Chapitre 8 : Les dessous de l'Affaire
Quand Laurence rejoignit Avril, la journaliste comprit à son visage maussade que le policier savait qu'elle l'avait espionné.
« Bravo, Avril, quelle discrétion ! On aurait dit une laie avec ses petits fouillant dans les feuilles à la recherche de glands ! »
« Vous la connaissez d'où, la juge ? »
« D'une enquête précédente. Et on dit Madame LE juge pour votre information ! »
« Vous allez l'air de bien vous entendre tous les deux ? »
Comme Laurence ne répondait rien, Alice ne résista pas à l'envie de le provoquer.
« Elle est pas un peu âgée pour vous, hein ?... Je savais pas que vous faisiez dans la gérontophilie ! »
Laurence s'arrêta net et la fusilla du regard.
« Si fréquenter une personne de ma génération est de la gérontophilie, je n'ose imaginer comment vous décririez une relation avec un homme de quarante ans votre aîné... De la nécrophilie peut-être ? »
Alice fit une grimace de dégoût.
« Rappelez-moi, c'est ce genre de rapport que vous entreteniez avec Emile Deboucq ? »
Alice se mit à rougir furieusement et protesta :
« Il ne s'est rien passé avec lui ! »
« Que vous dites… »
« Mais enfin, il n'y a que vous pour penser une horreur pareille ! »
« Connaissant vos goûts en matière d'hommes, je m'attends au pire de votre part ! »
Alice leva les yeux au ciel et secoua la tête.
« Mais n'importe quoi ! » Elle contre attaqua : « Alors, dites, qu'est-ce que vous lui trouvez au juge ? »
« Avril, mes relations passées, présentes et futures avec le juge Cassel ne vous regardent en rien. »
Cela devrait clore le sujet pour l'instant mais Laurence savait qu'elle reviendrait à la charge. Il accéléra le pas. Elle le suivit avec peine en ruminant silencieusement.
« Et qu'est-ce qu'on fait maintenant ? »
« Qu'est-ce que je fais… » Corrigea Laurence en s'arrêtant net. « … Je vous place sous protection, Avril, et ne me dites pas que vous n'en avez pas besoin, ce n'est pas négociable. »
« Pourquoi ? »
« Parce que votre vie est en danger, bougre d'âne ! La mort de Germain change tout ! »
« Vous croyez ? »
« Allo, Avril ? Revenez sur Terre ! Vous êtes un témoin dans cette affaire ! Vous savez que Santander n'a pas pu tuer Germain parce qu'il était déjà refroidi à l'heure de son assassinat. Vous et moi savons parfaitement que Prizzi a ordonné à son tueur, ce Vallieri, de s'occuper également de Germain. Vous pouvez envoyer l'Italien à la guillotine, Avril. Vous êtes un témoin qu'on va vouloir faire taire !
Alice leva les sourcils, plus dubitative quant à l'avenir que le policier lui prédisait que réellement apeurée, puis elle courut après lui quand il repartit vers son véhicule.
« Admettons. Et il se passe quoi avec la Gendarmerie ? »
« Le capitaine est persuadé que Santander a tué Germain, et qu'il s'est ensuite fait dessouder par ses complices. Pour lui, c'est un banal règlement de comptes… Je ne l'ai pas dissuadé. La mort de Germain prouve au moins une chose… »
« Quoi ? »
« Que Prizzi s'est rendu compte que Santander disait vrai. »
« Il sait pour vous aussi, alors ? »
« Peut-être… Ce n'est pas un risque que je veux courir, d'autant que la nouvelle de l'arrestation de Ricky va finir par se propager. »
« Alors Prizzi va changer ses plans ? Renoncer à ce casse ? »
Laurence se retourna soudain vers elle et lui adressa un regard furieux.
« Vous n'aviez qu'à parler moins fort hier soir ! J'ai tout entendu quand vous étiez au téléphone ! » Justifia immédiatement Alice.
« Vous en avez parlé à Jourdeuil ou à quelqu'un d'autre ce matin ? »
« Bien évidemment que non ! Qu'est-ce que vous croyez ? »
Le policier soupira en se résignant. La journaliste était bien trop impliquée pour taire ce qu'il savait.
« Pour Prizzi, l'appât du gain est bien trop tentant. Le meurtre de Germain est un message qui montre sa détermination. Il ne renoncera pas. »
« Ce casse, de quoi s'agit-il exactement ? »
Silencieusement, Laurence déverrouilla les portières de la Facelia et Alice crut qu'il n'allait pas lui répondre.
« Laurence ? » Insista-t-elle.
« Montez… »
La jeune femme s'exécuta et attendit qu'il démarre et roule.
« Pas un mot de ce que je vais vous dire ne doit être divulgué dans la presse ou ailleurs. Il en va de la vie de tout un groupe de personnes, y compris la vôtre et la mienne. J'ai votre parole ? »
« C'est dangereux à ce point ? »
« Vous avez vu comment ont fini Germain et Santander ? »
Elle marqua un silence devant son ton sarcastique.
« Ok, je ne dirai rien. Alors ? »
« Germain était chargé d'organiser le convoyage de marchandises en provenance d'Afrique du Sud, un transport d'or et de platine en lingots, ainsi que des pierres précieuses qui représentent plus de six cents millions de nouveaux francs. »
« Mazette ! Mais c'est énorme ! »
« C'est une commande exceptionnelle pour de grands joailliers parisiens. Elle arrivera par bateau à Dunkerque, après avoir été initialement prévue à Marseille, puis au Havre. Seuls le capitaine du navire et le représentant de la De Beers à bord sont au courant de la destination finale, mais il semble qu'il y ait eu des fuites, puisque Prizzi sait où le cargo arrive dans quarante huit heures. Ils vont faire ce casse, coûte que coûte. »
« En prenant tous les risques ? »
« Il y a trop en jeu pour bon nombre de ces truands. C'est le point culminant d'une carrière pour ceux qui veulent tirer leur révérence, et le moyen de se faire une réputation dans le Milieu pour ceux qui ont de l'ambition, comme Ricky. »
Alice fronça les sourcils et secoua la tête.
« Mais que vient faire un proxénète dans toute cette affaire ? Pourquoi Prizzi fait-il appel à ses services ? »
« L'or et le platine peuvent disparaître facilement. Il suffit de faire fondre les lingots, d'apposer un nouveau sceau et le tour est joué. En revanche, pour les pierres, c'est plus compliqué. Autant de diamants sur le marché d'un coup attirent l'attention sur leur provenance. Il faut pouvoir les refourguer pour qu'ils soient taillés en toute discrétion clandestinement, puis vendus en toute légalité sans traçabilité. »
« Je ne vois toujours pas le rapport avec un souteneur aux dents si longues qu'elles rayent le parquet... »
« Il se trouve que Ricky est en affaires avec l'un des plus importants importateurs de pierres en Europe, un belge du nom de Van Houtten. Cet homme d'affaires est un diamantaire estimé mais qui est en réalité une belle canaille. Ricky lui fournit des filles pour des parties fines, et bénéficie en échange de son réseau de relations. »
Le visage d'Alice s'illumina soudain en comprenant.
« Prizzi a besoin de ce Van Houtten pour écouler sa future marchandise ! Mais il faut des moyens considérables pour monter une telle opération, non ? »
« Prizzi n'est pas le commanditaire. Son opération est financée par quelqu'un qui a les ressources nécessaires. Vous vous souvenez de cet avocat hier, Maître Armel Duchêne ? »
« Oui. »
« Je vais cibler mes recherches sur les clients de ce type et les faire surveiller. C'est l'un d'entre eux. »
« Et vous allez faire quoi pour le convoi ? »
« Le bateau sera bientôt à quai. Le Commissaire Germain et ses hommes étaient chargés de la protection du transport par la route, de Dunkerque à Paris. En l'éliminant, toute l'opération est compromise, d'autant que Germain avait prévu de changer de mode opératoire selon les informations que je ramenais. »
« Vous êtes désormais le seul à connaître ce que ces bandits veulent faire. Vous devenez un obstacle. Vous aussi, vous êtes en danger, Laurence. »
Ils se dévisagèrent brièvement mais Alice comprit qu'il n'allait appliquer aucune des mesures de protection à sa personne.
« Maintenant que Germain n'est plus là, il va falloir organiser différemment le convoyage. »
« Vous allez vous en charger ? »
« Oui, j'ai l'accord du juge d'instruction. Je vais provisoirement prendre la tête du groupement de Germain à Dunkerque, le temps de tout mettre en place, et... »
Alice le considéra en silence quelques secondes pendant qu'il discourait sur la suite à venir. Elle ne l'écoutait plus et ressentait une impression bizarre, comme un pressentiment que quelque chose de dramatique allait arriver.
Pour la première fois depuis longtemps, elle eut peur pour lui et l'interrompit.
« Vous serez prudent ? »
Laurence remarqua le ton inquiet et l'expression alarmée de la journaliste. Il la dévisagea avec la même gravité.
« Interdiction de publier quoi que ce soit dans votre journal pour l'instant. Si vous vous tenez à carreau, je n'aurai pas à me préoccuper d'un problème supplémentaire en votre personne. En clair, vous ne jouez pas les mercenaires, Avril. »
« Laurence, je pourrais vous aider… »
« Non, pas question ! Ce n'est pas une simple enquête où l'on agit sans réfléchir ! »
« Mais je... »
« Ça ne vous a pas suffit ce qu'il vous est arrivé hier soir ? »
Elle se renfrogna soudain et détourna la tête pour s'intéresser à ses doigts.
« Pourquoi vous faites toujours ça ? »
« Faire quoi ? »
« Vous vous montrez amical et puis, d'un coup, vous êtes insensible et odieux. »
Il soupira, puis changea de sujet sur un ton irrité :
« Si j'ai votre parole que vous ferez ce que je vous dis, vous aurez l'exclusivité de l'affaire pour votre journal... Le casse du siècle, vous imaginez les répercussions sur votre carrière ? »
« A compter que vous parveniez à stopper ces bandits ! »
« Ne vous inquiétez pas, j'ai ma petite idée sur la question… » Il leva la main alors qu'elle allait ouvrir la bouche. « Et inutile de le demander, je ne vous dirai pas comment je compte procéder… »
« Vous êtes chiant, Laurence ! »
Il ne put s'empêcher d'avoir un sourire retors.
« En revanche, si vous me faites une entourloupe, Avril, je vous coffre avec circonstances aggravantes. Vous allez en prendre pour des mois... »
Le ton sur lequel il prononça ces mots en dit long sur sa délectation. Alice savait qu'il mettrait ses menaces à exécution sans hésitation.
« Vous prenez bien trop de plaisir à m'humilier, Laurence. Vous devriez consulter un psy, vous savez ? »
« Je compte installer un siège éjectable dans cette voiture. Il me suffira alors d'appuyer sur un bouton, et terminé ! plus d'Avril qui dit des idioties ! »
Alice le considéra, désabusée.
« Pff… vous êtes un grand malade. C'est dans un asile de fous qu'il faudrait vous enfermer. »
Le sourire irritant de Laurence s'élargit pendant qu'il les ramenait vers le centre de Lille.
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De retour dans son bureau, Alice repensa à sa conversation avec Laurence et réussit à mettre le doigt sur ce qui l'avait tracassée pendant le trajet.
Pour la première fois, le policier n'était pas dans le rôle passif de l'enquêteur qui faisait fonctionner ses petites cellules grises assis derrière son bureau comme à son habitude, mais dans celui d'un homme d'actions prêt à en découdre. A sa décharge, Laurence n'était pas un novice. Alice connaissait un peu son passé dans la Résistance et dans les services secrets français. Elle l'avait déjà vu à l'oeuvre et savait qu'il faisait preuve d'un courage et d'un sang froid à toute épreuve. Il était également capable de prendre les bonnes décisions quand la situation devenait critique. Et pourtant...
Pourtant, la jeune femme avait peur pour lui, peur qu'il ne prenne des risques inconsidérés et qu'il lui arrive malheur. C'est ridicule, se répétait-elle, ce n'est pourtant pas la première fois... Laurence avait déjà bouclé des affaires similaires et avait de l'expérience. Elle le savait par les quelques confidences qu'il avait bien voulu faire autour d'un verre, une fois leurs enquêtes closes. Sous les questions de Marlène, les barrières tombaient comme par magie et il répondait volontiers. Il suffisait qu'Alice le taquine ensuite juste ce qu'il fallait et il se confiait avec une ironie mordante. Fascinées, la secrétaire et la journaliste l'écoutaient, jusqu'à ce qu'il redevienne l'odieux Laurence qui se fermait comme une huître et les maltraitait à tour de bras. Chassez le naturel, etc… etc...
En tout cas, cette fois-ci, son mal être était suffisamment perturbant pour qu'Alice s'y arrête. Peut-être était-ce dû à son état émotionnel plus fragile ? A la peur qu'elle avait ressentie la veille ? A sa colère, parce qu'elle restait assise là, passive, les bras croisés, sans rien faire ? Agacée, elle finit par décider d'écourter sa journée et de s'octroyer du temps pour elle. A la sortie de son bureau, elle croisa Jourdeuil sans le voir. Ce dernier l'entendit marmonner avec humeur à son passage :
« Après tout, Laurence sait ce qu'il fait, il est grand, non ? »
Perplexe, le rédacteur en chef secoua lentement la tête pendant qu'elle sortait rapidement des locaux de La Voix du Nord.
« Dans quel merdier ma belle petite rousse s'est-elle encore fourrée ? » murmura-t-il.
Chez lui, la curiosité fit rapidement place à la résignation. Il savait depuis bien longtemps qu'Alice Avril, aussi brillante fût-elle sur le plan journalistique, était tout-à-fait ingérable sur le plan personnel et qu'elle prenait trop de risques. Un jour, elle dépasserait les bornes, et là… Il préféra ne pas y penser et continua sa tournée des bureaux.
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Le commissaire avait été discret quant à son affectation provisoire. Même Marlène ignorait où il pouvait se trouver. Laurence ne lui avait donc rien dit. Glissant n'en savait pas davantage, même s'il avait été réquisitionné pour autopsier le cadavre de Germain et faire le lien entre la Gendarmerie et la police criminelle, en l'absence du policier.
A présent fiancée avec Tricard, Arlette Carmouille ne faisait aucune remarque sur la mystérieuse disparition du commissaire, ce qui était un signe certain qu'elle avait été briefée pour ne rien dire. Avril comprenait l'agent de police qui se retrouvait en position délicate vis à vis de ses collègues depuis sa relation ouverte avec le divisionnaire. On jasait derrière son dos, même si elle s'en moquait éperdument. Elle était toute à son nouveau bonheur.
Elle alla donc directement interroger Tricard. Le fonctionnaire resta muet comme une tombe et inflexible malgré sa gêne visible, un fait exceptionnel qu'elle nota. Apparemment, tout le monde filait droit quand le juge Cassel était aux commandes d'une affaire sensible. Le divisionnaire lui confirma seulement qu'elle allait se retrouver avec un chien de garde, sur demande de Laurence. Effectivement, elle l'aperçut au sortir du commissariat et décida de l'ignorer.
Alice retourna voir Marlène à sa sortie du bureau et ce fut elle qui raconta à la secrétaire ce qu'il s'était passé la veille. La blonde ouvrit des yeux comme des soucoupes devant son récit et s'inquiéta pour son amie. Pas question qu'Avril reste seule, Marlène allait prendre les choses en main et s'occuper d'elle. A ces mots, Alice se sentit toute ragaillardie et se rendit compte que c'était ce dont elle avait le plus besoin : pouvoir parler à quelqu'un et mettre des mots sur ses blessures.
Chez Alice, les deux jeunes femmes dînèrent et discutèrent tard dans la nuit avant de finalement céder à un sommeil réparateur.
Cette même soirée, Laurence travailla à l'élaboration dans le moindre détail de son plan avec les subalternes de Germain, touchés au moral par l'assassinat de leur chef. De nouvelles idées jaillirent au fur et à mesure de ses réflexions. Le travailleur infatigable qu'il était ne vit pas les heures défiler. Ce ne fut que tard dans la nuit que l'énergique commissaire décida que l'équipe épuisée mais remotivée, pouvait enfin prendre du repos.
A suivre…
