Chapitre 54 : Cité de l'Atlantide – Sanctuaire des clefs – Jour 9

A travers la petite fenêtre qu'elle avait imaginée dans son armoire, sa vision de l'extérieur était quelque peu minimaliste. Pourtant Emma était heureuse d'être parvenue ainsi à percer l'isolement de sa retraite pour avoir un peu de contact avec le monde au-delà de ses murs.

Enfin, elle voyait par l'œil de ce corps sans âme qui avait été le sien. Seulement, cet œil était vide et ne regardait rien, autant dire qu'elle avait une très belle vue sur le point fixe qui se présentait. En l'occurrence, il s'agissait des colonnes d'un temple dans la pénombre. Non loin elle distinguait l'épaule de Killian qui devait se trouver à proximité, et au-delà, elle voyait deux pirates qui lui étaient étrangers et Mary qui parlait à tous. Elle reconnut également, proche de Killian le dos de Régina, mais les autres, s'il y en avait, étaient hors de son champ de vision. Elle aurait voulu tourner le regard mais il était irrémédiablement braqué droit devant dans un immobilisme immuable.

Si elle était parvenue à «voir» depuis son armoire magique, elle n'entendait pas. A croire que le corps qu'elle habitait en catimini était insensible aux bruits ou elle n'avait pas encore trouvé la fenêtre qui permettait d'y accéder.

Soudain elle perçut un mouvement, Crochet venait de bouger et son propre corps se mettait en branle à pas lents et lourds. Il s'approchait de Mary et Emma espéra avoir une vision d'ensemble pour évaluer le lieu où elle se trouvait, hélas, son angle de vue se restreint davantage encore et changea pour regarder… le sol et ses propres pieds qui avançaient sans souplesse. Aucun intérêt. Du coin de son regard elle vit Killian s'éloigner d'elle et une autre présence l'approcher. Brusquement, sans qu'elle puisse se l'expliquer un violent frisson l'envahit, elle, l'âme impalpable réfugiée dans l'armoire magique, mais aussi le corps sans vie. Elle essaya de contrôler ses tremblements mais ils ne lui appartenaient plus. Elle se sentait en danger, en très grand danger. Son esprit vibrait comme s'il voulait sortir de son refuge, comme si ce mal qu'elle percevait, essayait de l'aspirer. Du plus profond de son essence, avec toute la force de sa magie qu'elle avait réussi à dissimuler dans cette partie secrète de son cerveau, elle hurla. Elle hurla, aussi fort que le lui auraient permis ses cordes vocales si elle en avait eu, à s'en casser la voix si cet organe avait encore fait partie d'elle et un miracle se produisit. L'espace d'un instant, juste un instant, son corps lui répondit et sa gorge cria un appel inarticulé mais audible, une alarme pour ses compagnons. Le danger était là, tout près, il se terrait dans l'ombre prêt à agir, telle une murène dans son rocher qui guettait sa proie avec patience jusqu'à l'attaque mortelle.

Puis le cri cessa, les tremblements aussi et le corps s'effondra sans vie. Tout autour d'elle les murs de son sanctuaire s'effritaient, son armoire avait été pulvérisée par la force qu'elle avait placée dans son appel. Son refuge cédait et son effluve s'écoulait par chaque fissure. C'était finit, elle se mourrait, bientôt sa quintessence disparaitrait, esprit évanescent qui se perdrait dans le néant. Emma, tout du moins ce qu'il en restait encore, perdit conscience à son tour.

- Que s'est-il passé ? Répéta Killian d'une voix sourde et pleine de colère.

Il se tenait aux côtés de David qui, accroupi, soutenait la tête de Swan et le pirate regardait Aël, accusateur et semblait prêt à lui sauter à la gorge, le jeune homme balbutia :

- Je… Je l'ignore. Elle s'est mise à s'agiter et à hurler, j'ignore comment… Je croyais qu'elle était comme morte et qu'elle ne pouvait plus bouger.

Ce garçon avait le don de mettre le capitaine hors de lui et Régina dû intervenir pour le modérer :

- Calme toi pirate, ton «moi» miniature n'y est sans doute pour rien.

La reine leva ses deux mains, paumes à plat, au-dessus d'Emma et les passa sur son corps. Elle la sonda ainsi quelques instants grâce à sa magie, avant de se tourner vers les autres, le regard grave :

- Il faut faire vite, Emma a mis ses dernières forces dans cet appel, elle est en train de disparaitre définitivement, je ne sens presque plus sa magie.

Un cercle s'était formé autour de la jeune femme. La sauveuse était allongée sur le sol et David maintenait sa tête sur ses genoux, l'air défait. Le Prince regardait sa fille partir et ne savait que faire. Killian était à ses côtés ainsi que Régina, Circé et Mary. Aël, lui, s'était discrètement éloigné, mettant une distance raisonnable entre lui et Crochet.

D'un geste réconfortant Circé posa sa main aux longs doigts fins sur l'épaule de Bloody. L'aura de la magicienne brillait et s'étendait à celle plus tenue que produisait Mary. Le sang de divinités coulait en chacune d'elle et leurs magies se mélangèrent. De sa voix suave et envoutante, Circé s'adressa à la gardienne :

- Je crois savoir comment soigner la sauveuse. Je vais t'aider. Tu as conscience de tes pouvoirs à présent, et cela va considérablement simplifier les choses, je peux te guider. Cette fois, nous allons essayer ensemble gardienne et tu vas puiser en moi l'énergie nécessaire. Ecoute ma voix. J'agirai pour toi comme un amplificateur pour décupler ton pouvoir.

- Cela pourrait te tuer, intervint Régina.

La magicienne tourna lentement la tête vers la reine et lui dit avec un sourire affable :

- Je suis une déesse… Je suis immortelle. Et de toute façon, nous n'avons plus le choix.

Puis, Circé se concentra à nouveau sur Mary et la mena jusqu'au corps inerte d'Emma. La pirate se laissa guider sans dire un mot. Elles se placèrent chacune d'un côté de la sauveuse et joignirent leurs mains au-dessus d'elle. L'aura de la magicienne brilla plus fort et se répandit tout autour d'elle, enveloppant Mary d'abord, puis Emma. De sa voix toujours envoutante et au timbre chaud, la déesse chuchota :

- Maintenant gardienne, regarde bien. Vois le poison qui aspire le flux astral d'Emma hors de son corps. Tu peux arrêter ça, étend ton bouclier.

Les mains de Bloody se crispèrent sur celles de la magicienne, son front se tendit et bientôt se perla de sueur. Circé continuait de l'encourager d'une voix calme, tandis qu'un phénomène étrange se produisit : une émanation du même bleu que l'orichalque se détacha de Mary, se propagea au-dessus de l'aura de Circé et s'étendit jusqu'à Emma. Killian observait la scène en silence, espérant à chaque instant l'éveil de sa compagne. Si le corps de la sauveuse ne bougeait pas, la blessure qu'elle portait au cou en revanche sembla changer. Les chairs purulentes et chargées de mauvais fluides, rosirent et prirent une teinte plus saine, comme une plaie qui aurait suivi le cours normal de sa cicatrisation. Mary et Circé se tenaient toujours les mains, mais maintenant le corps de la déesse s'affaissait doucement, ses yeux perdirent de leur éclat et la magicienne paraissait moins impressionnante et très s'affaiblie. Régina s'approcha et sépara les mains des deux femmes ce qui eut pour effet immédiat de dénouer leurs auras mais aussi de faire réintégrer le bouclier bleuté dans le corps de Bloody.

- Ça suffit, dit-elle, même si c'est une déesse, ses réserves d'énergies ne sont pas illimitées.

Mary semblait sortir d'un songe tandis que Circé dut s'appuyer sur l'épaule de Régina pour ne pas perdre l'équilibre. La déesse semblait dépouillée de son habituel éclat et paraissait exténuée.

- Comment va Emma ? Demanda David, tandis que Killian se penchait sur le corps toujours inerte de la sauveuse.

La reine passa sa main à quelques centimètres de la blessure de la jeune femme et son fluide magique auréolé d'une lueur parme, couleur caractéristique de ses pouvoirs, se répandit. Le tintement sourd de la magie se fit entendre tandis qu'en un instant l'entaille au cou de Swan disparut. Crochet leva de grands yeux bleus pleins d'espoir vers Régina qui lui indiqua :

- Elle est soignée… L'infection a été stoppée et son corps est sauf, mais j'ignore si sa personnalité a survécu à cette épreuve. Je ne comprends toujours pas comment, ni pourquoi elle s'est mise à hurler.

Mary, qui se remettait doucement de son expérience, proposa :

- Elle devait lutter contre le maléfice et tentait peut-être de s'y soustraire.

- Non, son cri ressemblait davantage à un appel. Peut-être essayait-elle de nous avertir d'un danger, compléta Killian. Protée nous a dit que Phorcys était là, présent et qu'il nous guettait à chaque instant, prêt à nous sauter dessus. Emma sait peut-être où il est et a tenté de nous prévenir.

Le pirate se tourna vers Mary, Circé et Emma. Si la première semblait encore hébétée de l'effort qu'elle venait de fournir, la seconde était au bord de l'évanouissement. La déesse n'était plus que l'ombre d'elle-même : le teint blafard et les orbites creusées par l'épuisement. Quand à Emma, elle restait plongée dans un sommeil éternel. Il soupira et poursuivit :

- Mary et Circé ont soigné Emma, nous devrions partir maintenant. Les portes de l'Atlantide ne nous apporterons rien de bon, nous n'avons plus rien à faire ici.

- Et moi qui croyais que tu avais pris un peu de plomb dans la tête pirate ! S'exclama Régina. Aurais-tu déjà oublié le mur d'eau qui entoure et menace Storybrook ?

Killian se renfrogna mais ne céda pas :

- Nous ne savons même pas ce que provoquera l'ouverture de la cité engloutie… La mer est trop calme, si vous voulez mon avis. Une tempête se prépare et je préfèrerai éviter ce mauvais grain. Pourquoi Phorcys n'est pas encore intervenu pour nous arrêter selon vous ? Il connait cet endroit et il ne craint rien de nous, alors pourquoi nous laisser faire ? Il prépare un mauvais coup, vous pouvez me croire.

- Peut-être qu'il pense simplement que Mary est incapable d'y arriver et qu'il surestime sa capacité à l'arrêter. Il pêche par excès de confiance, proposa David

Le pirate n'était pas convaincu mais il ne dit plus rien. Régina regarda Circé pour s'assurer qu'elle allait bien. La déesse s'était appuyée contre une colonne de marbre, avait le visage marqué par la fatigue et semblait harassée mais elle se remettrait vite.

- Ne perdons plus de temps alors, décida la Reine. Mary continue, et toi Crochet vas reprendre ta place dans le cercle.

Killian se leva à contrecœur et laissa Emma toujours inconsciente, aux bons soins de David, quand Bloody l'arrêta :

-Emmène Emma avec toi, je crois qu'elle fait partie de l'équation. Le feu que tu représentes n'existe que grâce à elle.

Hochant la tête, le capitaine se pencha pour prendre Emma dans ses bras. David l'y aida et c'est un corps sans vie et sans réactions que Killian porta jusqu'au cercle de pierre. Mary l'accompagna et franchit avec lui la limite de l'espace, elle réactiva la flamme et la lueur du feu les enveloppa, lui et Emma, activant ainsi la seconde clef.

Quand elle quitta le cercle de feu, Mary se dirigea vers celui de l'air sans hésiter. Elle se mit au centre, fit face à l'autel et écarta les bras. Immédiatement, un courant d'air l'enveloppa et une lueur se répandit autour de la jeune femme. D'une voix forte, pour couvrir le bruit du vent, elle dit :

- L'air a été le plus difficile à trouver pour moi, alors que c'est la chose qui compte le plus à mes yeux. Celle qui a façonné toute ma vie. Je sais que les éléments auraient pu être des objets, des trésors personnels mais il n'en est rien. Je n'ai jamais accumulé les biens matériels, les seules choses qui ont sens à mes yeux ne sont pas tangibles, c'est sans doute la raison pour laquelle aucune de mes clefs n'est un objet. Et la dernière des trois, comme le vent, est sans aucun doute la plus insaisissable, la plus folle, la plus indomptable : c'est la liberté. Cette liberté de vivre comme je l'entendais, et non pas comme des hommes voulaient me l'imposer, cette liberté que j'ai trouvé sur la mer, cette liberté enfin qui m'a toujours habitée. Je pense que ma représentation de la clef de l'air, c'est moi.

Alors qu'elle terminait son discours, l'aura de magie se fit plus forte et le troisième cercle s'illumina à son tour.

Le sort s'activa et l'air se mit à vibrer d'une magie, aussi puissante qu'intense. Une lumière aveuglante engloba tout le temple et une vibration assourdissante gronda. Chacun se baissa pour se protéger d'un éventuel éboulement tant les fondations même du panthéon semblaient mises à rude épreuve. Puis, le souffle magique cessa et la luminosité décrut. Peu à peu les trois espaces réservés aux éléments s'éteignirent et un bruit sourd se fit entendre. Mary se retourna. Derrière les trois cercles de pierre à présent inertes, le fond du temple laissait apparaitre un portail nimbé d'une substance liquide, un métal bleuté qui ne pouvait être que de l'orichalque en fusion : l'Atlantide, se dit Mary.