dernier.

300 francs par an !

Alors que le moindre ouvrier travaillant pour M. Madeleine en gagnait le double, sans compter les compensations offertes aux travailleurs ayant des enfants. Pas étonnant que l'homme soit si maigre. Mangeait-il tous les jours au moins ?

Surtout que Javert s'était évertué à rembourser le plus rapidement possible la deuxième semaine de loyer que M. Madeleine lui avait avancé. Cela avait du lui prendre des mois pour économiser la somme.

M. Madeleine avait refusé, certes, mais Javert s'était montré intraitable. Aujourd'hui, le maire aurait tenu bon et n'aurait pas cédé.

Qui sait quels sacrifices Javert avait du faire pour pouvoir rembourser M. Madeleine ?

300 francs !

C'était scandaleux !

La semaine d'après, l'inspecteur Walle se présenta, comme à son habitude, heureux de boire une tasse de thé en compagnie de M. Madeleine. Et la conversation dévia bientôt sur l'argent par une habile référence aux uniformes. Valjean avait bien étudié la loi.

« Oui, nous achetons nous-mêmes notre équipement, expliqua simplement le policier. Et nous l'entretenons de notre mieux.

- Votre salaire doit être prévu pour faire face à cela. »

Un rire amusé. Walle regardait le maire avec candeur.

« C'est vous qui devriez prévoir cela ! Ou du moins la préfecture.

- Comment faites-vous dans ce cas ?

- Nous avons tous un deuxième emploi ou alors nous faisons plus d'heures supplémentaires. Les arrestations font l'objet de primes mais c'est un jeu dangereux. Certains, malheureusement, se livrent à la corruption.

- Quel est votre deuxième emploi ?

- Je travaille comme gardien dans une maison close. Cela paye bien. Je sais que Magnier travaille pour un armateur. Il lui fournit des hommes de qualité et il vérifie que les marins travaillant sous ses ordres sont au-dessus de tout soupçon, et Morel...

- Et Javert ?

- Javert ?! Javert est marié à son métier. Il ne vit que pour la police et n'a aucun métier à-côté. Ni aucune vie privée d'ailleurs. Il fait le plus d'heures possibles. Bien que cela soit de manière bénévole le plus souvent.

- Bénévole ?

- Javert est un jobard. Il ne tient aucun compte de ses heures. Il est là, c'est tout, et il travaille.

- Alors il est payé...?

- Une misère. Mais il est célibataire, alors il s'en sort. Et puis, termina Walle sèchement, ce n'était pas comme si c'était une nouveauté, non ? »

Javert voulait partir, Javert crevait de faim. Au diable la fierté de l'homme...de la femme !

Mais M. Madeleine ne savait pas comment faire avancer les choses. Il n'osait pas écrire à la préfecture pour ne pas froisser Javert et il ne voyait plus l'inspecteur. Ne le croisant que parfois, au hasard des rues.

Les semaines passèrent ainsi et Noël arriva.

M. Madeleine n'était pas un homme très sociable non plus, m ais il y avait des événements incontournables dans la vie d'un magistrat. Noël en faisait partie.

Le maire de Montreuil-Sur-Mer était toujours invité par la famille la plus en vue de la ville, les Rominy, et le maire venait toujours à la réception de Noël. Qu'on ait changé de maire ne changeait rien à la tradition. Seulement, cette année-là, il y eut une petite nouveauté !

Alors que le maire réglait un souci de trésorerie avec son adjoint, on annonça M. de Rominy. M. Madeleine se leva, poli, mais il était surpris de voir le vieil homme s'être déplacé pour venir dans son bureau en personne.

« Monsieur de Rominy ! Vous auriez pu me demander de venir vous visiter chez vous, je me serais fait un plaisir de passer de soir...ou tout autre soir à votre convenance.

- Je sais, mon bon M. Madeleine, je sais. Mais j'ai besoin de rendre cette déplorable affaire officielle.

- Cette affaire ?

- C'est tellement ridicule et je ne veux froisser personne. »

M. Madeleine renvoya son secrétaire et fit s'asseoir le vieillard respectueusement.

« Expliquez-moi je vous prie. »

Le vieil aristocrate prit une longue pause puis sourit, dépité :

« Il s'agit de l'inspecteur Javert. »

Madeleine ne dit rien et attendit, impatient, sans le montrer.

« Voilà. Il y a quelques semaines, l'inspecteur a sauvé une jeune fille d'une agression innommable, Mlle Héloïse Desmarest.

- En effet.

- Cette jeune fille est la fiancée de mon fils, Louis. Le père de Mlle Desmarest est un de mes plus vieux amis. Nous sommes tous très reconnaissants envers l'inspecteur.

- Un sentiment qui vous honore, monsieur de Rominy.

- Mon fils et sa fiancée ont voulu remercier l'inspecteur en allant le voir au commissariat. Mais l'inspecteur n'a pas trouvé le temps de les recevoir. Jamais ! »

Une certaine colère était perceptible dans le ton du vieillard riche et bien nanti. Oser traiter ainsi un de Rominy ! De surcroît de la part d'un simple policier, d'un gitan !

Valjean eut envie de sourire mais M. Madeleine était consterné. Le maire crut bon de défendre son chef de la police.

« L'inspecteur a en effet beaucoup de travail. Il a du régler des affaires liées à différentes municipalités.

- Je le comprends bien, monsieur le maire. On sait que notre inspecteur est quelqu'un de très occupé... »

Un silence un peu tendu puis M. de Rominy retrouva son sourire amical.

« Donc, puisque l'inspecteur est introuvable, j'ai décidé de passer par vous. Vous êtes son supérieur, vous pouvez faire plier cet homme inflexible.

- Que lui voulez-vous, monsieur ?

- L'inviter à notre réception de Noël, pour le remercier officiellement.

- L'inspecteur Javert à votre réception ? Je ne suis pas certain que cela lui plaira. Il se sentira...déplacé...

- Cela aurait été plus facile si mon fils avait pu le rencontrer au commissariat, n'est-ce-pas ? »

Le doux sourire de M. de Rominy perdit de son aménité. Faire plier Javert ? Le forcer à venir ? Ce n'était pas seulement pour le remercier mais aussi et surtout pour lui rappeler sa place !

L'écraser sous l'autorité des puissants ! Le soumettre ! M. Madeleine comprit tout cela et eut pitié de Javert.

Avait-il seulement une tenue d'apparat ?

La réponse fusa aussitôt. Non, vu le contenu de son armoire. Valjean l'avait visitée lors de la blessure de l'inspecteur.

Il allait donc devoir se rendre à une réception mondaine habillé en uniforme de police ou en costume civil défraîchi.

Connaissant la fierté de l'homme, cela allait être une humiliation de taille.

Bien sûr, M. Madeleine ne dit rien. En quoi la tenue de son chef de la police le concernait ? Javert aurait du être moins sauvage, plus conciliant et accepter de recevoir le fils de M. de Rominy. Supporter dix minutes de remerciement, peut-être un cadeau coûteux. Même s'il voyait cela comme une perte de temps et un pot-de-vin.

Mais M. Madeleine ne pouvait pas dire cela.

SCÈNE VII

M. de Rominy était un homme puissant, M. de Rominy était un homme riche. M. de Rominy soutenait toutes les actions de charité de M. Madeleine. C'était un homme bon et pieux mais rempli d'orgueil et de suffisance.

« Très bien monsieur, accepta M. Madeleine. Je vais transmettre votre invitation à l'inspecteur Javert.

- Pourriez-vous faire cela de façon officielle, je vous prie ? Que l'inspecteur n'ait pas d'autres choix que d'accepter ? Nous aimerions vraiment le remercier.

- Je le ferais de cette façon. Pour vous, monsieur de Rominy. »

Nouveaux regards de connivence. M. de Rominy sourit plus gentiment.

« Nous pourrons reparler de votre souci d'illettrisme dans le quartier sud de la ville, monsieur le maire. Qu'en dites-vous ?

- Ce serait avec grand plaisir, monsieur de Rominy. »

M. Madeleine connaissait les rouages de la politique et en tant que patron d'industrie, il avait l'habitude du marchandage.

Une école dans le quartier sud de la ville contre l'humiliation de l'inspecteur Javert ! Voilà le prix de la fierté de l'officier. Madeleine accepta, M. de Rominy se leva et souhaita une bonne journée au maire de la ville. Puis il lui rappela sa propre invitation à la fête de Noël.

Ce n'était pas la première fois que M. Madeleine y était invité. M. Madeleine était un riche industriel, un peu terne, mais reconnu par ses pairs. On oubliait le Père Madeleine et on était ébloui par M. Madeleine. On essayait toujours de le marier à une jeune fille de la bourgeoisie.

Le vieil aristocrate parti, le maire resta seul dans son bureau à méditer. Il était ennuyé par cette demande. Bien sûr, avant, il n'aurait pas eu tellement de scrupules à humilier Javert. Un peu de soumission n'était pas si mal venue pour briser la fierté de l'homme. Et Valjean se souvenait encore de l'arrogance du garde-chiourme de Toulon.

Mais c'était avant !

Aujourd'hui, Valjean ne voulait pas faire de mal à Javert. Ce que Javert lui-même aurait traité avec mépris.

Alors Monsieur Madeleine réfléchissait...avant d'avoir une idée. Tant pis pour l'inspecteur, ce serait une affaire à régler entre lui et le policier.

User de son autorité de magistrat élu par le peuple contre son chef de la police.

Madeleine écrivit une lettre assez détaillée à destination de son tailleur, un homme discret et efficace, puis il convoqua officiellement l'inspecteur Javert.

Que chacun soit au courant de cette invitation !

Il fallut attendre une heure avant d'entendre le claquement de bottes, si caractéristique, de l'inspecteur. Une silhouette imposante entre dans le bureau du maire. Une inclinaison du buste, déférent Javert.

« Monsieur le maire, qu'y a-t-il pour votre service ? »

L'uniforme était poussiéreux après une journée de travail et l'homme semblait fatigué. Des taches d'encre tenaces après des heures de paperasse. Comme toujours.

Monsieur Madeleine hésita avant de saisir le taureau par les cornes. Il tendit la lettre scellée à Javert et lança de sa voix autoritaire :

« Vous allez vous rendre à cette adresse aujourd'hui, inspecteur, et vous allez vous plier aux ordres que l'on vous donnera. »

Javert fut un instant décontenancé puis il se reprit :

« Plaît-il, monsieur ?, demanda-t-il durement.

- La commune ne peut se permettre de laisser son chef de la police être indigne de son autorité.

- Indigne, monsieur ? »

Même mimique que précédemment, mais Javert était peiné maintenant. Valjean eut pitié et expliqua posément la situation au policier.

« Vous êtes invité à la réception de M. de Rominy pour Noël. Vous devez faire honneur à la commune et à votre fonction.

- Je ne comprends pas monsieur, avoua Javert, les dents serrées par la contrariété. Avez-vous reçu des plaintes me concernant ? Mon indignité ?... »

Javert était perdu. Cela arrangeait monsieur Madeleine.

« Oui et non.

- Oui ?

- Votre refus puéril de recevoir Louis de Rominy et sa fiancée vous a été reproché ? »

Javert baissa la tête mais il était seulement agacé.

« Vouloir me rencontrer en plein milieu du jour ?! Alors que j'avais à régler le cas d'Ysard ? Je les ai déboutés, c'est vrai.

- Une seule fois ?, » demanda insidieusement le maire.

L'inspecteur soupirait, mécontent de lui-même et de cette admonestation.

« Peut-être un peu plus...

- Javert... Prenez-vous en à vous-même !

- Je n'ai fait que mon devoir, se défendit violemment le policier. On ne remercie pas quelqu'un pour avoir simplement rempli son rôle.

- M. de Rominy est venu me voir Javert pour vous forcer à aller à la réception ! Le comte veut vous recevoir à Noël pour vous remercier d'avoir sauvé mademoiselle Desmarest, la fiancée de son fils.

- Bien...et cette lettre ?

- Pour mon tailler. M. Dumars. »

Si monsieur le maire avait eu pour objectif de déstabiliser l'inspecteur Javert, il aurait atteint son but avec brio. Pour la troisième fois, le policier resta sans voix avant de gronder :

« NON , sur un ton qui se voulait définitif.

- Ce n'est pas négociable, asséna M. Madeleine.

- Mais monsieur...

- Le chef de la police de Montreuil-Sur-Mer doit être à la hauteur de sa position, que ce soit dans son attitude ou dans sa tenue !

- J'ai un uniforme !

- On ne va pas en uniforme à une réception ! Voulez-vous passer pour un rustre ? »

Javert s'énervait, Valjean sentait aussi sa colère grimper petit à petit.

« Non, monsieur le maire, murmura Javert.

- Alors il vous faut un costume d'apparat. »

Javert serra les dents et les poings avant d'admettre, amèrement :

« Je n'en ai pas les moyens.

- Qui vous parle de payer ? Cette dépense se fera sur les fonds alloués au décorum par la commune.

- Vous plaisantez ? La commune me payerait un costume ?

- Oui ! »

Les yeux gris affrontèrent les yeux bleus.

« Je veux voir cela, monsieur le maire !

- Vous le verrez, inspecteur ! Dés que vous aurez votre costume..., peut-être un nouvel uniforme également ? »

Et Javert se mit à rire aux éclats, franchement amusé. La tension ne diminuait pas, elle changeait juste d'aspect.

« Seigneur, M. Madeleine. Cessez de vous battre pour moi ! Cela devient ridicule.

- Alors acceptez !

- A une seule condition, monsieur.

- Laquelle ? »

Le sourire de Javert n'avait rien de féminin, c'était un sourire de fauve. Valjean sentit les poils de sa nuque se redresser. Javert pouvait être tellement dangereux pour lui.

« Je veux la facture ! Je veux rembourser cet achat qui ne figure sur aucun règlement prévu par l'État. Je sais que vous allez avancer l'argent de votre propre poche. Je ne suis pas stupide. Je tiens à vous rembourser.

- Mais Javert ! Cela vous prendra des semaines !

- C'est mon problème ! Pas celui de la commune.

- Vous allez vous endetter !

- C'est mon problème, répéta sèchement Javert. Sinon, reprenez votre lettre. J'irais à cette stupide réception habillé de mon uniforme sans honte et je supporterais toutes leurs fadaises avec courage. »

M. Madeleine se leva et s'approcha de Javert, conciliant :

« J'ai un marché à vous proposer Javert.

- Encore un marché ? Je n'ai plus de secret à partager.

- Je vous rends votre liberté de juger et vous acceptez le costume sans discuter.

- Pourquoi insistez-vous ?

- Parce que... »

Valjean était juste face à Javert. Il voyait le gris si clair des yeux de l'inspecteur, il voyait les lèvres pleines de l'homme...bien trop pleines, trop sensuelles et il rougit.

« Parce que je ne peux pas supporter qu'on vous fasse honte.

- Monsieur Madeleine, soupira Javert. Auriez-vous pensé cela de l'inspecteur Javert ? Avant ?

- Sinon je vous emmène moi-même chez Dumars ! »

Et Javert se mit à sourire, amusé.

« Très bien, monsieur le maire. J'accepte votre marché. Ma liberté contre un costume.

- Merci Javert.

- A votre service, monsieur le maire. »

Javert s'éloigna de monsieur Madeleine et retrouva un visage impassible. Les deux hommes en profitèrent pour évoquer quelques problèmes de police municipale avant de se séparer.

Il fallut quelques jours à l'inspecteur pour pouvoir trouver quelques heures de libre afin d'aller chez le tailleur de monsieur Madeleine. Le policier fut surpris de voir que le tailleur l'attendait avec impatience.

Lui aussi avait reçu une lettre de la part de monsieur le maire.

« Bien, inspecteur. J'avais peur que vous n'oubliez ce rendez-vous.

- Ce serait une gageure, » lâcha Javert, entre ses dents serrées.

Et Javert fut prudent.

Il n'avait pas pour habitude d'aller chez un tailleur, il portait des vêtements confectionnés selon ses mesures mais sans être obligé de se déshabiller.

Bien sûr, avec le tailleur de monsieur Madeleine, ce fut différent. Javert dut s'abandonner aux mains habiles de l'homme. Il s'attendait à devoir retirer ses vêtements, ne conservant que les sous-vêtements, le caleçon long, les bas, mais il fut intraitable et garda aussi sa chemise.

Le tailleur combattit gentiment cette pudeur.

« Les cicatrices ne me gênent pas, inspecteur.

- Elles me gênent moi ! »

Ce fut tout.

De toute façon, M. Dumars était assez impressionné par l'aspect de l'inspecteur. Il n'était pas si fort que cela, plutôt nerveux. Javert avait des hanches fines, une taille bien marquée et des épaules douces.

Nerveux, musclé, mince.

Un corps d'adolescent.

Qui aurait cru cela de la part de l'inspecteur Javert avec son uniforme gris et sa présence imposante ?

SCÈNE VIII

Il y eut deux séances d'essayage avant de pouvoir finaliser le costume. Puis l'inspecteur Javert se vit dans le miroir et ne se reconnut pas. Ce qui l'agaça particulièrement.

Le tailleur le contemplait avec un petit sourire, amusé de voir ce grand policier, vêtu à la dernière mode et foudroyant du regard son double dans le miroir.

La demeure des Rominy était la plus belle de Montreuil-Sur-Mer. La plus riche aussi. Les Rominy mettaient un point d'honneur à organiser régulièrement des réceptions auxquelles ils invitaient les personnalités de Montreuil, donc monsieur le maire.

Même si monsieur Madeleine était un homme assez sauvage.

La réception pour la fête de Noël était la plus belle. Bal, banquet, jeux de table, musique... C'était parfait.

Des dames dansaient en longue robe colorée, un parterre de fleurs, tandis que des hommes discutaient, un verre d'alcool à la main. On attendait la messe de Minuit pour fêter dignement la Nativité.

La fête avait déjà commencé lorsque monsieur le maire se présenta. Costume sombre, épingle en perle, cravate de soie. Monsieur Madeleine avait fait des efforts. Dés son arrivée, monsieur de Rominy vint l'accueillir.

« Mon cher Madeleine ! Vous êtes magnifique !

- Une fois l'an nous pouvons nous permettre un petit péché de vanité, sourit humblement le maire.

- Cher Madeleine..., » rétorqua en riant le vénérable vieillard, monsieur de Rominy.

Monsieur le maire regardait de tous côtés, toute la ville était présente. Enfin, tout ce qui comptait en ville. Tout le conseil municipal.

La voix de M. de Rominy s'éleva, ironique :

« Il n'est pas là, monsieur le maire.

- Il s'est peut-être trouvé retenu à son bureau..., tenta maladroitement M. Madeleine.

- Le soir de Noël ?, répondit M. de Rominy, sceptique.

- Qui sait ? »

L'ironie ne disparut du regard de M. de Rominy que lorsqu'on annonça l'arrivée de l'inspecteur Javert...longtemps après celle de M. Madeleine.

Les deux hommes tournèrent la tête en même temps et furent saisis par ce qu'ils virent.

L'inspecteur Javert était magnifique. D'ailleurs son entrée provoqua un silence général...qui énerva prodigieusement le policier. Il ne put s'empêcher de claquer le talon de ses bottes d'officier sur le plancher bien ciré.

C'était la seule concession que Javert ne put se résoudre à faire : abandonner ses bottes pour des chaussures. Car cela signifiait perdre plusieurs centimètres de hauteur. Car cela signifiait perdre de sa prestance.

Émilie Javert savait très bien à quel point les bottes créaient le personnage de l'inspecteur Javert.

Pour le reste, Javert s'était plié aux ordres de M. Madeleine. Un pantalon et une veste de couleur bleu nuit, un gilet brodé de fines arabesques argentées dont la forme rappelait vaguement la fleur de lys, un chapeau de velours. A cela s'ajoutait la canne à pommeau de plomb de l'inspecteur.

L'inspecteur chercha du regard son hôte pour finalement apercevoir Monsieur de Rominy en compagnie de Monsieur Madeleine. L'homme se fendit d'un petit sourire vite disparu puis vint saluer les deux hommes en s'inclinant profondément.

« Il est bien tard inspecteur, fit M. de Rominy, très sec.

- Je m'en excuse, monsieur. Une affaire à régler.

- Un problème Javert ?, demanda M. Madeleine, soucieux.

- Rien que nous ne puissions gérer, monsieur. »

M. de Rominy hocha la tête, indifférent, mais M. Madeleine ne quittait pas l'inspecteur des yeux, attendant une explication qui ne vint jamais.

Un serviteur vint proposer des coupes de champagne aux trois hommes. Javert allait refuser mais en captant le regard appuyé de Madeleine, il accepta. Poli.

Ce verre fut suivi d'un autre. Javert restait silencieux, laissant le maire et le vieil aristocrate discuter sans les déranger.

Bientôt une nouvelle danse commença, le bal se poursuivait.

Mlle de Rominy vint chercher son père pour la faire danser. Le vieil homme s'excusa auprès des deux hommes et les laissa pour suivre sa fille.

Javert et Madeleine se sentaient un peu intimidés d'être tous les deux.

« Vous êtes superbe, Javert.

- Merci, monsieur le maire. Je vous retourne le compliment. »

Javert souriait, amusé puis il laissa sa main courir sur sa propre cravate de soie, maladroitement nouée à la Byron, surpris de ne pas trouver son col de cuir.

« Je crains d'avoir perdu de ma superbe justement.

- Vous êtes plus doux comme cela. Laissez-moi vous aider !

- Monsieur ?! », glapit Javert.

L'inspecteur gela en sentant les mains du maire retirer sa cravate puis lui refaire doucement son nœud. Javert rougit profondément et Valjean trouva cela adorable. Adorable ?

Javert s'en voulut atrocement de réagir ainsi.

« Voilà, vous êtes parfait !, murmura Valjean.

- Superbe, parfait... Vous connaissez beaucoup de vocabulaire, monsieur le maire, lança Javert, mais on notait l'essoufflement de sa voix avec étonnement.

- Je préférerais dire beau, séduisant..., charmeur...

- Vous êtes ivre, monsieur ! »

Mais cela fit sourire à nouveau l'inspecteur. Puis son sourire ironique disparut lorsque M. Madeleine s'empara de sa main.

« Voulez-vous m'accorder cette danse ?

- Il y a des femmes libres, monsieur !, expliqua rapidement Javert, essayant de calmer sa panique. On ne danse entre hommes que s'il n'y a aucune femme de disponible, monsieur.

- J'en voix une et j'aimerais danser avec elle.

- Monsieur, » fit Javert, blasé.

Valjean avait bu, c'était vrai, mais il trouvait réellement Javert séduisant dans ce costume. Cela révélait ses hanches fines, sa taille si serrée, ses jambes musclées... Valjean avait furieusement envie de tenir cette taille et de sentir le corps de l'inspecteur collé contre lui

Valjean ne relâcha pas la main de l'inspecteur, cela devenait une scène scandaleuse. Javert voulut se reculer mais le maire garda fermement ses doigts entre les siens.

« Monsieur !, répéta Javert, alarmé.

- Je me permets d'insister, inspecteur. »

Monsieur le maire ne voyait que le gris des yeux de Javert mais le policier, lui, était douloureusement conscient des regards posés sur eux.

« Inspecteur ?, demanda M. Madeleine, un soupçon d'autorité dans la voix.

- Fort bien monsieur le maire, capitula le policier.

- Merci Javert. »

M. Madeleine entraîna l'inspecteur au-milieu des danseurs. Il lâcha la main pour s'incliner avant de saisir son partenaire.

« Retirez vos gants, inspecteur. C'est plus respectueux. »

Javert hésita, fâché, puis se soumit, révélant ainsi la finesse de ses doigts. Valjean glissa sa main sur la taille de son compagnon et entremêla leurs doigts. Puis ils se mirent à doucement à valser.

« J'aurai préféré conduire, murmura Javert.

- Dans vos rêves inspecteur ! Jamais je ne me laisserais conduire. »

Et implicitement sa phrase continuait avec « par une femme ».

Javert secoua la tête, partagé entre la colère et l'amusement, avant de rétorquer :

« Vous oubliez qui je suis. Le danger que je représente. Pour vous.

- Le danger ? »

Les yeux de Javert étincelèrent un instant. Magnifiques.

« Oui, « monsieur Madeleine ». »

Ils étaient pressés l'un contre l'autre, ils tournoyaient. Javert se laissait mener. Soudain, Valjean le fit basculer en arrière durant la danse. Javert sursauta et laissa tomber sa tête en arrière. Ses mains se placèrent sur les épaules de Valjean et serrèrent. Un éclat de rire retentit. Surprenant tout le monde et ravissant le maire.

M. Madeleine eut follement envie d'embrasser la gorge de l'inspecteur mais il résista à cette impulsion. Il fit remonter lentement le policier entre ses bras et fut saisi en apercevant les yeux brillants de Javert. Sauvages !

« Oui, vous avez raison Javert, vous êtes dangereuse.

- Dangereux !, rectifia le policier, cinglant.

- Il y a trois détails qui détonnent dans votre déguisement inspecteur.

- Vraiment ?, s'amusa Javert. Et il vous a fallu tous ces mois pour vous en rendre compte ? »

La danse arrivait à sa fin, ils avaient valsé avec entrain, ne remarquant aucun des regards posés sur eux, indifférents au scandale qu'ils provoquaient, seulement accaparés l'un par l'autre.

« Tout d'abord votre bouche. Trop belle, trop sensuelle pour être celle d'un homme.

- Allez dire cela à mes hommes lorsque je leur hurle dessus !

- Ensuite vos cheveux. Trop longs, trop soyeux pour appartenir à un homme.

- Je suis un homme soigné. J'ai une réputation de propreté et de probité.

- Enfin, vos mains. Trop fines, trop douces pour être les appendices d'un sexe fort.

- Une paire de gants de cuir noir bien épais corrige cette image.

- Quel dommage de cacher de si jolis doigts, la complimenta Valjean.

- Monsieur, sourit Javert en levant les yeux au Ciel. La danse est terminée. »

Il fallut quelques instants à M. Madeleine pour relâcher l'inspecteur. Les deux hommes s'inclinèrent et quittèrent ensemble la salle de danse.

Ils furent aussitôt rejoints par M. de Rominy et un autre homme, M. Desmarest. Javert s'inclina profondément tandis que monsieur le maire serrait vigoureusement des mains, tout sourire.

« Une belle danse, messieurs. Vous devriez faire des heureuses, lança M. de Rominy, amusé.

- Pourquoi pas ?, » rétorqua monsieur Madeleine.

On se tourna vers l'inspecteur Javert mais il eut un sourire fugace et ironique avant de s'incliner à nouveau.

« Je dois décliner, monsieur. Je suis attendu au commissariat.

- A cette heure ? Aujourd'hui ? »

Monsieur le maire, surpris et atterré. Cela fit revenir le sourire de Javert.

« Je vous passerais l'expression du « crime ne dort jamais », mais le fait est qu'il y a une affaire à régler. Donc je vous remercie de m'avoir invité et vous souhaite une excellente soirée, messieurs. »

Javert allait s'incliner, encore, mais M. de Rominy le retint en posant une main sur son bras.

« Attendez inspecteur. Nous avons un présent pour vous.

- Un présent ?! »

Javert avait pâli mais il conserva son impassibilité. Cette fois, ce fut M. Desmarest qui intervint pour expliquer la situation.

« Pour avoir sauvé la vie de ma fille. Et son honneur, inspecteur.

- Mais ce n'est que mon devoir, messieurs. Il n'y a pas à m'offrir de récompense.

- Il aurait été plus simple de le faire dans votre bureau, en effet. »

SCÈNE IX

Cette parole, froide comme la glace, coupa profondément. Javert baissa la tête, mortifié. M. Madeleine n'apprécia pas le spectacle mais il ne dit rien. Une école contre l'humiliation de l'inspecteur !

Javert se soumit et s'excusa sans chercher à se justifier. Il resta au garde-à-vous, stoïque. Monsieur Desmarest fit apporter une boîte de bois, longue et précieuse, joliment ouvragée, puis la déposa entre les mains de l'inspecteur.

« Pour vous remercier, inspecteur. »

Javert dégela et remercia machinalement. Conscient de l'attente générale, il ouvrit la boîte et en sortit un magnifique pistolet d'officier. Javert le soupesa puis, encombré par la boîte, il fut soulagé de la donner à M. Madeleine qui s'était aimablement approché de lui pour l'en décharger.

L'inspecteur de police leva l'arme et la pointa en avant, appréciant le poids et la sensation, se tenant dans une position impeccable pour tirer.

« Vous voulez l'essayer, inspecteur ?, demanda M. de Rominy, content de cette attitude intéressée.

- Veuillez m'excuser, messieurs, se troubla l'inspecteur. Je vous remercie profondément mais c'est un trop beau présent pour un acte somme toute normal pour un policier.

- Normal ?, s'indigna monsieur Desmarest. Vous avez sauvé ma fille ! La vie de ma fille est un présent bien plus précieux qu'un pistolet !

- Bien sûr, monsieur, se reprit amèrement Javert. Mais on ne doit pas remercier un simple subalterne pour avoir accompli sa tâche. Tout autre policier aurait agi de la même façon. Je suis content d'avoir été là. Cette invitation est déjà un présent à mes yeux.

- On ne le dirait pas mais monsieur l'inspecteur a le sens de la bienséance tout compte fait, » lança M. de Rominy, venimeux.

Nouvelle attaque faite avec le sourire. Javert pâlissait, les yeux baissés.

« Paix Pierre !, opposa M. Desmarest. Paix pour notre inspecteur ! C'est un homme courageux, fier et sauvage. Il a sauvé ma fille, ta future belle-fille. N'oublie pas cela !

- Tu as raison André. J'oublie pourquoi il fallait remercier l'inspecteur. »

Un sourire enfin cordial apparut sur les lèvres du vieil aristocrate et M. de Rominy tendit la main au policier. Javert hésita une fraction de seconde puis il accepta la main tendue. Ensuite, il serra la main de M. Desmarest.

Enfin, farouche, il salua tout le monde en s'inclinant bien bas et quitta la salle.

Alors qu'il était en train de remettre son manteau, un homme s'approcha de lui et le fit soupirer avec irritation.

« M. Madeleine, vous êtes impossible !

- Je voulais les excuser. Je voulais m'excuser. Je...

- Vous oubliez qui je suis, monsieur. »

M. Madeleine s'était approché et se tenait tout proche de Javert, dans l'entrée plongée dans la pénombre de la maison des Rominy. Des éclats de la fête et de la danse leur parvenaient. Soudain, le policier leva la main et la posa sur la poitrine de monsieur le maire, la caressant un instant, coupant le souffle à ce dernier.

« Javert, murmura Valjean, essoufflé tout à coup.

- Moi je n'oublie pas qui vous êtes ! Jamais ! »

La main se retira et les yeux se firent glaciaux. Puis le policier s'en alla précipitamment.

M. Madeleine luttait pour reprendre son souffle. Oui, Javert était dangereux, à plus d'un titre. Mais n'était-ce pas ce qui faisait son charme ?

Puis il y eut l'incident avec la prostituée. Monsieur le maire était dans la rue, occupé à aider les malheureux à trouver un abri pour la nuit, à faire l'aumône. Un saint homme descendu du Ciel ! Lorsque les bruits d'une altercation lui parvinrent.

Monsieur le maire assista à la scène.

Une prostituée, maigre et laide, s'était jetée sur M. Bamatabois, elle le giflait. Javert apparut et posa simplement sa main sur l'épaule de la fille. Elle se calma et suivit le policier, le visage baissé et l'air d'une bête menée à l'abattoir.

Quant à Bamatabois, bien courageusement, il s'était enfui.

Monsieur le maire les regarda disparaître et vint aux nouvelles. On raconta l'affaire à M. Madeleine avec délectation, à grands renforts de détails croustillants. Une boule de neige, une moquerie, une insulte, une bagarre.

La fille avait été agressée, l'homme était fautif aussi. Monsieur le maire se décida à intervenir.

Lorsque M. Madeleine entra dans le petit poste de police, ce fut pour entendre la conversation entre le policier et la prostituée. Il apprit avec horreur le verdict de l'inspecteur. Six mois de prison ?!

La malheureuse plaidait pour son enfant, à genoux, devant Javert, impassible. Cela révolta le maire qui s'opposa fermement à son chef de la police. Fantine se leva et hagarde elle vint cracher au visage du maire.

Javert en blêmit et réagit violemment. Il était prêt à frapper la prostituée mais le maire retint son officier. La discussion s'envenima. Une fois de plus.

Dans la colère, M. Madeleine asséna les textes de loi à son chef de la police. Javert s'excusa d'insister et Valjean lui ordonna de sortir.

Un affront devant ses propres officiers ! Javert se plia, les mâchoires serrées, le regard brûlant de fureur.

Il était dangereux, c'était vrai. Il était dangereux et Valjean l'avait oublié.

Valjean ne revit plus Javert pendant six semaines ! Un mois et demi ! Quelque part, cela valait mieux mais malgré tout l'homme...la femme...lui manquait.

M. Madeleine aurait tellement voulu discuter, argumenter, réparer sa colère, s'expliquer..., s'excuser... Javert ne lui en laissa pas la possibilité.

L'inspecteur Walle avait perdu sa cordialité. Lors des rencontres avec le maire, il transmettait les rapports de l'inspecteur Javert avant de quitter la mairie aussitôt que possible. Il y avait un cap de franchi et on attendait le dénouement.

Soit le renvoi de Javert, soit la démission de celui-ci, pure et simple, mais cette situation ne pouvait pas durer.

A la surprise générale, ce fut Javert qui cassa le premier. On le vit traverser la ville, le visage impassible, mais le regard éteint. On le vit entrer dans la mairie et on comprit qu'il allait partir.

M. Madeleine regardait son chef de la police, consterné. Les nuits blanches avaient orné ses yeux de profondes cernes, ses mains tremblaient de fatigue nerveuse, Javert était toujours impeccable et là, on sentait le laisser-aller. Ce n'était pas dans ses habitudes.

M. Madeleine demanda, un peu sèchement, fâché par cette situation :

« Et bien Javert ? Qu'est-ce ? Qu'y a-t-il ?

- Il y a, monsieur le maire, qu'un acte coupable a été commis.

- Quel acte ?

- Un agent inférieur de l'autorité a manqué de respect à un magistrat de la façon la plus grave. Je viens, comme c'est mon devoir, porter le fait à votre connaissance.

- Quel est cet agent ?, demanda M. Madeleine.

- Moi, dit Javert.

- Vous ?

- Moi.

- Et quel est le magistrat qui aurait à se plaindre de l'agent ?

- Vous, monsieur le maire. »

Il y eut un silence surprise et monsieur Madeleine se dressa sur son fauteuil.

« Monsieur le maire, je viens vous prier de vouloir bien provoquer auprès de l'autorité ma destitution. »

M. Madeleine stupéfait ouvrit la bouche. Javert l'interrompit :

« Vous avez été injuste avec moi au sujet de cette fille il y a quelques semaines, soyez juste aujourd'hui.

- Javert ! Je ne comprends rien de ce que vous dites. De quoi parlez-vous ? De quel acte vous seriez-vous rendu coupable ?

- Il y a longtemps que je vous surveille, monsieur, longtemps que je vous suspecte d'être quelqu'un d'autre. La colère m'a poussé à vous dénoncer à la préfecture de police. »

Javert parlait les yeux baissés sur le sol. C'était là l'extrême limite de son courage. Il ne pouvait pas se résigner à regarder M. Madeleine dans les yeux.

Madeleine voyait ses épaules courbées, son allure de vaincu... Il eut pitié et cela lui fit mal de le voir ainsi.

Il préférait le voir bouillant de colère, les yeux étincelants...dangereux...

« Dénoncer comme quoi ?

- Comme ancien forçat ! Vous m'avez rappelé un homme que j'ai connu au bagne de Toulon, dénommé Jean Valjean.

- Jean Valjean ? »

Le nom abhorré et caché résonnait tellement étrangement dans le silence de ce bureau de maire...

« J'étais si sûr de moi, poursuivit sourdement Javert. Je me suis permis de... Dieu, chassez-moi ! La démission est un acte trop honorable !

- Qu'est-ce qui s'est passé ? »

M. Madeleine s'était levé et lentement il s'approchait de l'inspecteur. Il sentait monter l'angoisse dans le malheureux et une furieuse envie de le protéger le prenait.

« J'ai envoyé une lettre à Paris. On m'a répondu.

- Et ?

- On m'a traité de fou et on avait raison !

- C'est heureux que vous le croyez !

- Nécessairement. Le vrai Jean Valjean a été capturé et il passe aux Assises à Arras demain. »

M. Madeleine dut s'arrêter pour s'asseoir sur le bord de son bureau, affolé. Javert ne remarquait rien, entièrement accaparé par sa douleur.

« Le vrai Jean Valjean ?

- Un dénommé Champmathieu. Il joue les idiots mais cela ne le sauvera pas des galères.

- En est-on sûr ?

- Je l'ai vu. Je l'ai reconnu. Je suis un imbécile d'avoir pu penser autrement. Je vous prie de me pardonner, monsieur. »

Ces mots prononcés sur un ton aussi déchirant n'eurent pas l'effet escompté. Valjean était trop horrifié par l'histoire de ce malheureux homme condamné à sa place qu'il ne voyait pas la souffrance de l'inspecteur. Le courage qu'il avait du avoir pour s'excuser aussi profondément devant l'homme qui l'avait humilié de la sorte quelques semaines plus tôt devant ses propres officiers. La fierté et l'orgueil de l'inspecteur étaient brisés.

« Vous l'avez vu ?

- Oui, monsieur, soupira Javert, soulagé malgré tout d'avoir accompli son devoir. Je dois témoigner demain à ce procès. Je pars ce soir pour Arras. Mais... »

Une défaillance dans la voix puis Javert se reprit :

« Je vous prie de me destituer.

- Javert ! Je refuse !

- Non, monsieur ! Je vous en prie. J'ai failli, je dois être puni. Si un de mes subalternes avait agi de cette manière, je n'aurai eu aucun scrupule à le chasser. Je ne mérite pas un autre traitement pour avoir diffamé un magistrat. »

SCÈNE X

M. Madeleine reprit sa marche et s'approcha lentement de Javert, il aperçut les yeux gris de l'inspecteur. Il arrivait enfin à les capter et fut alarmé par le désespoir qui s'y reflétait.

« Qu'allez-vous devenir Javert ?

- Je suis toujours un homme. Je peux travailler en tant que tel...ou alors je peux redevenir une femme si le besoin s'en fait sentir.

- NON !, » glapit M. Madeleine.

Il saisit les mains du policier, stupéfait par leur tremblement.

« Je ne resterai pas à Montreuil, monsieur. Ne vous inquiétez pas ! Personne n'assistera à ma déchéance.

- Javert ! Je vous l'interdis !

- Et sinon, il y a toujours un moyen définitif de faire face à tout. »

Manipulation ou vérité ? En tout cas, cela fit réagir violemment M. Madeleine qui serra fort les doigts de Javert entremêlés dans les siens.

« Vous en useriez ?

- C'est une question d'honneur ! »

Valjean fut estomaqué. Il n'arriva pas à empêcher les doigts de le quitter et ne bougea pas davantage lorsqu'il vit Javert se diriger vers la porte. Il n'entendit les paroles de l'inspecteur qu'au moment où ce dernier répéta pour la troisième son titre :

« Monsieur le maire, je pars ce soir pour Arras. Je reviens demain pour reprendre mon poste en attendant mon renvoi. Nous réglerons cette affaire définitivement. »

Ce mot, « définitivement », ramena M. Madeleine à la vie. Il se précipita sur Javert et le retint en attrapant son bras. Il sentit le muscle se durcir sous son toucher, mais M. Madeleine n'en eut cure. Javert se rebella et voulut se libérer. Le maire retint Javert en usant de sa force.

« Non ! Je ne peux pas te laisser partir ainsi ! »

Aucun des deux ne nota l'utilisation du tutoiement. Javert se mit à trembler et il hurla :

« Lâchez-moi !

- Non, je ne te laisserai pas partir dans un état aussi bouleversé. Il faut qu'on discute !

- Je ne veux pas..., murmura Javert, paniqué.

- Calmez-vous Javert ! Je ne vous veux pas de mal mais je ne vous laisserai pas partir sans que vous ne m'ayez écouté. »

Le vouvoiement était revenu tandis que Valjean lâchait doucement le bras de Javert. Puis, lentement, il se recula. La soudaine crise de panique de l'inspecteur l'avait surpris, il ne voulait pas lui faire peur davantage.

« Bien. Maintenant écoutez-moi ! Je ne veux pas vous renvoyer et je ne veux pas de votre démission. Vous êtes un homme d'honneur ! Vous m'aviez prévenu que vous êtes dangereux, vous aviez raison. »

Valjean se tut pour reprendre son souffle. Il vit les yeux brillants de Javert posés sur lui, perplexes.

« Vous aviez raison à plus d'un titre, murmura le maire, un peu amer.

- Monsieur ?, fit Javert, d'une voix troublée, plus proche de la sienne que de celle de l'inspecteur.

- Regardez-moi Javert ! »

Doucement, M. Madeleine retira sa veste, puis son veston. Enfin, il hésita un instant avant d'ouvrir sa chemise et de la faire glisser sur ses épaules. Le maire se retourna alors pour dévoiler son dos, couvert de traces de coups de fouet.

Javert l'avait regardé faire, hypnotisé. Tout à coup, la femme se sentit troublée par cet homme. Un homme magnifique qui s'était intéressé à elle et non à Javert. Le premier homme à le faire. Et cet homme était Jean Valjean !

Elle s'approcha lentement de lui et tendit la main pour toucher les cicatrices. Valjean se retourna pour lui faire face, elle rougit de sa caresse. C'était le même geste que dans le couloir chez les Rominy mais sans la même signification. La main hésita, restant suspendue en l'air, puis les doigts caressèrent la poitrine de M. Madeleine, doucement, retraçant quelques cicatrices présentes ici aussi. La dure vie d'un forçat. Valjean se crispa sous le toucher.

Javert leva les yeux et regarda Valjean. Et non Madeleine. Elle avait peur...pour la première fois elle avait peur de l'homme...en tant que femme...

Valjean, lui, sentait monter l'envie de l'embrasser, poindre le désir. Il ne bougea pas, alors que maintenant la main caressait le torse, les muscles tendus, se perdant dans les poils grisonnants de la poitrine. Grisonnant comme les cheveux de Valjean. Le forçat avait plus de cinquante ans, le corps encore formé par le bagne et les travaux de force. Valjean frissonnait.

Un homme et une femme.

« Si vous ne vous arrêtez pas, je vais devoir vous embrasser, » souffla Valjean.

Javert tremblait, indécis, angoissé, terrifié.

Et Valjean agit enfin. Il laissa sa main caresser la joue de Javert puis défaire le ruban, libérant les cheveux de l'inspecteur. Une vague de cheveux, doux, d'un noir profond, cascada sur des épaules.

« Puis-je... ?, murmura Valjean, ravi de caresser la chevelure de l'inspecteur.

- Je n'ai jamais... Je...

- Jamais ? »

Javert baissa les yeux, honteux, les joues rougissantes. Comment Valjean avait-il pu voir un homme dans cette femme ? Comment personne ne s'en était-il rendu compte ?

Valjean se pencha et embrassa Javert, posant ses lèvres doucement sur celles de l'inspecteur. Les lèvres de Javert étaient pleines, douces. C'était vrai qu'elles n'allaient pas avec la froideur du visage. Puis Valjean prouva qu'il était un homme. Il prit la bouche de Javert en conquérant, forçant les lèvres à s'écarter pour lui laisser le passage, glissant sa langue. Ce ne fut pas une douce danse, enivrante, entre les deux langues mais une lutte, un combat. Javert se rebellait.

Valjean saisit les mains de l'inspecteur et les plaqua contre le mur, repoussant le corps pour le coincer sous sa force. Javert était épinglé, incapable de bouger, soumis à la puissance du forçat, incapable de penser. Valjean l'embrassait encore et encore. Enfin, il abandonna les lèvres de Javert, ravi de les voir rouges et gonflées. Sa bouche descendit ensuite dans le cou, la mâchoire, remontant vers l'oreille. Mais ce ne fut que lorsqu'il embrassa et suça le lobe de l'oreille que Javert se mit à gémir, perdant de la force dans les genoux.

Un homme et une femme !

Jean Valjean avait connu quelques femmes, il était déjà un adulte lorsqu'il avait été envoyé au bagne. Et le bagne l'avait frustré.

Il reprit les lèvres et relâcha les mains de l'inspecteur. Docilement, elles vinrent se placer sur ses épaules, pour le rapprocher, le retenir, le serrer. Valjean était satisfait.

Puis on frappa à la porte du bureau de monsieur le maire. Valjean et Javert sursautèrent. Ils se regardèrent et furent saisis.

Valjean était débraillé, disparu monsieur Madeleine et sa correction, ses yeux étincelaient de désir, il haletait fort et sa chemise avait disparu. Et Javert ! Dieu Javert ne pouvait plus mentir sur son sexe. Il était décoiffé, ses cheveux retombaient sur ses épaules, emmêlés. Valjean connaissait maintenant leur douceur. Ses lèvres brillaient, rouges, tentatrices, elles attiraient celles de Valjean. Ses yeux gris, si froids habituellement, brûlaient d'un feu profond.

Elle était belle !

On frappa à nouveau à la porte, avec une certaine impatience. Valjean hurla :

« UNE MINUTE ! »

Puis s'empressa de se rhabiller. Javert était encore sous le choc et il réagit à son tour avec vigueur, remettant de l'ordre dans sa tenue.

Enfin, le policier se plaça contre la fenêtre, tournant le dos à la pièce, se recomposant un visage. M. Madeleine ouvrit la porte et laissa entrer son secrétaire, vibrant de curiosité.

On nota les yeux brillants.

On pensa que le maire et son chef de la police avaient encore eu un de leurs débats houleux.

« Monsieur le maire, expliqua le secrétaire, c'est l'hôpital qui vous fait demander pour la femme Fantine.

- Je vais aller la voir. »

Le secrétaire resta à attendre son supérieur. Ostensiblement. Il cherchait à comprendre la scène qui venait de se produire entre les deux hommes.

Javert se retourna enfin, impassible, décevant le secrétaire à l'affût du moindre regard.

« Monsieur le maire, je vais prendre mon congé. »

Leurs yeux se rencontrèrent, le maire et le policier, un dialogue sans mots.

« Nous n'en avons pas terminé, inspecteur ! Je vous demande de venir chez moi ce soir pour que nous puissions régler cette affaire au mieux.

- Monsieur..., commença Javert, agacé.

- Non, inspecteur, coupa le maire. Vous ne faites rien sans mon assentiment ! Et je vous interdis de partir ce soir. Est-ce clair ?

- Oui, monsieur, claqua Javert. Très clair ! »

Le désir avait disparu, le désespoir aussi. Maintenant, c'était à nouveau la colère qui illuminait les vitraux de glace formant les yeux de l'inspecteur. Valjean dut combattre l'envie de l'embrasser pour se faire pardonner.

« A ce soir inspecteur.

- A votre service, monsieur le maire. »

Un titre jeté comme une insulte. Cela fit sourire de façon méprisante le secrétaire de monsieur Madeleine. Javert s'inclina et disparut du bureau en claquant fermement ses bottes sur le sol.

Le secrétaire leva les yeux au ciel mais ne rencontra pas de sourire sur les lèvres du maire.

Fantine se mourait, elle voulait sa fille, Cosette. Les gens tenant l'auberge de Montfermeil, les Thénardier, refusaient de la libérer. Valjean devait s'en charger lui-même.

Et puis Javert ! Dieu Javert ! Des mois que les deux hommes se tournaient autour, dansant sans fin. Valjean pensait à elle, bien sûr, mais il ne s'était pas rendu compte que ses sentiments étaient si profonds pour elle...pour lui...

Enfin, le plus urgent : Champmathieu et Arras. Il fallait régler cela, partir pour Arras et avouer la vérité ? Partir pour Arras et sauver cet homme ! Avouer la vérité ? Trouver une solution sans se compromettre ?

Valjean était pris dans ce dilemme.

Dés que Valjean put sortir de l'hôpital, après avoir vu et rassuré Fantine. Le cœur lourd en voyant l'état critique dans lequel se trouvait la malheureuse. Le maire fila à son domicile. Il espérait voir Javert, piaffant d'impatience, le regard mauvais et prêt au combat.

L'inspecteur n'était pas là !

Mécontent, le maire se dirigea vers le poste de police. Il réclama de voir l'inspecteur Javert immédiatement, sans aucune aménité dans la voix.

L'inspecteur n'était pas là !

On ignorait où se trouvait Javert. Sa patrouille était terminée depuis longtemps. Puis on se souvint d'Arras et de la convocation à témoigner reçue par le policier. Peut-être était-il parti pour Arras ?

SCÈNE XI

Cette fois, c'était l'inquiétude qui portait le maire lorsqu'il frappa à la porte de l'appartement de l'inspecteur.

L'inspecteur n'était pas là !

M. Madeleine, par acquis de conscience, interrogea la logeuse du policier. L'inspecteur Javert était parti un peu plus tôt. Il avait pris la diligence pour Arras. Une affaire à régler, avait-il dit.

« Avait-il l'air étrange en partant, madame ?, demanda M. Madeleine.

- Non, il était identique à lui-même… Raide comme un coup de trique ! »

Un sourire moqueur puis la femme ajouta, songeuse :

« Mais maintenant que vous le dites, il y a une chose bizarre, c'est vrai. En partant, l'inspecteur m'a dit qu'il avait une « dernière affaire à régler ». Une dernière ? Qu'avait voulu dire l'inspecteur ? »

La soif de ragot faisait briller les yeux de la vieille bavarde. Javert démissionnait ? Il était renvoyé ?

« Oui, une dernière affaire avant de pouvoir enfin se reposer, asséna sèchement le maire. L'inspecteur est un homme fatigué.

- Se reposer ? Je n'ai jamais vu l'inspecteur se reposer !

- Je lui ai ordonné de prendre quelques jours de congé. Cela ne lui a pas plu.

- J'imagine bien, » sourit la vieille femme.

Voilà pour les ragots et cela allait donner un peu de temps pour régler toutes ces affaires : Fantine, Cosette, Champmathieu, Javert… Surtout Javert !

Maître Scaufflaire loua son tilbury attelé à son petit Boulonnais blanc. Une bête pleine de vie. La somme que versa le maire pour le cheval et sa voiture frisait l'inconséquence mais M. Madeleine était pressé.

Il devait à tout prix arriver à Arras, si ce n'est avant Javert, que ce soit en même temps.

Valjean vivait une tempête d'émotions, toutes contradictoires qui faisaient battre son cœur comme un tambour de guerre. Que voulait faire Javert ?

Témoigner pour Champmathieu, c'était certain. Sauver l'homme des galères semblait sûr car Javert était un homme d'honneur. Et après ?

Valjean ne comprenait pas !

Embrasser l'inspecteur avait été si imprudent, lui montrer ses cicatrices était un acte irréfléchi commis dans le feu de l'action. Javert aurait pu l'arrêter sur le champ, utiliser son beau pistolet d'officier et l'emmener au poste.

Javert l'avait embrassé et s'était laissé embrasser. Il l'avait permis.

Mais il aurait pu revenir avec ses hommes pour procéder à l'arrestation du maire, ancien forçat. Qu'est-ce que la parole d'un tel homme aurait fait contre celle d'un officier des forces de l'ordre ? Jamais on aurait cru le maire expliquant à tout le monde que le chef de la police de Montreuil-Sur-Mer était une femme.

Au mieux, on se serait moqué de lui, au pire, on l'aurait frappé pour le faire taire.

Et Javert n'avait rien fait. Il était parti, comme convenu, pour Arras.

Que voulait faire Javert ?

Se rendre ? Ce serait ridicule ! Pourquoi ?

Arrêter le maire aurait été la seule solution raisonnable. Valjean se torturait l'esprit à chaque étape durant laquelle il devait laisser souffler le cheval, comme lui avait expliquer Maître Scaufflaire. Hesdin, Saint-Pol, Arras... Des problèmes avec la voiture, une roue brisée... Du temps perdu... Un voyage maudit...

Valjean arriva à huit heures du soir à Arras. Il utilisa le renom de M. Madeleine et se fit admettre dans la Cour d'Assises. La salle du tribunal était bondée.

Où en était l'affaire ?

Elle n'était pas terminée ?

Tout le monde semblait en plein désarroi. Le procureur tempêtait et Madeleine l'entendit.

« C'est inacceptable ! Il faut casser cet officier ! Pour qui se prend-il ?

- Ce fut une remarquable plaidoirie, maître, sourit le juge, espiègle.

- Changer son témoignage à la dernière minute ! Inacceptable !, répéta le procureur.

- Il s'est excusé, maître. Il est parti réclamer sa mise à pied.

- Des paroles en l'air ! Nous voilà bien attrapés ! »

Le juge riait, amusé par la colère pleine de vexation du procureur. Le public rit aussi. Ce qui irrita encore davantage l'homme vêtu de la robe rouge du procureur.

M. Madeleine, ne comprenant pas tout, se pencha vers un gendarme non loin.

« Où en est-on de l'affaire Champmathieu ?

- L'homme a été innocenté, monsieur.

- Dieu du Ciel ! Comment cela ?

- C'est l'inspecteur qui devait témoigner. Ce nommé Javert. Il est revenu sur sa déposition. Il a expliqué qu'il ne pouvait pas être fiable. Lui-même avait cru tenir Jean Valjean.

- Tenir Jean Valjean ?

- Champmathieu était ici plus pour une affaire d'identité que de vol de pommes, monsieur. On pensait tenir un forçat récidiviste, monsieur. Un dénommé Jean Valjean. Il a été reconnu par des forçats.

- Et le policier ?

- Il a formellement reconnu Jean Valjean la première fois, monsieur. Et là, il a dit que ce n'était pas lui. Car lui-même avait trouvé un Jean Valjean. Cocasse, non ? »

Le gendarme aussi trouvait la farce drôle.

« Deux Jean Valjean, cela fait beaucoup, n'est-ce-pas ? »

Valjean sentait une sueur froide dégouliner dans son dos lorsqu'il posa la prochaine question, indispensable.

« Et maintenant ? L'inspecteur est parti chercher son Valjean ?

- Non, monsieur, sourit le gendarme. L'inspecteur est un jobard. Il a avoué s'être trompé une fois encore. Il a demandé qu'on l'excuse et a exigé la libération de Champmathieu.

- Comment a-t-il prouvé l'innocence de Champmathieu ?

- En prouvant simplement que l'homme ne portait pas les cicatrices que tout condamné à dix-neuf ans de galère devrait porter.

- Les cicatrices ?

- Champmathieu n'a jamais eu à porter le double collier de fer, Valjean oui. C'était un homme sauvage et dangereux. Dix-neuf ans de collier et de boulet, cela laisse des marques que Champmathieu n'avait pas.

- Bien vu.

- Dommage que l'inspecteur n'y ait pas pensé avant. Il a brisé sa carrière aujourd'hui.

- Il a sauvé la vie d'un homme !, » rétorqua brutalement le maire de Montreuil.

Le gendarme renifla avec dédain. Un voleur de pommes !

« Et l'autre Jean Valjean ?, reprit impatiemment M. Madeleine.

- Même erreur manifestement. L'inspecteur est parti s'en charger.

- S'en charger ? »

La peur monta d'un coup, provoquant une accélération fulgurante du cœur de l'ancien forçat.

« Demander sa démission à Paris, j'imagine. A sa décharge, on peut dire que l'inspecteur semble vraiment désolé. C'est un homme d'honneur ! »

Et avant que le gendarme ne s'intéresse de trop près à lui, un inconnu posant tellement de questions sur un collègue, Valjean s'éloigna prudemment.

Un homme d'honneur !

Merde pour l'honneur !

Javert avait réussi à lui filer entre les doigts !

M. Madeleine se fit reconnaître du juge et demanda une confirmation pour les propos du gendarme. Le juge, heureux de parler avec le célèbre M. Madeleine, confirma tout. L'homme, Champmathieu, avait déjà été libéré, les trois forçats, ramenés à leur cellule, étaient revenus eux aussi sur leur déposition.

Devant la surprise affichée par M. Madeleine, le juge expliqua gentiment :

« Vous voyez, monsieur le maire. Si le policier n'avait rien dit, ils auraient poursuivi dans leurs élucubrations, mais comme l'uniforme a changé sa déposition, par la force d'habitude, ils ont imité l'autorité.

- Où est l'inspecteur ? »

L'inspecteur avait été renvoyé au diable.

Nul ne savait où Javert s'en était allé.

L'affaire Jean Valjean-Champmathieu était close.

Il faisait nuit noire.

Que faire ?

Valjean se sentait étourdi lorsqu'il retrouva l'extérieur. Il n'avait pas dormi, ni mangé depuis des heures, il avait conduit le tilbury, il avait eu tellement peur. Pour tout !

L'angoisse ne le quittait pas, elle changeait juste de sens. Il n'avait plus peur pour lui, pour le dénommé Champmathieu ou pour le bagne, il n'avait peur que pour Javert.

Il avait raté Javert de peu en fait, sans la roue peut-être aurait-il pu le voir ?

Valjean se secoua et retrouva l'auberge où il était descendu.

« Quand part la diligence pour Paris ?, demanda-t-il au patron.

- Elle est partie depuis longtemps.

- Je dois aller à Paris sur le champ. Je ne peux pas m'y rendre avec le tilbury et le cheval... Ce serait imprudent pour le cheval...

- Il y a une solution, monsieur. »

Enfin ? Son voyage avait été assez difficile comme cela.

« Il y a un transporteur de poissons. La marée doit arrivée à Paris le plus tôt possible. Il est dix heures, l'homme m'a dit qu'il partait à cette heure-là.

- La marée depuis Arras ?

- L'homme a une fille qui habite la ville. Il fait le détour de temps en temps.

- Où est-il ? »

On indiqua où il était. Valjean s'attabla et mangea un dîner rapide avant de rejoindre le transporteur de poissons.

L'homme était sur une place de la ville, en train de préparer ses chevaux. Il travaillait à la lumière d'une lanterne posée sur le sol et éclairant la scène d'une lueur fantomatique. Il ne fut pas surpris de voir arriver un passager impromptu. On négocia le prix et Valjean se retrouva assis au côté du cocher dans un chariot lourdement chargé, transporté au galop de quatre forts Boulonnais.

La marée devait arriver tôt. L'homme raconta sa vie de routier et ses histoires de chevaux eurent raison de M. Madeleine. Valjean s'endormit au côté du conducteur...

On le réveilla dans Paris, près de la grande place du marché aux poissons. Le jour était levé mais il était encore tôt. L'homme était fier de ses bêtes.

Valjean s'étira et bâilla.

« Quelle heure est-il ?

- Sept heures. Bien roulé, non ?

- Vos chevaux sont incroyables !, admit Valjean en souriant.

- Non, ils sont entraînés et je ne les pousse jamais à bout. On s'arrête, on souffle, on repart. Et de l'avoine pour la vigueur. »

Comme ce que Maître Scaufflaire avait recommandé à M. Madeleine ! Le maire se félicita d'avoir payé grassement l'aubergiste pour l'entretien et la garde du cheval et du tilbury.

Valjean descendit du véhicule, fatigué et affamé. Il devait aller à la Préfecture de Police.

SCÈNE XII

Valjean remercia l'homme et trouva un fiacre. Mais lorsqu'il se retrouva face à l'imposant bâtiment administratif, il hésita.

Valjean se regarda, sale, dépenaillé, et se fit peur. Il devait retrouver l'apparence soignée de M. Madeleine s'il voulait imposer ses vues.

Un riche bourgeois, patron d'industrie et maire d'une ville. Pas un voyageur mal peigné, sale et affamé.

Valjean entra dans une auberge et se fit servir un repas copieux et un bain. Ce n'était pas très régulier mais on accepta de se charger des caprices de ce drôle de magistrat. Valjean se lava, remit de l'ordre dans sa tenue, se coiffa, puis, une fois convenable, il se précipita dans le bureau du préfet.

Oui, il avait perdu du temps mais il devait en imposer à un préfet de police !

Qui sait ? Peut-être allait-on s'intéresser d'un peu trop près à ce magistrat accusé d'être un ancien forçat ? Il fallait être imposant et officiel.

On ne lui fit pas faire antichambre. On connaissait M. Madeleine, le maire de Montreuil-Sur-Mer. Et on l'attendait manifestement.

Le préfet, le comte d'Anglès, était un homme impressionnant, surtout assis ainsi derrière un bureau en lourd acajou... Il souriait...sans aucune aménité...

« Il ne fallait pas vous donner cette peine, monsieur Madeleine. L'affaire a été résolue. En toute discrétion.

- C'est-à-dire ?

- L'inspecteur Javert est venu tôt ce matin. A six heures figurez-vous ! Il s'est excusé et a expliqué comment il avait réglé l'affaire Champmathieu et la vôtre. »

M. Madeleine ne dit rien, atterré d'avoir raté Javert. Peut-être aurait-il du négliger son apparence ?

« Au moins Javert nous a protégé de la honte d'un faux témoignage. C'est déjà ça ! Quant à sa lettre de dénonciation à votre encontre, elle a été détruite par mes soins. »

Un sourire, un geste vers un poêle rougeoyant. M. Madeleine se dut d'apprécier le geste. Puis le sourire disparut, laissant la place à la consternation.

« Javert nous a fait assez honte comme cela.

- Où est l'inspecteur ?, demanda M. Madeleine.

- Javert nous a affirmé que vous aviez refusé de le destituer, est-ce vrai ?

- Il n'a pas menti. C'est un homme d'honneur !

- Oui, oui..., fit le préfet, d'un geste indifférent. Donc il a dit la vérité. Chabouillet l'a défendu, il sera content d'apprendre cela. Javert a toujours été son protégé. Depuis Toulon. Allez savoir pourquoi ? Un gitan venu de la gouttière !

- Où est Javert ?, répéta M. Madeleine, avec plus d'autorité dans la voix.

- Renvoyé !, daigna enfin répondre le préfet. Ce que vous pouvez vous permettre dans une petite ville de province ne peut pas être accepté à Paris. Un officier se permettant de dénoncer son supérieur sur une simple intuition. De la diffamation !

- Renvoyé ?, répéta M. Madeleine.

- Nous n'avons pas été trop dur, monsieur Madeleine, se défendit âprement le préfet. Nous lui avons épargné la honte de le chasser en public.

- Renvoyé ?! Mais où est Javert ?

- Aucune idée. Peut-être à la recherche d'une diligence ? Il a accepté de garder son poste le temps qu'un remplaçant soit nommé. Ce dont je me chargerai dans la semaine.

- Je ne voulais pas qu'il soit renvoyé !, s'écria sèchement M. Madeleine.

- Il était soulagé, vous savez. Il nous a remercié.

- Dieu ! Évidemment ! Il voulait être puni pour son erreur !

- Je vous l'ai dit, monsieur Madeleine. Cette affaire a été trop loin !

- C'est un homme d'honneur et un excellent policier, » clama Valjean, en colère.

Le préfet se tut, abasourdi.

Il regardait monsieur Madeleine, dressé face à lui, le poing frappant le bureau.

Son bureau !

« Une erreur ! Une dénonciation ! Allons, monsieur Madeleine !

- Un inspecteur de Première Classe qui dirigeait la police de ma ville ! Il a mal jugé mais il a fait amende honorable.

- Il vous a dénoncé !

- Il m'a supplié de le renvoyer ! Je vous demande de le réintégrer !

- M. Madeleine ! Monsieur le comte ! »

Une voix douce calma les deux hommes. Un inconnu venait d'entrer. Un homme assez âgé et souriant avec bienveillance.

« Chabouillet ! Vous tombez bien ! Voici un autre défenseur de votre Javert !

- Vous m'en voyez ravi, monsieur. Javert est un bon élément. »

Des yeux bleus, très clairs, se posèrent sur M. Madeleine et l'examinèrent avec attention. Valjean n'apprécia pas du tout l'examen et frémit.

Le préfet ne se rendait compte de rien, tout à sa colère.

« Ne reprenons pas ce débat, André ! Votre homme a failli. Il l'a dit lui-même et était convaincant.

- Javert a toujours été comme ça. Prompte à se punir. Tellement sûr de faillir. Il n'a fait que correspondre à l'image sombre qu'il a de lui-même. Se prouver le peu de valeurs qu'il s'accorde.

- Pourtant un inspecteur de Première Classe si jeune ? »

Valjean avait murmuré cela, ce qui provoqua un sourire réjoui sur les lèvres de M. Chabouillet...et effaça la suspicion...

« Il est jeune et impulsif, mais il apprendra à se contenir... Enfin il aurait appris..., conclut amèrement M. Chabouillet.

- Il apprendra !, fit M. Madeleine, sûr de lui. Qui est au courant de ce renvoi ?

- Nous trois, répondit le préfet, fâché qu'on ose ainsi se comporter devant lui. Il y a d'autres affaires plus graves à régler qu'un vieux forçat en maraude. C'est une affaire digne de Vidocq !

- Vous voulez reprendre Javert, monsieur Madeleine ?, demanda Chabouillet à Valjean.

- Il fait de l'excellent travail à Montreuil, il travaille aussi avec les autres communes de la région. Il s'est rendu indispensable.

- Nul n'est indispensable !, asséna le comte d'Anglès.

- Monsieur le préfet ! Je suis venu le plus vite qu'il m'a été possible. Je suis passé à Arras, je sais ce que Javert a dit, je suis venu à Paris pour vous voir. Je suis désolé d'avoir raté l'inspecteur sinon j'aurai contré ses projets. Je ne veux pas que cet homme paye pour un zèle excessif et un sens de l'honneur exacerbé.

- Un sens de l'honneur ?!, ricana d'Anglès.

- Il aurait pu laisser condamner Champmathieu. Il aurait pu se taire sur sa dénonciation à mon encontre. Il est venu me supplier de le chasser. Il a été à Arras pour témoigner de son erreur. Il aurait pu s'en abstenir. Oui ! Un sens de l'honneur ! Et maintenant... ? »

Valjean se troubla et sa voix se perdit. Il se reprit difficilement.

Les regards avaient évolué. Avant, on le regardait avec bienveillance et ironie, voire colère..., là, on s'inquiétait.

« Que vous a dit Javert ?

- Qu'il allait se tuer pour que cette affaire ne s'envenime pas. »

Et qu'il était prêt à se prostituer pour survivre s'il ne trouvait pas le courage de se suicider, ajouta Valjean in petto.

« Pardon ?! »

L'inquiétude devint angoisse. Surtout de la part du secrétaire de la préfecture, M. Chabouillet.

« Où est Javert ?, demanda encore une fois Valjean.

- Aucune idée, monsieur Madeleine, répondit M. Chabouillet. Il n'est pas de Paris. Javert a du retourner à Montreuil pour gérer son poste avant d'être remplacé.

- Je pars dans ce cas. »

Valjean se leva mais le préfet l'arrêta d'un geste.

« Mes hommes vous mèneront à la diligence qui part pour la Picardie dans une heure. Si Javert veut repartir pour Montreuil, il va forcément prendre celle-là.

- Et s'il n'y est pas ?

- Vous tenez vraiment à le garder ?, demanda le préfet, réellement surpris. Un tel voyage est assez impressionnant...surtout pour conserver un homme qui vous a diffamé...

- Oui, je sais, répondit sèchement M. Madeleine. Notre relation n'est pas bonne mais c'est un bon policier. Diligent, efficace, incorruptible. J'étais même prêt à demander une augmentation de son salaire ! Cette affaire ne change rien à l'opinion que j'ai de l'homme. C'est quelqu'un de valeur.

- C'est amusant, remarqua le comte d'Anglès, en souriant enfin.

- Comment cela ?

- Javert nous avait prévenu que vous pouviez venir pour lui. Il nous a tenu à peu près les mêmes mots à votre endroit. Vous avez fait du bon travail ensemble.

- Je souhaiterai le poursuivre. »

Le comte d'Anglès regardait M. Madeleine. Le maire de Montreuil-Sur-Mer. Enfin, il soupira et hocha la tête.

« Très bien. Nous allons oublier cette histoire. L'inspecteur est réintégré dans la police avec le même grade. Vous le ramenez à Montreuil et vous le gardez sous vos yeux. Hors de question qu'un nouveau scandale ait lieu à cause de lui !

- Merci monsieur le préfet ! »

PARTIE II

SCÈNE I

Monsieur Madeleine ne pouvait pas s'en empêcher. Il souriait, infiniment soulagé.

Le préfet se mit à rédiger un courrier puis le donna au maire.

« Pour Javert, expliqua le préfet. Il aura besoin de ça pour le croire. J'ai été un peu sec avec lui tout à l'heure. Il ne croira jamais à un revirement de ma part. »

Le sourire disparut aussitôt.

Où était Javert ?

« Pour le salaire de l'inspecteur, nous allons vérifier cela dans les semaines à venir.

- Ce n'est pas une demande de l'inspecteur, commença M. Madeleine.

- C'est évident, le coupa M. Chabouillet. Un homme aussi fier ne se serait pas abaissé à demander une faveur. Même si sa survie en dépendait.

- Et cependant vous l'avez renvoyé ?!, s'écria M. Madeleine, choqué.

- Vous êtes étrange, M. Madeleine, opposa le préfet. Vous oubliez que ce qu'a fait l'inspecteur est grave. C'est de la diffamation ! Cela aurait pu vous coûter votre carrière, votre usine, votre liberté ! Vous prenez cela trop à la légère !

- Et cela ne l'a pas fait ! Alors cessons de dramatiser ! Je vous remercie de me rendre mon chef de la police et je vais prendre congé.

- Je vous accompagne, » asséna M. Chabouillet, d'une voix qui n'admettant nul refus.

On salua le préfet avec déférence, puis on prit un fiacre. La Préfecture s'en chargea en effet, aux ordres et aux frais du secrétaire du Premier Bureau.

Nul besoin de déranger des policiers pour rejoindre la diligence.

« Ainsi vous vous inquiétez pour Javert ?, demanda M. Chabouillet, enfin loin de la présence de son supérieur hiérarchique.

- Oui, répondit M. Madeleine, avec un terrible sentiment de culpabilité. S'il m'a dénoncé de façon aussi cavalière, c'est que nous avons eu une dispute au sujet d'une arrestation. J'ai été dur avec lui et il s'est montré inflexible.

- Je me disais bien que Javert avait eu une raison pour agir aussi stupidement. Accuser sans preuve ? Mais la colère a toujours été sa faiblesse. La colère et la témérité.

- Pour cela, il n'a pas changé. »

Valjean souriait mais M. Chabouillet ne lui rendit pas son sourire. Il avait l'air sombre.

« Vous ne connaissez l'inspecteur que depuis deux ans, c'est cela ?

- Depuis son arrivée à Montreuil. Déjà deux ans ?

- Je connais Javert depuis vingt ans. Depuis qu'il était garde-chiourme à Toulon. C'est sa témérité qui m'a fait le remarquer.

- Sa témérité ?

- Et son sens du devoir ! Vous connaissez le bagne de Toulon, M. Madeleine ? »

Un frisson, un sourire, un mensonge.

« Non, M. Chabouillet.

- Imaginez l'Enfer sur Terre, un Enfer sous le soleil ! Javert était le plus jeune des gardes et le plus sûr. Il gérait ses hommes d'une main de maître. J'avais été envoyé pour inspecter le bagne de Toulon.

- A quelle fin ?

- Améliorer le système, figurez-vous ! Un rapport de quatre-cent quatre-vingt trois pages rédigé en vain. Et une inspection dont je me serais bien passé.

- Que s'est-il passé ?

- Une révolte sur un des chantiers. Un des gardiens avait été tué, un autre blessé... Et le troisième... Le troisième gardien se défendait courageusement. C'était Javert ! Il protégeait son collègue blessé, couché à terre, inconscient. »

Chabouillet se tut, perdu dans ses souvenirs. Valjean, lui, essayait de se souvenir. Mais en dix-neuf ans de bagne, il y avait eu tellement de révoltes. On tentait tous à un moment ou à un autre de s'enfuir... Et personne n'aimait Javert, le gitan. Sévère mais juste. Un peu cruel aussi. Impitoyable. Comme avec Fantine !

M. Chabouillet reprit, la voix lointaine :

« Ils étaient quatre forçats à entourer Javert. Javert faisait tournoyer sa matraque, sans rien dire. Je n'oublierai pas ça ! J'accompagnais les renforts, je voulais voir comment on mâtait une révolte. J'étais curieux. Je ne fus pas déçu. Les forçats nous ont vus et ont décidé de tenter le tout pour le tout. Ils se sont jetés sur Javert et Javert s'est porté au combat. D'un coup de matraque, il a réussi à en blesser un qui est tombé à terre, mais les autres l'ont fait chuter.

- Des blessures ?

- Ils l'ont bien arrangé mais Javert n'a pas perdu connaissance. Nous étions très proches du lieu du combat, il ne fallut que quelques minutes pour arrêter les mutins. Javert a refusé de rester à l'hôpital et a rejoint son poste le plus vite possible. Cela m'a plu ! Je voulais le voir à mes côtés. A Paris. Un tel homme dans mes services aurait été précieux.

- Et il est à Montreuil ?

- Je ne suis pas le préfet, M. Madeleine. Je n'ai que peu de pouvoir. La preuve ? Je n'ai rien pu faire pour empêcher son renvoi. »

Le fiacre arrivait sur la place d'où partaient les diligences de l'ouest. On chercha des yeux la silhouette si reconnaissable de l'inspecteur Javert. En vain.

M. Madeleine fut déçu.

« Javert est un homme de parole, monsieur Madeleine. S'il vous a dit qu'il réglerait son poste à Montreuil avant son départ, c'est ce qu'il va faire.

- Dieu du Ciel ! Je n'aurai jamais dû aller à Arras !, » s'écria Valjean, dépité.

M. Chabouillet plissa les yeux, un peu suspicieux, et examina attentivement le maire de Montreuil. L'homme dénoncé par Javert comme ancien forçat, avec sa carrure massive, ses larges épaules, sa légère claudication. Un étrange personnage.

« Sauf votre respect, monsieur Madeleine. Pourquoi êtes-vous allé à Arras ? »

Le danger était visible dans la douceur de la voix du secrétaire, dans la fixité de ses yeux, Valjean sentit une alarme retentir en lui.

« Je voulais suivre Javert et l'empêcher de faire une bêtise. Après ce qu'il m'avait laissé entendre, j'ai eu peur pour lui. »

Un demi mensonge.

Cela inquiéta assez M. Chabouillet pour que l'interrogatoire cesse aussitôt.

« Après la révolte, lorsque Javert put reprendre son poste, la première chose qu'il fit fut de demander son renvoi.

- Pourquoi ?

- Il s'est estimé responsable de la révolte des forçats placés sous sa surveillance. Bien entendu, c'était une absurdité et le directeur a refusé de lui obéir. Javert n'a pas changé. Sévère avec les autres mais plus encore avec lui-même. Tenez-moi informé de la suite des événements.

- Vous de même, je vous prie, monsieur Chabouillet. »

Une même pensée fit briller leurs yeux.

« Cela peut prendre des jours avant qu'on ne découvre son corps, voire des semaines. Si jamais Javert...

- Dites-le moi si vous avez des nouvelles !, le coupa précipitamment Valjean.

- Très bien, monsieur Madeleine. »

M. Madeleine serra la main de M. Chabouillet et prit la diligence en direction de Montreuil-Sur-Mer. Un long voyage en perspective mais il était encore tôt.

Il arriverait le lendemain au matin.

Où était Javert ?

M. Madeleine arriva à Montreuil, épuisé, affamé, dépenaillé. Il descendit de la voiture et tituba jusqu'au poste de police. Il fit peur à l'inspecteur Walle. Ce dernier se leva pour soutenir le maire.

« Monsieur le maire ?! Que se passe-t-il ? Où étiez-vous passé ?

- Paix Walle !, grogna le maire, trop fatigué pour s'exprimer correctement. Où est Javert ?

- Javert ? Mais il est parti.

- Parti ?! »

Le peu de couleurs quitta le visage de M. Madeleine et celui-ci s'effondra, inconscient. La dernière chose que Valjean entendit fut le cri d'appel de Walle.

Quelques heures avaient dû se passer avant qu'il ne se réveille. La chambre était plongée dans l'obscurité. Valjean sentait une horrible migraine le tenir. Il voulut se lever mais une main ferme le retint. Puis une voix exaspérée retentit :

« Calmez-vous monsieur le maire !

- Javert ! »

Un soulagement incommensurable saisit Valjean. Le maire tendit la main. Après un temps d'incertitude, Javert s'en empara.

« Dieu ! Tu es là !, murmura Valjean, attendri.

- Vous êtes impossible ! Dormez !

- Tu seras là ? A mon réveil ? »

Un rire amusé retentit dans le silence.

« Que vais-je bien pouvoir faire de vous, Jean Valjean ? »

Valjean replongea dans l'inconscience tandis qu'une main lui caressait le front, à la recherche de la fièvre.

Le prochain réveil fut plus conscient. Les rideaux étaient tirés et la lumière pénétrait dans la pièce. La froide lumière hivernale. Valjean constata aussitôt l'absence de l'inspecteur. A sa place il y avait Sœur Simplice, tout sourire.

« Monsieur Madeleine ! Quelle joie de vous vous réveillé ! »

M. Madeleine voulut se redresser mais une faiblesse le prit. Sœur Simplice se précipita à son secours, inquiété.

« Vous êtes faible, monsieur. Il vous faut manger ! Courir les routes à votre âge ! Ce n'est pas prudent !

- Javert ?

- L'inspecteur est retourné à son poste il y a une heure. Il ne pouvait pas rester plus longtemps. Il m'a dit de vous dire qu'il se chargeait de tout. »

Un magnifique sourire illumina les traits austères de la nonne.

« Et il m'a aussi ordonnée de vous surveiller pour vous empêcher de faire d'autres bêtises !

- Cher Javert..., ne put s'empêcher de murmurer M. Madeleine.

- C'est un homme bien, tout compte fait. Qui l'eût cru ? »

Oui, qui l'eût cru ?

Sœur Simplice apporta un repas consistant au maire qui le dévora. Depuis combien de temps n'avait-il pas mangé ? Sur la route, à la poursuite de Javert ? Il se souvint de Paris...mais depuis ?

Il n'avait pas dîné la veille de son arrivée, trop inquiet. Il avait patienté de son mieux en déambulant dans sa chambre avant de s'écrouler de fatigue. Déraisonnable !

SCÈNE II

La journée se passa doucement.

Valjean avait dormi douze heures d'affilée, la ville de Montreuil avait vécu dans l'inquiétude de perdre son maire bien-aimé. On remercia la présence de Javert, l'inspecteur avait pris les choses en main et gérait d'une main de maître. Surveillant l'usine, surveillant les rues, surveillant la femme Fantine...puis surveillant le maire...

Cependant, il était visible que l'inspecteur était épuisé. Lui aussi était parti dans la nuit. On parlait d'Arras, d'un procès contre un certain forçat nommé Jean Valjean. Bamatabois était parmi les jurés. On racontait la honte de Javert, son aveu sur son erreur et sa promesse de régler cette affaire au plus tôt.

Et Javert était là !

Le soir vint.

Valjean, fatigué d'être couché et maintenant plus reposé, se leva et s'habilla, prêt à partir marcher en ville. Trouver Javert. Lui donner la lettre.

M. Madeleine voulait aussi envoyer des hommes pour ramener la voiture et le cheval de Maître Scaufflaire.

Bref, le maire s'habilla chaudement et sortit. Il heurta un visiteur nocturne devant sa porte.

Il s'excusa et reconnut l'inspecteur Walle.

« Monsieur le maire ! Vous êtes déjà debout ?

- Je vais mieux. Ce n'était que de la fatigue. Je voulais me promener... Je...

- Il est parti chercher l'enfant de la femme Fantine, annonça Walle en souriant, amusé d'entendre le maire buter sur les mots.

- Quoi ?!

- Javert n'est pas là, monsieur. Il est parti pour Montfermeil chercher l'enfant de la femme Fantine. Il a expliqué que cela faisait partie des dossiers qu'il lui fallait clore.

- Il est parti seul ?

- Non. Le sergent Durand l'accompagne. »

Valjean ne savait pas quoi dire. Devant son air distrait, Walle reprit en souriant toujours :

« Vous devriez peut-être rentrer chez vous, monsieur le maire. Javert sera de retour dans deux jours au plus tôt.

- Vous avez raison. Je suis encore un peu affaibli. Bonsoir inspecteur.

- Bonsoir, monsieur le maire. »

Valjean allait disparaître dans sa maison lorsque Walle, n'y tenant plus, dévoila la vraie raison de sa venue.

« Dites monsieur le maire...

- Oui Walle ?

- Avec les gars, on se demande. Enfin, on voudrait savoir...

- Oui Walle ?

- Est-ce que vous avez destitué Javert ? Ou est-ce qu'il a démissionné ?

- Pourquoi cette question Walle ?

- Parce que Javert agit comme s'il mettait son poste au net avant de partir. Il a réglé toutes les affaires en cours, il m'a donné les clés du commissariat, il m'a expliqué comment gérer la paperasse... Et pourtant, il est toujours là. Et vous semblez le chercher partout. On ne sait pas quoi en penser nous autres ! Et on n'est pas les seuls dans la ville.

- Nous sommes en désaccord, Javert et moi, mais nous nous efforçons de régler les choses.

- Donc l'inspecteur n'est pas renvoyé ?

- Non, Walle. »

Un réel soulagement apparut sur le visage de l'inspecteur. Walle devait avoir une trentaine d'années, pas plus. Il retrouva son sourire amical.

« Tant mieux ! Je ne veux pas remplacer Javert. Gérer la paperasse, très peu pour moi ! C'est plus facile d'obéir à des ordres qu'à en donner.

- L'inspecteur Javert est fait pour cela, sourit le maire.

- Oui, en effet. Chez lui, c'est inné ! Ce doit être son côté garde-chiourme qui ressort ! »

Les deux hommes rirent, même si ce fut un rire un peu forcé chez Jean Valjean.

Il fallut attendre trois jours en fait. Trois jours durant lesquels le maire reprit son travail à l'usine et sa charge de maire.

Le cheval et la voiture de Maître Scaufflaire revint accompagnée d'un policier envoyé sur l'ordre de M. Madeleine. Ce fut la seule chose que Valjean réussit à gérer sans trop de peine.

Trois jours d'attente fébrile !

Puis au soir du troisième jour, le maire vint rendre sa visite habituelle à Fantine à l'hôpital et la trouva en grande conversation. Avec une petite fille, maigre et pâlotte, mais dont le sourire était éblouissant. Le maire fut gêné de déranger cette scène intime mais Fantine le vit et lui sourit avec joie.

« Tiens ma Cosette ! Voici le gentil monsieur Madeleine. C'est grâce à lui que je suis soignée.

- Oui, maman, fit la petite voix enfantine. Monsieur Javert m'a parlé de lui. »

La fillette lui souriait aussi maintenant et Valjean sentit son cœur battre plus fort. Il s'approcha et salua.

« Qu'est-ce que M. Javert a dit de moi ?, demanda doucement le maire.

- Que vous étiez un homme bon et gentil et que vous alliez vous occuper de moi et de ma maman.

- Vraiment ?

- Et qu'il fallait avoir confiance en vous.

- Où est l'inspecteur ? »

Valjean posa paisiblement cette question. Il avait peur d'effrayer Fantine mais la malheureuse n'avait plus peur du policier.

« Il est parti, expliqua-t-elle simplement. Il s'est excusé de ne pas m'avoir cru.

- C'est un homme sévère mais juste !, lança M. Madeleine, désolé de la cruauté de Javert à l'encontre de Fantine.

- Il m'a même dit qu'il avait convoqué monsieur Bamatabois pour lui parler de l'agression...même si une simple boule de neige n'est qu'une blague.

- M. Bamatabois a agi comme un imbécile, affirma sèchement M. Madeleine. C'est bien de le remettre à sa place.

- Cher monsieur Madeleine, murmura Fantine, dévoilant son sourire édenté.

- Reposez-vous Fantine. Je vais m'occuper de Cosette. Elle va vivre avec moi le temps de votre rétablissement, si vous le souhaitez bien entendu ?

- Ce serait mon vœu le plus cher, monsieur Madeleine. Tu le veux ma Cosette ? Vivre chez le gentil M. Madeleine ? »

Fantine avait parlé à sa fille d'une voix si douce, si tendre... Cela fit chaud au cœur de Valjean.

Mais la petite fille avait d'autres idées.

« Pourquoi pas chez M. Javert ? »

Il y eut un rire amusé à l'idée de l'inspecteur, coincé chez lui avec une gamine de sept ans.

« Non, petite Cosette, répondit M. Madeleine. Monsieur Javert est un homme occupé et il vit dans un tout petit logement.

- Je suis toute petite !, rétorqua Cosette.

- Et il a beaucoup de travail !

- Il m'a fait monter sur son cheval ! Il n'a qu'à me faire dormir à l'écurie ! Je pourrais m'occuper de son cheval, je l'ai déjà fait à l'auberge. »

Cette fois, l'image d'une petite fille se chargeant des chevaux et des menus travaux domestiques ne fit pas sourire...mais grincer des dents...

« Cosette, opposa le maire, gentiment. Tu vivras chez moi tant que ta maman est trop malade. Ensuite nous aviserons. Soit vous trouverez un logement toutes les deux, soit vous resterez dans ma demeure. Elle est assez grande pour loger tout le monde. »

Cosette n'était pas convaincue mais les yeux de Fantine brillèrent de joie.

« Écoute monsieur Madeleine, ma chérie. Tu reviendras me voir tous les jours.

- Et tu vas aller à l'école, ajouta monsieur le maire. Tu auras ainsi des amies pour jouer avec toi. »

Ce furent aux yeux de Cosette de briller de joie. Finalement, la petite fille acquiesça.

« D'accord maman. D'accord monsieur Madeleine. »

Maman...

Ce mot si simple, si doux, fut le plus puissant des remèdes pour Fantine. Elle sourit, heureuse et tendit la main à sa fille. Ce furent des embrassades attendrissantes entre la mère et sa fille. Puis Sœur Simplice vint chercher l'enfant, il fallait que sa mère se repose.

« Attendez M. Madeleine !, » lança Fantine pour le retenir.

M. Madeleine revint à son chevet et saisit à son tour la main que Fantine lui tendait.

« Merci, monsieur. Vous êtes un ange descendu du Ciel !

- C'est l'inspecteur Javert qui a été chercher votre fille, rectifia doucement Valjean.

- Oui, mais il l'a fait sur votre ordre. Même s'il regrette de m'avoir traitée aussi mal, ce n'est pas lui qui a voulu sauver ma fille.

- Je vais m'occuper de votre petite Cosette. Essayez de vous reposer et de vous soigner.

- Et après ?

- Cosette est en âge d'aller à l'école. Je m'occupe d'elle. Je vous le promets. »

Fantine embrassa la main de M. Madeleine et les larmes vinrent toutes seules.

Valjean se chargea de la petite fille avec joie. Sœur Simplice accepta de s'installer chez le maire, en attendant de trouver une autre solution. Il allait falloir engager une nourrice.

Et tout à coup la demeure si austère du maire de Montreuil se colora et devint pleine de vie.

Il y avait un enfant à la maison !

La seule ombre au tableau était Javert. Valjean se retrouva accaparé par la petite Cosette, il fallut la nourrir, lui trouver un lit, lui choisir une chambre, lui fournir une garde-robe, lui lire une histoire..., lui offrir de l'amour...

Jean Valjean en avait un cœur débordant. La nuit s'épaississait lorsque la petite s'endormit enfin, épuisée par les émotions de la journée.

Maintenant Javert !

Puis Valjean vit l'heure qu'il était et songea aux ragots. Que penserait la logeuse de l'inspecteur s'il venait en pleine nuit chez Javert ?

N'avait-il pas déjà assez couru après l'inspecteur ?

Oui, il oubliait la bienséance... Javert avait raison.

Mais Valjean se précipita sur son manteau.

Merde la bienséance !

M. Madeleine avait toujours la lettre du préfet à donner à Javert. L'homme pensait toujours qu'il était renvoyé et il pouvait agir de façon inconsidérée. Valjean se retrouva bientôt dans la nuit, face à l'immeuble où vit l'inspecteur.

Combien de fois lui a-t-on dit que l'inspecteur était parti ? Il ne voulait pas l'entendre une fois encore !

Valjean n'hésita plus et entra dans l'immeuble. Doucement. Le plus discrètement possible. N'était-il pas un roi de l'évasion ? Ou du moins un spécialiste...

Il se retrouva devant la porte du meublé de Javert. Et il frappa.

On ouvrit aussitôt.

L'inspecteur ne dormait pas.

« Vous ?, fit Javert, décontenancé.

- Chut ! Laissez moi entrer ! »

SCÈNE III

Javert s'écarta devant l'insistance du maire, trop abasourdi pour réagir. Il le contempla avec stupeur.

« Que faites-vous debout ? Où est la fille ?

- Chez moi..., » répondit distraitement Valjean.

Il avait eu raison ! Dieu du Ciel ! Il avait pris la bonne décision !

Javert était en chemise et pantalon. Sur son lit se trouvaient une pile de vêtements, assez maigre, et quelques livres. Sur le sol, il y avait une malle ouverte. Ce n'était pas difficile de comprendre ce que Javert se préparait à faire.

Il avait pris la bonne décision !

Valjean était partagé entre le soulagement et la colère.

« Que pensez-vous faire inspecteur ? »

Surpris par ce ton autoritaire, Javert se redressa puis se fâcha.

« Mon devoir, monsieur. Je dois partir !

- Non ! Votre devoir est à Montreuil !

- Vous m'avez suivi jusqu'à Paris, je suppose ?, demanda Javert, d'une voix lasse.

- En effet et...

- Vous devez donc avoir appris mon renvoi, monsieur, poursuivit le policier, en coupant sans vergogne la parole à son supérieur.

- Oui, lâcha sèchement M. Madeleine.

- Alors il n'y a pas à discuter. Veuillez m'excuser, la diligence part tôt demain et je suis fatigué.

- Et j'ai obtenu votre réaffectation dans le servie, compléta sobrement Valjean. Vous restez inspecteur de Première Classe, nommé à Montreuil pour y occuper le poste de chef de la police.

- Quelle est cette blague ? »

M. Madeleine ne prit pas la peine de répondre et tendit la lettre du préfet à Javert. Le policier la prit et la lut. Il blêmit et dut s'asseoir pour se reprendre. Valjean se porta à son aide, ignorant le regard sombre que lui jeta l'inspecteur.

« Comment... ?, murmura Javert. M. d'Anglès a été clair. J'ai failli... Je...

- Le préfet a revu sa position quant à vous. Il a écouté mes arguments. Montreuil a besoin de vous !

- Montreuil ou vous ? »

La question était posée sans aménité. Valjean se mit à rougir, embarrassé.

« Cela dépend de vous... Montreuil seule importe...

- Walle m'a parlé de vous. De votre inquiétude à mon égard. De votre harcèlement.

- Mon harcèlement ?

- Je ne coucherai pas avec vous !, asséna vigoureusement le policier.

- Je sais ! Vous me l'avez déjà dit ! »

Le sourire amusé de monsieur le maire agaça positivement l'inspecteur de police.

« Vous êtes exaspérant !, jeta sèchement Javert. Et stupide ! »

Javert s'était relevé et s'approchait de Valjean, les yeux brillants de colère. Tellement fatigué. Il n'arrivait plus à se contenir. Monsieur le maire avait le don de le faire sortir de ses gonds.

« Stupide ?

- Vous montrer à la préfecture de Paris ?! Chez le préfet ?! Chabouillet a été à Toulon, il aurait pu vous reconnaître ! Ils avaient ma lettre ! Mes soupçons ! Merde Valjean ! Et s'ils m'avaient pris au sérieux ? S'ils... »

Javert ne put continuer à parler. Il baissa les yeux, furieusement gêné et furieusement énervé de l'être.

« Pardonnez-moi, monsieur, réussit à prononcer le policier d'une voix à peu près stable. Il faut que je prépare mes affaires. Cela ne change rien ! »

Valjean sourit, incapable de s'en empêcher. Il reconnaissait les signaux que lui envoyait la malheureuse femme affolée devant lui...malgré elle... Il avait plus d'expérience qu'elle. Il voulait la rassurer.

Il se porta à la rencontre de Javert.

« Pourquoi ne pas m'avoir dénoncé ?, murmura-t-il la voix soyeuse.

- Dieu monsieur !, glapit Javert, alarmé de le voir si proche de lui...d'elle...

- Pourquoi m'avoir protégé ?

- Je... »

Javert recula et se retrouva coincé contre le mur. Il voulut se dégager mais Valjean était devant lui.

« Pourquoi ?, insista Valjean.

- Je ne pouvais pas, avoua Javert.

- Que suis-je pour vous ?

- Un homme bon et exaspérant...

- Émilie..., » souffla Valjean.

Et le maire se pencha doucement pour prendre les lèvres de l'inspecteur. Il en avait rêvé...depuis la dernière fois. Combien de jours ? Il n'en dormait plus.

« Traite-moi d'imbécile mais je ne pouvais pas te laisser partir, chuchota Valjean.

- Valjean, rétorqua-t-elle, puis plus doucement, Jean. »

Les lèvres se touchèrent enfin.

Le baiser, d'abord doux, devint vite affamé. Cette fois, Javert s'attendait à sa réaction, il se crispa avant de se soumettre.

Un homme et une femme.

Javert devait en convenir, il était une femme...

Ils s'embrassaient, avec vigueur, passion, puis, tout à coup, ils se rendirent compte de l'heure et de l'endroit. Ils étaient seuls, c'était la nuit, dans l'appartement de l'inspecteur, tout était calme et silencieux.

Seuls !

Et Javert s'affola ! Il se mit à repousser Valjean.

« N'aie pas peur de moi, murmura monsieur le maire. Je ne te forcerai à rien. Jamais !

- Je ne coucherai pas avec toi !, répéta encore Javert, incertain.

- Rien de ce que tu ne veuilles ! Mais je t'en prie, ne pars pas !

- Pourquoi ?

- Je crois que je suis amoureux de toi, » avoua Valjean.

Émilie Javert fut surprise d'entendre ces mots, elle s'était toujours dit que jamais elle ne les entendrait et surtout pas pour sa propre personne.

Cela la laissa abasourdie.

« Exaspérant, stupide..., séduisant...

- Séduisant ?, reprit Valjean étonné.

- Tu me tentes... »

Un sourire suffisant, tellement réjoui. Javert posa ses lèvres sur celles du forçat pour l'effacer.

« Ne pars pas, je t'en prie !, supplia M. Madeleine. Tu m'as sauvé...

- Très bien, fit Javert, vaincu. Je reste à Montreuil.

- Merci. »

S'en suivit un baiser plein de tendresse que Javert brisa.

« Maintenant partez monsieur le maire ! Si quelqu'un vous a vu...

- J'ai été prudent !, asséna Valjean.

- Je n'ai jamais rencontré quelqu'un d'aussi imprudent !

- Demain, tu viendras me donner ton rapport ?

- Tu veux que nos rencontres deviennent quotidiennes ? »

Javert sourit, amusée et Valjean la prit dans ses bras, la serrant fort contre lui, la rapprochant au plus près de son corps.

« Oui ! Je veux des rapports quotidiens ! Et ne m'envoie plus Walle ! C'est toi que je veux !

- Et tu me donneras aussi une tasse de thé ?

- Tout ce que tu veux !

- Demain, dans votre bureau, monsieur le maire !

- Inspecteur ! »

Ils rirent, un peu grisés par cette situation puis après un dernier baiser, ils se séparèrent.

Valjean ne fit attention à rien. Il était heureux ! Les soucis disparaissaient. Arras, Champmathieu, Fantine, Cosette, la peur du bagne...et ses lèvres gardaient le souvenir des lèvres de Javert. Il était amoureux !

La nuit fut pleine de rêves un peu trop sensuels. Valjean dut se prendre vigoureusement en main pour apaiser son corps et calmer la fièvre. Une nuit de fièvre ! Cela ne lui était pas arrivé depuis des lustres ! Depuis Toulon !

Puis une journée, longue et morne, succéda à la tension des derniers jours. Le seul rayon de soleil fut la petite Cosette, bavardant gaiement, questionnant sans fin, appelant pour sa maman, s'apprivoisant doucement.

Valjean l'accompagna à l'hôpital. Fantine n'était pas sauvée, toujours malade et faible qu'elle était, mais sa fille la soignait mieux que les drogues. Qui sait ? Le docteur parlait de possible rémission !

Valjean pria le Ciel !

Plus l'heure du rapport de l'inspecteur approchait, plus la nervosité de monsieur le maire se voyait. A tel point que son secrétaire s'en inquiéta.

« Vous êtes fatigué, monsieur. Votre voyage ne vous a pas fait de bien. Voulez-vous que j'aille chercher M. Dubois, votre premier adjoint ? Il saura gérer le rapport de l'inspecteur !

- Non, je vous remercie. Je saurai faire face ! »

Un sourire bienveillant pour soulager et pour renvoyer ce diable de curieux. Puis monsieur le maire attendit son chef de la police.

Enfin, on annonça l'inspecteur Javert et Valjean dut lutter pour rester neutre à cette annonce.

Valjean fut saisi par l'apparition.

L'inspecteur avait fait un effort avec son uniforme, les boutons avaient été soigneusement polis, les bottes étaient bien cirées, les favoris avaient été taillés. Habituellement, l'inspecteur était impeccable, aussi strict avec ses boutons qu'avec sa vie. Mais il avait toujours une fine couche de poussière ou un peu de boue sur ses bottes ou sur son uniforme, ses mains étaient souvent tachées d'encre ou de graisse de pistolet. C'était ainsi.

C'était la fin de la journée, Javert avait patrouillé, travaillé, rédigé des rapports...

Mais là ! Il était magnifique !

Ce qui surprit profondément Valjean ! Il fut impressionné par l'homme pour une fois, sans chercher à retrouver la femme cachée derrière lui.

Le secrétaire fit entrer l'inspecteur puis disparut.

Valjean se levait en souriant mais avant qu'il ne commette quelque imprudence, Javert avait posé un doigt impératif sur sa bouche.

Puis le policier s'écria :

« Monsieur le maire, à votre -vous entendre mon rapport tout de suite ?

- Fort bien inspecteur, je vous écoute !

- Je ne serais pas long... »

Et Javert commença à raconter comment ses hommes s'étaient chargés d'un souci sur les remparts. Il restait au garde-à-vous.

Valjean s'approcha et doucement, il défit le ruban retenant les cheveux de l'inspecteur. Il les caressa, admirant leur douceur une fois encore. Ensuite, il se pencha et embrassa une joue avant de prendre les lèvres.

Faisant cesser le verbiage incessant du policier.

SCÈNE IV

La sensation des favoris contre sa peau était toujours étrange, Valjean rêvait de les arracher. Javert se tut, rendant le baiser avec la même violence.

« Viens ce soir, chez moi, murmura Valjean.

- Tu es fou ?, répondit Javert dans le même ton.

- Nous pouvons avoir un simple dîner puis un jeu d'échecs. C'est ce qui se fait entre amis ou collègues. »

Valjean se voulait pressant, serrant la femme dans ses bras, exigeant par ses baisers langoureux. Il sut qu'il avait vaincu les réticences de l'inspecteur lorsque Javert souffla :

« Et ta logeuse ?

- Aux petits soins de Cosette ! Elle sera heureuse de me savoir avec un ami ! Je suis un homme si seul.

- Est-ce raisonnable ?, reprit Javert, l'humeur assombrie. Il n'y a pas longtemps on se disputait, j'ai encore beaucoup de colère contre toi !

- Nous nous voyons pour faire la paix.

- Dîner, échecs, discussion... As-tu autre chose en tête Jean Valjean ? »

Entendre son nom dans la bouche de Javert lui faisait toujours de l'effet. Peur, désir, surprise... Difficile à démêler ! Il sourit sans répondre.

« Très bien, accepta Javert. Ce soir je vais venir chez toi !

- J'ai hâte ! »

Puis l'inspecteur reprit son rapport, ignorant la main tenant la sienne et la bouche glissant dans sa nuque.

Ensuite, Javert disparut de la mairie pour retourner à son poste.

Monsieur le maire géra le sien avec célérité. Il avait été absent sans prévenir alors il compensait. Enfin, lorsqu'il bâilla de fatigue, son secrétaire le renvoya chez lui sans ménagement.

Toute la ville avait été si inquiète pour son maire, il ne fallait pas qu'il s'épuise à la tâche. Mais cela arrangea Valjean. Le maire courut chez lui, il y trouva Cosette en compagnie de sa logeuse. La petite fille avait passé la journée à l'école et revenait de l'hôpital, où elle avait eu le droit de dîner avec sa mère.

En fait, elle attendait M. Madeleine pour lui souhaiter une bonne nuit et l'écouter lui raconter une histoire.

Cela arrangeait aussi Valjean, avec une petite pointe de culpabilité. La petite fille devait aller se coucher. L'enfant eut son baiser du soir, son histoire, puis elle se coucha, le sourire aux lèvres. Les terreurs nocturnes dues aux Thénardier étaient moins régulières. La petite Cosette était heureuse.

Demain, se promit M. Madeleine, il emmènerait lui-même Cosette à l'école !

Enfin seuls, M. Madeleine apprit à sa logeuse, Mme Delacour, la venue de l'inspecteur Javert pour le dîner. La pauvre femme gronda le maire de faire cela dans la précipitation. Si elle avait su avant, elle aurait cuisiné un coq au vin ou un lapin au cidre, là il allait falloir se contenter d'un peu de poulet avec quelques légumes.

M. Madeleine rassura la vieille femme. Cela suffirait avec une bouteille de vin.

Les deux hommes avaient à parler !

La logeuse se tut, songeant à la rumeur évoquant Arras, Javert avouant s'être trompé et une promesse de démissionner lancée avec conviction par le policier.

On frappa à la porte.

La logeuse s'y rendit et bientôt elle fit entrer Javert. L'inspecteur était toujours dans son uniforme, fatigué après une journée de travail. M. Madeleine se tourna vers la vieille femme et la congédia avec le sourire :

« Merci, madame Delacour, vous pouvez disposer de votre soirée !

- Merci, monsieur le maire mais vous ne voulez pas que je vous serve ?

- Non merci, madame. Nous avons à parler l'inspecteur et moi-même.

- Bien, » conclut simplement la vieille femme.

Javert n'avait rien dit, il était resté droit et raide, au garde-à-vous, dans son uniforme impeccablement sanglé.

Dès que le bruit de la porte d'entrée retentit, il se permit un sourire, amusé, plein d'ironie.

« Nous avons à parler ?

- Oui, inspecteur.

- De quoi voulez-vous parler, monsieur le maire ?

- De toi... »

Un baiser. Monsieur le maire s'était rapproché de son chef de la police pour l'embrasser profondément. Les mains de Javert retrouvèrent naturellement leur place sur la nuque de Valjean. Incroyable comme ce geste devenait, en effet, naturel.

« De moi..., » poursuivit la voix déjà essoufflée de monsieur Madeleine.

Un autre baiser. Cette fois les hanches de Valjean s'avancèrent à la rencontre de celles de Javert, les rapprochant au plus près.

« De nous...

- Qu'y a-t-il à en dire ?, souffla le policier, moqueur.

- Il y a tout à en dire. »

Elle rit.

Car ce n'était plus lui, c'était elle !

Puis elle se mordit la lèvre lorsque la bouche de Valjean se perdit dans son cou, glissant sur l'oreille.

« Mais d'abord dînons ! »

Elle frémit, un peu perdue lorsqu'il la lâcha. Il avait toujours ce sourire suffisant, tellement masculin. Elle eut envie de le gifler tandis qu'il l'entraînait vers la table déjà prête. Valjean la servit, attentionné, lui faisant lever les yeux au ciel.

Mais une fois encore, l'inspecteur ne mangea quasiment rien. Le sourire disparut et M. Madeleine fronça les sourcils.

« Vous devez manger, inspecteur !

- M'obliger à manger n'appartient pas à votre juridiction, monsieur le maire. Ou allez-vous me citer des articles de loi ? »

Une remarque pleine de venin et des yeux étincelants, Valjean recula, douché.

« Non, aucun article de loi. Seulement une inquiétude légitime ! Tu dois manger !

- Je ne mange pas beaucoup, tu le sais, fit Javert, conciliant.

- Le café, le pain..., cela me suffit.

- Je vais devoir t'inviter chaque jour pour te forcer à manger correctement.

- Jean..., » dit-elle en souriant.

Il ne put s'en empêcher, Valjean tendit la main et captura les doigts de Javert. Et l'inspecteur eut un regard amusé.

La femme devait commencer à découvrir l'étendue du pouvoir qu'elle possédait sur cet homme.

Lentement, elle récupéra ses doigts de la poigne de Valjean. Puis elle sortit une fiole de la poche intérieure de son uniforme et, utilisant son mouchoir, elle versa quelques gouttes d'un liquide incolore sur le tissus.

Elle s'en frotta les joues et, tirant doucement, elle retira les favoris. Son sourire toujours en place, elle les enveloppa dans le mouchoir soigneusement et les glissa dans sa poche. Enfin, elle défit sa queue de cheval si austère et sa chevelure cascada sur ses épaules.

Toujours le même sourire !

Valjean abandonna le repas pour se jeter à ses genoux et capturer ses lèvres. Ses mains caressaient la peau douce des joues, un peu irritée par les favoris. Le baiser s'approfondit puis Valjean se releva, les yeux brillants de désir. Il tendit la main et murmura simplement :

« Viens !

- Où m'emmènes-tu ? »

« Dans mon lit, voulait hurler Valjean, dans ma chambre, dans mes bras... », il répondit doucement :

« Un dernier verre avant de nous quitter ?

- Très bien, » rétorqua la femme.

Car elle était une femme ! Ses yeux, sa bouche, ses mains... Elle pouvait mentir sur sa taille, sur sa carrure, sur sa voix..

Mais plus à Jean Valjean !

L'illusion de l'inspecteur Javert venait de disparaître !

M. Madeleine entraîna la femme en uniforme jusque dans sa bibliothèque. Une petite pièce chaleureuse, avec un feu crépitant et une table d'échecs...et un canapé sur lequel ils se laissèrent tomber.

Les bouches se retrouvèrent, les mains partirent découvrir le corps de l'autre, les caresses se faisaient plus audacieuses. Valjean força Javert à s'étendre sous sa carrure. La femme lutta un peu avant de s'abandonner. Elle se mit à gémir lorsque les lèvres de l'homme trouvèrent son cou, son oreille, suçant et mordant le pouls, le lobe...

Elle murmura le prénom du forçat lorsqu'une main trouva un sein et le caressa à-travers le tissus épais de l'uniforme.

« Jean...

- Reste cette nuit, » murmura Valjean, pressant.

Un peu étourdie, Javert mit du temps pour répondre.

« Ne sois pas ridicule ! Un inspecteur de police quittant la demeure de son supérieur au lever du jour ?! De quoi cela aura l'air ?

- Je te veux..., gémit Valjean, angoissé.

- La décence te permet encore une heure sourit la femme. Je ne suis pas bon aux échecs.

- Moi non plus... »

Un sourire partagé et les lèvres se retrouvèrent encore, les bouches s'ouvrirent et les langues dansèrent. Ils apprenaient, de mieux en mieux.

Javert gémit fort lorsque les mains de Valjean défirent son col de cuir, ouvrant chaque bouton de son uniforme, puis de sa chemise, pressées de toucher la peau.

La femme se crispa alors qu'eut lieu la première touche.

« Doucement, murmura Valjean. Calme-toi !

- Je n'ai jamais... Je... Dieu ! »

Valjean fut impressionné par le rouge intense qui colora la peau de la femme.

« Tu ne risques rien avec moi !

- Menteur, siffla-t-elle.

- Rien de ce que tu ne souhaites. Veux-tu que je m'éloigne ?

- Tais-toi ! »

Elle reprit ses lèvres, le forçant à s'approcher au plus près avec une prise vicieuse. Elle trembla alors que la bouche du forçat quittait la sienne pour descendre dans son cou, puis dans sa gorge, puis sur sa poitrine. Frustré à cause du bandage qui emprisonnait les seins, Valjean remonta au niveau de son visage.

« Retire-moi ça ! S'il-te-plaît !

- Tu vas être déçu...

- Pourquoi ? Tu me plais... Je te désire... Je veux te voir... »

Elle ne répondit pas, elle le repoussa fermement. Il s'éloigna, les yeux égarés. Désappointé.

D'un geste souple, elle retira sa veste d'uniforme pour la laisser tomber à terre, puis la chemise suivit le même chemin, tandis que Valjean l'aidait à la faire passer sur ses épaules.

Enfin, elle hésita.

Elle le regarda intensément et baissa les yeux, gênée. Il se rapprocha et caressa son visage, doucement.

« Tu n'es pas obligée...

- Pourquoi crois-tu que je ne t'ai pas dénoncé ?

- Veux-tu que je me déshabille aussi ? »

SCÈNE V

Elle le regarda à nouveau, perdue, puis hocha la tête. Il porta ses mains à sa propre veste et lentement, il se mit à se déshabiller.

Elle le regardait, aussi fascinée que la première fois.

Doucement, il retira la veste, il défit sa cravate et ouvrit les boutons de sa chemise avant de la faire tomber à terre. Dévoilant la peau, les cicatrices, le passé du bagnard.

Il leva ensuite les mains pour bien se montrer.

Ce geste sortit Javert de sa transe.

« Jean, » souffla-t-elle.

A nouveau, elle laissa ses mains courir sur le torse massif de l'ancien forçat, retraçant les cicatrices, une caresse à le rendre fou.

Jean Valjean était beau. Un homme fort, musclé, un homme abîmé par le bagne mais resté magnifique. Un homme abîmé par elle ! Elle n'arrivait pas à comprendre comment Jean Valjean pouvait oublier ce détail du passé.

Puis elle se décida. Elle était courageuse !

Elle glissa ses mains dans son dos et défit l'attache qui retenait le bandage. La poitrine fut libérée.

Aussitôt, Javert se recoucha, honteuse, et tendit les mains pour attirer Jean Valjean. L'homme lui obéit, silencieux et désireux.

Ce fut une sensation intense de sentir la peau nue de l'autre contre la sienne.

Les bouches se retrouvèrent et les caresses reprirent, plus douces, pleines de révérence. Elle se cambra encore lorsqu'une main chaude et forte lui caressa un sein.

« Pourquoi devrais-je être déçu ?, demanda gentiment Valjean.

- Je ne suis pas... Mes seins sont... Dieu c'est difficile ! Tu comprends ?

- Je comprends que tu es une belle femme et que tu me rends fou...

- Une belle femme ?, répéta-t-elle, interloquée.

- Béni soit ce coup de couteau ! »

Elle rit, imitée par Valjean puis son rire devint gémissement lorsque la bouche de l'homme retrouva sa poitrine et taquina un mamelon.

Valjean avait très bien compris les scrupules de la femme. Une vie passée dans un bandage serré avait abîmé irrémédiablement la poitrine, c'était un fait. Javert avait des seins, petits et sensibles, si doux. Justes faits pour une paume de main d'homme.

Justes faits pour ses mains.

« Jean, gémit-elle encore en laissant ses mains toucher les cheveux soyeux du forçat.

- Émilie... Belle, douce... Mon Émilie. »

Elle souriait, perdue dans l'amour de Jean Valjean.

« Mon inspecteur..., poursuivait le forçat, taquin.

- Monsieur le maire..., » répondit la femme, espiègle.

Valjean se retenait de caresser plus bas, c'était la première fois. C'était leur première fois. C'était sa première fois. Ils n'allaient pas faire l'amour sur un canapé. Ils étaient mal installés, imbriqués l'un contre l'autre.

Pour leur première fois, Valjean voulait aimer Javert dans son lit. Et Valjean rêvait d'emporter la femme entre ses bras jusque dans sa chambre.

Il allait s'y résoudre lorsque les cloches sonnèrent dans la nuit.

Minuit !

Javert sursauta, dégrisé, les yeux gris, concentrés. Elle se redressa, repoussant son compagnon.

« Merde !, fit-elle simplement.

- Reste cette nuit, » répéta Valjean, tentateur, essayant de reprendre ses lèvres, de la faire basculer à nouveau.

Mais l'inspecteur se rebella et résista à la tentative d'embrassade.

« Sois raisonnable ! Je dois partir, c'est une heure indue !

- Je m'en fous, grogna Valjean. Reste avec moi !

- J'habite à un quart d'heure à pied ! Il n'y a aucune excuse valable pour que je dorme chez toi.

- Tu n'as pas envie de moi ?

- Dieu Jean ! Il ne s'agit pas de ce que je veux mais de ce que je dois ! De ce que nous devons ! »

Elle le repoussa encore puis s'assit sur le canapé. Il la contemplait, égaré, tandis qu'elle se levait et se rhabillait.

Bandage sur la poitrine, chemise, uniforme, favoris. Il ne lui fallut que quelques minutes pour redevenir l'inspecteur Javert.

Enfin, elle regarda à son tour Jean Valjean, resté assis sur le canapé, toujours torse nu.

Elle se pencha et l'embrassa, il retrouva la sensation maintenant familière des favoris frottant sa peau. Il la détesta encore plus.

« Tu reviendras demain ?, demanda-t-il d'une voix brisée.

- Non Jean !, répondit-elle durement. Je ne peux pas venir tous les jours !

- Mais..., commença à argumenter Valjean.

- Non ! Nous ne pouvons pas nous le permettre !

- Tu es si dure ! Tu ne m'aimes pas ? »

Perdu, il était perdu. Découragé. Elle eut pitié de lui et s'assit à ses côtés.

« Je pense à M. Madeleine, à sa carrière. Je pense à l'inspecteur Javert, à son autorité. Je pense à ce qu'il se passerait si les gens apprenaient que nous nous voyons de cette façon. Combien de temps penses-tu que nous conserverions nos postes respectifs ?

- Je m'en fous ! Je te l'ai dit !

- Non !, claqua-t-elle. Tu ne t'en fous pas ! Songe à ton usine ! Songe à Cosette ! »

Vicieuse, elle savait frapper où cela faisait mal. Valjean baissa la tête, désespéré mais dompté. Non, il ne s'en foutait pas, il avait des responsabilités.

« Mais la décence me permet d'accepter un dîner chez M. Madeleine. Disons une fois par semaine ?

- Tu ne m'aimes pas ?, » répéta-t-il, pressant.

Elle saisit doucement son visage et le rapprocha de sa bouche afin de l'embrasser, tendrement.

« Je ne sais pas, avoua-t-elle enfin, mais je tiens à toi ! Tu es exaspérant ! J'ai de l'affection pour toi. »

Il était déçu mais ne le montra pas trop. Il allait devoir se contenter de cela. Peut-être, un jour, l'affection allait se transformer en amour ?

La femme ajouta, d'une voix pleine d'amertume :

« Sinon je t'aurai dénoncé sans hésiter !

- Le terrible inspecteur Javert !, murmura Valjean en caressant la joue cachée sous les favoris touffus.

- A demain monsieur Madeleine ! »

Javert se leva, fermement décidée à partir, et s'inclina avec déférence devant son supérieur hiérarchique avant de quitter la pièce. Valjean se précipita à sa suite et le rejoignit dans l'entrée de la maison.

Javert mettait ses gants, le chapeau était déjà sur sa tête et la canne coincée sous son bras. Il eut une grimace éloquente en voyant le maire devant lui, à demi nu.

C'était comme si la scène dans la bibliothèque n'avait jamais eu lieu !

« Prenez garde au froid, monsieur le maire !, lança la voix dure du policier.

- Je ne risque rien, répondit amèrement Valjean. Je suis en feu !

- Dieu ! Sois raisonnable ! »

Elle avait murmuré cela alors que Valjean la reprenait dans ses bras et l'embrassait avec passion.

Enfin, elle repoussa monsieur le maire et s'enfuit dans la nuit.

Elle sut garder un visage impassible en marchant dans les rues. Surtout lorsqu'elle croisa une prostituée, accompagnée d'un marin aviné.

« Bonsoir inspecteur ! Toujours dehors à cette heure ? La soirée a été longue chez m'sieur le maire !

- La ferme, » grogna le policier.

Javert entendit le rire de la femme résonner dans la nuit, moqueur et vulgaire.

Le lendemain, Javert sut qu'il avait eu raison d'agir ainsi. Ses hommes, la ville, tous savaient que le maire avait dîné avec son inspecteur la veille. Que les deux hommes avaient joué aux échecs et que la soirée s'était prolongée très tard dans la nuit.

Ses officiers le regardèrent en souriant, un peu moqueur, et Walle lui demanda doucement qui avait gagné aux échecs.

« Monsieur le maire, » lâcha Javert.

Et l'air farouche de leur inspecteur ne poussa pas les policiers à l'interroger davantage sur la soirée.

Pour le rapport, Javert repoussa Valjean, poursuivant son exposé, attentif aux bruits venant du couloir. Le secrétaire avait été trop obséquieux, trop curieux. Intéressé ! A la fin, Javert murmura dans le creux de l'oreille de Valjean :

« C'est trop dangereux !

- Tu te méfies trop ! »

Un baiser, des caresses et Javert n'aima pas du tout le regard amusé et goguenard du secrétaire posé sur lui.

Il fallait que cela cesse rapidement avant qu'une rumeur ne naisse de leur rapprochement.

Le lendemain, Javert ne vint pas au rapport, Walle le remplaça. Le surlendemain, aussi.

Le troisième jour, Valjean n'y tint plus, il ne voulait plus interférer avec le travail de l'inspecteur mais Javert...Émilie...lui manquait.

« Où est l'inspecteur Javert ?, demanda M. Madeleine à l'inspecteur Walle en lui coupant la parole durant la lecture de son rapport.

- Absent, monsieur le maire, répondit gentiment Walle, en faisant mine de ne pas avoir remarqué l'impolitesse de son supérieur.

- Absent ? Comment cela ?

- Vous n'êtes pas au courant ?, réagit Walle avec stupeur. L'inspecteur fait l'objet d'une enquête sur son travail.

- Une enquête ?

- Une inspection interne si vous préférez. Demandée par Paris. L'affaire d'Arras n'a pas fait de bien à l'inspecteur. Sa réputation en a pâti.

- Où est-il ?

- A Arras, asséna Walle, un peu sèchement, comme si cela devait être évident. Il a été convoqué chez le procureur. M. Duhamel.

- Quand reviendra-t-il ?

- Aucune idée, monsieur le maire. Mais ces affaires peuvent prendre du temps. »

Une enquête interne ?!

Pouvait-on pousser Javert à la démission ?!

Les derniers mots de l'inspecteur Walle avant de revenir à son rapport firent froid dans le dos.

« Parfois le policier ne revient pas dans son ancien poste. Il peut être immédiatement muté ailleurs ou chassé du service. »

SCÈNE VI

Encore deux jours et Javert revint. Mais il continua à envoyer l'inspecteur Walle pour le rapport. L'homme avait du travail à rattraper.

« Il est tourmenté, raconta l'inspecteur Walle, inquiet pour son chef. Il n'a pas été renvoyé mais il s'en est fallu de peu. Il est surveillé dorénavant.

- Les imbéciles !, ne put s'empêcher de lancer Valjean.

- On l'a mis à l'épreuve. Il va être encore plus imprudent. Déjà cette nuit... »

Walle se troubla et se tut. Maudit M. Madeleine et son sourire bienveillant ! Il savait soutirer les confidences même du plus fermé des hommes.

« Cette nuit ?, fit la voix doucereuse du maire.

- L'inspecteur nous a expliqué ce que le procureur d'Arras attend de lui. Ainsi que la préfecture de Paris. Javert doit faire ses preuves. Et...

- Faire ses preuves ?!

- Il a pris toutes les patrouilles de nuit. Hier il était au pied des remparts et dans l'ancien quartier des docks. Il y eu une agression, Javert s'est interposé. Il a sauvé la fille, une pute... Pardon monsieur le maire !

- Poursuivez Walle !, ordonna monsieur Madeleine, pendu aux lèvres du policier.

- Javert et revenu au poste accompagné d'un batelier de la Canche. L'homme était menotté et Javert avait le visage en sang.

- Seigneur !

- Le type a frappé la tête de Javert contre le mur avant que l'inspecteur ne l'arrête.

- Vous ne m'en avez rien dit !, fit M. Madeleine, accusateur.

- L'inspecteur n'a pas jugé utile de mentionner cet incident dans son rapport, monsieur, se justifia Walle.

- Il est impossible ! »

Il est impossible mais réaliste.

M. Madeleine reçut quelques jours plus tard la visite du procureur de la Cour d'Assises d'Arras en personne. M. Duhamel. Valjean le reconnut et offrit un sourire affable.

« Monsieur Madeleine, je sais que vous êtes venu au tribunal pour cette lamentable affaire Champmathieu. C'est une regrettable histoire !

- J'ai félicité mon inspecteur pour son honnêteté. »

M. Madeleine était un homme bon, bienveillant et compatissant. Le procureur serra les dents.

« Félicité ?! Cet homme est un imbécile ! Un incompétent !

- L'inspecteur Javert est venu me voir pour m'exposer ses doutes. Il craignait d'avoir parlé trop vite et d'avoir écouté un peu trop l'avis des trois forçats. Il le regrettait !

- Il aurait dû le dire avant !

- Il a vécu ces semaines dans le doute puis il est parti témoigner et avouer son erreur. Il aurait pu se taire... »

Et ainsi faire condamner un innocent..., poursuivait in petto M. Madeleine. Cela n'échappa pas au procureur qui grimaça amèrement.

« Pourquoi êtes-vous venu monsieur Madeleine ?, demanda abruptement M. Duhamel.

- J'espérais arriver plus tôt et le soutenir. On n'aurait pas osé s'en prendre à lui et exiger sa démission. »

Le procureur se sentit visé et soutint le regard si doux de M. Madeleine, le saint maire de Montreuil. Si doux...trop doux... Il en devenait inquiétant.

« L'inspecteur nous a quand même parlé d'un deuxième Jean Valjean !, clama M. Duhamel, méprisant.

- Oui je sais. Il m'en a parlé à moi aussi.

- De qui s'agit-il cette fois-ci ?

- De moi-même. »

Un sourire si doux. M. Madeleine parlait posément, avec une certaine bonhommie de bon aloi.

Valjean jouait avec le feu mais il fallait chasser le procureur sur un argument définitif.

L'homme le regardait avec stupeur.

« Javert est fou !, lâcha Duhamel.

- Non ! Il est suspicieux. Il m'a parlé de ses soupçons et nous avons discuté posément. Tout a été oublié puis il a appris l'affaire Champmathieu.

- On l'a cité à témoigner, l'ordre est venu de Paris. Je n'ai pas compris pourquoi.

- Javert a été garde à Toulon, il est le plus à même de reconnaître Jean Valjean.

- La preuve !, rétorqua le procureur, goguenard. Deux Jean Valjean !

- Et deux fois, Javert a reconnu s'être trompé.

- Il faut le renvoyer séance tenante !

- Il l'a été ! »

Nouvelle surprise pour le procureur !

M. Madeleine hocha la tête, attristé.

« L'inspecteur a été à Paris en quittant Arras et a demandé son renvoi de la police. On le lui a accordé.

- Mais..., commença le procureur, abasourdi.

- L'inspecteur est un homme de parole. Il a dit qu'il réglerait cette affaire, il l'a fait !

- Mais alors que fait-il encore ici ?

- J'ai plaidé sa cause à Paris auprès du préfet en personne et j'ai obtenu sa réintégration.

- Pourquoi ? L'homme vous a diffamé !

- Une erreur de jugement ne change par une impression favorable ni une carrière digne d'éloges.

- Une erreur de jugement ?, » répéta le procureur, estomaqué.

Et le silence retomba sur la conversation quelques instants.

« Bon..., reprit doucement M. Duhamel. Je suis impressionné par votre bienveillance, monsieur Madeleine.

- Non, sourit le maire. C'est purement intéressé. L'inspecteur est indispensable à Montreuil. Il connaît bien la ville et ses soucis. Et j'ai prévu d'agrandir l'usine, ce qui va amener de nouveaux habitants et donc de nouveaux soucis.

- Bon, répéta le procureur. Vous estimez que le travail de l'inspecteur est satisfaisant ?

- Excellent ! Javert est quelqu'un de dévoué, d'intègre, d'incorruptible...et d'honnête !

- Bon, » dit encore une fois le procureur.

Il était ennuyé, lui qui espérait pouvoir compter sur le soutien du maire afin de casser le policier définitivement.

« Mon conseil municipal ne tarit pas d'éloges sur lui également !, » ajouta M. Madeleine en souriant toujours.

Bienveillant. Convaincant. Autoritaire.

Ce fut une réunion désagréable que celle qui suivit le retour d'Arras. Bamatabois avait rapporté l'affaire Champmathieu dans les détails. On blâma Javert comme de juste. On se moqua de lui. On exigea son renvoi.

Dieu merci cette réunion eut lieu en l'absence du chef de la police sinon Javert serait parti en claquant la porte.

Mais M. Madeleine défendit l'inspecteur. Il raconta son voyage à Arras puis Paris pour le ramener. Il rappela tout le bien que l'inspecteur avait apporté à la ville. Madeleine fustigea des yeux chaque membre du conseil municipal, en particulier MM. Bamatabois et Desmarest.

On se rendit aux arguments du maire, on acquiesça du bout des lèvres et on salua l'initiative de M. Madeleine.

Oui Javert était dévoué, honnête, intègre...mais Dieu ! Qu'est-ce que l'homme était antipathique !

Dire que le conseil municipal ne tarissait pas d'éloges sur Javert était une exagération mais pas si éloignée de la vérité que cela.

Javert avait protégé la ville de nombreux problèmes et souvent au péril de sa propre vie.

Le procurer était ennuyé, il voulait casser Javert, le renvoyer avec brio, il se retrouvait face à la bonté de M. Madeleine, face à un protecteur sans faille.

Puis M. Madeleine asséna le coup de grâce en souriant.

« M. Chabouillet, le secrétaire du préfet de police, était heureux du retour en service de son protégé. Lui et le comte d'Anglès ont validé la réintégration de l'inspecteur Javert à Montreuil-Sur-Mer. »

Voilà ! C'était tout !

L'enquête interne devait s'arrêter là !

L'inspecteur Javert avait tenu parole, il a voulu partir, il a obtenu le renvoi, mais c'était ses protecteurs qui avaient lutté pour le garder à son poste.

Et quels protecteurs !

Le procureur, M. Duhamel, décida de s'avouer vaincu. Le dossier de l'inspecteur Javert était plutôt bon, c 'était vrai. Il aurait pu se taire et laisser emprisonner un innocent. Voire le laisser aller à la guillotine. C'était juste.

« Bon, s'écria le procureur. C'est une regrettable histoire mais il est vrai que cela prouve l'honnêteté de l'inspecteur.

- Et son courage, » ajouta M. Madeleine.

Ce mot fit réfléchir le procureur. Il demanda, d'une voix indifférente :

« L'inspecteur a été blessé plusieurs fois durant son travail, m'a-t-on dit ?

- En effet. Hier soir encore, il a été blessé au visage. Un criminel a cogné la tête de l'inspecteur contre un mur alors que Javert l'empêchait d'agresser une femme.

- Il était seul ?!, fit le procureur, étonné.

- Toujours ! Notre inspecteur est un homme courageux mais son courage frise souvent la témérité.

- Il cherche à compenser ses erreurs ? Sans nul doute ! »

Un sourire, enfin, naquit sur les lèvres du procureur, mais plein de malveillance. De sous-entendus. M. Madeleine ne le rendit pas et durcit son ton.

« L'inspecteur était déjà ainsi avant cette affaire de Champmathieu ! »

Le ton fit frémir M. Duhamel et disparaître le sourire. La conversation avait assez duré au goût des deux hommes. Le procureur se leva et d'une voix pleine de colère retenue, il lâcha :

« J'abandonne cette enquête ! Que votre inspecteur soit rassuré, il n'y aura aucune suite à cette affaire. Mais dites lui de bien vérifier ses preuves avant de dénoncer qui que ce soit ! Nous ne voulons pas d'un troisième Jean Valjean !

- Je le lui dirais. Merci pour tout ! »

Un sourire un peu plus doux se reflétait dans les yeux du procureur, cela mit encore plus Valjean sur ses gardes.

« On m'a parlé de vous, M. Madeleine. Je suis heureux de vous obliger.

- Si je peux vous rendre service...

- Un jour, qui sait ?

- Ce sera avec plaisir ! »

Ils se serrèrent la main, un peu tendus. Devant la porte, le procureur se décida à poser une petite question à M. Madeleine, une question si anodine qu'il en sourit.

« Et si je vous demandais de me montrer vos poignets M. Madeleine ? »

La réponse de M. Madeleine fut un grand éclat de rire, auquel se joignit M. Duhamel.

« Bon retour à Arras !, » lança joyeusement monsieur le maire.

Un dernier salut et le magistrat quitta le bureau de monsieur le maire.

SCÈNE VII

Valjean vacilla et tomba sur son fauteuil, pâle comme un mort et le cœur battant la chamade.

Voir ses poignets ! Montrer ses cicatrices !

Il pria Dieu que ce ne fut que l'humour tordu du procureur qui parla...

Puis Valjean envoya un message au poste de police. Il voulait voir Javert. Le voir et l'embrasser. Il avait besoin de le voir et de se rassurer. De le rassurer.

Une heure après, l'inspecteur Javert entrait dans le bureau du maire. Fatigué, blessé, désabusé.

« Vous m'avez fait demander, monsieur le maire ?

- Je viens de recevoir la visite du procureur d'Arras, M. Duhamel. »

Javert eut un sourire sombre. Valjean contemplait le policier avec horreur. Tout un côté de son visage était gonflé, couvert de croûtes, le favori était emmêlé.

« Nous avons parlé de vous, inspecteur.

- J'imagine sans peine la teneur de son discours, » répondit Javert en baissant la tête, lassé de toute cette comédie.

Valjean se leva et s'approcha de Javert, le saisissant à la taille et le rapprochant de lui. Javert gela.

Ce n'était pas prudent, ni dans cette heure, ni dans ce lieu.

« Pas ici !, grogna Javert, les dents serrées.

- Ce godelureau n'a aucune importance. Ses mots ne valent rien et... »

Valjean serra l'inspecteur contre lui, au plus près et respira son odeur. Profondément. Mélange de sueur, de cuir, de tabac. L'odeur du commissariat. Et l'odeur du sang.

« Je l'ai remis à sa place.

- Monsieur le maire, souffla Javert, en ne tentant plus de s'échapper.

- Viens ce soir !

- Encore ?

- Je t'en prie.

- Très bien... »

Puis Valjean prit les lèvres de Javert doucement, avant de forcer la bouche à s'ouvrir pour lui.

« Reste cette nuit ! »

Toujours la même prière. Javert fut abasourdi par sa propre réaction. Son cœur s'accéléra, ses mains serrèrent avec force les épaules de Valjean et elle se sentait étourdie par ses baisers. Jean Valjean lui avait manqué. Exaspérant monsieur Madeleine !

Elle avait besoin de lui !

Ces derniers jours l'avaient prouvé. Infernaux ! Aux prises avec le procureur à Arras, s'expliquant encore et encore par rapport à l'affaire Champmathieu. Encore et encore ! On l'agonisait de menaces voilées, d'injures déguisées, de reproches acerbes... Dures journées et Javert s'était surpris à espérer Valjean. A vouloir sa douceur, son amour...

A venir la sauver de ses tourmenteurs !

Cette pensée la tint durant les interrogatoires.

Il n'y avait d'ailleurs que cela qui protégeait l'inspecteur de la ruine ! Le fait que l'incompréhensible maire de Montreuil avait fait le déplacement à Paris pour conserver son chef de la police.

Si on s'était battu pour lui de cette façon inhabituelle, c'était qu'il devait en effet valoir quelque chose.

Le procureur M. Duhamel avait prévenu qu'il ferait le déplacement à Montreuil-Sur-Mer pour rencontrer M. Madeleine et voir ainsi de quoi il en retournait.

« Très bien, répéta Javert, se rendant enfin à la volonté de son amant. Je viens cette nuit et je partirais le plus tard possible.

- Mon Émilie... »

Le souffle de Valjean dans son cou la fit frémir.

« Nous avons à parler, sourit le maire, surpris et heureux de cette victoire sur l'inspecteur.

- Je ne suis pas bon aux échecs.

- Moi non plus... »

Ils rirent puis se séparèrent.

L'inspecteur partit enfin, rassuré et personne n'osa lui parler de ses cheveux emmêlés...

Madame Delacour fut prévenue un peu plus tôt que la dernière fois, elle put préparer une viande en sauce, un peu plus sophistiqué. Un lapin en civet et des pommes de terre au beurre. C'était bon et c'était simple.

Le maire lui donna sa soirée, après avoir géré Cosette. La petite fille allait à l'école, partageant ainsi son temps entre l'hôpital et la maison de M. Madeleine. Fantine allait un peu mieux mais elle ne pouvait pas encore quitter l'hôpital.

On craignait toujours pour sa vie. La pneumonie avait fait des ravages. Irréversibles.

M. Madeleine priait pour elle.

Sœur Simplice priait pour elle.

Et peu à peu, on reprenait espoir.

Fantine était encore très souffrante mais elle pouvait maintenant s'asseoir dans son lit et parler plus longtemps. Ses joues avaient repris de la couleur et son visage n'était plus émacié. M. Madeleine avait fait appel à un dentiste pour lui faire fabriquer un dentier afin de cacher les trous dans sa dentition. Ce n'était pas l'idéal mais Fantine retrouva un sourire.

Ses cheveux repoussaient, elle redevenait humaine.

Et sa fille l'adorait.

Ce soir-là, M. Madeleine avait obtenu des sœurs de l'hôpital que la petite fille dorme avec sa mère.

C'était une bénédiction pour Fantine.

C'était une joie pour Cosette.

C'était un soulagement pour M. Madeleine.

Donc ce soir-là, après un dîner rapide pris chez M. Madeleine, la petite fille, heureuse, bavardait comme un pinson. Elle couchait dans la chambre de sa maman, dans son lit. Elle ne reviendrait que le lendemain soir dans la jolie petite chambre que le maire avait fait aménager pour elle dans sa propre maison.

Non pas que Cosette était ingrate, mais c'était le bonheur de rester avec sa mère.

Le maire avait aussi engagé une gouvernante pour jouer le rôle de la mère en attendant l'arrivée de Fantine. Il va sans dire que la femme avait aussi la soirée de libre.

Le maire rencontrait son chef de la police et les deux hommes allaient avoir une discussion houleuse.

Donc Cosette n'était pas là. Et tout était tranquille.

M. Madeleine pouvait se permettre une soirée à lui. Avec Javert. Avec Émilie.

La même scène qu'il y avait quelques jours eut lieu. Un inspecteur impeccablement vêtu se présenta chez monsieur le maire. Un dîner plein de tendresse rapprocha les deux amants.

Ils ne s'étaient permis qu'une touche affectueuse des mains et un baiser doux à la porte du salon.

Javert était épuisé, la tension des derniers jours, le voyage à Arras, l' agression, les enquêtes... Il se sentait s'endormir.

Valjean voulait le nourrir avant de l'aimer. Une assiette à moitié vide, un peu d'alcool. Ce fut bientôt suffisant pour que les yeux de l'inspecteur brillent trop fort.

Valjean se porta vers la femme encore en train de boire son café. Il se plaça derrière elle et doucement il se mit à lui masser les épaules. Elle se laissa manipuler, soupirant un peu sous la sensation, surprise de trouver cela si agréable.

« L'inspecteur Javert porte des épaulettes, » sourit Valjean.

Le maire retirait doucement le col de cuir puis défit le ruban retenant les cheveux de l'inspecteur. Une vague de couleur sombre, striée de gris, se répandit sur les épaules. Valjean passa quelques minutes à les caresser, ravi de leur douceur. De leur brillance.

« Il est bien obligé, rétorqua amèrement la femme en fermant les yeux. Il n'a pas une forte carrure.

- Il est fort !, opposa vivement le maire. Courageux ! Intelligent !

- Un homme...

- Forte, courageuse, intelligente...belle...

- Charmeur, va ! »

Elle tendit la tête en arrière et leurs lèvres se retrouvèrent. Elle soupira, encore. Dieu ! Que cet homme lui avait manqué !

Doucement, Valjean glissa ses mains contre le dos de Javert et il la fit basculer dans ses bras. Elle poussa un petit cri effarouché qui lui fit honte mais amusa fort Jean Valjean. Il la tenait comme une mariée et ses mains vinrent automatiquement serrer sa nuque.

« Où m'emmènes-tu ?

- Devine ! C'est toi le policier !

- Je ne peux pas rester toute la nuit ! Tu le sais !

- Cesse de t'inquiéter pour tout.

- Jean... »

Il adorait la façon qu'elle avait de dire son prénom, ce ton blasé et fatigué...mais il voulait l'entendre le murmurer dans l'amour. A cette idée, son aine se réveilla.

Dieu ! Quel âge avait-il ?

Alors, faisant fi de toute prudence et restant sourd aux refus de la femme dans ses bras, Valjean la mena dans sa chambre. Il la coucha sur son lit.

Ils restèrent ainsi un instant, les yeux dans les yeux.

Valjean caressa doucement la joue blessée, gonflée, les ecchymoses si rouges, passant lentement ses doigts dans les favoris.

« As-tu vu un médecin ?

- Jean !, gronda la femme. Pour une telle blessure, nul besoin du médecin !

- Mais si tu as des cicatrices ?!

- Cela prouvera le courage de l'inspecteur Javert. Ou son manque de prévoyance... J'hésite encore.

- S'il t'avait blessée... Si tu avait eu du mal... Je ne sais pas ce que j'aurai fait... Je l'aurai tué !

- Chut ! Ne dis pas ça ! »

Elle s'était redressée et avait posé sa main sur la bouche de l'ancien forçat.

« Dans ton cas, cela signifiait la guillotine !

- Je m'en fous ! Si tu étais... S'il t'avait...

- Je ne le suis pas ! »

Elle décida d'agir pour briser cette soudaine mélancolie. Émilie Javert se plaça tout contre Jean Valjean et l'embrassa, souple comme une liane, avant de le faire basculer sur elle à l'aide d'une prise de combat.

Ils s'embrassèrent profondément et doucement. Puis, lentement, Valjean déshabilla l'inspecteur Javert, ne quittant la bouche que le temps de retirer les vêtements et les bottes. Jeter le tout sur le sol.

Elle le repoussa pour enlever ses favoris, grimaçant à la douleur de sa joue.

Ceci fait, elle s'étendit et Valjean la rejoignit.

Il la regarda. Surpris encore de voir apparaître une femme derrière l'austère inspecteur Javert.

SCÈNE VIII

Une vague de nuit s'étalait sur l'oreiller, enveloppant son visage, faisant ressortir la transparence de ses yeux, étincelants de désir et d'anxiété. Elle était magnifique et fragile.

Il en était fou amoureux.

Ce soir, la femme était plus confiance et Jean Valjean lui avait manqué. Elle se surprenait d'être aussi audacieuse et Valjean bourdonna de contentement lorsque les mains de Javert glissèrent sur les boutons des vêtements de M. Madeleine.

Un beau costume, bien coupé, couleur de forêt... M. Madeleine avait fait des efforts pour être présentable ce soir.

Et lentement Javert déshabilla M. Madeleine.

Bientôt, ils se retrouvèrent torse nu, une légère hésitation puis le bandage fut retiré, révélant la poitrine menue d'Émilie... Des caresses, des baisers, des soupirs... C'était tellement meilleur couché dans un lit. Le lit de Jean Valjean !

La preuve indéniable de l'excitation de l'homme contre sa cuisse fit haleter Javert tandis que la bouche de Valjean partait en exploration le long de la poitrine du policier.

« Tu me rends fou..., souffla Valjean. Tellement... Permets-moi...

- Que veux-tu ?, arriva-t-elle à articuler.

- T'aimer.

- Jean...

- Juste retirer le pantalon ?, » demanda le forçat, pressant.

Elle regarda Valjean, ardemment, les mains glissant sur les cicatrices, repassant les marques les plus visibles. Enfin, elle hocha la tête avec timidité. Il la trouva adorable.

Il reprit sa bouche, glissant sa langue contre la sienne, pour une danse enivrante...et ses mains se posèrent sur son pantalon. Il la sentit se crisper tandis qu'il ouvrait les boutons.

Valjean se redressa et tira doucement sur le vêtement. Elle se retrouva en bas et en sous-vêtements.

Et Valjean le vit. Il gela. Son sexe ! Son sexe d'homme ! Un renflement visible. Il la regarda sans savoir quoi dire.

Elle se mit à rougir intensément, n'osant pas le regarder en face.

« Une poupée en tissu, expliqua-t-elle, remplie de blé. »

Il hocha la tête à son tour, toujours silencieux. Puis il reprit le déshabillage.

Enlever les sous-vêtements.

Retirer les bas.

Faire mine de ne pas voir la poupée en tissu.

Elle possédait encore une petite culotte ourlée de dentelles. Son seul accessoire féminin, pour permettre à la poupée de tissu de bien rester à sa place.

Maintenant, elle tremblait dans ses bras. Elle avait peur.

Valjean comprit et lui rejoua la même scène que la première fois.

« Veux-tu que je retire mes vêtements ? »

Émilie Javert déglutit, en pleine panique.

Il l'embrassa, la caressa puis s'écarta d'elle afin d'enlever ses derniers vêtements et de se retrouver nu.

Totalement nu.

Et le regard de la femme se posa immédiatement sur le sexe érigé et rougi de Jean Valjean. Elle pâlit et se furent les mots d'excuse de Valjean qui lui firent lever les yeux sur lui.

« Je sais. C'est impressionnant, fit-il, penaud.

- En effet, » souffla-t-elle.

Lentement, il s'approcha d'elle.

L'atmosphère avait changé tout à coup, tout était devenu plus lourd, plus sombre. Voulait-elle vraiment ? Avec lui ? Un ancien forçat ?

« En avais-tu vu avant ?, » murmura-t-il, d'une voix douce.

Cela la fit rire. Un rire nerveux auquel il se joignit. Cela leur donna le courage de se rapprocher. A se toucher.

« Oui. A Toulon. »

Cette mention refroidit l'homme nu face à elle.

« Mais aucune n'avait cette taille impressionnante. »

Moqueuse, elle souriait, plus pour se reprendre que par souci d'espièglerie. Il entra dans son jeu et se coucha à côté d'elle. Un bras soutenant sa tête.

« Parce que tu as regardé ?!

- Que faire d'autre ?, répondit-elle en rougissant. J'ai vécu dans un dortoir au-milieu des hommes.

- Comment as-tu fait ?, demanda Valjean, curieux et sa main se posa sur son bras, caressant doucement la peau, apaisante.

- J'ai oublié que j'étais une femme.

- Cela devait être difficile.

- J'avais une réputation de pudeur. On se moquait de moi mais on ne m'a jamais cherché plus que cela.

- On ne t'a jamais fait d'avance ? »

Elle le regarda, surprise d'entendre ses mots.

« Des avances ? Envers l'adjudant Javert ? Sois sérieux !

- Je le suis ! Je me souviens de l'adjudant Javert à Toulon. Un homme jeune, fin. Arrogant, certes, et dur, mais il pouvait être attirant.

- Je t'ai attiré ?, rétorqua Javert, estomaqué.

- Non, répondit-il un peu durement. Je n'aime pas les hommes ! Mais il y a des hommes qui sont attirés par les hommes. Surtout au bagne !

- On ne m'a jamais fait d'avances !

- Si j'avais su que tu étais une femme...

- Tu comprends pourquoi je suis devenue un homme ?

- Tu es une femme ! »

La main avait cessé de caresser le bras. Maintenant Valjean repoussait Javert sur le lit, la couchant sur le matelas.

Elle souriait, un peu mauvaise, et murmura :

« Un homme comme tous les hommes ! Voilà ce que tu es !

- Voyons si nous pouvons prouver que tu es une femme. »

Il se coucha lentement sur elle, ses mains se posèrent sur ses cuisses, les forçant à s'écarter pour qu'il puisse s'installer commodément entre elles. Elle se raidit tandis qu'il l'embrassait. Capturant sa bouche. Forçant ses lèvres. Puis ses mains se mirent à caresser le corps de la femme. Épaule, bras, hanche, cuisse.

Elle gémit lorsqu'il suça son lobe d'oreille, murmurant son prénom d'une voix brisée :

« Jean... »

Cela l'excita encore davantage. Il se fit pressant. Elle griffa ses épaules. Puis sa main se glissa sur sa cuisse, puis dans son entrejambe...

« J'ai envie de toi, » souffla-t-il et sa voix rauque provoqua des étincelles dans le ventre de l'inspecteur Javert...d'Émilie Javert...

Elle était incapable de parler, perdue dans ces sensations inconnues, mais elle comprit.

Et se soumit.

D'un geste brusque, elle repoussa Jean Valjean et retira sa fine culotte, la jetant sur le sol. Elle était totalement nue. Jean Valjean sentit sa bouche s'assécher.

Il la regarda et expliqua :

« Je ne vais pas te mentir. La première fois n'est pas agréable. Cela fait mal, et je ne suis pas...

- Chut !, lança-t-elle en posant à nouveau sa main sur sa bouche. Je ne suis pas en sucre et je ne suis pas complètement idiote.

- Je sais !, sourit-il en embrassant la paume de la main, la faisant reculer. Je ne voulais pas dire...

- Viens !, ordonna Javert. Avant que je ne change d'avis. »

Il se recoucha sur elle et cette fois les doigts se perdirent entre les jambes. Pour la première fois de sa vie, une main autre que la sienne la touchait, là ! Elle se tendit, ne sachant trop à quoi s'attendre.

Douleur, plaisir, honte...

« Doucement, susurra Valjean dans le creux de son oreille. Tu ne risques rien. Je ne veux que te faire du bien.

- Jean... »

Elle gémit enfin de plaisir et sa tête claqua en arrière.

« Ma belle Émilie... »

Les doigts la caressaient, profondément.

« Te savoir blessée, souffla Valjean. Je ne supporte pas que tu sois blessée ou même absente.

- Jean... »

C'était la seule chose qu'elle pouvait dire. Elle n'avait jamais connu autant de plaisir. Elle s'était rarement caressée, elle se haïssait tellement d'être une femme. Toutes ces années passées à envier les hommes. Elle avait même hésité à se faire faire une ablation des seins. Il suffisait d'un médecin de confiance, d'une belle somme d'argent et d'une bouteille de laudanum.

Elle n'avait jamais eu assez d'argent...ou de courage...pour passer le pas.

Et aujourd'hui...

Elle se sentait un simple instrument avec lequel jouait un homme. Elle vibrait à chaque caresse. Elle gémissait tandis que les doigts revenaient là, encore et encore.

Puis la caresse cessa, elle lutta pour reprendre son souffle avant de crier fort.

Une bouche la goûtait, une langue la pénétrait, deux mains écartaient ses cuisses, l'étalant largement et les retenant là.

Elle se cambra et ses mains saisirent les cheveux de Jean Valjean, tirant à la limite de la douleur. Cela plut à Valjean de sentir à quel point elle perdait son contrôle sur elle-même. Il eut un sourire suffisant alors qu'elle gémissait, s'efforçant de serrer les mâchoires, de retrouver son sang-froid. Il la lâcha encore plus profondément, suçant son clitoris, ravi de l'entendre crier.

Dieu ! Qu'il désirait cette femme ! Il la voulait à en avoir mal. Son sexe était douloureux. Il n'avait pas fait l'amour depuis Toulon. Cela faisait vingt ans qu'il n'avait pas connu ce désir.

Enfin, il la sentit se crisper sous sa douce attaque. Il releva la tête et la regarda. Elle était étendue, perdue dans les sensations de plaisir. Il voulait l'avoir et murmura :

« Viens, ma belle, mon Émilie. »

Il la caressa à nouveau avec ses doigts puis sa langue et elle gémit fort lorsqu'elle vint, les cuisses tremblant sous l'effort. Répétant son prénom comme une prière.

Enfin, elle se calma et ouvrit les yeux, surprise du plaisir intense qu'elle venait de ressentir.

Elle vit Jean Valjean, lui souriant d'un air suffisant, la tête entre ses cuisses qu'il embrassait tendrement. Elle sut dés cet instant qu'elle était amoureuse de lui.

C'était plus qu'une simple affection et cela l'agaça.

Elle tendit les mains à l'ancien forçat. Valjean remonta entre ses bras, son sexe érigé se glissant entre ses cuisses.

« Et maintenant ?, demanda Valjean, le regard bleu d'azur était devenu intense.

- Je ne coucherais pas avec toi ! »

SCÈNE IX

Cela les fit sourire puis elle caressa la joue de Jean Valjean, sa barbe si soyeuse, couleur poivre et sel.

« Aime-moi Jean, murmura-t-elle d'une toute petite voix.

- Tu es sûre ?

- Que dois-je faire pour te convaincre ? »

Elle enveloppa la taille de Jean Valjean de ses cuisses nerveuses, le collant à elle. Il haleta.

« Rien de plus, » admit-il.

Et il se décida enfin à la prendre. Lentement, il fit glisser son sexe dans celui de la femme.

La douleur remplaça le plaisir. Les mains griffèrent les épaules marquées de l'ancien forçat, les cuisses serrèrent les hanches à lui faire mal.

Elle ne gémissait plus.

Valjean posa sa bouche dans son cou, sa gorge, embrassant et léchant l'oreille, murmurant tendrement son prénom. « Émilie »...

Intraitable, il la pénétra profondément puis il cessa de bouger lorsqu'il fut enfoncé entièrement dans le corps de la femme.

Patient, attentionné, désolé. Il essayait de dompter l'envie brûlante de bouger pour ramener le plaisir.

Elle serrait les dents. Il lui embrassa la bouche.

« Je suis désolé... La douleur partira. Je ne te ferais plus jamais mal. »

Il se mit enfin à onduler son bassin, en de longs et lents va-et-vient. Elle serra ses doigts sur les épaules de son amant, laissant des ecchymoses mais ne disait toujours rien.

Dieu !

Valjean essayait de se contrôler. Il essayait de ne pas aller trop durement, trop profondément. Il avait senti la résistance. Il avait senti la crispation. Mais il se perdait à son tour dans le plaisir.

Cela faisait si longtemps et Javert se soumettait si bien.

Ses mouvements devenaient plus saccadés et il ne put se retenir de gémir contre le cou de Javert. Et enfin, il vint. Le monde se perdit dans la blancheur.

Il n'avait pas duré longtemps. Il en était un peu honteux mais cela faisait si longtemps. Et c'était plutôt une bonne chose sachant que c'était la première fois. Leur première fois.

Doucement, il se retira et cette fois, elle ne put s'empêcher de pousser un petit gémissement. De douleur.

Valjean l'embrassa avec tendresse, tellement désolé de l'avoir blessée. Il murmura en lui caressant les cheveux :

« Te voilà une femme maintenant.

- Dieu, » souffla-t-elle, ouvrant enfin les yeux.

Il fut saisi par son regard angoissé.

« Je ne te ferais plus jamais mal. La prochaine fois...

- Parce qu'il y aura une prochaine fois ? »

Un peu venimeuse, elle darda un regard étincelant sur Jean Valjean, elle se reprenait. La douleur avait été forte, l'impression qu'un fer rougi avait déchiré ses entrailles était encore présente. Mais elle avait diminué, devenant supportable.

Alors recommencer ?

Rien n'était moins sûr !

Valjean la serra contre lui, embrassant son épaule, son cou, la faisant frissonner sous ses baisers, ses caresses.

« Crois-tu que j'accepterais que tu t'éloignes de moi après cette nuit ? Après ce qui vient de se passer ?

- Tu as eu ce que tu voulais !

- Non !, » fit-il catégorique.

Elle le regardait intensément, dans l'expectative.

« Que veux-tu de plus ?

- Je veux ton plaisir ! Je veux que tu gémisses mon nom !

- Je l'ai fait !, asséna-t-elle sèchement.

- Pas assez !, la contra-t-il sur le même ton. Si je ne cherchais que mon plaisir, il y a des femmes prêtes à cela sur les quais. C'est toi que je veux !

- Jean Valjean ! Que vais-je faire de toi ?

- Dors ! »

Ils rirent. Valjean se coucha sur le dos, la forçant à se décaler puis, naturellement, elle posa sa tête sur l'épaule large du forçat. Il la serra dans ses bras.

Naturellement.

Et bientôt, elle s'endormit, perdue dans la chaleur de Jean Valjean, de son amant, essayant d'ignorer la douleur encore présente dans son ventre. Essayant d'ignorer les heures qui tournaient en-dehors de la chambre...

Quelques heures passèrent en effet. Lorsqu'ils s'éveillèrent, le jour se levait.

« Merde !, cria Javert en se dressant d'un bond.

- Bonjour, ma douce, » sourit Valjean, amusé.

Et il se tut, perdant son sourire, la regardant se lever, nue, la regardant évoluer devant lui. Il admira le dos, mince et d'une peau sombre, les cheveux, si noirs, cascadaient sur ses épaules, ses jambes, longues et fines, musclées par la marche.

Elle était plutôt large d'épaules pour une femme et sa posture trop raide. Ses mouvements étaient nerveux et brutaux.

Puis, il vit le sang qui maculait ses cuisses et il pâlit.

Elle n'était plus vierge.

Il avait été son premier amant. Celui dont elle se souviendrait toute sa vie, quoi qu'il se passe.

« Viens, murmura-t-il en lui tendant une main.

- Jean ! Sois raisonnable !

- Viens, s'il-te-plaît ! »

Elle grogna mais s'approcha quand même de lui. Elle prit sa main et il la plaqua contre lui. La faisant tomber dans ses bras. Elle était en colère, furieusement inquiète.

« Je t'aime, » souffla Valjean dans son oreille.

Ces mots eurent l'effet escompté, elle redevint douce et elle sourit, un peu ironique.

« Vraiment ?

- Quand reviendras-tu ? Ce soir ?

- Jean, ce n'est pas possible ! Qu'est-ce qu'il va se passer aujourd'hui maintenant que toute la ville se doute que l'inspecteur Javert a passé la nuit chez M. Madeleine ?

- Au diable l'inspecteur Javert ! Au diable M. Madeleine ! Je te veux dans mon lit ! »

Elle se pencha et l'embrassa sur la bouche, profondément. Un goût un peu aigre.

« Pas ce soir ! On se reverra plus tard !

- Quand ?, fit-il, pressant, glissant ses mains dans le dos de la femme, effleurant les fesses.

- Plus tard !, » asséna-t-elle.

Et elle s'écarta pour s'habiller rapidement.

Soudain, elle vit aussi et devint livide. Le sang sur ses cuisses ! Elle ne dit rien mais enfila prestement ses vêtements. Enfin, sans se retourner, elle quitta la chambre. Redevenue l'inspecteur Javert.

L'uniforme, les favoris, la canne, le chapeau, les bottes.

Javert fut discret, il ne croisa personne dans la demeure de monsieur le maire, puis il ouvrit la porte, observant avec attention la rue. Enfin, rassuré et prudent, l'inspecteur disparut.

Javert avait un plan simple. Il retourna aussitôt à son poste, dans ses habits froissés et fit semblant d'avoir passé la nuit debout.

La première chose qu'il dit en entrant fut un cri de colère.

« WALLE !

- Oui, monsieur ?

- Dorénavant, vous gérerez toutes les rencontres avec le maire ou je vais faire un malheur ! »

On remarqua ses vêtements froissés, son aspect négligé, ses cheveux emmêlés, sa fatigue intense. On se méprit.

« Dure nuit ?, fit l'inspecteur Walle, compatissant.

- Vous n'avez pas idée..., avoua Javert. Madeleine est un... »

Puis Javert se tut, comme s'il était tout à coup conscient qu'il dépassait les bornes. On vint lui offrir un café.

« Que s'est-il passé, inspecteur ?, demanda un des sergents.

- Une nuit à argumenter contre un homme obstiné. Dieu ! Le maire veut qu'on soit plus indulgent et qu'on trouve une solution pour éviter d'emprisonner les pères de famille nombreuses.

- Toute la nuit ? »

Javert eut un mauvais sourire en entendant cette question posée sur un ton bien trop innocent pour l'être réellement.

« Une majeure partie ! Ensuite, dés qu'il m'a lâché enfin, je suis parti me promener. J'avais besoin de changer d'air !

- C'est à cause d'Arras ? »

Une autre question toute simple qui fit grincer des dents à Javert...mais entra dans son jeu...

« C'est à cause d'Arras et de Fantine, reconnut amèrement l'inspecteur. Le maire veut surveiller de plus près notre...NON !...mon travail.

- Vous devriez demander votre mutation, monsieur !, lança Walle, désolé pour son supérieur.

- Pas avant deux ans au moins ! Surtout avec l'affaire d'Arras. »

On se tut. On avait compris. Javert avait vraiment beaucoup perdu avec cette malencontreuse affaire Champmathieu.

La journée se passa lentement.

Javert rêvait de se laver, de se peigner, de se changer mais il tint bon. Walle fut envoyé auprès du maire...au grand déplaisir de Jean Valjean...pour le rapport habituel.

Les rapports étaient devenus quotidiens maintenant.

Le soir fut enfin le moment de récupérer et de se reposer. Valjean espéra l'arrivée de l'inspecteur Javert. En vain !

Le lendemain, le maire fit ensuite tout ce qu'il put pour croiser Javert dans les rues de la ville, pour le saluer. Et il y réussit.

Sur la place du marché, devant l'église principale, Javert se tenait droit, à surveiller le bon déroulement des affaires. Guetter les tire-laines qui seraient assez stupides pour agir en la présence du redoutable inspecteur.

Le maire s'approcha de son chef de la police et les deux hommes se saluèrent.

Valjean nota la coloration des hématomes sur le visage de Javert. C'était en bonne voie de guérison.

« En patrouille, inspecteur ?

- En surveillance, monsieur. On nous a parlé d'une bande de voleurs à la tire sévissant sur le marché.

- Vous serez prudent ? »

Javert dut lutter de toutes ses forces pour ne pas lever les yeux au ciel.

« Oui, monsieur ! »

SCÈNE X

Valjean ne savait pas quoi dire d'autre. Il rêvait de serrer l'homme dans ses bras, de l'embrasser à en perdre haleine, de dévoiler sa féminité…

Il ne put s'empêcher de murmurer :

« Êtes-vous disponible ce soir ? »

Cette fois, le regard gris devint dur. Ils étaient en plein marché, il y avait des passants, des oreilles et des yeux curieux et attentifs.

« Navré, monsieur le maire. Peut-être dans quelques jours ? »

Une voix froide.

Javert admonestait. Valjean était si imprudent !

Mais Valjean voulait retrouver Émilie Javert dans son lit, dans ses bras. Au diable l'inspecteur Javert !

« Bon ! Tant pis ! Bonne journée, inspecteur !

- Bonne journée, monsieur ! »

Javert s'inclina avec déférence, en conservant un visage impassible.

Jean Valjean patienta quatre jours ! Quatre ! Puis il convoqua Javert à son bureau à la mairie. Encore !

L'inspecteur arriva, le visage courroucé. Il ne put parler car une bouche empressée captura la sienne.

Il gela et repoussa le maire.

« Merde Jean ! Ton secrétaire !

- Quatre jours ! Quatre jours sans te voir !

- Jean ! Nous n'avons pas le choix ! Tu as entendu la rumeur ?

- Laquelle ?

- Que le maire et l'inspecteur sont deux jaquettes et que tu aimes me coucher sur toutes les surfaces planes à ta disposition. Surtout ton bureau ! »

M. Madeleine fut abasourdi et resta immobile un instant avant de reprendre les lèvres de Javert.

« J'aimerai cela en effet.

- Jean ! »

Ils ne purent s'empêcher de rire avant de se reprendre et de se regarder fixement. Javert examinait Valjean et le trouva séduisant.

M. Madeleine et ses costumes noirs, ses épaules larges enveloppées dans une veste bien coupée, sa taille épaisse serrée dans un pantalon de velours, ses cheveux grisonnants, dans lesquels l'inspecteur aimait glisser ses doigts.

Et Émilie oublia la prudence !

Elle prit résolument dans ses bras Jean Valjean et l'embrassa, serrant ses doigts dans ses habits.

Affamée, empressée, quémandeuse.

Valjean haleta sous l'attaque soudaine puis répondit avec la même passion, ravi de cet assaut.

« Très bien, lança Javert, lorsqu'il fallut bien reprendre son souffle. Je viens chez toi ce soir.

- Tu aimes les échecs ?

- Imprudent. Ridicule… Irrésistible…

- Ce soir... »

Et l'inspecteur partit précipitamment. Ce n'était pas sérieux. Javert le savait.

Ses hommes le regardaient de travers, on chuchotait sur son passage, on se demandait comment le policier avait conservé son poste.

Et comment avait-il réussi cet exploit si ce n'était en se laissant plier sur le bureau du maire ? Ou à genoux devant sa bite ?

On riait dans son dos et Javert détestait ça. Ce fut une pute qui lui fit perdre son calme en le traitant de « tante ».

Surpris, il était resté sans voix et la femme lui avait jeté :

« Ben quoi ? On sait que le maire t'a à la bonne. T'as une bouche à sucer des queues ! »

La colère l'avait fait hurler, il l'avait collée en cellule pour deux mois, il avait dû se reprendre pour ne pas la frapper.

Un suceur de bites ?!

Javert s'inquiétait de cette rumeur qui s'envenimait...mais il avait du mal à résister.

Ce soir-là, Cosette n'était pas encore couchée lorsque l'inspecteur Javert arriva chez monsieur le maire. Cela surprit le policier puis il comprit la manœuvre. M. Madeleine, aussi, était victime de cette rumeur. Il leur fallait des témoins.

La gouvernante et Cosette restèrent à la table de monsieur le maire, en compagnie de l'inspecteur Javert. La logeuse de M. Madeleine servit le repas, furieusement curieuse d'assister à un dîner entre les deux hommes.

Et bientôt, la vieille femme fut déçue. M. Madeleine et l'inspecteur Javert s'entretinrent des problèmes de la ville. On évoqua le choléra, toujours endémique.

M. Madeleine fut surpris d'entendre parler d'une nouvelle demande d'aide venant d'une commune de la région voisine. L'inspecteur Javert allait devoir partir quelques jours à Saint Valéry sur Somme.

Il y avait des témoins. Valjean ne pouvait pas réagir comme il l'aurait voulu. Il était obligé d'acquiescer. Il voulait interdire.

Valjean comprit la manœuvre de l'inspecteur Javert. Il venait d'être manipulé.

Son sourire fut un peu plus crispé.

L'atmosphère devint glaciale et les deux hommes n'eurent aucun besoin de jouer un rôle. La colère les porta et bientôt ce fut le choc entre deux fortes volontés.

La gouvernante s'empressa d'emporter Cosette. Heureusement que la maison de M. Madeleine, aux murs solides et épais, empêchait les bruits de se diffuser.

La logeuse contemplait tout cela avec une profonde curiosité.

M. Madeleine évoquait une des dernières affaires de Javert, durant laquelle l'inspecteur s'était révélé imprudent, voire négligent. Monsieur le maire frappait du poing sur la table, faisant tinter les verres.

« Et ce docker ? Ce Romarick ? Vous m'expliquez Javert ?

- Une femme en train de se faire agresser, monsieur le maire. Vous auriez préféré que je la laisse se faire violer ? »

Un ton insidieux, si froid, accordé au gris métallique des yeux de l'inspecteur.

« Bien sûr que non Javert !, claqua la voix sèche du maire. Mais vous devez cesser de travailler seul ! Un policier patrouille avec un collègue !

- Je vous remercie de m'expliquer comment je dois travailler, monsieur le maire. »

La colère, flamboyante, irradiait dans le bleu azuréen des yeux de monsieur Madeleine.

24601 ! Le forçat Jean Valjean classé comme dangereux.

Javert le reconnaissait à l'éclat brûlant de son regard. Puis le repas se finit enfin.

Les deux hommes s'étaient calmés et s'examinaient en chiens de faïence.

Cosette était couchée, sa gouvernante près d'elle. Madame Delacour allait pouvoir rentrer chez elle.

Puis, monsieur Madeleine se tourna vers l'inspecteur Javert, un sourire contrit sur le visage.

« Accepteriez-vous de boire le verre de l'amitié, inspecteur ? Nous sommes toujours tellement intenses tous les deux. »

Une hésitation puis un hochement de tête, Javert suivit monsieur Madeleine dans la bibliothèque.

Les deux hommes s'assirent devant la cheminée et, aussitôt, Mme Delacour leur apporta des gâteaux et du café. Valjean remercia, imité par l'inspecteur.

Puis la logeuse quitta la pièce, elle voulait faire la vaisselle avant de partir, malgré les exhortations de M. Madeleine pour la faire quitter la maison.

La dernière chose que la commère entendit de la conversation fut :

« Une partie d'échecs avec votre cognac, Javert ?

- Si vous insistez, monsieur Madeleine. »

Et la porte se referma.

Valjean se leva, attentif au bruit et s'approcha de Javert. Il le vit boire doucement son café tandis qu'il s'avançait.

Quatre jours ! Javert se devait d'avouer que Jean lui avait manqué. Son amour, sa douceur, ses baisers.

Il devait s'avouer que le plaisir lui avait manqué.

Valjean se pencha pour capturer les lèvres et embrassa profondément l'inspecteur Javert.

Le baiser ne dure pas. Ils n'étaient pas seuls et c'était évident que la vieille commère était derrière la porte. A les espionner.

« Je voudrais t'aimer, murmura Valjean.

- Ce serait hautement déraisonnable, » souffla Javert.

Puis, plus fort, le policier annonça :

« Le docker Romarick est derrière les barreaux pour au moins six mois. »

La colère revenait. L'imprudence de Javert !

« Il aurait pu vous tuer !

- Je connais mon métier, monsieur. »

Plus doux, Valjean lâcha :

« Où puis-je te voir ?

- L'auberge n'est pas une solution, ni chez moi.

- J'ai envie de toi, fit Valjean, pressant.

- Une nouvelle blessure pour que tu me gardes ? »

Elle souriait.

Émilie venait d'apparaître. Valjean était toujours au-dessus d'elle, penché pour l'embrasser. Un éclair brilla dans les yeux bleus de l'ancien forçat.

« Je vous interdis de jouer avec votre vie, inspecteur.

- De quoi parlons-nous exactement, monsieur le maire ? De mon incompétence ?

- Non ! De votre mépris pour votre propre sécurité !

- Cela ne concerne personne d'autre que moi !, claqua Javert.

- C'est là que vous vous trompez, inspecteur. Cela concerne la commune si des frais d'hôpitaux sont à régler.

- Je peux me gérer seul !

- Non Javert ! »

La voix avait claqué ! Le maire était fâché, Javert lui souriait, si suffisant…, si méprisant…

Valjean embrassa les lèvres du policier pour l'effacer. Cela les affola tous les deux.

« Dieu ! Reste cette nuit, murmura Valjean.

- Je ne peux pas ! Je vais partir maintenant avant que nous ne devenions imprudents.

- Quand te reverrai-je ?

- Cesse de me convoquer si souvent ! Je te ferai signe lorsque j'aurai une solution.

- Ma douce… Mon Émilie... »

Ils s'embrassèrent puis Javert se leva. Il s'inclina devant le maire puis ouvrit violemment la porte de la bibliothèque...faisant trébucher en avant la logeuse de M. Madeleine. Elle rougit et balbutia des explications incompréhensibles avant de disparaître.

Javert souriait sans aménité.

Valjean ne dit rien.

Puis l'inspecteur s'en alla.

SCÈNE XI

De nombreux jours passèrent et les deux hommes ne se virent plus. Malgré son besoin si fort de le voir, Valjean ne chercha plus à rencontrer Javert. Il ne le convoqua plus dans son bureau.

Ce fut par l'inspecteur Walle que Valjean apprit l'absence de l'inspecteur Javert. Sans qu'il ne l'interroge.

« Parti en congé ?, demanda Valjean, étonné.

- Cela nous a surpris aussi mais l'inspecteur a parlé d'un problème personnel à régler.

- Un problème personnel ?

- On a du mal à imaginer l'inspecteur Javert avoir des problèmes personnels, n'est-ce-pas ?

- C'est vrai. »

Valjean se joignit au rire mais son inquiétude était déjà là. Où était l'inspecteur Javert ?

Cela faisait à peine deux mois de passés depuis l'affaire Champmathieu, est-ce qu'il avait décidé de démissionner quand même ? Valjean eut furieusement envie de demander qu'on enquête après lui, de se lancer à sa poursuite, encore, mais il n'oublia pas la rumeur…et il décida de faire confiance à Émilie…

Quelques jours passèrent. Tout le monde remarqua l'humeur sombre du maire. Cela ne fit qu'alimenter encore plus furieusement la rumeur.

Puis un soir, tout changea.

On sonna à la demeure de monsieur le maire. Il était tard. Mme Delacour alla ouvrir et fut surprise de voir une femme, seule, devant elle, un sac à la main.

Très froide, Mme Delacour demanda à l'inconnue :

« Vous désirez ?

- Pourrai-je voir monsieur Madeleine ? »

La voix était sèche, cela déplut à Mme Delacour qui rétorqua :

« Je dois connaître votre nom, madame, et la raison de votre venue avant de vous permettre d'entrer. »

La femme dans la rue eut l'air atterré, elle se reprit et dit plus calmement :

« Pardonnez-moi, madame. Dites simplement à M. Madeleine qu'une amie demande à la voir. S'il vous plaît ! »

La logeuse regarda quelques instants la femme dans les yeux puis soupira en s'écartant :

« Très bien, madame. Attendez ici, je vais prévenir monsieur le maire de votre venue. »

Mme Delacour partit, laissant la femme seule dans l'entrée.

La logeuse se disait que sans doute, il s'agissait d'une malheureuse venue quémander de l'aide ou un travail à l'usine. Cette femme devait espérer faire plier monsieur le maire en se faisant outrageusement appeler « son amie ». M. Madeleine n'aurait pas apprécié qu'elle la renvoie sans le prévenir...mais Mme Delacour en avait vraiment envie.

La logeuse espéra que le maire serait raisonnable pour une fois et qu'il allait lui demander de la renvoyer.

Renvoyer cette inconnue à la rue pour ce soir, quitte à la recevoir dans son bureau à la mairie le lendemain.

L'heure était vraiment scandaleuse.

En plus, le maire n'avait pas encore dîné, il rentrait d'une réunion tardive et il était fatigué. Cela faisait des soirs que cela durait. Le maire était épuisé depuis longtemps.

Vraiment le maire était trop bon !

Monsieur Madeleine fut surpris de cette visite mais il accepta de rencontrer cette femme se faisant passer pour son amie.

Il était notoire que monsieur le maire n'avait pas d'amie.

La logeuse retourna dans l'entrée, agacée, et demanda à la femme de la suivre. Elle la mena dans la bibliothèque où le maire attendait, avec un sourire bienveillant.

« Bonsoir, madame. Si vous avez besoin d'aide, je peux... »

Et M. Madeleine se tut, abasourdi. Il avait reconnu la femme.

Émilie Javert se mit à sourire, amusée. Il ne lui fallut qu'un instant pour se précipiter sur elle, lui saisir les mains et demander, un peu bêtement :

« Émilie, c'est toi ? »

Elle rit doucement avant de lui répondre :

« À votre avis, monsieur le maire ?

- Dieu du Ciel ! »

Et il l'embrassa, la prenant dans ses bras. Elle se laissa faire, lui rendant son baiser avec passion. Oubliant tous les deux la présence de la logeuse, passablement choquée.

Voilà pour les ragots et la rumeur !

« Mais que…, commença le maire, se reprenant difficilement.

- Je meurs de faim. Tu m'invites à ta table ?

- Oui ! Oui, avec plaisir ! Mme Delacour ! Un couvert de plus ! »

Ce fut bientôt fait.

La logeuse préparait la table et contemplait avec stupeur monsieur le maire, si pondéré, assis à côté de cette femme inconnue, lui tenant la main, se penchant pour l'embrasser, lui parler à l'oreille, avec un sourire heureux sur les lèvres.

« Tu m'expliques ?, s'enquit à un moment donné Valjean.

- Plus tard Jean... »

À cette mention de son prénom, Valjean sentit son cœur s'emballer...et son aine se réveiller.

« Tu restes cette nuit ?

- Si tu le désires...sinon je peux repartir.

- Idiote ! »

Un baiser la fit taire. C'était scandaleux ! Une femme sans aucune notion de bienséance. Mme Delacour était tellement choquée qu'elle, normalement si appliquée, bâcla le service, pressée de quitter la maison du maire.

Le repas fut doux. M. Madeleine servait la femme et la regardait avec adoration. Il hésita puis posa sa main sur celle de la femme, tout à coup intimidé, entremêlant leurs doigts.

Émilie Javert était devant lui, habillée d'une jolie robe, simple, de couleur verte, ses longs cheveux noirs étaient remontés en chignon, libérant sa nuque. Valjean rêvait de l'embrasser, de la goûter.

Enfin, la logeuse prit son congé ce soir elle se sentait vraiment de trop...et peut-être que sa voisine, Mme Peguet, n'était pas encore couchée…

La logeuse partie, les bouches se retrouvèrent. Oublié le dîner.

« Explique-moi !, fit Valjean, pressant.

- L'inspecteur est en congé ! »

Puis ce fut tout, elle souriait, le taquinant, amusée et surprise de découvrir l'étendue de son pouvoir sur lui.

« Pour des problèmes personnels, je sais ! »

Un peu bourru, Valjean serra les doigts de la femme entre les siens, forts. Elle accentua son sourire, moqueuse.

« Il devait se faire tailler une robe. Il ne pouvait décemment pas le faire à Montreuil, chez le tailleur de monsieur Madeleine.

- Donc tu es partie pour cela ?

- J'ai voyagé jusqu'à...peu importe… J'ai pris une chambre dans une auberge sous un autre nom. Puis je suis parti me promener dans les rues, un sac sous le bras. À la recherche d'un coin tranquille pour me changer. »

Valjean était suspendu aux lèvres d'Émilie. Si pleines, si rouges, si attirantes.

« Où t'es-tu cachée pour te changer ?

- Dans un établissement de bains publics. Je suis entrée en tant que monsieur Dubois et c'est une madame Dubois qui en est sortie. Je portais un simple pantalon et une chemise. Je faisais négligée mais avec les cheveux détachés, j'espérais passer pour une femme.

« Pourquoi n'as-tu pas emprunté une robe ?

- À qui, monsieur le maire ? À vous ? À mes hommes ? Et sous quel prétexte ?

- Très bien, céda Valjean, tendrement. Je comprends. Continue !

- Le tailleur a été surpris de me voir. Il a dû me prendre pour une prostituée fraîchement arrivée en ville. »

Javert n'était pas près d'oublier le regard suspicieux de l'homme, mais devant l'argent de Javert, il n'avait rien dit. Il avait pris les mesures, testé des étoffes, des couleurs.

Le policier a dû subir deux essayages alors qu'il perdait son temps en ville.

L'homme devait imiter les femmes, voyant toutes les lacunes dans sa façon de se comporter. Javert regardait les boutiques à la recherche de sous-vêtements, de parfum, d'accessoires de mode...et il désespérait…

Le tailleur fut de moins en moins dur et méfiant.

Il dut comprendre que cette cliente n'avait pas l'habitude de s'habiller en femme et il lui donna des conseils sur la coiffure, les bottines…

Bref, il transforma l'inspecteur Javert en un Émilie Javert tout à fait présentable.

À la fin, lorsqu'il ne restait plus qu'à payer et à se quitter définitivement, le tailleur ne put s'en empêcher. Il demanda, furieusement intéressé :

« C'est pour quelle occasion ?

- Je viens de sortir de prison. »

Javert apprécia à sa juste valeur le regard vide que posa sur le tailleur puis la montée du mépris.

Il profita de ce silence atterré pour partir.

Un nouveau voyage dans un établissement de bains et M. Dubois réapparut.

Voici maintenant Émilie Javert, assise à la table du maire, portant une robe verte, les cheveux coiffés en chignon, un léger parfum se glissait dans son sillage. Affolant les sens de Jean Valjean.

Il fallait dîner !

« Tu es magnifique, ma douce, souffla Valjean.

- Flatteur !

- Je ne flatte pas !, se défendit le maire.

-Je ne coucherai pas avec toi... »

Ils rirent puis Valjean murmura dans le creux de l'oreille d'Émilie :

« Non. Tu vas faire l'amour avec moi.

- Jean... »

Il l'embrassa.

Il fallait dîner ! Ils dînèrent sans y penser, oubliant le dessert, pressés de s'aimer enfin.

SCÈNE XII

Et enfin !, ils se retrouvèrent couchés l'un contre l'autre, nus, les bouches s'ouvrant l'une à l'autre.

Émilie était plus confiante, elle savait, elle attendait. Elle avait peur, encore, mais elle avait confiance.

Jean Valjean était un homme doux, patient, attentionné. Javert se cambrait sous les caresses et les baisers.

L'excitation montait avec le désir. Puis les attouchements les firent gémir, tous les deux.

Valjean était tellement content de sentir les doigts de la femme dans ses bras le toucher, le caresser. Oser toucher son sexe.

Pour la première fois, elle le caressait intimement, d'abord doucement puis de plus en plus rapidement, avec conviction. Elle était ravie de voir le maire de Montreuil, si calme, perdre de sa concentration et de son contrôle sur lui-même.

Puis il arrêta tout à coup sa main, un peu égaré.

« Arrête-toi ! Je vais venir…

- Veux-tu m'aimer ? »

Taquine, elle se moquait de lui mais cela ne retirait pas toute la peur qu'il y avait dans son regard. Ses yeux gris acier.

« En es-tu sûre ?

- De nouveau cette question ? »

Elle le dit avec affection, laissant sa main caresser la barbe soyeuse de monsieur le maire, cherchant à le rassurer lui aussi.

Ils s'aimaient tous les deux.

Elle le voulait autant que lui.

« Faut-il que je te prenne de force ?, » demanda-t-elle en souriant, gentiment.

Puis elle embrassa son amant, saisissant sa lèvre inférieure entre ses dents, la mordant doucement.

Il obéit à la demande et se coucha sur elle, se glissant entre ses cuisses.

Elle souriait, amoureuse, un peu moqueuse...mais elle avait peur. Elle se crispa entre les bras de Valjean. Il le sentit et l'embrassa, dispersant ses baisers dans la nuque.

« Je t'ai promis. Rien de ce que tu ne désires. Tu n'as qu'à demander…

- Tu ne me feras plus jamais mal ? »

Il lui sourit, moqueur à son tour, une main caressant sa joue.

« L'inspecteur Javert a peur de la douleur ?

- Vieux con ! »

Mais elle avait peur.

Elle se souvenait de la douleur, du sang sur ses cuisses. Elle s'était lavée ce soir-là après sa journée de travail, frottant avec énergie pour effacer le sang.

Elle avait eu tellement honte.

Couchée par un forçat ! Déflorée par un forçat !

Lui se souvenait aussi du sang.

Les draps étaient tachés.

Valjean les avait enterrés, inventant une excuse pour changer de draps. Dieu merci, la logeuse n'avait pas relevé.

« Je ne te ferai plus mal, certifia Valjean, sérieux.

- Viens Jean... »

Comme la dernière fois. Comme la première fois.

Et Jean lui obéit.

Il pressa son sexe contre celui de la femme avant de la pénétrer doucement.

Les mains se crispèrent sur ses épaules, les griffant par avance, dans l'attente de la douleur.

Ce ne fut pas agréable. Mais ce ne fut pas douloureux. Elle se détendit, un peu.

Jean Valjean commença un lent mouvement de bassin, un va-et-vient, l'embrassant profondément.

Et elle gémit.

Il n'y avait plus de douleur, plus de gêne. Il y avait du plaisir. Elle ferma les yeux, murmurant tout bas le prénom de Valjean.

Ça y était !

Valjean eut un sourire suffisant, son sourire de mâle, si sûr de lui. Elle gémissait son prénom. Ses jambes enveloppèrent sa taille, il entra encore plus profondément, obéissant à ses mouvements de bassin.

Plus, plus fort, plus profond…

Jean…

Il captura sa bouche pour avaler ses cris, ses gémissements. Lui-même haletait, fort, sentant la tension monter toujours plus haut.

La vague se formait et allait les submerger.

« Ma douce…, soufflait Valjean. Mon Émilie... »

Elle ne répondait pas, perdue dans le plaisir.

Et il la contemplait ainsi, si belle dans son plaisir, si éloignée de l'inspecteur Javert...et cependant, la courbure de la mâchoire, la chevelure noire étalée sur l'oreiller, les yeux de brouillard noyé de pluie… Javert, Javert, Javert…

Il la sentit se rapprocher et il accentua les mouvements, la faisant crier.

Puis ce fut l'orgasme de Javert, ses cris, ses spasmes qui provoquèrent le sien.

Valjean se retira doucement et s'étendit à ses côtés.

Pas de sang, pas de douleur, juste un plaisir intense.

Valjean la fit basculer contre lui, l'enveloppant de ses bras, le nez dans sa chevelure douce.

« Émilie, ma douce… Je t'aime…

- Jean, mon tendre... »

Il devait avoir l'air idiot. Il le savait mais il ne pouvait pas s'en empêcher. Le sourire béat qui apparut sur ses lèvres devait le rendre idiot.

Elle l'avait appelé « mon tendre », il y avait peut-être plus que de l'affection ?

La bougie soufflée, les deux corps nus couchés l'un contre l'autre dans l'obscurité de la chambre, Valjean murmura, incertain :

« Tu restes cette nuit ?

- Oui. Mais Javert revient demain !

- Il a réglé ses problèmes personnels ?, sourit Valjean.

- Non, c'est un problème prenant. Un forçat évadé. Un voleur récidiviste. Un homme séduisant. »

Nouveau sourire ébahi.

Valjean était heureux.

« Tu me regardais déjà à Toulon ?, osa demander le forçat au garde-chiourme.

- Autant que toi tu me regardais !

- Javert… Je te haïssais !, fit l'homme, douché.

- Et aujourd'hui ?, reprit gentiment la femme, consciente de la brusquerie de sa réponse.

- Aujourd'hui, je t'aime. Je t'aime. Je t'aime. »

Valjean répétait cela en embrassant l'épaule, la nuque… Puis, il serra son amante contre lui, protecteur, et ils se laissèrent s'endormir.

Au matin, ce fut un étrange moment. Valjean se réveilla le deuxième et vit des yeux gris, lumineux, posés sur lui.

On avait ouvert les rideaux, certainement la logeuse.

Toute la ville devait savoir maintenant que monsieur le maire avait reçu la visite d'une inconnue et que cela s'était terminé au lit de façon assez scandaleuse.

Voilà pour les rumeurs !

Javert lui sourit, un peu intimidée.

« Bonjour toi, murmura-t-elle.

- Bonjour mon amour. »

Le sourire s'accentua et devint un peu ironique.

« Vraiment ? Amour ?

- Ou alors juste pour la baise ? »

Une claque sur sa large poitrine, mais les deux amants se souriaient, infiniment heureux.

« Tu reviens ce soir ?, demanda-t-il.

- L'inspecteur a du travail à rattraper !

- Ce soir ?!, insista M. Madeleine en saisissant la main de la femme pour l'attirer plus près de sa bouche et de ses lèvres.

« Très bien. Je reviens ce soir.

- Et toutes les autres nuits ?

- Jean ! »

Ce ton blasé lui donna envie d'elle. Il adorait l'entendre dire son prénom avec cette pointe d'agacement. Car alors il ne rêvait que de la faire gémir son prénom.

Il la fit basculer sous sa stature, prenant ses lèvres, ignorant le goût de la nuit pour ne se focaliser que sur le gémissement de plaisir, alors qu'il la caressait.

Elle ne resta pas inactive, elle commençait à comprendre comment pousser un homme à bout.

La femme saisit le sexe de l'homme, pas encore tout à fait dur et le caressa, un peu plus habile que la veille.

Il saisit ses mains et les plaqua sur le matelas avant de la prendre, ravi de la vaincre.

« Tu reviendras toutes les nuits, ordonna-t-il, autoritaire. Tu vas partager mon lit ! Ma vie !

- Jean…, » gémit-elle en s'abandonnant au plaisir.

Le petit-déjeuner fut tout aussi étrange. La logeuse servit le café à M. Madeleine et fut surprise d'en servir un, noir et fort, à la femme. La gouvernante observait l'inconnue, sans savoir quoi dire. Tellement choquée de la voir là.

Quant à Cosette, après un temps d'attente un peu inquiet, elle bavardait à tort et à travers, multipliant les questions à la nouvelle venue dans le petit cercle familial.

Javert répondit du bout des lèvres.

Elle s'appelait Émilie Mathieu, elle était en voyage, elle restait de passage à Montreuil où elle savait retrouver un vieil ami, M. Madeleine.

« Un ami ?, demanda la petite fille, curieuse.

- Une vieille histoire, confirma la grande femme aux yeux clairs et aux cheveux noirs.

- Ma douce…, rétorqua Valjean en lui saisissant la main et en l'embrassant.

- Vous reviendrez ?, reprit Cosette, pleine d'espoir.

- Oui. Si M. Madeleine le souhaite ?

- Maintenant que tu es de retour, je ne te laisserai plus jamais partir loin de moi.

- Jean ! »

Un sourire, puis la femme, donc Mlle Mathieu, prit son sac de voyage à la main et salua tout le monde. M. Madeleine se leva et l'accompagna à la porte, un peu inquiet.

« Comment vas-tu faire renaître l'inspecteur ?, murmura-t-il.

- Ne t'occupe pas de cela ! Il y a des maisons délabrées et abandonnées près des moulins. Je serai discrète.

- Ce soir... »

Elle partit après un dernier baiser.

Elle fut discrète.

L'inspecteur Javert revint à son poste dans la matinée. A peine arrivé dans le commissariat, l'inspecteur fut assailli par ses officiers.

« Inspecteur ! Vous connaissez la nouvelle ?

- Je viens d'arriver Walle, fit le policier, fatigué. De quoi s'agit-il ?

- M. Madeleine a une maîtresse ! »

SCÈNE XIII

Javert était un bon acteur. Il joua juste bien la surprise légèrement désintéressée.

« Ha bon ?

- Oui ! Une femme brune avec des yeux gris et…

- Où en est-on de l'affaire Quémeneur ?

- Hé bien, il est introuvable et…

- Amenez-moi son dossier !, ordonna Javert.

- Bien, monsieur. »

Et ce fut tout. On laissa en paix Javert et la vie reprit son cours.

Il n'y eut plus de rumeur concernant les deux hommes. De toute façon, Javert n'alla plus dîner chez M. Madeleine que très rarement.

Le chef de la police en fut ouvertement satisfait, il en avait soupé de l'humeur versatile et des critiques acerbes de son supérieur. Et, franchement, il détestait jouer aux échecs.

Walle se chargeait des rapports.

Ainsi le maire et le chef de la police entretenaient une relation professionnelle, la plus amicale possible.

Parfait !

Mais régulièrement, au moins trois fois par semaine sinon plus, Émilie Mathieu venait dîner chez M. Madeleine. Elle ne vivait pas en ville mais arrivait par la route.

Elle devait prendre la diligence ou alors vivre dans une ferme des environs.

Au moins trois fois par semaine, ils se voyaient, M. Madeleine et sa maîtresse, et chacun espérait rencontrer Mlle Mathieu pour pouvoir s'en faire une idée.

Ils firent l'amour souvent.

Valjean était amoureux, amant, passionné. Il voulait pousser Javert dans ses derniers retranchements. Il rêvait de l'épouser !

Tandis qu'il l'aimait, la prenait, l'embrassait, il lui murmurait des mots d'amour, lui demandant encore et encore de l'épouser. De vivre avec lui. Heureux de la sentir trembler dans ses bras, se cambrer sous le plaisir tandis qu'il la pénétrait lentement. Puis il se montrait intraitable, accélérant les poussées, devenant plus dur.

Ravi de l'entendre gémir puis hurler son nom. Son vrai nom. Ses cris lui faisaient perdre la tête et il soufflait dans le creux de son oreille : « Je t'aime », sans fin, ajoutant : « Émilie »…

Elle était perdue dans les sensations de plaisir, dans la douceur de Jean Valjean, dans la profondeur de son amour.

Javert était une femme et elle tombait doucement amoureuse d'un homme…

Une nuit, elle avoua malgré elle :

« Je t'aime Jean.

- Alors épouse-moi ! »

Ils firent l'amour souvent.

Irresponsables au possible.

Les hommes de l'inspecteur remarquèrent le changement d'humeur du policier. Il devenait plus doux, moins concentré, plus fatigué aussi. On n'osa pas commenter devant lui mais il était évident qu'il voyait quelqu'un. Il y avait des signes qui ne trompaient pas.

Et ce n'était pas le maire, vu qu'ils ne se voyaient quasiment plus. De plus, le maire avait une maîtresse.

Mais on eut beau chercher, on ne trouva pas de qui il pouvait bien s'agir. Javert était prudent !

Javert et Valjean se voyaient depuis trois mois, plusieurs nuits par semaine. Un dîner aux chandelles, des baisers puis une douce étreinte et des gémissements brûlants.

Cosette se prit d'amitié pour Mlle Mathieu, elle adorait lui poser des questions sur ses voyages et Javert lui racontait sa vie. Toulon, Marseille…

Une vie édulcorée.

M. Madeleine devenait un ami dans cette vie, tendre et affectueux, au lieu d'un forçat classé comme dangereux.

M. Madeleine commanda des robes pour Émilie chez son tailleur. Le maire gâtait la femme et voulait l'épouser.

Mais l'inspecteur Javert résistait ! Et la police dans tout ça ? Que devenait l'inspecteur de Première Classe dans ce projet ?

M. Madeleine, le digne maire de Montreuil-sur-Mer était amoureux de l'inspecteur Javert. Ils faisaient l'amour.

Ils s'aimaient depuis trois mois.

Chaque fois qu'ils se voyaient, Valjean demandait, suppliait, priait Javert de l'épouser.

« Tu partages mon lit, je veux que tu partages ma vie. »

Et à chaque fois, Émilie refusait.

Pour Javert ! Pour tout ce qu'elle avait obtenu en luttant !

Trois mois.

Javert était une femme. Il n'était pas stupide, il était candide.

Arrivèrent des matins nauséeux. Javert se sentait si mal. Il accusa le temps et prit son mal en patience.

Il n'arrivait plus à garder la nourriture et vomissait régulièrement.

Peut-être pas seulement le temps ?

Il se rendit compte que ses règles avaient disparu et la panique lui fit faire des crises d'angoisse. Il ne savait pas quoi faire.

Javert était si mal que ses hommes le remarquèrent. Tous. Sa pâleur, sa maigreur, son mal-être. Ils pensèrent à la boisson...mais personne ne prit Javert sous l'emprise de l'alcool.

En fait, ils s'inquiétèrent lorsque leur chef, d'habitude si composé et si impassible, vacilla en pleine rue avant de s'effondrer sur ses genoux.

Trop faible, il eut besoin de l'aide de ses hommes pour se relever, mortifié. Avant de retourner au poste en abandonnant sa patrouille.

Du jamais vu !

Et il vomit !

On appela aussitôt un docteur. Javert était si mal. Il ne s'en rendit même pas compte, assis à son bureau, luttant contre le vertige en soutenant sa tête.

Le docteur Vernet vint aussitôt, inquiet à son tour. Javert se fâcha à son arrivée puis un nouveau malaise le prit. Il vomit encore.

Le médecin se fit autoritaire. Javert se plia.

Le policier entra dans son bureau et se laissa ausculter.

Le maire arriva à ce moment-là, follement angoissé. On fut surpris mais on se rappela leur ancienne amitié, leurs tentatives de rapprochement.

Cela avait dû laisser des traces.

M. Madeleine bombarda de questions les policiers mais personne ne put lui répondre. Enfin, l'inspecteur sortit, le visage sombre, et quitta le commissariat malgré l'heure indue. Il le fit sans regarder personne en face.

On comprit qu'il repartait en patrouille mais personne n'osa le retenir.

Le médecin apparut à son tour, un éclair amusé ?, dans les yeux. Il vit ensuite le maire, sans afficher de surprise, et lui proposa de le raccompagner chez lui.

En chemin, Valjean ne put s'en empêcher, il interrogea le docteur Vernet :

« Qu'est-ce qu'elle a ? C'est grave ?

- Il va falloir vous calmer, monsieur le maire. Vous allez en avoir besoin pour encaisser ce que je vais vous dire.

- Dieu ! Elle est très malade ? »

Le visage du maire était d'une pâleur inquiétante, le médecin n'apprécia pas cela et mit fin à son jeu cruel.

« Elle est enceinte. De deux mois.

- Enceinte ?

- Vous allez devoir sérieusement réenvisager votre situation. À tous les deux !

- Enceinte ?

- Vous allez être père. Mes félicitations, monsieur le maire.

- Père ? »

Les mots avaient du mal à atteindre Valjean. Comme s'il avait du mal à bien comprendre le sens.

Puis M. Madeleine se reprit et demanda, un peu sèchement :

« Comment pouvez-vous insinuer que l'inspecteur et moi-même, nous… ?

- Je vous en prie, monsieur le maire. »

Le docteur se mit à rire et Valjean se tut, un peu vexé.

« Cela dit ! Je suis surpris que vous ayez réussi à faire la conquête de ce chat sauvage. »

Cette plaisanterie, un peu lourde, eut le don de faire sourire M. Madeleine, mais le sourire disparut lorsque le docteur lança en partant, le visage grave :

« Je viendrai la voir régulièrement. Assurez-vous qu'elle se repose et mange convenablement. Elle est trop maigre et trop nerveuse.

- Très bien docteur. »

La journée se passa trop lentement au gré du maire.

Il ne pouvait pas courir chez l'inspecteur Javert afin de vérifier comment ce dernier allait, il termina donc sa journée de façon habituelle.

Mairie, usine, réunion…

Le soir, il attendit avec impatience l'arrivée de Javert...d'Émilie et il ne fut pas déçu.

L'inspecteur arriva à vingt heures, une fois son travail terminé, l'uniforme poussiéreux et les yeux sombres.

Dès qu'il fut entré dans la bibliothèque, Valjean voulut le prendre dans ses bras mais Javert se recula, farouche.

« Nous devons parler !

- Pour sûr, ma douce, mon Émilie. Je t'aime tellement. »

Il la prit dans ses bras et usa de sa force pour la retenir.

« Jean ! Je suis sérieuse !

- Moi aussi ! Je t'aime ! Viens ! »

Il la sera contre lui, si fort. Elle voulut rétorquer sèchement quelque chose mais elle se mit à frissonner à la place.

« J'ai si peur Jean, avoua-t-elle d'une toute petite voix.

- Je suis là.

- Tu ne me laisseras pas ? Jamais ?

- Je t'aime, répéta-t-il inlassablement. Maintenant tu n'as plus d'excuse.

- D'excuse ?

- Epouse-moi ! Deviens ma femme et fais de moi le plus heureux des hommes.

- Jean...je t'aime... »

Il la sentit trembler encore plus fort.

« Et pour l'inspecteur Javert ?, » murmura-t-elle.

Valjean sut qu'il avait gagné et il sentit son cœur battre à tout rompre.

« Nous allons offrir à l'inspecteur Javert une sortie digne. Une nomination à Paris ?

- Et si je démissionnais ? Ce serait plus honnête. »

Valjean n'osa pas se laisser sourire car il savait ce que cet abandon coûtait à la femme dans ses bras, si fière, si indépendante. Mais il aurait voulu rire, crier, chanter… Il était tellement heureux.

« Pour quelle raison, ma douce ?, demanda-t-il gentiment.

- Raison de santé ! Mes hommes le croiront sans problème vu l'état de faiblesse dans lequel ils m'ont vue aujourd'hui. »

SCÈNE XIV

Valjean la regarda attentivement. Ils ne s'étaient pas beaucoup vu ces dernières semaines. Javert travaillait beaucoup et M. Madeleine agrandissait l'usine.

Il laissa sa main caresser la joue couverte par les favoris. Il vit la maigreur, la fatigue et fronça les sourcils.

« Je vais prendre soin de toi ! T'obliger à manger et à dormir !

- Je ne veux pas être une poupée !, claqua sèchement le policier.

- Ce n'est pas que pour toi, ma douce, c'est aussi pour lui ! »

Valjean tenait Javert dans ses bras, entourant sa taille puis ses mains glissèrent sur le ventre, dur et musclé, encore plat.

« Lui… Notre enfant… Notre amour…

- Jean, tu n'es pas fâché alors ? »

Une question posée sur une voix si timide, elle choqua Valjean.

« Fâché ? Pourquoi serai-je fâché ?

- Je suis une idiote ! Je n'ai pas pensé à ça. Je n'ai rien pris. Si tu veux que je... »

Il la fit taire, horrifié de ce qu'elle disait, de ce qu'elle sous-entendait. Il plaqua sa bouche sur la sienne. Un baiser désespéré.

« Tais-toi ! Je suis heureux ! Tu me fais le plus beau cadeau du monde ! Un enfant ! Je remercie le ciel pour cette bénédiction. »

Il la relâcha lentement avant de poser encore ses lèvres sur les siennes en guise de bâillon. Elle s'abandonna à sa douceur et rendit le baiser.

Puis on frappa à la porte de la bibliothèque et les deux hommes se séparèrent précipitamment.

Mme Delacour apparut, surprise de voir le chef de la police encore là avec M. Madeleine.

« Le dîner est prêt à être servi, monsieur le maire. Est-ce que monsieur l'inspecteur reste ?

- Oui, répondit aussitôt M. Madeleine.

- Non, » opposa Javert.

Comme le maire paraissait choqué, Javert s'expliqua :

« Je dois préparer mon départ, monsieur le maire. Et désigner un successeur qui vous agrée, le temps que Paris nomme un nouvel inspecteur pour me remplacer.

- Javert ! Cela peut attendre demain !

- Non, monsieur. Je vous souhaite une bonne nuit. »

Javert s'inclina et partit, non sans avoir promis de revenir...par ses yeux regardant intensément M. Madeleine…

La logeuse vit tout cela avec incrédulité.

Javert partait !

Vite, elle rêvait de rejoindre sa voisine Mme Peguet.

A peine installé à table, impatient de retrouver sa compagne, M. Madeleine vit la porte s'ouvrir pour laisser passer Émilie Mathieu. Le maire était soulagé.

Mlle Mathieu déposa un sac de voyage, très lourd, sur le sol.

Valjean se leva, horrifié de la voir transporter quelque chose de lourd.

« Mais qu'est-ce que tu fais ?, demanda-t-il sèchement.

- J'emménage. Veux-tu m'aider ?

- Tu emménages ? »

Vérifiant l'absence de témoins, Javert ajouta :

« Comment vais-je expliquer mes robes à ma propre logeuse demain ?

- Tu emménages ?! »

Le même sourire, heureux, bat, naquit sur les lèvres de Jean Valjean et fit étinceler ses yeux bleus.

Cela fit lever les yeux au ciel à Javert. Puis, M. Madeleine se précipita à son aide.

Il y avait deux malles dans l'entrée.

« Comment as-tu fait pour les transporter ?

- J'ai demandé de l'aide à l'inspecteur Javert.

- Quoi ?

- Il a été un galant homme. Il était sur sa patrouille et a accepté de faire un détour pour m'aider. Il a même demandé à deux de ses hommes de l'assister. »

Cela rassura un peu Valjean. Il eut un sourire amusé en imaginant deux des officiers de Javert transporter des malles laissées dans la rue pour aider une femme invisible.

La maîtresse de M. Madeleine !

« Viens dîner, ma douce ! »

Ce soir, il voulait oser. Ce soir, enfin, il la sentait réceptive. Tellement effrayée, tellement bouleversée. Il voulait l'apaiser.

M. Madeleine l'entraîna dans la salle à manger. Il se chargea de monter les malles dans sa chambre. Bientôt leur chambre.

Demain, ils rangeraient à sa convenance, elle décidera de tout. Il faudra peut-être une nouvelle armoire ?

Valjean était heureux d'avoir de telles pensées. Sa femme, son épouse, son enfant.

Jamais le forçat évadé, ancien voleur et fraudeur d'identité, n'avait espéré avoir cela de sa vie.

Ils dînèrent...se regardant dans les yeux, restant silencieux mais se souriant avec douceur.

La logeuse les servait, toujours aussi choquée par cette intimité indigne entre deux personnes non liées par le mariage.

Une fois la table desservie, Valjean prit la main de Javert, l'embrassant avec affection.

Elle lui sourit, amusée.

« Qu'est-ce qu'il y a Jean ? »

Puis elle comprit et perdit son sourire. Valjean se laissa glisser sur ses genoux, aux pieds de son amante.

« Veux-tu me faire l'honneur de m'accepter comme époux ? »

Mme Delacour resta bouche bée devant cette scène.

« Jean ?, » souffla Émilie, paniquée.

Valjean ne dit rien, attendant sa réponse, un peu inquiet malgré tout.

« Très bien, Jean, concéda Émilie. J'accepte de devenir ta femme.

- Ma douce... »

Il embrassa encore ses doigts avant de se redresser pour capturer ses lèvres.

« Demain, tu viens vivre ici !

- Oui, Jean, » fit-elle, soumise.

Le baiser s'approfondissait, devenant sauvage.

« Demain, je ne te laisserai plus jamais partir.

- Oui... »

Il se leva, conquérant, et l'emmena dans leur chambre. Il la déshabilla et l'aima. Elle gémit sous ses caresses, sous son amour.

« Ma petite femme... »

Le lendemain, elle disparut une dernière fois pour renaître en inspecteur Javert. Une dernière fois. Elle avait été malade mais avait réussi à le cacher à Jean Valjean. Elle n'arrivait pas à garder quelque chose longtemps dans son estomac.

L'inspecteur géra son poste, avec efficacité et célérité, puis il nomma Walle pour le remplacer.

On fut surpris d'apprendre son départ précipité mais pas tant que ça. Javert avait été si malade.

L'inspecteur écrivit une lettre de démission à destination de M. Madeleine et une autre pour son patron, le secrétaire de la préfecture de police de Paris, M. Chabouillet.

Enfin, Javert quitta le poste de police après avoir salué ses officiers. Une dernière fois.

Il avait l'impression de partir à la mort.

Le policier se chargea ensuite de son logement, le vidant de ses quelques possessions.

Trois malles et ce fut tout.

Quelques vêtements, ses uniformes, quelques livres…

Javert n'était pas riche.

Le maire arriva à ce moment-là pour prêter assistance à son ancien chef de la police. Il accepta d'entreposer les malles de l'inspecteur chez lui, le temps de sa maladie.

Enfin, on vit l'inspecteur Javert partir avec un sac et prendre la diligence.

Ce fut la dernière fois qu'on vit l'inspecteur Javert à Montreuil-sur-Mer.

Quelques heures plus tard, la maîtresse de M. Madeleine, devenue officiellement sa fiancée, frappait chez le maire.

Pour s'installer chez lui à demeure.

Cosette fut heureuse de la voir.

Elle vivait toujours chez M. Madeleine Fantine guérissait lentement. On parlait maintenant de l'installer dans une petite maison, attenante à celle de M. Madeleine. Sous sa protection !

Ses cheveux repoussaient, sa peau redevenait saine et le maire lui avait acheté un dentier avec deux palettes.

Fantine avait retrouvé un sourire.

Parfois, elle taquinait M. Madeleine sur sa mystérieuse bonne amie.

« Cosette m'a dit qu'elle a les mêmes yeux gris que l'inspecteur Javert.

- Je ne crois pas que l'inspecteur ait une sœur. »

Il y eut le premier matin.

M. Madeleine expliqua la situation à toutes ces femmes qui vivaient ou travaillaient chez lui.

La logeuse, la gouvernante, Cosette.

Il y eut le premier dimanche.

M. Madeleine allait à la messe, mais avant de partir, il tendit son bras à Émilie. Elle en fut surprise.

« Tu veux que je t'accompagne ?

- Mme Madeleine doit être une femme pieuse, sourit monsieur le maire. Comme son mari.

- Je ne suis pas à ma place !, grogna Javert.

- Ta place est à mes côtés, partout, toujours…

- Madame Madeleine ?

- J'aimerais t'avoir à mes côtés, s'il te plaît, » plaida Valjean.

Elle rit et saisit son écharpe. M. Madeleine était surpris de la voir aussi féminine. Sa démarche, ses sourires, sa voix.

Il la soupçonnait d'espionner la gouvernante et de la copier un peu, mais il ne s'en plaignait pas. Elle était tellement adorable lorsqu'elle tentait de marcher gracieusement, suspendue à son bras.

Essayant de ne pas claquer ses bottes de façon martiale.

Les premières promenades avaient été si dures. Si contraignantes.

Sa première sortie au jour dans la ville fut une épreuve. Elle n'était qu'une créature de la nuit jusque-là. Une rumeur qui entachait la bonne réputation de M. Madeleine.

Et tout à coup, elle fut visible. Aux yeux de tous.

SCÈNE XV

Accrochée au bras de monsieur le maire. Les yeux obstinément baissés sur le sol. On la regardait, on saluait le maire. On la détaillait, on gardait le maire pour discuter de tout et de rien. On l'examinait, le maire la présentait enfin.

« Mon amie, mademoiselle Émilie Mathieu. Ma future épouse. »

On la regardait toujours.

Elle ne souriait qu'à peine et saluait du bout des lèvres.

Les premières promenades furent une torture.

« Parle-leur, avait conseillé Valjean, conscient de son malaise. Ils n'attendent que ça !

- Parler de quoi ? Des crimes sur les quais ? De l'inspecteur Javert ?

- Émilie !

- Jean ! »

Choc de deux volontés !

Émilie n'était pas une poupée.

La fiancée de M. Madeleine était donc une femme taciturne, brune de peau et de visage, et les yeux éternellement baissés sur le sol.

Sauf à quelques exceptions près ! Parfois, quelque chose, un propos anodin, lui faisait relever la tête et la vue était impressionnante.

Des yeux gris transparents, étincelants de colère le plus souvent.

Et cela faisait penser à quelqu'un ! Mais à qui ? À qui ? À qui ?…

On commençait à murmurer le nom de l'inspecteur honni...mais on ne trouvait aucun lien…

Une sœur ?

Le premier dimanche à la messe fut aussi une torture pour l'ancien inspecteur devenu une femme.

Le prêtre fut tellement content de rencontrer la fameuse maîtresse de M. Madeleine ! Un homme si pieux perdu dans le péché de chair ! Mais le maire allait régulariser la situation et tout le monde était soulagé.

Le prêtre soupirait de soulagement et son sermon tourna autour du sacrement du mariage, de Messaline et de Bethsabée…

Chacun savait qui était visé par ces propos ! On souriait avec moquerie, dédain…, mépris…

Javert gardait les yeux sur le sol, les joues brûlantes. Il était tellement furieux qu'il faisait craquer le cuir de ses gants et serrant les poings.

Il lui suffisait de quitter la ville et de revenir sous son uniforme et le chef de la police reprendrait la situation de main de maître.

Valjean en tombait des nues !

Il était désolé de découvrir ce mépris et cette haine envers sa fiancée. Il était désolé de voir Émilie aussi en colère.

Cela rappelait tellement l'inspecteur Javert à monsieur le maire.

Valjean posa sa main sur celles de Javert, se voulant apaisant. Dieu qu'il aimait cette femme et qu'il détestait tous ces gens de lui faire autant de mal !

Le regard que posa M. Madeleine sur le prêtre fut aussi froid que dur. Le curé en fut surpris, choqué même.

Le maire se faisait protecteur auprès de sa fiancée. Il ne laissa personne les approcher.

Puis, à chacune des messes, le maire plaça la femme qu'il aimait tout contre la protection d'un des piliers, contre lui, à l'abri de tous. Elle gardait les yeux baissés sur le missel, suivant le rituel machinalement.

À la fin de la messe, le maire restait pour sortir le dernier, permettant ainsi à sa fiancée de ne pas avoir à endurer les bavardages des gens.

On commença à se taire…

Puis ce fut bientôt évident pour tout le monde.

L'amour que le maire ressentait pour cette femme inconnue. Ce fut évident par son bras glissé sous le sien, par ses sourires réjouis qu'il n'arrivait pas à cacher, par ses baisers furtifs qu'il ne pouvait pas s'empêcher de lui voler.

À chaque fois, la femme gelait et tentait de le repousser, murmurant juste « Jean » avant de se laisser faire.

La première fois choqua tout le monde, l'inconnue la première, mais on pardonna au maire. Il était si heureux, si amoureux. Un vrai jeune homme !

On apprit peu à peu leur histoire...romancée…

Ils s'étaient rencontrés il y avait vingt ans dans une ville du sud de la France, ils s'étaient longtemps détestés puis la haine était devenu de l'amour. C'était une femme indépendante, elle avait refusé d'épouser M. Madeleine à l'époque. Elle voulait garder sa liberté.

Aujourd'hui, elle revenait dans la vie de son ancien fiancé et avait enfin accepté de l'épouser.

On ne comprenait pas M. Madeleine. On trouvait que cette femme manquait de grâce et de tenue. Elle avait de beaux cheveux, noirs comme la nuit, c'était vrai, et ses yeux étaient exceptionnels. Mais c'était tout.

Froide, sèche, indifférente…

Trois semaines après la publication des bans, toute la ville assista au mariage. M. Madeleine et Mlle Mathieu, n'ayant aucune famille en vie, ce furent les doyens de la commune qui leur servirent de témoins.

Le premier adjoint de monsieur le maire fut fier de le marier. On remarqua la main tremblante de la femme signant son nom. Émotive ?

Dans l'église, la cérémonie fut un peu plus solennelle. Puis l'échange des alliances et le baiser virent clore la scène.

On remarqua la robe, simple et modeste. On apprécia, on critiqua. Difficile de cerner Mme Madeleine.

Enfin, pour terminer cette journée de noces, il y eut un banquet et un bal.

M. Madeleine fit danser sa femme avec douceur. Ils ne pouvaient pas se quitter des yeux. M. Madeleine se pencha pour parler à l'oreille de son épouse et elle se mit à rire aux éclats. Cela détendit l'atmosphère et la rendit plus accessible.

On remarqua aussi que Mme Madeleine ne buvait pas et mangeait peu. On commenta, encore.

Ensuite, ce fut la valse des danseurs. Chacun voulait faire danser Mme Madeleine, et avec politesse, la femme accepta.

Personne n'avait encore entendu le son de sa voix, ou si peu.

Mme Madeleine danser avec application mais sans réel plaisir, ne prenant qu'une part minime aux conversations

Et il y eut un incident tout à coup.

M. Madeleine était aussi accaparé par des dames ou par ses administrés. On le félicitait et on congratulait. Le maire laissa donc sa femme seule, au-milieu des invités.

Pour une fois, Mme Madeleine était abandonnée, sans protection.

Javert maudit Valjean de l'avoir délaissée lorsqu'un de ses officiers, l'inspecteur Walle, vint lui demander une danse.

Émilie Madeleine s'efforça de ne pas le regarder dans les yeux mais Walle était furieusement curieux.

Il parlait à tort et à travers.

« Je suis le chef de la police de Montreuil, expliqua-t-il pompeusement. Un poste important ! Il y a tellement à faire ! »

Émilie priait le ciel qu'on la libère lorsque Walle lança :

« Surtout après l'ancien chef. »

Cette fois, elle leva la tête et ses yeux brûlèrent.

Il ne comprit pas et poursuivit, content d'avoir piqué l'intérêt de madame le maire :

« Un homme courageux, certes, mais vraiment incompétent. Figurez-vous que…

- Comment osez-vous Walle ?, fit la voix sèche et glacée de l'inspecteur Javert.

- Je... »

Elle le fusillait du regard et il fut troublé.

Les yeux de Javert !

« Peut-être j'exagère un peu, c'est vrai. »

Il souriait, inconfortable, tandis que Mme Madeleine l'examinait sans aménité. Ce fut un soulagement de voir s'arrêter la danse.

D'un geste méprisant, rempli de colère, tellement digne de Javert, elle lâcha les mains de l'inspecteur Walle.

Elle retourna s'asseoir et refusa de danser.

On la laissa tranquille. Elle était si farouche.

Cela n'échappa pas à M. Madeleine. Il vint la chercher et la ramena au-milieu des danseurs, malgré ses yeux lançant des éclairs.

Puis il ne la laissa plus seule. Il ne dansa qu'avec elle, les yeux dans les yeux. Il saisit ses doigts et les embrassa.

Il la fit basculer en arrière durant la danse et embrassa sa gorge, la faisant trembler entre ses bras.

Chacun put voir apparaître un sourire magnifique sur les lèvres de madame Madeleine.

C'était que Valjean avait tellement peur de la voir s'enfuir et redevenir l'inspecteur Javert…

Enfin, le repas fut terminé et les époux Madeleine disparurent.

Ce soir, Cosette dormait auprès de sa maman, au couvent. Fantine allait mieux, elle avait quitté l'hôpital pour passer sa convalescence au couvent, près de Sœur Simplice.

La gouvernante de Cosette avait eu sa soirée et la logeuse était partie depuis longtemps, laissant les époux Madeleine seuls.

Leur nuit de noce !

Valjean se montra doux et prévenant. Il prit sa femme entre ses bras et la porta au-dessus du seuil. Elle rit, serrant la nuque de son mari avec force. Ils avaient un peu bu, leurs baisers avaient un goût de champagne.

Valjean ferma la porte d'un coup de pied bien placé, refusant de la poser à terre.

« Voyons M. Madeleine, gronda-t-elle gentiment.

- Je suis un homme fort !, fanfaronna-t-il.

- Mon tendre M. Madeleine… Mon Jean… Jean Valjean... »

Son nom ! Son vrai nom mourrait sous les lèvres de Valjean qui embrassait doucement Javert, pour la faire taire.

Il réussit à fermer la porte à clé, avec un beau mouvement d'équilibriste, faisant rire la femme ainsi ballottée.

Enfin, Valjean monta les escaliers pour arriver dans la chambre, Javert toujours dans ses bras.

« Cela devient ridicule, » fit-elle.

Mais ses yeux parlaient un autre langage, ses mains glissées sur sa nuque, son visage collé contre sa poitrine, tout racontait une autre histoire. Il la déposa sur le lit et la regarda, content de lui.

Elle voulut effacer son sourire suffisant, si agaçant, par un baiser.

Il devint vite chaud et affamé.

« Madame Madeleine, ma femme, mon épouse…

- Madame Valjean ! Pour toi ! Pour nous !

- Madame Valjean ! Dieu ! Je t'aime Émilie... »

SCÈNE XVI

Ils se déshabillèrent. Ce fut doux. Ce n'était pas leur première fois. Ils se connaissaient et se redécouvraient.

Il savait le goût de sa peau, il suffisait de mordre le lobe de son oreille pour la faire basculer et gémir.

Elle connaissait les cicatrices, si sensibles, il aimait ses doigts parcourant doucement le réseau que le fouet avait tracé sur son dos.

Toulon était un fantôme entre eux. Ils essayaient de l'amadouer.

Puis ils firent l'amour, doucement, tendrement, se répétant des serments sans fin, se murmurant des mots d'amour dans le creux de l'oreille, dans la courbe de la nuque…

« Madame Madeleine... » Puis tout bas « Madame Valjean... »

Et la vie continua depuis ce point. Les choses se déroulèrent si vite !

À sa décharge, madame Madeleine était une femme discrète, elle ne quittait que rarement la maison de monsieur le maire.

Puis on remarqua et on comprit !

Les visites régulières du docteur Vernet ! Cela mit la puce à l'oreille. Madame Madeleine avait donc une santé fragile ?

On l'examinait avec soin lors de la messe du dimanche. Il ne fallut pas longtemps à tous ces importuns pour découvrir la vérité. Madame Madeleine était enceinte !

On jubila ! C'était vraiment une femme indigne ! Elle s'était mariée en étant enceinte.

On félicita les époux Madeleine avec un soupçon de moquerie, mais on n'osa pas en faire trop.

Monsieur le maire rayonnait, il était si heureux.

Madame, elle, gardait un visage fermé.

On regarda la courbe du ventre s'arrondir. On comptait. Ce serait un enfant de l'automne…

Puis on ne se moqua plus.

On s'inquiéta.

Le sourire du maire disparut, les visites du docteur devinrent plus fréquentes. La grossesse ne se passait pas bien.

Il y eut la dernière messe de madame Madeleine.

Elle y assista, toute pâle dans son coin, contre sa colonne, les yeux fermés et le souffle court.

À la sortie, devant la porte, alors que son mari la soutenait avec tendresse, alors que tout Montreuil l'examinait, ravi de constater les changements arrivés à son corps, elle s'effondra, inconsciente.

M. Madeleine la rattrapa, la prenant entre ses bras.

Fou d'inquiétude, il la ramena chez lui. Le docteur vint aussitôt. Il était à la messe lui aussi.

Le maire devint sombre. La grossesse ne se passait pas bien. Mme Madeleine ne sortit plus de chez elle.

Le maire passait le plus de temps possible avec elle, délaissant son poste d'élu, négligeant son usine. Tellement angoissé.

Ils ne faisaient plus l'amour.

Ils se regardaient avec affection, se caressant, se tenant les mains, s'embrassant. Tellement désespérés.

Elle le grondait gentiment, couchée dans leur lit dont elle ne sortait plus.

« Va travailler Jean ! Tu es en retard !

- Je m'en fous ! Je veux te voir.

- Je serai là ce soir.

- Vraiment ?

- Voyons Jean... »

Oui, mais la question méritait d'être posée. La grossesse ne se passait pas bien.

Javert avait quarante ans, c'était un âge avancé pour une grossesse, surtout pour un premier enfant.

Elle s'affaiblissait, malgré les soins du docteur, malgré les repas consistants de Mme Delacour, malgré l'amour de Jean Valjean.

Elle avait mal, mais ne disait rien.

Cela n'aurait servi à rien. Jean savait !

L'enfant allait bien. Il grandissait, bougeait et c'était un bonheur de le sentir dans cette triste période.

La première fois, elle était étendue dans la nuit, elle ressentait les mouvements dans son ventre. Ce n'était pas une sensation douloureuse mais elle resta choquée quelques instants. L'enfant devenait réalité. Son enfant ! Leur enfant !

Jean dormait à ses côtés. Elle eut une bouffée de joie.

Une fois, dans la nuit, lorsque l'enfant bougea en elle, elle réveilla doucement Jean.

Il était si fatigué, l'inquiétude le rongeait. Il fut aussitôt réveillé, alarmé.

Elle le fit taire en l'embrassant puis avec un geste tendre, elle saisit ses mains à lui, si fortes, si douces, et les posa sur son ventre. Il comprit. Son sourire heureux revint.

Et il sentit.

« Dieu du Ciel, murmura-t-il.

- C'est ton fils !

- Pourquoi un fils ? C'est peut-être une fille !

- Que préférerais-tu ?

- Je n'ai aucune préférence...pourvu qu'il, ou elle, ait tes yeux.

- Jean !

-Tes cheveux ! »

Il lui embrassa le cou, tandis que l'enfant bougeait. Elle riait.

Ils étaient heureux.

« Ton horrible caractère…, ajouta Valjean.

- Ton respect de la loi, opposa Javert, se piquant au jeu.

- Ta droiture.

- Ta force et ta bienveillance… Jean... »

Elle gémit alors qu'il l'embrassait.

Un rayon de soleil dans un ciel de pluie.

« Va travailler Jean ! Je serai là à ton retour. »

Et la mort dans l'âme, monsieur le maire obéissait.

Des journées monotones, sombres, malgré l'été, malgré le soleil.

Elle perdait du poids, elle perdait du sang, elle perdait des forces.

Où était l'inspecteur Javert ?

L'accouchement était un sujet tabou. Personne n'osait en parler au maire. On ne se moquait, on craignait maintenant.

Le maire s'abîmait dans la prière, il restait si longtemps à genoux sur la pierre à prier Dieu.

Que Dieu lui pardonne ses péchés ! Qu'il pardonne le mensonge ! Qu'il soit bon…

L'accouchement était un sujet tabou mais il fallut bien qu'il ait lieu.

Une douleur atroce brisa Madame Madeleine. Elle se crispa, mordant ses lèvres, bien décidée à endurer.

Le docteur Vernet l'avait prévenue. Pour le premier, c'était long et douloureux.

Il ne fallait pas s'affoler.

Alors ne nous affolons pas !

Elle patienta longtemps.

La douleur était telle qu'elle pleurait doucement. Elle sentit du liquide se répandre entre ses cuisses.

De l'eau ? Du sang ?

Elle glissa une main sous elle et la ramena à son visage, tachée de rouge. Elle eut peur, elle cria.

Madame Delacour accourut aussitôt, inquiète, et lorsqu'elle la vit, si blanche, couverte de sang, elle paniqua.

Elle courut à la recherche de monsieur Madeleine et du docteur Vernet.

On fut surpris de voir la logeuse de monsieur le maire, d'habitude si posée, courir échevelée dans les rues. Puis on apprit la nouvelle.

L'accouchement avait commencé.

On pria !

Le docteur Vernet était à son cabinet, il abandonna tout pour rejoindre madame Madeleine.

Toute la ville chercha M. Madeleine, il était en plein conseil municipal et Mme Delacour le fit appeler.

Ce fut une scène saisissante.

Le vénérable maire de Montreuil-sur-Mer quittant la réunion en balbutiant des excuses avant de courir jusque chez lui.

Il se vit interdire la chambre de sa femme, il força la porte.

Le docteur le gronda et lui ordonna de sortir. Le maire ne l'entendit même pas.

Il regardait Émilie. Sa femme. Pâle, apeurée, souffrante, elle sourit doucement en le voyant arriver et tendit ses mains.

Négligeant le sang qui les maculait, Valjean se précipita à son chevet et les saisit.

« Émilie, ma douce !

- Jean, mon tendre ! Te voilà ! »

Elle souriait alors qu'il embrassait ses doigts.

Le médecin grognait dans son coin. Il avait une sœur de charité pour l'aider. Sœur Simplice, comme toujours.

On préparait l'eau chaude, les serviettes en leur permettant ce moment d'intimité.

De toute façon, on n'avait pas le choix ! Jean Valjean ne se serait pas laissé faire.

« J'ai eu si peur de ne pas te revoir.

- Ma douce... »

Ils ne dirent rien de plus.

Valjean se pencha et l'embrassa. Puis une main sur son épaule, ferme et autoritaire, le fit se lever pour partir.

« Tu seras là ? », demanda Valjean, en lâchant les doigts, si fins et si délicats.

- Toujours… », souffla-t-elle.

Ce fut long ! Si long ! Et douloureux… À entendre les cris de Javert.

Valjean marchait dans sa bibliothèque, ou s'asseyait dans son fauteuil. On lui parlait. On lui collait des tasses remplies de liquide chaud entre ses mains.

Il ne voyait rien, n'entendait rien. Il se sentait tellement impuissant, inutile.

Lui et sa force dérisoire, il ne pouvait rien faire.

Puis ce fut le silence.

Plus de cri.

Il se leva, glacé.

Un instant et un cri d'enfant retentit. Son cœur se gonfla de joie avant de se tordre d'angoisse.

Valjean quitta la bibliothèque en courant, il alla dans la chambre, entra le plus calmement possible. Et il vit.

FIN I

Et il s'effondra.

Un long cri de douleur sorti de sa bouche.

Émilie gisait sur le lit, les yeux fermés, on avait lavé ses mains, son visage. Elle était blanche.

Elle était morte.

Valjean se rapprocha et saisit ses doigts adorés.

Elle était morte.

Il se plaça à genoux à son chevet et pleura doucement.

Dieu du Ciel ! Elle était morte !

Sœur Simplice et le docteur Vernet ne savaient pas quoi faire.

L'enfant était vivant. En pleine forme. Une fille. Elle avait besoin de soins. Sœur Simplice décida, avec le médecin, de l'emporter au couvent.

On trouverait une nourrice le temps que monsieur Madeleine surmonte son chagrin.

L'enfant pris en charge, la sœur partie, le docteur s'approcha de Jean Valjean. Il avait tellement pitié, il était tellement désolé, il se sentait tellement coupable.

« Valjean. Il faut qu'on la prépare. Vous ne pouvez pas rester là et on ne peut pas la laisser comme ça. »

Les mots n'arrivaient pas jusqu'à Valjean. Il ne la lâcherait plus jamais.

Elle avait qu'elle serait là. Toujours. Javert était un homme d'honneur, une femme d'honneur. Il ne mentait pas !

La main revint sur son épaule, pour le soutenir, l'apaiser. Elle enflamma Jean-le-Cric. Valjean se releva, les yeux brûlants de haine.

« NE ME TOUCHEZ PAS ! »

Le docteur recula, inquiet tout à coup, Valjean était un ancien forçat après tout. Vernet leva les mains, bienveillant.

« Calmez-vous ! Nous ne pouvons pas la laisser comme ça ! Voulez-vous que tout le monde la voit dans cet état ? »

Les mots restaient difficiles à comprendre, Valjean se sentait devenir idiot mais la colère retombait.

« Regardez-la ! Valjean ! Il faut se charger d'elle ! »

Valjean la regarda. Elle était blanche, on aurait pu la croire endormie, si le sang ne maculait pas son lit, sa chemise de nuit.

Si ses yeux n'étaient pas fermés ainsi…

« Il faut nettoyer tout ça, l'habiller de propre et préparer la chambre pour la veiller.

- Je le ferai !

- Non Valjean ! Je ne vous laisserai pas faire cela ! Vous avez reçu un choc terrible ! Vous devez vous reprendre. Et la bienséance vous l'interdit.

- La bienséance... »

Valjean eut un rire nerveux, toute leur histoire était scandaleuse.

« Et il y a votre enfant, » asséna Vernet.

Cette fois, le coup porta et réveilla Valjean.

« Où est-il ?

- C'est une fille. Elle est au couvent avec Sœur Simplice.

- Pourquoi pas ici ? »

Valjean regardait le médecin, avec un air ahuri.

« Avec votre deuil et votre tristesse ?! Le voulez-vous ? »

Valjean réfléchit…

Pour l'instant, il était bouleversé, rempli de colère et de désespoir, l'enfant ne représentait rien… Pas encore… Peut-être demain…

Quand la colère sera retombée, sinon il risquait de le haïr.

« Plus tard, » admit-il.

Le médecin demanda doucement au père en deuil.

« Comment voulez-vous appeler l'enfant ? »

Et naturellement, Valjean répondit :

« Émilie... »

Le docteur Vernet acquiesça et parvint à faire sortir Valjean de la chambre. Puis il fit appeler madame Delacour.

Il fallait de nouveau de l'eau chaude et préparer la malheureuse. Il fallait préparer la maison pour un deuil.

Deux sœurs vinrent se charger de madame Madeleine, le maire fut chassé de la chambre, parqué dans ses propres pièces.

Le médecin insista lourdement jusqu'à ce que le maire se lave aussi et se change. Il était couvert de sang.

Enfin, tout s'agita autour de M. Madeleine, les êtres allaient et venaient, parfois lui parlaient et M. Madeleine se concentrait pour les comprendre.

On mit de la crêpe noire sur les miroirs, on assombrit les pièces, on ouvrit la porte d'entrée. On pouvait venir veiller la morte.

Le médecin s'échappa de la maison et de sa terrible atmosphère, il ne resta plus que Madeleine et son épouse.

M. Madeleine rejoignit Javert dés qu'il le put. Elle était si belle, étendue dans son sommeil. Bien sûr, on pouvait la trouver trop grande, trop maigre, trop musclée, on pouvait la trouver trop masculine, trop nerveuse, trop dure…

Ce n'était pas ça que voyait M. Madeleine… Lui voyait sa femme, son inspecteur de police, son gardien…

Son amour…

La veille dura une journée. On défila dans la chambre, c'était la femme du maire tout de même. On vit le maire, aussi, redevenu digne et impassible. Tout le monde était au courant de sa crise de larmes. On compatissait.

Plus personne n'avait envie de se moquer.

L'enterrement fut une danse de fantômes. Un cercueil, une procession, une messe, une tombe…

M. Madeleine avait pris un caveau pour les deux époux.

Ils seraient enterrés tous les deux sous un faux nom. L'inspecteur Javert devait grincer des dents !

Enfin ce fut fini...et M. Madeleine se retrouva seul. Il eut une terrible tentation lorsqu'il vit son fusil de chasse.

Mais Monsieur Madeleine tint bon. Il quitta sa maison pour retourner à l'usine. M. Madeleine se révéla infatigable, éternellement attaché à son bureau, soit à l'usine, soit à la mairie. Travaillant sans relâche.

Sœur Simplice attendit quelques jours, puis elle ramena l'enfant et sa nourrice chez M. Madeleine. Fantine et Cosette vinrent aussi s'installer chez monsieur le maire.

Il fallait de la compagnie pour le maire. N'importe laquelle !

Car le maire se noyait dans un fol désespoir. Il ne parlait plus que de son travail, et ce le moins possible. Il était admirable.

Il faisait tellement pitié.

On avait peur pour lui.

Il mangeait si peu et maigrissait à vue d'œil.

L'enfant n'existait pas encore aux yeux de son père, perdu dans son chagrin.

Et puis le temps passa.

Le temps guérit doucement le désespoir. La douleur devint supportable.

Valjean se mit à aimer la petite Émilie.

Sa fille ! Son amour !

Cela redonna un certain équilibre à sa vie…

Plusieurs semaines s'étaient passés, une réunion du conseil municipal avait lieu. Le maire la présidait, calme et efficace. Il avait l'air d'avoir surmonté son chagrin. On s'en félicitait.

Certaines femmes se mirent à espérer épouser ce veuf, riche et charmant.

Puis, tout à coup, la façade s'effondra, comme un château de cartes.

Un conseiller lança soudain :

« Au fait et Javert ? Comment va-t-il ?

- Il est mort, » répondit Madeleine.

Et chacun fut surpris de voir le maire, si imposant, se mettre à pleurer.

On pensa au contre-coup du deuil. On ne parla plus jamais de Javert.

Paris demanda des nouvelles de l'inspecteur. On transmit la lettre de démission puis la nouvelle de sa mort. Paris oublia l'inspecteur Javert.

Cinq ans passèrent avant que Paris de n'en souvienne. M. Madeleine était toujours le maire. Il avait été élu, il avait retrouvé son poids normal, il gérait sa ville et son usine avec soin. Il était aimé. Il était seul.

Seules sa petite Émilie et la petite Cosette arrivaient à lui arracher des sourires. Des vrais sourires.

Fantine espérait qu'un jour elle réussirait à lui faire quitter sa mélancolie...peut-être était-elle un peu amoureuse de lui…

Cinq ans !

Un jour, on annonça un certain M. Chabouillet qui demandait à voir M. Madeleine. On fit entrer le vieil homme dans le bureau de monsieur le maire.

Chabouillet salua poliment et s'assit face au maire.

« Monsieur le secrétaire du préfet de Paris, énonça avec soin M. Madeleine.

- Je l'étais encore il y a un mois en effet, sourit le vieillard.

- Vous ne l'êtes plus ?!

- Je suis mis à la retraite.

- Bien. »

Monsieur Madeleine ne savait pas quoi dire d'autre. Était-ce ou non une bonne chose pour M. Chabouillet ? Donc le maire attendit d'apprendre la raison de la venue de M. Chabouillet.

Et il ne fut pas déçu.

M. Chabouillet sourit :

« Où est l'inspecteur Javert ?

- Il est mort, monsieur. Vous avez dû recevoir une lettre.

- Une lettre de votre part, en effet, expliquant le départ soudain de l'inspecteur Javert pour raisons de santé et une deuxième lettre pour annoncer sa mort quelques mois plus tard.

- En effet, affirma paisiblement le maire.

- Où est l'inspecteur Javert ? »

Plus de sourires.

« Pourquoi aujourd'hui ?, demanda Valjean sans aménité.

- Parce que je suis à la retraite et que je ne suis plus tenu par mon devoir. »

Le sourire revint. M. Chabouillet était si vieux.

« L'inspecteur Javert était mon protégé. Depuis Toulon. Je vous l'ai dit.

- Je vais vous montrer sa tombe. »

Les deux hommes se levèrent et quittèrent la mairie.

Était-ce une bonne idée ? Non, hurlait le bon sens de Jean Valjean. Mais le cœur de Valjean était sa faiblesse.

Au cimetière, Valjean entraîna M. Chabouillet jusqu'à la tombe de son épouse.

Mme Émilie Madeleine.

La tombe était blanche, couverte de fleurs, bien entretenue.

Valjean s'attendait à des exclamations de surprise, des dénis outrés. Il n'y eut rien.

« Cela ne vous surprend pas ?, fit Valjean, malgré lui.

- Je m'en doutais depuis longtemps…

- Comment est-ce possible ?

- A Paris, un jour, j'ai vu Javert rentrer d'une nuit de veille à la poursuite d'un criminel. Il ne savait pas que j'étais là. Il était dans mon antichambre, attendant mon bon vouloir. Il suivait mes ordres. Comme toujours. Un homme dévoué !

- Oui, » murmura Valjean, sentant les larmes revenir.

Cinq ans !

Le deuil n'était pas terminé, il ne le serait jamais.

« Personne ne savait que j'étais là. Javert encore moins. La porte de mon bureau était entrouverte et je l'ai vu entrer. Il a examiné les lieux rapidement puis il a défait son ruban, libérant ses cheveux. Son soupir était si fatigué. Puis il a retiré son col de cuir. Mais tous ses mouvements étaient si gracieux, j'ai cru voir une femme un instant. Je me suis longtemps posé la question après cela. »

M. Chabouillet serra les mains dans son dos.

« Je me suis longtemps traité de jobard, dit-il.

- C'était une femme exceptionnelle, murmura Valjean.

- C'était un policier exceptionnel… N'est-ce-pas monsieur Madeleine ?

- En effet.

- C'était aussi un policier avec du flair. Un ancien garde-chiourme. N'est-ce-pas monsieur Valjean ?

- En effet. »

La conversation avait changé. Un peu plus solennelle tout à coup.

« Et maintenant ?, demanda Valjean, fatigué.

- Je suis à la retraite. J'ai attendu cinq ans avant de venir vous voir.

- Voulez-vous... »

Un cri d'enfant appelant son papa coupa la parole à Jean Madeleine et une petite fille se jeta dans ses bras.

« Émilie ?, demanda Madeleine, surpris.

- Cosette a dit que tu serais là ! Papa ! Viens ! C'est l'heure du goûter !

- Oui, ma chérie. »

Puis la petite fille vit le vieil homme à côté de son père et sourit, un peu craintive.

M. Chabouillet sourit aussi, il avait reconnu les yeux de l'inspecteur Javert.

« Qui c'est ?, demanda la petite Émilie.

- Un ami de ta maman, » répondit Valjean.

Un merveilleux sourire illumina les traits de la petite fille.

« Alors il doit venir goûter avec nous. Papa !

- Je ne sais pas si…, commença Madeleine.

- Je suis désolé. Je dois repartir à Paris. Je quitte Montreuil par la prochaine diligence.

- Non ! Il faut venir ! Papa ! »

Le ton autoritaire rappelait aussi Javert. Cela fit rire les deux hommes, un rire triste. Émilie était en colère, les mains croisée sur la poitrine et le menton dressé. Javert !

« Va à la maison, ma douce. J'arrive ! Et préviens Fantine pour le thé.

- Mais…, commença la petite fille.

- Pas de mais ! Obéis ! »

Un éclair de colère illumina le regard clair puis elle disparut enfin.

Laissant les deux hommes seuls, devant la tombe.

Ce fut la main sur l'épaule de Valjean qui le tira de sa peine. Sa vie était ainsi maintenant, entre larmes et joie, Émilie était une source de bonheur intense mais chacun de ses regards était douloureux.

« Racontez-moi, » fit doucement M. Chabouillet.

Et Valjean raconta.

Son passé de forçat sous les ordres de l'adjudant Javert, l'arrivée à Montreuil de ce dernier, la surveillance constante de l'inspecteur à son égard, la blessure au couteau qui changea tout, la dénonciation, l'amour, le mariage, l'enfant, la mort…

« Je ne pensais pas que Javert avait une petite santé.

- Il y a tellement de choses qu'on ne sait pas d'elle, murmura Valjean.

- Je suis désolé, Valjean. Je vais vous laisser en paix. »

La main quitta son épaule et le vieux forçat vit cela comme une perte.

Chabouillet lança, avant de partir :

« Merci d'avoir pris soin de mon inspecteur. »

Valjean ne put répondre, il s'assit sur la tombe de madame Madeleine et pria pour elle...pour la revoir…

Sinon, la vie ne valait vraiment rien…

Si l'espoir était vain…

Et les prières restaient muettes…

FIN II

Émilie était pâle mais vivante, si faible. Il se jeta à son chevet, une fois de plus.

« Ma douce… Tu es là…

- Je te l'ai dit… Toujours... »

Si fragile, sa voix n'était qu'un murmure. Le docteur prit les choses en main.

D'abord se charger de l'enfant.

On le donna à son père pour qu'il aide la mère à le tenir.

Valjean reçut sa fille et la regarda, émerveillé. Le nourrisson était aussi épuisé que sa mère et dormait à l'abri des bras si forts de son père.

Valjean ne savait pas quoi dire. Il n'avait jamais cru qu'un jour, il serait père.

Javert l'appela doucement et Valjean s'assit à ses côtés sur le lit, puis il l'aida à prendre l'enfant dans ses bras et Javert sourit de bonheur.

« Elle est si petite, souffla le policier.

- Oui, et si belle, » ajouta le forçat.

Ils se regardèrent, perdus dans leur rêve.

Pendant ce temps, on put préparer le bain pour laver l'enfant et les langes pour l'envelopper.

C'était le rôle de Sœur Simplice.

Le docteur envoya madame Delacour chercher la nourrice.

Madame Madeleine était trop faible pour l'instant pour nourrir son enfant. Sa vie était encore en danger.

La ville gardait son souffle, dans l'attente et l'inquiétude.

Puis, on s'apprêta à laver la femme elle-même, à la vêtir de propre et à changer les draps...voire le matelas.

Toute cette agitation ne troublait pas Émilie et Jean. Elle tenait son enfant dans ses bras et Valjean soutenait ses bras, maintenait l'enfant.

Une fille !

L'enfant était toujours endormie, cher petit ange !

« Comment va-t-on l'appeler ?, demanda Valjean en embrassant la chevelure de sa femme, encore collée par le sang et la sueur.

- Jeanne, répondit aussitôt Javert.

- Ma douce, mon amour... »

Il posa doucement ses lèvres sur les siennes puis colla son front contre le sien.

« Mes amours, je vais vous protéger.

- Ha les hommes !, » s'écria en souriant Javert.

Lentement, sœur Simplice prit l'enfant. Il fallait s'en occuper.

« Attendez !, » murmura Javert.

Elle essayait maladroitement de défaire sa chemise, Valjean l'aida. Un sein gonflé de lait apparut.

La sœur avait compris.

Elle oublia volontairement la nourrice que le médecin avait fait chercher. Et le docteur Vernet ne s'opposa pas à la volonté de la mère.

On aida la mère à placer l'enfant à son sein et le miracle eut lieu.

Un miracle millénaire !

L'enfant s'éveilla pour trouver le mamelon et téta. Cela dura quelques minutes puis l'enfant s'endormit. Cela épuisa Émilie.

Sœur Simplice prit l'enfant cette fois et le lava. Le docteur n'eut pas besoin de parler. Valjean saisit sa femme et la prit dans ses bras, ignorant le sang maculant sa chemise de nuit.

Elle posa sa tête dans le creux de l'épaule, si massive, du forçat. Elle était une femme. Jamais elle ne l'avait autant été.

Madame Delacour revint.

On renvoya la nourrice qui fut contente de savoir madame Madeleine assez en forme pour nourrir son enfant.

La ville put enfin respirer.

Puis la servante se chargea du lit, changer les draps. Le matelas était taché aussi. Il fallut le changer.

Le docteur aida la logeuse à tout remettre en ordre.

Pendant ce temps, Valjean tenait sa femme dans ses bras, douloureusement conscient de sa faiblesse, de son poids trop léger.

Elle s'endormait contre lui.

Et le maire était furieusement inquiet.

Le lit prêt, madame Delacour prépara à nouveau de l'eau chaude pour laver et changer madame Madeleine.

Le docteur sortit enfin de la chambre, il voulait examiner l'enfant avant de partir. L'accouchement avait été dur.

Valjean se retrouva seul avec Émilie.

« Je vais te laver, ma douce, souffla le forçat.

- Jean ! Ce n'est pas à toi de…

- Laisse-moi faire ! »

Il la déposa sur le sol, la soutenant contre lui, tout en lui retirant la chemise de nuit. Madame Delacour revint et assista à la scène, estomaquée.

Une fois de plus, elle fut choquée puis elle se reprit et vint à leur aide.

« Tenez-la fermement, monsieur. »

Valjean obéit et madame Delacour plongea l'éponge dans l'eau chaude. Le visage neutre, la logeuse lava les cuisses de madame Madeleine puis l'entrejambe.

L'eau se teintait de rouge.

On la changea.

Enfin, elle lava le visage, les cheveux, les mains...et ce fut tout…

Lorsque le sang fut retiré, madame Delacour aida le maire à passer un nouveau vêtement à son épouse.

Mme Madeleine était incapable d'agir elle-même.

Valjean saisit doucement son épouse et la coucha.

Mme Delacour glissa une serviette sous la femme, puis entre ses cuisses.

Le jour se levait.

La nuit avait été longue.

« Voulez-vous dîner, monsieur ?

- Non, merci madame. Je vais dormir. Vous avez été merveilleuse. Merci pour tout. »

Cela fit sourire la logeuse qui secoua la tête, amusée.

« Le docteur va venir l'examiner puis cela ira mieux.

- Dieu en soit remercié. »

Mme Delacour murmura « amen » et se retira. Le docteur arriva bientôt. L'enfant allait bien et dormait du sommeil du juste. Il vit Valjean, toujours habillé de pied en cape et cela l'agaça un peu.

« M. Madeleine ! Vous êtes vieux et fatigué ! Allez dormir !

- Pas avant que vous ne l'ayez auscultée !

- Irresponsable ! »

Mais le docteur Vernet examina, soulevant les draps, écartant les cuisses puis il remit tout en ordre. Il semblait soulagé.

Elle ne s'était même pas réveillée.

« Cela ne saigne plus. Maintenant, elle doit se reposer et reprendre des forces.

- Merci docteur.

- Un forçat avec un inspecteur de police ! Qui aurait cru que le monde pouvait tourner plus étrangement ? »

Un sourire, petit, mais tellement soulagé apparut.

La grossesse s'était mal passée mais l'accouchement aurait pu être bien pire.

Le médecin quitta la maison des Madeleine.

Et tout le monde arbora le même sourire soulagé.

Valjean se prépara pour prendre quelques heures de repos puis, sans hésiter, il s'étendit auprès de sa femme, glissant ses mains sur sa taille, posant sa tête dans sa chevelure, respirant l'odeur de sang, de sueur, de savon… Écoutant le bruit de sa respiration…

Quelques heures…

On excusa l'absence de M. Madeleine, on était content pour lui...pour elle…

Quelques heures et ce fut un rire doux qui le réveilla. Il ouvrit les yeux et vit des yeux gris, amusés, posés sur lui.

« Bonjour toi, murmura-t-il.

- Bonjour. »

Elle leva la main et caressa sa joue, les doigts se perdant dans la barbe grisonnante, si soyeuse. Il ferma les yeux, ravi de cette tendresse.

Qui aurait cru l'inspecteur Javert capable de douceur ?

« Comment vas-tu ?, » demanda-t-il, fébrilement.

L'inquiétude n'était pas partie, toujours au creux de son cœur.

« Je vais bien… Fatiguée…

- Tu as mal ? »

Une question posée précautionneusement par un homme qui avait passé dix-neuf ans de sa vie sous le fouet. Cela fit sourire le garde-chiourme.

« Rien d'insurmontable.

- Ma douce !

- Je voudrais Jeanne. »

Jeanne !

Jeanne Madeleine !

Jeanne Valjean !

Valjean était heureux. Il embrassa sa femme et se leva. Il ne lui fallut pas longtemps pour bousculer la maisonnée.

Préparer un plateau pour le petit-déjeuner de madame Madeleine, faire venir la petite Jeanne dans la chambre des maîtres, déplacer le berceau près de madame… Monsieur le maire bousculait tout le monde.

Bientôt, Émilie se retrouva assise contre une montagne d'oreillers, sa fille dans ses bras en train de téter.

La montée de lait était douloureuse mais la logeuse avait des feuilles de chou et prenait plaisir à aider la jeune mère.

Monsieur le maire contemplait sa femme et sa fille, l'une contre l'autre et souriait. Ses trésors, ses amours…

L'ancien forçat remercia Dieu, humblement.

Javert aperçut son regard, un peu rêveur, et lui demanda :

« A quoi penses-tu mon tendre ?

- A Toulon… A l'adjudant Javert…

- Je pense pour ma part à un beau forçat, fort comme un roc…

- Je remercie Dieu de nous avoir réunis.

- Viens Jean. Je t'aime ! »

Valjean obéit et s'assit contre son épouse. Son épouse, son inspecteur, son gardien…

Elle le força à se nourrir et lui donna du pain, le grondant de ne rien avoir mangé. Il ne put répondre, le cœur gonflé par l'émotion. Il pria pour eux, pour elle, pour Jean…, pour lui.. Vivre une vie avec ses amours !

Car la vie en vaut vraiment la peine…

Lorsque l'espoir est fort…

Et que les prières sont entendues…

FIN

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