Chapitre 29 – Domaine de Phorcys -Geôle – Jour 3

De la sueur coulait de son front sous l'effort. Cela faisait des heures maintenant que David essayait de faire jouer ses tiges d'or dans la serrure du cadenas pour en activer le mécanisme, sans succès. Lorsqu'Emma le faisait, cela ne prenait que quelques secondes et paraissait pourtant très simple, se rappela David. Malgré tout, il ne perdait pas espoir et bien que ses bras soient ankylosés et meurtris par des crampes, il persévérait.

Bonny et Rakham se relayaient pour surveiller le couloir d'où aurait pu surgir des gardes. Il était peu probable qu'ils ne les entendent pas arriver, mais la prudence était de mise et ils ne voulaient pas se faire surprendre en train d'essayer de s'enfuir. David secoua son bras droit pour faire passer la douleur que lui provoquait la position inconfortable qu'il devait prendre pour accéder à la serrure. Cette pause lui permettait également de laisser passer son exaspération. Forcer le mécanisme ne ferait que l'endommager et réduirait à néant leur chance de liberté. Il lui fallait donc ravaler sa frustration et continuer avec délicatesse et patience pour espérer faire céder le pêne du cadenas.

Son acharnement dura longtemps encore, quand, tout à coup, sans que le Prince put comprendre en quoi son geste avait été différent des précédents, un cliquetis se fit entendre et le loquet s'ouvrit… Instantanément Anne et Jack tournèrent leur regards vers David qui mit quelques secondes avant de comprendre… ils étaient libres. Dans un geste il leur tendit ce qu'il restait de leur boucle d'oreille et glissa à voix basse :

- ça a duré un peu plus longtemps que prévu, mais on dirait bien que ça a fini par marcher ! Ne trainons pas.

D'un geste habile et rapide, il ouvrit la porte de la geôle en limitant au maximum son grincement et, aussi furtivement que possible les trois prisonniers s'enfoncèrent dans le couloir. Des torches, accrochées au mur, illuminaient leur chemin le long des galeries. Leur cellule était au bout d'un long tunnel et David compris qu'ils se trouvaient probablement dans une grotte aménagée. N'ayant que peu de souvenirs de son arrivée ici, d'autant qu'il avait un sac sur la tête, il laissa les pirates le guider pour quitter cet enfer. Malheureusement, eux aussi semblaient douter du chemin à suivre et quand ils arrivèrent à une bifurcation, ils hésitèrent un instant. Bonny humidifia son doigt en le glissant dans sa bouche et le tendit pour sentir si un souffle d'air venait de quelque part. En vain, ils choisirent donc au hasard. Ils changèrent ainsi régulièrement de direction à travers les couloirs et évitèrent par deux fois des hommes probablement à la solde de Phorcys. Fort heureusement, l'alerte de leur évasion n'avaient sans doute pas encore été donnée car ils ne percevaient aucun signe d'agitation. La grotte leur offrait l'avantage d'entendre les bruits diffus de l'activité humaine, même s'il leur était impossible de savoir d'où provenaient les sons. Mais leur chance ne dura pas et alors qu'ils s'interrogeaient sur le chemin à prendre au croisement de plusieurs passages, un groupe d'homme les surprit par derrière et l'un d'eux leur cria :

- Arrêtez-vous immédiatement !

D'un même geste, les fuyards se tournèrent vers leurs adversaires, ils étaient trois, armés mais visiblement assez inexpérimentés. Suffisamment en tout cas pour se laisser impressionner par les prisonniers. David s'en rendit compte à la façon dont ils brandissaient leurs épées en espérant, sans aucun doute, que les fugitifs ne cherchent pas le combat, la partie était jouable. Bonny dû arriver à la même conclusion, et rusant, elle prit un regard effrayé, qui ne lui ressemblait pas, et leva les bras au ciel en disant d'un ton plaintif :

- Ne me faites pas de mal, ce sont eux qui m'ont obligé à les suivre, ils m'ont forcé, je ne voulais pas…

Et tout en se lamentant, elle s'approcha des gardes comme si elle cherchait leur aide. Ils ne surent comment réagir et avant qu'ils aient pu prendre une décision, Bonny leur sauta dessus, suivie de près par Rakham qui d'un coup de poing massif assomma l'un des sbires sans effort. Ces deux-là étaient bien rodés dans l'art de la ruse et du combat. David intervint à son tour, il ne fallait pas qu'un de ces hommes s'enfuie, il aurait immédiatement donné l'alerte. Charmant barra la retraite au troisième homme qui espérait passer entre les mailles du filet. Il menaça le prince de son arme qui esquiva ses moulinets désespérés pour se frayer un passage. David parvint à l'attraper par derrière et lui serra le cou en appuyant avec son bras sur la trachée jusqu'à l'étourdir. Lorsqu'il se retourna, il vit que les deux pirates dépouillaient leurs adversaires, à présent hors d'état de nuire, de leurs épées, ceintures et baudriers. Il en faisait autant lorsqu' Anne leur dit :

- Il faut attacher et bâillonner ces hommes et filer en vitesse. Ils ne seront pas longs maintenant à nous courir après.

Tandis que sa compagne parlait, Rakham était déjà en train de mettre la chemise d'un garde en lambeau pour en faire des liens. David l'aida et très vite les trois hommes étaient pieds et poings liés avec un bâillon qui leur entravait les mâchoires. Puis, sans demander leur reste, les capitaines et le prince reprirent leur course à travers le dédale de galeries.

Par moment, Bonny leur intimait l'ordre de s'arrêter et ils écoutaient les bruits dans les couloirs avant qu'elle ne les autorise à reprendre leur chemin. Anne finit par les mener à une sorte de ponton aménagé en embarcadère où étaient accostés plusieurs canots. Une faible lueur glissait sur l'eau, indiquant le chemin de la sortie vers l'air libre. Un bateau était un peu à l'écart des autres et ils ne virent aucune présence de soldat à l'horizon. Tandis que Bonny et le Rouge défaisaient les amarres, David faisait le guet. Quand ils prirent place tous les trois dans la petite embarcation, le prince espéra que personne ne viendrait sur le quai à ce moment-là : ils étaient vulnérables sur l'eau et n'avaient aucun moyen de dissimuler leur fuite. Jack Rakham prit les rames. David observa l'homme aux cheveux de feu : il était colossal et entre ses mains puissantes, les pagaies semblaient être des allumettes. Il les maniait avec une force hors du commun mais le Prince était surtout impressionné de voir avec quelle délicatesse elles se glissaient dans l'eau sans un bruit. Il ne put s'empêcher de penser qu'un pirate devait savoir se montrer discret pour accomplir ses méfaits et les deux capitaines étaient sans aucun doute férus dans le domaine !

Le canot s'éloignait du bord et l'alerte n'était toujours pas donnée, la chance était de leur côté. Jack les dirigeait vers la sortie de la caverne mais elle était plus loin que David ne l'aurait imaginé. L'excavation sous-marine avait de nombreux méandres et c'est par un tout petit boyau qu'ils arrivèrent dans une grotte bien plus grande qui, elle, donnait sur la pleine mer. Les premières lueurs de l'aube les éclairaient et Rakham continua de ramer sans perdre sa cadence. Au loin, un brouhaha leur parvint.

- Ils ont dû découvrir que nous nous étions échappés, lança Bonny en tournant la tête vers le passage qu'ils venaient de quitter. Dépêche-toi Jack, il faut mettre le maximum de distance entre eux et nous. Espérons qu'ils nous chercheront dans les galeries avant de découvrir qu'une barque a disparue…

Peu probable pensa David, en toute logique ils commenceraient par chercher parmi les bateaux pour voir si les prisonniers avaient déjà quitté la grotte. Mais il estima inutile d'affoler ses camarades, ils étaient saufs, pour l'instant et l'objectif était de mettre la plus grande distance possible entre eux et leurs poursuivants. Le géant aux cheveux rouges continua de faire avancer la petite embarcation et ils sortirent enfin de la grotte pour arriver en haute mer. Comme l'avait pensé David, ils étaient sur une île. Il espérait juste que ce soit l'île d'Eéa où vivait Circé, ainsi il pourrait tout mettre en œuvre pour retrouver Emma et les autres.