Chapitre 6 : Au Cœur de la Tourmente

Laurence ne ferma pas complètement la porte de la chambre et retourna au salon. Là, il alluma une cigarette et se servit un autre verre en réfléchissant à la situation pour le moins embarrassante. En l'espace de quelques minutes, son monde empli de certitudes venait de basculer sens dessus, dessous, tout ça à cause d'une rousse indéniablement attachante et ensorcelante, tout ça à cause de lui qui avait entraîné la journaliste désœuvrée dans toute cette histoire.

Avril l'avait échappé belle, ainsi que lui-même. Si ce type était parvenu à ses fins, Laurence ne se serait jamais pardonné de ne pas avoir pu protéger la jeune femme… A cette perspective, il serra instinctivement les poings en sentant le poids de la culpabilité et de l'angoisse dans tout son être.

Sans qu'Avril en ait mesuré la portée, les événements tragiques de la soirée venaient de la rapprocher de Laurence de la façon la plus inattendue qui soit. Encore une fois, le policier prenait conscience d'à quel point il tenait à elle, mais ce qui était nouveau - et fortement fâcheux - c'est qu'il ne la voyait plus de la même façon. Brutalement, Avr... Alice était devenue femme à ses yeux quand elle s'était pavanée le plus naturellement du monde devant lui, sans même qu'elle se rende compte de l'effet qu'elle produisait involontairement sur l'être sensible, tapi au fond de lui.

Seul, face à lui-même, Laurence se refit le film de la jeune femme en train d'observer sans malice aucune, les courbes de son corps dans la psyché, sa sensualité coquine révélée par le simple artifice d'un vêtement sexy... La beauté peu ordinaire d'Alice venait de lui exploser à la figure comme une bombe à retardement, en faisant des dégâts dont il ne mesurait pas encore pleinement l'étendue… Comme s'il se tenait encore à quelques mètres d'elle, Laurence revoyait le dos de la jeune femme en partie dévoilé, les petites bretelles noires dont l'une avait glissé négligemment de son épaule couverte de taches de rousseur lorsqu'elle avait bougé le bras, la dentelle suggestive du décolleté profond qui épousait les petits seins fermes et pointus, la chute de ses reins et la rondeur exquise de ses fesses sous les reflets sombres de la soie, le contraste saisissant avec la carnation de sa cuisse… Alice avait promené lentement ses mains sur elle comme un amant l'aurait fait... comme il l'aurait fait si elle s'était trouvée dans ses bras.

Laurence grogna, en tentant de chasser les images lascives suscitées par son esprit. Il savait déjà que la peau d'Avril était toute aussi douce et satinée que la soie qui la recouvrait… Après tout, chez Styles, ne lui avait-il pas massé le dos ? Même si l'expérience avait eu pour but de valider sa théorie criminelle, il avait été secrètement surpris d'apprécier cette proximité inédite et de promener lentement ses mains sur elle. Et que dire de la réaction inconsciente de la jeune femme ? Un soupir de contentement lui avait échappé, démontrant qu'elle avait très nettement aimé ses massages, jusqu'à ce qu'il brise l'enchantement en la ramenant à la réalité ! Il se mit à sourire sadiquement en y repensant : la réaction épidermique d'Avril avait été tellement jubilatoire dans sa spontanéité !

À nouveau, il ressentit cet élan inavouable de désir et se fustigea, mais l'appel des sens était bien trop important pour être ignoré. Les images sensuelles d'Avril dans cette nuisette noire étaient désormais gravées au fer rouge dans son esprit et allaient enflammer son imagination pour le reste de la nuit.

Il se passa les mains sur le visage. S'il éprouvait du désir pour Avril, voilà qui allait singulièrement compliquer leurs vies. Enfin, surtout la sienne, car il avait l'impression que tout ça passait complètement au dessus de la tête de la rousse. Avait-elle seulement pris conscience à cette occasion qu'elle possédait en elle un pouvoir de séduction capable de mettre tous les hommes à ses pieds ? Il ricana. Sans doute que non... Et heureusement en un sens !

Laurence soupira. Il valait mieux oublier ce malheureux incident de parcours dans une amitié faite de hauts et de bas et jouer le goujat de premier ordre, comme à son habitude. D'avance, il s'en délecta, puis repensa aux dernières paroles de la jeune femme. On vit une belle histoire tous les deux, non ? Même s'il en avait ri, ça l'avait littéralement scotché, comme si inconsciemment, elle faisait écho au dilemme qui l'avait saisi.

Oui, il y avait une forme d'affection entre eux, dans un rapport qui n'était ni amoureux, ni simplement amical, mais beaucoup plus complexe et fort, et qui touchait à leurs racines respectives. Même si leurs situations familiales avaient été différentes, tous deux avaient grandi seuls, en se construisant sans figures paternelles ou maternelles (Franchement, où donc avait été sa mère quand il avait eu besoin d'elle après la mort de son père ?).

Inconsciemment, ils s'étaient trouvés tous les deux au travers de cette même expérience et avaient peu à peu bâti une relation hors norme dans laquelle Marlène était venue naturellement se greffer. Entre eux trois s'était tissé un lien indéfectible. C'était quelque chose d'extraordinaire, de précieux, dans lequel chacun y trouvait son compte, quelque chose dont il ne situait plus les limites désormais et dont il ne pouvait plus se passer.

Laurence savait qu'Avril avait une peur bleue d'être à nouveau abandonnée, qu'elle rêvait à des parents pour combler un vide affectif, pour donner un sens à une enfance volée injustement et sans explications. Sans repères, Avril s'accrochait à lui en le voyant comme un père de substitution et tâchait en même temps de s'affranchir de son autorité en se rebellant comme une adolescente en crise.

Honnêtement, il était incapable de la voir comme la fille qu'il n'avait jamais eue, pour la bonne raison qu'il ne se voyait pas en figure paternelle. Pour lui, Avril n'était qu'une nuisance, un petit grain de sable qui empêchait la formidable machine qu'était son esprit de fonctionner correctement. D'ailleurs, il avait déjà passé trop de temps à se laisser aller à des chimères, il était temps de revenir à ses préoccupations premières.

Le policier termina son verre. Ce qu'il avait appris pendant la réunion était une bombe, un gros coup, probablement ce qui allait devenir le casse du siècle s'il ne parvenait pas à l'empêcher. Il avait déjà prévenu Germain, son collègue du grand banditisme et exprimer ses craintes, mais il avait besoin de faire le point pour réfléchir. Germain lui avait recommandé de ne pas poursuivre le rôle de Ricky mais Laurence voulait coincer sur le fait Prizzi et sa bande. Il prit un papier et commença à écrire un rapport détaillé, un résumé le plus précis possible de ce qu'il avait entendu avec les questions qui le taraudait, en enchaînant cigarettes sur cigarettes.

Il sursauta soudain en sentant une main se poser sur son épaule et se retourna. Alice le regardait avec surprise.

« Vous portez des lunettes maintenant ? »

« Oui… Qu'est-ce que vous faites encore debout, Avril ? »

« Je n'arrive pas à dormir... » La rousse se mordit la lèvre. « Vous ne voulez pas ?... » Elle fit un geste significatif en direction de la chambre. « … venir vous coucher ?... »

Laurence resta interdit pendant quelques secondes. L'expression neutre d'Avril le persuada qu'elle avait dit cela en toute innocence.

« Je vais opter pour le canapé, mais c'est gentil de votre part d'avoir proposé de partager le lit. »

Alice exprima ce qui la tracassait réellement :

« C'est que… Je n'ai pas envie d'être seule. »

« Je comprends, mais je dois terminer ce rapport. »

« Ok. »

Déçue, elle se détourna de lui. Laurence la suivit des yeux en ne pouvant s'empêcher d'apprécier les formes féminines sous la courte nuisette, jusqu'à ce qu'elle s'arrête à nouveau et insiste :

« Ça me rassurerait si vous étiez à côté de moi. »

Le tout dit avec une vulnérabilité qui n'échappa pas au policier. Seigneur !… Avril ne pouvait pas continuer à se promener devant lui dans cette tenue, comme si c'était dans l'ordre des choses, comme s'ils étaient de simples camarades de longue date, suffisamment familiers pour ne plus se formaliser devant l'apparence de l'autre. Il lui avait répété maintes fois qu'il n'était pas attiré par elle physiquement, qu'elle lui était indifférente, mais elle ignorait qu'elle le mettait présentement à la torture ! Il s'éclaircit la voix.

« Avril, vous pourriez passer un peignoir s'il vous plaît ? »

Alice fronça les sourcils. La rousse ne posa pas la question à voix haute, mais elle resta suspendue silencieusement entre eux... Pourquoi ?

Et tout à coup, une lueur de compréhension éclaira le regard de la journaliste. L'expression de la jeune femme se modifia, s'adoucit et elle se mit à sourire malicieusement.

Laurence avait baissé les yeux et les avait laissés à nouveau s'attarder une seconde de plus que nécessaire sur les jambes de la troublante rouquine. Immédiatement, il se reprit et s'efforça de garder contenance quand il croisa son regard. Trop tard, Avril savait.

Oh, oh, les ennuis allaient commencer...

Lentement, Alice s'avança vers lui et il oublia ses bonnes résolutions. Sa démarche chaloupée mise en valeur par les reflets de la soie noire attirait irrésistiblement l'oeil. Calmement, elle se planta devant lui, les mains sur les hanches en le dominant d'un air mécontent, alors qu'il se reculait au fond de sa chaise, très mal à l'aise.

« Nous n'avons pas joué le jeu... »

« Le jeu ? Quel jeu ? »

« Celui d'un soir. »

Laurence ouvrit des yeux comme des soucoupes en comprenant ce qu'elle impliquait.

« Avril, je ne crois pas que ce soit le moment. Et puis, vous n'êtes pas dans votre état normal. »

Il s'interrompit alors que, souriante et sûre d'elle, Alice se penchait vers lui en posant tranquillement ses mains sur la table et le dossier de sa chaise, l'emprisonnant implicitement pour l'empêcher de se lever.

« Vous avez subi un traumatisme, vous devez vous reposer pour récupérer… et penser à... »

« Oui ? »

Hypnotisé, ayant perdu le fil, Laurence se mit à déglutir lorsque le décolleté s'écarta et révéla la courbe parfaite d'un sein juste sous son nez... La tension monta d'un cran.

« Il suffit de se regarder d'une certaine façon et de se tenir proche… » Reprit doucement Alice, de façon impitoyable.

Il sursauta et leva un regard troublé vers elle. Ne venait-elle pas de reprendre ses propres termes exprimés quelques heures plus tôt ? Une lueur amusée dansait à présent dans les yeux de la rousse, parfaitement consciente de l'effet qu'elle produisait sur lui.

« … de se toucher… »

Avec aplomb, elle s'installa à califourchon sur lui. La nuisette remonta, dévoilant davantage le haut de ses cuisses pâles, s'arrêtant au pubis. Laurence sentit son cœur se mettre à battre plus rapidement dans sa poitrine, en même temps qu'un vent de panique déferlait sur lui.

« Avril, nom d'un chien, qu'est-ce que vous faites ? »

Immédiatement, il s'était raidi contre l'invasion de son territoire. Il tentait à présent de se reculer davantage dans la chaise en évitant de la toucher, mais il était coincé, pris au piège. L'idée de se lever brusquement et de la jeter à terre lui traversa l'esprit l'espace d'une seconde, mais il l'oublia quand il l'entendit lui dire :

« Je mourrais d'envie de savoir à quel point vous étiez confortable… » Elle porta un regard intéressé sur sa bouche. « … Depuis cet après-midi, je me demande également comment vous embrassez... »

A court de mots, Laurence déglutit visiblement. Sidéré, il vit la rousse passer résolument les bras autour de son cou, s'approcher et poser ses lèvres sur les siennes. Doucement, elle se mit à les caresser langoureusement en prenant son temps pour le savourer comme un fruit défendu. Il tenta d'abord de ne pas réagir à ses tendres attentions, mais vaincu, il abdiqua avec un gémissement et finit par lui retourner son baiser en la serrant contre lui, le cœur battant dans sa poitrine comme un tambour, tous les sens en feu.

Laurence sursauta violemment et ouvrit les yeux, désorienté. Il lui fallut quelques secondes pour réaliser qu'il s'était assoupi à la table. Mal réveillé, il se frotta le visage énergiquement et poussa un grognement dépité devant la vivacité de son rêve, dont il ne pouvait que constater les effets sur sa personne.

Encore dans le gaz, perdu, il contempla ses papiers étalés sur la table. Il était inutile qu'il poursuive son travail, la tension nerveuse des dernières heures l'avait achevé et il était mort de fatigue. La pendule indiquait plus de deux heures du matin. Il était debout depuis plus de vingt quatre heures, en n'ayant dormi que deux heures la nuit précédente pour pouvoir appréhender Ricky au saut du lit à cinq heures.

Il passa brièvement à la salle de bain, puis s'allongea sur le canapé inconfortable. Pour la énième fois, il envisagea de le changer pour un futon japonais. Il était même prêt à aller le chercher lui-même à pied à Tokyo si nécessaire !

Maintenant qu'il était allongé dans le noir, il repensa à Avril sans parvenir du coup à trouver le sommeil. Voilà un problème dont il se serait bien passé, mais il devait admettre que la rousse lui avait fait de l'effet ce soir. Cela faisait bien longtemps qu'il n'avait pas ressenti ce frisson délicieux et ce puissant élan de désir… Même avec Maillol, il n'y avait pas eu cette alchimie. Il était allé de frustrations en frustrations avec la belle médecin légiste jusqu'à ce qu'elle décide du lieu et de l'heure pour finalement s'offrir à lui. C'était elle qui avait mené la danse de bout en bout, en le rejetant continuellement et en le menant par le bout du nez. Il n'avait été qu'un pauvre fou de croire qu'il saurait la retenir et s'en faire aimer.

Depuis la disparition de la femme de sa vie, il avait considérablement réduit le nombre de ses aventures. Le sexe occasionnel ne répondait plus qu'à un besoin physique et avait perdu de sa saveur sans ce qui en faisait le piment : l'amour. Etait-ce la nécessité de faire le deuil ? De tenter d'abord d'oublier la seule femme qu'il ait jamais aimé ? C'est ce qu'il avait longtemps cru, mais ce n'était pas vrai.

Avril était la première femme depuis Maillol pour laquelle il ressentait de l'envie, grâce à laquelle il se sentait de nouveau vivant. Il se rendit compte à cet instant que quelque chose était mort en lui avec le décès accidentel de la légiste. C'était comme si Avril venait de le réveiller d'un long sommeil et c'était ce qu'il attendait depuis tout ce temps sans vraiment le savoir, réalisa-t-il soudain, alarmé.

Il fallait que ce soit sa meilleure ennemie qui lui procure ce genre d'émotions… Et en même temps, cela tombait sous le sens. Quelles étaient les deux seules femmes suffisamment proches de lui ? Quelles étaient celles qui le connaissaient mieux que sa propre mère ? Marlène était trop solaire, trop parfaite pour lui, presque lisse, une icône intouchable, et Avril… Avril était Avril ! Une fille pleine de défauts, sans gêne, inculte, sans aucun style, ni féminine, ni masculine, finalement quelconque ! Bref, son total opposé, mais c'était aussi une boule d'énergie et d'optimisme, une révoltée qui faisait son admiration par sa pugnacité et sa volonté de réussir, une appassionata qui répondait comme un écho à sa froideur. Le feu et la glace réunis…

Il ne put s'empêcher de penser au poème d'un de ses poètes favoris, Robert Frost :

Certains disent que le monde finira dans les flammes,

D'autres dans la glace.

Le désir ayant embrasé mon âme,

Je suis de ceux qui penchent pour les flammes.

Mais s'il fallait que deux fois il trépasse

Je crois connaître assez la haine

Pour dire que dans ce domaine

La glace serait tout aussi souveraine

Et efficace.

La destruction de leur relation d'une manière ou d'une autre, voilà où ils allaient, si d'aventure… Il eut un ricanement sarcastique. L'idée était particulièrement intéressante pour se débarrasser définitivement d'elle, mais complètement farfelue ! Avril et lui ensemble ? Ja-mais de la vie ! Se révolta-t-il intérieurement. Ou alors quand il gèlera en enfer justement !

Et pourtant… Laurence soupira. Il se faisait bien trop de soucis pour Avril pour continuer à ignorer la jeune femme. Depuis longtemps, elle n'était plus une simple étrangère, à peine quelqu'un, plutôt quelque chose qu'il tentait d'occulter de sa vie comme la plupart des gens qui l'encombrait. A contrecoeur, bien trop souvent, il avait dû accepter d'avoir peur pour elle, de lui venir en aide quand elle en avait besoin. L'inquiétude était réelle à chaque fois. Bien entendu, il ne fallait pas le lui montrer, ça aurait été lui donner trop d'importance, alors qu'elle était quantité négligeable !

Cette réflexion ne résolvait pas son problème actuel. A l'avenir, il se promit de surveiller son comportement envers la journaliste pour ne pas qu'elle soupçonne une seconde qu'il était désormais attiré par elle. Cette lubie finirait par passer de toute façon. Lui montrer de la compassion était une chose, mais plus question de s'adonner à des familiarités, à des moments de complicité, comme cela avait été le cas ce soir quand ils avaient commencé à dialoguer ouvertement. Pas question non plus de se nourrir de fantasmes stériles, il se promit de nier toutes formes de désirs envers elle... à commencer par ces rêves érotiques idiots qui le réveillaient au plus mauvais moment !

Et pour ce faire, il avait un plan imparable : il allait redevenir l'incorrigible coureur de jupons qui enchaînait les aventures et les nuits sans lendemain comme un mort de faim.

A suivre…