Chapitre 48 : Domaine de Phorcys – Campement – Jour 8
Les journées étaient passées au rythme lent des heures qui s'écoulent, minutes par minutes, secondes par secondes. Ces moments d'apaisement auraient pu leur être profitables, si seulement la situation avait été différente. Mais l'angoisse les tenait de toute part. Non seulement Régina et Circé n'avaient pas réapparues, mais le mal qui rongeait Emma gagnait du terrain. La sauveuse n'avait presque plus de fièvre, mais elle somnolait la plupart du temps et lors de ses phases d'éveil elle était hébétée, muette et apathique, et se contentait de faire ce qu'on lui demandait. Son regard semblait transparent et vide et elle ressemblait à un pantin à peine capable de s'articuler. Par moment cependant Killian la voyait se battre intérieurement, il voyait dans son regard qu'elle était encore là et qu'elle luttait et la voir ainsi le rendait fou.
Mary avait passé une bonne partie de la journée seule, à tenter de trouver la réponse aux énigmes des éléments. Refusant de lui imposer leur compagnie, Anne et Rakham s'occupaient du campement et David relayait Crochet auprès d'Emma. Aël les avait laissés une bonne partie de la journée pour chasser avec son arc et des flèches qu'il avait pris le temps d'améliorer. Il était revenu en fin d'après-midi sa gibecière garnie de gibier, de baies et de noix qui assureraient un repas pour tout le monde. Il déposa au camp le fruit de son labeur et repartit vers la petite retraite où Mary s'isolait du groupe.
Le campement était installé contre un rocher qui les protégeait du vent et d'où jaillissait une rivière souterraine. C'était une petite clairière relativement accueillante qui offrait l'eau et un confort relatif mais appréciable en pleine jungle. Mary avait pris l'habitude de se réfugier un peu à l'écart sur un monticule qui lui permettait de voir l'océan au loin. A vol d'oiseau, la mer n'était qu'à quelques encablures, mais à travers la jungle il fallait compter deux bonnes heures de marches pour la rejoindre. Régina et Circé étaient là-bas à attendre l'aide hypothétique d'un dieu ermite…
Le bruissement du feuillage lui fit tourner la tête, c'était Aël qui venait la rejoindre. Depuis qu'il l'avait retrouvé, le garçon était au petit soin avec elle. Il s'était excusé mille fois de l'avoir laissée dans la caverne des Grées et bien qu'elle lui assure qu'elle comprenait et qu'elle savait qu'il n'aurait rien pu faire de plus, il tenait absolument à se racheter.
Ce garçon l'intriguait. Son assurance était surprenante pour son âge et ses attitudes semblaient appartenir à un homme d'expérience. Elle aimait le regarder en catimini. Bien qu'il soit encore jeune, c'était déjà un bel homme avec un de ces charmes simples et faussement négligé qui lui donnait un air à la fois espiègle et audacieux. S'il avait été plus âgé il aurait pu être son amant.
- Alors Mary, tu as une idée ?
- Une idée ? Interrogea la jeune femme sans comprendre.
- Pour ce que représente chacun des éléments, tu as une idée ?
- Non, rien du tout. Ça me semble être une énigme impossible à résoudre.
La réponse était invariablement la même depuis deux jours. Mary Read avait beau se creuser la tête elle ne trouvait pas. Bien sûr, pour chacun des éléments, elle s'était fait une liste de mots, de détails de sa vie, d'objets ou de personnes qui pouvaient correspondre à l'idée qu'elle s'en faisait mais comment savoir lequel était juste. Aël vint s'asseoir à ses côtés sans y avoir été invité, avec son aisance habituelle.
- David pense que l'orichalque représente la terre, tu crois que c'est le cas ?
- Oui. Au moins pour cet élément là les choses me paraissent évidentes, je ne vois rien d'autre qui pourrait me correspondre.
- Il ne te reste plus que trois clefs à trouver alors ! dit le garçon d'un air enthousiaste.
Mary ne put s'empêcher de lui sourire, son optimisme était contagieux et elle essaya, comme lui, de voir les choses du bon côté. Cela lui rappela les paroles d'Emma, avant qu'elle ne succombe aux affres de la maladie. La sauveuse avait essayé de lui donner confiance en elle et de l'inciter à accepter ses nouveaux pouvoirs. Elle était la gardienne de l'Atlantide, elle n'en doutait plus maintenant, mais elle ne savait pas d'où lui venait ce titre. La seule certitude c'est qu'elle était apparentée à un dieu. Elle avait rencontré deux d'entre eux : Nérée et Phorcys et aucun des deux lui avait manifesté d'attachement particulier. Etait-elle la fille de Protée le dieu mystérieux ? Tous ces questionnements lui donnaient la nausée, mais elle savait avoir un avantage à présent : Phorcys ne possédait plus sa clef en orichalque. D'un geste elle caressa le pendentif en forme de monstre marin qu'elle portait à son cou. Elle détenait les trois clefs. ça ne lui était sans doute pas indispensable pour ouvrir les portes de l'Atlantide, mais une chose était sûre : elle était la seule gardienne qui avait la possibilité de le faire.
- Tu m'as déjà dit ce à quoi tu pensais pour le feu. As-tu réfléchi à ce que pouvait représenter l'eau et l'air ?
Aël venait de tirer Mary de ses songes. Le garçon la regardait tendrement, l'incitant à parler.
- Oui, avoua Mary. Mais sans grand succès j'en ai peur. L'eau devrait être beaucoup plus facile à trouver pour moi… J'ai passé quasiment toute ma vie sur les océans. Peut-être que c'est tout simplement de l'eau salée…
Aël se tourna vers Bloody et lui adressa une grimace en fronçant le nez, sans un mot. La belle brune fit une moue contrariée, elle poursuivit :
- Tu crois que ce serait trop simple comme solution ?…
Aël acquiesça d'un signe de tête sans toutefois parler. Il l'incitait à continuer ses réflexions.
- Tu as raison bien-sûr… Alors quoi ? Si l'eau n'est pas l'océan, qu'est-ce-que c'est ? Pour moi l'eau c'est l'aventure, mon foyer, un refuge au départ quand j'ai quitté ma vie sur terre, puis, par la suite, la conviction que je ne pouvais pas être heureuse ailleurs. Depuis que je suis sur le Revenge, je sais que je suis à ma place…
Bloody s'était tue. Elle avait toujours du mal à comprendre pourquoi elle arrivait à se confier aussi facilement à Aël. La seule autre personne auprès de qui elle parvenait à s'abandonner ainsi c'était Crochet. Elle ne pouvait nier que le gamin ressemblait au pirate avec ses cheveux bruns ébouriffés, son air confiant et ses grands yeux bleus.
- Continue, dit-il, je suis sûr que tu tiens quelque chose.
Elle posa ses yeux turquoise sur ceux plus bleu d'Aël et le regard qu'ils échangèrent était profond et sincère. Elle continua de laisser dériver ses réflexions à voix haute :
- D'accord, concéda-t-elle. Alors j'aime la mer pour la vie qu'elle m'apporte. J'ai trouvé mon chez moi sur le Revenge avec mes amis. Je suis sûre que j'étais née pour vivre sur les flots. C'est Anne et Jack qui m'ont appris à fendre les vagues comme personne à me repérer même en pleine mer. Toutes les personnes que j'aime sont liées à l'océan… Tous ceux en qui j'ai confiance, mes capitaines, Killian…
- Tu l'aimes bien.
Ce n'était pas une question. Le jeune homme avait pris un air contrarié et regardait loin devant lui. Mary l'observa, amusée :
- Tu es jaloux !
- Je ne suis absolument pas jaloux… Même si je sais que tu as un faible pour les beaux bruns ténébreux comme moi, dit-il en lui offrant son plus beau sourire.
- Tu es impossible !
C'était vrai, le garçon parvenait à la déstabiliser du haut de son jeune âge et cela avait le don de l'agacer prodigieusement par moment, d'autant qu'à présent il riait à gorge déployée de l'exaspération qu'il avait suscitée chez Bloody. Mais elle finit par soupirer et se détendre, la légèreté d'Aël était, encore une fois, contagieuse et elle apportait une touche de fraîcheur que Mary apprécia.
- Je pense que tu es sur la bonne voie Mary : tes capitaines, le Revenge, la confiance que l'océan t'inspire…
- Oui, je ne vois pas vraiment ce que l'eau peut représenter de plus fort pour moi.
- Et bien tu vois, tu as avancé aujourd'hui ! Je suis sûr que tout finira par s'éclairer. Viens, allons retrouver les autres, un bon repas nous attend ce soir.
D'un bond souple et léger il sauta de leur promontoire et tendit sa main à Mary qui s'en saisit pour descendre à son tour. Aël voulait jouer les gentlemen et elle trouva ça touchant.
Lorsqu'ils arrivèrent au camp, un faible feu finissait de se consumer et une bonne odeur de viande grillée les accueillit. Mary constata qu'Emma était réveillée, elle avait pris place autour du foyer, assise sur un rondin de bois et à la voir ainsi, Bloody eût presque l'espoir qu'elle allait mieux. Hélas, un simple regard vers Killian lui suffit pour comprendre que ce n'était pas le cas. La jolie blonde se vidait de sa substance et l'issue semblait inexorable : « une coquille vide » avait dit Phorcys. Elle s'approcha du pirate et lui dit à mi-voix :
- Comment va-t-elle ?
Le visage de Killian était creusé par l'inquiétude, il répondit :
- Elle n'a plus de fièvre et reste éveillée plus longtemps, si l'on peut appeler ça éveillée. Comme tu vois elle reste là, obéit à des ordres simples mais ne prend aucune initiative. J'ai l'impression qu'elle est définitivement perdue dans les limbes de son esprit et que seul son corps agit encore mécaniquement.
- Des nouvelles de Régina et Circé ?
- Non, aucune. Mais j'envisage de partir les retrouver pour en avoir. Cette absence m'inquiète et je voudrais être sûr qu'il ne leur est rien arrivé.
- Je viens avec toi.
- Non, c'est trop dangereux. Et puis, tu as tes propres problèmes à gérer, tu dois trouver les clefs… Quant à moi, Rakham ou Anne peuvent m'accompagner au besoin.
- Ce n'était pas une question mon beau capitaine, et je ne te demande pas la permission. Je viens avec toi.
- Mary, je préfère que tu restes ici et…
Mais Killian fut interrompu par Aël qui dit d'une voix forte :
- Je vous accompagne.
- Non !
Pour le coup, Mary et Crochet avaient répondu d'une même voix. Killian n'avait aucune envie de se voir imposer ce gamin effronté. Cette expédition était son idée. Il avait même envisagé dans un premier temps de s'y rendre seul, sans informer personne. Il s'était cependant ravisé, estimant plus judicieux d'en discuter avec les autres, même s'il se doutait que ses amis s'y opposeraient. Quoiqu'il en soit, il partirait. Il avait besoin de souffler et de se sentir utile. Mais, hors de question d'emmener avec lui ce garçon encombrant et mal élevé.
- Nous n'en avons pas pour longtemps, si nous partons maintenant nous arriverons avant la nuit et nous serons de retour dès demain. Toi et les autres vous restez au camp, lui expliqua Mary.
Aël prit un air buté mais ne dit rien. Il avait dû comprendre qu'il était inutile d'insister, et Crochet le comprit aussi : Mary ne céderait pas.
Ils s'approchèrent tous trois du foyer et chacun prit place pour profiter du repas. David était aux côtés d'Emma et l'encourageait à manger. La jeune femme obéissait sans plaisir. Il était difficile de la voir ainsi et Killian avait aussi pris la décision de partir pour soustraire de sa vue la déchéance de la sauveuse.
Ils mastiquèrent en silence pendant quelques instants, puis, Killian exposa son projet. Malgré quelques réticences, et contre toute attente, les autres consentirent à son idée. Cet immobilisme pesait à tout le monde et avoir des nouvelles des deux magiciennes les rassureraient, voire leur redonnerait un peu d'espoir. Etant prêt à partir, Killian s'approcha d'Emma et la mena un peu à l'écart du groupe. Dans un geste tendre il prit dans sa main unique celle inanimée de la sauveuse et lui dit :
- Je sais que tu es toujours là Swan, quelque part… Alors je t'en prie, continue de te battre. Je vais partir quelques heures, voir si Régina et Circé ont pu trouver Protée. Nous te ramènerons le dieu, il te sauvera. Tu comprends ce que je te dis Emma ?
Le regard vide et absent de la jeune femme ne découragea pas le pirate qui continua :
- Je ne t'abandonne pas Swan, je vais revenir. Je te le promets. Nous allons te sauver et quitter cette maudite île.
Là-dessus, dans un geste tendre il lui embrassa le front et, la tenant toujours par la main, l'aida à s'installer sur sa couchette. Mary l'attendait, un peu à l'écart, et sans trainer davantage ils prirent le chemin de la plage.
