Chapitre 15 : Forêt enchantée, quelques mois avant la première malédiction (soit il y a plus de 32 ans)
- Il ne te reste qu'une seule main mais elle est bien suffisante pour que j'y distingue ton avenir Capitaine, et il est riche… Bien plus que tu ne pourrais le penser.
Tout à ses réflexions, Killian n'avait pas entendu approcher la commère ridée comme une vieille pomme, petite et le dos légèrement courbé qui lui faisait face. Celle-ci s'était penchée sur le pirate et avait tourné la paume de son unique main vers le haut en l'étudiant avec attention. Il retira sa dextre de celle de l'ancienne et dit, légèrement agacé :
- Je n'ai que faire de tes boniments vieille femme, laisse-moi et va trouver un autre pigeon.
- Tu te trompes capitaine, tu as au contraire grand besoin de mes services. Il ne t'en coutera qu'une pièce et tu ne seras pas déçu.
Crochet regarda la diseuse de bonne aventure qui l'observait avec assurance. Malgré son âge elle avait le regard vif et pétillant de malice. Killian décida de rester agréable tout en étant déterminé à ne pas se laisser manipuler par cette sorcière, il sortit de sa bourse une pièce et la lui tendit :
- Tiens, prends ça et va boire un verre à ma santé, mais épargne moi tes manigances.
D'un signe de tête le pirate désigna le comptoir de la taverne qui se trouvait derrière lui. Voilà quelques jours que le Jolly Roger était accosté à quai et que Killian et son équipage profitaient des bienfaits d'un repos bien mérité. Cette taverne était un lieu où il aimait se rendre et il n'avait aucune envie de se laisser embrouiller l'esprit par une cartomancienne décrépie.
- Je ne lis pas les cartes, dit la femme en appuyant son regard sombre dans celui plus clair du pirate.
- Pourquoi dis-tu cela ? Interrogea le pirate méfiant.
- Tu viens de me qualifier de cartomancienne décrépie, je te réponds que je ne suis pas cartomancienne.
- Je n'ai rien dis, s'insurgea Crochet de plus en plus soupçonneux.
- Tu l'as pensé, cela revient au même.
Cette fois Killian se leva et s'apprêta à sortir son sabre. Il savait d'expérience que la magie pouvait être très dangereuse, et il avait pris l'habitude de la fuir autant que possible ou de l'affronter, seulement si c'était nécessaire.
- Tu n'es qu'une sorcière. Hors de ma vue avant que je ne te transperce de ma lame.
- Tous doux capitaine, je ne te veux aucun mal, au contraire, je suis là pour t'aider à obtenir ce que tu désires. Et puis tu as payé pour mes services.
Tout en disant cela la vieille femme ouvrit sa main ridée où se trouvait toujours la pièce. Voyant qu'elle ne semblait pas craindre ses menaces, Killian décida de la narguer :
- Et qu'est-ce qu'une vieille mégère comme toi pourrait connaitre de mes désirs ?
- Je pourrais, par exemple, t'aider à neutraliser un certain… Rumplestiltskin.
Cette fois Killian ne souriait plus. Il plongea un regard assombrit par la colère dans celui de la vieille harpie et siffla entre ses dents :
- Que sais-tu à propos du crocodile, vipère ?
- Suis-moi, Capitaine Crochet, et tu le découvriras.
Et sans s'expliquer davantage, elle fit volteface et se dirigea vers la porte de la taverne avec une vivacité que le pirate n'aurait pas soupçonnée. Malgré son âge, son dos courbé et sa constitution frêle, la sorcière se déplaçait avec une extrême rapidité. Killian se leva pour la talonner.
Arrivée dans la rue, il faillit perdre la diseuse de bonne aventure et dû presser le pas pour la suivre à travers les ruelles. Le pirate la vit pénétrer dans un taudis fait de planches branlantes. Il en ouvrit la porte qui grinça sur ses gonds et s'enfonça dans une petite pièce encombrée d'objets magiques en tout genre. Une bûche, que la femme venait vraisemblablement de mettre dans l'âtre rougeoyant, commençait à s'enflammer. La vieille était assise derrière une petite table ronde à l'aplomb douteux et un tabouret faisait face à Killian. D'un geste de sa main décharnée, elle invita le pirate à s'asseoir. Prudent, le capitaine hésita un instant craignant un guet-apens. Mais sa curiosité fut la plus forte et il prit le risque de s'installer pour écouter ce que cette magicienne avait à lui proposer :
- Alors ? Je t'écoute que peux-tu me dire que je ne sache déjà, au sujet du Ténébreux ?
L'ancienne regarda le pirate amusé. Elle prit un instant pour le jauger de ses yeux de faucon et lui dit d'une voix basse mais parfaitement audible :
- Je pourrais te dire beaucoup de vérités : je pourrais te dire par exemple que ta quête est vaine, qu'elle ne t'apportera aucun soulagement et que ton bonheur est ailleurs. Je pourrais te dire qu'un jour tu vivras côte à côte avec ton ennemi et que pourtant ton cœur sera comblé au-delà de tes espoirs. Je pourrais te dire aussi que tu as un grand rôle à jouer et que c'est ce que j'attends de toi… Mais ce n'est pas ce que tu veux entendre alors tu ne m'écouterais pas…
La vieille femme eut un sourire édenté et, lentement, dessina comme un arc-en-ciel de ses doigts secs et crochus devant le visage de Killian. Une sorte de brouillard se forma dans son esprit et le pirate secoua la tête comme s'il avait été en proie à un léger étourdissement. « De la magie, pensa-t-il »
- Que m'as-tu fait sorcière ? Dit-il, ébranlé.
- Je t'ai dit la vérité, ce n'est pas de ma faute si tu ne veux pas l'entendre. Tant pis, ta vengeance, aussi futile soit-elle, te conduira sur le même chemin.
- Assez de mystères, je n'ai pas de temps à perdre. Si tu as des informations à me donner sur le crocodile, fais-le, je t'écoute.
- Tu dois te procurer la dague du ténébreux si tu veux le vaincre, c'est la seule arme qui peut le tuer.
- Je sais déjà cela. Je sais aussi qu'il ne se sépare jamais de cet objet.
- Rarement n'est pas jamais… Si tu contrôle la dague, tu contrôle ton ennemi… et actuellement la dague est dans son château et lui n'y est pas. Tu n'as qu'à t'y rendre et la trouver avant qu'il ne revienne.
- Cela fait des siècles que je traque ce vieux démon, si c'était si simple de récupérer la dague, il y a longtemps que je l'aurais trouvé.
- C'est parce que tu ne savais pas où chercher Capitaine. Cette dague se trouve dans une pièce scellée par la magie et dans laquelle personne ne peut pénétrer à part le Ténébreux lui-même. Dis-toi que c'est un peu comme chercher un trésor, et les pirates sont doués pour trouver des trésors, non ?
- Trouver un trésor, oui. Mais lutter contre la magie la plus noire qui soit, ce n'est pas la même chose…
- Sauf si tu as ce qu'il te faut pour anéantir cette magie…
Killian leva un sourcil. La vieille femme avait réussi à capter son attention. Depuis des années il cherchait à atteindre le ténébreux par ses faiblesses et la dague n'était pas la moindre d'entre elle… La vieille sorcière se leva et prit dans une petite armoire un objet qu'elle tendit au capitaine. Il s'agissait d'une fine fiole transparente qui contenait un liquide foncé. Le pirate regarda attentivement la bouteille et releva les yeux vers la magicienne :
- De l'encre de seiche ? Demanda-t-il incrédule.
- Oui, je vois que tu en connais les propriétés.
- Comment as-tu fais pour te la procurer, c'est extrêmement rare ?
Killian connaissait le pouvoir de cette encre magique si particulière que seul Poséidon, et peut-être Rumpelstiltskin, à sa connaissance détenait. Cet artefact avait le pouvoir de neutraliser n'importe quelle magie, même la plus puissance. L'effet était temporaire mais s'il était privé de ses pouvoirs, ne serait-ce que pendant quelques minutes, le Ténébreux devenait vulnérable. Killian tenait là sa vengeance. Mais un doute s'immisça cependant dans l'esprit du pirate :
- Quel est ton prix ? Demanda-t-il d'un ton où perçait la frustration.
- Tu m'as déjà payé Capitaine.
- Baliverne. Je ne suis pas assez idiot pour croire qu'une simple pièce suffit pour tes services. Qu'attends-tu de moi sorcière ?
- Rien de plus que ce que l'avenir te réserve.
Devant l'air septique du pirate elle ajouta :
- Bien sûr tu ne me crois pas… Je te l'ai dit il y a des vérités que tu n'es pas prêt à entendre…Alors, disons que ce qui va arriver au Ténébreux ne me préoccupe pas et que ta recherche de vengeance va dans le sens de mes désirs… Une dernière chose : passe par ton navire avant de t'aventurer jusqu'au château de Rumplestiltskin, quelqu'un t'y attend qui pourra t'accompagner dans ta quête.
Malgré ses doutes, le pirate décida d'accepter le marché, l'occasion était trop belle et Killian avait une tendance irréfléchie à se jeter tête baissée vers le danger, surtout si cela lui permettait d'anéantir son ennemi juré. Il attrapa la bouteille d'encre de seiche des mains de la vieille femme qui la lui donna de bonne grâce. Encore une fois il pensa qu'il y a avait anguille sous roche mais il choisit de saisir l'aubaine malgré tout. Il salua la vieille femme et sortit de la petite cabane en bois pour reprendre la direction du port.
La mégère ne quitta pas le pirate des yeux jusqu'à ce qu'il eut disparu au détour d'une rue. Alors seulement elle referma la porte de la petite cabane et s'exclama pour elle-même à voix basse :
- Si tu savais comme tout cela est vain pauvre capitaine… Mais qu'importe tes pas te mèneront aujourd'hui là où j'ai besoin qu'ils soient. Grâce à toi la gardienne va enfin se réveiller…
Et, tandis qu'elle terminait sa phrase, une aura magique entoura la doyenne. Son corps prit de la hauteur et de la corpulence, son visage s'allongea d'une longue barbe blanche, à sa main elle tenait une longue canne d'ivoire torsadée… Ce n'était plus une femme, c'était un vieillard. C'était Nérée.
