L'avantage qu'il y avait à évoquer Voldemort, c'était qu'après, plus personne ne venait vous chercher des noises. La pratique avait brillamment démontré la théorie puisque les maraudeurs avaient laissé tomber le sujet sans chercher à en savoir plus et la soirée s'était déroulée sans plus aucune allusion à la carte. Et si Harry connaissait trop bien le caractère borné et la persévérance des maraudeurs pour croire qu'ils avaient complètement abandonné l'affaire, il était quand même plutôt impressionné de s'en être sorti sans encombres – ou presque. Il n'oubliait pas que Remus, lui, avait voulu en savoir plus pendant la nuit et avait tapé exactement au bon endroit.
En étouffant un bâillement, il coula un regard discret en direction du lycanthrope qui marchait comme un zombie vers la salle de bain du dortoir, ignorant avec une superbe indifférence la pile électrique qu'était James dès le réveil. Après la révélation qu'il lui avait faite quelques heures plus tôt dans la cour extérieure du château, il se demandait avec une certaine excitation au creux de l'estomac ce que le maraudeur avait prévu de faire. Pour une fois, la perspective de se retrouver au centre de l'attention qui ne manquerait pas de lui tomber dessus dès que les trois autres seraient au courant l'amusait assez. Comme une revanche personnelle qu'il prenait sur Dumbledore qui avait voulu – et avait réussi – contrôler sa vie jusqu'à l'envoyer mourir pour sa cause.
Il enfila péniblement sa robe de sorcier en retenant un léger rire. Vu l'état léthargique de Remus le matin, le pauvre ne risquait pas d'alerter les maraudeurs tout de suite.
Alors qu'il observait, les paupières lourdes de sommeil, Sirius réveiller Peter en lui envoyant un oreiller à la tronche – ce dernier, loin de s'offusquer, se contenta de demander l'heure d'une voix atone – et Remus se brosser les dents mécaniquement pendant que James lui racontait dans un débit de parole vertigineux les six rêves et demi qu'il avait fait dans la nuit, Harry se demanda ce que Ron et Hermione aurait pensé de son comportement.
Il était à peu près certain que Ron lui aurait conseillé de vivre sa vie comme il l'entendait, peu importe les risques et les conséquences. Le rouquin prenait le concept de la famille bien trop à cœur pour ne pas lui pointer la chance qu'il avait de pouvoir enfin connaître la sienne. Hermione, elle, aurait vu l'horreur de la situation et les conséquences désastreuses qu'il risquait. Elle aurait probablement tout fait pour le persuader de renoncer et de trouver un moyen de quitter cette époque.
Aucun des deux, cependant, n'aurait accepté de le voir de tourner le dos à Dumbledore. La constatation, loin de le déprimer, ne lui arracha qu'un rictus insolent – Sirius déteignait trop sur lui. Ni ses amis, ni l'Ordre du Phénix n'auraient jamais, au grand jamais, remis en question les paroles de Dumbledore mais ce n'était pas comme s'il se sentait particulièrement seul ou délaissé. Après tout, il vivait à présent avec quatre personnes qui, elles, avaient refusé les directives du vieux sorcier et se mettaient immanquablement en danger une fois par mois.
Ça leur avait plutôt bien réussi.
Harry rangea sa baguette dans la doublure de sa manche prévue à cet effet en suivant les maraudeurs hors du dortoir. Dans la salle commune, il aperçut Mary et Lily et leur offrit un salut de la main alors qu'elles se joignaient à eux pour descendre prendre leur petit déjeuner.
Malgré son cauchemar, il se sentait l'esprit relativement léger, comme si le fait d'avoir partagé une partie de son fardeau avec Remus lui avait ôté un sacré poids. Et ça ne faisait que lui renvoyer la relation qu'il avait eu avec Dumbledore pendant six ans. Le directeur lui avait interdit dès sa première année de parler de Voldemort, quand il s'était réveillé à l'infirmerie après son combat contre Quirrell. Puis il lui avait enjoint de ne pas parler du journal de Jedusor, ni de la nuit dans le cimetière et de la mort de Cédric. Il l'avait isolé en cinquième année pour lui confier la tâche secrète un an plus tard de trouver et détruire les horcruxes. Harry se rendait compte avec une certaine animosité qu'il avait combattu Voldemort seul uniquement parce que Dumbledore avait fait en sorte que ce soit le cas.
Merlin, et si Ron et Hermione ne l'avait pas accompagné jusqu'à la pierre philosophale, lui aurait-il demandé de leur mentir aussi ?
Il grinça des dents en s'asseyant à la table des Gryffondors. Les morts qu'il avait causé resteraient à jamais de sa faute, mais une petite voix soufflait de plus en plus fort dans sa tête qu'il ne pouvait pas se fustiger de ne pas avoir été assez fort quand celui qui l'avait envoyé se battre ne lui avait pas donné les armes pour.
Alors, quand au bout d'une dizaine de minutes, les visages de Rosier, Mulciber et Adler se mirent à fumer brusquement provoquant la panique à leur table respective juste avant que d'immondes tentacules apparaissent sur chaque centimètres carrés de leur peau dans une puanteur innommable, Harry tourna lentement la tête vers la table des professeurs.
Du coin de l'œil, il aperçut les maraudeurs qui souriaient sauvagement ainsi que quelques professeurs qui tentaient tant bien que mal de faire revenir un semblant de calme parmi les élèves. S'ils n'avaient pas le visage recouvert de pustules et autres tentacules gluantes, Harry aurait parié que les trois victimes avaient blêmi face au murmure d'outre-tombe qui résonnait à présent à travers la Grande Salle : « Nous savons qui vous êtes. Prenez garde ».
Il ancra son regard vert dans celui électrique du directeur qui n'avait pas bougé de sa place, un air terrible figé sur le visage. Et il aurait pu donner à Dumbledore mille justifications ou objections possibles pour dédouaner les maraudeurs et lui-même, de la légère grimace contrite au regard innocent.
Harry se contenta de lui offrir un sourire narquois.
