– Entrez.
La voix étonnée de Dumbledore résonna dans le corridor, à moitié étouffée par l'épaisse porte qui s'entre-ouvrit légèrement en une invitation silencieuse à entrer. Harry ne s'en étonna pas. Il était venu ici tellement de fois qu'il n'y faisait même plus attention.
L'air décidé, il entra dans le bureau du directeur.
La première chose qu'il remarqua, ce fut tous les objets étranges qui ornaient les étagères le long des murs circulaires. Parmi eux, il y en avait des qu'il ne connaissait pas et d'autres qu'il connaissait très bien pour les avoir fracassés contre les dalles du sol à la mort de Sirius. Sa gorge se noua à nouveau et il s'obligea à traverser la première pièce circulaire en ignorant les regards curieux des tableaux accrochés aux murs. Il monta les quelques marches jusqu'au bureau où Dumbledore le fixait étrangement en caressant les plumes de Fumseck distraitement.
– Hem… Bonsoir, tenta-t-il d'une voix hésitante sans pouvoir s'empêcher de détailler son ancien proviseur.
Ce dernier sourit en retour, ce qui rassura passablement Harry. Le sorcier devant lui rappelait singulièrement le directeur qu'il avait connu lors de ses premières années à Poudlard, pas le vieil homme pétrit de doutes qu'il avait accompagné dans la caverne de Voldemort l'année dernière. Le Dumbledore devant lui avait un léger sourire sur les lèvres et semblait prêt à rire pour un rien.
Et pourtant, pensa Harry, Voldemort doit occuper toutes ses pensées, actuellement.
Dumbledore lui offrit un regard pénétrant par-dessus ses lunettes en demi-lunes.
– Bonsoir, jeune homme. Vous n'êtes pas James Potter, même si j'aurais juré le voir arriver devant moi quand vous êtes entré.
Harry leva un regard las vers son ancien mentor qui semblait avoir murmuré la dernière phrase plus pour lui-même que pour Harry. Il tenta un semblant de sourire.
– J'ai une bonne et une mauvaise nouvelle pour vous, professeur. La bonne, c'est que vous allez réussir à vaincre Voldemort. La mauvaise, c'est que ce sera dans vingt ans.
.
La surprise se refléta un instant fugace sur le visage de Dumbledore et Harry se dit qu'il ne l'avait sans doute vu passer uniquement parce que lui-même connaissait particulièrement bien le vieux sorcier. Dumbledore se ressaisit tout aussi rapidement, ce qui le rassura et l'exaspéra tout à la fois. Était-il donc à ce point imperturbable ?
Il le regarda s'asseoir lentement à son bureau et l'inviter dans un geste de la main à faire de même, ce que Harry s'empressa de faire avec un soulagement qu'il ne chercha pas à dissimuler. Maintenant qu'il savait où il était et avait un début d'idée pour retrouver Ron et Hermione – qui consistait, littéralement, à tout raconter à Dumbledore et attendre une solution de la part du directeur – il ressentait les contre-coups de la disparition de l'adrénaline. Il avait l'impression que ses jambes pouvaient le lâcher à tout moment.
Dumbledore prit son temps avant d'entamer la conversation, sondant Harry par-dessus ses lunettes en demi-lunes comme s'il essayait de deviner qui il était et ce qui allait résulter de cette rencontre rien qu'en le regardant. Harry savait que c'était le cas. Il savait aussi qu'après ce qu'il venait de lui révéler, il aurait tout aussi bien pu ne pas s'embarrasser et lui jeter le sortilège legilimens, mais que le directeur avait une éthique bien trop importante pour le faire.
Finalement, Dumbledore se pencha en avant sur son bureau et demanda d'un ton poli mais non moins menaçant :
– Qui es-tu ?
– Je m'appelle Harry Potter.
– Un lien avec James Potter ?
La voix de Dumbledore s'adoucit légèrement.
– C'est mon père, répondit Harry en fixant son ancien directeur, tentant de trouver le moindre signe sur son visage qui pourrait lui indiquer si Dumbledore le croyait ou non. Le sorcier ne laissa aucune émotion trahir sa pensée et Harry essuya discrètement ses mains moites sur son jean alors que le directeur réfléchissait intensément, le regard vague, avant de soupirer profondément.
– … Je vois.
Harry haussa un sourcil devant cette simple déclaration alors que Dumbledore se redressait, s'appuyant à présent confortablement contre le dossier de son siège. Il ne put retenir une exclamation sarcastique. Il espérait que le directeur comprendrait sa situation et il espérait également qu'il l'aiderait à revenir à son époque, mais pour autant intelligent que soit Dumbledore, il ne pouvait voir rien du tout à cet instant de la conversation.
Dumbledore sembla comprendre son sentiment parce qu'il lui adressa un sourire serein et Harry sentit à nouveau cette étrange paix nostalgique l'envahir.
– Tu as remonté le temps, n'est-ce pas ? s'enquit-il gentiment.
Harry sentit sa gorge chauffer à blanc. Il se contenta de hocher silencieusement la tête, les mains crispées sur le tissus de son pantalon.
– Tu dis que Voldemort a été vaincu…
Le visage de Dumbledore se figea un instant. Le soulagement de savoir Voldemort vaincu transpirait dans sa voix mais le fait que cela n'était censé arriver que dans une vingtaine d'années était une condamnation tout aussi sévère et il en avait parfaitement conscience.
– Je l'ai tué il y a quelques heures, répondit Harry en serrant les dents. Juste avant de me faire envoyer ici par la Salle sur Demande.
Les visages de Fred, Remus et Tonks dansèrent devant ses yeux. La bile laissa un goût acide dans sa bouche. Encore une fois, Harry se demanda s'il n'allait juste pas vomir toute sa rancœur et toutes les horreurs de la guerre sur le bureau de Dumbledore qui l'observait à présent avec une expression réellement inquiète.
Tu as fait pire que ça dans cette pièce, il ne t'en voudra pas.
– Harry ? appela doucement Dumbledore. Est-ce que tu voudrais me raconter ?
Harry prit une profonde inspiration avant d'ancrer son regard vert dans celui électrique du vieux sorcier. Puis, il lui raconta.
Il lui parla de Voldemort et de de la chasse aux horcruxes qu'il avait mené tout au long de l'année. Il lui parla de la bataille de Poudlard. Des mangemorts qui avaient attaqué le château avec Voldemort. Des morts et de la désolation. Sa voix dérailla plusieurs fois et il se contenta du strict minimum parce qu'il se savait incapable de tout raconter à Dumbledore maintenant. Il lui semblait que cela faisait une éternité qu'il n'avait pas dormi et il ne se sentait pas d'expliquer qu'il avait lui-même abrité une partie de l'âme de Voldemort et pourquoi. Pas maintenant.
Dumbledore ne l'arrêta pas une seule fois, se contentant de l'écouter avec une attention fiévreuse. Harry lui parla de la Salle sur Demande et de sa seule envie d'oublier, pour un temps, les terribles morts qu'il se sentait responsable d'avoir causées et sa voix se brisa à nouveau.
– Pro-Professeur, murmura-t-il alors que les larmes se remettaient à couler sur ses joues sans qu'il ne puisse rien faire pour les en empêcher. J'ai… J'ai croisé mon père en venant ici. Mon parrain. Ses amis… Je… Je les ai tous vu mourir. Tous. Le dernier, c'était il y a quelques heures seulement. Je… Qu'est-ce que je fais là ?
Il enfouit sa tête dans ses mains pour pleurer bruyamment. Quelque chose de doux se frotta contre sa joue et il releva la tête pour découvrir celle de Fumseck inclinée contre lui. Un sanglot lui échappa de nouveau alors qu'il caressa doucement les plumes du phénix. Dumbledore se leva précautionneusement et vint s'accroupir face à lui.
– … Je crois, Harry, commença-t-il d'un ton grave, que nous pouvons émettre quelques hypothèses quant à comment tu es arrivé ici.
Harry se calma instantanément, surprenant une fois de plus le directeur. Le jeune homme qui était en train de s'effondrer face à lui la seconde d'avant l'écoutait à présent consciencieusement. Il hésita, ne sachant pas réellement quel comportement adopter. Harry soutint son regard et hocha légèrement la tête, comme pour inviter Dumbledore à continuer.
– L'arche dont tu parles, déclara-t-il en scrutant attentivement le visage de Harry, fait partie d'un ensemble de sept arcades dispersées un peu partout dans le monde. L'une d'elles se trouve actuellement au Ministère de la Magie, à Londres. Deux autres sont étudiées par des Aurors au Congrès Magique des États-Unis d'Amérique à New York. Une autre est perdue quelque part en Indonésie. Je ne sais pas exactement où sont les trois dernières mais le fait est que leurs pouvoirs exacts ne sont pas avérés et que personne ne sait précisément ce qu'elles peuvent accomplir.
Dumbledore se releva et commença à faire les cent pas dans son bureau, arrachant un léger sourire amusé à Harry. Il aurait pu le parier.
– Manifestement, une des arches est arrivée chez vous, pointa-t-il d'une petite voix et Dumbledore acquiesça silencieusement.
– Manifestement. Certains pensent que traverser une arche revient à réaliser un voyage sans retour vers l'au-delà. D'autres soutiennent que selon notre propre niveau de croyance ou de perception, l'arche peut prendre des formes différentes ou avoir une utilité différente.
– Et vous, que croyez-vous ? demanda Harry avec intérêt en continuant à caresser les plumes de Fumseck d'un air absent.
Dumbledore soupira profondément. Il s'appuya contre son bureau et ancra son regard bleu électrique dans celui de Harry.
– … Je crois, fit-il avec précaution, que la magie peut revêtir autant d'aspects qu'il y a de sorciers dans le monde. Et je crois également que ces aspects échapperont toujours à notre compréhension.
Harry ne fut pas particulièrement surpris de la réponse.
– Je pense que tu connais le fonctionnement de la Salle sur Demande mieux que moi, ajouta-t-il avec un sourire. Je n'y suis moi-même entré qu'une seule et unique fois par hasard en cherchant des toilettes…
Harry étouffa un rire. Il connaissait déjà cette histoire, mais il n'aurait pas imaginé que le Dumbledore de cette époque lui fasse assez confiance pour la lui partager.
– Cependant, si la Salle fournit à qui en a besoin, réellement besoin, ce qu'il lui faut, alors on peut penser sans trop se tromper que la magie de l'arche, couplée à celle de la Salle sur Demande t'a envoyé à un moment de ton histoire où tu pourrais…
– Empêcher toutes ces morts d'arriver, acheva Harry dans un souffle.
Son cœur se mit à battre précipitamment dans sa poitrine. Ce serait sa dernière guerre, son dernier combat. Il savait pratiquement déjà où étaient cachés tous les horcruxes. Il pouvait recommencer. Tuer Voldemort. Gagner une guerre avant même qu'elle ne commence.
L'expression sévère de Dumbledore lui fit l'effet d'une douche froide.
– Je sais ce que va te coûter ce que je vais te demander, Harry, articula-t-il d'une voix qui ne souffrait aucune réplique. Mais il est impératif que tu n'interviennes pas avec cette époque.
Harry ouvrit la bouche pour répliquer mais Dumbledore ne lui laissa pas le temps d'argumenter quoi que ce soit.
– Si tu te lances à la poursuite de Voldemort et que tu te fais tuer, tu risques tout aussi bien de créer un paradoxe temporel. Si tu tentes de prévenir certaines personnes de leur avenir (il lui lança un regard entendu), tu risques de modifier purement et simplement le futur. Des choses terribles sont arrivées aux sorciers qui ont tenté de changer le cours du temps, Harry…
– Je vous ai prévenu, vous, répliqua ce dernier avec hargne et Dumbledore sourit d'un air triste.
– Et il est primordial que tu ne me révèles rien de plus, soupira-t-il en sachant parfaitement qu'il en avait déjà trop entendu.
Il lui faudrait peut-être des années, mais il savait qu'il ne pourrait pas ignorer les révélations de Harry et que, tôt ou tard, il en tirerait des conclusions. Il espérait juste que le cours du temps ne s'était pas déjà infléchi.
– Si tu changes le futur, murmura-t-il d'une voix douce en voyant l'air buté et rageur de Harry, le futur où Voldemort est enfin vaincu, alors tous les sacrifices faits pour atteindre ce but n'auront plus aucun sens ni aucune valeur, tu comprends ?
Harry sentit un goût de cendre envahir sa bouche.
Est-ce que ça en valait la peine ?
Je ne sais pas.
