Chapitre 7 : Plan B

Quand Laurence pénétra chez lui quelques heures plus tard et découvrit - sans véritable surprise - qu'Avril avait disparu, inutile de dire qu'il était furieux.

Quelle tête de mule ! Pourquoi cette fille sans cervelle ne l'écoutait-elle jamais ? Il refusa de s'appesantir sur la question par trop énervante. Comme à son habitude, la colère était la seule réponse émotionnelle qu'il connaissait pour masquer l'inquiétude qu'il ressentait invariablement pour Avril quand il ne savait pas ce qu'elle manigançait.

Le commissaire appela Jourdeuil pour s'enquérir de la présence d'Avril, puis fila à La Voix du Nord dans la foulée où il la trouva en train de travailler dans son nouveau bureau, déjà encombré de papiers et de livres. Il ne se donna pas la peine de frapper et prit immédiatement la parole d'un ton courroucé :

« Il n'y a décidément pas moyen de vous faire confiance, Avril ! J'aurai dû vous menotter au lit pendant que vous dormiez ! »

« Être retenue contre son gré, ça s'appelle de la séquestration, Laurence. Vous voulez finir en prison comme les assassins que vous avez arrêtés ? »

« J'y serai certainement plus tranquille qu'avec vous en permanence sur le dos ! Reprendre votre travail, sortir dehors, alors qu'un de ces malfrats pourrait vous reconnaître en vous croisant dans la rue ! Enfin, à quoi est-ce que vous pensez, nom de Dieu ? »

Devant cette agression verbale, Alice sentit la moutarde lui monter au nez.

« Et vous ? Vous ne vous baladez pas en ville avec écrit FLIC en gros dans le dos, peut-être ? Vous pensez à quoi, Laurence ? »

« À vous, espèce d'emmerdeuse chronique ! À vous, sombre idiote, que je suis obligé de chercher partout alors que j'ai autre chose de bien plus important à faire ! Je vous jure que si l'affaire capote, je vous en tiendrais pour responsable ! »

« Et pourquoi pas de l'assassinat de Kennedy aussi, pendant que vous y êtes ? Vous savez quoi, vous n'êtes qu'un taré paranoïaque qui voit des truands partout ! »

« Qu'est-ce que vous venez de dire, là ? »

« On n'est pas à Chicago, ni à Marseille ici ! On est à Lille ! »

Il la pointa du doigt en se retenant visiblement de la passer par la fenêtre.

« Rentrez chez vous, Avril, et n'en bougez plus jusqu'à ce que je vous dise que vous pouvez à nouveau respirer ! »

Furieuse et absolument pas décidée à se laisser dicter sa conduite par le mufle en face d'elle, Alice se laissa emporter :

« Certainement pas ! Moi aussi, j'ai des choses à faire, figurez-vous, toutes aussi importantes que les vôtres ! Alors vous pouvez remballer votre discours et vous le mettre là où je pense, je ne bougerai pas d'ici ! »

Laurence fit jouer les muscles de sa mâchoire et serra les poings.

« Très bien, mais ne venez pas vous plaindre si l'on vous agresse à nouveau, ou pire, si l'on vous trucide ! J'aurai au moins l'immense satisfaction d'être débarrassé de vous définitivement ! »

Il s'apprêtait à tourner les talons quand une trousse à crayons vola à travers la pièce et vint s'écraser contre le mur, à quelques centimètres de son épaule.

« Vous, un jour, je vais vous écorcher vif et vous arracher les tripes ! Puis je vous les ferai bouffer jusqu'au dernier centimètre ! Et même mort, je vous couperai en petits morceaux et je... je… »

Avril tremblait de fureur. Toute ouïe, Laurence attendit la suite des réjouissances… qui ne vint pas !

« … je vous déteste ! » Hurla-t-elle finalement.

« Pas autant que moi ! Et pourtant, j'essaie de sauver votre misérable peau, espèce d'inconsciente ! »

C'en était trop. Alice sentit qu'elle allait vraiment passer à l'acte, s'il restait là à lui rappeler en permanence ses manquements et son antipathie pour elle. Elle se sentit perdre pied, submergée par l'émotion, toujours instable.

« Fichez l'camp… Fichez l'camp d'ici tout de suite ou j'vous jure que je l'fais ! »

Elle fut interrompue par le téléphone. Enervée, elle décrocha et répondit d'une voix peu aimable.

« Oui ? Qu'est-ce que vous voulez ?... Oh, c'est toi Marlène, pardonne-moi. Non, ça va aller... Oui, il est là… »

Avec une grimace, elle tendit furieusement le combiné à Laurence, qui s'en empara sans la remercier et en la fusillant du regard.

« Oui, Marlène ? Qu'est-ce qu'il se passe ? »

La secrétaire lui parla longuement. Le policier écouta attentivement en fronçant les sourcils, le visage de plus en plus grave.

« Je me rends tout de suite sur place… Merci, Marlène. »

Il raccrocha et croisa le regard de fouine d'Avril.

« N'y pensez même pas. »

« Vous partez sur une scène de crime ? »

Laurence ne daigna pas répondre et sortit en ne se faisant pas beaucoup d'illusions. Avril allait le suivre d'une façon ou d'une autre. Dans la rue, il s'appuya contre l'aile de la Facel Vega, sortit ses lunettes de soleil et patienta, les bras croisés. Il la vit en effet jaillir du bâtiment à peine une minute après lui et chercher sa voiture du regard. La journaliste le rejoignit avec un sourire goguenard, fière d'elle, l'orage passé. Image même de l'élégance masculine exaspérée, le commissaire soupira.

« Montez » dit-il d'un ton qui n'admettait aucune réplique. « Je préfère encore vous avoir à l'œil plutôt que de vous voir vous vautrer dans un fossé en tentant maladroitement de me suivre sur votre pétrolette ridicule. »

« Des fois que vous auriez ma mort sur la conscience… Faites gaffe, Laurence, vous devenez sentimental. »

« Avril, pour votre information, il n'y a pas de danger que ça arrive avec un boulet aussi pénible que vous ! »

Alice l'ignora en haussant les épaules. Ils s'installèrent et il démarra.

« Et on va où comme ça ? »

« Un homme tué par balle a été découvert dans un sous-bois il y a une heure. »

Devant la fraîcheur des propos de Laurence, le visage d'Avril se décomposa littéralement. Il jeta un œil vers elle et eut la confirmation qu'elle pensait la même chose que lui.

« Santander ? » Finit-elle par demander d'une voix sourde.

« Possible… Vous n'allez pas me claquer entre les pattes, j'espère ? »

Alice haussa les épaules, incertaine.

« J'étais venue travailler pour m'occuper l'esprit. Sinon… Tout tourne en boucle dans mon cerveau, comme un de ces vieux films dont la bobine se déroule mal dans le projecteur du cinéma... »

Les articulations des mains de Laurence blanchirent sur le volant pendant qu'il serrait la mâchoire. Le silence s'étira. Alice finit par s'apercevoir de la tension dans l'habitacle. Elle l'observa un instant et affirma :

« Vous vous en voulez pour hier soir. »

Bien sûr qu'il s'en voulait, il avait mis la rouquine en danger ! Il détourna le regard vers sa gauche, incapable de la regarder sans trahir la colère qui bouillonnait toujours en lui.

« Faut pas, vous ne pouviez pas prévoir… » Reprit-elle.

« Avril... » Siffla-t-il en guise d'avertissement.

« Laurence, ce n'est pas de votre faute... »

Sa rage explosa à ces mots.

« C'est de la vôtre, peut-être ? Vous étiez sous ma protection ! J'aurai dû tout faire pour qu'il ne vous arrive rien ! »

« Vous ne pouviez pas être partout. Et puis, je ne savais pas que j'aurais affaire à un détraqué protégé par les flics ! »

Elle vit sa mâchoire se durcir et comprit en un éclair.

« Vous l'ignoriez aussi ! »

« Vous croyez que je vous aurai exposée dans ces conditions ? Santander avait un accord qui ne s'ébruite pas sur les toits, surtout quand ce sont les flics qui ferment les yeux sur des activités que la morale réprouve. »

Il y eut un silence entre eux pendant que chacun ressassait ses pensées.

« Vous savez ce que j'aime chez vous, Laurence ? » Dit finalement Avril au bout d'un moment. « Ben oui, y'a quand même un truc, et là, je me dois de le dire... »

« Pitié, Avril, je n'ai vraiment pas envie d'entendre vos inepties tordues en ce moment ! »

« … C'est votre droiture. Jamais vous n'iriez passer ce genre de marché avec une ordure pareille. »

Il secoua la tête, puis ricana sourdement :

« Arrêtez de voir tout en noir et en blanc ! Les lignes sont floues entre les flics et les voyous. »

« Peut-être mais je connais vos méthodes. Ce que vous avez choisi de faire et d'être. Vous manipulez la vérité à votre avantage de façon détournée, c'est vrai, mais vous êtes foncièrement droit. »

« Avril, vous êtes d'une naïveté affligeante ! Cessez de tout simplifier à l'extrême ! »

« Je soupçonne même que c'est cette attitude qui vous a valu des ennuis à Paris... »

« Vous savez quoi ? Je suis franchement épaté par cette manière que vous avez de croire sincèrement toutes les sottises que vous débitez à la seconde ! C'est comme ça que vous avez convaincu Jourdeuil de vous engager dans son canard ? En le baratinant à mort jusqu'à ce qu'il cède, ivre de paroles sans queues, ni têtes ? »

« Peuh... »

La rousse se renfrogna silencieusement dans son coin et Laurence profita du bref répit. Si la journaliste savait à quel point elle avait raison ! Il y avait bien eu des arrangements, des compromis sur lesquels Laurence avait fermé les yeux. A cette époque là, les truands n'avaient qu'une parole et la respectait. Et puis, une nouvelle génération de malfrats était apparue sans foi, ni lois. Le discours s'était durci de part et d'autre. Son sens de l'éthique s'était maintes fois révolté contre les méthodes de voyous employées par ses collègues du 36. Avec son franc-parler, il avait déplu. On l'avait alors muté à Lille.

« N'empêche, il y a eu un avant et il y aura un après. »

« Pardon ? » Demanda Laurence avec confusion.

« Lille. Ça a tout changé pour vous, non ? »

Il eut un petit rire.

« Tenteriez-vous de me tirer les vers du nez, Avril ? »

« Tricard m'a dit que vous étiez courtisé, qu'avec tous vos succès ici, on parle de votre réintégration au 36, Quai des Orfèvres. C'est vrai ? »

C'était donc ça, la raison de tout cet interrogatoire... Il eut simplement un sourire énigmatique.

« Vous allez partir et nous laisser derrière vous, Marlène et moi ? »

« Vous, ça sera sans regrets ! Marlène, en revanche… Je pourrais lui demander de m'accompagner à Paris. »

Il n'avait pas démenti la rumeur. La jeune femme baissa la tête, en notant au passage combien il n'en avait rien à faire d'elle. Sa réflexion raviva la blessure d'enfance, toujours à vif. Le terrible sentiment d'abandon et de rejet monta en elle, profitant de sa vulnérabilité. Pourquoi fallait-il qu'elle perde tous ceux pour qui elle éprouvait de l'affection ? Car oui, elle aimait bien Laurence au fond ! Comme elle aurait voulu s'en moquer de son départ ! Elle détourna le regard pour ne pas qu'il voit la peine qu'elle éprouvait.

Devant son mutisme soudain, Laurence tourna la tête vers elle et identifia son expression de profil : il venait de la blesser. Tout ça parce qu'il lui avait dit qu'il ne la regretterait pas ? Il se fustigea de sa maladresse et tenta de rattraper le coup.

« Mon départ n'est pas à l'ordre du jour… Je vous rappelle que j'ai désormais un meurtre sur les bras et une bande organisée à coincer. »

Ils n'échangèrent plus un mot pendant le reste du trajet, chacun ruminant de sombres pensées. Enfin, ils arrivèrent au lieu-dit indiqué par Marlène. Des gendarmes occupaient déjà le terrain. Laurence se dirigea vers l'officier en charge des premières constations.

« Bonjour Capitaine. Commissaire Laurence... »

Le gendarme le salua militairement en se présentant.

« Capitaine Masson. »

« Alice Avril, reporter à La Voix du Nord. »

L'officier jeta un bref coup d'œil méprisant vers la rousse et ignora complètement la sans-gêne qui s'était incrustée. Il s'adressa uniquement au policier.

« C'est un plaisir de vous rencontrer enfin, Commissaire, j'ai beaucoup entendu parler de vous. L'As de la Criminelle, n'est-ce pas ? »

Le ton était mi-provocateur, mi-sceptique, et hérissa immédiatement l'orgueilleux Laurence, qui n'eut pas le temps de répliquer, alors que l'officier reprenait :

« … Quoi qu'il en soit, je vous remercie de vous être déplacé en personne. Cette enquête a été placée sous notre juridiction, mais j'ai fait appel à vous car la victime a été identifiée. »

« Pourquoi me faire perdre mon temps dans ce cas ? » Demanda sèchement Laurence.

« Nous voulons une simple confirmation de votre part. Et vous poser quelques questions au passage. »

Pour une fois qu'une affaire de meurtre était confiée à la Gendarmerie... Il était clair que l'homme voulait saisir l'occasion de montrer de quoi il était capable face au crack de la Police Criminelle. Le policier se retint in extremis de lui dire ce qu'il pensait des compétences de ses collègues gendarmes. Plus vite il en aurait fini ici, plus vite il retournerait à son affaire.

« Qui est-ce ? »

« Vous voulez bien me suivre, s'il-vous-plaît ?... Mademoiselle ? Je vous demanderai de rester à l'écart. »

« Pourquoi ? Je vais partout avec le commissaire. »

« Vous collaborez avec la presse ? » Demanda l'homme avec mépris, clairement contre cette idée impensable. « … Méfiez-vous d'elle, Laurence. La course aux scoops que mènent ces journaleux fouteurs de merde, ne va vous attirer que des ennuis. »

Le policier précéda Avril avant qu'elle n'ouvre la bouche pour protester.

« C'est mon problème, Capitaine. Tant que je lui donne son os à mâcher, je n'ai aucune inquiétude à avoir. »

Autrement dit, Laurence contrôlait parfaitement la situation et les informations qu'il donnait à la presse. Mais l'officier décida qu'il n'allait pas en rester là et manifesta son antipathie envers le policier.

« Je le savais, elle est là uniquement pour vous passer la brosse à reluire et servir votre légende. »

Cette fois, Alice répondit avant le policier.

« Dites donc, mon vieux… Le commissaire Laurence n'a pas besoin qu'on lui fasse de la publicité. Je rends publiques les enquêtes qu'il résout avec succès, car voyez-vous, et c'est là son mérite, il a un cerveau dont il se sert, lui...

Et toc ! L'officier de gendarmerie resta soufflé devant la remarque acerbe de la journaliste. Laurence dissimula un sourire du mieux qu'il put et lança un avertissement silencieux à la jeune femme. En retour, Alice lui adressa un sourire complaisant.

Même si Laurence était généralement de l'avis de l'officier, Avril était déjà bien trop impliquée dans cette affaire pour être écartée - à compter qu'il réussisse à se débarrasser de la sangsue qu'elle était ! Présentement, il avait besoin de la rousse en tant que témoin oculaire potentiel.

« Où se trouve le corps ? » Se contenta-t-il de demander, marquant sa volonté de clore l'incident et d'en finir rapidement.

Avec raideur, le gendarme lui indiqua le chemin. Ils marchèrent pendant quelques minutes dans un silence tendu à travers les sous-bois et traversèrent une clairière bien dégagée.

« C'est là. Un chasseur l'a découvert ce matin en suivant son chien. Il n'était même pas dissimulé. »

Au milieu des feuilles d'automne, un homme en imperméable marron gisait sur le ventre, son chapeau noir à quelques mètres de lui. Laurence se pencha sur le corps et le reconnut tout de suite, avant même de le retourner.

« Germain.»

Ébranlé, le policier resta à contempler son collègue du Grand Banditisme, les yeux encore ouverts.

« Merci d'avoir confirmé son identité. Le commissaire Germain a été abattu d'une balle dans le dos. Le légiste est en route pour examiner le corps sur place, mais à première vue, je dirais que la mort se situe de bonne heure ce matin. »

Laurence se tut. Il avait parlé à Germain vers minuit la veille pour lui faire un compte rendu des événements. Quelques heures plus tard, il gisait dans une clairière abandonnée, mort. Ce n'était sûrement pas une coïncidence. Il se pencha sur le cadavre, l'observa attentivement, puis porta son attention sur l'environnement proche de la victime.

« Il a été tué ici. Il n'y a aucune trace de lutte. » Constata Laurence.

« Germain connaissait sans doute son assassin. Peut-être même avait-il rendez-vous avec lui ? »

« C'est possible, mais dans ce cas, pourquoi a t-il cherché à s'enfuir ? »

« Qu'est-ce qui vous fait dire qu'il fuyait ? »

« Les traces de pas sur le sol et les foulées plus amples. Germain courait. Il a essayé d'échapper à son meurtrier. »

« Notre expert vérifiera... » Grommela le gendarme, pris en défaut. Il préféra changer de sujet. « … J'ai appelé le juge d'instruction pour l'informer de ce meurtre. Madame Cassel ne devrait pas tarder à arriver. »

Laurence resta impassible devant la nouvelle. Il connaissait Anne-Marie Cassel, il la connaissait même très bien. C'était une excellente juge, une des rares femmes en France à occuper cette fonction, opiniâtre, déterminée, qui travaillait deux fois plus qu'un homme dans la même position. Elle ne tolérait aucune fantaisie de la part des enquêteurs dans l'instruction des dossiers qu'elle menait et s'en tenait rigoureusement aux faits et aux preuves. Une dure à cuire, pas facile à manœuvrer.

L'enquête sur la mort de son collègue allait être compliquée à mener. Heureusement que l'affaire n'était pas pour lui, mais pour ce gendarme imbu de lui-même. Laurence lui souhaita mentalement bien du plaisir.

« C'est le juge qui nous a dit que vous travailliez avec Germain. Vous pourriez m'en dire plus ? »

Laurence n'en avait aucune envie. Pourquoi aiderait-il ce type ? La mort de Germain était regrettable. Il était très certainement tombé dans un piège alors qu'il savait que Santander était mort. Quelle erreur avait-il faite ? Celle de croire que ces malfrats discuteraient et ne se débarrasseraient pas de lui ? Il jeta un regard en biais vers Avril, qui se tenait à l'écart du cadavre, comme à son habitude et saisit l'opportunité. Il pria l'officier de le suivre hors de portée des oreilles indésirables.

« C'est une affaire sensible. Vous comprendrez que je souhaite limiter pour l'instant la divulgation des informations que je possède, car de nombreuses vies sont en jeu, notamment celles de nos collègues. Je parlerai à Cassel. »

L'officier resta un instant silencieux en jaugeant Laurence, qui lui retourna un regard impassible. Le gendarme était visiblement vexé mais il n'avait aucun moyen de forcer Laurence à lui faire des révélations, surtout après leur prise de bec.

« Très bien, vous savez comment on la surnomme, hein ? La Dame de Pique. Si vous ne la connaissez pas, sa réputation n'est pas usurpée. »

Il y eut soudain un tumulte, puis un cri et ils tournèrent la tête vers son origine. Quelqu'un d'autre les interpella soudain.

« Capitaine ! Venez vite ! Lambert a trouvé un autre corps ! »

Ils se dirigèrent vers l'endroit qu'on leur indiquait verbalement. Deux gendarmes s'écartèrent et ils découvrirent un second cadavre. Le capitaine donna son accord pour le retourner. Avril avait rapidement détourné le regard mais ce ne fut pas suffisant. Elle s'éloigna précipitamment pendant qu'un gendarme faisait les poches du mort.

« Vous avez trouvé des papiers d'identité sur lui ? » Demanda le Capitaine à son subordonné.

« Inutile, je sais de qui il s'agit... » Coupa Laurence. « … Robert Santander. C'était l'indic de Germain. »

« Ça ressemble de plus en plus à un règlement de comptes… » Le gendarme se pencha et ramassa l'arme avec sa main gantée. « … Vous croyez que c'est celle qui a tué Germain ? »

« Vous trouverez certainement les empreintes de Santander dessus, mais ça ne prouvera pas qu'il ait tiré sur Germain. »

Le capitaine le dévisagea avec gravité.

« Commissaire, je crois que vous allez devoir tout de même me fournir quelques explications supplémentaires. »

Laurence fit clairement la grimace et s'éloigna avec l'officier.

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Alice était restée à l'écart des deux hommes et attendait le retour du commissaire. Elle avait immédiatement compris le jeu que Laurence avait mis en place en lui demandant implicitement de rester à sa place devant l'officier de gendarmerie, un conseil judicieux qu'elle avait suivi pour une fois. Au moins, cela lui avait permis de se ressaisir quand elle avait vu le corps de Santander et son cortège de souvenirs particulièrement pénibles.

L'attention d'Avril fut détournée par l'arrivée d'une femme élégante aux cheveux gris, âgée d'une cinquantaine d'années, accompagnée par deux hommes. Elles se saluèrent, puis l'inconnue se dirigea vers le groupe de Laurence.

Tous ses sens en éveil, Alice la vit se présenter au capitaine et au commissaire. La discussion s'engagea entre eux, alors que celle qui devait être le juge d'instruction, suivait Laurence et l'officier. Ils retournaient auprès du corps de Germain, toujours suivis des deux hommes, qui ne semblaient pas particulièrement à leur aise.

Alice leur enjamba discrètement le pas, prête à sauter sur l'occasion d'en apprendre davantage.

oooOOOooo

Les inspecteurs Lepic et Bardet étaient choqués, et discutaient à voix basse avec l'officier de gendarmerie. Laurence en profita pour s'éloigner de leur groupe, accompagné du juge d'instruction. Ils marchèrent côte à côte et attendirent d'être hors de portée des oreilles indiscrètes pour engager la conversation.

« Sale affaire, Swan. J'aurai préféré te revoir dans d'autres circonstances. »

« Moi aussi. Tu vas bien ? »

Cassel eut un bref hochement de tête, enterrant par là même toute discussion à caractère intime entre eux.

« Alors, qu'est-ce que tu peux me dire ? »

« Germain a eu le temps de te parler de la réunion chez Prizzi hier soir ? »

« Il aurait dû m'appeler ce matin. J'ai attendu son appel en vain. »

Laurence lui raconta alors en détail la mission d'infiltration et ce qu'il avait découvert. Le visage attentif, le juge ne l'interrompit que rarement, pour poser des questions ou se faire préciser les faits. Quand Laurence eut terminé, elle soupira, clairement embarrassée.

« Très bien. J'attends ton compte rendu complet sur mon bureau dès que possible. »

« Il y a plus urgent qu'un rapport écrit, Anne-Marie. C'est ce que le procureur et toi avez l'intention de faire dans les prochaines quarante huit heures qui compte. »

« Germain et toi, vous vous êtes lancés dans quelque chose qui vous a dépassé… C'était de la folie d'agir ainsi, sans m'en parler... »

« C'était une occasion unique qu'il nous fallait saisir ! Si Germain t'en avait parlé, tu ne nous aurais pas autorisés à les infiltrer. »

« Bien sûr que non ! Vous avez pris... Tu as pris des risques inconsidérés, Swan ! Tu te rends compte que ça aurait pu être toi, allongé là-bas dans cette clairière, à la place de ton collègue ? »

Visiblement davantage perturbée par cette idée qu'elle n'aurait voulu l'admettre, Cassel prit une profonde inspiration et reprit d'un ton plus mesuré :

« Germain laisse une femme et deux filles. C'était quelqu'un de bien. Un bon flic... »

Laurence n'objecta pas et la laissa poursuivre, en sachant à présent ce qu'elle allait lui dire.

« Je suis obligée de lancer une enquête interne, Swan. Elle sera peut-être suivie de sanctions disciplinaires à ton encontre. »

« Je m'en moque. »

« Tu ne devrais pas. Pense à ta carrière... »

« Je me fiche de ma carrière ! J'ai agi exactement comme il le fallait ! J'ai obtenu les informations désirées et je vais mettre la main sur celui qui est derrière tout ça ! »

Cassel considéra Laurence en silence. Quel entêtement ! Quel orgueil ! Il n'avait pas changé d'un iota. Il avait toujours cette fichue arrogance qui faisait à la fois son charme et qui agaçait terriblement. Toujours aussi atypique, ingérable, suffisant, mais insolemment gagnant et séduisant… Comme elle était tentée de le croire quand il disait qu'il allait réussir.

« Anne-Marie, tu dois me confier la poursuite de cette enquête. Je suis désormais le seul à même d'arrêter Prizzi et sa bande. »

« Et qu'est-ce que tu as l'intention de faire ? Continuer à être ce Ricky pour connaître l'endroit et l'heure auxquels ils vont passer à l'action ? Autant te tirer tout de suite une balle dans la tête, Swan ! »

« Non. Je compte organiser un nouveau convoyage jusqu'à Paris, changer l'itinéraire qui a été prévu. Germain a peut-être été contraint de révéler des détails compromettants. »

« Mais il a mis des semaines à mettre cette opération sur pied ! Ce n'est pas toi qui va changer tout ça du jour au lendemain ! »

« J'ai eu une idée, mais il me faudrait des moyens plus importants. »

« Ils sont déjà considérables ! Tu ne te rends pas compte ! »

« Anne-Marie, Prizzi sait sans doute ce que nous avons l'intention de faire et il a un plan pour s'emparer de notre convoi. Quand et où ? Je l'ignore encore, c'est vrai, mais ce que je peux te dire, c'est qu'il y aura d'autres morts, et c'est ce que je veux éviter à tout prix ! »

« Tu n'abandonnes jamais, n'est-ce-pas ? »

« Jamais. »

Elle marqua un long silence en le contemplant. Cette volonté de fer, c'était aussi pour ce trait de caractère qu'elle était tombée follement amoureuse de cet homme à une autre époque. L'était-elle encore aujourd'hui ? Elle préférait ne pas s'appesantir sur la question. Le passé était le passé.

« Très bien. Comment entends-tu procéder ? »

Laurence devait jouer cartes sur table avec Cassel sinon elle l'écarterait sans hésitation de l'affaire.

« Réceptionner le fret comme convenu et l'orienter vers l'aérodrome de Dunkerque en un convoi sécurisé sous forte protection policière, au lieu de prendre la route vers Paris. Ensuite, effectuer un transport aérien vers un autre aérodrome situé à deux cent kilomètres de la capitale, puis utiliser plusieurs transports banalisés par la route, dont certains seraient des leurres. »

« Tu veux disperser la marchandise pour brouiller les pistes ? »

« Oui, il le faut. Prizzi ne pourra pas être sur tous les fronts. Il faut être plus rapide que lui, ne pas lui laisser le temps de s'organiser, le devancer tant qu'il ignore que nous allons le berner. »

« Ton plan est séduisant mais tu es conscient que la marchandise sera vulnérable sur la dernière partie de trajet ? »

« Une voiture banalisée avec des flics en civil suivra chaque camion. Les chauffeurs ne sauront pas ce qu'ils transportent, ils ne connaîtront que la destination finale, là où les joailliers réceptionneront leurs matériaux précieux. »

« Et après, ce n'est plus de notre ressort. »

« Exact... Me donnes-tu carte blanche sur cette façon de procéder ? »

« Il faut d'abord que j'avertisse les commanditaires. Je ne peux rien faire sans le consentement de la De Beers, de Boucheron et de Cartier. Sans compter les assurances. »

« Fais-le mais le plus tard possible. Ce transport est sous notre responsabilité mais je suis persuadé que la fuite ne peut provenir que de chez eux. »

« Jamais ils n'admettront ça sans une preuve. »

« Je n'ai pas les moyens de l'apporter. C'est pourquoi je te demande d'attendre avant de les prévenir de nos véritables intentions. Tu devras d'abord leur parler d'un changement de plans qui sera un leurre, pour que le traître chez eux se dévoile. »

Les trois autres hommes venaient vers eux en les observant. Cassel opina brièvement du chef. Elle attendit que le groupe se reforme avant de prendre la parole :

« Très bien, Laurence, je vous confie la suite de l'opération contre Prizzi avec le groupe de Germain au Grand Banditisme… »

Elle lança un regard en direction des deux inspecteurs qui hochèrent la tête de concert, mais sans grand enthousiasme.

« … J'en informerai votre divisionnaire. Exécutez votre plan en m'informant de sa réalisation à chaque étape… Capitaine Masson, vous bouclerez l'enquête sur l'assassinat de Germain. Je veux que vos deux services communiquent et coopèrent. Entre la Gendarmerie et la Police, on ne se livre plus à des guéguerres internes. Un de vos collègues est mort, assassiné par des malfrats que je veux absolument inculper. Il y a trop en jeu. C'est bien compris ? »

Les deux hommes restèrent de marbre, sans rien trahir de l'aversion qu'ils éprouvaient l'un pour l'autre.

« Et Laurence ? »

« Oui, Madame le Juge ? »

« Pour une fois, faites-vous violence et échangez avec votre collègue ici présents... Et plus d'initiatives sans m'en avertir au préalable, sinon je vous retire immédiatement l'affaire. »

Laurence tâcha de faire bonne figure même si l'idée lui déplaisait visiblement.

« Entendu. »

A suivre…