Pour tout le monde, Hermione Granger avait partagé son premier baiser avec Viktor Krum, le soir du Bal de Noël, pendant sa quatrième année à Poudlard. On disait que le baiser avait été timide, mais terriblement romantique, presque… magique. Le vilain petit canard qu'elle était alors, se transformant en véritable princesse dans sa robe somptueuse, accompagnée de la star internationale de Quidditch qui déchaînait les passions partout où il passait. Personne n'aurait parié sur un tel couple, et tout le monde s'était retrouvé sans voix devant ce binôme surprenant quand ils étaient entrés dans la Grande Salle.

Pendant des années, Hermione s'était cantonnée à cette version de l'histoire quand elle venait à en parler. Après tout, il n'y avait qu'un seul détail qui était erroné. En effet, elle avait bien reçu son premier baiser au Bal de Noël, pendant sa quatrième année à Poudlard. En effet, le baiser avait bel et bien été timide, mais terriblement romantique, et véritablement magique. Et en effet, elle l'avait partagé avec un garçon en tout point différent d'elle, que personne n'aurait imaginé intéressé par la Gryffondor.

Mais ce garçon n'avait pas été Viktor Krum. Elle ne l'avait jamais embrassé ce soir-là, ni aucun autre soir, d'ailleurs.

Dix ans plus tard, elle se souvenait de ce moment comme s'il avait eu lieu la veille. Ce jour-là, le souvenir semblait si net dans sa mémoire, sûrement parce que le garçon en question ne se tenait qu'à quelques mètres d'elle. Elle avait été contrainte de le côtoyer régulièrement ces derniers temps, mais à chaque fois qu'elle croisait son regard, la réminiscence de ce baiser lui hantait l'esprit et lui picotait les lèvres.

Elle se rendit compte qu'elle le fixait lorsqu'il planta son regard dans le sien. L'instant ne dura qu'une seconde, mais aussi courte fut-elle, elle comprit. Lui aussi se souvenait, aussi clairement qu'elle. Pour sauver les apparences, il la salua d'un bref signe de tête, se retournant presque aussitôt vers son épouse qui lui tenait le bras dans un geste possessif.

Un léger baiser sur la joue la sortit de sa contemplation. Ron s'était retrouvé près d'elle sans qu'elle ne s'en aperçoive.

- On y va ? La cérémonie va bientôt commencer.

Elle acquiesça en souriant et glissa sa main dans la sienne, puis ils se dirigèrent vers les places assises qui avaient été disposées dans l'immense jardin du Manoir. Elle s'assit entre Ron et Harry, comme à son habitude.

Sa vie s'était déroulée de la façon exacte dont tout le monde s'y attendait. Après la chute de Voldemort, elle était retournée à Poudlard faire sa septième année, puis elle était entrée au Ministère de la Magie au Département du contrôle et de la régulation des créatures magiques. Elle y avait travaillé deux ans, se battant, entre autres, pour les droits des elfes des maisons et des centaures, avant d'être transférée au département de la Justice Magique. Sa vie professionnelle était aussi réussie que l'avaient été ses études, et elle était en passe de bientôt diriger son département.

Et dans sa vie personnelle aussi, tout se déroulait comme on aurait pu l'espérer. Le trio qu'elle formait avec Harry et Ron était plus soudé que jamais, son mariage avec Ron était, en tout point de vue, un succès, et la communauté sorcière, qui suivait toujours avec intérêt la vie du trio d'or, était dans l'expectative de l'annonce d'une grossesse.

La musique commença à s'élever dans le jardin, et Hermione prêta davantage attention à ce qui se passait devant elle. Étant des amis proches de la mariée, ils étaient installés au deuxième rang. Elle avait tout loisir d'observer la scène qui se déroulait sous ses yeux. Le marié, dont les émotions crispaient le visage et remplissaient les yeux de larmes, la mariée qui marchait dans l'allée, au bras de son père, dans une robe somptueuse et angélique, ses cheveux roux flamboyants flottant derrière elle comme un feu ardent. Dans un geste vieux comme le monde, le père laissa sa fille devant l'autel, déposant sa main dans celle de son futur époux.

Forcément, regarder cet échange de vœux impliquait de regarder le témoin du marié. Étant son meilleur ami depuis plus d'une décennie, il était évident que ce serait à lui qu'incomberait la digne tâche d'être témoin du plus beau jour de la vie de son ami.

Il était sublime dans son costume noir qui contrastait d'une manière presque fantastique avec la pâleur de sa peau et la blondeur mystique de ses cheveux. À nouveau, pendant un bref instant, leurs regards se croisèrent, et le cœur d'Hermione se serra. Et tandis que Blaise Zabini et Ginny Weasley se promettaient de s'aimer pour la vie, elle se laissa aller à se perdre dans le souvenir le plus troublant, mais aussi le plus magique qu'elle avait en mémoire.


Timidement, elle descend les marches qui mènent à la grande salle. Elle sent les regards sur elle, les yeux écarquillés d'une surprise presque vexante. Cependant, elle ne s'en formalise pas. Elle même a été choquée quand elle s'est regardée dans le miroir avant de partir : elle-même a eu du mal à reconnaître la jeune fille, ou plutôt jeune femme qui l'a regardée dans la glace. Comment pourrait-elle blâmer ses camarades ?

Harry et Parvati sont en bas, et celui-ci ouvre la bouche de stupeur en voyant sa meilleure amie. Elle lui offre un petit sourire et s'avance, sans s'arrêter, vers son cavalier qui l'attend un peu plus loin. Elle entend les murmures sur son passage s'élever un peu plus fortement tandis qu'elle accroche son bras à celui de Viktor Krum. Elle ne réalise toujours pas que ce garçon de 18 ans ait pu trouver quelque chose d'intéressant chez elle.

Une fois les quatre couples prêts devant l'immense porte de la Grande Salle, celle-ci s'ouvre pour les laisser passer. Hermione ne prend pas vraiment le temps de profiter du décor somptueux qui a été mis en place. Ses yeux sont partout à la fois, et à chaque fois qu'elle croise un regard, ce dernier est toujours aussi ébahi de la voir au bras de Krum, et surtout de la voir aussi belle. Parce que oui, elle qui s'est toujours trouvée insignifiante, ce soir, elle le sait, elle est belle. Et de cela, personne ne peut en douter.

Le trajet jusqu'à la piste de danse semble infini. Au milieu du chemin, elle croise un regard gris acier qui la fixe avec une fascination qu'il a du mal à dissimuler. Elle-même semble bien incapable de cacher sa surprise : il ne l'a jamais regardée autrement qu'avec dégoût ou mépris. Elle imagine qu'il n'a pas dû réaliser qui elle était.

Les quatre champions du Tournoi des Trois Sorciers ouvrent le bal avec leur cavalière. Hermione se laisse guider par le pas étonnamment habile de Viktor et s'abandonne à la musique. Le temps d'une danse, elle oublie que beaucoup trop de regards sont sur elle. Pour une fois, elle est le centre de l'attention, mais pas d'une mauvaise manière.

Viktor la regarde d'un air timide, bien loin de l'image sûre de lui qu'il dégage sur un terrain de Quidditch. Pourtant, c'est un autre regard qu'elle sent sur elle, beaucoup plus persistant, beaucoup moins réservé, et surtout beaucoup plus déroutant. Plusieurs fois, elle le regarde, et ses yeux sont toujours fixés sur elle. Son visage, qui oscille toujours entre impassibilité et mépris, a choisi la première option. Pourtant, ses yeux parlent pour lui, et Hermione se sent rougir. Devant elle, Viktor lui sourit : il pense qu'elle rougit à cause de lui, et elle lui rend son sourire, lui laissant croire à ce mensonge.

Une fois la première musique finie, d'autres couples viennent les rejoindre sur la piste. Viktor l'entraîne alors dans une deuxième danse, et Hermione se laisse faire. A un certain moment, elle frôle une silhouette aux cheveux blonds platines, et leurs regards se scellent une demi seconde, peut-être moins.

Ils dansent encore longtemps, avant que la soif et la fatigue n'aient raison d'eux. Viktor lui dit qu'il va leur chercher à boire, et Hermione s'écarte de la piste de danse, à la recherche de ses deux meilleurs amis. En parcourant la Grande Salle des yeux, elle tombe sur Drago Malefoy, qui est déjà en train de la fixer. A son bras, Pansy Parkinson ne cesse de jacasser, et même de là où elle se tient, elle sait qu'il ne l'écoute pas le moins du monde. Il la transperce de son regard insistant, et elle a l'impression qu'il la met au défi de détourner le regard, ce qu'elle ne fait pas.

- Hermione !

La voix de Harry l'extirpe de cet échange visuel aussi troublant qu'inattendu. Elle se dirige alors vers ses deux amis, mais juste avant de détourner le regard, elle voit la bouche de Malefoy s'étirer dans un sourire en coin qu'elle ne lui a encore jamais vu.

Elle rejoint Harry et Ron, tous les deux assis sur un banc. Parvati et Padma sont en train de danser avec des élèves de Durmstrang, et Ron, qui semble plus renfrogné que jamais, ne la regarde même pas.

S'ensuit alors une dispute qu'Hermione préfère oublier, parce qu'elle est aussi ridicule que blessante. Des mots d'adolescents, la jalousie de Ron, l'incompréhension d'Harry.

Après avoir congédié les garçons qui, étonnamment, l'ont écoutée et sont partis se coucher, Viktor rejoint Hermione et il l'entraîne à nouveau vers la piste de danse. Elle essaye d'oublier la stupidité de Ron et recommence à danser avec son partenaire d'un soir.

Toute la soirée, elle se sent observée, et sans avoir besoin de chercher, elle sait déjà qui est à l'origine de cette impression. Elle ignore pourquoi, mais son regard la rend nerveuse, fébrile, mais pas forcément mal à l'aise. Entre deux danses, elle discute avec Viktor et d'autres élèves de Durmstrang qu'il lui présente. Ils la font rire, elle passe une très bonne soirée, mais du coin de l'œil, elle voit Drago qui ne cesse de l'épier.

Viktor lui prend le bras pour l'emmener danser une énième fois. Cette fois-ci, tous les couples se mettent face à face, les uns à côté des autres, et Hermione reconnaît la danse qui va suivre, un peu désuète, comme elle en a déjà vu dans des films d'époque avec sa mère, où les danseurs échangent leurs partenaires au fil de la musique, mais qui colle si bien à l'ambiance qui règne dans le château ce soir. La musique débute, lente, classique, mais si belle. Ils dansent tous le même pas de valse, certains mieux que d'autres. A un moment, la musique s'emballe, et alors que Viktor la fait tournoyer, elle le voit se décaler sur sa gauche, tandis que le garçon qui dansait à sa droite prend sa place. C'est un garçon de septième année qu'elle reconnaît vaguement. La musique continue, et Hermione a l'impression de danser avec la terre entière. Elle se surprend à chercher des yeux ce garçon qui la trouble depuis le début de la soirée, mais elle ne voit ses cheveux blonds nulle part. Elle revient aux bras de Viktor, et soupire presque de déception, en pensant la danse terminée.

Mais alors que la musique s'était ralentie, elle reprend de plus belle, plus intense et magnifique que jamais. Viktor la fait à nouveau virevolter, et quand elle reprend sa position, ses mains se retrouvent dans celles de Drago Malefoy. Sa bouche s'ouvre de stupeur, mais aucun son n'en sort. Drago se contente de la faire danser, gardant une main dans la sienne, tandis que l'autre se pose délicatement sur sa hanche. Il danse habilement, sans jamais la lâcher des yeux, et quand la musique ralentit pour de bon, il la serre un peu plus contre lui.

Hermione ne saurait décrire avec exactitude ce qu'elle ressent en ce moment même. Elle est en train de danser avec le garçon qui n'a eu de cesse de la tourmenter depuis sa première année. Celui qui saute sur la moindre occasion de se moquer d'elle, de l'humilier, elle et ses amis. Celui qui la regarde avec dégoût, qui ne supporte pas sa présence, parce qu'elle est censée être inférieure à lui, censée être sale, une erreur de la nature. Et pourtant, ils dansent ensemble, comme si rien de tout cela n'avait jamais existé, comme s'ils étaient deux inconnus se rencontrant pour la première fois ce soir. C'est l'impression qu'elle a, en réalité, parce que jamais le Drago Malefoy qu'elle connaît ne la regarderait ainsi, comme si elle était la fille la plus belle de la soirée. Jamais Drago Malefoy ne la tiendrait ainsi contre lui, comme s'il ne voulait pas la laisser partir. Pourtant, c'est exactement ce qui est en train de se passer, et alors que la musique s'achève pour de bon, alors que les couples autour d'eux se dispersent, ils restent un petit peu plus longtemps que nécessaire au milieu de la piste de danse, sans jamais se quitter des yeux. Hermione a vaguement conscience que plusieurs personnes les regardent, totalement estomaqués de voir ces deux ennemis tournoyer ensemble comme si tout était normal.

Finalement, brisant la magie qui s'était créée autour d'eux, Hermione aperçoit du coin de l'œil Viktor qui la regarde danser avec un autre, visiblement blessé de ne pas être au centre de son attention. Tout à coup, elle réalise alors ce qui est en train de se passer, et recule vivement, lâchant un Drago qui, lui aussi, semble revenir à la réalité. Il fronce légèrement les sourcils, paraît vouloir dire quelque chose, mais avant qu'il n'en ait le temps, Hermione est déjà partie.

Elle quitte la Grande Salle à pas rapides, ignorant les regards sur elle. Elle sait que Viktor la suit, mais elle ne ralentit pas pour autant. Ses mains sont moites et son cœur bat la chamade, et même si elle préfèrerait que cela soit à cause de son cavalier officiel, elle sait que ce n'est pas le cas.

Elle se retrouve dans un couloir désert, non loin de là, d'où elle peut encore entendre la musique. Elle s'adosse contre le mur et réalise en défaisant son chignon qu'elle a les mains qui tremblent. Elle ne peut ôter de son esprit ce regard argenté pénétrant et totalement envoûtant.

Des bruits de pas la font se retourner. Viktor est là, évidemment, et lui demande ce qui lui arrive. Elle ment, parce qu'elle ne peut pas dire la vérité. Elle lui dit qu'elle a trop chaud, qu'elle ne se sent pas très bien. Il lui propose d'aller lui chercher à boire, et elle acquiesce. Il lui baise la main dans un geste élégant, et lui promet de revenir vite. Silencieusement, Hermione, elle, se promet de ne plus être là lorsqu'il reviendra.

Elle l'observe s'éloigner, et lorsqu'il est hors de vue, elle se laisse quelques instants pour se reprendre, toujours adossée au mur, laissant reposer sa tête contre les pierres froides du château. Elle ferme les yeux, et aussitôt, elle revit la danse surréaliste qu'elle vient de partager avec celui censé être son ennemi de toujours.

Puis, elle entend quelqu'un s'approcher d'elle, mais elle sait que ce n'est pas Viktor. Les pas sont trop légers pour appartenir au Bulgare. Elle ouvre les yeux et retient son souffle en voyant le grand blond s'avancer vers elle d'un pas déterminé. Sans lui laisser le temps de réfléchir, il s'empare de sa main et l'entraîne avec lui dans les couloirs du château. Elle se laisse faire, trop curieuse pour protester, trop envieuse de le suivre, malgré ce que lui susurre son instinct.

Il s'arrête enfin lorsqu'ils sont sortis dans la cour. Hermione n'entend plus ni la musique, ni le brouhaha qui règne sur tout le domaine, la neige épaisse qui tombe autour d'eux camoufle tous les sons extérieurs. Drago lui lâche enfin la main, et reste dos à elle un instant. Elle voit ses épaules se soulever et se baisser, signe de sa respiration trop profonde pour être naturelle. Elle n'ose pas prononcer un mot. En même temps, qu'est-elle censée dire ?

Une bourrasque de vent la fait frissonner, et elle se rend compte que ses bras sont nus et qu'il fait un froid polaire en ce mois de décembre. Sa baguette est bien loin, dans le confort de son dortoir, et elle est complètement à la merci du Serpentard. Elle voit sa baguette à lui, dépasser de la poche de son pantalon. Elle réalise alors qu'elle a été idiote, plus qu'imprudente de le suivre ainsi sans se poser de question. Il pourrait l'attaquer à n'importe quel moment, et elle n'aurait aucun moyen de se défendre. Elle hésite à se retourner, à courir se réfugier dans la sécurité du château, mais elle ne bouge pas, ses jambes refusant d'obtempérer.

Finalement, Drago se retourne. Son visage impassible comme la couverture d'un livre qu'elle ne sait pas si elle a envie de lire. Ses yeux clairs la sondent avec une intensité qu'elle n'a jamais vue dans son regard.

- Qu'est-ce que tu veux ? demande-t-elle alors, brisant le silence.

Elle a du mal à reconnaître sa propre voix. Et Drago ne répond rien, se contentant de la regarder comme s'il était face à une énigme particulièrement difficile à résoudre.

- Pourquoi tu m'as emmenée ici, Malefoy ? insiste-t-elle.

Il penche légèrement la tête sur le côté.

- Pourquoi tu m'as suivi ? réplique-t-il.

Évidemment, il ne peut pas simplement répondre à la question. Hermione réfléchit un instant. La vérité, c'est qu'elle n'a aucune idée de pourquoi elle s'est laissée entraîner par son pire ennemi dans cette cour. Est-ce parce que son regard l'a troublée toute la soirée ? Parce que sa danse avec lui a été plus intense que n'importe quelle autre ce soir ? Parce qu'il est divinement beau dans son costume de soirée, dans cette allure presque princière ?

- Je ne sais pas, avoue-t-elle.

Drago fait un pas vers elle, et instinctivement, elle se recule. Il avance encore, et à chaque pas en avant, elle en fait un en arrière, jusqu'à ce que son dos bute contre le mur. Elle se retrouve prisonnière, et elle est partagée entre sa crainte de le voir sortir sa baguette pour lui jeter un sort, et cette espèce de curiosité qui l'empêche de partir.

- Si c'est encore un de tes coups tordus, Malefoy, je…

- Tais-toi, Granger, la coupe-t-il d'une voix dure qu'elle lui reconnait bien.

Alors, elle se tait. Et elle regarde avec une surprise teintée de peur sa main se lever tout doucement vers son visage. Drago lui-même semble spectateur de ce qui est en train de se passer, et quand ses doigts frais frôlent délicatement la joue de la jeune Gryffondor, les deux sursautent au même moment. Le contact ne dure qu'une seconde et Drago retire vivement sa main, comme s'il s'était brûlé.

- Tu ne comprends rien, murmure-t-il en regardant les doigts qui viennent de la toucher.

- Comprendre quoi ?

Au lieu de répondre, il repose ses doigts sur sa joue, cette fois-ci, un peu plus fermement. Hermione frissonne, parce que sa main est aussi froide que le vent d'hiver, et aussi parce que le contact est doux, si doux qu'elle a du mal à croire que c'est Malefoy qui est en l'initiateur. Ses doigts caressent doucement sa joue, jusqu'à ce qu'il remette une mèche de ses cheveux derrière son oreille. Hermione est perdue, complètement perdue, mais force est de constater qu'elle ne cherche pas à se soustraire au toucher du Serpentard.

- Tu n'es pas censée… je ne devrais pas…

Il chuchote tout bas, si bas qu'Hermione a du mal à l'entendre. En voyant ses sourcils froncés et son visage tendu sous des réflexions qui la dépassent, elle comprend que ces mots ne lui sont pas adressés, mais qu'il se parle à lui-même. Sa main redescend alors le long de sa mâchoire, jusqu'à son menton, et Hermione sent son pouce effleurer ses lèvres, dans un geste plus léger qu'un murmure.

Son cœur bat à mille à l'heure. Rien n'est logique, elle devrait fuir, car ce garçon en face d'elle l'a fait pleurer trop de fois pour une seule vie, parce qu'il est la raison de nombreux de ses tourments. Pourtant, elle a l'impression que ce n'est pas la même personne qu'elle voit en ce moment. Il n'y a aucune trace de dégoût sur son visage, aucun mot malfaisant qui sort de sa bouche.

Tout doucement, elle voit Drago approcher son visage.

- Qu'est-ce que tu fais ? panique-t-elle.

Elle panique, parce qu'elle est terrifiée à l'idée que tout cela soit une farce. Elle s'attend à ce que Crabbe et Goyle surgissent à chaque seconde, riant grassement à la blague de leur petit chef.

Elle panique, parce qu'elle ne comprend pas ce qui se passe dans l'esprit de Drago, parce que ce qu'elle lit dans ses yeux est à mille lieux de son comportement habituel. Parce qu'il la regarde comme s'il la voyait pour la première fois.

Elle panique, parce qu'elle sait que, bien qu'elle n'en comprenne absolument pas la raison, si elle le laisse continuer, elle ne détournera pas la tête.

- Il faut que je le fasse, je…

Ses traits sont plus torturés que jamais et il semble en proie à une intense réflexion. Mais son visage continue de se rapprocher, inexorablement, jusqu'à ce qu'il soit si près qu'Hermione puisse sentir son haleine. Elle est totalement hypnotisée, ne peut ni parler ni bouger, et elle se rend compte qu'elle n'en a aucune envie. Elle veut que ce garçon, qui n'a rien à voir avec le Drago Malefoy qu'elle connaît, l'embrasse.

Et alors, tout doucement, il dépose ses lèvres sur les siennes. Le contact est si léger qu'elle a du mal à croire qu'il a vraiment eu lieu, et pourtant, elle n'a pas pu imaginer la sensation de ces lèvres si douces. Drago recule, très légèrement, juste assez pour la regarder à nouveau. Il a l'air tiraillé, il s'humidifie les lèvres, et il a la même expression que quelqu'un qui essaierait d'identifier ce qu'il vient de goûter.

Hermione a le cerveau qui tourne à cent à l'heure, à l'image de son cœur qui semble vouloir sortir de sa poitrine tellement il bat fort. Elle n'arrive pas à former une pensée cohérente : la seule chose qu'elle sait, et qui la terrifie, c'est qu'elle a envie que ça recommence. Alors, pour une fois, elle décide de réfléchir comme l'adolescente qu'elle est plutôt que comme la sorcière la plus brillante de l'école, et elle se lève un tout petit peu, juste assez pour que leurs lèvres se touchent à nouveau.

Drago se fige, l'instant d'un battement de cil, avant de prendre le visage d'Hermione entre ses mains et d'appuyer plus fortement sa bouche sur celle de la jeune fille. Elle soupire de satisfaction en se laissant aller dans ses bras. Elle oublie tout, qui ils sont et à quel point ils ne devraient pas faire ça. Elle ne réfléchit plus qu'avec son cœur et son corps, et les deux la pressent de se rapprocher de lui, ce qu'elle fait presque sans hésiter. Elle fait courir ses doigts dans ses cheveux blonds et Drago respire un peu plus fort. Elle sent la langue du jeune homme contre ses lèvres et, surprise, elle le laisse à nouveau faire. La sensation est nouvelle, étrange, mais loin d'être désagréable. Elle sent le goût de la bieraubeurre qu'il a bu pendant la soirée, et ce petit quelque chose d'autre qu'elle n'arrive pas à reconnaître.

Elle ignore depuis combien de temps ils s'embrassent. Cinq minutes ? Une heure ? Ça pourrait tout aussi bien faire des jours. C'est un peu maladroit et elle a froid, mais pour rien au monde elle ne voudrait être ailleurs. Drago fait preuve d'une douceur dont elle ne le pensait pas capable. Il tient toujours son visage entre ses mains comme si elle était la porcelaine la plus précieuse du monde.

Quand ils se séparent, au bout d'une bien trop courte éternité, Drago a un petit sourire collé aux lèvres, timide et réservé, et Hermione sait pertinemment qu'elle a le même. Il n'a pas lâché son visage, caressant ses joues avec ses pouces. Bien vite cependant, son sourire se fane, et il soupire, visiblement submergé par des émotions qui le surpassent.

- Ça doit rester notre secret, chuchote-t-il.

Elle hoche la tête faiblement et il dépose un dernier baiser sur ses lèvres. Il la regarde, les yeux plein de regrets, avant de s'engouffrer dans la pénombre du château.


Et effectivement, ça l'était resté. Juste un secret. Car jamais ils n'en reparlèrent, jamais ils ne laissèrent rien entrevoir. Malefoy avait continué à être le petit con arrogant qu'il avait toujours été. Parfois, son regard croisait celui d'Hermione au détour d'un couloir ou au travers de la Grande Salle, et elle comprenait. Il n'oubliait pas, mais il n'y avait rien qu'ils puissent faire d'autre. Alors ils avaient continué à se détester, car c'était plus facile, c'était ce qu'ils faisaient de mieux, et surtout, c'était ce qu'on attendait d'eux.

Les applaudissements firent sortir Hermione de ses souvenirs. Ginny et Blaise étaient en train de s'embrasser sous les acclamations de leurs familles et leurs amis. Hermione se joignit à eux, la joie de voir son amie heureuse néanmoins teintée d'une douce amertume qu'elle ne connaissait que trop bien.

Bientôt, les invités suivirent les jeunes mariés à l'intérieur du Manoir. Drago et Narcissa avaient bien volontiers accepté que leur superbe demeure héberge le mariage des Zabini. Hermione ne s'y était rendue qu'une seule fois, refusant d'y remettre les pieds après la guerre, bien qu'elle en ait eu à maintes reprises l'occasion. Mais cette maison était l'hôtesse de trop de mauvais souvenirs pour qu'Hermione y revienne sans se sentir mal.

Cependant aujourd'hui, elle ne reconnaissait pas l'endroit où elle avait été torturée par Bellatrix. La décoration était somptueuse, et le Manoir, qui lui avait paru si lugubre sous le règne de Voldemort, était aujourd'hui chaleureux et magnifique.

Elle passa tout le repas dans ses pensées, accordant une attention toute relative à ce qui se passait autour d'elle. Elle n'aurait su dire pourquoi, mais aujourd'hui, le regard de Drago était plus insistant, ni pourquoi il la troublait plus que d'habitude. Quand il avait fait son discours, juste avant le dessert, elle l'avait regardé avec une fascination qu'elle espérait dissimuler avec assez de talent pour ne pas se faire remarquer. Si Drago parlait peu, quand il le faisait, c'était toujours avec des mots bien choisis, un vocabulaire riche et dans des belles phrases qui séduiraient n'importe qui. Il avait rendu hommage à l'amour des jeunes mariés, que rien n'avait prédit à finir ensemble. Ses quelques mots sur un amour qui semblait presque impossible firent écho dans le cœur d'Hermione. En voyant les yeux de Drago se poser sur elle un quart de seconde de trop, elle comprit qu'une fois de plus, ils pensaient exactement à la même chose.

Après le repas, elle dansa avec Ron, puis avec Harry.

- Tout va bien ? lui demanda ce dernier en la faisant vaguement tournoyer au milieu des invités.

- Bien sûr, pourquoi ?

- Tu m'as l'air un peu ailleurs.

- Oh, j'ai dû trop manger, je me sens un peu endormie.

Harry hocha la tête, mais Hermione le savait, il ne la croyait pas le moins du monde.

Elle avait vu Drago danser avec sa femme, avec sa mère et avec Ginny. Avec Pansy Parkinson et Luna Lovegood. Il était charmant, loin, si loin du garçon arrogant et prétentieux qu'il était pendant leurs études. Quand Hermione le vit danser à nouveau avec Astoria, elle décida d'échapper un peu à la foule. Elle avait une terrible envie d'être seule.

Cela lui arrivait souvent, et c'était une source de disputes fréquentes avec Ron. Hermione ressentait souvent le besoin de se retrouver seule, ce que son époux ne comprenait pas. Pour lui, un couple devait tout partager, n'avoir aucun secret l'un pour l'autre. En réalité, elle n'en avait que très peu, des secrets, mais il y en avait un qui avait une place beaucoup trop importante dans sa vie. Combien de fois elle s'était retrouvée juste avec elle-même, à repenser à ces nuits-là, elle n'aurait su le dire. Mais jamais, jamais elle ne pourrait en parler à Ron, ni même à Harry. Après tout, elle lui avait promis. C'était leur secret.

Sans s'en rendre compte, elle s'était engouffrée profondément dans le Manoir, et elle réalisa bien vite dans quelle pièce elle se trouvait. Celle qu'elle avait plus que tout cherché à éviter, en vain, visiblement. Tout était différent depuis ce soir-là, de la couleur des murs à la disposition des meubles, pourtant, elle se souvenait avec exactitude de l'endroit où elle avait été allongée, prise au piège par Bellatrix Lestrange.


La douleur est insoutenable. De toute sa vie, jamais elle n'a ressenti quelque chose de similaire. Son corps entier est en souffrance, chaque centimètre carré de sa peau la brûle, comme si elle était sur un bûcher. Elle a l'impression que ce n'est plus du sang qui parcourt ses veines, mais de l'acide, corrosif, incisif, qui coule lentement sous son épiderme.

A chaque fois que Bellatrix murmure Endoloris dans son oreille, la douleur s'intensifie, toujours plus forte, toujours plus meurtrière. Et plus que tout, les mouvements de la Mangemort sur son bras lui retourne l'estomac. La douleur est telle qu'elle lui brouille la vue et altère tous ses autres sens. Elle ne sent plus que ça. Elle tourne la tête dans tous les sens, elle s'entend hurler mais elle ne reconnaît même pas sa propre voix.

Dans le coin de la pièce, elle arrive à distinguer Drago, près de ses parents. Il la regarde, mortifié, plus pâle que jamais. Ses traits sont déformés par la peur et d'autres émotions qu'Hermione est beaucoup trop faible pour identifier. Comme un dernier espoir, elle cherche du réconfort dans son regard. Bellatrix redouble d'efforts dans sa torture. Hermione laisse échapper un hurlement qui glace le sang de toutes les personnes présentes.

Elle ignore depuis combien de temps cela dure. Cinq minutes ? Une heure ? Ça pourrait tout aussi bien faire des jours. Elle a l'impression de mourir, à chaque instant, sans qu'on ne lui laisse la chance d'accéder à ce repos éternel. C'est sûrement ça qu'ils cherchent d'ailleurs. Ils vont la laisser là, la torturer jusqu'à ce qu'elle sombre dans la folie, comme les parents de Neville.

Et puis, alors qu'elle pense être sur le point de sombrer pour de bon, sortie de nulle part, une pensée lui vient à l'esprit. Ce n'est pas la sienne, car elle est incapable de de penser à autre chose que la douleur qu'elle ressent. Pourtant elle est bien là. Elle distingue le faux plafond de la Grande Salle, une immense sculpture de glace, et elle entendrait presque une musique de bal tout au fond de son esprit. Le Bal de Noël. Pendant un bref instant, cette pensée camoufle légèrement la douleur. Elle en profite pour reprendre sa respiration, comme une noyée qui sort enfin la tête de l'eau.

A nouveau, un souvenir l'assaille, de façon plus claire, plus nette. Et la douleur s'estompe. Légèrement. Elle se voit, dans la robe bleue pervenche qu'elle portait au Bal du Tournoi des Trois Sorciers. Elle est dehors, dans la cour. Il y a de la neige partout, le cadre est magique. Elle voit Drago, dans son costume hors de prix. Elle voit ce baiser interdit, ce secret qu'elle a gardé enfoui au fond d'elle pendant tout ce temps. Lui aussi, de toute évidence. Elle ressent des battements de cœur qui s'affolent, mais ce ne sont pas les siens. Elle ressent des mains moites, mais ce ne sont pas les siennes. Les papillons dans un ventre qui n'est pas le sien. Elle ressent tout ce qu'a ressenti Drago ce soir là.

Et alors, un flot de pensées s'attroupent à son esprit, mais encore une fois, elle comprend bien vite que ce sont celles de Drago. Il lui livre toutes les réponses qu'elle a toujours cherchées sans jamais les trouver. L'attirance qu'il a pour elle depuis le début, la fascination, le dégoût, inspiré par son père qui lui répète que les sang de bourbe sont sales et inférieurs. La haine, la colère, la tendresse qu'il s'interdit d'avoir quand il la voit faire quelque chose qu'il trouve touchant. La peur, l'angoisse, la jalousie quand il la voit pleurer pour Weasley. Et plus il lui transmet ses pensées les plus intimes, plus la douleur est lointaine.

Drago la regarde toujours, mais il a maintenant les sourcils un peu froncés, et elle comprend qu'il se concentre au maximum pour fermer l'esprit d'Hermione à la douleur. Si la situation était toute autre, elle aurait été impressionnée par la prouesse magique dont il est en train de faire preuve.

Elle se rend compte qu'elle ne crie plus quand elle voit le visage de Bellatrix tout près du sien. Un sourire machiavélique déforme sa bouche : elle est terrifiante. Elle doit penser que le silence d'Hermione vient de son épuisement, elle doit penser qu'elle est en train de l'achever. Mais les secondes passent et Drago se révèle doué, très doué, car les Endoloris ne sont plus qu'un pincement désagréable sur sa peau. Il continue de lui partager ses pensées, sans faiblir, sans faillir, et surtout sans filtre. Elle voit que pendant ces trois années, jamais il n'a oublié. Et même au contraire, ce baiser l'a hanté au moins autant qu'elle. Tiraillé entre l'envie de recommencer et la haine qu'il était censé éprouver pour elle. Déchiré entre son futur tout tracé de Mangemort et sa destiné à elle, de sauver le monde sorcier du plus grande mage noir de tous les temps.

Ça aussi, ça doit rester notre secret.

Elle entend la voix de Drago dans son esprit, aussi clairement que s'il avait parlé tout près d'elle. Alors quand elle comprend que tous les sentiments qu'elle ressent depuis trois ans sont partagés, elle laisse échapper une unique larme, les yeux tournés vers Drago. Bellatrix éclate de rire. Elle pense avoir gagné, elle pense l'avoir détruite, mais elle ignore qu'en réalité, son propre neveu vient de lui sauver la vie.


- Tu m'as sauvée, ce soir-là.

Hermione avait senti la présence de Drago derrière elle, sans avoir besoin de le voir ou de l'entendre.

- Je n'en suis pas si sûr, murmura-t-il en frôlant son avant-bras.

Hermione sursauta. Elle ne s'était en revanche pas attendue à ce qu'il soit si près. Ses doigts effleuraient son bras nu, survolant presque les mots que Bellatrix avait gravés dans sa chair. Elle ferma les yeux, retenant son souffle. Elle ne laissait jamais personne toucher cette partie de son corps, même pas son propre mari. Pourtant, elle ne bougea pas.

- Bien sûr que si, répondit-elle en rouvrant les yeux pour le regarder. J'ai vu dans quel état les gens qui ont été torturés de la sorte ont fini. Ils ont complètement perdu la raison, ils ne savent même plus qui ils ont.

Drago regardait toujours son bras, sur lequel ses doigts continuaient ses mouvements légers.

- Tu m'as sauvé la vie, répéta-t-elle.

- Au moins une chose pour laquelle je peux être fier, dans ce cas.

Hermione se retourna juste assez pour lui faire face.

- Ne dis pas n'importe quoi. Il y a tellement plus que ça.

Drago eut un sourire triste.

- Tu as toujours eu un faible pour les causes perdues.

Elle lui rendit son sourire, et il était tout aussi triste et plein de regrets que le sien. Lentement, elle leva la main vers son visage et caressa sa joue du bout des doigts. Drago pencha faiblement la tête, appuyant le contact. Le cœur d'Hermione se serra. Ils n'avaient été si proches qu'en une seule occasion et pourtant, le toucher semblait la chose la plus naturelle du monde. Néanmoins, cette proximité était presque douloureuse, tant Hermione savait qu'elle ne mènerait jamais à rien. Elle laissa doucement tomber sa main, sans pour autant le quitter des yeux. Le silence était pesant, pas parce qu'il était gênant, mais parce qu'il était lourd de sens. Leur relation n'avait toujours été faite que de cela : des non-dits, des sentiments cachés derrière une haine feinte, puis une fausse entente cordiale qu'ils avaient été obligés de simuler depuis que Blaise et Ginny s'étaient mis ensemble.

- Je ferais mieux d'y retourner, dit-elle finalement. Ron va se demander où je suis passée.

Drago hocha la tête. Elle aurait tant aimé qu'il lui partage ses pensées, comme il l'avait fait cette fameuse nuit. Elle était presque certaine qu'elle aurait découvert les mêmes choses qu'elle ressentait, et cela n'était en rien une consolation. Mais au moins, elle aurait eu la certitude qu'elle n'était pas seule.

Sans un mot de plus, elle tourna les talons pour rejoindre les festivités. Le brouhaha de l'assistance lui semblait presque vulgaire, après le bref instant qu'elle venait de vivre avec Drago. Elle n'arrivait pas à profiter de la liesse collective, et les sourires qu'elle offrait aux autres n'atteignaient jamais ses yeux. Si elle pensait à lui plus fréquemment qu'elle ne l'aurait voulu, ce n'était pas si souvent que cela l'emplissait d'une telle mélancolie. Elle ne pouvait s'empêcher de se demander… et si ? Et si elle l'avait rattrapé, ce soir-là, au Bal de Noël ? Et si elle avait refusé de faire semblant par la suite ? Et si elle n'avait pas accepté de se mettre avec Ron par pure facilité ?

Elle regardait les gens autour d'elle rire, danser, manger, discuter avec entrain. Ron était en pleine discussion avec Blaise, et Pansy Parkinson était prise d'un fou rire en compagnie de Harry et Luna. Les vieilles rivalités entre maisons semblaient bien lointaines. Alors c'était ça… s'ils s'étaient rencontrés maintenant, dix ans plus tard, sans la guerre, sans cette constante opposition entre Gryffondor et Serpentard, entre Sang-Pur et Nés-Moldus… Peut-être que dans ces circonstances, leur histoire aurait pu mener à quelque chose… ou tout du moins auraient-ils pu lui donner une chance de commencer.

Une fois de plus, elle sentit la présence de Drago près d'elle. Lui aussi, observait la scène, le visage impassible. Mais Hermione savait qu'il pensait à la même chose qu'elle.

- Si on m'avait dit il y a dix ans…

Il ne compléta pas sa phrase, c'était inutile.

- Bien des choses seraient différentes, finit Hermione à sa place.

Drago se tourna vers elle et prit une profonde inspiration, dans l'intention évidente de lui dire quelque chose, mais il fut coupé par sa femme, qui l'appela d'un peu plus loin. Il soupira en fermant brièvement les yeux, las.

- Il faut qu'on parle, dit-il.

Son visage était toujours aussi insondable, mais ses yeux n'acceptaient pas le refus. Et après toutes ces années, Hermione n'avait de toute façon aucune envie de le lui donner. Elle acquiesça et, paraissant quelque peu soulagé, Drago rejoignit Astoria, qui commençait à perdre patience près du buffet.

Le reste de la journée lui parut flou. Elle entendait les conversations sans vraiment les écouter. Elle voyait les festivités sans vraiment les regarder. Elle n'arrivait pas à penser à autre chose qu'à Drago, à ce secret qu'ils partageaient depuis maintenant dix longues années.

Elle remarqua que Harry ne cessait de lui lancer des regards inquiets. Il la connaissait mieux que personne, mieux encore que Ron, et il avait sans mal deviné que quelque chose la tracassait. Mais elle ne pouvait pas lui en parler. Parce que même si elle lui disait tout, qu'il connaissait sa vie dans les moindres détails… cela, elle se devait de le garder pour elle. C'était la seule chose qui lui appartenait complètement, et égoïstement, elle ne voulait pas le partager.

La soirée dura jusqu'au petit matin. Petit à petit, les invités prenaient congés, mais Harry, Ron et Hermione tenaient à rester jusqu'au bout. Drago était resté aussi, évidemment. Son épouse, en revanche, était partie plusieurs heures auparavant, visiblement fatiguée. Hermione sentait le regard de l'ancien Serpentard sur elle, ce qui la troublait plus que de raison.

Il ne restait qu'une vingtaine de personnes dans le Manoir, et la musique s'était considérablement adoucie. Blaise et Ginny dansaient amoureusement un slow au milieu de la salle de réception, et quelques autres couples les rejoignirent. Adossée contre un mur, Hermione aperçut Drago s'approcher d'elle. Il la scruta du regard, et sans un mot, lui tendit la main. La jeune femme l'observa un instant, avant de tourner la tête vers Ron qui était assis sur une chaise un peu plus loin, visiblement trop éméché pour tenir debout. Alors, sans réfléchir davantage, elle mit sa main dans celle de Drago, et elle se laissa emporter au milieu de la piste.

Elle eut l'impression de se retrouver une décennie plus tôt. Tout avait changé depuis lors : leurs situations maritales, la guerre, leur apparence… mais il subsistait cette sensation qu'ils n'étaient pas censés danser ensemble. Et surtout, elle ressentait exactement les mêmes choses qu'elle avait ressenties pendant le bal de Noël. En plus fort. Plus intense.

- La seule et unique fois qu'on a dansé ensemble… commença Hermione.

Drago la foudroya sur place de son regard orageux. Si, dix ans plus tôt, Drago avait paru aussi incertain que perdu pendant leur danse, aujourd'hui, il semblait tout à fait sûr de lui. Hermione eut presque l'impression qu'il allait l'embrasser ici et maintenant, à la vue de tous.

- Pourquoi tu m'as suivi, ce soir-là ? lui demanda-t-il finalement.

Hermione ne répondit pas, mais elle raffermit la prise de ses mains dans les siennes, tandis qu'ils continuaient de danser, oublieux des autres convives.

- Moi je t'ai tout dit, insista le jeune homme. Je t'ai tout partagé. Ce n'étaient pas des pensées destinées uniquement à apaiser ta souffrance. C'était réel.

- Je sais, chuchota Hermione en détournant le regard.

Elle ne se souvenait que trop bien des souvenirs que Drago lui avait partagé, mettant ainsi fin à sa séance de torture. Tous ces sentiments opposés qu'il ressentait et qui le martyrisaient. Parmi tout cela, y avait-il de l'amour ? Ils l'ignoraient. Mais tout cela formait un ensemble beaucoup plus fort que tout ce qu'elle n'avait jamais ressenti dans sa vie.

- Est-ce que c'est toujours… le cas ? osa-t-elle sans le regarder dans les yeux. Après tout ce temps ?

Drago cessa soudainement ses pas. Surprise, Hermione l'interrogea du regard. Il avait le visage dur, mais un lointain chagrin résonnait toujours au fond de ses prunelles.

- Tu connais très bien la réponse.

Hermione déglutit. Drago lui tenait toujours les mains et ne semblait aucunement disposé à les lâcher. Elle jeta un œil à Ron qui s'était apparemment endormi, toujours assis à la même place que tout à l'heure. Harry essayait de le réveiller, visiblement sans succès. A côté d'eux, Blaise et Ginny avaient quitté la piste de danse pour manger un morceau. Le jeune marié fixait Drago et Hermione, et il hocha la tête à son témoin d'un air entendu.

- Il sait ? s'inquiéta Hermione.

- Pas vraiment, dit-il en regardant son ami.

Hermione le pressa du regard.

- Il savait que j'avais… des sentiments… compliqués, pour toi, à Poudlard. Mais il n'en avait jamais vraiment compris l'ampleur, je pense. Mais il ne sait pas pour le Bal de Noël, ni pour le reste…

Hermione soupira de soulagement.

- Je te l'ai dit. C'est notre secret, et depuis tout ce temps, je ne l'ai jamais trahi. Et toi ? demanda-t-il après une brève hésitation.

Elle voulut répondre, mais Hermione fut interrompue par Harry, qui la héla depuis sa place, près de Ron. Elle s'excusa auprès de Drago avant de le lâcher, à contrecœur, et de rejoindre son époux.

- Qu'est-ce qui se passe ? demanda-t-elle au brun en examinant Ron qui ronflait sur la table.

- Tu vois bien, il est complètement fracassé. Il faut qu'on le mette au lit, mais je ne veux pas le faire transplaner dans cet état. On retrouverait un membre dispersé dans chaque pièce de ce foutu manoir.

Harry aussi était un peu éméché, et il parlait plus fort que d'habitude.

- Ah, Malefoy, tu tombes bien. Pitié, dis-moi qu'il reste une chambre de libre. Je sais que vous n'aviez pas prévu de dormir sur place, dit-il à l'attention d'Hermione, mais là...

- C'est apparemment chose faite, termina Drago. Oui, bien sûr, je vais regarder ça.

Il s'éloigna sans un regard pour Hermione, bien fidèle au petit manège qu'ils jouaient depuis que le couple de Blaise et Ginny les avaient forcés à se rapprocher.

- Est-ce que tu me diras, un jour, ce qui se passe entre vous deux ? interrogea tout à coup Harry.

Hermione le fixa, on ne peut plus surprise.

- D'habitude, j'ai assez de retenue pour me taire, expliqua-t-il. Mais là, l'alcool, la fatigue… je crois que je n'ai plus trop de filtre.

- De quoi tu parles ?

- Tu sais très bien de quoi je parle. Avec Malefoy. Vous êtes bizarres. Depuis des années vous jouez à ceux qui ne peuvent pas se supporter, alors que Ron et moi on a fait la paix avec lui depuis bien longtemps. Mais pourtant vous vous lancez des regards si lourds que j'ai l'impression que vous lisez dans les pensées l'un de l'autre. Et là, ce soir, vous dansez ensemble comme si tout était normal. Je me fais peut-être des films, mais je trouve tout ça bizarre.

- Tu penses vraiment que je ne t'aurais rien dit s'il se passait effectivement quelque chose de bizarre ?

- Je pense que tout le monde a droit à son jardin secret. Mais je suis curieux.

Hermione le sonda intensément. Une partie d'elle avait envie de tout lui dire, parce qu'il était son meilleur ami, et que cela lui aurait sans doute fait du bien de partager ce secret qu'elle gardait enfoui en elle depuis bien trop longtemps. Cependant, elle resta silencieuse, et avant que Harry ne puisse ajouter quelque chose, Drago revint en leur annonçant qu'une chambre du premier étage était disponible. Les deux amis le remercièrent et soulevèrent difficilement Ron, qui n'y mettait pas beaucoup du sien.

Avec difficulté, ils réussirent néanmoins à l'allonger dans le lit. Dès qu'il sentit la surface moelleuse sous lui, Ron se pelotonna sous les couvertures, sans prendre la peine de se déshabiller. Il se rendormit presque immédiatement, sous le regard songeur d'Hermione, qui était accroupie à son chevet. Harry lui dit quelque chose qu'elle n'écouta pas vraiment, et il sortit de la chambre, la laissant seule avec son mari assoupi.

Elle l'observa de longues minutes. Avec Ron, la vie était si facile. Il était toujours de bonne humeur, prêt à aider son prochain. Ses quelques accès de colère étaient vite oubliés par la façon toujours adorable dont il se faisait pardonner. Il était solaire, chaleureux. Il la faisait rire et il la rassurait. C'était un mari respectueux, un amant passionné, et après toutes ces années, il restait, avec Harry, son meilleur ami. Alors pourquoi, souvent, trop souvent, le soir, juste avant de s'endormir, le souvenir de son premier baiser la hantait ? Pourquoi se prenait-elle à rêver de ce qu'aurait été sa vie si les choses s'étaient passées différemment ?

Ron ronfla plus fort avant de se retourner, enlaçant un des coussins tout contre lui. Hermione se surprit à imaginer une autre scène, la même en réalité, sauf qu'un grand blond aurait remplacé celui qui était son mari. Elle essaya de se représenter ce que pouvait être la vie aux côtés de Drago Malefoy, et la certitude de savoir que cela n'arriverait jamais lui serrait le cœur.

En soupirant, elle abandonna son mari à son sommeil et redescendit dans la salle de réception. Les invités se disaient au revoir, se promettant de se revoir vite. Blaise et Ginny préparaient leurs affaires : ils partaient immédiatement pour la destination de leur lune de miel. Hermione embrassa Harry avant qu'il ne parte aux bras de la jeune femme qui l'avait dragué toute la soirée.

Se retrouvant seule, Hermione sortit dans les jardins avec l'intention de prendre l'air. Elle songea à faire demi-tour lorsqu'elle aperçut Drago, appuyé contre le mur de la maison.

- Reste, dit-il tout bas.

Il observait l'horizon, et il était vrai que le spectacle était magnifique à voir. Le soleil se levait paresseusement, inondant le ciel d'une lueur orangée à la fois mystérieuse et rassurante.

- Je t'ai posé une question avant qu'on soit interrompus, reprit-il sans détacher les yeux de la scène devant lui.

- A qui voudrais-tu que j'en parle ? demanda-t-elle en reprenant leur conversation là où ils l'avaient laissée.

- Potter, répondit-il comme si c'était évident.

- Je ne lui ai rien dit, confessa-t-elle. Tu m'as dit que c'était notre secret, alors je l'ai gardé pour moi seule. Tout le monde pense que ce soir-là, j'ai offert mon premier baiser à Viktor Krum. Et puis, cette version-là est tellement plus crédible que la réalité.

Elle vit Drago froncer les sourcils avant de se tourner vers elle. Inconsciemment, elle s'approcha jusqu'à se retrouver juste en face de lui. La lumière de l'aube éclairait son visage, lui donnant les couleurs qui manquaient toujours à sa peau si pâle. Il était magnifique.

- C'était ton premier ?

- Évidemment, répliqua-t-elle, étonnée qu'il ait pu en douter.

Il lui caressa doucement la joue, reproduisant le geste qu'elle avait effectué sur lui plus tôt dans la journée.

- J'aurais voulu être toutes tes premières fois.

Le souffle d'Hermione se coinça dans sa gorge. Sa confession était aussi surprenante que déchirante. Elle dut se faire violence pour empêcher son esprit d'imaginer sa vraie première fois avec lui, et non avec Ron. Elle sentit les larmes lui monter aux yeux sous la tension qui régnait entre eux.

- Je suis tellement… fatiguée… sanglota-t-elle faiblement. Fatiguée de faire semblant. Fatiguée de me demander ce que ma vie aurait pu être si on avait fait des choix différents.

Drago ne répondit pas, mais elle lut aisément sur ses traits qu'il éprouvait exactement la même chose. Alors, sans réfléchir, elle se blottit contre lui, l'entourant de ses bras. Surpris, il ne bougea pas pendant une seconde, avant de finalement l'enlacer fermement, posant son menton sur le sommet de son crâne. Ils restèrent ainsi plusieurs minutes, lui caressant son dos du bout des doigts, elle se lovant contre lui, sa tête contre son torse. Puis, Drago prit le visage d'Hermione entre ses mains et la força à le regarder. Elle savait ce qu'il avait l'intention de faire, parce que la même envie la dévorait.

Tout doucement, il déposa un léger baiser sur ses lèvres. Le cœur d'Hermione parut vouloir sortir de sa poitrine. Drago la regardait, appréhendant ses réactions. Comme elle ne dit rien, il renouvela l'expérience, l'embrassant cette fois-ci avec un peu plus de fermeté. Hermione soupira, et prenant, à raison, cette expression pour un encouragement, Drago approfondit le baiser.

Celui-ci aurait tout aussi bien pu être son premier baiser. Parce que jamais, de sa vie, elle n'avait été embrassée de la sorte. Évidemment, elle n'avait embrassé que deux hommes, dont celui avec elle à présent. Mais si l'adolescent de quatorze ans l'avait embrassée avec tous les doutes et les peurs qui l'habitaient à l'époque, l'adulte d'aujourd'hui l'embrassait comme si la situation était simple, comme s'il n'y avait pas de lendemain.

- Ron, réussit-elle à articuler lorsqu'ils se séparèrent pour reprendre leur souffle.

- Est endormi et complètement saoul.

Comme si c'était une raison suffisante.

- Tu dis que tu es fatiguée de faire semblant, mais tu crois que moi non ? Tu crois que je ne suis pas fatigué de faire comme si de rien n'était ? Depuis que Blaise et Ginny sont ensemble, c'est encore plus dur qu'avant. Je passe mes nuits entières à me demander ce que ça ferait de te faire l'amour et de m'endormir à tes côtés, bercé par tes soupirs. Je n'ai qu'un seul baiser auquel me raccrocher et je deviens fou, Granger.

Hermione resta bouche-bée. Jamais elle n'aurait imaginé Malefoy épancher ainsi ses sentiments. Mais elle ne pouvait pas lui en vouloir. Il mettait enfin des mots sur ce qu'elle ressentait depuis des années.

- Je t'en prie, supplia-t-il en l'embrassant à nouveau. Offre-moi cette nuit, juste cette nuit, avant que je ne perde complètement la raison.

La décision ne mit qu'une petite seconde à se former dans sa tête. Oui, c'était mal. Oui, ils étaient tous les deux mariés. Mais c'était tellement plus que cela. Au fond d'elle, elle le savait, ce moment devait arriver, c'était écrit depuis toujours, et ils n'avaient fait que retarder l'échéance.

Alors, pour toute réponse, elle lui rendit son baiser avec passion.


Hermione se réveilla avec la sensation de n'avoir dormi qu'une dizaine de minutes, ce qui ne devait pas être si loin de la vérité. En ouvrant les yeux, la vive lumière du soleil qui rentrait par la fenêtre de la chambre l'éblouit, et elle se cacha la tête sous la couette. L'odeur entêtante de Drago lui parvint aux narines et elle ne put s'empêcher d'inspirer profondément.

Drago était là, debout près de la fenêtre, à regarder dehors. Il ne portait que son boxer, et Hermione eut tout le loisir d'apprécier la vue de son corps pratiquement nu.

La nuit, ou plutôt le début de matinée qu'ils avaient passée ensemble avait été magique, sur tous les points. Leurs corps s'étaient mêlés de la plus divine des façons, et Hermione avait eu la sensation, lorsqu'ils n'avaient fait plus qu'un, que tout son être, de son corps à son cœur, avait attendu cela toute sa vie.

Si, pour le trop court instant que leurs ébats avaient duré, elle avait mis de côté toute la culpabilité pour ne se concentrer que sur les sensations que Drago lui apportait, ce matin, tout revenait en trombe. Elle venait de tromper Ron. Ron, qui l'aimait d'un amour pur et sincère. Et si elle s'en voulait de la peine que cela lui causerait si jamais il venait à l'apprendre, elle n'arrivait pas à culpabiliser de l'acte en lui-même. Elle venait de passer les meilleures heures de son existence, et si elle devait recommencer, elle le referait sans hésiter.

En voyant Drago ainsi perdu dans sa contemplation, elle se rappela soudainement que cette nuit n'était, justement qu'une nuit. Même si une très naïve et infime partie de son esprit espérait que cela ne mène à plus, elle savait très bien que ce ne serait jamais possible. L'air que Drago affichait se suffisait à lui-même.

- Drago… l'appela-t-elle doucement.

Ce dernier se retourna et la regarda longtemps. Elle était encore nue et le drap ne couvrait que la partie basse de son corps. Drago la dévorait des yeux, et Hermione ne chercha pas à se dérober. Elle voulait se souvenir de ce regard toute sa vie.

Finalement, Drago poussa un soupir et reporta son attention sur la fenêtre.

- Je vais devoir m'en aller, annonça-t-il.

- Déjà ? s'étonna Hermione. Mais il doit être si tôt.

Drago eut un petit rire dénué de joie.

- Je ne parle pas de maintenant.

Hermione attendit la suite que Drago eut du mal à sortir.

- Je vais quitter le pays. Le MACUSA m'a fait une offre d'emploi que je ne peux pas refuser.

- Le MACUSA ? répéta Hermione en s'asseyant sur le lit, cachant cette fois-ci sa poitrine avec le drap. Aux États-Unis ?

Drago acquiesça.

- Mais pourquoi sont-ils venus te débaucher, je ne comprends pas…

- J'ai dit à Kingsley il y a un petit moment déjà que s'il avait vent d'opportunités à l'étranger, j'étais preneur.

- Quoi ? Mais… mais pourquoi ?

Drago se retourna pour de bon. Son visage avait retrouvé son caractère impassible de toujours.

- Parce que c'est trop dur, Hermione. Je n'en peux plus. Je ne peux plus faire semblant. Je ne peux plus te voir une fois par semaine et faire comme si je ne te considérais que comme la meilleure amie de Ginny, et rien d'autre. Je ne peux plus prétendre, et surtout pas après cette nuit, maintenant que je sais ce que c'est d'être si près de toi. C'est la première fois depuis des années que je me suis senti aussi vivant, aussi… entier. La première fois depuis dix ans en réalité. Depuis le Bal de Noël.

Il s'accroupit juste devant Hermione et s'empara de ses mains qui tenaient toujours fermement le drap contre elle. Ce dernier glissa le long de son buste, révélant sa poitrine nue, mais Drago la regardait droit dans les yeux, qu'elle avait embués de larmes.

- Le fait de savoir que tu vas sagement retrouver ton mari me rend fou. Je n'en peux plus de m'imaginer la vie que tu mènes avec lui en me disant que j'aurais dû être à sa place. Tu comprends ?

Hermione hocha faiblement la tête. Comment ne pourrait-elle pas comprendre, alors qu'elle se posait les mêmes questions en boucle depuis tant d'années ? Et elle savait pertinemment qu'il avait raison. Cependant, telle une enfant égoïste auquel on planifiait d'arracher son jouet préféré, elle ne supportait pas l'idée qu'il parte si loin. Le voir aussi régulièrement, par le biais de Blaise et Ginny, c'était certes douloureux, mais c'était une douleur belle et bouleversante, qui lui faisait autant de mal que de bien. Et elle ne s'imaginait pas vivre sans.

- Mais c'est… c'est tellement loin, paniqua-t-elle en se levant tout à coup. Tu ne peux pas partir !

Elle se tenait droite et dardait Drago, toujours accroupi, d'un regard angoissé et implorant. Il se releva, et Hermione dut lever la tête pour continuer à le regarder dans les yeux.

- C'est trop dur, répéta-t-il.

Sauf que sa voix était plus basse, plus faible, presque suppliante. La douleur se lisait sans peine sur ses traits.

- Mais…

Hermione sentait l'affolement la gagner de plus en plus. Elle se déroba de l'emprise de son regard, et fit le tour du lit, sans but apparent. Elle passa une main dans ses boucles sauvages, et, soudainement consciente de son entière nudité, invoqua silencieusement la robe qu'elle portait encore quelques heures auparavant.

- Tu ne peux pas partir, dit-elle à nouveau d'une voix plus ferme, comme si le fait de s'être rhabillée la rendait plus sûre de ses propos.

- Et rester pour quoi faire ? s'énerva Drago en se redressant.

Il récupéra ses vêtements par terre, près du lit.

- Pour continuer à faire semblant ?

Il mit sa chemise d'un geste rageur.

- Pour te voir avec Weasley ?

Il enfila son pantalon.

- C'est trop dur, Hermione. Beaucoup trop. Surtout maintenant.

Il se laissa tomber sur le lit, assis dos à elle. Ses épaules s'affaissèrent, comme incapables de supporter le poids de tout ce qu'il ressentait plus longtemps. Hermione ne supportait pas de le voir ainsi. Drago avait toujours été si fort, si imperméable à tout ce qui l'entourait. Il était inconcevable de le voir si déchiré.

- On pourrait… je ne sais pas… commença-t-elle, incertaine.

Drago ne bougeait pas. Les mots lui brûlaient les lèvres sans qu'ils n'arrivent à sortir. Tout au fond d'elle, elle ne rêvait que de tout plaquer pour s'enfuir avec lui, comme une adolescente amoureuse à qui les parents auraient interdit de voir son petit-ami.

- Non, on ne pourrait pas, répondit Drago, la tête entre ses mains.

Évidemment, il avait compris ce qu'elle avait sur le cœur.

- Pourquoi ? chuchota-t-elle en posant une main hésitante sur son épaule.

Il y avait des centaines d'excuses, bien sûr. Mais la façon si claire et nette qu'il avait eue de le dire lui donnait raison de penser qu'il y en avait une qui se détachait plus que les autres.

Il se releva pour reprendre la position qu'il tenait lorsqu'elle s'était réveillée, debout près de la fenêtre, le regard perdu devant lui. Pendant de longues secondes il ne dit rien, laissant Hermione dans l'attente d'une nouvelle qui, elle le savait au fond d'elle, détruirait tout. Puis, au bout d'un moment, la sentence tomba.

- Astoria est enceinte.

Implacable. Tranchante.

Hermione sentit son cœur tomber au fond de sa poitrine. Inconsciemment, elle s'y était attendue, mais cela n'apaisait en rien la douleur.

- Je suis coincé, c'est fini.

Elle entendait les tremblements dans sa voix. Enceinte. Enceinte. Le mot se répétait en boucle dans sa tête. Elle se souvint alors qu'Astoria avait refusé toutes les coupes de champagne qu'on lui avait proposées toute la journée. Qu'elle s'était tenue dans une posture assez singulière, la main sur le ventre, lorsqu'elle avait pris congé en fin de soirée. Les signes étaient évidents, mais Hermione avait refusé de les voir.

- Je ne pourrai pas élever cet enfant en sachant que sa mère n'est pas la femme de ma vie… alors que tu es là, tout proche. C'est impossible. Alors… je sais que c'est incroyablement lâche, mais je préfère fuir.

Hermione fut surprise de sentir une larme atterrir sur sa cuisse. Elle ne s'était pas rendue compte qu'elle pleurait pour de bon. Elle renifla discrètement, mais pas assez pour que Drago ne passe à côté. En une seconde, il se retrouva à genoux devant elle, son visage à hauteur du sien.

- Il faut que tu vives ta vie. La mienne est déjà toute tracée. Elle l'est depuis si longtemps…

- Mais je ne peux pas… ne plus jamais te voir, pleura-t-elle.

- Je reviendrai, assura Drago. Je veux que mon fils étudie à Poudlard. Je reviendrai.

- Dans onze ans !

- Et en onze ans tu auras eu le temps d'oublier… on se reverra sûrement, sur la voie 9 3⁄4, et tu seras avec tes propres enfants… tu me verras au loin, tu te souviendras de nous, et tu ne ressentiras rien de plus qu'un lointain sentiment de nostalgie… parce que tu auras oublié, parce que tu seras enfin passée à autre chose…

Hermione secoua la tête avec véhémence. Comment pouvait-il dire des choses pareilles ?

- Tu crois vraiment à ce que tu dis ? Loin des yeux loin du cœur ? Tu crois vraiment que c'est aussi simple ?

- Il faut que ça le soit.

- Je ne pourrai jamais t'oublier, affirma-t-elle avec une conviction troublante. On n'oublie pas l'am…

Elle se coupa net en réalisant ce qu'elle était sur le point de dire. D'un simple regard, elle sut que Drago avait compris. Dans un geste infiniment tendre, il déposa un unique baiser sur ses lèvres, et Hermione sentit sa gorge se serrer.

- Je ne veux pas t'oublier. Et je ne veux pas que tu m'oublies.

Il posa son front contre le sien.

- Jamais, murmura-t-il.

Hermione laissa librement ses larmes couler le long de ses joues. Drago les effaça pieusement de ses pouces, une par une.

- Ça restera notre secret, alors ? dit-elle en se perdant, pour ce qu'elle savait être la dernière fois, dans ses yeux argentés.

- Pour toujours.

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Hello tout le monde !

J'espère que cette petite histoire sans prétention vous a plu ! En tout cas, j'ai pris beaucoup de plaisir à l'écrire, même si c'est cliché et les personnages un peu OOC haha

J'ai beaucoup hésité en écrivant à laisser cette fin être le point final de ce "petit" OS ! Finalement, la suite s'est imposée d'elle-même. J'ai quand même tenu à la mettre dans un autre "chapitre" (que je publierai ce week-end) pour ne pas que ça fasse beaucoup trop long pour un OS.

Bref, n'hésitez pas à me donner votre avis sur cette petite histoire ! Chaque review est un vrai petit bonheur pour moi !

Prenez soin de vous, et à bientôt !