Bonjour mes petits pangolins mignons !
Au programme de ce chapitre, l'Enclave, une décision, et une crise d'angoisse...
Bonne lecture ! :)
Chapitre 14
Alexander n'était plus vraiment un Shadowhunter, mais de toute évidence, il avait gardé un certain nombre de réflexe. Comme celui de sursauter et s'écarter, effrayé devant cette folle furieuse qui voulait se prendre à son cou. Aline manqua de s'écraser au sol, brusquement déséquilibré, quand Simon, grâce à sa vitesse vampirique, la rattrapa et la remit sur ses pieds. Les autres Shadowhunter de la pièce avaient tous tenté de réagir, mais ils étaient trop loin et trop lents.
– Merci, Simon ! dit-elle alors qu'elle se redressait et se stabilisait seule.
– Aline, qu'est-ce que tu n'as pas compris quand on t'a dit « amnésique » ? râla Jace en levant les yeux au ciel. Tu lui fais juste peur, là !
En effet, Alec ouvrait des grands yeux effrayés. Sa journée avait été très intense, et la soirée l'était encore davantage. Il sentait confusément au fond de lui qu'il avait fait le bon choix en venant ici, et qu'il appartenait à ce monde étrange dans lequel ils évoluaient tous avec facilité, mais ses nerfs étaient néanmoins mis à rude épreuve.
– J'ai parfaitement compris ! s'agaça la jeune femme. Mais je n'ai pas pensé que ce serait...
A ce point. Elle ne formula pas la fin, mais ils complétèrent tous mentalement ce qu'elle avait voulu dire.
– Qui est-ce ? osa demander Alec.
– Alec, voici Aline Penhallow. Elle ne vit pas à New York, et c'était ton amie quand vous étiez petit. Aujourd'hui, elle est ton bras droit. Vous travaillez ensemble. Elle et sa compagne Helen sont les baby-sitters privilégiées de Maxie. Et Aline est sa marraine, aussi, précisa Magnus.
Alec digéra l'information complémentaire, envisageant presque de faire des fiches, ou de prendre des notes. Il n'y avait pas tant de gens que ça, mais déjà, il s'y perdait et avait oublié certains noms. Il avait également du mal à ce patronyme dont tous l'affublaient, et auquel il avait du mal à répondre. Il ne s'était jamais vraiment habitué au John que les médecins lui avaient donné, mais il avait pris le pli de répondre à cette dénomination. Il n'était pas sûr de se retourner si on l'interpellait par Alexander ou Alec. Il avait remarqué que les surnoms ou abréviations étaient plus couramment utilisés, s'il se fiait aux présentations de tout le monde. Seul Magnus l'appelait Alexander, bizarrement.
– Qu'est-ce qu'elle fait là ?
Aline venait d'apercevoir Clary, et sa voix avait changé du tout en tout, se muant en froid polaire.
– Jace, qu'est-ce que t'as foutu ? reprit-elle, désormais furieuse. Par Raziel...
– Il n'a rien fait ! C'est moi qui aie suivi John !
Clary était encore si peu intervenue, passive dans cet immense imbroglio, qu'ils furent tous surpris de sa véhémence. Et la manière dont elle défendit Jace leur brisa tous le cœur, surtout pour ce dernier. C'était si digne de la vrai Clary, amoureuse folle de Jace, prête à tout pour lui, comme lui pour elle. Prête à se dresser contre les recommandations des Anges eux-mêmes pour les sauver tous et sauver l'amour de sa vie, quitte à devoir l'oublier. Un bref instant, ils eurent tous l'impression que c'était leur Clary qui était là devant eux. Et ça leur brûla la poitrine.
– Qui est John ? demanda Aline, perdue.
– Moi, répondit Alec.
– Tu es Alec.
– Il ne pouvait pas le savoir, précisa Simon. Les Terrestres l'avaient appelé John.
– T'as pas une tête à t'appeler John, remarqua Aline, avant de revenir au sujet principal. Qu'est-ce que Clary fabrique ici ? Elle ne devrait pas...
– Vous connaissez mon nom ?
De nouveau, Clary venait de tous les interrompre.
– Pas seulement mon nom, que Jace aurait pu vous dire. Vous me connaissez. Vous me connaissez tous. Vous savez tous quelque chose que j'ignore.
Son ton ne laissait planer aucun doute : ce n'était pas une question. C'était une affirmation. Effrontément, le menton relevé et les yeux les transperçant tous sur place, elle témoignait de la complexité de sa situation. Elle avait trop avancé sur ce chemin pour faire marche arrière, désormais.
Magnus se sentit obligé de reprendre le contrôle de la situation.
– J'ai demandé à Alexander de venir ici, parce qu'il fallait qu'il retourne chez les siens. Clary l'a suivi. Cela fait des mois qu'elle a récupéré sa Double Vue. Elle a parfaitement vu l'Institut, nous, et ce que nous faisons.
Magnus ne précisa rien, mais Aline pouvait aisément deviner l'impact des messages de feu, du portail ou de la vitesse vampirique de Simon aux yeux d'une Terrestre.
– Les Anges nous soient témoins que nous n'avons pas cherché à provoquer cette situation, poursuivit Jace. Mais elle est là, désormais, et nous nous en remettons à l'Enclave pour savoir quoi faire.
Aline hésita, comprenant soudain pleinement pourquoi elle avait été appelée. Elle était l'Inquisitrice, et ce poids reposait sur ses épaules. En temps normal, il aurait fallu réunir un conseil, délibérer, discuter, voter. Mais elle n'avait pas ce loisir, et elle devait décider maintenant. Mais le choix semblait déjà couru d'avance.
Instinctivement, elle se tourna vers Alec, à qui le poste qu'elle occupait revenait, cherchant dans son regard un soutien, une approbation, n'y trouvant que le vide de l'incompréhension et de l'amnésie.
– Pourrais-tu lui effacer ces dernières heures, si tu y étais contraint ? demanda Aline à Magnus.
– Pas sans rétribution, répliqua le Sorcier immédiatement.
Et son ton disait clairement qu'aucune rétribution ne serait suffisante pour le convaincre de faire ça.
– Bien évidemment. Je vais reformuler ma question : Un sorcier pourrait-il corriger sa mémoire sur demande de l'Enclave, ce rôle échoyant logiquement au Grand Sorcier de Brooklyn ?
Aline répliquait sur le même ton. Les états d'âme de Magnus n'étaient pas ce qui importaient. Si elle devait faire appel à Lorenzo Rey, elle le ferait.
Magnus soupira, rendit les armes.
– Sa mémoire immédiate, probablement, même si ce serait douloureux pour elle. Effacer de sa mémoire les souvenirs de celui qu'elle appelle John serait plus compliqué, voire risqué, puisque les autres terrestres du groupe aurait toujours leur mémoire. Ce serait un vrai travail d'orfèvre. Si tu me demandes si c'est possible, la réponse est oui. Si tu me demandes si c'est recommandé, la réponse est non. C'est très risqué pour elle, voire pour le sorcier qui plonge dans son esprit. Si tu me demandes si tous les Sorciers en sont capables, la réponse est non. Loin de là.
Magnus marqua une pause, hésita.
– Je ne suis même pas sûr d'en être capable moi-même. L'opération est très délicate.
Il disait tout cela en toute sincérité, même pas spécialement pour convaincre Aline. Cette dernière avait déjà arrêté son choix, de toute manière. Elle voulait juste entendre la confirmation de la bouche de Magnus.
– Je ne crois pas que le problème se pose vraiment, donc, soupira-t-elle.
Jace se tendit aussitôt, instinctivement. Il avait beau avoir affirmé sa volonté d'obéir à l'Enclave, il refusait cette décision. Pas alors qu'enfin, il croyait à une deuxième chance. Aline, qui le connaissait trop bien, perçut aussitôt sa tension.
– Ne te méprends pas, Jace, corrigea-t-elle. La logique voudrait qu'on efface une nouvelle fois la mémoire de Clary, mais les shadowhunters protègent les Terrestres du monde obscur. Si l'opération est trop risquée et qu'elle lui grillerait le cerveau, il est inconcevable qu'on prenne un risque pareil.
– Donc...
– Donc elle reste. Nous n'avons pas d'autres choix. Et si les Anges veulent nous punir une fois de plus, qu'ils le fassent. Mais par ma voix pour l'Enclave, Clarissa reste consignée dans les locaux de l'Institut, et nous sommes en mesure de lui expliquer ce qui se passe autour d'elle.
La décision soulagea tout le monde, et les visages autour d'elle furent soudain souriants. Même Alec qui, de toute évidence, ne comprenait pas tout, se fendit d'un léger sourire, comprenant que Clary serait autorisée à rester avec lui. Elle était son seul repère, dans cette situation surprenante, et au fond, il avait été bien content qu'elle le suive et qu'il n'affronte pas cela en solo. S'ils étaient tous les deux, tout serait plus simple.
Seule une personne se glaça, figée d'inquiétude : Clary elle-même. Elle s'était montrée brave, un peu plus tôt, quand elle avait compris que tous ces gens semblaient la connaître d'avant, mais maintenant c'était une pure angoisse qui l'animait. Les phénomènes dont elle avait été témoin n'était humainement pas possibles. Ce bâtiment dans lequel ils se trouvaient ne devait pas exister dans New York. Toute cette histoire était abracadabrantesque, absurde, délirante.
Ces gens étaient des malades. Des fous furieux. Elle savait très bien ce qu'on disait d'elle, le profil psychiatrique qui avait été brossé d'elle : traumatisme. Elle avait vécu avec sa mère à New York durant des années, toutes les deux. Cela, elle s'en souvenait. Beaucoup d'éléments de son adolescence étaient ensuite devenues flous. Puis les voisins avaient affirmé que leur appartement avait été ravagé, et qu'elle avait disparu, ainsi que sa mère. Pendant plusieurs mois, plusieurs années. Elle n'avait pas de famille en dehors de sa mère, même si elle se rappelait vaguement avoir eu des amis, un ami de famille qui représentait sa figure paternelle. Personne n'avait déclaré sa disparition, ou même celle de sa mère. Les voisins avaient appelé la police, qui avait constaté l'appartement en sale état, mais sans traces de sang ou d'enlèvement. La police New Yorkaise était débordée, elle avait conclu à un non-lieu, parce que rien n'indiquait que Clary et sa mère n'étaient pas simplement parties volontairement toutes les deux en laissant tout derrière elle. Personne pour déclarer une disparition, deux adultes dont on était sans nouvelles, affaire classée.
Les choses avaient été différentes quand Clary avait été retrouvé, avec un vide de plusieurs années au milieu du crâne. Les examens médicaux dont elle avait fait l'objet indiquait qu'elle était en bonne santé, mais sans aucun indice sur où elle était durant tous ces mois. La théorie des médecins, ainsi que de la police et de ses amis les Oubliés était qu'elle avait été enlevée, séquestrée, sans doute martyrisée, l'esprit brisé et totalement retourné. Elle avait réussi, Dieu savait comment, à partir. Ou bien son ravisseur l'avait tellement manipulé psychologiquement qu'il l'avait laissé repartir, lassée de son jouet. Le cerveau traumatisé de Clary avait fait le reste : il avait créé un écran très profond et bloqué le moindre souvenir de toute cette période, et même de certains détails d'avant. Sa mémoire était un gruyère qu'elle exprimait dans ses peintures, parfois si sombres et parfois si lumineuses. Les psys n'y voyaient qu'une preuve supplémentaire : elle avait vécu l'horreur, probablement séquestrée et enfermée, puis avec un bon syndrome de Stockholm bien maîtrisé, le criminel lui avait lavé le cerveau. Elle gardait donc, dans son subconscient, autant de souvenirs sombres que lumineux de cette période.
Clary savait que c'était ce tous pensaient autour d'elle. Elle-même ne sachant que croire, elle avait adhéré à la théorie de manière distante, se contenant de vivre tranquillement.
Mais, elle le comprenait enfin, là où les médecins avaient eu tort, c'était qu'il n'y avait pas eu qu'un malade mental. Ils étaient toutes une bande, et ils étaient là devant ses yeux. Ces cinglés la connaissaient. Beaucoup trop. Et cela ne pouvait s'expliquer que s'ils l'avaient connu durant son absence. S'ils étaient responsables de son absence.
Ils étaient probablement une secte. Ils l'avaient traquée, retrouvée, avait réussi à embobiner John, et l'avait ramenée dans leurs griffes. Son envie presque désespérée de savoir ce son propre esprit lui cachait l'avait ramené dans la gueule du loup, et elle devait partir. Vite.
– John, appela-t-elle, paniquée, agrippant son bras.
Il la regarda, doucement, surpris par sa brusque violence. Elle lui broyait le bras.
– On doit partir. Maintenant. Vite. VIENS ! C'EST UNE SECTE OU JE NE SAIS PAS QUOI, IL FAUT PARTIR !
Tentant de partir au courant, elle resserra sa prise sur le bras d'Alec, l'entraînant avec elle, le déséquilibrant.
Sidérés, personne dans la pièce ne bougea. Personne ne fit mine de la retenir.
– Quoi ? Clary, ça n'a pas de sens ! Attends !
Contre sa volonté, Alec avançait, trébuchait, reculait vers la sortie, entraîné par Clary.
– Tu les as entendus, ils veulent nous garder enfermés ici ! C'est des cinglés ! On doit partir !
Clary croisa soudain le regard de Jace, et sa résolution vacilla. Personne ne pouvait simuler une telle douleur dans le regard, c'était impossible. Elle s'arrêta, presque arrivée à la porte.
– Je ne veux pas partir ! décréta Alec en récupérant son bras. Ils vont t'expliquer, Clary, et tout ira bien, j'en suis sûr. Il doit y avoir une explication.
– Comment peux-tu leur faire confiance, John ? Tu ne les connais pas !
Alec hésita, reporta son regard sur le reste de la famille Lightwood qui n'avait pas fait un mouvement.
– Parce que je fais confiance à Magnus, répondit-il. Je ne peux pas te dire pourquoi, mais c'est comme ça.
Clary les regarda, de nouveau. Jace était l'air toujours aussi horriblement blessé, mais celui qui était Magnus avait son visage illuminé de l'intérieur à l'entente de mots de John. Et là encore, Clary pensa qu'il était impossible de simuler une telle expression.
– Ton cerveau ne le sait pas, mais ton cœur se souvient probablement, répondit Magnus dans un murmure parfaitement audible, malgré l'émotion clairement perceptible. Ton cœur se souvient que tu m'aimes.
Cela aurait dû sonner terriblement arrogant, mais ce fut juste touchant et profond, et Alec rougit violemment. Clary ne savait plus quoi dire, quoi penser.
A la réflexion, si John n'avait été qu'un moyen pour eux de l'approcher elle, pourquoi avaient-ils des photos de John avec Magnus ? Comment auraient-ils pu faire ça ?
Tout cela restait délirant.
– Clary, intervint soudain une voix calme.
C'était l'homme le plus âgé qui venait de parler. Clary avait retenu son nom : Luke. Il évoquait en elle un passé profondément enfoui. Mais il était aussi tatoué que les autres, aussi effrayant donc.
– Clary, aucun de nous ne t'empêchera de partir si c'est ce que tu souhaites, reprit-il d'une voix posée.
De toute évidence, la dernière arrivée n'était absolument pas d'accord avec cet état de fait, puisqu'elle fit claquer sa langue contre son palais, mais ne dit rien. Jace ne semblait pas d'accord non plus, mais uniquement parce que la simple idée du départ de Clary semblait le transpercer d'une douleur inimaginable.
– Nous souhaiterions que tu restes. Pour ta propre sécurité, et parce que nous pouvons t'aider à appréhender tout ce qui t'inquiète, et tous les blancs de ton esprit. Oui, nous te connaissons. Tous, ici dans cette pièce. Depuis plus ou moins longtemps. Celui que tu appelles John, même lui tu le connaissais d'avant. Et il te connaissait aussi. C'est un miracle que vous vous soyez trouvés.
Clary et Alec échangèrent un regard. L'idée, bien sûr, qu'ils aient pu se connaître avant leur amnésie respective, leur avaient vaguement effleuré l'esprit, puisqu'ils semblaient connaître les mêmes gens. Mais vu le nombre de révélations et d'émotions de la soirée, la pensée n'avait fait que passer très brièvement, chassées par d'autres, elles-mêmes chassées par d'autres encore. Il y avait trop de choses à penser. Et ils ne pouvaient s'empêcher de penser que c'était une sacrée coïncidence d'être deux amnésiques à des dates différentes, se retrouvant l'esprit en gruyère, se connaissant auparavant, et parvenant à faire un lien avec leur passé.
Mais cela ne fit que renforcer leur conviction de rester liés. De faire front commun. D'affronter tout cela ensemble.
– Puis-je te montrer quelque chose ? Après, tu choisiras si tu veux rester. Tu pourras aussi poser toutes les questions que tu veux.
Lentement, la jeune femme hocha la tête. Elle prit conscience d'à quel point elle devait avoir l'air démente en voyant les gestes exagérément lents de Luke lorsqu'il prit quelque chose – son portefeuille, a priori – dans sa poche. Elle se faisait l'effet d'un animal blessé pris au piège que les chasseurs regardent de manière incertaine, inquiet du comportement qu'elle pourrait avoir.
Sauf qu'en fait, eux avaient l'air nettement plus sains d'esprit qu'elle, et plus apaisé. Si elle était une bête blessée, ils n'étaient pas forcément les chasseurs, mais peut-être des soigneurs qui voulaient simplement ouvrir le piège qui lui mordait la chair et la guérir.
Luke fouilla dans son portefeuille et en sortit quelques photos.
– Tiens, lui dit Luke en les lui tendant après avoir fait trois pas.
Il était trop loin pour qu'elle les attrape. C'était à elle de faire les trois autres pas dans sa direction pour l'atteindre. Clary n'hésita plus vraiment. Malgré sa crise de panique, elle essayait de réfléchir posément, et il n'émanait aucun danger de l'attitude de Luke. Elle avança, au grand bonheur de John, qui la suivit. Il n'avait pas osé bouger pour rester à ses côtés, pour être avec elle, mais lui avait clairement confiance en ces gens, et il avait un besoin viscéral (et manifestement inconscient) de graviter dans le champ de Magnus.
Elle attrapa les photos, et hoqueta aussitôt de surprise.
Le papier était vieux et abîmé, de la vraie pellicule développée comme on en faisait plus vraiment. De toute évidence, les photos étaient importantes aux yeux de leur propriétaire, sinon elles n'auraient pas été conservées précieusement dans son portefeuille.
Le premier cliché montrait Jocelyn, la mère de Clary, beaucoup plus jeune que dans les souvenirs de Clary. Elle ne regardait pas l'objectif, inconsciente d'avoir été prise sur le vif, riant aux éclats, belle et heureuse.
– Tu étais née depuis peu. C'était la première fois qu'elle riait depuis ta naissance.
La deuxième photo montrait Clary, âgée de quelques années – cinq pour être exacte, il suffisait de compter les bougies – devant un gros gâteau d'anniversaire, bougies allumées. Elle souriait de toutes ses dents (et il en manquait une juste devant), et debout derrière, il y avait sa mère d'un côté, et... Luke de l'autre. Ils posaient tous pour la photo.
La troisième image montrait encore Clary et Jocelyne, mais cette fois Luke était absent. Clary était plus âgée, plus d'une dizaine d'années. Elle faisait ses devoirs à la table de la cuisine, et sa mère corrigeait ses leçons. Assise à côté d'elle, le seul à s'être rendu compte qu'on les prenait en photo et à regarder l'objectif, il y avait un jeune garçon.
– Si... Simon ? bégaya-t-elle.
– Salut, Fray, répondit doucement le jeune homme.
Et le ton de sa voix fut un brutal retour en arrière. Elle avait déjà entendu cette voix l'appeler ainsi, sur ce ton, mais elle ne s'en souvenait pas.
– Je... commença-t-elle, mais ne sachant quoi dire, s'interrompit.
Luke prit le relais à sa place.
– Ta mère appartenait à notre monde. Elle l'a fui pour te protéger. Je l'ai suivie pour la protéger. Je te connais depuis toute petite, ainsi que ta maman. Et puis il y a quelques années...
– Je t'ai bousculée, poursuivit Jace. Je t'ai bousculée et tu m'as vu, alors que tu n'aurais pas dû. Il s'est passé beaucoup de choses, mais tu as réintégré le monde qui a toujours été le tien. Notre monde. Et puis...
– Les Anges, ou les forces supérieures qui gouvernent notre monde, si tu préfères, ont décidé de te punir et t'enlever toute mémoire de ces dernières années, et de tout ce qui aurait pu te rappeler tes origines, et t'a reléguée au monde des Terrestres, poursuivit Aline.
– J'avais fait quelque chose de mal ? demanda Clary, effrayée.
Elle était presque prête à croire à tout ça, parce qu'un mensonge ne pouvait PAS être aussi élaboré, mais si elle avait été punie, ce n'était pas une bonne chose.
– Non, au contraire, reprit la jeune femme brune – Clary avait oublié son nom, mais elle était proche de Simon. Tu avais sauvé notre monde, et celui des Terrestres, mais tu l'avais fait en enfreignant trop de lois.
– C'est pour ça que tu dois rester ici, Biscuit, reprit Magnus. Alec est bêtement amnésique par rapport à toi : il a juste pris un choc sur la tête, et je suis sûr que nous pourrons le soigner. Ton cas est très différent et très complexe, et nous avons tous à cœur de te protéger. De ton passé que tu ne connais pas, des Anges, des choses que tu pourrais voir sans comprendre.
Clary hocha la tête, vaincue. Elle ne savait plus quoi penser, ni à propos d'eux, ni à propos d'elle-même. Mais elle était trop épuisée pour lutter. Rester ici était une alternative comme une autre, et John – non, Alec, allait rester. Elle préférait conserver un visage connu à proximité. Et puis, il y aurait Jace. Et même si elle était en colère contre lui, et une foule d'autres sentiments indescriptibles, elle avait envie de rester près de lui.
– Peut-être que nous devrions remettre toutes les explications détaillées à demain, proposa doucement Maryse.
Elle regardait son fils aîné, et lisait sur son visage à quel point il était épuisé par toutes ces émotions. Clary chancelait, exténué. Max faisait de son mieux pour ne pas cligner des yeux, pour rester avec les adultes, mais c'était un gamin. Son corps de préado avait besoin de sommeil, en cette période charnière où il glissait doucement vers l'âge adulte.
– Nous avons tous besoin de repos, rajouta la matriarche. Allons-nous coucher. Tout sera plus clair demain. Clary, si cela peut te rassurer, tu seras entièrement libre de tes mouvements à chaque seconde. Fais simplement attention à ne pas te perdre, l'Institut est grand.
Tous hochèrent la tête, parfaitement convaincus. Il ne restait qu'un problème.
– Où est-ce qu'on va dormir ? demanda Alec.
La réponse, évidente, naturelle, qui voulait fuser de la bouche de Magnus fut retenue in extremis. Le sorcier avait peut-être ramené le loft à Brooklyn et Alec pourrait y entrer sans souci, lui imposer de partager une chambre, un lit avec Magnus, un appartement avec un bébé, c'était sans doute plus qu'il ne pouvait supporter.
– En ce qui te concerne, Alec, ton ancienne chambre est toujours disponible, répondit Izzy. Si ça se trouve, il reste même des vieilles affaires à toi.
Elle parlait là de la chambre d'ado d'Alec, qu'il avait occupé lors de toutes ses années à l'Institut. Il avait ensuite intégré les quartiers de Directeur, qu'Izzy occupait désormais, puis le loft de Magnus. Mais les chambres d'Isabelle, Jace et Alexander à l'Institut, côte à côte, leur étaient toujours attribués, par une anomalie de gestion. Jace vivait toujours dans son appartement, Izzy utilisait la sienne comme une annexe à son dressing et celle d'Alec prenait la poussière. En cas d'extrême urgence, s'il ne rentrait pas le soir à Alicante, il lui était arrivé d'y dormir.
– Quant à toi, Clary, on va pouvoir te trouver une place dans mon ancienne chambre. Tu seras à proximité d'Alec, comme ça, poursuivit Izzy, dont la qualité de Directrice de l'Institut lui incombait de répondre à cette problématique.
La solution était la plus intelligente. Il ne faisait aucun doute que Clary et Alec, qui s'étaient toujours entendus plutôt cordialement sans jamais devenir les meilleurs amis du monde, était désormais un bloc qu'on ne pouvait pas séparer. De plus, cela présentait l'avantage de placer Clary proche de Jace, sans lui proposer directement la chambre de celui-ci. Chambre dans laquelle Clary avait vécu.
– Je n'ai pas d'affaires... balbutia Clary.
De toute évidence, Alec avait emmené ses rares affaires, bien décidé à faire confiance aux mots de Magnus et laissant tout derrière lui pour rejoindre une mystérieuse adresse. Clary, elle, s'était juste incrusté, elle n'avait pas prévu de dormir ailleurs que chez elle cette nuit.
– Je verrais ce que je peux te prêter, répondit Isabelle avec un haussement d'épaules.
Clary fit la grimace, et regarda la jeune femme de haut en bas. Le gabarit était loin d'être le même. D'accord, elle avait des talons vertigineux, mais elle était quand même plus grande que Clary, et beaucoup plus ronde, et plus plantureuse. La jeune rousse allait flotter dans le moindre T-shirt.
– Izzy chou, je ne crois pas que tu tailles comme Biscuit, intervint Magnus, toujours présent quand on parlait vêtements.
– J'ai peut-être des trucs qui iront, moi, intervint Aline.
– Déjà plus cohérent, approuva Magnus. Mais...
Il n'acheva pas sa phrase. Jace venait de soupirer bruyamment.
– Pas besoin de lui prêter quoi que ce soit. J'ai des affaires à toi, Clary. Tes anciennes affaires. Tu auras de quoi faire.
Cela aurait dû être flippant de s'entendre dire que son petit ami depuis moins d'un an, avec lequel on n'avait jamais vécu, possédait un placard entier de vêtements à soi, mais bizarrement, ce ne le fut pas. Clary avait eu son compte d'étrangetés pour la soirée, elle n'était plus à ça près.
– On était ensemble avant ? demanda-t-elle pour confirmation.
– … Oui, acquiesça Jace.
– Durant le blanc de ma mémoire.
– Oui.
– On était… proches ? Dans notre relation, je veux dire. On en était où ?
Elle était redevenue la Clary qu'ils connaissaient tous, le regard fier, refusant de se dérober face aux obstacles, affrontant les problèmes. Jace ne répondit pas. Tous les gens qui avaient de la mémoire dans cette pièce savait que Jace aurait probablement suivi de très près son parabatai sur la voie de l'autel, si on lui en avait donné la possibilité. Et Clary aurait dit oui.
– On en parlera demain, ça vaudra mieux, répondit Jace d'une voix douce. Tu as eu ton compte d'émotions pour la soirée.
Alec et Clary rendirent les armes. Ils n'apprendraient rien de plus, ce soir. Le petit groupe se délita. Max fut sommé d'aller au lit, Maryse et Luke rentrèrent chez eux. Aline franchit un portail. Simon s'éclipsa pour laisser de la place aux Lightwood.
Jace, Izzy et Magnus (après avoir jeté un charme aussi efficace qu'un babyphone qui sonnerait directement sous le crâne de Magnus si Maxie pleurait) firent rapidement visiter les lieux aux deux amnésiques, afin qu'ils sachent où trouver les appartements d'Isabelle ou Jace au besoin pendant la nuit, avant de leurs présenter leurs nouveaux quartiers.
– Tu ne restes pas dormir ici ? réalisa Alec en s'adressant à Magnus.
Il balayait des yeux son ancienne chambre sans rien paraître reconnaître.
– Non, je rentre chez moi, lui répondit doucement le sorcier. Chez nous. C'est mieux pour Maxie de dormir dans sa chambre.
– J'aimerais y aller.
Le cœur de Magnus se gonfla de joie.
– Demain. Ça ferait trop pour une nuit. J'ai pensé que tu te sentirais mieux ici que d'affronter notre chambre conjugale.
– Oui, sans doute. Merci, répondit Alec avec soulagement.
– Bonne nuit, Alexander. On va te soigner, je te le promets.
Instinctivement, Magnus s'approcha de son mari, pour l'enlacer, pour l'embrasser. Alec recula. Magnus s'interrompit, réalisant qu'il allait trop loin, trop vite.
– Pardon, Alexander. Bonne nuit.
Prochain chapitre le Me 12/08 !
Reviews, si le coeur vous en dit ? :)
