Chapitre 51 – Cité de l'Atlantide – Ruines – Jour 9

Son corps se levait, marchait, mangeait, dormait, obéissait, sans qu'elle ne commande jamais aucun des mouvements préconisé pour le faire. Elle n'avait plus aucune emprise sur elle-même. Elle n'était plus qu'une dépouille vaguement animée par des forces qui la dépassaient. Elle ne pouvait que cohabiter avec une entité envahissante qui cherchait à la détruire, et elle ne pouvait ni l'affronter, ni la fuir.

Au début, elle avait essayé de reprendre le contrôle, se concentrant parfois pendant de longues dizaines minutes pour obliger le corps à ouvrir la bouche ou bouger un bras, juste lever un bras… mais au bout d'une éternité, de migraines insoutenables ou d'attentions tellement soutenues qu'elles allaient jusqu'à lui faire perdre conscience, elle voyait juste la dernière phalange d'un doigt se mouvoir et encore, elle n'était même pas sûre d'en être à l'origine.

Au fur et à mesure des minutes, des heures, des jours, Emma avait senti le venin de la magie destructrice se glisser dans ses veines, dans son sang, dans chacune de ses terminaisons nerveuses. Elle avait essayé de lutter de toutes ses forces mais la fièvre avait eût raison de ses pathétiques efforts. Alors elle avait eût envie d'abandonner, de se fondre dans les tourments de la maladie. Céder pour ne plus lutter, se résigner pour continuer sans douleur, sans résistance, sans émotion. Elle aurait peut-être finit par le faire si elle n'avait entendu régulièrement la voix de Killian qui l'appelait, qui lui intimait l'ordre de continuer, coûte que coûte, de ne surtout pas capituler, qui la suppliait presque de ne pas abandonner.

Elle avait choisi de l'écouter, mais elle ignorait comment se protéger. Ne sachant que faire, la sauveuse s'était recroquevillée dans un recoin de son esprit, fuyant cet envahisseur qui prenait possession de toute sa personne. Elle avait le désagréable sentiment d'être une petite fille apeurée qui se cache du grand méchant loup. Comment lutter contre les mâchoires acérées d'un monstre puissant et invisible ? Surtout quand on est sans défense et qu'on ne peut pas s'échapper…
Où ? Où se cacher dans un corps qui ne vous appartient plus ? Elle n'avait pas trouvé comment répondre à cette question, alors, elle avait laissé l'instinct la guider. Cet instinct de survie qui l'avait accompagnée tout au long de son existence et qui lui avait sauvé la mise, plus d'une fois. Ce même instinct que l'incitait à suivre Henry, son fils. Henry qu'elle ne voulait pas oublier et à qui elle devait de résister, encore et encore.

Cet instinct l'avait poussée à revivre son plus vieux souvenir, même si elle n'avait pas conscience de son existence. Son esprit lui renvoya la vision qu'avait eue un bébé, plus de trente années auparavant, lorsqu'elle avait, pour la première fois, à quelques heures à peine, voyagé entre les mondes pour échapper à un sortilège. Emma venait de trouver ce qui pouvait la protéger. Elle devait inventer une nouvelle armoire magique, comme celle où ses parents l'avaient plongé lorsqu'elle était bébé pour la sauver de la malédiction. Elle devait fabriquer cette armoire avec son esprit. Lui donner toutes les défenses nécessaires pour se protéger de ce sortilège qui pompait sa magie hors de son corps, hors de son être. Elle dépensa toute ses réserves d'énergie à la création de ce refuge. Elle prit le temps qu'il fallait pour en combler chaque faille, sa retraite devait être étanche à son essence afin que celle-ci ne puisse s'échapper dans le flot continu qui suintait hors de son corps. Son abri devait la protéger de toute attaque, être clos et hermétique, permettre à son moi de survivre. L'armoire de Swan, une fois terminé, n'aurait rien à envier à celle que Geppetto avait fabriqué à partir de bois enchanté plus de trente années auparavant. Son esprit et les dernières parcelles de sa magie pourraient s'engouffrer dans ce refuge et elle en fermerait les portes. Closes à tout ce qui ne serait pas elle. Elle avait accepté de laisser son corps disparaitre, elle n'avait gardé que cette petite parcelle d'elle, dans le fond de son cerveau où se cachait la représentation d'une minuscule armoire et où elle avait conçu son sanctuaire.

Et quand l'armoire fut prête, quand elle y eut déversé toute la magie qu'il lui restait encore, cette magie de sauveuse qui pouvait lutter contre tous les maléfices, alors seulement elle glissa son âme et son esprit à l'intérieur et ferma la porte pour se protéger. Ainsi rien ne pourrait la détruire totalement, dans le meuble scellé, elle continuait de vivre, d'être elle, une entité singulière, Emma Swan, la sauveuse fille de Blanche-Neige et du Prince Charmant.
Elle continuerait d'exister, il faudrait juste que quelqu'un la retrouve.