Bonjour mes petits dasyures mignons !

Au programme de ce chapitre, câlins post-coïtal, une petite mise au point, et le début des emmerdes.

Bonne lecture ! :)

Chapitre 30

Alec aurait pu rester là éternellement. Il commençait à avoir froid, mais le corps de Magnus avachi sur le sien le réchauffait efficacement. Mais, rapidement, le sorcier commença à remuer. Par réflexe, Alec referma ses bras autour de lui, pour le garder contre son corps.

– Désolé, mon Ange, mais tu dois me laisser bouger. Je ne pars pas bien loin, promis.

Habitué à ne pas contester l'ordre — Alexis n'aimait pas les câlins post-coïtal, il obligeait toujours Alec le lâcher juste après — il relâcha son étreinte, tentant de contenir le chagrin que cela lui causait. Mais, à sa grande surprise, Magnus ne fit que se tendre en direction de la table de nuit, et y attrapa le visiophone. Alec ne se souvenait même plus de quand il était arrivé là. Mais il se flagella mentalement de ne plus y avoir songé.

– RAS, commenta Magnus. Il dort toujours profondément...

Il détacha son regard de l'écran sur lequel Maxie roupillait comme un bienheureux, et capta le visage empreint de culpabilité de son amant. Et comprit aussitôt ce dont il s'agissait.

– Hé, Alexander. Tu n'as pas à t'en vouloir de ne pas y avoir pensé. Tu ne te souviens pas, c'est normal que tu n'aies pas ce genre de réflexe. Tout ce qui compte, c'est qu'il aille bien. Moi j'y pense, je veille sur lui. C'est normal. Je suis son père, et je m'occupe de lui le temps qu'on guérisse ton amnésie.

Il y croyait fermement, et obligea Alec à le regarder droit dans les yeux, en disant cela. Alec hocha la tête en guise d'assentiment, même s'il était évident qu'il n'y croyait pas réellement. Magnus abandonna.

– Pousse-toi, un peu, marmonna-t-il.

À la grande surprise d'Alec, il se glissa sous les draps de soie, et les ouvrit pour inviter son amant à faire de même.

– Maxie va bien, et si tu as faim, tu vas devoir attendre. J'ai besoin de cinq minutes de repos avant de faire n'importe quoi par magie. Reviens là, j'ai froid.

Alec, surpris, obéit. Et un instant plus tard, était pressé sous la couette la plus douce qu'on pouvait imaginer, dans les bras de l'homme le plus chaud dont il avait pu rêver. Magnus se blottit totalement contre lui, inspira son odeur, laissa reposer sa tête contre son épaule.

– Tu aimes les câlins ? osa demander timidement Alec, en s'installant un peu plus confortablement, se laissant gagner par la béatitude.

Magnus sourit contre son épaule.

– Un jour, j'ai eu peur que tu partes et m'abandonne dans ce lit, le matin juste après notre première nuit. Des dizaines de fois, tu as dû partir précipitamment en mission, juste après le sexe, ou pendant la nuit. Une fois, je suis parti d'un lit trop vite alors que tu voulais simplement en profiter et que je ne le voyais pas, par peur de perdre du temps sur mon existence. Des tas de fois, on a dû se lever en catastrophe voire interrompre des coïts fabuleux parce que notre fils pleurait. Alors oui, quand je peux en profiter, évidemment que j'aime les câlins. Hé, pourquoi tu pleures ?

D'une main légère, Magnus caressait le corps de son compagnon, ainsi que son visage, et il était surpris d'y trouver de l'humidité le long de ses joues. Il se redressa précipitamment pour mieux le regarder, mais Alec n'avait pas l'air de souffrir. Il avait plutôt l'air de n'avoir pas conscience qu'il pleurait.

– C'est rien... je n'ai juste pas l'habitude. C'est...

– Ton... copain...

Le mot arracha clairement la bouche de Magnus, et en deux syllabes, on sentait tout le mépris et la colère sous-jacente qui bouillonnait en lui.

– ... il n'aimait pas ça ? Rester au lit avec toi, après...

Magnus n'acheva pas sa phrase. Il ne pouvait pas le dire sans y penser, et ça lui arrachait déjà les tripes d'imaginer l'amour de sa vie dans les bras d'un autre.

– Pas spécialement, répondit bravement Alec, conscient que Magnus avait le droit à l'honnêteté, même s'il n'aimait pas le tour de cette discussion.

– C'était un abruti, siffla à voix basse Magnus. Quand on a ça sous la main, on ne le rejette pas bêtement après avoir joui, abruti.

C'était dit avec beaucoup de mépris et de haine, mais la seule chose qu'Alec en retint, c'était le désir et l'amour évident que Magnus avait pour son corps. Ce n'était pas une surprise, bien sûr, pas après tous les regards posés sur lui, et la séance de sexe intense qu'ils avaient vécu sur le canapé de la coloc des Oubliés, point de départ de tout cela, mais c'était bizarrement gratifiant et rassurant.

– Profitons-en, alors, murmura Alec en attirant Magnus contre lui, l'allongeant de tout son long sur son corps, comme une couverture.

Magnus colla son nez dans l'encolure de son cou, et inspira.

– Tu es très confortable, mon Ange, murmura-t-il.

– Toi aussi, répliqua Alec dont les mains retraçaient les courbes du dos et des fesses avec légèreté. J'ai faim. Quand est-ce que tu peux me faire apparaître ce que je veux ?

– Je ne suis pas un distributeur ! le taquina Magnus en lançant une déloyale attaque de chatouilles en direction de son cou.


Ils avaient passé la soirée ainsi. À moitié nus, au fond de leur lit, puis sur le canapé. Ils avaient ri, beaucoup, discuté, énormément, mangé et bu, un peu, embrassé, terriblement. Alec avait conscience que malgré ses lacunes et son absence totale de réaction aux trois quarts des souvenirs évoqués par Magnus, ils avaient vécu une soirée normale pour leur couple, et que cela avait fait du bien au sorcier.

Ce dernier avait dû se retenir de dire, à deux reprises, combien il l'aimait, conscient du fait qu'Alec ne pouvait pas entendre ces mots sans flipper et être incapable de lui retourner la déclaration, mais sinon, cela avait été pour tous les deux leur plus belle soirée depuis longtemps.

– Je vais te ramener, avait conclu Magnus à une heure avancée de la nuit.

Ils n'étaient pas franchement beaucoup plus habillés que plusieurs heures plus tôt, et ils avaient échoué sur le canapé, enveloppé dans des couvertures, mais réchauffés bien plus efficacement par la présence de l'autre que par les plaids.

Alec ouvrit de grands yeux surpris.

– Je... commença-t-il.

– Non, le coupa aussitôt Magnus. Je ne pense pas que ça soit une bonne idée que tu restes.

Les mots lui coûtaient, cela se lisait sur son visage, mais sa voix était inflexible.

– Et mon avis sur la question ne compte pas ? répliqua Alec avec humeur.

– Bien sûr que si. Mes arguments sont les suivants : Maxie, s'il te trouve toujours ici au réveil, va croire que tout est redevenu normal, mais ce n'est pas le cas, nous le savons tous les deux. Et je ne souhaite pas perturber notre fils davantage avec cette situation chaotique. Jace, s'il ne te trouve pas dans ton lit à l'Institut demain, va ME faire la peau en me hurlant dessus que je brûle les étapes. L'Enclave fera probablement de même, et ils auront raison. Toi-même, tu as été éprouvé à plusieurs reprises ce soir, en découvrant cet endroit, nos habitudes, le lieu de vie de ton fils, le quotidien que cela peut être. Je refuse de te faire potentiellement encore plus de mal demain. Et enfin...

Sa voix vacilla, mais il n'avait pas le droit de mentir à l'amour de sa vie. Pas s'il voulait le récupérer pleinement un jour.

– Et enfin, je ne veux pas dormir avec quelqu'un d'autre que mon mari. Je... je souffrirai trop, sinon. Je sais que rien de tout cela n'est ta faute, Alexander, sincèrement. Mais...

Il n'arrivait pas à formuler le fond de sa pensée. Il s'en voulait de faire peser sa souffrance à l'homme amnésique, mais c'était au-delà de ce qu'il pouvait supporter. Il voulait son mari au fond de son lit pour dormir. Peut-être était-ce hypocrite de sa part d'accepter de s'y envoyer en l'air et d'imprégner les draps de soie de l'odeur d'Alec, mais refuser d'y passer toute la nuit dans les bras de l'autre, mais pour Magnus, une fois à dormir paisiblement blotti dans les bras de son époux avait plus d'importance qu'une séance de sexe. Il avait eu dix-sept-mille conquêtes dans sa vie, et avait couché avec presque toutes. Il n'en avait épousé qu'un. Il n'avait habité, réellement en couple, qu'avec un seul. Il avait eu un enfant avec un seul.

Il détourna le regard, blessé, les nerfs à fleur de peau, et sentant pointer des larmes traîtresses. Pour lui aussi, la soirée avait été riche en émotions. Le fait qu'il doive rester fort, pour son mari amnésique et leur fils, le rendait très vulnérable quand il craquait enfin.

– Pardon, Magnus, retentit soudain la voix douce d'Alec, plus proche qu'il ne l'avait pensé.

Un instant plus tard, un corps chaud se pressait contre lui, debout au milieu du salon, et l'enlaçait.

– Je suis désolé de ne penser parfois qu'à ma souffrance et ma colère. Je sais que c'est dur pour toi, qu'à chaque fois que tu me regardes, tu vois ce que tu as perdu. Moi, je ne devrais pas me plaindre. À chaque fois que je te regarde, je vois la chance incroyable que j'ai gagné. Je sais que c'est dur pour vous, et pour toi encore plus. Tu as le droit d'exiger de pouvoir, pour un instant, ne pas souffrir davantage. Je dormirai sagement à l'Institut, promis. Ramène-moi. Je serai sage. Je retrouverai ma mémoire. Je regagnerai ma place dans ton lit.

Les mots d'Alec n'étaient qu'un souffle, et semblait autant souffrir de les prononcer que Magnus de les entendre. Mais ils avaient conscience, tous les deux, qu'ils n'avaient pas vraiment le choix.

– Je te ramène, murmura Magnus.

Alec hocha la tête, vaincu, et relâcha son étreinte autour de son amant, avant de rassembler et de remettre ses affaires.

– Je peux passer voir Maxie avant ?

Magnus acquiesça. L'enfant dormait toujours profondément, sur l'écran, mais ce n'était pas la même chose que de passer la tête dans la chambre de l'enfant, et voir et entendre et sentir sa respiration de bébé endormi. Magnus et Alec le faisaient systématiquement, avant d'aller dormir. Le sorcier avait beau savoir que ce n'était pas un souvenir qui animait Alec, mais un réflexe d'un homme qui commence à s'attacher à l'enfant qu'on lui disait être le sien, c'était réconfortant.

Un instant plus tard, Alec revenait, un doux sourire aux lèvres, et Magnus ne put s'empêcher de sourire également. Cette expression de béatitude, simplement parce qu'il avait vu le bonheur absolu dans les traits de son fils, c'était quelque chose qui faisait du bien à voir sur le visage de l'amnésique.

En un tour de mains, sans un mot, Magnus ouvrit un portail.

– Lien direct vers ta chambre ! déclara-t-il. Penses-tu pouvoir le passer seul ?

– Je croyais que ça m'était interdit ?

– Celui du seuil de l'appartement. C'est un sort permanent qui sert de liaison entre les mondes, et c'est une invention récente de ma composition. Là, c'est un passage que JE tiens ouvert entre deux endroits que tu connais parfaitement. Je n'ai pas trop de crainte quant au fait que tu peux le franchir.

Alec sourit. Il n'était pas sûr de tout comprendre aux différences subtiles que Magnus faisait dans les variations de l'utilisation de sa magie, mais il était touché par la marque de confiance.

– Je vais y arriver. Au pire, je me cognerai dans le lit en arrivant, ça me fera une blessure de guerre ! Bonne nuit, Magnus. À demain.

Il l'embrassa, doucement. Puis, l'instant d'après, il s'engouffra à travers le vortex magique.

– Bonne nuit, Alexander. À demain. Je t'aime.

Le portail s'était déjà refermé, absorbant les derniers mots de Magnus dans le néant.


Leur nouvelle routine se mit doucement en place. Au début, cela fut une torture pour Magnus de ne pas aller voir Alec tous les matins, juste pour s'assurer qu'il n'avait pas disparu de nouveau, mais il finit par s'y habituer. Alec et Clary s'entraînaient le matin, avaient leur cours de rattrapage de runes et d'histoires l'après-midi, et en fin de journée, Alec récupérait ses souvenirs tandis que Clary vaquait à ses occupations. Le soir, enfin, ils étaient en famille, que cela soit Magnus, Alec et Maxie au loft, ou bien des repas de famille partagés avec un ou plusieurs membres de la famille Lightwood étendue au sens large, ainsi que Catarina et Madzie.

Magnus, pour sa part, travaillait le matin de la maison sur les demandes de ses clients, et emmenaient Maxie en clientèle avec lui l'après-midi, comme il l'avait toujours fait. Il aimait que Maxie baigne dans la magie à son contact, tout en se mêlant à des shadowhunters, qui étaient ses clients. Magnus travaillait principalement sur la création d'appartement situé à deux endroits différents, comme le leur, et les travaux préparatoires pour le créer étaient longs et complexes. Fort heureusement, la demande de ce genre ne se tarissait pas, et il se faisait rémunérer fort cher pour cela. Le fait qu'il soit le seul à avoir réalisé cette prouesse lui avait permis, même après deux mois d'inactivité, d'être très demandé à peine de retour sur le marché. En sa qualité de Grand Sorcier d'Alicante, il répondait également à toutes les demandes de l'Enclave.

Chacun, dans l'Institut de New York, avait fini par s'habituer à la présence de Clary et Alec. Au bout de quelques jours, Izzy leur avait remis des stèles à chacun, et ils se promenaient avec leurs armes accrochées aux jambes, comme les autres. Alec, dans un élan de joie enfantine, avait quasiment immédiatement testé ses runes, une fois qu'il eut compris le principe de la stèle. Il avait très vite abandonné en voyant l'air blessé de Clary.

Jace les entraînait, Alec récupérait sa mémoire, Clary se battait aussi bien qu'une shadowhunter confirmée, et le temps filait. Il était hors de question de les envoyer sur le terrain. Il était hors de question de faire passer une cérémonie des runes à Clary.

De fait, plus le temps passait, plus les deux amnésiques ne comprenaient pas l'intérêt de tout cela. Clary était toujours jalouse, blessée, frustrée de savoir qu'elle ne récupérerait pas sa vie, et ne voyait pas l'intérêt de ne plus pouvoir mener celle qu'elle voulait, alors qu'on lui refusait le droit d'être pleinement ce à quoi son sang lui permettait de prétendre. Alec, lui, récupérait des parcelles de mémoire, de plus en plus, sans jamais parvenir à débloquer l'entièreté de ses souvenirs, et il avait récupéré tant de douleurs et de souffrance qu'il en avait marre, et perdait foi, lui aussi, en un avenir en ce monde.

La seule constance, c'était l'amitié indéfectible que ces deux-là se portaient. Simon, naturellement, était devenu très proche d'eux. Même si son enfance était floue, Clary se souvenait de lui, et il avait retrouvé sa meilleure amie d'enfance. En tant qu'ancien Terrestre, il avait pu comprendre des choses venant d'Alec qui restaient totalement obscures à Jace. Quand on connaissait les relations entre Clary et Alec, et Simon et Alec auparavant, les voir traîner ensemble était surprenant.

Douloureux, aussi, pour Izzy et Jace. Magnus avait son Alexander chez lui régulièrement le soir, et ils apprenaient à reconstruire une relation, leur relation. Mais pour le frère et la sœur, c'était une perte énorme. Des années auparavant, ils étaient aussi liés que les doigts de la main, allaient en mission ensemble. Jace, souvent, posait sa main sur sa rune parabatai, tentant désespérément de ressentir quelque chose, alors même que son frère était juste devant lui. Mais aujourd'hui, Alec se confiait à Simon et Clary, et plus à eux, et ils en souffraient.

Ils ne pouvaient cependant pas le blâmer. Malgré leurs efforts pour raviver des souvenirs heureux de leur enfance, au bout de quelques temps, il avait bien fallu affronter la réalité. Et Alec en avait souffert.

L'arrivée de Robert, peu de temps après le début du processus, n'avait guère arrangé les choses. Au début, Alec avait été enchanté d'enfin rencontrer l'homme qu'on lui disait être son père. Son opinion avait changé.

Tous les souvenirs de l'enfance de l'amnésique était empreint d'une lourdeur désagréable, un carcan de règles, de droiture, d'honneur, dans lesquels il suffoquait, incapable d'avoir le droit de s'exprimer. Plus d'une fois, Alec était revenu à la surface en larmes, pleurant sur son enfance. Tous les souvenirs joyeux qu'Izzy, Max et Jace essayaient d'insuffler en contrepartie n'avaient pas suffi.

– On va en rester là, Robert, avait déclaré Alec, glacial, à l'issue d'une séance.

De temps à autre, il tentait d'utiliser « Maman » pour faire plaisir à Maryse, mais toutes les brides de son enfance l'avaient convaincu d'utiliser les prénoms de ses parents. Et si Maryse avait pu lui ramener en mémoire des instants plus positifs, quand elle avait accepté Magnus, ou quand ils avaient adopté Maxie et qu'elle leur avait prodigué de nombreux conseils, Robert n'avait pas grand-chose pour sauver la relation avec son fils amnésique.

– Je t'ai mené jusqu'à l'autel pour ton mariage, Alec, avait-il plaidé.

Cela n'avait pas suffi. Alec n'avait pas été capable de pardonner son enfance à son père. Il essayait de le faire avec sa mère, qui aimait s'occuper de son petit-fils, mais même cela lui était difficile.

– Il n'a pas de vision d'ensemble, expliquait Catarina à la famille Lightwood, quand Alec fuyait dans sa chambre après une séance. Il ne voit que des éléments isolés, et les sentiments qui l'animaient alors le submergent, et il ne garde que les plus forts. De fait, à chaque souvenir, il en conserve surtout la frustration, le chagrin, la colère, la peine... Il ne peut pas nuancer le tout.

L'explication avait beau être rationnelle, cela ne faisait pas moins mal quand ils voyaient Alec souffrir, être en colère contre eux, essayer de ne pas leur tenir rigueur du passé, souffrir d'essayer de ne pas leur tenir rigueur.

Puis, il fallut en arriver à sa vie quand il avait rencontré Magnus, et cela devint pire encore.


Alec n'allait déjà plus très bien, quand il avait récupéré les souvenirs de son adolescence, et son béguin pour Jace. Si cela n'avait pas été une très grande surprise pour quiconque, ni une source de gêne passée quelques heures, découvrir à quel point Alec avait honte de ses propres sentiments l'avait surpris... et dégoûté.

– Pourquoi ? Comment... comment j'ai pu en arriver là ? Comment une famille, un monde tout entier, a pu à ce point me convaincre qu'aimer un autre homme était mal ? Comment AIMER peut être mal ? avait-il un jour balbutié à Magnus.

Désorienté et confus, Magnus venait de lui citer « Il n'y a rien de honteux. Je ne vois pas de quoi tu parles. Tu verras », et Alec y avait très mal réagi. Fort heureusement, Maryse et Robert se sentait déjà suffisamment honteux comme ça pour ne pas être restés dans la pièce.

À ce stade, la rencontre avec Magnus et son fameux « Je suis Magnus, je ne suis pas sûre que nous ayons été correctement présentés » avait eu lieu, et ravi le jeune amnésique. Ce soir-là, au loft, il avait confessé à Magnus à quel point, dans la masse d'émotions et de sentiments qu'il retrouvait, cette rencontre l'avait remué. Ce jour-là, tout allait bien.

Il y avait eu ensuite la drague, les sous-entendus, la nuit passée séparés sur des canapés du loft. Mais toujours, pour Alec, ce besoin de se cacher, de se mentir « Si tu laisses échapper à n'importe qui que j'ai dormi ici la nuit dernière... Du calme. Ma réputation aussi en jeu que la tienne. Je perdrais toute crédibilité si on apprenait que j'ai laissé un shadowhunter passer la nuit ici ». Magnus avait eu beau insister sur la confiance que, déjà, Alec et lui avaient mutuellement pour l'autre, rien n'y avait fallu. Alec se dégoûtait d'avoir été tant dans le placard.

Magnus avait insisté, avec d'autres souvenirs : « Pendant presque un siècle, j'ai fermé mon cœur et me suis interdit de ressentir quoi que ce soit pour quiconque, homme ou femme. Tu as débloqué quelque chose en moi » et « Je te fais confiance. Je ne sais pas pourquoi, mais c'est le cas. »

Pour un temps, cela avait fonctionné. Puis, Lydia était arrivée. Généralement, Magnus ne voyait son compagnon que le soir, quand il venait pour la séance de souvenirs, qu'il ait ou non un rôle à y jouer, puisque Jace et Izzy avaient aussi beaucoup de choses à dire.

Izzy, en sa qualité de Directrice qui gérait l'amnésique qu'était son frère, avait lancé un grand appel à tous qui pourraient avoir quelque chose à dire à Alec. Certains avaient accepté de venir, d'autres avaient simplement cité ce qui pouvait l'aider. Ils avaient établi depuis longtemps qu'il importait peu que cela soit la même personne qui reprononce les mêmes mots. Magnus pouvait citer Jace que cela marchait aussi efficacement. La Reine des Fées, par exemple, avait accepté de participer, mais refusé de venir, ce qui avait soulagé tout le monde.

Magnus, grâce aux pouvoirs qu'il avait appris à affiner depuis l'ultime visite de son père, permettait à chacun de visualiser ses propres souvenirs pour citer les phrases les plus exactes possibles qui auraient pu marquer le jeune homme. Il était malheureusement impossible de le faire sur Alec, puisqu'il ne s'en souvenait pas. Et il était impossible de lui montrer les souvenirs d'un autre. Il ne pouvait pas plonger dans la tête de ses frères et sœur, ou celle de son époux.

Ni dans celle de Lydia, qui avait demandé à venir pour aider Alec. Magnus n'avait pas quitté Alec d'une semelle ce jour-là. Il n'était pas jaloux. Il était celui avait emmené —et gardé— Alec à l'autel, mais cette femme, à son corps défendant, avait été fondatrice de leur couple, et il se refusait à laisser Alec seul avec elle.

Il avait eu raison. Quand Lydia, après avoir serré Alec dans ses bras, avait prononcé les mots dont elle était désormais la seule à se souvenir, Magnus s'était tendu :

« Ensemble, nous pouvons restaurer le nom de ma famille, et conserver l'Institut. Lydia Branwell, veux-tu m'épouser moi, Alec Lightwood ? ».

La réaction d'Alec avait été violente. Il s'habituait aux migraines qui accompagnaient chaque souvenir. Pas cette fois-là.

Lydia avait enchaîné avec les derniers mots qu'elle lui avait adressé, alors qu'il la plantait devant l'autel, au beau milieu de la cérémonie :

« Tu mérites d'être heureux. »

Ainsi, il avait retrouvé son premier baiser avec Magnus, le jour où il avait enfin décidé d'assumer, de s'assumer, de prendre ce qu'il voulait plus que tout. Il aurait dû en être heureux. Cela n'avait pas été le cas. Parce qu'en plus de la présence de Lydia, il avait bien fallu expliquer, faire se souvenir à Alec de combien Magnus avait été blessé par l'annonce de ce mariage :

« Fais ce que te dit ton cœur. La famille est tout pour moi. Tu dois savoir ça. Je saisis. Tu es un homme de tradition. C'est pour ça que j'ai fait ma proposition à Lydia. C'est un partenariat solide. Pour tous les deux. Le mariage est une merveilleuse institution, pour ce que je pourrais en savoir. Au revoir, Alexander. »

Combien il s'était battu, encore et encore, pour espérer qu'Alec annule, abandonne ses projets insensés ;

« Tu n'as pas à l'épouser ! Si, je le dois, Magnus ! Tu seras malheureux toute ta vie, tout comme elle ! Aucun de vous ne mérite ça ! Et je le ne mérite pas davantage. »

« Où est l'honneur de vivre dans un mensonge ? De quoi tu parles ? Et qu'en est-il de l'amour ? Même les shadowhunters tombent amoureux, Alec. Dis-moi juste que tu es amoureux de Lydia. Je ne sais pas ! Pourquoi tu n'arrêtes pas de me pousser ? »

« Tu flirtes, tu ris, tu utilises la magie. Mais à la fin de la journée, qu'est-ce que tu risques ? Même si je me sentais désolé pour toi, je devrais tout abandonner pour toi ? Je dois faire ce qui est bon pour moi ! Je pourrais perdre ma famille, ma carrière, tout ! Tu ne comprends pas ! »

« Je sais que tu ressens ce que je ressens, Alec ! Tu n'as aucune idée de ce que je ressens ! Ce n'est qu'un jeu pour toi ! »

Ils auraient dû être heureux. Alec n'en fut que perturbé.

– Pourquoi... pourquoi tu ne m'as pas laissé faire ? L'épouser ? Pourquoi tu as fait tout ça ? demanda-t-il à Magnus, en larmes, la tête brûlant d'une migraine atroce, à l'issue de la séance.

C'était sans doute la colère, le chagrin, l'épuisement qui parlait, mais pour le sorcier, ce fut un coup de poignard. D'autant qu'il n'avait aucune réponse à apporter que l'amnésique trouverait valide en cet instant. Oui, à l'époque, le sorcier avait eu un coup de cœur pour le shadowhunter, en dépit de toute logique. Et oui, il sentait bien qu'Alec avait simplement peur de laisser s'exprimer ses sentiments. Mais ils n'étaient pas ensemble, ne partageaient pas grand-chose. Pourtant, il avait obligé, encore et encore, un homme fermement décidé à suivre les principes familiaux, à envoyer valser toute sa vie.

Bien sûr, il aurait pu arguer qu'il voulait simplement qu'Alec soit libre d'assumer sa sexualité, mais c'était partiellement un mensonge. À l'époque, il l'avait fait pour lui. Parce qu'il refusait de prendre non comme réponse, parce qu'il voulait Alec, qu'il aurait fait n'importe quoi pour ça. Sans réaliser ce qui pouvait, ce qui allait, les lier. Il avait obligé un homme à se détourner de sa famille et sa vie juste parce qu'il avait eu envie de lui, sans savoir où ça les mènerait.

– Je veux me reposer, avait décrété Alec en quittant l'infirmerie, sans avoir eu de réponses de Magnus, qui détournait le regard.

– Magnus... il ne le pensait pas, tenta de le consoler Izzy en s'approchant du sorcier.

Jace, heureusement, était en mission. Seuls Magnus, Izzy et Lydia (et bien sûr, Catarina) avaient été présents.

– Je sais, répliqua Magnus. Tout de suite après, ce jour-là... il a dit très exactement « qu'est-ce que je viens de faire ? » Il était paniqué. Après, devant vos parents, il a assumé. Mais j'imagine que dans toutes les émotions brutes et violentes qui reviennent, c'est la panique qui a gagné.

Il croisa le regard de Catarina, qui observait comme toujours les relevés des électrodes. Elle cherchait toujours si elle pouvait trouver le moyen de stimuler magiquement la mémoire d'Alec, pour tout lui rendre d'un coup, et non par parcelle. Ce n'était toujours pas concluant.

– D'après les réflexes de son cerveau, oui. Il était saturé de peur et d'angoisse, répondit l'infirmière en observant ses relevés.

Magnus soupira. Savoir qu'il n'avait pas le droit d'en vouloir à Alec n'en était pas moins douloureux.

– De manière générale, ses émotions sont extrêmement vives quand il récupère des souvenirs. C'est du tout ou rien. Son cerveau est déjà tellement occupé à ramener des bouts de mémoire qu'il n'arrive plus à faire le reste de son travail, et à canaliser ses émotions. C'est pour ça qu'il est aussi épuisé, après, reprit Catarina.

– Ça ira mieux demain, Magnus... l'apaisa Izzy. J'étais fière de lui, quand il t'avait enfin embrassé, et je le lui avais dit. Et il s'était opposé aux parents. Il ne le regrettait pas. Demain, on lui rappellera ça, et ça ira mieux.

Lydia, en retrait jusque-là, s'était approché du sorcier en souffrance et lui avait tendu une main amicale, promesse d'enterrer leur passé.

– Je suis vraiment désolée, Magnus. Je savais que ce ne serait pas facile pour lui, mais je ne pensais pas que ce serait à ce point...

– Ce n'est pas de ta faute, lui sourit doucement Magnus.

Il n'avait aucun grief particulier contre elle. Ils avaient pu discuter juste avant, elle était en couple, elle dirigeait un Institut en Europe, elle était heureuse, et il n'y avait aucune raison qu'elle s'en veuille.

– Ça ira mieux demain, jura-t-elle, et Magnus acquiesça.


¨Prochain chapitre le Me 07/10 !

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