Chapitre 49 : Domaine de Phorcys – Plage – Jour 8
Cela faisait maintenant quarante-huit heures qu'elles attendaient et la patience de Régina était mise à rude épreuve. Jamais de sa vie elle ne s'était à ce point sentit dépendante de quelqu'un. Et savoir que ce quelqu'un était Ariel ne faisait qu'accentuer son irritabilité et sa frustration.
Elle avait fini par se convaincre que la sirène n'avait pas menti et qu'elle reviendrait comme promis… Et les héros avaient toujours cette fâcheuse tendance à tenir leurs promesses ! Mais, son retard signifiait qu'Ariel avait du mal à dénicher cette fichue divinité se prenant pour un phoque, et l'attente en devenait plus insupportable encore.
Bien que d'un naturel plus calme et posé, Circé aussi s'impatientait. Cette recherche de Protée était basée sur les dires d'une personne délirante et peut-être s'étaient-elles tout simplement fourvoyées dans cette quête aussi vaine que stérile. Emma n'avait plus toute sa tête lorsqu'elle les avait envoyées à la recherche du dieu et il était fort à craindre qu'elles ne perdent tout simplement leur temps.
La soirée touchait à sa fin et les deux magiciennes s'imaginaient passer leur troisième nuit sur la plage quand un mouvement inhabituel dans l'eau leur fit relever la tête. D'un regard empli d'espoir elles scrutèrent l'océan plusieurs minutes dans un silence presque religieux. Régina était prête à admettre qu'une fois de plus elle avait cru en vain à l'arrivée de la sirène quand une tête émergea des flots. Ariel se trouvait face à elle, l'air épuisée et abattue. A sa suite, un homme apparut dans un mouvement de vague. L'eau vint le porter jusqu'à la plage où il posa un pied puis l'autre dans un mouvement pesant.
- Voilà, dit-il, je suis venu à vous. J'ai traversé la moitié des mers sur l'insistance de cette sirène, pour entendre ce que vous avez à me dire, je vous écoute.
Ariel quitta l'élément liquide à son tour et se posta un peu en retrait, s'assit sur un rocher et reprit son souffle. D'un regard, Régina la remercia tandis que Circé d'adressait au dieu.
- Je te salue Protée et je te remercie d'être venu jusqu'à nous. Je me nomme Circé, si nous avons cherché à te rencontrer c'est parce que nous avons besoin d'aide et que tu es…
- Je connais la raison de votre appel et je sais qui vous êtes. Comme je l'ai dit à cette entêtée petite sirène, tout ceci n'est pas mon affaire. Depuis toujours Phorcys convoite l'Atlantide et les dieux de l'Olympe ont fait en sorte de la protéger. J'ai confiance en leur jugement. Je n'ai pas à intervenir.
- Mais aujourd'hui Phorcys est en train de mettre tout en place pour détruire les océans, s'indigna Régina. C'est l'affaire de tous et c'est maintenant qu'il faut l'arrêter. Quand il aura anéanti la moitié des univers, il sera trop tard.
Le vieillard se tourna vers la reine. Dans les dernières lueurs du jour, elle put voir à quel point il était différent de ses deux frères. Il semblait plus vieux et il était sans conteste le plus petit des trois. D'une allure courtaude et râblée, il n'avait, physiquement rien de divin. Ses longs cheveux étaient d'un gris jauni et il portait une moustache fournie. Il avait un visage rond aux joues tombantes et rosées et un regard aux prunelles sombres. Ses vêtements étaient simple, composés d'une toge sans couleur, retenue à la taille et de sandales en cuir souple. Peu enclin à en dire plus que nécessaire, il parlait à mots comptés.
- Je connais l'avenir, Régina et c'est un fardeau lourd à porter. Il n'y a rien que nous ne puissions faire pour arrêter mon frère.
La reine haussa le ton. Ce vieil entêté, aux propos résignés, la faisait sortir de ses gonds :
- L'avenir est constitué de nombreuses voies et elles ne sont pas immuables. Un simple élément peut le faire bifurquer, vous le savez… Nérée nous a envoyé jusqu'ici pour arrêter votre frère tyrannique. Un peu d'aide de votre part ne serait pas malvenue.
- Nérée s'est encore mêlé de ce qui ne le regardait pas, rétorqua le dieu. Lui et Phorcys se sont toujours affrontés. Ce sont les dieux qui doivent intervenir, pas nous.
- Vous êtes un dieu ! S'emporta la reine. Ceux de l'Olympe ont d'autres chats à fouetter, l'Atlantide est sous votre responsabilité.
Protée ne se laissait pas impressionner par l'impulsivité de Régina, mais Circé choisit tout de même d'intervenir pour tempérer la conversation.
- L'Atlantide a déjà sombré une fois et ton inaction n'y a pas été étrangère. Zeus et Poséidon sont intervenus en dernier recours pour rétablir l'ordre et donner à d'éventuels gardiens le pouvoir d'agir… Crois-tu vraiment qu'ils arrêteront Phorcys une seconde fois quand toi-même tu refuses ton aide ?
- Tu ne sais rien de l'avenir Circé, moi je le connais.
- Tes frères aussi et cela ne les empêche pas l'un et l'autre d'agir pour influencer ce qu'il doit advenir. Rien n'est jamais totalement figé, tu le sais. L'avenir est changeant et chaque action, chaque décision, aussi tenue soit-elle, peut le faire basculer… Y compris la décision que tu pourrais prendre, maintenant.
De sa voix suave et chantante, l'envoûteuse essayait de convaincre le dieu mais le vieillard ne cédait pas.
- Cela ne me regarde pas, s'obstina-t-il. Je ne suis venu que parce que cette sirène ne m'aurait pas laissé tranquille sans cela. Maintenant que vous connaissez ma décision, je vous conseille de cesser de m'importuner.
Régina s'emporta, lâchant la bonde à sa colère :
- Ce vieillard est plus fermé qu'une huitre ! Le monde pourrait s'écrouler autour de lui qu'il ne bougerait pas le petit doigt malgré tous ses pouvoirs. Et si vos précieux phoques étaient en danger, que feriez-vous ?
Protée se redressa et sembla d'un coup beaucoup plus grand. Il ne haussa pas le ton mais sa voix prit une teinte sourde et profonde dont la fréquence sonore faisait vibrer l'air tout autour.
- Les animaux, quels qu'ils soient, n'ont rien à voir avec la folie de mes frères ou des hommes, ils n'ont pas à subir les conséquences des actions des uns ou des autres.
Régina refusa de se laisser impressionner par Protée, elle décida de tenter son va-tout et de pousser le vieil homme dans ses derniers retranchements :
- Parce que vous croyez qu'ils échapperont au désastre ! Que vous dit l'avenir à leur sujet ?
Protée resta muet un instant sans toutefois quitter la reine des yeux. Puis sa stature reprit son apparence originelle et sa voix, son intonation habituelle. Tout en secouant la tête en signe d'impuissance il répondit :
- Je ne peux pas changer l'avenir, même pour eux.
Régina en fut suffoquée de saisissement. Ce dieu était la personnification même de la lâcheté à son sens, et elle ne supportait pas ce trait de caractère, surtout de la part d'une entité ayant autant de pouvoirs. Elle allait exploser mais Circé intervint à son tour, plus posée :
- Tu vas donc laisser la gardienne se débrouiller seule… Même s'il s'agit de ta propre fille, ou de ta descendance ?
L'espace d'un instant, Régina perçut le doute dans le regard de Protée. Le dieu ignorait donc qu'il y avait une gardienne, elle réfléchit tout haut :
- Je comprends mieux : quand Zeus a créé le rôle des gardiens de l'Atlantide, il a fait en sorte que les trois vieillards de la mer n'aient aucun pouvoir sur eux et donc ne puisse pas voir leur avenir. Vous ne savez donc rien de la gardienne… Vous ignorez jusqu'à son existence… tant qu'elle ne s'est pas dévoilée à vous.
Le ton de Protée s'adoucit encore quand il répondit :
- C'est exact. La seule chose que je sais avec certitude, c'est que cette gardienne, si elle existe, ne peut être ma descendance, j'ai veillé à ne jamais engendrer d'enfant.
- Ça explique mieux votre intérêt pour les animaux, ajouta en aparté Régina, caustique.
Ariel et Circé tournèrent la tête vers la reine, outrées. La magicienne reprit cependant à l'attention de Protée :
- Il existe au moins une gardienne, qui ne sait rien de sa naissance mais qui se retrouve aujourd'hui avec la mission de sauver le monde des flots. Phorcys cherche à la tuer et nous à l'aider… Dans quel camp es-tu ?
- Aucun, répondit le dieu sans ambages.
- L'heure n'est plus à l'hésitation ni à la neutralité. De nombreuses vies sont en jeu, des mondes entiers… Mary a deux clefs mais Phorcys détient la troisième et il semblerait qu'il ait connaissance d'un autre gardien. Il ne s'agit donc pas de savoir si un gardien peut ouvrir les portes de l'Atlantide, mais de savoir lequel va le faire et à quel dieu cela va profiter. Phorcys a déjà tout mit en place, il est prêt. Allez-vous vraiment le laisser faire ?
L'attitude de Protée avait changée, il semblait s'être tassé davantage, en proie à une soudaine incertitude, il soupira et finit par répondre :
- C'est Nérée qui devrait être là, pas moi.
- Si nous savions où le trouver, nous l'aurions cherché.
- Vous ne pouvez pas le trouver. Phorcys a réussi à lui tendre un piège et Nérée est actuellement coincé dans l'entre-monde.
- Qu'est-ce que c'est encore que cette histoire ? S'indigna Régina.
- Peu importe, mais il ne peut pas vous aider pour l'instant. Et cette hypothétique histoire de gardien ne change rien. Je n'ai que faire de vos querelles.
- Vous n'aideriez même pas Nérée, votre propre frère ?
- Ce conflit n'est pas le mien.
Régina allait jeter l'éponge. Ce dieu faible et pusillanime l'exécrait. Protée leur tourna le dos et s'apprêtait à repartir vers la mer quand la reine essaya une dernière chose :
- C'est la sauveuse, Emma, notre amie, qui a insisté pour que nous fassions appel à vous… Ne ferez-vous donc rien pour elle non plus ?
Protée tourna les yeux vers la reine et répondit :
- L'esprit de la sauveuse se meurt, mais même si je le voulais je ne pourrais rien pour elle, ce n'est pas pour la sauver que Nérée lui a demandé de me retrouver.
Soudain le dieu releva la tête, reprenant une stature plus imposante. Régina pensa qu'il était étonnant de voir l'allure de cette divinité changer en fonction des évènements. Elle braqua son regard vers ce qui avait interpelé le dieu. Au bout de la plage, à la lisière de la forêt, elle put distinguer deux silhouettes s'approcher d'eux. La nuit tombait et dans le crépuscule elle mit quelques minutes avant de reconnaitre les arrivants. La voix de Protée s'éleva :
- Ainsi c'était donc vrai… Il existe une gardienne, je sens son aura…
C'était Mary, accompagnée de Crochet qui venaient à leur rencontre. Quand ils furent à portée de voix, elle leur dit d'une voix où suintait sa colère :
- Vous tombez bien, essayez de convaincre cette tête de pioche de Protée, moi j'abandonne.
Mary s'arrêta à quelques mètres, ne quittant pas des yeux le vieil homme qui lui faisait face :
- Est-ce que c'est… ?
- Oui, répondit Circé, je te présente Protée, l'un des trois vieillards de la mer.
Le dieu sourit et dit d'une voix douce :
- Bonsoir gardienne… Je ne pensais pas te rencontrer un jour.
- Etes-vous mon père… ou grand-père ? Demanda Mary.
Protée sourit, il avait un visage amical et moins fermé quand il répondit :
- Non, rien de tout ça. Tout au plus un oncle. C'est très déstabilisant pour moi de te rencontrer. Zeus avait donc raison, les gardiens ont un pouvoir unique qui échappe aux prophéties. Ton avenir m'est inconnu mais je vois que tu as beaucoup d'interrogations, Mary. Malheureusement, comme je l'ai dit à tes amis, je ne peux rien pour vous aider.
Mary prit un air obtus et ignora ce que venait de lui dire le dieu. Elle avait trop de questions et lui seul, à sa connaissance était en mesure d'y répondre.
- Vous devez me dire ce que vous savez, et je suis sûre que vous en savez beaucoup : qui est mon père ? Quelles sont les clefs que je dois trouver ? Et comment se fait-il que j'ai cet objet en ma possession ?
D'un geste elle enleva le bracelet à son poignet et lui donna, sans difficulté apparente et sous les yeux de tous, son aspect originel de phoque en orichalque.
- J'ignore qui de Phorcys ou de Nérée est ton ancêtre, tout comme j'ignore qu'elles sont les clefs qui te conduiront à l'Atlantide, mais je sens que tu avances sur le bon chemin. Tu as déjà franchis plus d'étapes que tu ne le crois. Tu as ton destin en main, gardienne, ait confiance en ta magie, elle te guidera.
- La sauveuse m'a tenu le même discours, et maintenant elle se meurt parce qu'elle a voulu me sauver…
- Alors sauve là à ton tour, répondit le dieu. Tu en as le pouvoir.
- Comment ? demanda Mary pleine d'espoir.
- En utilisant ta force. Tu es une gardienne et tu as du sang divin qui coule dans tes veines. Tu as des capacités hors du commun, utilise-les.
Killian s'emporta :
- C'est donc, la seule chose que vous savez faire, vous les dieux ? Vous exprimez par énigme quand on a le plus besoin de vos conseils ? Emma s'éteint d'heure en heure, vous savez comment la sauver mais vous ne répondez que pour nous embrouiller l'esprit. Que doit faire Mary concrètement ?
Protée conserva son calme. En le voyant Régina eut l'impression qu'ils n'étaient tous que des moustiques qui agaçaient le vieillard. Dès qu'il serait trop énervé, il claquerait dans ses mains et les écraserait comme des insectes insignifiants, en attendant il se contentait de répondre avec flegme :
- Tu as contribué à éveiller ses pouvoirs, Killian Jones. A toi de faire en sorte qu'elle les perfectionne maintenant.
Protée se tourna vers Mary et observa la clef en orichalque qu'elle tenait dans les mains. Le métal bleu scintillait comme s'il était animé.
- Quand à cette clef, j'ignore comment elle est parvenue jusqu'à toi. Voilà des siècles que je l'avais perdue. Garde là, je n'en ai pas l'utilité. Encore une chose, gardienne, soit prudente : Phorcys rode autour de toi comme un prédateur sur sa proie. Où que tu sois, il est toujours là, dans ton sillage.
- Que veux-tu dire ? Interrogea Circé, haussant un sourcil.
- Rien de plus ni de moins que ce que je viens de dire. Votre ennemi est là, tout prêt. Il est ici même.
Là-dessus, comme si cette dernière information lui avait coûté et qu'il craignait d'en dire trop, le dieu se tourna vers l'océan et plongea.
- Non, hurla Mary. Vous ne pouvez pas partir comme ça…
Mais c'était trop tard, dans un dernier remous, Protée disparu et les laissa abandonné sur la plage. Régina se tourna vers Ariel qui n'avait pas bougé durant toute la durée de l'échange.
- Merci pour ton aide sirène, même si ça n'a probablement servi à rien.
La jeune femme se redressa, ses longs cheveux roux, tirant sur le rouge avait séché dans la douce brise du soir et elle répondit à la reine :
- Je suis désolée Régina, que vous n'ayez pas réussi à lui faire entendre raison. Mais je sais que vous l'avez ébranlé. Je l'ai senti… Je sais où le retrouver. J'y retourne. S'il y a moyen de le faire changer d'avis, j'y parviendrais ! C'est mon monde aussi, qui est menacé.
- Je doute que ce mollusque cabochard entende raison mais il faut tout essayer et le harcèlement n'est pas la plus mauvaise des idées que nous ayons eues ! Bonne chance.
Ariel hocha la tête et plongea à son tour dans les eaux profondes.
La nuit était tombée à présent et l'accablement pesait sur les épaules de chacun. Sans un mot, ils prirent le chemin du campement. Passer une nuit de plus sur la plage ne servirait à rien, et ils préférèrent encore le retour au bivouac malgré l'obscurité. Autant qu'ils soient tous réunis pour faire face à ce qui les attendait maintenant.
