– … Tu vois ? Il n'y avait vraiment aucune raison de paniquer pour une simple…

Harry s'interrompit brusquement, prenant soudainement conscience du silence qui régnait dans la Salle sur Demande en lieu et place des cris pourtant plus que probables de Ron et Hermione. Un terrible pressentiment lui étreignit la poitrine alors qu'il ferma brièvement les yeux.

T'as pas été aussi con, hein ? murmura sa conscience sur un ton sarcastique mais non moins nerveux.

Il se retourna lentement et sentit son cœur se loger tout au fond de son estomac.

Ron et Hermione avaient disparu.

La gorge subitement sèche, il fit un tour sur lui-même, son regard embrassant la Salle sur Demande. Il était toujours à l'intérieur mais les portes étaient fermées et l'arche avait disparu. Et à l'évidence, Ron et Hermione aussi.

Merlin, il se passe quoi ?

Harry dégaina la baguette qu'il avait toujours à la main et le geste lui sembla tellement naturel et commun qu'il chassa son appréhension l'espace d'un instant. Il descendit précautionneusement du piédestal. Il était encore à Poudlard, c'était une certitude. Et du peu qu'il pouvait en juger par l'obscurité ambiante de la pièce, la nuit était certainement tombée depuis longtemps.

Il soupira, les sens aux aguets, sans comprendre ce qu'il s'était passé. Il n'avait pas traversé le voile, à peine l'avait-il touché. Est-ce que cela avait suffi à…

À quoi ? pensa-t-il avec humeur. À le projeter quelques heures dans le futur – si ce n'est plus ? Même les retourneurs de temps en étaient incapables. Il résista à l'envie de se traiter de stupide et poussa avec mille précautions la porte de la Salle sur Demande. La sortie apparaissait toujours à un endroit différent du château, pourtant il reconnut immédiatement le couloir du premier étage qui menait à l'escalier principal d'un côté et au bureau de McGonagall de l'autre et s'arrêta immédiatement.

Plus de fenêtres éclatées, plus de statues éventrées par terre, plus de ruines.

Plus de morts.

Il dut s'appuyer contre le mur derrière lui alors que la porte de la Salle sur Demande s'effaçait sans un bruit pour calmer les tremblements de ses jambes. En se demandant s'il allait pouvoir marcher jusqu'à la Grande Salle, Harry se mit en marche, sentant la panique s'emparer de lui.

Bon sang, où est-ce que je suis ?

Il était bien à Poudlard. Il en reconnaissait les couloirs, les tableaux, les statues. Mais il faisait nuit noire et il n'y avait plus de ruines. Plus de bruits, plus rien. Harry sentit son cœur s'emballer. Il était sûr que Rogue avait consciencieusement fait enlever tous les tableaux des murs de Poudlard pendant l'année où il avait dirigé l'école.

Qu'est-ce qu'il se passe, par Merlin ?

Il traversa le couloir qu'il connaissait par cœur et s'engagea dans l'escalier principal, baguette à la main, à l'affût du moindre danger. Plus les minutes passaient plus il lui semblait évident que le château était désert. Aucun tableau ne se réveilla quand il passa près d'eux et ça ne le rassura pas spécialement.

Il ne comprenait pas comment Poudlard pouvait encore être en un seul morceau. C'était comme s'il ne s'était rien passé. Il aurait pris un coup sur la tête et aurait rêvé la bataille contre Voldemort ? Les visages figés de Remus, Tonks et Fred étaient bien trop gravés sur sa rétine pour qu'il y croit.

Il arriva dans le hall qui n'avait à l'évidence jamais connu la guerre et Harry se demanda un instant s'il n'allait pas juste s'allonger dans un coin et laisser quelqu'un le réveiller. Un bruit attira son attention et il se tourna brusquement, baguette levée, alors qu'un espoir insidieux lui brûlait les entrailles. Il ne voyait rien, mais il n'était plus seul, il en était sûr.

Il scruta le hall désert, essayant de déterminer la provenance des chuchotements qui s'arrêtèrent d'un coup. Un mouvement subtil qu'il n'aurait certainement jamais perçu s'il n'était pas un attrapeur talentueux attira son attention et il fronça les sourcils.

Une voix sortie de nulle part résonna contre les murs de pierres.

– Par Merlin… James ?

– Sirius, qu'est-ce que tu fiches ?!

Harry se sentit soudain très, très faible. Devant lui, un Sirius Black âgé d'une quinzaine d'années surgit du vide pour s'approcher de lui, l'air sincèrement ébahi.

Là, je pense que c'est le moment où tu peux t'évanouir, fit sa conscience avec une petite voix.

– La vache ! souffla Sirius en le dévisageant, son visage à seulement quelques centimètres du sien. Tu ressembles trop… James, viens voir, je te jure, c'est ton portrait craché !

Je vais vomir. Je vais…

Les trois autres maraudeurs se débarrassèrent de la cape d'invisibilité de James et s'approchèrent à leur tour. Remus avait l'air un peu mécontent. Harry sentit une bile amère remonter dans sa gorge.

– Par Merlin, Sirius, pourquoi es-tu sorti de dessous cette foutue cape ? siffla-t-il, les mains sur les hanches.

Sirius haussa les épaules avec toute la nonchalance que Harry lui avait connu et ça l'aida à reprendre une certaine contenance alors qu'il commençait à comprendre avec horreur où et quand il se trouvait. Un tout petit peu.

– On va pas épiloguer, c'est juste que ce type…

Pendant qu'il parlait, il essayait de ne pas faire tomber la quantité astronomique de biscuits et de bombons qu'il avait entre les bras. Les maraudeurs revenaient certainement des cuisines.

– … ressemble vraiment à James et…

– Waouh, c'est vrai que tu me ressembles ! s'écria James avec un entrain qui paraissait un peu déplacé au beau milieu de la nuit au milieu du château désert, empêchant Remus de lancer une remarque acerbe à un Sirius qui n'en avait de toutes façons rien à fiche. Qu'est-ce que tu fais ici ? Je ne t'ai jamais vu à Poudlard.

Harry s'obligea à ancrer son regard dans celui de son père. Surtout, surtout, ne pas regarder Peter qu'il devinait derrière lui. Ou il était sûr de le tuer sans état d'âme dans la seconde. Il inspira profondément et décrispa ses doigts sur sa baguette dans un terrible effort.

Foutue arche de mes couilles, oui… Quel con…

– … Je… suis en transfert…

Ne pas regarder Sirius non plus. Parce que sinon il allait craquer et se réfugier dans les bras de son parrain qui ne comprendrait rien et Harry était certain qu'il ne supporterait pas de se faire repousser même si l'autre aurait eu toutes les raisons du monde de le faire. Pas maintenant.

Remus était hors de question, parce qu'il savait déjà qu'il serait incapable de sortir un mensonge qui fasse un tant soit peu crédible face à ses yeux inquisiteurs. Et que s'il le regardait, il était sûr de se mettre à pleurer.

À sa plus grande surprise, regarder James était bien plus facile. Il ne l'avait pas connu. Il s'était… fait, d'une certaine manière, à sa mort. Il ne s'était pas fait à la mort de son parrain et évidemment pas à celle de Remus. Il ne voulait pas s'y faire.

– Je suis arrivé il y a une demi-heure mais il n'y avait personne à l'entrée du château. Je… Je cherche le professeur Dumbledore, ânonna-t-il d'une voix sourde.

Sa culpabilité augmenta en voyant le sourire de James. Son estomac se tordit et il réprima un hoquet de son mieux. Pendant un terrible instant, il se demanda s'il n'allait pas vomir, là, devant eux.

– Tu viens d'où ? demanda James, très enthousiaste alors qu'il l'entraînait dans l'escalier et Harry sentit son cœur louper un battement.

– États-Unis.

Il avait failli dire la France, avant de se rappeler que les Black avaient des racines françaises. Il ne savait pas réellement ce que Sirius connaissait de la France – peut-être rien à la réflexion – mais il préféra un pays plus neutre.

– Tu as fait bon voyage ? Tu as l'air… fatigué.

Harry sentit le regard ambré de Remus chercher le sien et sa gorge se noua alors qu'il détourna sciemment la tête.

Tu es juste mort sous mes yeux avec ton épouse il n'y a pas vingt minutes.

Il évita de son mieux les questions incessantes des maraudeurs qui semblaient beaucoup s'amuser à crapahuter la nuit dans le château avec un élève qu'ils ne connaissaient ni d'Ève ni d'Adam. Il prit bien soin de marcher un peu en retrait de James qui menait le groupe sans sembler se soucier d'être discret de quelques manières que ce soit. Il profita du trajet jusqu'au bureau de Dumbledore pour se calmer de son mieux et réfléchir à comment expliquer sa situation au directeur.

Il réussit à apprendre que les maraudeurs étaient en sixième année. Après un rapide calcul de tête, il en déduisit que la Salle sur Demande l'avait envoyé en 1976 ou 1977.

Quand ils arrivèrent devant la gargouille dorée, Remus énonça le mot de passe – Chocogrenouille – avec un air très satisfait et Harry haussa légèrement un sourcil. La passion du lycanthrope pour le chocolat n'était donc pas une exagération de la part de son parrain. Au fond de lui, Harry ressentit pour la première fois depuis qu'il était sorti de la Salle sur Demande quelque chose qui pouvait presque ressembler à de l'excitation à l'idée d'en apprendre plus sur ses parents et les maraudeurs. L'instant d'après, la culpabilité et l'horreur de sa situation reprirent leurs droits et Harry se tourna vers James.

La vision de Peter qui se dandinait, mal à l'aise, en lançant des regards apeurés vers le bureau du directeur le frappa de plein fouet et il se vit abattre le rat dans un éclair vert. La violence de ses pensées le fit trembler légèrement. Le visage éructant de Peter alors que sa main argentée l'étranglait sans merci dans la cave des Malefoy se superposa brièvement au visage du jeune Peter dans son esprit mais ce fut assez pour que Harry reprenne le contrôle de lui-même.

– Les gars… commença-t-il en s'humectant les lèvres. Je me doute bien que vous ne devriez pas traîner dans les couloir la nuit, donc… Je pense que je peux me débrouiller seul à partir de là. Merci pour le bout de chemin, ceci dit.

James consulta Sirius du regard qui haussa les épaules. Il avait eu le temps de manger la totalité des sucreries qu'il avait ramenées des cuisines et cherchait à présent à en voler quelques-unes à Remus qui esquivait ses attaques silencieuses avec la nonchalance que donne l'habitude.

– Une retenue pour bien commencer l'année ne va pas nous tuer, mais je ne suis pas certain que son entrevue avec Dumby nous regarde.

1976, donc, pensa Harry.

Avec un dernier signe de tête en direction des maraudeurs, Harry monta les trois marches dorées alors que la gargouille haussait un sourcil, l'air de dire « Vous avez fini ? ». Alors qu'elle commençait à s'élever lentement, Harry eut juste le temps d'apercevoir James lui adresser un dernier signe de la main et sa poitrine se serra devant le sourire joyeux de son père.

La gargouille stoppa devant les portes du bureau de Dumbledore et Harry ferma les yeux un instant. Il se rappelait parfaitement du corps du directeur tomber de la tour d'Astronomie après leur visite à la caverne de Voldemort. Quand il les rouvrit, il se sentait déjà plus serein. Tomber nez-à-nez avec son père avait été horrible pour ses nerfs. Sirius et Remus, n'en parlons pas.

Mais Dumbledore…

Un sourire las prit place sur son visage.

… Heureusement que le vieux fou ne dormait quasiment jamais et qu'il était toujours dans son bureau à trois heures du matin.


Et voici le deuxième chapitre de Le temps nous le dira. On commence à entrer dans le vif du sujet et j'ai hâte de continuer à développer ce maelström de sentiments et de réactions qui va résulter de la rencontre de Harry avec les maraudeurs… N'hésitez pas à me faire part de vos impressions ou de vos spéculations !

À la semaine prochaine,

Aech.