4 ans plus tard
Drago soupire lourdement en faisant atterrir ses valises au milieu du salon. Il regarde autour de lui, comme s'il redécouvrait sa propre maison. Le Manoir n'a jamais semblé si froid. Il a été le lieu de choses terrifiantes pendant la guerre, mais aujourd'hui… il est juste vide, et c'est peut-être encore pire.
Pourtant, vide, il ne l'est pas vraiment. Drago entend les bruits de pas à l'étage, signe qu'il est loin d'être seul. Il prend son courage à deux mains et grimpe les escaliers de sa maison d'enfance pour affronter ce qu'il préférerait éviter.
Il n'avait aucune intention de rentrer en Angleterre aussi tôt. Selon ses plans, il n'était censé fouler le sol anglais que dans huit ans, pour accompagner Scorpius à la gare de King's Cross. Mais le destin s'est joué de lui lorsque, trois jours plus tôt, il a reçu la visite de Kingsley en personne pour lui annoncer le décès de son père.
Le choc l'a d'abord empêché de prononcer le moindre mot. "Je sais que tu aurais préféré l'apprendre d'une autre bouche", lui a dit le Ministre de la Magie. "Mais personne n'arrivait à te joindre."
Évidemment. En quittant Londres quatre ans auparavant, il avait fait tout ce qui était nécessaire pour ne pas être retrouvé. Il avait dit qu'il allait travailler pour le Ministère étasunien, mais personne ne savait à quel poste ni dans quel service. Bien sûr, il n'avait jamais mis les pieds au MACUSA. Cette fausse proposition d'emploi n'était qu'un prétexte pour prendre la fuite.
Drago voulait être oublié, et pendant quatre longues années, il avait réussi.
Il n'a eu aucune nouvelle de sa vie passée, parce qu'il n'en cherche tout simplement pas. Il se donne corps et âme dans son nouveau travail et plus que tout, dans l'éducation de son fils.
- Monsieur Malefoy, permettez-moi de vous adresser mes plus sincères condoléances.
Il n'accorde aucune espèce d'attention à l'homme complètement inconnu qui est venu le saluer. Sûrement le Mage qui doit s'occuper de la cérémonie. Il observe d'un œil amer la chambre de ses parents. Deux hommes s'activent à l'intérieur, faisant visiblement état des possessions de sa famille. Toutes ces histoires d'or et d'héritage passent bien au-dessus de la tête de Drago. Il n'a qu'une envie : que cela se passe le plus vite possible afin qu'il puisse rentrer chez lui, à New-York.
- Drago ?
Il se tourne vers l'entrée de la chambre où Astoria se tient sur le seuil, Scorpius endormi dans ses bras. Drago sourit tendrement en voyant son fils.
- Mets le dans mon ancienne chambre, dit-il à son ex-épouse.
Celle-ci acquiesce en s'exécutant. Astoria a tenu à l'accompagner quand elle a appris la nouvelle, malgré leur divorce, deux ans plus tôt. Si Drago a d'abord refusé, il se sent aujourd'hui soulagé qu'elle soit présente, ne serait-ce que pour prendre soin de Scorpius.
L'enterrement se fait dans la plus stricte intimité. De toute façon, il n'y a que peu de personnes qui estimaient assez Lucius Malefoy pour lui rendre ce dernier hommage. Drago se retrouve donc entouré de sa mère et son ex-femme, observant sans vraiment le voir ce cercueil s'enfoncer toujours un peu plus dans la terre. Il entend les sanglots étouffés de sa mère près de lui. Il ne comprend pas pourquoi elle pleure. Lui-même n'arrive pas à être triste. Il y a bien longtemps que l'admiration sans faille qu'il ressentait autrefois pour son père s'est transformée en une pitié mêlée d'aigreur devant le fantôme maigre et pathétique qu'était devenu Lucius Malefoy. Il n'arrive pas à être triste pour le père qu'il considère comme mort depuis qu'il est entré à Azkaban pour ne plus jamais en sortir.
Du cimetière, il aperçoit le toit sombre du Manoir dans lequel Scorpius dort paisiblement, sous la surveillance des elfes de maison. Son cœur se réchauffe à la pensée de son fils. Le pauvre a été déboussolé du remue-ménage de ces derniers jours, mais comme à son habitude, il ne s'en est pas plaint. C'est un garçon discret et renfermé, comme l'est devenu son père au fil du temps.
Dans sa grande bonté, Merlin a écourté la cérémonie au maximum. Dans un silence funeste, Drago regarde une dernière fois l'endroit où son paternel reposera pour l'éternité. Il est perdu face au vide immense qu'il ressent au fond de lui. Il n'a plus vu Lucius depuis des années, mais le fait de savoir qu'il ne le verra plus jamais a quelque chose de tétanisant. Son père est mort. C'est une vérité dont il ne peut à présent plus se dérober.
La petite main de Narcissa vient se glisser dans la sienne, à l'intérieur de la poche de son manteau. Il regarde sa mère amaigrie et jauge les cernes immenses qui se dessinent sous ses yeux rougis d'avoir trop pleuré. Il n'a jamais vu sa mère aussi faible et cela le déchire. Il en ignore les raisons, mais Narcissa aimait Lucius, d'un amour aveugle et immuable, mais surtout inexplicable. Aussi inexplicable que celui qu'il ressent lui-même depuis trop d'années pour une femme qu'il n'a pas le droit d'aimer.
Penser à elle le renferme encore plus dans son mutisme. Il aurait aimé prendre immédiatement congé et rentrer chez lui, mais il a promis à sa mère de rester un peu. Quelques jours, pas plus. Elle lui a assuré que personne n'était au courant de son retour en Angleterre. La mort de Lucius a été passée sous silence dans la presse. En théorie, personne n'est au courant que le patriarche Malefoy a rendu son dernier soupir et, par conséquent, que son fils est rentré au manoir familial pour l'enterrer.
Il espère de tout cœur que cela soit vrai. Parce qu'il sait tout au fond de lui que si elle est au courant de sa présence, alors elle essaierait de le contacter. Et il sait tout aussi bien qu'il ne saurait lui refuser une quelconque entrevue. Alors il a l'espoir que sa présence passe inaperçue. Parce que voir Hermione Granger, c'est retomber dans ce puits sans fond de douleur et de mélancolie dont il a tant de mal à s'extirper.
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Il vit les quelques jours suivants comme à travers un épais brouillard. Il y a beaucoup trop de souvenirs dans cette demeure, et trop qui lui rappellent Hermione. Du grand salon où sa tante l'a profanée, jusqu'aux jardins où ils avaient célébré le mariage de son meilleur ami, en passant par cette chambre, hôtesse de leur seule et unique nuit d'amour, dans laquelle il dort en ce moment, résolument seul.
Narcissa lui a bien proposé de sortir, mais il refuse obstinément. Sortir, c'est prendre le risque d'être vu, et d'ébruiter la nouvelle de son retour. Il a prévu de rentrer aux États-Unis dans deux jours, il peut bien supporter cet enfermement encore un peu. Sa mère ne proteste pas, trop heureuse de jouer enfin avec son petit-fils, bonheur qui adoucit la peine dans laquelle elle s'enfonce un peu plus chaque nuit. Elle a beau faire comme si de rien n'était le lendemain, tous les soirs, Drago entend sa mère pleurer.
Le dernier jour, il craque. Sa mère veut sortir et montrer le Chemin de Traverse à Scorpius. Astoria acquiesce, sans se préoccuper des états d'âme de son ex-mari. Son fils est si heureux d'aller se promener, il ne peut plus refuser. Et de toute façon, il part demain. Il ne risque plus rien, pas vrai ?
C'est ainsi qu'il se retrouve à arpenter la rue bruyante qu'il a toujours aimée, emmitouflé dans son manteau et une écharpe aux couleurs de Serpentard que sa mère a tenu à ce qu'il porte. Devant son sourire, il n'a su lui refuser ce petit plaisir. Scorpius arbore la même, en plus petit, que les elfes de maison lui ont tricoté. Astoria a eu la délicatesse de s'effacer pour aller rendre visite à sa sœur, à quelques kilomètres de Londres, laissant les Malefoy entre eux.
Quelques fois, Drago sent des regards sur lui, mais il n'y prête pas attention. Il sait qu'il doit ressembler à un fantôme, surgissant du passé sans prévenir et prenant tout le monde au dépourvu. Il s'en moque. Demain, il sera de retour chez lui, et il pourra oublier cette semaine éreintante.
En fin d'après-midi, Narcissa tient à offrir une glace à son petit-fils. Drago les laisse aller tous les deux s'installer à la boutique de Florian Fortarôme alors qu'il continue à flâner paresseusement dans la rue. Cette solitude lui fait du bien. Il se retrouve à regarder la vitrine de la boutique de balais comme lorsqu'il était enfant, et oublie un peu le monde autour de lui. Jusqu'à ce que…
- Drago ?
Il se fige. Cette voix, il la reconnaîtrait entre toutes. Pourtant, il refuse d'y croire. Avec une lenteur démesurée, il regarde l'image de la rue qui se reflète sur la vitrine de la boutique. Son cœur cesse de battre pendant une seconde ou deux avant de reprendre une course effrénée. Il n'y a aucun doute possible. Les boucles sauvages et ces grands yeux chocolat ne trompent pas.
Non. Tout mais pas ça, je vous en supplie.
Sa conscience implore pour que tout cela ne soit qu'un rêve et cependant, le trou béant qui creuse sa poitrine depuis quatre ans semble enfin se combler un petit peu. Il se retourne, toujours aussi lentement, pour faire face à celle à qui il a pourtant dit adieu il y a plusieurs années. Elle le regarde, les yeux écarquillés et la bouche ouverte dans une expression de choc et de surprise qu'elle est incapable de dissimuler.
Lui aussi peine à cacher son étonnement. Pourquoi faut-il que ça lui arrive maintenant ? Une balade en quatre ans sur le Chemin de Traverse, et il faut qu'elle soit là, en même temps que lui. Le destin n'aura-t-il donc jamais fini de se rire de lui ?
- Bonjour, Hermione, salue-t-il après ce qui semble être une éternité.
Elle ne répond pas, et Drago se demande soudainement si elle n'est pas en train de faire une attaque. Son expression reste figée, et elle ne cligne même pas des yeux, comme si elle avait peur qu'il disparaisse dans un battement de cil.
- Qu'est ce que tu fais là ? demande-t-elle enfin sans s'embarrasser de politesses.
Drago regarde autour de lui, l'air de chercher une échappatoire. Il n'y en a aucune.
- Mon père est mort, annonce-t-il sobrement.
- Oh.
Il attend des condoléances qui ne viennent pas. Bien sûr, elle sait que ses relations avec Lucius étaient au plus bas après la guerre.
Le temps semble suspendu entre eux. Drago est partagé entre le besoin de fuir, et l'allégresse de la retrouver enfin. Elle est encore plus belle que dans sa mémoire. En la voyant, il revit chaque instant qu'il a passé auprès d'elle, et plus particulièrement cette nuit, dont les souvenirs le hantent chaque soir, avant de s'endormir.
- Comment tu vas ?
La question paraît forcée. Hermione grimace en la posant et Drago devine sans mal que ce ne sont pas ces mots qui exigent de sortir de sa bouche.
- Plutôt bien.
C'est à peine un mensonge, en réalité. Son travail lui plaît. Ses relations avec Astoria sont bien meilleures depuis qu'ils ont divorcé. Et puis surtout, il a son fils qui donne à sa vie le sens qu'il a toujours cherché.
Mais tout au fond de lui, il se sent vide et irrémédiablement seul. Peu importe avec combien de femmes il peut coucher, peu importe les amis dont il peut s'entourer… il se sent seul, d'une solitude qu'une seule personne est en mesure de combler.
- Et toi ?
Elle cligne enfin des yeux, reprenant vie devant lui. Elle le regarde de la tête au pied, et Drago lit sur son visage qu'elle se demande s'il est bien réel.
- Tu m'as menti.
Sa voix est si basse qu'il a du mal à l'entendre dans le brouhaha de la rue.
- Pardon ?
- Tu m'as menti, répète-t-elle.
Drago fronce les sourcils : il ne comprend pas. Il a fait bien des choses, mais il n'a jamais menti à Hermione. De cela, il est certain.
- Tu m'avais dit que je t'oublierai. Qu'on se reverrait à King's Cross pour accompagner nos enfants à Poudlard.
- C'était censé se passer comme ça. La mort de mon père ne faisait pas partie de mes plans.
- Je ne t'ai pas oublié, continue-t-elle comme s'il ne l'avait pas interrompue. Je n'ai jamais pu.
Il y a quelque chose de grave dans sa voix. Drago détecte que cette simple phrase signifie bien plus que ce qu'il peut comprendre à l'heure actuelle.
Il veut lui dire que lui non plus, n'a jamais pu l'oublier. Au fond de lui, il ne l'a jamais voulu. Hermione, c'est son étincelle de vie, la seule chose qui lui prouve qu'il est capable d'aimer au-delà des mots. Mais elle ne lui en laisse pas l'occasion.
- J'ai essayé pourtant. Quand tu es parti. J'ai essayé de toutes mes forces de t'oublier.
A nouveau, Drago regarde autour de lui, mal à l'aise. Pas de ce qu'elle est en train de lui dire, mais du contexte. Il ne veut pas avoir cette conversation au milieu de cette foule d'étrangers. Mais est-il réellement prêt à se retrouver seul avec elle, dans l'intimité d'un café, ou même de son logement ?
Ses questions sont oubliées lorsqu'une voix connue hèle Hermione d'un peu plus loin dans la rue. Celle-ci se retourne, et Drago voit Harry Potter se rapprocher d'eux, une expression similaire à celle d'Hermione quelques minutes plus tôt scotchée sur son visage. Il fixe Drago comme s'il voyait un mort revenir parmi les vivants.
- Malefoy… murmure Harry comme s'il n'arrivait pas à y croire. Mais qu'est-ce que…
- Mon père est mort, répète Drago avec une sécheresse qui l'étonne.
Il hoche la tête. Harry ne se dit pas désolé non plus, et Drago lui en est reconnaissant. Hermione échange un regard avec le Survivant, et les deux semblent se comprendre sans même se parler. La complicité qui les caractérisait n'a cessé de grandir, et Drago se sent presque de trop entre les deux amis.
- Il faut qu'on parle, dit Hermione sur un ton décidé. En privé.
Drago sent l'étau se refermer sur lui. Il veut avoir cette conversation autant qu'il la craint. Que pourrait-il bien lui dire ? Ses sentiments envers elle n'ont pas changé. Et même, la voir ainsi ne fait que les raviver avec plus de force. Mais la situation non plus n'a pas évolué. L'univers n'a jamais eu de place pour leur histoire.
Hermione le perce de son regard et il comprend qu'elle n'acceptera pas le "non" comme une réponse. Résigné, Drago accepte.
- Je dois prévenir ma mère. Elle est chez le glacier avec mon fils.
A la mention de Scorpius, une émotion indéfinissable déforme les traits d'Hermione. Drago est incapable de la lire. Potter pose une main compatissante sur son épaule avant de regarder son ancien ennemi. Il a le visage de celui qui sait des choses, et plus particulièrement des choses que Drago lui-même ignore.
Hermione hoche alors la tête et lui fait comprendre qu'elle l'attend ici. Drago voit Harry lui murmurer quelque chose à l'oreille et Hermione secoue la tête avec conviction.
Drago rejoint sa petite famille d'un pas pressé. Scorpius a de la glace partout sur le visage, et son sourire éclatant gonfle son cœur de bonheur. Il dit à sa mère qu'il va devoir s'absenter un moment. Une heure, peut-être plus. Combien de temps faut-il pour ce genre de conversation ? Il n'en a aucune idée. Devant l'air grave de son fils, Narcissa s'inquiète. D'un geste qu'il veut rassurant, Drago lui prend la main et lui embrasse le front. Ne t'inquiète pas, lui dit-il.
Puis il prend son fils dans ses bras et lui explique que Papa revient bientôt. Il lui demande d'être sage avec sa grand-mère. Le petit garçon acquiesce et claque un bisou sonore sur sa joue qui se retrouve couverte de crème glacée. En reposant Scorpius sur sa chaise, il aperçoit Hermione qui observait la scène de loin, ce même air indéchiffrable sur le visage. Il est cependant certain de voir des larmes briller au fond de ses yeux.
Avec réserve, il retourne près d'elle. Potter est parti et ils se retrouvent immanquablement seuls.
- Quand est-ce que tu repars ? demande-t-elle.
Il hésite. Brièvement.
- Demain.
Elle prend une grande inspiration.
- J'aurais aimé avoir plus de temps, marmonne-t-elle plus pour elle-même que pour lui.
- Plus de temps pour quoi ?
Sans prévenir, elle attrape son bras et les fait transplaner. Drago réprime un réflexe nauséeux et se retrouve au milieu d'un petit salon chaleureux. Dans la cuisine américaine, Potter est en train de faire du thé. Il écarquille les yeux en les voyant arriver.
- Déjà ? s'étonne-t-il.
- Je n'ai pas le temps, répond simplement Hermione.
Potter hoche la tête, semblant comprendre quelque chose dont Drago est étranger. Ce manège silencieux commence à l'agacer mais il ne montre rien. Potter a de nouveau ce geste compatissant sur l'épaule d'Hermione et il transplane, les laissant enfin seuls. Hermione fait léviter le thé et deux tasses sur la table basse tandis qu'elle s'assoit sur une petite banquette. En face d'elle, Drago prend place sur un fauteuil confortable.
- Nous sommes chez toi ? demande-t-il pour briser le silence qui l'oppresse.
Hermione se contente d'acquiescer. Elle verse du thé dans chacune des tasses et Drago voit que ses mains tremblent. Se sentant hardi d'un courage qu'il s'ignore, il lui prend la théière des mains avant de s'emparer de ses dernières. La jeune femme sursaute et veut retirer ses mains, mais Drago l'en empêche. Il se sent plus que jamais vivant sous ce contact.
- Je ne veux pas de thé, lui dit-il. Tu as dit qu'il fallait qu'on parle.
Elle a perdu l'assurance qu'elle avait dans la rue. Ici, dans le confort de son appartement, elle évite son regard. Elle semble chercher ses mots et Drago tente de la rassurer en traçant des motifs invisibles sur ses mains. Elle le regarde faire avant d'enfin prendre la parole.
- J'ai essayé, dit-elle. Vraiment, j'ai essayé.
Il comprend qu'elle continue ce qu'elle lui a dit plus tôt. Qu'elle a essayé de l'oublier, visiblement sans succès, s'il peut en juger par sa mine accablée. Drago cherche son regard, mais elle le fuit inexorablement. N'y tenant plus, elle se lève, et commence à faire les cent pas dans le petit salon.
- Quand tu es parti, j'ai cru que je pouvais faire comme si de rien n'était. Je le faisais bien depuis dix ans, alors pourquoi ne pas continuer ? Mais après… ce qui s'était passé entre nous… c'était tellement difficile. Et puis, finalement, au bout de quelques semaines, j'ai cru que le destin se rangeait enfin de mon côté.
Elle tapote nerveusement ses doigts sur sa baguette. Drago reste assis, à l'observer circuler dans la pièce comme un lion en cage.
- Quand il a appris que j'étais enceinte, Ron était fou de joie.
Une pierre immense semble tomber au fond de l'estomac du Serpentard. Il aurait dû s'en douter, pourtant la nouvelle fait bien plus mal qu'il ne le pensait. L'image d'une petite fille rousse aux cheveux bouclés apparaît dans son esprit, et il essaye en vain de la chasser.
- Tu l'aurais vu, si fier, si heureux. Pour moi, c'était l'occasion rêvée de mettre le passé véritablement derrière moi. J'ai cru naïvement que ça suffirait. Et puis… mon fils est arrivé.
Aussitôt, l'image de la fillette se transforme en un petit garçon que Drago imagine avec la même tête que Ronald Weasley, quand il est arrivé à Poudlard. Et là, un déclic survient dans son esprit. Mon fils.
Drago regarde autour de lui. L'appartement est parfaitement rangé, le décor est sobre, mais féminin. Il y a quelques petits jouets qui traînent par terre, à côté du canapé, mais c'est là tout le désordre que le salon s'accorde. Drago ne perçoit aucune présence masculine dans ce lieu de vie. Peu sûr de lui, il reporte son attention sur Hermione, et plus particulièrement sur ses mains. Sa main gauche.
Sa respiration se coupe en réalisant qu'elle ne porte aucune alliance.
- Où est Weasley ? interroge-t-il prudemment.
- Parti.
Drago s'attend à une réponse plus développée, mais Hermione ne semble pas en mesure de lui en fournir.
- Maman ?
La petite voix s'élève du couloir adjacent au salon. Drago entend une porte s'ouvrir et Hermione se précipite vers son fils. Elle disparaît derrière la porte et Drago a le cœur qui bat si fort qu'il peut l'entendre dans ses oreilles.
Parti. Weasley est parti. Pourquoi Ron Weasley aurait-il abandonné sa femme et son fils ? Cela ne lui ressemble pas du tout.
A moins que…
- Qui c'est le monsieur ?
Drago entend un soupir.
- Tu as donné à manger à ton boursouflet, aujourd'hui ? demande Hermione d'une voix douce.
- Oh non j'y vais ! s'exclame le petit garçon, visiblement surexcité.
La porte se referme. Hermione réapparaît dans le salon, et ses yeux sont pleins de larmes.
- Il faut que tu comprennes que je t'ai cherché partout. Pendant des mois entiers, je t'ai cherché, quand j'ai compris que tu ne travaillais pas du tout au MACUSA. Mais je n'ai jamais réussi.
- Je ne voulais pas être retrouvé.
- C'était plutôt efficace…
- Hermione…
Drago a l'esprit qui tourne à mille à l'heure. Une ridicule idée s'est insinuée dans sa tête et ne veut plus le quitter.
- Pourquoi Weasley n'est pas ici avec votre enfant ?
Hermione détourne le regard et ferme les yeux un instant, ce qui fait couler quelques larmes le long de ses joues.
- Il ne pouvait pas… comment aurait-il pu ?
Drago ne comprend rien à son charabia.
- Hermione, qu'est-ce que tu essayes de me dire ? Pourquoi tu tenais tant à me retrouver ?
La brune le regarde enfin, droit dans les yeux. Au même moment, Drago entend à nouveau la porte de ce qu'il suppose être la chambre du fils d'Hermione s'ouvrir. Cette fois-ci, elle n'essaye pas de l'arrêter.
- Maman j'ai donné à manger à Fluffy !
Le petit garçon court presque vers sa mère, mais il s'arrête en voyant que l'inconnu est toujours là.
Drago sent sa respiration se bloquer dans sa poitrine. En voyant l'enfant, il a un mouvement de recul si violent que le fauteuil glisse sur le parquet. Choqué, Drago se lève, sans détourner son regard du fils de Granger.
Sa peau est pâle et ses traits sont déjà fins pour un enfant de son âge.
Deux yeux gris aussi clairs qu'une lueur de pleine lune le dévisagent avec curiosité.
Sur sa tête, des mèches blondes, d'un blond presque blanc, s'emmêlent et retombent sur son front.
Drago se trouve totalement incapable de quitter cet enfant des yeux. Il a beau retourner la situation dans tous les sens, l'évidence est si énorme qu'il ne peut pas faire comme s'il ne la voyait pas. Il n'y a aucune trace de Ronald Weasley chez ce petit garçon. Merlin, aux premiers abords, il n'y a même aucune trace d'Hermione. En revanche…
- Qui c'est, Maman ? demande à nouveau l'enfant.
Hermione qui, jusque-là, observait avec attention les réactions de Drago, s'accroupit en face de son fils et remet tendrement en ordre ses cheveux en bataille.
- Drago est… un ami, dit-elle après une courte réflexion. Tu lui dis bonjour ?
Le petit tourne la tête vers Drago et s'avance de lui, pas timide pour un sou. Haut comme trois pommes, il lui tend sa petite main.
- Bonjour, Monsieur Drago, dit-il sur un ton solennel.
Drago expire un minuscule rire. Ce garçon ressemble tellement à Scorpius qu'il croit devenir fou. Lentement, comme s'il avait peur qu'elle s'efface en la touchant, Drago serre la main du petit homme.
- Bonjour..., répond-il, sa voix en suspens.
- Dis-lui ton prénom, l'encourage Hermione.
Le sourire qu'elle porte sur son fils est magnifique, et il arrive à déconcentrer Drago le temps d'une seconde.
- Je m'appelle Léo.
Et il sert la main de Drago, en essayant de serrer fort, comme il a dû voir faire les grandes personnes.
- Enchanté, souffle le grand blond, abasourdi.
Léo lui sourit, puis il retourne près de sa mère, qui l'accueille les bras ouverts.
- C'est très bien, mon ange.
Elle l'enlace quelques secondes avant de se relever. Elle semble sur le point d'exploser, ses yeux sont gorgés de larmes.
- Hermione… commence faiblement Drago.
Elle le fait taire d'un geste de la main. Elle fouille dans la poche de son jean et en sort un petit objet que Drago a déjà vu les moldus utiliser. Elle appuie dessus puis le colle à son oreille. "Oui. Viens le chercher, s'il te plaît. Oui, maintenant"
A peine une seconde plus tard, Potter apparaît dans le salon. Ses yeux se posent sur Hermione, puis Léo, pour finir sur Drago, qui doit toujours avoir cet air ahuri sur le visage.
- Harry ! s'écrie le petit garçon en sautant dans les bras du brun.
Ce dernier le réceptionne et lui ébouriffe les cheveux avec tendresse.
- Qu'est-ce que tu dirais d'aller faire un tour de balai ? lui demande-t-il.
- Oh oui steuplait steuplait !
La bouche de Potter se fend d'un grand sourire devant l'enthousiasme de Léo. A nouveau, ils conversent visuellement avec Hermione, semblant lire dans les pensées l'un de l'autre. Drago se demande brièvement si ce n'est pas effectivement le cas.
Avant de partir, Potter se tourne vers lui. Il le darde de son regard émeraude, le mettant au défi de… de quoi, au juste ? Drago l'ignore. Puis, sans un mot de plus, il transplane avec le fils d'Hermione dans les bras.
Le silence autour des deux personnes restantes est assourdissant. Ils se dévisagent, à la recherche de réponses qu'ils ne peuvent pas trouver.
- Je t'ai cherché partout… partout… partout… répète-t-elle telle une litanie.
Son fils parti, Hermione n'est plus obligée de se tenir droite et d'afficher une façade forte et apaisante. Alors, elle tombe à genoux et fond en larmes. Le spectacle est déchirant. Drago ne peut pas supporter de la voir ainsi et se précipite vers elle. Il s'agenouille aussi, juste en face d'elle, et prend son visage entre ses mains pour l'obliger à le regarder.
Ses yeux sont rouges et gonflés, ses joues striées de larmes. Elle a le nez qui coule et les cheveux sauvages. Mais dans la folie du moment, il ne l'a jamais trouvée plus belle.
- Je suis désolé, s'excuse-t-il sincèrement. Je ne… je ne voulais pas que mon passé puisse me rattraper… je voulais essayer de faire de mon mieux, pour Scorpius… je n'aurais jamais pu deviner que…
Hermione calme doucement ses sanglots en réalisant à quel point Drago semble déboussolé. Au bout d'une minute ou deux, elle réussit à reprendre la parole.
- Quand Léo est né… il avait déjà ces cheveux blonds et ces yeux…
Elle fait une pause, et Drago sèche ses larmes de ses pouces, comme il l'a déjà fait autrefois.
- A la seconde où Ron l'a pris dans ses bras, il a compris… oh, il n'était pas le seul bien sûr. Tout le monde avait compris. N'importe qui te connaissant aurait pu faire le rapprochement. Il m'a mis le bébé dans les bras, et il est parti, sans un mot. Depuis, on s'est échangé plusieurs lettres, pour tenter de s'expliquer, mais je ne l'ai plus jamais revu. Je ne peux pas lui en vouloir, évidemment…
Elle pousse un profond soupir.
- Heureusement, Harry a toujours été là. Quand tout le monde m'a tourné le dos, il est resté. Il s'était toujours douté de quelque chose, sans jamais rien dire… l'arrivée de Léo n'a fait que confirmer ses doutes. Ron lui en a voulu, à lui aussi, et je ne peux pas m'empêcher de me sentir coupable. Harry me dit qu'il a fait son deuil, et que d'être le parrain du plus merveilleux enfant du monde est son plus beau cadeau.
Elle termine sa phrase dans un sourire tendre, mais triste. Drago écoute, stupéfait.
- J'ai voulu t'oublier… mais notre secret m'a rattrapé malgré tout. Et chaque fois que je le regarde, je te vois toi, et ça me fait aussi mal que ça me rend heureuse. Cet enfant, je l'aime d'un amour que je n'arriverais même pas à décrire. Et je l'aime encore plus de savoir qu'il a été conçu dans un amour tout aussi inconditionnel… et que je n'ai jamais réussi à décrire non plus.
Drago sent ses yeux s'humidifier à son tour. Il n'arrive pas à y croire, pourtant, la vérité est juste là, devant lui. En choisissant de prendre la fuite, il avait laissé derrière lui une Hermione aussi déchirée que lui, mais également… son fils. Son fils. Léo est son fils. Il a un fils avec Hermione Granger. La phrase est absurde à penser, seulement, même un aveugle n'aurait pas pu passer à côté.
- Je suis désolé, répète-t-il. Tellement… tellement désolé.
Il laisse reposer son front contre celui d'Hermione, et elle se laisse aller dans ce contact.
- Tu ne pouvais pas savoir. Tu ne pouvais pas deviner.
Drago ignore depuis combien de temps ils restent ainsi. Cinq minutes ? Une heure ? Ça pourrait tout aussi bien faire des jours. Avant qu'Hermione ne plonge à nouveau son regard dans le sien. Il est époustouflé de ce qu'il voit dans ses yeux. Il décide de s'y perdre, parce qu'il n'arrive pas à émettre une pensée cohérente dans le capharnaüm qu'est son esprit.
- J'avais prévu de retourner aux États-Unis pour te chercher encore, dit Hermione. Je voulais que tu connaisses la vérité, même si elle était douloureuse, même si ta femme…
Drago secoue la tête et Hermione se tut. Sans un mot, il entrelace les doigts de sa main gauche à ceux d'Hermione. Elle se laisse faire et son front se plisse dans des rides interrogatrices. Elle regarde sa main et écarquille ses yeux quand elle non plus, n'y voit aucune alliance.
- Je suis désolé d'avoir été lâche… d'avoir pris la fuite… je suis désolé de t'avoir abandonnée, toi et…
- Notre fils, termine timidement Hermione.
Les mots, sortis de sa bouche, ne sont pas aussi effrayants qu'ils n'y paraissent, et Drago ose un sourire hésitant.
- Il ressemble tellement à Scorpius, souffle-t-il.
- Scorpius, répète Hermione. Encore et toujours une constellation.
- Léo aussi en est une.
- Oui, j'ai voulu… je ne sais pas pourquoi, mais j'ai tenu à respecter la tradition de ta famille.
- En ajoutant ton petit grain de sel de Gryffondor, sourit Drago. La constellation du lion pour un Malefoy, c'est presque contre-nature.
Ils se regardent en souriant, avant qu'Hermione ne se blottisse tout à coup contre lui, la tête nichée contre son torse. Surpris, Drago est pourtant heureux de cette étreinte. Il la serre contre lui en caressant doucement ses cheveux d'une main. Il la sent hoqueter contre lui dans des sanglots discrets.
- Ne pars pas demain, implore-t-elle, la voix étouffée par sa chemise. Je t'en supplie, ne pars plus jamais.
Il la serre davantage contre lui. Tout au fond de lui, il sait qu'il n'a nullement besoin de réfléchir, et que sa décision est prise depuis qu'il a entendu sa voix sur le Chemin de Traverse.
Pour le moment, il ne pense pas à tout ce qu'ils vont devoir affronter. La colère d'Astoria, l'incompréhension de Narcissa. Le regard des autres sur cette famille étrangement recomposée. Les réactions de Scorpius et Léo. Lui-même qui va devoir faire connaissance avec son propre fils.
Non, pour le moment, il ne pense pas à toutes ces épreuves qui, au final, n'en sont pas vraiment. Elles feront partie du chemin qui le mènera au bonheur qu'il a toujours voulu.
Transcendé, il regarde Hermione avec une admiration qu'il ne pourra plus jamais cacher. Avec révérence, il s'empare de ses lèvres, scellant dans un baiser la promesse d'une vie meilleure.
Leur secret désormais dévoilé, ils peuvent enfin commencer à vivre.
Hello !
Tout d'abord merci à celles qui m'ont laissée un petit mot sur le premier chapitre, ça m'a vraiment fait chaud au cœur !
J'espère que cette petite suite vous plaira tout autant que le début ! Mon petit cœur ne pouvait pas ne pas leur offrir de happy end ! N'hésitez pas à me laisser vos avis sur cette fin ! :)
En tout cas j'ai pris beaucoup de plaisir à écrire cette petite histoire, et j'espère que vous en avez pris autant que moi à la lire.
J'ai pas mal d'idées d'OS comme ça, qui me font faire une "pause" dans l'écriture de ma fiction longue, donc attendez vous à de nouvelles publications dans le genre ! :)
Pour celles (et ceux ?) qui suivent "Dans son regard", on se retrouve le week-end prochain pour le chapitre 23 !
Prenez soin de vous !
