Chapitre 11 : Forêt enchantée- Sur les quais - Un siècle plus tôt.
Profitant de l'activité portuaire, Crochet et Mary Read, n'eurent pas de difficultés à se glisser parmi les badauds. Le jour était levé et les rues étaient suffisamment animées pour leur permettre de se faufiler et rejoindre les quais sans être vu. Le Revenge avait levé l'ancre et à l'activité qu'il voyait sur le pont du Jolly Roger, Killian comprit que son navire n'allait pas tarder à mettre les voiles lui aussi.
Le pirate avait entrainé Mary à l'autre bout du port, là où étaient amarrés des bateaux plus petits. Il y en avait peu car les pêcheurs avaient quitté les quais avec les premières lueurs du jour, mais au bout de quelques instants, il trouva son bonheur.
- Celui-là, dit-il en désignant à sa compagne une barque de pêcheur dans laquelle on avait laissé les rames, ce qui était une véritable aubaine !
Ils embarquèrent tous les deux. Mary, défit les amarres et Crochet se mit à souquer. Encore une fois, Bloody fût étonnée de constater la dextérité du pirate avec son crochet, il parvenait à caler la rame de telle manière à pouvoir se servir de sa prothèse comme d'une main.
- Cache-toi Mary - dit-il en désignant des toiles de voilures qui trainaient au fond de l'embarcation – il ne faudrait pas que les sbires de ton mari te voient partir maintenant.
La jeune femme obéit et Killian continua de ramer vers la sortie du port. Leur évasion se passa sans heurts. Ils parvinrent à la limite de la baie et furent assez éloignés pour que Mary puisse s'extirper de sa cachette. Une fois en mer, les pirates hissèrent la petite voile de l'embarcation et louvoyèrent un moment avant de trouver le vent. L'île aux mouettes n'était qu'à quelques dizaines d'encablures. Killian avait choisi cette île comme point de rencontre avec le Revenge car elle avait la particularité de n'être qu'un énorme rocher, inhabité et surtout très haut, ce qui permettait à un navire de se cacher derrière sans être vu de la côte. Autre intérêt, pour qui la connaissait : elle offrait un espace sécurisé sans hauts fonds et le mouillage à proximité était donc aisé.
Le canot mit un moment avant d'accéder à l'arrière de l'île mais bientôt, les deux pirates purent voir le Revenge ancré en panne à l'ombre des rochers. Mary fit des signes depuis l'avant de la barque pour se faire connaitre des matelots de son voilier. Une échelle de corde fût jetée par-dessus bord pour permettre à Mary de rejoindre son équipage. Crochet lui dit en accostant contre le flanc du navire :
- C'est ici que nos chemins se séparent ma belle. J'ai beaucoup aimé passer ces dernières heures en ta compagnie !
- Tu vas me manquer beau capitaine. Je te remercie, grâce à toi j'ai pu échapper aux hommes de mon mari. Tu m'as sauvé de ses griffes.
- A vrai dire j'ai sauvé et pris les femmes de bien des hommes dans mon existence, alors celui- là ne sera qu'un de plus !
Elle s'approcha de Killian et l'embrassa avec avidité avant de lui glisser à l'oreille :
- Je n'oublie pas que je te dois une vie camarade…
- Il me tarde de recroiser ta route afin que tu honore ta promesse !
Mary, après un dernier regard au pirate, sauta sur l'échelle de corde et monta avec aisance et souplesse. Lorsqu'elle fût à bord, Killian décrocha son canot qui s'écarta doucement du Revenge. Au-dessus du bastingage Mary et ses deux capitaines regardèrent Crochet s'éloigner. Lorsqu'il fût à distance respectable, Killian se leva dans la barque instable, se fendit d'une révérence et salua les capitaines :
- Capitaine Bonny… Capitaine Rakham… Ravi de faire enfin votre connaissance !
- Capitaine Crochet, répondit un grand gaillard roux au sourire jovial. Merci d'avoir aidé notre second, je te suis redevable camarade !
- Ce fût un honneur et un plaisir. J'espère avoir l'occasion de recroiser votre route dans des circonstances plus agréables. Je vous conseille pour l'heure, de faire voile au plus vite. Je ne gagerais pas que les hommes de main du roi en colère, ne se lancent à votre poursuite avant la prochaine marée.
Le conseil de Crochet était inutile, l'activité sur le pont et dans les haubans indiquait que l'équipage préparait déjà le navire à reprendre le large. Rapidement les deux embarcations prirent de la distance et Killian se dirigea vers l'île aux mouettes tandis que le Revenge poursuivait sa route. Il amarra sa petite barque et attendit. Si tout se passait bien, le Jolly Roger ne tarderait pas à venir le chercher. En espérant qu'aucun problème ne l'avait retardé au port. Une bonne heure se passa avant que la proue de son navire n'apparaisse derrière la roche de l'îlot. Crochet se montra et approcha son canot du brick. Cependant, l'agitation à bord lui laissa supposer que quelque chose se tramait. Il força l'allure pour rejoindre son bateau au plus vite. Lorsqu'il fût à portée de voix, Mouche, son second, fit son rapport à Killian Jones :
- Capitaine, une goélette nous suit depuis la sortie du port, je crains qu'elle ne veuille nous prendre en chasse.
- Par tous les diables ! S'exclama Killian en sautant depuis son canot sur l'échelle de corde que venait de lui balancer l'équipage.
- M. Mouche, faîtes charger les canons et débrouillez-vous pour mettre le Jolly Roger dans le vent sans tarder.
Hélas, Killian savait qu'il ne serait pas aisé de faire repartir le brigantin. Si l'île avait l'avantage de cacher les navires et d'offrir un espace où il était facile de mouiller, en revanche, en repartir prenait du temps pour les mêmes raisons : les courants étaient faibles et ils se trouvaient dans un lieu à l'abri des vents dominants. Il faudrait louvoyer avant de pouvoir gonfler les voiles et cela pouvait prendre un moment. Une fois à bord, Killian s'empara de la longue vue que lui tendait son second et il observa l'horizon en direction de la côte. Effectivement un petit navire rapide et armé suivait le Jolly Roger. Le pirate n'eût aucun doute sur les intentions de son capitaine. La ruse avait fonctionné pour le Revenge, mais lorsqu'ils avaient vu le Jolly Roger quitter le port, les hommes qui pourchassaient Mary avaient réagi.
- Hardi camarades ! Lança le capitaine, montrez à ces rats ce que notre navire a dans le ventre !
Mais, malgré les indications de Killian et un équipage réactif, leurs ennemis s'approchaient dangereusement, bientôt le Jolly Roger serait à portée de tir de leurs canons et s'il ne parvenait pas à prendre le vent rapidement c'en serait fini du Capitaine Crochet. Un espoir naquit lorsque Killian vit les voiles de son vaisseau se gonfler doucement d'abord, puis de plus en plus, jusqu'à entendre le claquement réconfortant d'une toile qui se tend. Crochet confia la longue vue à Mouche et se mit derrière la barre. Il était le meilleur pour pousser son navire au-delà de ses limites. Hélas, leurs poursuivants avaient un petit vaisseau rapide et ils avaient de l'élan. Malgré sa vitesse croissante le Jolly Roger était encore trop lent… Un bruit caractéristique fit tressaillir Killian : un boulet de canon venait d'être lancé, suivi d'un sifflement strident. Heureusement, la pièce de métal finit sa course dans les flots, mais, Crochet le savait, la prochaine salve risquait fort d'atteindre sa cible. Désespéré, le capitaine tenta une manœuvre pour obliger le Jolly Roger à prendre plus de vent, la mâture émis des craquements sinistres, les voiles se tendirent à l'extrême mais ce n'était pas suffisant. Invariablement, le navire ennemi se rapprochait. La dernière solution était de se mettre en travers et de riposter avec les canons. Peu probable d'en sortir vivants mais au moins ils ne seraient pas morts sans combattre. Le capitaine allait donner ses ordres en ce sens quand Mouche le héla :
- Capitaine ! Navire sur l'arrière à tribord… Capitaine, c'est le Revenge qui vient nous aider !
Killian eu juste le temps de se retourner pour vérifier les dires de son second lorsqu'il entendit une salve de canon lancée, cette fois-ci, depuis le Revenge en direction de la goélette. Un sourire se dessina sur les lèvres du capitaine, il s'adressa à son équipage :
- Le vent tourne camarades, nos amis du Revenge viennent nous prêter main forte. Montrons à nos poursuivants ce qu'il en coûte de s'en prendre au Jolly Roger !
Un hourra collectif prouva à Killian que ses hommes étaient prêts à en découdre. Les canons du Revenge s'en donnaient à cœur joie, la petite goélette avait cessé sa poursuite pour concentrer son attaque sur son ennemi le plus proche. Killian vira donc de bord pour soutenir ses défenseurs.
- Feu à volonté ! Dit-il à son équipage qui ne se fit pas prier.
Prise entre deux feux, la goélette fuit rapidement, non sans subir d'importantes avaries. Killian fit cesser la poursuite, jugeant que le danger était passé et que leurs ennemis auraient de la chance s'ils parvenaient à ramener leur navire au port avant qu'il ne coule totalement. Une bonne humeur générale régna à bord, ils n'étaient pas passés loin et tout l'équipage le savait. Réduisant la voilure, Killian approcha le Jolly Roger du Revenge où régnait également un goût de victoire. Il découvrit Mary prêt du bastingage et ses deux capitaines non loin. Lorsqu'il fût à portée de voix il leur dit :
- J'ignore pourquoi vous êtes revenus mais je vous dois une fière chandelle camarades. Sans votre intervention je crois que le Jolly Roger ne serait plus qu'une épave.
C'est Anne Bonny qui prit la parole. Bien que petite de taille, la jeune femme avait un regard pénétrant et une voix assurée :
- C'est Mary que tu dois remercier Capitaine Crochet, elle se doutait que ton navire risquait d'être pris en chasse, nous avons fait le tour de l'île pour les surprendre.
Killian se tourna vers Bloody et lui adressa un grand sourire :
- Il semblerait que tu aies respecté ton serment plus tôt que prévu Mary. Je te remercie, sans toi…
- Je te devais bien ça beau capitaine, nous sommes quittes à présent, j'ai tenu ma promesse.
- Tu as raison, mais je m'estime redevable. Cette fois, c'est moi qui te dois une vie ma belle !
Mary partit dans un grand rire cristallin. Les deux navires commençaient à s'écarter l'un de l'autre et avant que le Revenge ne s'éloigne trop du Jolly Roger elle cria, assez fort pour que Killian l'entende :
- Tu me dois une vie… et une nuit Beau capitaine !
Et les deux vaisseaux voguèrent dans des directions différentes, chacun reprenant sa route.
