Chapitre 41- Domaine de Phorcys – île – Jour 5

Cela faisait maintenant presque deux jours qu'ils avaient parcouru l'île en tous sens sans trouver une seule issue à cette prison, certes plus grande que la cellule où les séquestrait Phorcys, mais dont il était tout aussi difficile de s'échapper. David commençait à désespérer de retrouver Emma et les autres, et ses compagnons de voyage partageaient ce sentiment. Le soleil se couchait sur la mer et les couleurs chatoyantes du ciel ne suffisaient pas à leur redonner le moral. Les fugitifs s'étaient posés un instant et envisageaient de dresser leur campement pour la nuit. Ils n'avaient rien de mieux à faire, songea David.

- Je vais voir si je trouve quelque chose à manger, déclara Anne affichant un air renfrogné.

Depuis plusieurs heures, la jeune femme ne desserrait pas les dents, démunie de ne plus savoir où mener ses compagnons. Sans attendre l'aval de ses comparses elle s'enfonça dans la forêt luxuriante. David s'apprêtait à la suivre, estimant qu'il pourrait se rende utile, mais la lourde main puissante de Rakham l'arrêta.

- Laisse-là David. Elle a besoin de solitude.

Le géant rouge regarda partir sa compagne d'un œil vigilant puis se reprenant il colla une tape amicale dans le dos de David en lui disant :

- Allons viens mon Prince ! Allons voir de notre côté si cette île peut nous offrir quelque chose à manger !

David grimaça un instant sous l'impact : Rakham ne connaissait visiblement pas sa force… Puis les deux hommes s'enfoncèrent à leur tour à travers les fourrés. Depuis deux jours ils se nourrissaient de ce que pouvait leur offrir l'îlot : noix de coco, racines comestibles, baies et divers fruits dont David ignorait parfois jusqu'aux noms mais que les pirates, plus habitués à l'exotisme, estimaient mangeables. Jusqu'à présent, Anne leur avait interdit de faire un feu et tout ce qu'ils mangeaient était donc cru.

- Eh ! Par ici David, j'ai trouvé des ananas ! L'interpella Jack.

Le pirate avait tiré l'épée de son fourreau et s'attelait déjà à trancher les tiges des fruits les plus mûrs. Le Prince allait en faire autant quant au détour du chemin qu'il traversait, quelque chose le heurta de plein fouet. S'il parvint à conserver son équilibre, ce qui le percuta s'étala avec fracas. Le Rouge, qui avait été témoin de la scène, s'approcha et d'un geste franc attrapa l'homme au sol par le col et le redressa sans effort.

- Et bien, fit-il en s'esclaffant, tu devrais regarder devant toi camarade, sinon tu risques de faire de mauvaises rencontres.

Le ton employé sur la dernière partie de sa phrase, avait un timbre nettement ambivalent et laissait peser une menace à peine voilée. Rakham, de son imposante stature, prit soin de couper toute retraite au nouveau venu. Le garçon se redressa et regarda les deux hommes sans comprendre. Cependant, l'étonnement sur son visage prit très vite une expression plus sereine quand il reconnut David, il lui dit avec un large sourire :

- Vous êtes le lion !... Celui qui se trouvait chez Circé, je vous reconnais !

Le Prince fronça les sourcils, intrigué.

- Qui es-tu ? Demanda-t-il d'un ton autoritaire.

- Je me nomme Aël, j'étais prisonnier de Circé moi aussi. Je me suis enfui et avec Mary nous étions à votre recherche.

- Mary ? S'exclamèrent d'une même voix David et Jack, où est-elle ?

- je l'ignore, je l'ai perdue de vue et je la cherche moi aussi.

Rakham observa le garçon d'un œil inquiet. Il finit par lui dire, tout en l'incitant à prendre dans ses bras quelques un des ananas récoltés.

- Tu vas nous accompagner au campement et nous raconter tout ça calmement, il me semble que nous avons des choses à nous dire.

Ce n'était ni une question ni une demande, David l'avait bien compris, mais le garçon ne sembla pas prendre conscience de la menace et, satisfait, il hocha la tête en signe d'approbation. Il suivit le pirate d'un pas sûr et Charmant ferma la marche.

Lorsqu'ils atteignirent le camp, Anne était déjà revenue. Quelques mots suffirent à lui présenter Aël et ensemble ils s'installèrent pour écouter ce que le jeune garçon avait à leur dire. Il raconta tout : comment il avait été prisonnier de Circé, comment il s'était échappé, sa rencontre avec Mary, leur périple à tous les deux et enfin comment il l'avait perdue sous le cratère du volcan.

- Je marchais devant et Mary était censée me suivre. Malheureusement quand je suis arrivé devant la porte elle n'était plus là. J'ai voulu partir à sa recherche mais une vieille folle aveugle sortie de nulle part m'a sauté dessus en menaçant de me manger. J'ai essayé de m'échapper et, avant qu'elle ne m'attrape, j'ai sauté par la porte. Je pensais pouvoir revenir en arrière mais le passage a disparu et je me suis retrouvé coincé sur cette île. Voilà, vous savez tout. Votre amie est ici, elle vous cherche !

- Erreur garçon, tu es ici, rectifia Bonny. Mary, elle, jusqu'à preuve du contraire, est encore sous le volcan de l'île d'Eéa, aux prises avec une vieille sorcière.

Aël ne se laissa pas impressionner :

- Je suis sûr qu'elle a réussi à passer, elle est ingénieuse. Elle vous cherche surement… Vous et les clefs pour atteindre l'Atlantide.

- Que t'a-t-elle dit sur les clefs et l'Atlantide ? Interrogea David.

- Qu'il y en a quatre qui représentent le feu, l'eau, la terre et l'air et que l'une d'elle est déjà en sa possession. La dernière conversation que nous avons eue sur le sujet, elle cherchait ce que pouvait représenter le feu… Dîtes, ça ne vous dirait pas qu'on mange un morceau, je commence à avoir faim !

David était surpris de la hardiesse du jeune homme. D'un geste, il mit la main à sa besace et en extirpa un gros oiseau, sorte de poule sauvage, qu'il avait apparemment chassé avec l'arc rudimentaire qu'il portait en bandoulière. Il le brandit fièrement en demandant :

- Qu'est-ce que vous en pensez, on partage ?

Il affichait un large sourire presqu'effronté et contre toute attente, Anne en fût amusée.

- D'accord gamin, vous avez gagné toi et ta volaille. Allons chercher du bois, il y aura encore deux bonnes heures de jour, si nous nous débrouillons pour ne pas faire trop de fumée, les flammes ne devraient pas se voir et nous mangerons autre chose que des racines crues ce soir !

Et tandis qu'Aël et Bonny préparaient la volaille et le campement, David accompagna Jack en quête de branches mortes. Trouver du bois n'était pas compliqué et ils revinrent rapidement les bras chargés de combustible. Une heure plus tard, ils croquaient à pleine dents dans la viande encore fumante et savouraient avec délice ce moment de réconfort.

L'humeur générale était totalement renversée. Quelques heures plus tôt, ils se morfondaient de ne savoir comment quitter cette île, imaginant une autre soirée à croquer dans des tubercules comme des rongeurs. Et maintenant ils se régalaient devant un bon feu et surtout ils avaient des nouvelles de leurs amis. Ils avaient tous échappé à Circé et ils allaient finir par se retrouver, David en était convaincu. Il eut une pensée pour sa femme, qui en pareilles circonstances n'aurait pas manqué de miser sur l'espoir, et cette simple idée agrandit encore son sourire.

Aël bavardait joyeusement. Anne et Jack semblaient apprécier le garçon brun aux cheveux ébouriffés et au regard pénétrant. David lui trouvait une petite ressemblance avec Crochet et l'air assuré du jeune homme n'y était pas étranger.

- Il est temps d'éteindre le feu, dit Anne en observant le ciel qui s'assombrissait.

La nuit tombait et les flammes se verraient bientôt de loin. Ils jetèrent tous des poignées de terre et de sable qu'ils avaient préparé de façon à couvrir rapidement les braises et éviter que le foyer ne dégage trop de fumée. Lorsque l'opération fût terminée, à la faveur de l'obscurité, Aël demanda :

- Que comptez-vous faire maintenant ?

- Tu vas nous conduire jusqu'à la porte par laquelle tu es arrivé. Nous devons retrouver Bloody, précisa Anne.

Le jeune homme opina du chef mais reprit :

- J'espère qu'elle va bien et que nous la retrouverons vite… Elle me manque.

David regarda le garçon amusé : s'était-il amouraché de la jolie brune ? Il ne pouvait que le comprendre, Mary était une femme exceptionnellement belle et mystérieuse, elle avait tout pour émouvoir le jeune homme.

- Allons, les coupa Rakham de sa voix de stentor, il est l'heure de dormir, demain sera une belle journée pour retrouver nos amis, en attendant, au lit !

Sur ces mots il s'allongea sur le matelas de feuillages qu'Anne leur avait préparé et tous l'imitèrent. David observa quelques instants les étoiles dont les constellations lui étaient inconnues et se dit que, peut-être à cette même heure, Mary-Margaret ou Emma en faisaient autant.