Chapitre 43 : Domaine de Phorcys – Campement – Jour 6

- N'y a-t-il rien que tu puisses faire pour lui venir en aide ?

- Tu dois être désespéré, pirate, pour me demander quelque chose !

La plaisanterie de Régina fit long feu et bien que ce ne soit pas dans sa nature, la Reine regretta immédiatement ses paroles maladroites. Emma n'allait pas bien, sa plaie s'était infectée durant la nuit et elle avait une forte fièvre. Au réveil, Killian, inquiet, avait demandé à Régina son secours.

- Je suis désolée, Crochet, j'ai déjà tout essayé hier mais ma magie est impuissante, comme celle de Circé. J'ai peur que cette infection soit incurable, tant que nous n'aurons pas trouvé l'antidote à cette blessure.

Emma avait tenu à se lever malgré son état et Circé essayait de lui administrer une tisane à base d'écorce de saule pour faire baisser la fièvre ainsi qu'un nouveau cataplasme. La sauveuse lui préféra le paracétamol qu'elle avait dans son sac mais elle savait que ça ne suffirait pas à la soigner et ses réserves étaient limitées.

Killian l'avait entendu gémir de douleur durant la nuit, quand les cauchemars dû à la fièvre l'empêchaient de garder le contrôle. Et cela l'inquiétait d'autant plus. Emma n'était pas du genre à se plaindre et la voir amoindri signifiait qu'elle était vraiment au plus mal. Crochet avait bien proposé à la sauveuse de se scinder en deux groupes, l'un qui resterait sur place et l'autre qui explorerait les environs pour mieux appréhender les lieux mais Emma avait refusé de façon catégorique et le pirate savait qu'il était inutile d'insister. Personne ne put la dissuader de reprendre la route et continuer de chercher David. Ainsi, au petit matin, après avoir levé leur campement, ils continuèrent leur chemin parcourant l'île en quête de leurs amis.

Emma essayait d'avancer sans traîner. Le médicament qu'elle avait pris avait fait diminuer la fièvre et elle se sentait en état de marcher malgré la douleur lancinante qui ne cessait jamais. Circé et Régina avaient pris la tête de leur petite colonne, Killian se tenait aux côtés d'Emma et Mary, non loin fermait la marche. Pour s'éviter de trop penser à la douleur, Swan essaya de se concentrer sur leur discussion de la veille. Quand, le soir précédent, Emma et Mary avaient parlé de leurs découvertes, ils avaient analysé tous ensemble les nouvelles informations. Contre toute attente la pirate n'était pas détentrice d'une, mais bien de deux des trois sésames des dieux. Et la question était de savoir lequel des trois vieillards s'était fait passer pour un simple artisan.

- Je suis catégorique, avait annoncé Bloody, ce n'était pas Phorcys ni Nérée qui m'a donné la carte et ce bracelet… Si c'est un des trois dieux de l'Atlantide, ça ne peut-être que Protée, d'autant qu'il s'agit certainement de sa clef.

- Pourquoi dans ce cas t'avoir caché la vérité ? Et comment était-il en possession d'une carte indiquant où trouver le narval en orichalque qui appartient à Nérée ? précisa Killian.

Ils avaient vite déduit à quel dieu était apparenté chacune des clefs. Nérée ne se déplaçait jamais sans sa longue canne en défense de narval, cette clef devait donc le représenter. Belle avait affirmé que Protée préférait la compagnie des phoques à celle des humains, ils en avaient donc conclu que la seconde clef était à lui. Quant à l'orichalque qui représentait Méduse ou un monstre marin lui ressemblant, cela ne pouvait que symboliser Phorcys.

- Vous semblez oublier que ce vieil artisan pouvait être n'importe qui, il n'est pas difficile de changer d'apparence quand on a des pouvoirs aussi puissants que ceux des dieux, renchérit Régina.

- D'autant qu'ils sont tous les trois experts en métamorphoses, compléta Circé.

Mary eut une mimique désabusée.

- Alors nous n'en savons pas plus. Quelqu'un m'a délibérément poussé sur les traces de l'Atlantide et a fait en sorte que j'ai en ma possession les deux objets en orichalque. Cela sonne comme un défi vis-à-vis de Phorcys et j'ai le sentiment d'avoir été manipulée pour parvenir à la cité engloutie avant lui.

- Le tout est de savoir dans quel but… Pourquoi t'avoir poussée dans cette quête, alors que toi-même ignorais tout de tes liens avec cette légende, reprit Emma.

La fin de la conversation les avait amenés à poser plus de questions qu'à trouver de réponses et la nuit était déjà bien avancée quand ils s'étaient couchés. Aujourd'hui, tout en posant machinalement un pied devant l'autre pour continuer sa marche d'un pas trainant, Emma s'évertuait à trouver des réponses. Nérée avait clairement évoqué le rôle que devait jouer Mary, il pouvait donc être l'instigateur de cette expédition à l'insu de tous. La sauveuse se dit que le dieu s'était bien joué d'eux en les envoyant dans une quête impossible pour les abandonner dans cet univers inconnu, aux mains de son frère maléfique.

Les questions se multipliaient dans son esprit et elle cherchait en vain la signification des quatre éléments. Dans un décor mouvant un vent frais vint cajoler son visage et elle appréciait l'air froid soufflé contre sa peau fiévreuse. Elle se surprit à ouvrir la bouche pour laisser le vent s'y engouffrer. La brise gagna en puissance et l'alizé se glissa dans ses cheveux, contre son corps, s'insinuant sous ses vêtements. Dans un geste instinctif, Emma ferma les yeux et ouvrit ses bras, le courant d'air se fit plus fort, plus enveloppant, plus caressant. Elle eut l'impression d'être soulevée du sol, emportée dans une douce torpeur qui lui offrait une légèreté aussi agréable que soudaine. C'était ça la clef de l'air : le vent, voler, comme un oiseau, être libre… Lorsqu'elle ouvrit les yeux le paysage autour d'elle n'avait plus rien à voir. Plus de forêt, plus de moiteur désagréable, plus de corps lourd qui lui faisait mal, plus de frisson, plus de douleur. Elle était libre, tout était nuageux aux alentours, lumineux et serein. Tout à coup, comme sortant des nuées, un homme lui fit face. Il était beau malgré son âge avancé et Emma lui sourit : elle l'avait reconnu, c'était Nérée. Il tenait toujours à sa main sa canne en défense de narval et la sauveuse aurait voulu avoir un peu de temps pour étudier cet objet à loisir. La voix puissante et posée du dieu la détourna de l'ivoire :

- Je te trouve enfin Emma… Le temps nous est compté. Tu dois m'écouter attentivement, il n'y a que toi qui puisses m'entendre. Régina n'a pas assez confiance en ses capacités pour accepter l'usage de la magie blanche, et Mary rejette encore ses pouvoirs. Quand à Circé, l'ensorcellement qu'elle a subi de la part de mon frère durant des millénaires la lie de trop près à Phorcys… Je sais que ton esprit est embrumé Emma mais tu dois m'écouter !

La sauveuse essayait de se concentrer sur les paroles du dieu mais la rapidité de son verbiage lui donnait le vertige. Elle aurait voulu lui dire de ralentir, de lui laisser le temps de saisir tous les mots, mais aucun son ne sortait de sa bouche… elle était comme muette.

- Ecoute-moi Emma ! Reprit le dieu d'un ton plus ferme, beaucoup de choses dépendent de toi. Phorcys me tient éloigné de vous et je ne peux pas vous aider autant que je l'avais prévu. Mary doit être très prudente et il faut vous méfier de tout. Mon frère a plus de pouvoir que je ne l'avais imaginé. Il compte utiliser Mary à ses fins. Tu dois la prévenir, Emma. Phorcys vous manipule, il veut que Mary ouvre les portes de l'Atlantide, il a le pouvoir de s'emparer de son titre de gardienne… Tu m'entends ? Emma ?...

Les paroles de Nérée n'étaient qu'un épais brouillard de mot qu'Emma essayait de déchiffrer. Elle avait conscience de l'importance du message mais tout était confus dans son esprit. Encore une fois, elle essaya de répondre au vieux Nérée mais rien de ce qu'elle parvenait à énoncer n'était cohérent.

- Emma ?... Je sais que tu m'entends, malgré le poison qui s'instille dans tes veines. Si je pouvais t'aider, je le ferais, malheureusement, Phorcys a bloqué tous mes pouvoirs. Mary a la capacité de te sauver mais il faut aussi la protéger. Dis à tes amis qu'ils doivent impérativement contacter Protée, mon autre frère. Tu as compris Emma ?

Quelques mots avaient percutés dans son délire : Mary pouvait l'aider, Protée devait venir, Nérée sans pouvoirs… Fière du résultat de son acharnement à lutter contre le brouillard qui obscurcissait son cerveau, Swan voulu l'exprimer à Nérée, mais sa bouche refusait toujours de fonctionner convenablement, dans un effort herculéen de concentration, elle parvint à articuler : « Contacter Protée… »

- Oui Emma, c'est ça ! Contactez Protée, il pourra vous aider.

Nérée semblait satisfait et encourageait Emma comme il l'aurait fait pour un enfant. Loin de s'en offusquer, la blonde était heureuse d'avoir comblé la demande du dieu.

- Je dois partir Sauveuse, j'ai déjà trop puisé dans tes réserves d'énergie. Continue de lutter Emma, tant que tu ne céderas pas, tu garderas une part de toi que Phorcys ne pourra pas atteindre, repose toi sur tes amis, ils sont ta plus grande force.

Cette fois, la jeune femme n'avait pas saisi le sens des paroles de Nérée mais avant qu'elle ait pu lui faire un signe, il avait disparu dans une brume légère et son image s'était dissipée. Un nouveau vertige l'envahie. Tout autour d'elle semblait se mouvoir de plus en plus vite, et cette fois elle ne volait plus, elle tombait. Elle ferma les yeux et les ténèbres l'envahirent.

- Swan ? Réponds-moi s'il te plait… Emma ?

Lorsqu'elle rouvrit les yeux, Killian était penché sur elle, ses grands yeux bleus semblaient désemparés. De nouveau elle perçut la fièvre et la douleur. Elle était allongée et la tête lui tournait.

- Tu es tombée, expliqua Killian. Tu marchais et d'un seul coup tu as perdu connaissance. Cela fait plusieurs minutes que j'essaie de te réveiller. Comment te sens-tu ?

La question n'était pas dénuée d'intérêt et la première idée de la jeune blonde fût de rassurer le pirate, mais elle se souvint qu'elle devait transmettre le message de Nérée. Elle se concentra et dit aussi distinctement que ses facultés le lui permettaient :

- Il faut contacter Protée… Mary…ses pouvoirs… Attention Phorcys… il veut… Atlantide…Contacter Protée… Il faut… les clefs…

Crochet soutenait Emma et avait glissé son bras gauche derrière la nuque de la jeune femme. Il posa sa main sur le front de la sauveuse et se tourna vers ses autres compagnes, toutes penchées au-dessus de son épaule pour observer la jeune femme :

- Par tous les diables, elle délire. La fièvre s'est accentuée. Nous n'aurions pas dû marcher, elle n'est pas assez forte. Il faut faire baisser cette damnée fièvre et la laisser se reposer. Hors de question qu'elle continue.

Circé se baissa à son tour et posa ses mains graciles sur le front d'Emma. Encore une fois elle essaya l'usage de la magie pour soigner la sauveuse mais sans plus de succès qu'auparavant. Puis, elle souleva le bandage qui recouvrait la blessure de Swan : malgré tous les soins prodigués, la plaie s'était infectée et les chairs purulentes refusaient toute forme de cicatrisation.

- Cette blessure est encore plus grave que ce que j'avais craint, informa la magicienne. Nous seulement nous ne pouvons pas la soigner avec des sortilèges, mais elle anéantit toute forme de magie…

- Qu'est-ce que ça veut dire ? S'irrita Crochet, que l'impuissance face au mal qui rongeait Emma, rendait irascible.

L'envouteuse reprit avec douceur :

- Emma est la sauveuse, la magie blanche coule dans ses veines, cela fait partie de son identité, de son être profond, de son essence…

Killian observait la magicienne avec de grand yeux écarquillés, sa colère faisait place à un immense vide béant, mais il voulait être sûr d'avoir bien compris, d'une voix brisée il demanda :

- Et ?...

Circé soupira mais continua sur le même ton doux et posé :

- Et la blessure d'Emma annihile la magie, elle la pompe de son corps pour la détruire… La sauveuse perd la quintessence même de son existence.

- Elle se meurt ? Parvint à articuler Mary.

Cette fois c'est Régina qui prit la parole. La Reine avait un visage aux traits tirés. Elle aussi semblait anéantie par ces révélations.

- Non, pas au sens littéral, mais elle se vide de sa substance. Pour reprendre l'expression de Phorcys, quand la blessure d'Enyo aura fini son œuvre, Emma ne sera plus qu'une coquille vide…

- Il le savait… Ce démon savait ce qui allait lui arriver.

Le pirate avait un regard flamboyant de colère et la crispation de ses mâchoires lui donnait un air peu engageant. Son attitude alors n'était pas sans rappeler le pirate sanguinaire qu'il avait pu être autrefois. Mais lorsque ses prunelles se tournèrent vers Emma, son expression changea instantanément et les traits de son visage s'adoucirent pour ne laisser percer que les craintes qui l'assaillaient.

- Il y a forcément quelque chose que nous pouvons faire. Il doit exister un moyen de la sauver, avança Killian qui refusait de perdre espoir.

Circé ne dit pas un mot mais Régina refusait, elle aussi, de s'avouer vaincu. L'espace d'une seconde, elle eût une pensée pour son ancienne ennemie qui avait empoisonné toute son existence avec son sempiternel espoir, aujourd'hui, c'est elle qui parlerait comme Blanche-Neige :

- Oui Crochet, il doit forcément exister un moyen, et nous allons le trouver. N'est-ce pas ?

Le regard noir que la Reine jeta à Circé ne laissait place à aucune forme de négation.

- Je ferai tout pour t'aider à trouver majesté. Nous connaissons assez bien la magie toi et moi pour savoir que tout sortilège a son contre sort, c'est l'équilibre même de la magie… Il suffit juste de trouver ce que ça peut-être.