Chapitre 44 : Domaine de Phorcys – Colline – Jour 6

Ils avaient repris la route, au petit matin, abandonnant leur campement et effaçant, autant que possible toute trace de leur passage. D'humeur toujours aussi désinvolte, Aël les menait d'un pas sûr vers la porte qu'il avait franchi pour arriver sur cette l'île. Anne se tenait auprès de lui et bavardait joyeusement avec le garçon, David suivait, quelques mètres derrière et Jack fermait la marche.

Cela faisait plusieurs heures qu'ils avançaient dans la forêt dense et malgré la chaleur moite de ce climat tropical, personne ne se plaignait. David se demanda si Phorcys avait envoyé des hommes à leur poursuite. Il ignorait toujours pourquoi le dieu l'avait enlevé mais il semblait évident que le vieillard sans âge n'aurait pas agi ainsi s'il n'avait eu un but bien précis. Raison de plus pour s'étonner de n'avoir vu encore aucun homme à leur recherche : soit les sbires de Phorcys cherchaient du mauvais côté de l'île, soit le dieu ne voulait pas vraiment les retrouver.

- C'était ici…

Aël s'était arrêté et désignait de son bras un énorme rocher au pied d'une colline. David leva les yeux et vit que le tertre avait tout au plus une centaine de mètres de hauteur. En bas le rocher aurait pu ressembler à l'entrée d'une excavation… si elle avait été creusée, ce qui n'était pas le cas.

- Comment ça ici ? interrogea Bonny, je ne vois rien.

- La porte a disparu, précisa Aël.

Le garçon avait perdu de sa morgue habituelle et du regard chercha à savoir s'il ne s'était pas trompé de lieu. Un rapide coup d'œil alentour lui confirma qu'il était bien au bon endroit.

- La porte était ici, enfin, dans un souterrain, derrière ce rocher… je ne comprends pas.

Il approcha ses mains de la pierre et chercha un interstice dans la roche qui pouvait expliquer que l'entrée soit bouchée. Après plusieurs minutes à glisser ses doigts dans chaque recoin, à s'en user les ongles, il dut admettre qu'il faisait fausse route. L'air dépité, il répéta :

- Je ne comprends pas…

- Tu es bien sûr que c'était ici ? Demanda le Rouge en s'approchant.

- Et bien, je croyais, oui. C'est la même butte, le même rocher, sauf qu'à présent il est fermé…

Anne observa le garçon un instant. Lui d'habitude plein d'entrain semblait avoir perdu tout sens de l'initiative. Elle ne doutait pas de sa bonne foi et imputait plutôt à la magie de Phorcys cette mauvaise plaisanterie. D'une voix résolue elle proposa :

- Et si nous faisions le tour de cette colline, peut-être trouverons nous une explication au mystère de cette porte !

Le Rouge tira son épée et s'en servit de machette pour ouvrir la voie à travers la végétation dense. Ils marchèrent un moment parmi les plantes humides. La colline était plus large que le Prince ne l'aurait pensé et la jungle leur barrait le passage. David avait sorti sa lame et aidait le colosse à ouvrir une brèche dans la flore luxuriante. A force de frapper contre tiges et branchages, ils perdirent le sens de l'orientation et la surprise les saisit lorsqu'ils arrivèrent à une grande allée dégagée à travers la jungle. Ils s'arrêtèrent un instant pour reprendre leur souffle et ranger leurs épées.

- Qu'est-ce-que c'est que ça ? marmonna le Rouge.

David jeta un œil tout autour de lui. Il y avait des traces d'une lointaine activité humaine, les ruines de murets ou d'anciens bâtiments les entouraient et l'allée sur laquelle ils se tenaient avait autrefois été pavée.

- On dirait une ancienne cité de l'antiquité, dit le Prince.

- Vous croyez que c'est l'Atlantide ? Interrogea Aël plein d'un nouvel espoir.

- Nous allons bientôt le savoir, répondit Anne en reprenant sa marche.

Ils avancèrent prudemment sur l'avenue dallée et passèrent sous une arche dont la structure délabrée laissait entrevoir les vestiges d'une grande richesse architecturale. Leur pas les menèrent jusqu'aux restes d'une place, probablement l'agora du village. Il semblait évident que cette cité datait de l'antiquité, tout dans sa disposition le rappelait et David en eut la certitude lorsqu'il vit l'énorme porte de ce qui ressemblait à un temple grec. Il était entouré de colonnes de marbres, encore debout et en relativement bon état. Pour en atteindre le porche, un grand escalier tout autour du bâtiment, faisait face aux arrivants avec de chaque côté des statues de personnalités grecques. Le Prince n'était pas assez féru de mythologie pour les reconnaitre, mais Aël en désigna certaines :

- Voici Zeus, le maître des dieux et son frère Poséidon. Ici c'est Hermès, le messager, je crois…

Anne lorgna vers le fronton du temple et surtout vers la lourde porte en pierre qui en gardait l'entrée. Elle dit à l'attention du jeune homme :

- Et ça dis-moi, est-ce la porte que tu cherchais ? Celle par laquelle tu es arrivé sur cette île ?

- Absolument pas. Rien à voir, je suis formel.

Pendant qu'Aël lui répondait, la pirate avait franchi les marches et regardait de plus près l'ouverture en question, les trois hommes s'approchèrent à leur tour.

- Regardez, dit la pirate en désignant trois logements sur la porte, je gage qu'il s'agit de l'emplacement des clefs. Je pense, mes amis, que nous venons de découvrir la légendaire porte de l'Atlantide !

Dans un silence contemplatif, ils observèrent leur précieuse découverte.
David s'approcha à son tour et regarda la porte de plus près.

- Cet emplacement, dit-il en désignant un espace dans l'imposante porte de pierre, est sans aucun doute dédié à la clef en forme de narval, le pictogramme au-dessus en atteste. En revanche, pour ce qui est des deux autres… Là on dirait un phoque, et là…

- Un sirène peut-être, suggéra Rakham qui s'était rapproché.

- Non, trancha Charmant, on dirait plutôt un monstre marin avec une queue de poisson et des serpents sur la tête…

- Qui y a-t-il mon Prince, ça te rappelle quelque chose ?

Bonny s'était placée derrière lui et elle observait attentivement le dessin taillé dans la pierre, tandis que le visage de David s'éclairait sous le coup d'une révélation :

- Oui, je connais cette créature, c'est Méduse dont le simple regard peut pétrifier un homme… Je l'ai déjà rencontrée et… c'est Blanche Neige, ma femme, qui l'a tuée…

- Eh bien, on ne fait pas dans la dentelle dans ta famille !

- Attention !

La voix d'Aël venait de rompre leur discussion et lorsqu'ils se tournèrent, David et Anne virent des hommes armés se diriger au pied du temple. Aël avait déjà saisit son arc mais il n'eut pas le temps de décocher qu'un des hommes d'arme lui assena un solide coup contre le crâne avec le pommeau de son épée. Le garçon s'effondra. Jack avait dégainé son sabre et se jeta dans la mêlée en hurlant. Passé un instant de stupeur, Charmant et Bonny tirèrent leurs épées au clair et descendirent quatre à quatre les marches de l'escalier qui les séparaient de leurs assaillants. Ils étaient nombreux, mais dans la cohue, David n'aurait su dire combien. Il ferrailla avec aisance et rapidité et le cliquetis des armes autour de lui indiquait clairement que ces compagnons en faisaient autant. Trois adversaires lui faisait face, il ne pouvait distinguer leurs visages cachés sous un heaume qui leur couvrait le front, le nez et les joues, mais leurs cuirasses et leurs tuniques ne laissaient pas de doutes, c'était des hommes de Phorcys.

La bataille faisait rage, les combattants s'étaient peu à peu éloignés les uns des autres. Dans la confusion, David entendait toujours les rugissements de Rakham et il pensa qu'il n'aurait pas souhaité affronté le colosse lorsqu'il était en colère, il se surprit presque à plaindre les adversaires du géant !

Malgré l'infériorité numérique, le Prince eut le sentiment qu'ils parvenaient à prendre l'avantage. Les soldats n'étaient pas très virulents et lorsqu'il mit le second de ses adversaires hors d'état de nuire, le troisième détala comme un lapin en emmenant son comparse sonné. Autour de lui, Anne menait la vie dure à un pauvre bougre qui ne faisait que parer les coups sans parvenir à prendre l'offensive et les reîtres qui s'opposaient à Jack se tenaient tous à une distance raisonnable des moulinets de son arme. Sur un signe de leur chef, ils battirent en retraite et déguerpir comme une volée de moineaux.

- Pas de mal ? Demanda David en regardant ses camarades.

- Pfff, soupira le Rouge, même pas fichus de mener un combat jusqu'au bout ! Je me demande bien pourquoi ils nous ont attaqués si c'est pour s'enfuir aux premiers coups !

Le géant était visiblement frustré de la fin de cette escarmouche qu'il aurait voulue plus épique, mais David n'y trouvait rien à redire, ils s'en étaient bien sortis et c'était le principal.

- Où est Aël ? Demanda Bonny

Les deux hommes tournèrent immédiatement la tête vers l'endroit où leur jeune ami s'était évanoui au début de l'assaut, mais il avait disparu.

- Partons à sa recherche, décida Anne, Jack vas vers la gauche, David, prend en face !

Ils coururent chacun de leur côté. David s'avança vers les ruines de l'antique cité, il ne vit rien, aucune trace d'Aël. Il continuait de chercher lorsqu'il entendit Bonny crier :

- Par ici, je l'ai trouvé !

Au son de sa voix, la pirate n'était pas loin et David ne sentit pas d'inquiétude dans son appel. Il se précipita malgré tout dans la direction qu'elle avait prise, suivit de près par le Rouge. Quand ils arrivèrent, Anne se tenait auprès du jeune homme qui, bien que se tenant la tête, avait un sourire goguenard. Il dit d'une voix enjouée :

- Ne vous inquiétez pas, tout va bien ! Lorsque j'ai repris connaissance j'ai vu un des hommes s'enfuir, il tenait quelque chose dans la main qu'il cherchait manifestement à cacher. Je l'ai poursuivi et j'ai réussi à le rattraper. Nous nous sommes battus et lorsqu'il a entendu ses camarades s'enfuir, il a préféré se sauver lui aussi.

- Tu n'as rien ? Demanda Bonny.

Elle s'approcha, voulant jeter un œil au cuir chevelu du garçon. Mais Aël esquiva sa sollicitude en lui disant :

- Ce n'est rien, juste une grosse bosse ! Mais j'ai quelque chose qui pourrait vous intéresser… J'ai réussi à voler l'objet que l'homme gardait si précieusement…

Le Prince et les deux capitaines attendaient sans mot dire la suite. Aël ouvrit la paume de sa main pour y dévoiler un bijou. Un s'agissait d'un collier. La chaine, en or, était finement ciselée mais ce qui était plus extraordinaire, c'était le pendentif qui y était attaché. David le prit dans sa main pour le regarder de plus près. Il s'agissait d'une créature marine à la queue de poisson, au corps de femme, dont la tête était couverte de serpents ondulants qui ouvraient de larges gueules effrayantes et dont le regard était terrifiant. David leva les yeux vers ses camarades et ne dit qu'un mot :

- Méduse.