Chapitre 26 : Domaine de Phorcys - Geôle – Jour 3

Cela faisait maintenant trois jours que Mary Read était parvenue à s'échapper. Trois jours qu'ils étaient enfermés là, tous les deux, sans, pour ainsi dire, voire personne, livrés à eux-mêmes avec uniquement des gardes qui venaient, deux fois par jour, leur apporter des repas. Anne Bonny fulminait. L'immobilisme n'était pas son fort et elle tournait en rond dans sa cellule. Rakham, lui habituellement si jovial, avait les épaules de sa grande carcasse voutées par l'ennui. Leur tentative d'évasion avait eu pour résultat de les voir abandonnés dans cet univers froid et humide.

- Arrête d'user tes semelles à marcher sans raison Anne. Nous n'avons rien d'autre à faire qu'à attendre. Mary finira par nous retrouver, j'ai confiance en elle.

- Moi aussi Jack, mais je déteste rester ici à ne rien faire.

Malgré tout, Bonny se rapprocha de son compagnon qui lui avait fait une place sur le banc de pierre qu'il occupait. Leur cellule était réduite au stricte minimum en matière de confort : deux paillasses, deux écuelles, un pichet d'eau et dans un recoin des latrines rudimentaires. Bien entendu, après la fuite de Mary les gardes n'avaient pas été longs à trouver les boucles des bottes de Bonny qui lui avaient été retirées. Depuis lors, Phorcys les avait abandonnés là sans s'occuper de ses prisonniers et Anne commençait à se demander ce que ce vieillard attendait d'eux. Pour s'aider à réfléchir, elle se mit à parler tout haut :

- Phorcys doit avoir une idée derrière la tête, sinon il ne nous garderait pas en vie. Mary était convaincue qu'il attendait quelque chose de l'un d'entre nous… mais quoi ?

- Ouvrir les portes de l'Atlantide pardi ! Pouffa Rakham avant de continuer : il sait que nous avons la clef, et il en a besoin.

- Chut !...

Anne incita son compagnon à plus de silence. Ils étaient seuls au fond de leur cachot mais si un garde avait l'oreille tendue il pouvait rapporter leurs propos à Phorcys. Elle continua en chuchotant :

- D'accord, mais ce n'est pas tout. L'orichalque que nous avons trouvé ne suffit pas à ouvrir les portes de l'Atlantide, je suis prête à le parier. Phorcys semble parler de plusieurs clefs…

Rakham fit une moue perplexe :

- Peut-être existe-t-il d'autres clefs comme celle que nous avons trouvée grâce à la carte ?

Bonny s'était levée à nouveau et recommençait à faire les cent pas tout en réfléchissant. Elle parlait à voix tellement basse que Jack était obligé de tendre l'oreille pour la suivre :

- Non. La carte qu'avait Bloody n'indiquait qu'une seule clef en orichalque… Ce doit être autre chose… Et si les autres clefs étaient différentes ? Et si en réalité il ne s'agissait pas de clefs à proprement parler mais d'éléments à rassembler ?... Un peu comme les différents ingrédients d'une formule magique…

- Ecoute Anne, je sais que tu cherches à comprendre de quoi il retourne mais d'ici à penser que…

Le pirate ne put jamais terminer sa phrase. A l'autre bout du couloir qui menait à leur cachot, des bruits de pas se firent entendre. « Plusieurs gardes » pensa Bonny, au son émis par leurs bottes et les pas trainant d'un probable prisonnier. Anne et Jack se turent, et la femme avait instantanément arrêté de longer les murs de sa cellule pour se tenir aux côtés de son compagnon, prête à bondir si elle pouvait saisir une opportunité de s'échapper.

A la lumière des torches qui éclairaient les murs, quatre gardes en arme amenèrent un prisonnier, les mains entravées et un sac de toile sur la tête qui l'empêchait de voir où il mettait les pieds. Bonny avait craint que ce ne soit Mary qui ce serait fait rattraper, mais non, le prisonnier était un homme, plutôt grand et bien bâti à en croire sa silhouette.

- Ecartez-vous ! Brailla un garde mal aimable en menaçant les pirates de son épée.

Jack et Anne reculèrent et l'un des hommes glissa une grosse clef dans la serrure de leur geôle. D'un coup de pied il écarta la lourde grille qui émit un grincement sinistre, tandis que les trois autres gardes poussèrent, sans ménagement, l'homme dans la cellule. Celui-ci, aveuglé, du fait de son sac sur la tête, trébucha et manqua de peu de perdre l'équilibre. C'est Rackham, qui, d'un geste sûr et puissant, le retint par le bras. Les trois prisonniers firent face à leurs adversaires, les pirates avaient espéré pouvoir profiter d'une telle opportunité pour s'échapper mais les gardes étaient quatre, armés et prêt à toute éventualité. Les attaquer aurait été suicidaire et les deux captifs le savaient. Rongeant leur frein de frustration, ils virent les hommes d'armes verrouiller la porte et emprunter le couloir en sens inverse.

Lorsque les bruits de bottes se turent, ils se tournèrent vers le prisonnier qui n'avait pas bougé. Rakham lui dit, tout en défaisant ses liens :

- Attends mon gars, ne bouge pas. Je vais te retirer ça.

Lorsqu'il sentit la corde autour de ses poignets se desserrer, l'homme les frotta et retira enfin le sac qui lui couvrait le visage.

- Merci, dit-il, je m'appelle David.

Bonny l'examina de haut en bas et lui dit en voyant la qualité de ses vêtements.

- Tu viens de la Forêt enchantée ? Tu es quoi ? Un Prince ?

- Oui… enfin, oui, j'étais Prince dans la Forêt enchantée, mais je n'y habite plus depuis la malédiction…

- Laquelle, la première ou la deuxième ?

- Les deux en fait… c'est un peu compliqué à vrai dire, répondit David.

Le prince prit quelques minutes pour observer ses nouveaux compagnons, il ne lui fallut pas longtemps pour deviner leur identité.

- Vous êtes Jack Rakham et Anne Bonny, les capitaines du Revenge, c'est ça ?

Anne, de nature un peu méfiante répondit sur la défensive :

- Comment connais-tu nos noms, mon Prince ? Je n'ai pas le souvenir d'avoir croisé ton joli minois avant aujourd'hui…

David regarda le couple qui partageait sa cellule. Tout dans leur comportement lui rappelait qu'ils étaient des pirates : leurs vêtements, leurs attitudes, leurs visages burinés par les océans. L'homme était immense, les épaules carrées. Sa stature impressionnante contrastait avec son air jovial et accueillant. Il avait de longs cheveux roux en bataille et une barbe pareille. Plusieurs hématomes jaunâtres ornaient son visage. La femme plutôt petite n'en semblait pas moins menaçante, elle avait un regard assuré et perçant, et la longue cicatrice qui courrait sur son arcade devait y être pour quelque chose. Elle aurait pu être jolie sans son air aussi farouche, pensa David.

Le Prince se dit que c'était bien sa veine. Il avait une sainte horreur des pirates qu'il considérait comme des personnes viles, avides de richesses et de coups bas. Il avait appris à apprécier Crochet mais il tenait à ce que ça reste une exception. Il détestait à l'avance la simple idée de partager sa cellule avec deux spécimens de cette espèce ! David garda cependant pour lui ses réflexions et prit le temps de leur répondre :

- C'est un peu long à expliquer : lorsque Mary s'est échappée, elle…

- Chut ! Le coupa Anne avec autorité. Moins fort, les murs ont des oreilles.

D'un geste, elle invita David à s'asseoir sur le banc de pierre à côté de l'imposant Rakham. Elle s'accroupit devant lui au plus prêt pour l'entendre chuchoter et l'invita à continuer son explication :

- Quand elle s'est échappée, continua David à voix basse, Mary a utilisé un haricot magique pour retrouver le capitaine Crochet sur le Jolly Roger.

Le visage fermé de Bonny s'illumina :

- Je savais qu'elle arriverait à partir de cet enfer, continue mon Prince.

- C'est David mon prénom, dit-il agacé que la pirate lui donne du « mon Prince » sur un ton pompeux. Ce que Mary ignorait, c'est que Crochet habite maintenant à Storybrook, un monde sans magie d'où il est très difficile de repartir. Heureusement nous avons eu l'aide du dieu Nérée qui nous a fait revenir dans cet univers.

- Nous ?... interrogea Rakham intrigué.

- Phorcys ne fait pas que vous détenir prisonnier, il menace aussi notre monde… Tous les mondes en fait. Il aurait le pouvoir de les engloutir sous les eaux comme l'Atlantide. Je suis venu avec ma fille, Emma, Régina, que vous connaissez peut-être sous le nom de la méchante Reine, Crochet et Mary.

- Et bien, en voilà du beau monde pour nous sauver ! S'esclaffa le géant.

Anne souriait beaucoup moins. Elle assaillit David sous une pluie de questions :

- Qu'est-il arrivé à Mary ? Est-elle prisonnière elle aussi ? Et Crochet, où est-il ? Quel est l'intérêt de la méchante Reine dans cette histoire ?

- Régina a beaucoup changé, pour le reste je l'ignore, répondit David penaud. Nous étions sur l'île d'Eéa, où nous a amené Nérée. Là nous avons rencontré une magicienne du nom de Circé qui était censée nous aider mais je ne sais pas ce qu'il s'est passé exactement, je crois que j'étais comme drogué ou quelque chose comme ça. En tout cas j'avais l'esprit complètement embrumé. Circé m'a obligé à venir jusqu'à elle, comme si elle avait le contrôle de mes pensées. Elle m'a transformé en lion et je ne pouvais rien faire, j'étais complètement sous son emprise.

- En lion ?... Peut-être avais tu tout simplement trop bu camarade ! Se moqua Bonny.

David répliqua irrité par l'attitude un peu trop familière de la pirate :

- Je n'avais pas bu ! Je pense qu'il s'agit plutôt d'un sortilège qui m'obligeait à obéir à Circé et vu le nombre d'animaux qui l'entourent, je ne suis pas le seul à qui cette mésaventure est arrivée. Bref, je sais qu'Emma et Régina n'ont pas été touchée par cet envoutement, la dernière fois que je les ai vues, elles allaient sous la cascade chercher quelque chose pour la magicienne. Un peu plus tard Phorcys est arrivé et il a obligé Circé à me livrer à lui puis j'ai perdu connaissance. Je me suis réveillé, avec ma forme humaine, les mains liées, un sac sur la tête et des hommes m'ont emmené jusqu'ici…

- Et Mary ? Crochet ? Tu ne les as pas vus ?

- Non, mais je pense qu'ils ont subis le même sort que moi, Emma et Régina les cherchaient également.

Anne Bonny se releva et soupira de frustration. Elle fit à nouveau les cent pas dans la cellule. David allait reprendre la parole mais Rakham posa sa lourde main sur son épaule et lui fit non de la tête, invitant son nouveau compagnon à se taire pendant que la femme réfléchissait. Le Prince obéit, convaincu que le conseil était avisé vu la colère et la contrariété que manifestait la pirate. Au bout d'un moment elle se mit à marmonner à voix basse, tout en continuant sa déambulation :

- Nous voilà au point de départ… Nous sommes prisonniers, Mary aussi, et ceux qui étaient censés nous secourir également… Il faut que nous sortions d'ici.

Jack se leva et s'approcha de sa compagne. Lorsqu'ils étaient côte à côte, le géant avait bien deux têtes de plus que la femme et David se dit qu'ils faisaient un couple sacrément dépareillé. Malgré ça, il se rendit compte de sa méprise lorsqu'il vit Rakham la prendre dans ses bras avec une infinie douceur. Instantanément, Bonny s'apaisa et David sut comme une évidence que ces deux-là s'aimaient.

- Ne t'en fais pas Anne. Nous ne savons pas ce qu'est devenue Mary, mais les amis de Crochet sont encore en liberté et puis nous allons bien trouver une façon de sortir d'ici.

Le colosse tenait un discours auquel il ne croyait pas, ils avaient tout essayé pour sortir de cette cellule, force ou adresse mais ils n'avaient trouvé aucune faille dans leur prison.

- Nous ne sommes pas des passes-murailles Jack, tu sais comme moi que nous n'avons aucun moyen de nous échapper.

David eut tout à coup une idée qui lui traversa l'esprit.

- Attendez, dit-il en se levant, il y a peut-être un moyen. Passez-moi vos boucles d'oreilles.

Le Prince avait remarqué que, comme beaucoup de pirates, Anne et Jack portaient à une oreille un anneau d'or, provenant probablement de la même paire et qu'ils s'étaient partagés. Anne regarda David, amusée :

- ça c'est la meilleure ! Un prince qui vole un pirate ! Tu penses vraiment que c'est le moment de plaisanter ?

- Pas du tout, mais je viens d'avoir une idée. Je ne suis pas sûr d'y arriver mais ça vaut le coup d'essayer. Donnez- moi vos boucles d'oreilles !

Les deux capitaines se regardèrent puis, par un accord tacite mirent chacun les mains à leur oreille pour en défaire l'anneau qu'ils tendirent à David. Lorsqu'ils les eurent données au Prince, il les tordit de façon à en faire un simple fil métallique, puis il s'approcha de la serrure et glissa les câbles à l'intérieur.

- Qu'est-ce que tu espères faire comme ça mon prince ? Demanda Bonny intriguée.

David, concentré, expliqua en phrases saccadées.

- J'ai découvert il y a peu que ma fille… Emma… savait crocheter les serrures… elle a, comme qui dirait, un don pour ça et… elle m'a expliqué quelques trucs… à la croire, il n'y a rien de compliqué avec les cadenas… On va voir ça… Maintenant, taisez-vous, j'ai besoin de me concentrer…

Et tandis que les deux pirates observaient le Prince en silence, David s'évertuait à mettre en pratique les conseils de sa fille.