Chapitre 5 : Forêt enchantée – Ruelles près du port - Un siècle plus tôt.

Le Capitaine Crochet venait de quitter la taverne passablement enivré par le rhum, mais il comptait sur l'air frais de la nuit pour le dégrisait un peu. C'était leur première soirée à terre, à lui et à son équipage, après de nombreux mois sur l'océan et il avait un peu abusé des plaisirs terrestres. Il était temps qu'il rentre au navire. Le pirate avançait dans les ruelles désertes et obscures espérant rejoindre les quais. Arrivé sur une petite place, il allait s'enfoncer dans une rue un peu plus large lorsqu'il entendit un bruit caractéristique dans une petite venelle sombre : un homme venait de tirer son épée au clair, ce qui signifiait soit une rixe, mais nulle parole d'intimidation ou de conflit ne perçait le silence, soit un assassinat, ce qui semblait bien plus probable. Killian hésita un instant mais il était curieux, et il aimait prendre des risques, un trait de personnalité contre lequel il ne voulait pas lutter, encore moins lorsqu'il était ivre, c'était plus fort que lui !

Longeant les murs dans l'ombre des bâtisses, à l'abri de la clarté lunaire, il s'approcha du bruit et distingua clairement plusieurs silhouettes armées encerclant un homme seul qui brandissait son épée.

« Trois contre un, le combat n'est pas équitable mais si le damoiseau sait se battre, il peut leur tenir tête » pensa Killian en observant la scène, camouflé par la nuit. Les sbires étaient des hommes de mains, pas très intéressants mais cela confirma à Killian la thèse du crime, en revanche le capitaine s'attarda davantage sur l'homme seul. Il s'agissait probablement d'un adolescent, il avait une physionomie élancée mais pas encore la musculature d'un homme dans la force de l'âge, il portait une cape avec un capuchon qui ne permettait pas à Crochet de distinguer son visage mais Killian lui donna 16 à 17 ans à son allure. De toute évidence, il savait se battre et si la force physique n'était pas son atout, il avait pour lui la grâce et l'agilité d'un chat et savait manier sa lame. Le capitaine se retint donc d'intervenir laissant au jeune garçon la possibilité de régler seul le conflit. Plus rapide que ses adversaires, le gamin bondissait et ferraillait avec prestance, bientôt, un des spadassins mordit la poussière, touché à l'épaule, et rapidement le second se trouva assommé par un coup du pommeau de l'épée. Le troisième adversaire en revanche était plus coriace, il se battait bien, et l'enfant commençait à se fatiguer même s'il n'était pas à bout de ressources. Le combat continua, menant les adversaires le long de la venelle, Killian les suivait dans l'ombre quand il vit arriver face à lui quatre hommes supplémentaires. Nul doute sur leurs intentions, ils venaient prêter main forte à leurs comparses et cette fois, le gamin ne pourrait pas tenir tête seul. Dans un soupir résigné Killian sortit son sabre et plongea dans la ruelle, se rendant visible de tous. Participer au combat finirait de le dégriser, espérait-il. Les assaillants semblaient étonnés de ce nouveau venu, ce qui provoqua un instant une trêve dans le conflit. Ils encerclèrent Crochet et l'adolescent et l'homme qui semblait être le chef des combattants s'adressa à Killian :

- Ce combat n'est pas le tien pirate. Nous ne te voulons aucun mal, retourne boire un verre à la taverne et oublie ce que tu viens de voir.

Killian se fendit d'un sourire et répondit sur un ton narquois :

- J'aurais suivi votre conseil avec plaisir mais j'aime les combats réguliers et à sept contre un - il jeta un œil sur l'homme blessé à l'épaule qui tenait son bras sanguinolent et reprit - ou six contre un, cela manque de panache. Je me vois donc contraint d'intervenir pour rétablir l'équilibre ! Vous comprendrez, j'en suis sûr.

L'homme prit une attitude qu'il voulait menaçante et gronda :

- C'est ta dernière chance pirate, vas-t-en !

- Non, toujours pas… Mais c'était bien essayé !

Crochet se colla dos au jeune garçon, ils pouvaient ainsi faire face à tous leurs adversaires. Très vite le combat s'engagea. Killian Jones était un fin bretteur et l'action le stimulait. Même si lui et son acolyte avait le désavantage du nombre, ils faisaient preuve d'une grande résistance face à l'ennemi et s'en sortaient plutôt bien, Killian envoya deux de ses adversaires au tapis et son compagnon de combat en avait mis un de plus hors d'état de nuire. Cependant ils fatiguaient et la supériorité numérique n'arrangeait rien. Lorsqu'il vit d'autres hommes arriver en renfort, le pirate compris que l'issue du combat était inéluctable et que la seule solution était la fuite. Toujours dos à l'adolescent, il profita du déséquilibre d'un de ses adversaires qui partit mordre la poussière pour glisser entre deux passes d'arme :

- A mon signal, tu cours vers le fond de la ruelle, rase les murs pour rester dans l'ombre au maximum.

De nouveau les sabres claquèrent et le pirate se battit avec rage, de façon à écarter ses adversaires et à ouvrir une brèche dans le cercle de ses assaillants.

- Maintenant, cria-t-il.

L'adolescent ne se le fit pas dire deux fois, de son épaule il percuta son ennemi le plus proche et lui fit perdre l'équilibre, puis il s'immisça dans l'ouverture et couru dans l'allée. Le pirate profita de l'instant de surprise pour donner un solide coup de pied dans le poteau fragile d'un auvent qui se trouvait au-dessus d'eux. Dans un fracas épouvantable de bois et de tuiles brisées, le toit s'effondra sur les sbires. Crochet mit à profit la confusion pour prendre ses jambes à son cou et rejoindre son compagnon. Il retrouva le gamin deux rues plus loin qui l'attendait.

- Par ici, dit Killian en poursuivant sa route.

Le capitaine les conduisit jusqu'à un petit pont qui traversait le canal, mais au lieu de l'emprunter pour rejoindre les quais, il enjamba le parapet et se glissa sur la berge boueuse. Le garçon le suivait mais pas assez vite au goût du capitaine, il l'attrapa par le bras et le colla contre le mur, sous la passerelle du pont. L'espace dans l'ombre n'était pas très large et ils se collèrent l'un à l'autre pour ne pas être vus. Killian mit son index sur les lèvres pour intimer le silence à son compagnon.

Au-dessus d'eux, des éclats de voix indiquaient que leurs adversaires les cherchaient à travers tous les passages de la bourgade endormie, ils couraient en tous sens et passèrent sur le pont dominant leurs têtes. Au bout de quelques minutes le calme de la nuit reprit ses droits, mais Killian attendit encore un long moment avant de libérer le jeune homme de son étreinte. Rengainant son sabre, il se recula à la clarté de la lune, sourit avec malice, et se présenta :

- Crochet, capitaine du Jolly Roger. Heureux d'avoir pu te rendre service camarade !

L'adolescent, portant toujours son capuchon, redressa la tête et sortit de l'ombre à son tour. Il rengaina son arme et, de sa main, révéla enfin son visage en faisant glisser le tissu qui le cachait. Killian regarda la silhouette abasourdi : ce n'est pas un adolescent qui se trouvait face à lui, mais une jeune femme, très belle de surcroit.

- Tu es une fille ?

- Une femme, rectifia-t-elle amusée de la méprise du pirate. A son tour elle se présenta : Mary Read, plus connue sous le nom de Bloody Mary, second à bord du Revenge… Et heureuse que tu sois intervenu Capitaine ! J'avoue qu'ils étaient un peu nombreux pour moi toute seule. Je te dois une vie… camarade !

Le pirate, remis de sa surprise, se tourna vers la ruelle aux aguets, il chuchota :

- Pas encore ma jolie, les sbires qui te poursuivent ne sont pas loin, nous ne pouvons pas rester ici. Suis moi, tu as de la chance je fais souvent halte dans ce village et je connais bien le coin.

Silencieusement, Killian et sa compagne rejoignirent la rue et s'éclipsèrent dans la nuit. Courant avec aisance dans l'obscurité, le pirate les mena jusqu'au port. Passant de chemins en venelles, ils s'engagèrent à travers les entrepôts marchands où Killian venait parfois revendre le fruit de ses rapines.

- Par ici.

Il indiqua à Mary un étroit passage qui les conduisit tout droit à une porte dérobée. Killian en activa le mécanisme sans que la jeune femme ne puisse voir comment il s'y était pris et le battant s'entrebâilla. Il l'invita à entrer. L'entrepôt était assez grand et encombré de produits en tout genre : balles de tissus, tonneaux de rhum, barils de poudres, vaisselle, étoffes rares, rien ne manquait… Killian navigua à travers les marchandises et se posta au pied d'une échelle :

- Mademoiselle, dit-il en invitant de la main la jeune femme à se diriger vers le niveau supérieur.

Mary hésita un instant et après un coup d'œil au pirate qui l'encouragea d'un mouvement de tête, elle choisit de l'écouter. La fugitive escalada les barreaux. Lorsqu'elle fut arrivée à l'étage, il grimpa à son tour et elle s'étonna de sa dextérité à monter avec une seule main. Les manchots n'étaient pas rares chez les marins, même si Mary n'en avait jamais vu aucun arborer un crochet pour remplacer ses doigts, mais chez cet homme, cette extension semblait faire partie de lui comme sa seconde main.

Arrivé en haut, Killian attrapa l'échelle et la remonta. Ainsi, si leurs adversaires les retrouvaient, ce qui était très improbable, ils ne pourraient pas accéder à l'étage, cela laisserait le temps à Mary et à lui-même de filer. Le plancher qui les accueillait regorgeait, lui aussi, de marchandises, principalement des ballots de cotons, de céréales et du foin. Killian se tourna vers la jeune femme et lui dit :

- Nous sommes en sécurité ici. Tes poursuivants ne te trouveront pas. En revanche nous allons devoir nous faire oublier un moment avant de pouvoir redescendre.

D'un geste de la main il l'invita à s'asseoir dans un recoin aménagé qui offrait un confort précaire mais sécurisé. Une paillasse était installée sur le sol, faite de foin et de grosse toile, des coussins usés mais propres étaient également installés et une petite table basse avec une lampe à huile finissait l'aménagement du lieu. Killian s'agenouilla devant la table et alluma la lanterne. Une lueur dorée illumina le visage du pirate. Mary, qui n'avait fait que l'apercevoir dans la pénombre de la rue l'observa avec surprise. Crochet était bel homme, il avait les cheveux bruns, presque noir un peu long qui lui donnait une allure désinvolte, tout comme sa barbe de quelques jours. Il avait le front haut et dégagé et un nez droit et fin. Quand le capitaine la regarda elle succomba à ses yeux clairs qui contrastaient avec sa toison ténébreuse. Ils étaient d'un bleu limpide et ajoutaient à son charme impertinent. Mary se rendit compte qu'elle dévisageait le pirate et qu'il en faisait autant avec elle un sourire impudent aux lèvres, ravi de constater qu'il ne laissait pas la jeune femme indifférente. Elle n'avait pas l'habitude de se retrouver dans cette situation et une soudaine gêne la prit. Bloody baissa les yeux et se reprenant, elle s'installa en face du pirate qui lui dit :

- Alors dit moi, Mary Read, qu'as-tu donc fait à ces hommes pour qu'ils t'en veuillent à ce point ?

- C'est une longue histoire…

- Alors ça tombe plutôt bien car il me semble que nous allons avoir du temps à tuer tous les deux, à moins que… Tu envisageais peut-être que nous employions ce temps à autre chose…

- J'ai dit que je te devais une vie Capitaine, pas une nuit !

- A choisir je prends les deux ma belle !

- Tu es bien présomptueux beau brun, fais attention à toi, comme tu as pu en juger je sais me servir de ma lame, lui répliqua la demoiselle dans un sourire effronté.

Killian ne se laissa pas démonter et lui dit en se rapprochant au-dessus de la table :

- Moi aussi ma jolie…

Mary lui sourit encore de plus belle, le jaugea quelques instants et reprit, sans se départir de son sourire :

- C'est vrai !... En tout cas, pour ce que j'en ai vu !... Puis reprenant son sérieux : les hommes qui me poursuivaient sont à la solde de mon mari.

- Oh ! Il y a un mari ! Repris le capitaine Crochet, quelque peu déçu. Tu as dû vivement le désappointer pour qu'il te demande si cavalièrement de rentrer à la maison ?

Mary regarda le pirate avec gravité et soupira, ce qui eut pour effet immédiat de lui faire retrouver son sérieux, elle reprit :

- Mon père est un riche marchand d'un royaume maritime. Un jour le prince de ce royaume s'est mis en tête de m'épouser, non par amour mais pour m'afficher comme un nouveau butin, et mon père a accepté, me vendant comme il l'aurait fait d'une de ses marchandise. Je ne voulais pas de ce mariage mais personne ne m'a demandé mon avis, au bout de quelques jours je me suis enfuie et depuis les hommes de mon mari me pourchassent sans répit. Je pensais les avoir semé depuis plusieurs mois maintenant, j'espérais qu'ils se soient lassés et pouvoir enfin vivre libre, mais il semblerait qu'ils m'aient retrouvée… et que mon mari préfère finalement me voir morte que ramenée dans son palais…

- Ne jamais sous-estimer la rancœur d'un homme éconduit… Dit le pirate avec un sourire entendu.

- Tu parles d'expérience Capitaine ?

- Hum… En ce qui me concerne, c'est plutôt des femmes éconduites dont j'ai eu à souffrir, mon cœur !... Tu disais que tu es second sur un navire ? Comment as-tu intégré un équipage ?

- Pour fuir mon mari le plus simple a été de me faire enrôler sur un navire marchand, j'ai toujours aimé l'océan. Je me suis déguisée en homme et j'ai embarqué sur le premier bateau en partance. J'ai vécu comme tel pendant plus d'une année. Sur ce navire, j'ai appris le métier de marin, et j'ai découvert que j'adorais ça. Et puis notre galion a été abordé par des pirates qui en ont rapidement pris possession. Ils ont proposé à l'équipage d'intégrer leur rang ou de sauter à la mer. Je les ai suivi et j'ai découvert que j'adorais encore plus être pirate que marin !

Killian haussa un sourcil intrigué en apprenant qu'elle et lui partageaient le même statut. Il prit le temps de regarder la jeune femme avec plus d'attention et se demanda s'il avait déjà eu l'occasion de la croiser. Mais il était sûr que ce n'était pas le cas, elle était vraiment très jolie et il était certain qu'il se serait souvenu de son visage au regard envoutant. Tandis qu'elle l'observait de ses yeux couleur lagon, il s'interrogea :

- Tu as parlé du Revenge, c'est ça ? Qui est le capitaine de ce navire ?

- Les capitaines, ils sont deux ! Mon amie Anne Bonny et son compagnon Jack Rakham.

- Rakham le rouge ?

- Tu le connais ?

- Eh bien… Pour te dire la vérité je ne l'ai jamais vu d'assez près pour prétendre le connaitre mais nos navires se sont croisés, dans des circonstances quelque peu… fâcheuses… Tu sais ce que c'est, nous convoitions le même trésor, je l'ai devancé, cela ne lui a pas plu, il a voulu me barrer la route, nous nous sommes envoyé quelques coups de semonce, j'ai pris le large et l'affaire en est restée là, pour l'instant…

- Je vois, il faudrait que vous ayez l'occasion de boire un verre de rhum ensemble, cela règlera sans aucun doute ce petit différent qui vous oppose !

Killian acquiesça en silence et Mary reprit :

- Et toi beau capitaine, dis-moi, quelle est ton histoire ? Tu portes le nom de ton crochet, il doit être important à tes yeux !

Le pirate s'était rembruni à l'évocation de son passé, malgré les nombreuses décennies qui s'étaient écoulées depuis la disparition de Milah, parler de la mort de son ancienne compagne était toujours aussi douloureux, il essaya d'être bref.

- Je pourchasse un démon depuis près de ce qui me semble une éternité… Si ce n'est une éternité, plus d'un siècle en tout cas. Il a tué la femme que j'aimais et m'a tranché la main. Ce crochet me rappelle chaque jour que je lui dois mon malheur et que seule ma vengeance pourra me libérer.

- Et ce démon que tu poursuis porte-t-il un nom ?

- Il ressemble à un crocodile et se fait appeler le Ténébreux.

- Le Ténébreux ?

- Tu le connais ?

- De triste réputation. Je me demande si lui et mon ex-mari n'ont pas été en affaire… Quoiqu'il en soit tu t'attaques à un adversaire redoutable, il parait même qu'il est immortel.

- Je ne l'ignore pas, mais comme tout un chacun il doit avoir une faiblesse. Je dois découvrir laquelle, ensuite je pourrai l'anéantir et lui enfoncer mon crochet dans le cœur.

Parler de sa vengeance avait ranimé la colère du pirate et son regard espiègle avait pris une teinte plus sombre. Mary constata que cet homme pouvait être redoutable malgré ses apparences chaleureuses, elle se promit de s'en souvenir à l'avenir et décida de changer de sujet.

- Combien de temps penses-tu que nous devions rester cachés ?

- Je l'ignore. Combien de temps va-t-il se passer avant que les sbires de ton père ne se décident à quitter la partie ?

La jeune femme fit une moue sceptique. Ces hommes étaient déterminés, ils ne lâcheraient rien. Crochet et elle le savaient tous les deux. Le pirate lui fit un sourire entendu et installa les coussins sur la paillasse ainsi que des tissus épais pour servir de couverture.

- Bien, je pense donc que le plus sage est de rester ici quelques heures et de reprendre des forces, nous essaieront de nous faufiler jusqu'à ton navire aux premières lueurs de l'aube, en espérant que la fatigue les rendra moins vigilants.

La jeune femme eut un sourire taquin et s'approchait à son tour de la litière et de Killian. Elle passa ses bras autour du cou du pirate sans prévenir et lui dit :

- Si nous devons passer un peu de temps ensemble, autant que ce soit agréable, j'ai horreur de dormir seule. Je te dois une vie, mais il semblerait que… je t'offre également la nuit, camarade !... Seulement, j'aime connaitre le nom de mes amants : Crochet n'est qu'un surnom, comment t'appelles-tu vraiment beau capitaine ?

- Jones, je m'appelle Killian Jones, pour te servir ma belle.

Et sans prévenir elle l'embrassa avec avidité. Crochet lui rendit son baiser et l'allongea sur leur lit improvisé.