Le Chemin de Traverse n'avait pas spécialement changé, en vingt ans, mais Harry fut soufflé par l'effervescence qui régnait dans la longue et sinueuse ruelle. Les vitrines explosées et les devantures des magasins éventrées qu'il avait découvert quand ils avaient dévalisé Gringotts avec Ron et Hermione se superposèrent dans son esprit à celles qu'il avait maintenant sous les yeux. Il s'était attendu à la même désolation et avait été très surpris quand Dumbledore avait accepté sa requête de se rendre seul sur le Chemin de Traverse. Maintenant, bien sûr, il comprenait un peu mieux.

Il évolua à travers la foule, la main crispée sur la liste de fournitures préparée par McGonagall. Il s'était obligé à ranger sa baguette, ne cherchant pas à se faire remarquer, mais il ne pouvait s'empêcher de se sentir un peu trop exposé et de jeter des coup d'œil dans tous les sens, à l'affût du moindre danger.

Il ignora de son mieux l'animalerie et les chouettes qui sommeillaient sur des perchoirs dans l'entrée – de toutes façons, à qui aurait-il pu envoyer des lettres ? – et se dirigea vers Wiseacres Équipements pour Sorciers. Il expédia ses achats, se sentant décidemment mal à l'aise au milieu du bouillonnement de sorciers et sorcières qui évoluaient joyeusement à travers les magasins.

Comment peuvent-ils tous avoir l'air aussi insouciant ?

Il évita un sorcier imposant qui tenait quelque chose qui ressemblait à un énorme lézard entre les mains en sortant de la boutique et frissonna, le regard sombre.

Ils sont pas au courant que leur monde est en guerre ou alors Voldemort n'était pas encore un psychopathe assoiffé de sang et de pouvoir ?

La réponse lui parvint sous la forme d'un article de La Gazette placardé sur la devanture de Fleury et Bott.

Encore une mystérieuse disparition !

Une sorcière exprime son inquiétude face à la disparition de son mari, mardi soir dernier. Elle affirme que ce dernier était censé rendre visite à sa famille moldue mais qu'il n'est jamais arrivé chez cette dernière. Le Ministère prend la parole et autorise finalement le bureau des Aurors à ouvrir une enquête.

Ah, pensa Harry, la gorge sèche en sentant un poids s'enfoncer au fond de son estomac. D'accord.

Ce n'était que le début. Bientôt, Voldemort revendiquerait ses meurtres et imposerait son idéologie décérébrée au monde entier. Et malgré son écœurement teinté d'angoisse à l'idée de revivre les sacrifices d'une guerre qu'il avait déjà connue, il se savait parfaitement incapable de ne pas y prendre part. Il n'était pas assez détaché pour cela.

Et s'il ne devait pas intervenir d'une quelconque façon dans ce conflit, il espérait juste que Dumbledore arriverait à le renvoyer à son époque avant d'être aux premières loges des atrocités de Voldemort.

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Quand il pénétra à nouveau dans le Chaudron Baveur en fin de journée, il avait les bras remplis de sacs de fournitures et d'habits dûment payés avec l'argent fourni par Dumbledore. Alors que Tom l'accueillait avec un sourire chaleureux, il se promit de brûler ceux qu'il avait sur le dos quand il était passé au travers du voile dès son retour à Poudlard. Avec tout l'empressement attentionné qu'il lui avait toujours connu et qui lui serra le cœur en un souvenir amère, le barman l'accompagna vers la cheminée au fond du bistrot avant de lui tendre un pot de poudre de cheminette.

Quelques minutes plus tard, il faisait son apparition dans le dortoir des maraudeurs qui l'attendaient en dévorant des dragées surprises et en s'envoyant leur coussin à travers la pièce dans une joyeuse et bruyante bataille d'oreillers. Harry se prit le traversin de James en pleine tête et le dévisagea bouche-bée, ne sachant pas quelle attitude adopter face au rire fou de son père qui se précipitait sur lui.

– T'as pris ton temps ! s'exclama James avec un grand sourire alors que Harry remettait correctement ses lunettes sur son nez. On mourrait de faim ! Pose tes affaires et grouille-toi, on va mangeeeer !

Les maraudeurs se ruèrent dans l'escalier en colimaçon de la tour avant de se tourner vers Harry qui n'avait toujours pas bougé. Devant le haussement de sourcils maniéré de Sirius et le sourire nerveux de Remus, il comprit qu'à défaut de lui faire confiance, ils essayaient au moins d'être cordial avec lui. Et qu'ils l'avaient attendu avant de descendre dans la Grande Salle sans savoir quand il rentrerait.

Et tout au fond de son ventre, alors qu'il les rejoignait avec un sourire timide, Harry sentit sa volonté vaciller.

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– M. Dubois !

L'exclamation résonna dans toute la salle de classe comme une sentence, faisant violemment sursauter Harry qui se maudit silencieusement de s'être fait remarquer. Il leva lentement la tête, déplaçant discrètement sa main sur sa table pour couvrir les morceaux de parchemins qu'il était en train de lire et croisa le regard irrité du professeur Boswell.

– Oui, professeur ? demanda-t-il d'un ton qu'il essaya de rendre un tant soit peu concerné.

Une veine palpita dans le cou du professeur de Défenses Contre les Forces du Mal et Harry attendit la suite avec un certain détachement. Il avait toujours été du genre à flirter avec les limites de la politesse – selon McGonagall – et de l'insolence – selon Rogue – et la guerre contre Voldemort n'avait certainement pas arrangé cet état de fait en lui faisant revoir drastiquement ses priorités. Actuellement, la perspective de la retenue qu'il allait sans aucun doute écoper l'aurait presque fait rire si les dernières onces d'empathie qu'il avait au fond de lui n'essayaient pas de lui faire garder un visage neutre et poli.

– Serait-ce trop vous demander que d'être attentif à mon cours ? demanda le professeur Boswell d'une voix glaciale en dardant sur Harry un regard courroucé.

Oui.

Harry ravala les mots qui lui brûlaient la langue. Il avait arrêté de suivre au moment où Boswell avait commencé à parler des inferi pour se plonger dans la lecture en pattes de mouches des parchemins sur lesquels il avait recopié magiquement tout ce qu'il avait pu trouver sur les arcanes dans la bibliothèque de Poudlard.

Sa lecture avait confirmé les propos de Dumbledore. Sept arches avaient été trouvées au XIIIe siècle dans le bassin de Cuzco, au Pérou, jalousement protégées par l'Empire Inca. D'après les témoignages et études qui avaient traversé les siècles, certains sorciers étaient capable de voir un voile onduler à travers tandis que d'autres entendaient des chuchotements s'en échapper. Beaucoup, cependant, affirmaient ne rien percevoir de tout ça. Leurs pouvoirs restaient pas conséquent encore complètement inconnus. Cependant, malgré les désaccords qui résultaient de l'étude des arches, tous s'accordaient sur un seul et unique point. Une personne qui traversait un voile disparaissait, purement et simplement. Personne n'en était jamais revenu.

Harry avala lentement sa salive. Il n'avait pas prévu de se faire surprendre par son professeur et encore moins à un tel moment dans sa lecture. Il aurait pu avaler du verre pilé que l'effet aurait été le même.

– Pouvez-vous répéter ce que je viens de dire ?

L'expression du professeur se fit délectable et Harry retint un ricanement méprisant. L'attitude de Boswell avait au moins le mérite de le détourner pour un temps des mots qui dansaient devant ses yeux en le narguant.

Serait-ce trop vous demandez que d'être attentif à mon cours.

– Franchement, non.

Ce prof est pathétique.

Harry releva le menton en signe de défi. Il pensa à la horde d'inferi qu'il avait combattu avec Dumbledore dans la caverne de Voldemort et laissa échapper un faible éclat de rire nerveux.

– Les inferi craignent le feu. C'est même le seul et unique moyen de défense qu'on a contre eux. C'est tout. La seule chose à savoir qui vous sauvera peut-être la vie si vous en croisez un, un jour, c'est qu'on ne se bat jamais contre un inferius, mais contre toute une horde. Parce que si un sorcier est assez détraqué et tordu pour animer un cadavre grâce à la magie noire, vous pouvez être sûr qu'il n'en ai pas à son coup d'essai.

Harry sentit les regards incrédules des autres élèves braqués sur lui et il accueillit ce soudain élan d'attention comme une victoire. Celui du professeur Boswell, en revanche, était plus noir que jamais.

Harry haussa les épaules.

– Se jeter un sort d'ignifugation avant de commencer à les faire flamber, c'est pas con.

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– Une retenue dès la première semaine. Félicitation !

Harry leva un sourcil face à l'exclamation de Sirius qui entrait dans le dortoir et corna la page qu'il était en train de lire – Mme Pince le tuerait si elle le voyait faire – avant de refermer à moitié l'ouvrage poussiéreux qu'il avait calé contre ses genoux pliés vers lui.

– … Je me suis un peu emballé, je crois, ne trouva-t-il rien de mieux à répondre avec un sourire contrit, songeant que c'était la stricte vérité.

Il grimaça légèrement au souvenir du regard furieux du professeur Boswell. Il espérait juste que Dumbledore n'entendrait jamais parler de l'incident. Il n'était pas spécialement sûr que sa réaction plairait au vieux sorcier.

La vision de James laissant tomber une multitude de sandwichs sur son lit le sortit brusquement de ses pensées. Harry l'observa sans comprendre alors que son père relevait ses lunettes sur son nez en prenant une pause importante.

– Tu as disparu à la fin des cours et on ne t'a pas croisé à table. DONC (il pointa sur lui un doigt accusateur, un immense sourire sur les lèvres), tu n'as pas mangé ce soir. Mange.

Harry cligna plusieurs fois des yeux, incertain. Du coin de l'œil, il pouvait apercevoir le sourire malicieux de Remus qui plaçait un vinyle sur sa platine et celui, timide de Peter. Face à lui, James avait l'air particulièrement content de lui et Harry se demanda un instant s'il n'avait pas tout simplement pris l'habitude de récupérer sous son aile les gamins un peu trop renfermés et s'il n'était pas lui-même en train de se laisser amadouer. Puis, il vit le sourire tranquille de Sirius, confortablement installé sur le lit de James, les mains croisées derrière sa nuque qui l'observait sans son habituelle méfiance et Harry rendit les armes.

Un sourire sincère prit place sur son visage et il écarta distraitement l'épais volume qu'il avait sur ses genoux.

– Merci, murmura-t-il simplement en prenant un sandwich.

Et pour une fois, il décida de chérir le sentiment de chaleur qui se répandait dans sa poitrine au lieu de le fuir.

– Ton point de vue était… intéressant, c'est le mot, continua James en se laissant tomber aux côtés de Sirius qui grogna en se décalant. Je n'avais encore jamais entendu quelqu'un annoncer de but en blanc à un professeur que son cours était hors sujet. On aurait dû tenter ça bien plus tôt ! Tu es plutôt doué en fait !

Le froncement de sourcils de Remus fit rire Harry qui se demanda un instant si James le pensait doué pour les études ou pour ce qu'il imaginait peut-être comme une blague de mauvais goût. À tout hasard, il tenta avec un sourire amusé :

– Je ne suis pas le seul dans ce dortoir. Même si vous semblez prendre comme un défi personnel de le faire croire aux autres.

James éclata de rire sur son lit et Remus pouffa silencieusement. Sirius laissa échapper un éclat qui ressemblait tellement à un aboiement de chien et le sourire de Harry vacilla une demi-seconde face à la déferlante de souvenirs qui envahit son esprit. Seul Peter rit nerveusement et la sensation de chaleur gela instantanément dans sa poitrine. La gorge soudainement sèche, Harry s'obligea à desserrer les doigts de sa baguette, sous les draps. Pendant une fraction de seconde, la haine avait tout balayé dans son esprit et il avait failli l'attaquer dans un réflexe douloureux.

– Dis-nous, M. Dubois, lança Sirius et Harry se concentra sur la voix de son parrain pour ne pas perdre pied dans la violence de ses sentiments. C'est quoi ces raisons familiales qui nous vaut ta présence ?

– Sirius ! s'exclama Remus, scandalisé et Harry songea avec soulagement que son accès de rage était passé inaperçu, par miracle. Par Merlin, la finesse tu connais ?

Sirius lui tira la langue et Harry lui adressa un geste de la main pour lui signifier que ce n'était pas grave, réfléchissant à toute vitesse. Que pouvait-il dire ? Quel mensonge pouvait-il fournir ? Ou alors…

Ou alors, il envoyait chier Dumbledore et il dévoilait tout. La prophétie, le sortilège de Fidelitas, la trahison de Peter. Lui.

Des choses horribles arrivaient aux sorciers qui tentaient de détourner le cours du temps, mais rien, rien, pensa-t-il, ne pourrait être jamais pire que tout ce que lui avait pris Voldemort.

C'était ici qu'il vivait maintenant, au moins pour un temps, et il lui serait impossible d'éviter constamment le sujet avec les maraudeurs. Pas depuis qu'il avait menti à Dumbledore et que McGonagall l'avait placé dans leur dortoir.

Il se tourna vers son parrain.

Plus que les autres, c'était sa confiance qu'il voulait gagner.

Parce que Sirius, la seule famille que j'ai jamais eu, c'était toi.

– … Vous connaissez Voldemort ? Vous le connaissez, n'est-ce pas ? répéta-t-il en fronçant les sourcils devant la tête soudainement ébahie des quatre autres.

Après son aller-retour sur le chemin de traverse, il avait bien compris que Voldemort agissait encore dans l'ombre mais d'après ce que lui avait révélé Sirius, ses parents n'avaient jamais été du genre à se voiler la face. Et s'il ne connaissait pas non plus la première guerre des sorciers dans les détails, il ne pouvait pas imaginer que les maraudeurs qui allaient rejoindre l'Ordre du Phénix l'année d'après ignoraient qui était Voldemort, même maintenant.

– Vous… Vous savez qu'il y a une guerre, en dehors de ces murs ?

Sa voix se fit dure alors qu'il levait un doigt vers le plafond du dortoir et Remus leva les mains en signe d'apaisement.

– On le… connaît, murmura Remus d'une voix certainement moins affirmée que ce qu'il aurait voulu. Ou du moins, on en entend parler et on fait le lien avec ce que La Gazette laisse échapper comme informations, mais…

– Mais personne ne sait réellement qui il est, termina James d'une voix sourde. Et Dumbledore refuse de nous mettre dans la confidence alors qu'il est évident qu'il prépare quelque chose quand Fol-Œil débarque à trois heures du matin dans son bureau un soir par semaine.

Harry hocha la tête. Il aurait dû s'en douter. Bien sûr que Dumbledore ne leur dirait rien avant qu'ils ne soient majeures et diplômés – outre le fait que le sorcier vivait littéralement dans les secrets, il prenait trop à cœur l'idée d'offrir une scolarité la plus normale et heureuse possible à ses étudiants pour leur en dévoiler plus que nécessaire.

– … Voldemort a tué toute ma famille, s'entendit-il avouer sans regarder son père. Il a essayé de me tuer aussi d'ailleurs et j'en ai gardé cette cicatrice. Je lui ai échappé trop de fois pour que je puisse les compter.

Les maraudeurs le regardèrent, horrifiés, alors qu'il laissait retomber une mèche de cheveux pour cacher l'éclair sur son front.

Et celui qui va vous vendre c'est ce sale rat !

Il aurait pu hurler de rage et d'impuissance.

Il se leva brusquement.

– J'ai besoin d'air.

La porte du dortoir claqua derrière lui, laissant les maraudeurs dans un silence pesant.


Bien le bonjour ! Le chapitre est plutôt long cette semaine, j'en suis ravie ! J'espère sincèrement qu'il vous aura plu :) Qu'avez-vous pensez du revirement de Harry ? Il commence à semer des bouts de vérités derrière lui à la manière du Petit Poucet, reste à voir s'il enverra chier Dumbledore ou pas… Laissez-moi vos pronostiques, je prends les paris ! :)

Pour ce qui est du Chemin de Traverse, j'ai voulu le décrire aussi animé que dans les premiers films. L'histoire ne se passe qu'au début de l'année 1976, pour moi, la guerre vient de commencer, elle se jour encore en coulisses. Pour vous donner une idée, Rogue entend la prophétie sur Harry en 1979 par exemple, soit trois ans plus tard. Actuellement, la société sorcière n'est pas encore complètement au courant de l'existence de Voldemort, notamment parce que le ministère fait de la rétention d'informations.

Sur ce, je vous dis à la semaine prochaine,

Aech.